La Mouche ne fait pas le bzzz

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© Fabrice Robin

Critique de La Mouche, adapté de la nouvelle de George Langelaan par Christian Hecq et Valérie Lesort, vue le 16 janvier 2020 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Christian Hecq, Christine Murillo, Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dans une mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Voilà un spectacle qui était très attendu. Après le triomphe de Vingt mille lieues sous les mers à la Comédie-Française, le retour du couple Christophe Hecq / Valérie Lesort ne pouvait qu’être lié à de grandes espérances. Je n’avais pas vu le film adapté de la nouvelle de George Langelaan, mais je ne doutais pas qu’ils en feraient quelque chose d’à la fois fascinant et effrayant. J’étais très impatiente, mais j’aurais dû me méfier, car si ils ajoutaient leur univers scénographique à la base de Jules Verne dans leur première création, pour notre plus grand bonheur, il s’agit ici de construire autour d’une histoire bien moins prenante, pour ma plus grande déception.

Robert vit avec sa mère, Odette, à la manière de Jean-Claude et Suzanne de l’émission de Strip Tease « La soucoupe et le perroquet » que j’ai regardée pour l’occasion. Ils sont un peu étranges mais rien de bien méchant : lui cherche à créer une machine à téléporter dans sa chambre transformée en laboratoire, il a parfois quelques petits problèmes de comportement mais il les règle à l’aide de calmants ; elle passe son temps à commérer avec ses amies, à enfiler sa perruque et à regarder la télévision. Alors quand Marie-Pierre, la fille de la voisine Chantal, revient vivre chez sa mère, Odette cherche à tout pris à la caser avec Robert.

Et la mouche dans tout ça ? Eh bien la mouche, on l’attend longtemps. Le spectacle dure 1h30, et on commence à la voir poindre le bout de son nez au bout de 50 minutes, quand enfin Robert tente de se téléporter lui-même et, comme dans le film et la nouvelle, subit l’expérience alors qu’une mouche se trouve avec lui dans la cabine, ce qui marquera le point de départ de sa transformation. Il ne reste alors plus qu’une demi-heure de spectacle.

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© Fabrice Robin

Tout cela me fait penser que cette Mouche était une fausse bonne idée : nous ne sommes pas au cinéma, donc pour simuler la transformation, Christian Hecq doit se maquiller, enfiler des prothèses, changer totalement d’apparence en coulisse, ce qui restreint de manière totalement pragmatique sa présence sur scène. Conscient de cette contrainte, on comprend mieux pourquoi la mouche apparaît si tard : la transformation, compliquée et nécessairement hors de scène, est trop longue pour la faire durer tout le temps de la représentation.

Alors on remplit. J’ai mieux compris d’où venait la situation de départ, mère-fils, en regardant la fameuse émission dont parle le résumé du spectacle. Le truc, c’est que cette histoire est sans grand intérêt. Les dialogues sont pauvres, les comédiens n’ont pas grand chose à jouer, les scènes s’enchaînent sans parvenir à me captiver. L’apéritif avec Marie-Pierre, le coup de téléphone d’Odette à ses amies, le déjeuner d’Odette et Robert, la venue de l’inspecteur, tout cela sent le remplissage à plein nez. C’est vain.

Ce qui est vraiment dommage, c’est qu’on a presque l’impression que l’idée de départ était d’utiliser cette compétence spéciale qu’ont Hecq et Lesort à travers leur utilisation de la magie et des effets spéciaux sur scène, qu’ils ont choisi La Mouche parce qu’ils avaient quelques idées scénographiques intéressantes – et c’est vrai, c’est plutôt chouette de voir l’appareil à téléportation, même si on s’en lasse vite, ou encore la mouche qui marche au mur vers la fin du spectacle – mais on ne peut s’empêcher de dire : et ensuite ? Ensuite, j’ai surtout l’impression qu’ils ont brodé autour pour construire un ensemble à peu près cohérent. Cohérent, peut-être, mais surtout ennuyeux.

