Il n’y a pas d’amour heureux

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Critique de La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat, vue le 9 février 2019 aux Amandiers
Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, dans une mise en scène de Joël Pommerat

J’ai découvert Pommerat sur le tard. Je crois que chaque article témoin d’un de ses spectacles mentionnera ce fait. Inconsciemment, je pense que cela évoque une certaine frustration à l’idée de tous ces moments de théâtre que j’ai manqués. Quand j’ai vu que La Réunification des deux Corées était reprise aux Amandiers, je n’ai pas hésité une seconde. J’aurais traversé la France s’il le fallait. Je me souvenais du bruit qu’avait fait ce spectacle mais j’étais heureuse de n’avoir rien lu. J’y allais vierge de toute connaissance. Un an après Ça ira (1) Fin de Louis, jour pour jour. Ça ira était une claque. La Réunification s’est transformée en K.O.

La Réunification des deux Corées, c’est impensable. C’est impossible. Cela n’existe pas dans notre monde, et cela n’existera jamais. Un peu comme l’amour, d’après ce que je comprends de ce spectacle. A travers vingt tableaux, Pommerat explore les liens entre les êtres, cet indicible rien qui peut être chimiquement expliqué mais dont il restera toujours une part de mystère qu’on appelle l’amour. Un amour ici mis à mal par des situations plus démoralisantes les unes que les autres : ici, une jeune femme quitte son amant car l’amour ne suffit pas ; là, des parents s’inventent des enfants imaginaires pour combler un lien qui n’existe plus ; là encore, une femme évoque son divorce qu’elle espère réparateur pour sa relation avec l’homme de sa vie sans savoir que celui-ci est pendu au-dessus d’elle. Rien de bien joyeux.

J’ai vécu ce spectacle de manière étrange, me prenant en pleine face l’intensité de ce que je venais de subir seulement au sortir de la salle, quand j’ai réalisé que j’étais en apnée depuis deux heures. Je suis contente de n’avoir été pas seule à ce moment, car je pense que j’aurais pu simplement m’effondrer. Dans le métro de retour vers chez moi, je suis dans un état second. Je réalise enfin que Pommerat est l’incarnation de ma définition du théâtre. J’aurais eu besoin de quatre spectacles pour m’en rendre totalement compte. Ce n’est même pas que ses spectacles me touchent, c’est qu’ils me transportent littéralement ailleurs. Pourtant, je crois en l’amour. Je considère ma propre vie amoureuse comme une réussite, et même une force au quotidien. Un pilier. Mais le théâtre de Pommerat ne peut laisser indifférent. Il pose son coeur sur la table et cela donne un texte. Il l’injecte directement dans les tripes de ses comédiens et cela donne sa distribution. Il imagine une atmosphère pour habiller le tout et cela donne ses lumières. Il mélange les trois sur un plateau et cela donne son spectacle.

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Pommerat ne s’encombre de rien. Il n’a pas besoin de décors pour occuper nos yeux car ce qui se déroule sur scène est de l’ordre de l’organique, cela accapare la vue, le cerveau, le corps entier sans artifice. Je ne parlerais même pas de sentiments ou d’émotions. C’est plus loin, c’est plus fort, c’est une dose de drogue pure injectée à coup de seringue directement dans l’aorte. Sur le plateau, seule la vérité a sa place. C’est pour cela que même moi qui crois à l’amour, j’ai été atteinte : parce que ce que j’ai devant les yeux est tellement juste que plus rien d’autre ne peut exister. C’est une démonstration presque mathématique.

En donnant la parole à des moments toujours très quotidiens, Pommerat facilite la projection du spectateur. Il nous capture et nous captive, mais le diagnostic est sans appel : l’amour n’existe pas, ou, s’il existe, ne se suffit pas à lui-même. Les scènes se suivent et se ressemblent dans cette fatalité qu’elle semblent exposer : on a presque le sentiment que les relations humaines sont vouées à l’échec. Et malgré la redondance du message, malgré la simplicité des dialogues, jamais il ne nous perd. La distribution est exemplaire, saisissante, portée par des lumières qu’on ne superlative plus.

Mais en nous exposant à ces vingt tableaux tous plus noirs les uns que les autres, en ne laissant jamais la place à la contradiction, Pommerat nous étouffe presque. On aurait parfois envie de crier STOP. Quel que soit le point de vue adopté, la situation semble sans espoir. Le voilà, le grand absent de ce spectacle. L’espoir. Ou peut-être était-il là, dans cette scène muette où dansent des auto-tamponneuses sans jamais s’entrechoquer, pendant qu’un couple s’embrasse sur le côté. Ou dans cette jeune femme peut-être un peu naïve qui annonce qu’elle gardera cet enfant car il est le fruit d’un véritable amour. Ou chez ce mari qui se rend quotidiennement visiter sa femme atteinte d’Alzheimer même si cela signifie se répéter, toujours, inlassablement. Peut-être que l’amour existe, jamais là où on l’attend. Hors champ.

Une magnifique démonstration. De théâtre, ou de vie ? ♥ ♥ ♥

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