Et Tartuffe ?

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Critique de Tartuffe, de Molière, vu le 20 septembre 2014 à la Comédie-Française
Avec Claude Mathieu, Michel Favory, Cécile Brune, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Didier Sandre, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Claire Boust, Ewer Crovella, Thomas Guené, Valentin Rolland, dans une mise en scène de Galin Stoev

Malgré quelques échecs la saison passée, la Comédie-Française continue à nous offrir de grands classiques à la Salle Richelieu. Cette fois-ci, c’est Galin Stoev qui s’attaque à un gros morceau en montant Le Tartuffe de Molière. Selon les points de vue, la pièce évolue de la pure comédie à une véritable tragédie. Pour moi, il s’agit d’une pièce noire et inquiétante, dans laquelle Tartuffe joue avec le reste des personnages comme avec des marionnettes. C’est un personnage monstrueux qui ne doit pas être pris à la légère. Dans la version qui nous est proposée, il est malheureusement moins mis en avant qu’on aurait pu l’espérer, et c’est finalement un Tartuffe plutôt hétérogène qu’on découvre sur la scène de la Salle Richelieu : de très beaux moments et des scènes un peu fades, on est finalement partagé devant ce monument du théâtre français.

Doit-on réellement rappeler l’histoire de ce faux dévot profitant sans remords de la bonté d’Orgon et de sa mère, madame Pernelle ? C’est d’ailleurs sur la colère de Madame Pernelle vis-à-vis de toute sa famille que débute la pièce, scène d’exposition annonçant la couleur du désordre provoqué par Tartuffe à l’intérieur de la maison, et qui malheureusement ici n’est pas à la hauteur de nos espérances. Claude Mathieu, qui doit introduire le propos, n’est pas assez féroce et puissante pour cette première scène, ce qui entraîne une certaine incompréhension vis-à-vis de l’action. Moi qui, pourtant, connaît bien la pièce, j’ai mis un certain moment à comprendre ce qu’il se passait. Dommage, car dès la scène suivante, tout s’arrange. Mais elle annonce le défaut principal de ce spectacle, à savoir qu’au lieu d’avoir un tout bien mis en scène, on assiste à une alternance de scènes plus ou moins réussies.

C’est quelque chose de très personnel, mais comme je le disais plus haut, Tartuffe est pour moi un monstre. Loin d’être de la pure comédie, on doit sentir une menace planer sur la maison d’Orgon, on doit avoir peur avec Elmire, on doit voir en lui un pervers pétrifiant et redoutable, il doit être effrayant et inspirer une réelle crainte. Mais malheureusement ce n’est pas ce qui nous est servi Salle Richelieu : Galin Stoev a monté un Tartuffe bien plus léger, mais qui, par conséquent, perd une certaine gravité. Il explique que c’est une pièce tellement sombre qu’elle en devient, paradoxalement, drôle. Mais c’est dommage car cette légèreté brouille la signification du message, et certaines scènes se retrouvent bien trop futiles et vont jusqu’à perdre leur portée dramatique. Je pense tout particulièrement à la scène où Tartuffe déclare à Elmire son désir pour elle, et qu’il lui dit ce vers : Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme. La déclaration d’amour de Tartuffe à Elmire résonne trop faiblement, et on s’ennuie presque dans cette scène pourtant clé de la pièce.

Galin Stoev a comme monté ce Tartuffe en oubliant l’intensité de son personnage principal. Michel Vuillermoz, son Tartuffe, aurait pu être terrifiant. D’ailleurs, lorsqu’il fait son entrée, tout de noir vêtu, les cheveux tirés, il a l’air parfaitement inquiétant. Mais trop vite, il lâche le costume de Tartuffe pour rendosser celui de l’acteur, que j’apprécie beaucoup, certes, mais qui doit parvenir à se faire oublier lorsqu’il joue. Par son Tartuffe trop superficiel, il nous rappelle que tout grand acteur doit être dirigé d’une main de fer, et c’est peut-être ce qui a manqué ici. On aurait attendu de sa part une montée en puissance qu’il peut encore donner, et qui viendrait compléter un travail sur la douceur d’Orgon, qui devrait faire « contrepoint » (sic Galin Stoev) face à l’intensité de Tartuffe. Néanmoins, à nouveau, c’est la vision de la pièce qui est la mienne de demander une intensité hors norme à ce personnage monstrueux, puissance que je n’ai pour l’instant trouvée que dans le Tartuffe de Braunschweig, monté il y a quelques années à l’Odéon.