Et pourtant, il y a du beau monde sur scène. A quoi bon souligner une nouvelle fois l’incroyable précision du jeu de Christian Hecq ? La composition de son Robert est évidemment parfaite, ses numéros clownesques sont évidemment à tomber, mais on le voit finalement trop peu à cause de tout ce qui est à côté et dont je n’ai su que faire. Je tiens à saluer également le jeu de Christine Murillo, qui avec une partition proche du vide arrive à faire beaucoup : son personnage a quelque chose de très touchant malgré tout, et elle parvient à créer une ambiance dans cette maison, une relation avec le public, quelque chose de tendre et de très humain. Chapeau bas. Et que dire de Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dont les personnages sont absolument dénués d’intérêt, et qu’on aurait aimé distribués dans des rôles davantage à la hauteur de leur talent.

Je prends un peu la mouche, parce que ce spectacle ne ferait pas de mal à une mouche, mais ce spectacle ne fait pas mouche. 

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© Fabrice Robin

Mesguich VS Labiche

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Critique de Mon Isménie, de Labiche, vue le 14 janvier 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Frédéric Cuif, Sophie Forte, Guano, Alice Eulry d’Arceau et Frédéric Souterelle, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

J’ai une histoire toute particulière avec Labiche : il a contribué à mon amour du théâtre, avec un gros coup de coeur pour une mise en scène de Doit-on le dire que j’ai vu trois fois quand j’avais neuf ou dix ans, et qui a gravé en moi, je pense, l’enthousiasme que peut provoquer le théâtre de divertissement. Même si j’élargis mes horizons théâtrales depuis quelques années, je ne peux snober ce théâtre-là en raison de ce beau souvenir. J’aime rire au théâtre, j’aime me détendre, j’aime le vaudeville quand il est bien monté.

Isménie ne pense qu’à une chose : elle souhaite se marier. Seulement voilà, son père n’est pas vraiment de cet avis et renvoie tous les prétendus les uns après les autres. Mais cette fois-ci, le jeune Dardenboeuf est envoyé par sa soeur qui surveille la rencontre : elle et Isménie vont tout faire pour que tout se passe bien. Le père tente tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le galant, mais rien n’y fait : il déjoue tous les pièges.

En fait, j’ai aussi une histoire avec Daniel Mesguich, qui m’a fait découvrir Pinter dans ses Trahisons du OFF 2014, et dont la mise en scène du Cyrano l’année dernière m’a laissée la fois froide et fascinée. Du texte je ne me souviens de presque rien, mais il y a une atmosphère et un souffle que je ressens encore aujourd’hui. C’est ce que j’aime chez Mesguich, en tout cas du peu que je connais de lui. Mais j’avais du mal à voir comment cela pouvoir seoir à Labiche. Et j’ai toujours du mal, en fait.

La question que je me pose est la suivante : Daniel Mesguich a-t-il monté beaucoup de vaudevilles ? Ce type de pièce, sous son apparence simplette, répond à des codes bien précis. Or Mesguich ne semble pas avoir bien senti la mécanique de cette Isménie. J’en ai vu, des Labiche, et il y a d’un côté les mises en scène où on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du génie tellement tout s’enchaîne avec simplicité, rythme, et rires, et celles où l’un des rouages est manquant et où l’on s’enlise dans quelque chose de lourd, mal huilé, presque ennuyeux. Ce spectacle est de ceux-là.

Le problème apparaît dès les premières minutes : Daniel Mesguich a cherché à en faire trop. Si j’ai du mal à percevoir ce qui manque pour que la mécanique se mette en place – car tout semble y être, le rythme, l’enthousiasme sur scène, une assez bonne direction d’acteur – je sens ce qui est en trop. Les ajouts, les comiques de répétition qui n’en finissent pas, les clins d’oeil répétés au public alourdissent un texte qui n’avait pas besoin de modifications. Ce texte forme un tout à jouer à toute allure, pas une base à étirer à l’infini.

