Aux côtés d’Hamlet

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Critique de Helsingør, d’après Hamlet de Shakespeare, vu le 30 juin 2018 au Secret
Avec, en alternance : Roch-Antoine Albaladéjo, Dominique Bastien, Loïc Brabant, Cédric Carlier, Michel Chalmeau, Zazie Delem, Camille Delpech, Marjorie Dubus, Anthony Falkowsky, Thomas Gendronneau, Gaël Giraudeau, Jean-Loup Horwitz, Laurent Labruyère, Mathias Marty, Claire Mirande, Matthieu Protin, Jacques Poix-Terrier, Jérôme Ragon, Hervé Rey, Stanislas Roquette, dans une mise en scène de Léonard Matton

Après l’Escape Game proposé par l’Opéra de Paris, on continue dans les expériences audacieuses avec le théâtre immersif dans un nouveau lieu du Ve arrondissement, Le Secret. C’est grâce au @4eme_mur que j’apprends l’ouverture de ce lieu, le 29 juin dernier, et ma curiosité est telle que je réserve immédiatement une place pour la deuxième représentation. L’endroit, une ancienne usine de 1200 m2, semble idéal. A notre arrivée, on nous demande de déposer notre téléphone portable – sage décision, car l’expérience est d’autant plus immersive qu’on n’est pas relié à l’extérieur.

C’est un concept assez particulier, mais finalement assez instinctif. Le metteur en scène, Léonard Matton, a adapté la pièce de manière à la rendre la plus proche possible d’une certaine réalité. Si, lorsqu’elle est jouée, les événements se déroulent de manière linéaire, certains auraient pu en réalité avoir lieu simultanément. Ainsi, alors qu’Hamlet s’ouvre sur la relève de la garde à Elseneur, on se doute que, dans le château, la vie continue. C’est cette vie-là, ce mouvement qui existe mais qu’on ne voit pas forcément lors d’une représentation classique, que le metteur en scène propose de nous montrer. Et c’est très réussi.

Je n’ai pas démarré sur les remparts mais bien dans le château, interceptant un dialogue entre le roi Claudius et sa femme, Gertrude. Hamlet participe à la conversation mais déjà on le sent énervé contre son oncle. Finalement il sort. Deux choix s’offrent alors à nous : rester et assister au reste de la discussion royale, ou suivre Hamlet dans ses déambulations solitaires. J’ai choisi Hamlet, la plupart du temps, mais je connaissais suffisamment bien la pièce pour savoir quel personnage chercher lorsque je voulais assister à une scène précise. Cela m’a permis de n’être pas trop déroutée et de ne pas passer à côté d’importantes décisions.

Car oui, vous l’avez compris, vous n’assisterez pas à tout le spectacle, vous n’aurez en réalité qu’un point de vue particulier, différent selon chaque spectateur. Ce point de vue, c’est vous qui le construisez selon vos priorités. Et j’ai totalement marché : j’ai adoré suivre Hamlet dans sa quête de vengeance, croiser des personnages au détour des couloirs, et courir partout dans le château. L’adaptation est brillante, le spectacle déjà bien rodé, tant rythmiquement que techniquement, et il ne s’agit en aucun cas d’une mise en scène de second ordre : il est en effet à noter une très bonne distribution. J’ai trouvé notamment le comédien incarnant Hamlet très convaincant. Le monologue qui suit le fameux mot d’Hamlet m’a paru bien plus naturel, bien moins joué, bien moins récité que ce que j’ai pu voir jusqu’ici, et je tire mon chapeau à Stanislas Roquette, qui remplaçait au pied levé (il ne devait reprendre le rôle qu’en septembre) le comédien devant incarner Hamlet, qui s’était blessé la veille.

De même, Claudius est un roi inquiétant avec qui on n’aimerait pas se retrouver seuls dans une pièce – et comme ici, cela pourrait arriver, la portée de son personnage en est encore accentuée – Horatio un soutien rassurant, Gertrude une reine dépassée mais digne malgré tout. La scène finale de combat entre Hamlet et Laerte est une grande réussite, la tension étant exacerbée par la proximité des corps qui se déchaînent. Le choix de la pièce Hamlet pour une telle expérience visait juste : cette pièce plurielle offre de nombreux terrains de jeux, et Shakespeare semble se prêter parfaitement au concept. Les émotions, déjà décuplées dans les situations, l’étaient ici réellement par la forme.

