Maryée au malheur

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Critique de Yerma, de Lorca, vu le 29 août 2014 au Théâtre 13 
Avec Aymerline Alix, Audrey Bonnet, Christine Brücher, Yaël Elhadad, Stéphane Facco, Juliette Léger, Daniel San Pedro et Claire Wauthion, dans une mise en scène de Daniel San Pedro

Lorca n’est clairement pas l’auteur qui vous redonnera le sourire ; on ne sort pas de ce spectacle enthousiasmé, mais bien plus la mine défaite, le coeur lourd d’un poids nouveau, lâché par les acteurs de ce beau spectacle. Ce poids, c’est un mélange d’amertume, de tristesse, un reste des sentiments confus de Yerma et de l’âpreté de Jean, son mari. L’histoire est sombre, dure, abordant des sujets douloureux et la mise en scène, sobre, parvient à accentuer encore cette rigidité qui règne sur scène : ainsi, dès le début de la pièce, on sent que tout est voué à l’échec, et qu’une évolution est impossible.

L’histoire n’est donc pas enthousiasmante, et elle prend une tournure de plus en plus pessimiste au fil de la pièce. On y découvre Yerma et Jean, mariés depuis tout juste 2 ans au début du spectacle, et qui ne parviennent alors pas à avoir d’enfant. Cette impossibilité touche Yerma bien plus que son mari, et elle l’atteint en plein coeur, si bien qu’elle se change rapidement en une véritable aliénation : Yerma ne vit plus alors que pour cet enfant qu’elle n’a pas, incapable d’aller chercher un autre homme que son mari, dont on comprend implicitement la probable stérilité.

Au centre de la scène, un largue mur trône. C’est l’entrée de la grange, là où Yerma passe la majeure partie de son temps. Ce mur, seul décor du spectacle, imposant, rend la détresse de Yerma encore plus misérable : il symbolise l’obstacle infranchissable qui la sépare du bonheur, qui serait accompli par la seule naissance de son enfant. Mais insurmontable, comme la ténacité de son mari, dur et froid, comme le caractère de ce dernier. Yerma, petite chose fragile contre cet imposant obstacle, ne fait pas le poids.

Et la vulnérabilité du personnage, Audrey Bonnet l’incarne à la perfection. Grande et mince, frêle, le teint blême, les longs cheveux noirs retombant sans forme le long de son corps, elle ne semble attachée à la vie que par le mince fil de l’espoir. Audrey Bonnet a tout à fait un physique à incarner les folles, les possédées : et elle en joue à merveille sur ce plateau, se déplaçant telle un fantôme qui frôle à peine le sol, le regard fou et fuyant, s’arrêtant tout d’un coup, comme captivée, pour observer des détails de décor invisibles à nos yeux, poussant des cris soudains contrastant avec son habituelle froideur, se trainant tel un corps sans âme. Où qu’elle soit, elle apporte avec elle misère et angoisse. Il faut dire qu’avec l’homme qui incarne son mari, il ne fait pas bon respirer le bonheur.

Daniel San Pedro, qui incarne Jean, est l’opposition physique d’Audrey Bonnet. Plus carré, la voix forte et rêche, il affiche sa rugosité sur son visage, et jamais ne sourit. Jusqu’à sa démarche, droite et presque mécanique, il contraste avec la légèreté de son épouse. Et, il faut bien l’avouer, ce duo principal a tellement accaparé mon attention, que je ne saurais décrire le reste de la troupe, si ce n’est en leur reconnaissant un travail sérieux et dont on n’a rien à redire. Ils complètent le couple en amenant sur scène d’autres sentiments et de nouvelles humeur, de la jalousie comme de la joie, des bonnes comme des mauvaises intentions.

La mise en scène de Daniel San Pedro fonctionne parfaitement. Durant tout le spectacle, une boule dans la gorge, un poids sur le coeur, on assiste à l’aliénation progressive de Yerma, et cette décadence mentale finit par nous atteindre, si bien qu’on en sort véritablement accablé. L’atmosphère sombre et l’espoir vain sont omniprésents, ne laissant place qu’au malheur, à la mélancolie, et à la douleur.

Délicieusement bouleversant. A voir♥ ♥ ♥

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