Si quelques ajouts dans les répliques ne me choquent, pour moderniser un peu les blagues par exemple, je ne comprends pas l’intérêt de remanier tout le texte : on perd en fluidité, donc on perd en rythme, donc on perd en rire. On sent beaucoup trop les ajouts – il va même jusqu’à ajouter un monologue entier – on voit beaucoup trop Mesguich devant Labiche ; mais le mélange est hétérogène, la symbiose ne prend pas. Les ajouts sont grossiers, le plateau est complètement surexcité en enchaînant ses vannes et on se perd. Et c’est dommage, parce que l’élan était là, mais il aurait fallu davantage faire confiance au texte et à ses comédiens avant d’essayer de le mettre à sa sauce.

Déçue.

Trois stars

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Critique de Trois Femmes, de Catherine Anne, vu le 18 décembre 2019 au Lucernaire
Avec Catherine Hiegel, Clotilde Mollet, et Milena Csergo, mises en scène par Catherine Anne

C’est sur le nom de Catherine Hiegel que je me suis rendue au Lucernaire. C’est étrange, mais la comédienne a une place toute particulière dans mon sanctuaire théâtral alors même que quand je regarde mes anciens articles marqués de son nom, je me rends compte que j’ai souvent été déçue ces dernières années. C’est peut-être pour ça que, inconsciemment, je n’attendais aucune fulgurance de ces Trois Femmes. Je n’en ai été que plus transportée.

Trois femmes, trois générations. Catherine Hiegel est Madame Chevallier, une vieille dame riche, épouse d’un Monsieur Chevallier qui a fait fortune par son usine et lui a laissé sa richesse, mère d’une Geneviève qui ne donne que peu de nouvelles et grand-mère d’une petite Amélie qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Clotilde Mollet est Joëlle Muhler : elle a été engagée par Geneviève pour veiller sur sa mère la nuit et se satisfait de cette nouvelle situation : elle a retrouvé un mari et une situation après un accident sur lequel on n’aura pas de détail et touche régulièrement du bois pour que sa vie continue ainsi. Milena Csergo est Joëlle, la fille de Joëlle, elle est jeune et elle a encore l’espoir que sa mère semble avoir délaissé. Elle a des rêves, des grands rêves, et la rencontre de Madame Chevallier lui donne des idées : c’est du côté de cette dame que se trouve l’argent, le pouvoir, et donc la promesse d’un avenir. Pourquoi alors ne pas se faire passer pour sa petite-fille Amélie ?

J’ai peut-être perdu l’habitude de voir des petites formes et d’en être pareillement impressionnée. J’ai été totalement happée par cette histoire, ces histoires, leurs histoires. La pièce est vraiment très bien ficelée, on la suit comme une véritable enquête avec un désir ardent de connaître le dénouement. Et à plusieurs reprises on pense le deviner : il n’en est rien. La pièce se plaît à faire des détours, à nous amener là où notre imagination n’allait pas. J’avais très peur d’être déçue par la fin, il n’en fut rien : elle est parfaite. Et – je tiens à le souligner car c’est trop rare – le décor est simple, intelligent, et utile. Il est pensé comme un élément de la pièce, comme un personnage, et pas comme un simple meuble. Il habille le propos, il l’accompagne et insinue les évolutions des relations avant même que les dialogues la traduisent pour les spectateurs. C’est bon de voir un décor pensé, alors chère Elodie Quenouillère, vous avez toute mon admiration.

Et parlons d’elles, de ces trois femmes, de ces trois comédiennes. Le rôle de vieille misanthrope délaissée convient à merveille à Catherine Hiegel qui assène ses punchlines avec la gouaille qu’on lui connaît – elle ajoute d’ailleurs à sa palette de légères intonations à la Pierre Arditi qui n’ont pas été pour me déplaire. Mais elle est aussi la femme blessée, lassée, et profondément triste, seule et abandonnée, que l’argent ne suffit pas à combler. C’est légèrement caricatural comme propos – les riches dans leur solitude et les pauvres dans l’amour de leur famille – mais théâtralement ça fonctionne très bien. A ses côtés, la jeune Milena Csergo n’est pas en reste et défend son personnage avec brio. Sa Joëlle a les yeux qui brillent mais derrière l’espoir qui luit dans ses prunelles on aperçoit de sombres jours pas encore cicatrisés. La fougue de la jeunesse, la maturité de ceux qui ont déjà vécu, la naïveté de l’enfance et l’égoïsme de l’injustice se mêlent dans ses mouvements, dans ses intonations, dans les coups d’oeil qu’elle lance parfois à sa vraie mère, parfois à la fausse. Mais c’est Clotilde Mollet qui m’a clouée. A chacune de ses interventions, la boule dans ma gorge grossissait, jusqu’à exploser lorsqu’une dispute éclate avec sa fille. Elle est la dignité faite femme. Je n’avais jamais vu une telle incarnation de l’honneur sur scène. Sa composition est extrêmement fine, ce léger accent vosgien parfaitement maîtrisé parfait la forme quand tout le fond passe par des regards, des silences et des gestes. Du grand art.