Je me suis quand même demandé, en sortant, à quel point j’avais entendu le texte. En réalité, j’ai tellement eu l’impression d’être dans l’histoire que soudainement Shakespeare m’est apparu très quotidien. Moi qui, généralement, finissais toujours par m’ennuyer devant certaines scènes d’Hamlet, voilà que je me surprenais à suivre son histoire avec passion, car j’avais véritablement l’impression d’y prendre part. D’ailleurs, comme j’ai toujours besoin de me faire remarquer, j’ai même joué un rôle dans la pièce, à la demande des comédiens : lors de la pièce représentée devant Claudius, j’ai incarné Baptista, l’image théâtrale de Gertrude. Briefing de 5 minutes, et hop, entraînée dans la scène pour un nouveau point de vue. De quoi rendre mon expérience encore plus totale !

Je ne sais jusqu’où peut aller le théâtre immersif. Je reste sur ma faim quant à la participation et l’implication du public : les annonces précédant le spectacle nous invitaient en effet à fureter partout pour découvrir les secrets et peut-être changer le cours des choses. Seulement voilà : on ne peut pas changer le cours de la vie d’Hamlet. Cela serait peut-être envisageable sur une pièce construite à partir de ce procédé – ici, devant ce grand classique, c’est plus délicat. Ce sera ma seule réserve, légère, car je pense malgré tout que le concept offre de belles possibilités : connaisseurs ou non de l’oeuvre de Shakespeare, voilà une belle opportunité de rendre visite à Hamlet.

Un nouveau point de vue sur l’oeuvre de Shakespeare. A vivre à fond. ♥ ♥ ♥

3 réflexions sur “Aux côtés d’Hamlet

  1. J’écris. C’est mon métier. C’est dire que chez moi, la voyeuse n’est pas, n’a jamais été très loin de la surface policée – même si l’on m’a appris, comme à nous tous, qu’il est impoli d’écouter aux portes et de lire la correspondance d’autrui. Au théâtre, j’ai souvent rêvé de pouvoir me glisser au milieu des personnages, de respirer leur sueur, de surprendre un geste furtif, de lire sur leur visage, sous le maquillage de scène, la tension qui les habite et les ravit, au sens propre, loin de ce monde et loin d’eux-mêmes.
    Bref, d’être un fantôme.
    Par chance, la nouvelle production de Léonard Matton avec la compagnie A2R, Helsingør ou le château d’Hamlet, m’a enfin permis de réaliser ce rêve. Dans cette pièce, nous – les spectateurs – sommes les fantômes, les témoins muets, au même titre que le spectre du roi assassiné. Nous ne sommes pas assis sur des rangées de fauteuils, attendant d’applaudir à tout rompre (tel un contingent de fauves qu’il faudrait parquer pour n’en pas craindre les désordres) ; nous déambulons de pièce en pièce, dans ce château hanté, suivant au gré de nos envies les protagonistes, les croisant, tournant autour d’eux ou nous rassemblant dans les angles de l’espace scénique.
    L’un des parcours, celui qui m’a été proposé à l’entrée, arbitrairement, par la couleur du bracelet que je portais à mon poignet, commence dans une vaste salle obscure. Un homme encapuchonné est là, qui en cherche un autre. Il projette sur les murs noirs la lumière de sa lampe. Cette lueur glisse sur nous sans s’arrêter – nous voilà dématérialisés. Nous n’avons plus de corps. Quel bonheur, et quelle chance.
    Comme un fantôme, oui, ou comme un enfant curieux à qui nul ne prête plus attention quand les passions se déchaînent, me voici désormais libre de suivre Hamlet, Horatio, Polonius ou Ophélie qui, dans les pièces séparées par d’épais rideaux de velours et des couloirs labyrinthiques, vivent simultanément – mais pas toujours – leur propre drame. Libre d’examiner les objets posés sur les meubles, d’ouvrir un tiroir et d’en tirer une lettre, libre de lire le destin dans un jeu de cartes étalé sur un guéridon. Libre de suivre les voix qui éclatent ici ou là, ou bien de m’attarder dans le silence qui suit une révélation.
    Ai-je vu Hamlet, hier soir ? Non. J’ai vécu Hamlet. J’ai reconstitué dans mes errances cette histoire de mort, de trahison et de vengeance, d’amitié et d’amour blessé. J’ai été cette forme dont Ophélie s’approche, et qui garde le silence devant ses yeux fous de terreur. J’ai frôlé le lit de l’inceste. J’ai chancelé sous le poids d’un corps qui roulait à mes pieds.
    J’ai envie de recommencer.
    P.S. : Tous les comédiens sont formidables. Une mention spéciale pour les rôles féminins, une Ophélie qui donne à voir avec subtilité la destruction progressive de son être et Zazie Delem, impressionnante en Gertrude, la mère d’Hamlet – une reine déjà presque spectrale elle-même dans son écrin de taffetas rouge sang, habitée par le désespoir lucide et l’accablement sensuel.

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