Mais si on suit le fil directeur de légèreté imposé par le metteur en scène, je ne peux qu’encenser le reste de la distribution. A commencer par Didier Sandre, qui s’impose en un Orgon très juste pour son baptême de la Salle Richelieu. Lorsqu’il entre, tout de blanc vêtu, il a presque l’air d’un saint homme, et sa voix calme, son ton doux, siéent à merveille avec la pureté du personnage. Sandre incarne parfaitement cet Orgon mystique, et son innocence, sa pureté, se mêlent à un goût de l’absolu tel qu’il a parfois des montées en puissance toujours contrôlées, malheureusement synonymes de problème de diction gênantes. Mais mis à part ce détail, il campe un Orgon dont la naïveté et la candeur oscillent entre défauts et qualités suivant les scènes, touchantes devant Tartuffe et indignes devant sa fille. Un baptême réussi donc, et une intégration dans la troupe qui semble acquise, puisqu’il forme avec Cécile Brune (Dorine) un très beau duo, rythmé et touchant, et qui soulève la salle d’un rire commun lors de leur fameuse scène de l’acte II. Cécile Brune est une Dorine totalement libre, évoluant sans contrainte sur scène et ponctuant chaque mot d’une touche d’humour, et son ironie, son second degré, son ton décalé arrivent toujours à point pour apporter une pointe comique nécessaire au spectacle. Ce naturel narquois et railleur ajoute un piment délicieux au spectacle et lui donne une première substance, et elle prend une part essentielle au lancement du spectacle.

Ce spectacle est également l’occasion de découvrir de jeunes pensionnaires, Anna Cervinka et Christophe Montenez, qui donnent chacun une vision intéressante du personnage qu’ils incarnent. Anna Cervinka, Mariane alternativement peste et amoureuse, incarne ce rôle délicat avec authenticité et rigueur, lui donnant un goût nouveau et savoureux. La scène entre Mariane et Valère (Nâzim Boudjenah) est d’ailleurs une grande réussite, les deux amants incarnant habilement et sans tomber dans la mauvaise caricature les sentiments exacerbés des amours naissantes. Christophe Montenez, quant à lui, est un Damis fougueux exalté, dont l’ardeur ne retombe à aucun moment du spectacle, et dont le jeu de regard avec Sandre à l’un des moments les plus touchants du spectacle est juste bouleversant.

Les personnages plus secondaires suivent la rigueur de leurs camarades. Je pense à un Serge Bagdassarian peut-être pas encore totalement assuré dans son rôle de Cléante, mais qui peut viser à toucher la complexité de son personnage. Ses interventions, toujours intelligentes et mesurées, soulignent la délicatesse de son personnage, toujours réfléchi et calme. Elsa Lepoivre est une Elmire qui pourrait encore gagner en crainte envers Tartuffe, en dévouement envers son mari, et dont l’intensité des sentiments gagnerait à s’accroître encore. Elle est cependant tout à fait louable en incarnant cette femme désemparée face à l’attitude de son mari, et qui finit par prendre une décision nécessaire qui la brise, quelque part, avec une décision et une fermeté imposantes.

Il faut reconnaître que certaines idées de mise en scène, enfin, m’ont convaincue. Si le décor est intéressant, donnant à imaginer de nombreux couloirs dans cette maison où tout s’agite, grâce à un jeu de miroirs, les noirs entre deux scènes ajoutent ce brin de tension que je réclamais tout le long du spectacle, en nous découvrant des espions de Tartuffe s’agitant dans toute la maison. Cette même idée d’une omniprésence de Tartuffe est reprise à la fin du spectacle avec une utilisation de masques particulière et ingénieuse, qui m’a tout particulièrement plu et que je vous laisse découvrir…

Finalement, et si on met à part le parti pris, trop léger à mon goût, du metteur en scène, c’est un Tartuffe très honorable qui se joue actuellement sur la scène du Français, où l’on peut voir un beau jeu de troupe, intelligent et enthousiaste. ♥ ♥

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