Quatre superbes femmes portent ces Trois Femmes haut, très haut. On y court !♥ ♥ ♥

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De la garde à vue à la séquestration

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Critique d’En garde à vue, d’après le roman de John Wainwright, vu le 31 octobre 2019 au Théâtre Hébertot
Avec Wladimir Yordanoff, Thibault de Montalembert, Marianne Basler et Francis Lombrail, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Je me suis fait étrangement avoir avec ce spectacle. J’aurais dû me méfier, j’aurais dû sentir le truc venir. L’affiche est superbe, à tous points de vue. Visuellement d’abord, je la trouve très réussie. Et quand on voit la distribution, on ne peut que s’incliner. J’avais très envie de voir ce spectacle et j’avais vu peu de critiques passer. J’ai l’impression d’avoir essuyé les plâtres de la communauté des théâtreux se méfiant d’une affiche aussi attirante en se souvenant de certains récents ratés de l’Hébertot. J’ai voulu tenter quand même. J’en sors dépitée.

Le soir du réveillon de Noël, le maire de la ville est convoqué au commissariat. Il répondra à quelques questions du commissaire Toulouse avant d’être placé en garde à vue. Le motif : trois enfants ont été violées puis assassinées à quelques mois d’écart et il n’a aucun alibi pour ces trois journées de terreur. Sa femme débarquera bientôt au commissariat pour appuyer sa condamnation à venir : elle le sait pédophile et leur racontera des histoires impliquant son mari et de jeunes enfants. On suivra l’évolution de l’enquête jusqu’aux révélations finales – qu’on ne dévoilera pas.

Dès les premières minutes j’ai senti que ça n’allait pas le faire. On les sent, ces textes mal fichus. On les sent de loin et ils se rattrapent rarement au fil du spectacle. C’est le cas de celui-ci. Quelques échanges entre les personnages suffisent. Ils donnent le ton du reste de la pièce. Le dialogue est mal articulé, quelque part entre la mauvaise traduction et la mauvaise adaptation, comme si les personnages ne se répondaient pas vraiment les uns les autres, comme si les répliques étaient hachées. On se sent impuissant devant ce spectacle qui manque de vigueur, qui manque de vie, un spectacle mort-né – d’ailleurs la salle est cruellement vide – et ce fut un douloureux moment.

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Car sans texte, malgré la distribution exceptionnelle réunie sur le plateau, impossible de faire démarrer la moindre once de tension. L’histoire ne prend pas, n’intéresse pas. On n’a pas envie d’écouter ce que les personnages ont à dire car on n’est pris à aucun moment dans ce qui leur arrive. Les quelques blagues lancées ici et là ne fonctionnent pas du tout. Je n’ai pas vu le film et ne peut donc proposer aucune comparaison, je me dis simplement qu’il est peut-être plus facile de créer des ambiances au cinéma et de combler un manque de texte. Qui sait également ce qu’on dirait de ce film aujourd’hui : pour ce qui est de l’adaptation théâtrale, je l’ai trouvée terriblement vieillotte. Franchement, cette histoire de couple sans désir où on accuse presque la femme d’être à l’origine de la pédophilie de son mari, ça va deux minutes. Et même deux minutes, c’est dur.

Pourtant, sur scène, ils font tout ce qu’ils peuvent. J’avais mal pour eux, parce que ce sont des grands, et même à travers ce spectacle qui ne m’a pas convaincue une seconde on sent que ce sont des grands. Les mots étant trop faibles, ils jouent avec leur chair pour tenter de donner vie au spectacle. Mais ce n’est pas comme si la mise en scène les aidait beaucoup. On se demande un peu ce qu’a fait Charles Tordjman dans l’affaire. La lenteur qu’il impose sur le plateau a l’air voulue pour ménager une tension dramatique qui ne s’installera à aucun moment. Les silences sont longs et vides. Le décor ne sert pas le propos. Cela fait maintenant plusieurs spectacles de Tordjman que je vois et ce que j’en tire c’est que voilà un homme qui fait des mises en scène de gens assis sur des bancs blancs.

Donc maintenant qu’on est face à ça, que dire de plus ? Peut-être qu’il faudrait que Francis Lombrail revoie la formule et arrête les adaptations de film. C’était exceptionnel pour Les cartes du pouvoir, j’étais la première à le dire, mais au théâtre, reproduire une formule ne suffit pas à faire un succès : essayer de reproduire le combo gagnant n’a jamais fonctionné, ou bien ça se saurait. Et je dois vraiment reconnaître que je suis sortie absolument dépitée de ce spectacle : parce qu’il avait une distribution incroyable, parce qu’il se joue dans un théâtre que j’aime beaucoup, parce que la place avait coûté cher, et parce que j’avais le sentiment d’avoir perdu ma soirée, et les comédiens aussi.

Je ne suis pas seulement déçue, je suis triste de voir cela. pouce-en-bas

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Ça ne prévient pas, ça arrive

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Critique d’Un jardin de Silence, de L, vu le 27 octobre 2019 à La Scala Paris
Avec L, Thomas Jolly, et Babx mis en scène par Thomas Jolly, mis en musique par Babx

Allons-y carrément : il est de notoriété publique que je n’apprécie pas les mises en scène de Thomas Jolly. Je n’ai pas été convaincue par les deux spectacles que j’ai vus, Thyeste et Arlequin poli par l’amour. Mais Un jardin de silence, c’était autre chose. Je me suis dit que c’était l’opportunité de renouer avec le travail d’un metteur en scène peut-être plus surprenant que je ne l’imaginais. J’espérais même faire taire les mauvaises langues – et la mienne en premier – pensant que je ne pourrai changer d’avis sur ses spectacles. Je ne peux pas dire que j’ai totalement changé d’avis, mais on tient quelque chose.

Dans Un Jardin de silence, L incarne Barbara. Sans chercher à l’imiter, elle cherche à la ramener sur la scène le temps d’une soirée : extraits d’interviews diffusés ou joués sur scène, tenue noire, quelques éléments importants de sa vie, et ses chansons bien évidemment alimenteront ce spectacle. Si certains choix sont surprenants et bien trouvés, d’autres m’ont moins convaincue.

J’ai eu l’impression à plusieurs reprises d’être à nouveau confrontée aux écueils déjà pointés du doigt lors de Gainsbourg point barre à la Comédie-Française : nourrir son spectacle d’extraits d’interviews a quelque chose de superficiel qui ne prend pas. Et je pense que le problème est le même pour Barbara qu’il l’était pour Gainsbourg : ce sont des personnages tellement uniques, tellement hauts en couleur, que confronter ce qu’ils étaient avec ce qu’on propose sur scène produit un décalage qui me dérange. Résultat : plus le spectacle avance, plus les extraits audio s’accumulent, plus on se détache du spectacle. D’autant qu’entre la voix de Barbara, la lumière tamisée et les musiques douces, le moment se transforme lentement en une douce berceuse qui n’aide pas au schmilblick.

Cependant, je dois dire que j’ai été plutôt convaincue par le reste du spectacle. Je veux dire, au-delà des chansons qui sont très bien interprétées par L – et tout particulièrement La Solitude – que tout ce qui n’est pas directement Barbara est très réussi. Ou plutôt tout ce qui est Barbara sans qu’on le sache déjà. Je pense à ce qu’on apprend de son engagement dans la lutte contre le Sida, mais aussi les chansons qu’elle a interprétées sans en être l’auteur (les chansons des débuts ?) ou encore l’ouverture du spectacle qui, pour le coup, a un lien moins direct avec la chanteuse mais est tout aussi chouette à présenter – mais je laisse le suspens !

Et puis je suis contente d’avoir aperçu un autre pan du travail de Thomas Jolly. Evidemment mon côté morue ne peut s’empêcher de pointer du doigt ses petits travers de cabotin mais la mordue qui est en moi doit reconnaître que j’ai découvert un comédien bien différents :  j’arrive à l’écouter sans pester et sa voix est douce et chaude à mon oreille. Son interprétation des Amis de Monsieur est un régal ! Pour ce qui est du metteur en scène, on est aussi sur une petite réconciliation : je connaissais son amour pour les spots de fond de scène éclairant les comédiens par l’arrière mais si j’ai toujours trouvé ça agressif et un peu « trop » dans ses mises en scène, j’ai été bien plus réceptive ici. Le dispositif a quelque chose de bien plus doux malgré sa puissance, qui confère aux comédiens une sorte d’aura câlinante les mettant très en valeur. J’apprivoise petit à petit ce magicien des lumières qui propose un montage de lumières intéressant au-dessus de la scène avec une disposition en escaliers qui parviennent à créer de superbes atmosphères. Me voilà presque prête pour Starmania.

Un spectacle… apaisant. ♥ ♥

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Un bien Jo-li coup au Théâtre du Gymnase

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Critique de Jo, d’Alec Coppel, vue le 23 octobre 2019 au Théâtre du Gymnase Marie Bell
Avec Didier Bourdon, Audrey Fleurot, Dominique Pinon, Jérôme Anger, Guillaume Briat, Didier Brice, Clotilde Daniault, Grégory Quidel, Bernadette Le Saché, Jennie-Anne Walker, dans une mise en scène de Benjamin Guillard

Je me souviens bien de ma réaction devant l’affiche de Jo : c’est improbable. C’est improbable que ces trois comédiens soient réunis ici, au Théâtre du Gymnase, et présentés à travers une affiche aussi laide. C’est peut-être ce qu’on fait du pire comme affiche dans le théâtre privé, et pourtant ce sont bien eux sur l’affiche. Je crois que ça a créé un court-circuit dans mon cerveau. Je ne comprenais pas comment c’était possible. Trois comédiens issus des horizons les plus divers, réunis dans une adaptation d’un film de De Funès Je ne comprends toujours pas, d’ailleurs. Jusqu’au moment où le rideau s’est levé, je me suis dit que c’était un fake, et qu’on nous avait attirés là sur le nom de ces comédiens pour nous en faire voir d’autres en réalité. Mais ce n’est pas un fake.

Jo, c’est ce que nous pourrons appeler une comédie policière. Antoine Brisebard, auteur de comédies à succès, fait croire à son entourage qu’il se lance dans l’écriture de pièces policières afin de se renseigner sur le meilleur moyen de commettre un meurtre. Ce meurtre, il le commet finalement par accident, et choisit d’enterrer le corps dans le trou destiné à accueillir les fondations de l’oeuvre d’art de plusieurs mètres de haut, cadeau de sa femme Sylvie, qui va être installée devant leur maison. Sauf que voilà : le lendemain, l’homme qu’il pensait avoir tué est retrouvé mort chez lui. Une question reste alors en suspens : qui a-t-il enterré dans le ciment devant chez lui ?

Cette soirée était improbable de bout en bout. C’est improbable d’avoir payé si cher pour un spectacle en lequel je ne croyais fondamentalement pas, dans un théâtre où je ne me rendais jamais. C’est improbable qu’il n’y ait absolument personne à l’accueil du théâtre, et que les ouvreuses semblent sorties de nulle part et nous placent en lisant leurs plans de salles avec difficulté. C’est improbable qu’à la sortie du théâtre, alors qu’un spectateur avait besoin d’aide, la seule personne que nous ayions trouvé dans le théâtre soit le tenant du vestiaire qui ne comprenait pas un mot de français. Mais c’est surtout improbable qu’un tel spectacle soit porté par trois comédiens que rien n’aurait jamais dû réunir sur scène.

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Et pourtant ils sont là, je les reconnais. Je reconnais Audrey Fleurot, géniale comédienne, toujours très classe, et qui accepte des projets de Tartuffe bilingue à Londres ; je reconnais Dominique Pinon, petit bout d’être extraordinaire qui m’a fait découvrir Novarina, un jour, à La Colline ; je reconnais Didier Bourdon, le génie des Inconnus, au tempérament absolument opposé à celui de De Funès. Trois stars, trois grandes stars du théâtre français, sont devant moi, et défendent avec une superbe simplicité ce texte étrange. On a l’impression d’avoir devant nous des comédiens jouant pour faire rire les copains. N’y voyez-là aucune critique, je m’étonne simplement de la simplicité avec laquelle ils incarnent ça. C’est fait sans aucune prétention et c’est pour ça que ça marche. Parce que le plus fou dans ce projet, c’est que ça marche.

C’est vrai, au début, je ne desserre pas les dents. Parce que le texte ne casse pas trois pattes à un canard. Mais au fond on s’en fout. Parce qu’à aucun moment ce texte ne se prend au sérieux. Il ne s’est jamais voulu brillant. Alors on relâche les mandibules et on rit. On rit d’un rire franc et bon enfant. On rit parce qu’ils sont drôles, parce que la situation est drôle, parce que le simple fait de rire devant cette chose est drôle. Le mec qui a monté ce projet a du génie. C’est à la fois complètement dingue et tellement modeste. Je me prends de passion pour ce spectacle. La vraie question n’est pas quel corps est enterré dans le salon, mais qui est à l’origine de ce projet. Qui s’est dit : on va réunir cette distribution improbable, mais on ne va pas prendre la patate, non, non, non. On va jouer ça comme si on ne savait pas qui était sur scène. On va jouer ça comme si tout était normal.

Alors je m’incline. Je m’incline bien bas que je n’y croyais pas deux secondes et j’ai eu tort. Je m’incline devant Audrey Fleurot et son véritable talent comique, un talent que je ne soupçonnais pas mais qu’elle présente avec une grande modestie dans son rôle de Sylvie. Elle ose tout, sans jamais en faire trop, sans craindre un instant de tarir son image, et je respecte infiniment le fait qu’elle ait accepté de jouer dans un tel projet. Je suis in love. Que dire de Didier Bourdon, toujours aussi merveilleux, dont la puissance comique n’est plus à prouver, et qui fait rendre à ce texte tout ce qu’il peut, nous faisant parfois hurler de rire sur des vannes pourtant toutes bêtes. Et Dominique Pinon, dont la simple présence ici me déroute, moi qui voyais en lui un enfant du public et qui semble aussi à son aise dans son costume d’inspecteur qu’il l’était lorsqu’il maniait la langue de Novarina ou celle de Jean Giraudoux où je l’ai découvert. De quoi donner un beau soufflet à tous ceux qui alimentent le clivage public/privé aujourd’hui.

Et je tiens à avoir un mot pour les acteurs des seconds rôles qui entourent notre trio de stars, parce qu’ils ne sont ni délaissés, ni à plaindre. Ils arrivent parfaitement à trouver leur place et ne sont à aucun moment oubliés par Benjamin Guillard qui les a taillés dans le même moule que nos trois autres rigolos. C’est un plaisir de retrouver Didier Brice en ouvrier droit dans ses bottes déboussolé par les tornades que sont ses employeurs, qui provoque aisément les rires en se faisant le contrepoint sérieux de la pièce. Je tiens aussi à avoir un mot pour Bernadette Le Saché, belle-mère dont la partition est certes limitée mais qui en tient sa composition détonnante jusqu’au bout en parvenant chaque fois à saisir le spectateur. La distribution, dans son ensemble, est absolument sans fausse note.

Une claque pour qui voudrait ranger ce spectacle dans une case. Ou ses comédiens. Ou ce théâtre. ♥ ♥

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Michaël Hirsch, le roi du somme en scène

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Critique de Je pionce donc je suis, de Michaël Hirsch et Ivan Calbérac, vu le 19 octobre 2019 au Théâtre du Lucernaire
Avec Michaël Hirsch, dans une mise en scène de Clotilde Daniault

Michaël Hirsch est un artiste que j’aime beaucoup et j’avais peur, en allant voir son nouveau spectacle. J’avais peur d’être déçue, tant Pourquoi ? était une réussite. Je l’avais vu au OFF d’Avignon en 2016, ce qui était presque « tardif » puisqu’il avait été créé aux Déchargeurs en 2014. Il a fait trois Avignons successifs. Je lui avais posé plusieurs fois la question du prochain spectacle mais il restait évasif. Car Michaël Hirsch fait les choses bien, il sait où il va, et son deuxième spectacle, Je pionce donc je suis, n’est ni une pâle imitation de Pourquoi ?, ni un brouillon destiné à tester des idées. C’est un deuxième spectacle à part entière, et très réussi.

Dans Je pionce donc je suis, on va suivre le parcours d’Isidore Beaupieu – comme il porte bien son nom – qu’on pourrait décrire comme un jeune cadre dynamique qui commet une énorme bourde alors que sa carrière devait s’envoler et se retrouve soudainement au chômage. Lui qui n’avait plus une seconde à lui se retrouve alors avec de nombreuses heures pour penser, penser à ce qu’il est, ce qu’il aime, ce à quoi il souhaite dédier sa vie. Et rêver, surtout.

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Et il faut bien le reconnaître : Michaël Hirsch nous fait rêver. Si, dans Pourquoi ?, il racontait les questions existentielles d’un personnage et leurs évolutions au fil de sa vie, il nous propose ici une véritable pièce de théâtre qu’il monte à lui tout seul. Il n’incarne pas seulement Isidore Beaupieu ; il est tour à tour Sandra, sa femme, Sanchez, son boss, Bruno, le gardien de nuit, et de nombreux autres qui interviennent à un moment de l’histoire. Chaque personnage est admirablement construit, dessiné avec précision, et tout est si travaillé qu’il peut s’autoriser des pointes de folie sans risquer de nous perdre. Impossible de nous perdre d’ailleurs tant la mise en scène est rythmée : il n’arrête pas une seconde et prend un tel plaisir sur scène que c’en devient communicatif. D’ailleurs, il n’hésite pas non plus à jouer avec son public, à le charrier sur sa lenteur d’esprit ou son rire parfois trop enthousiaste, et ce lien qu’il noue avec la salle est, à la manière du comédien, bienveillant et chaleureux.

Je ne peux m’empêcher de comparer ce spectacle à son premier. J’imaginais la pression qui devait peser sur ses épaules pour écrire le deuxième. Il s’en sort plus qu’admirablement. Il ne se trahit pas, nous rappelle sans honte qu’il est l’auteur de Pourquoi ?, son spectacle est ponctué des nombreux jeux de mots qui faisaient la saveur du premier, mais il est aussi allé chercher autre chose. On aime toujours autant ses bons mots – tout y passe : les draps les couettes les oreillers – on serait même étonné de ne pas voir apparaître Laurent Delahousse au milieu du spectacle ! Et son imitation de Luchini… une perfection absolue ! Mais c’est un vrai plaisir aussi de le voir aller vers d’autres sujets, car même si c’est un peu naïf, c’est une pièce feel-good qui permet au spectateur de facilement s’identifier entre le regard sur les écrans, l’émergence des bullshit-jobs, et le besoin de toujours rêver. J’aime le voir évoluer sur scène, proposer de nouveaux personnages, nous montrer qu’en plus d’être un humoriste, il est un comédien. Et mention spéciale à son super décor multifonctions, un décor « utile » comme on n’en voit pas assez au théâtre, un décor intelligent et qui lui permet de se réinventer sans cesse, un décor dont on peut se dire, à l’image des calembours de Michaël Hirsch : « il fallait y penser ».

Comme un rêve éveillé.  ♥ ♥

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Critique de Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde, de Laetitia Gonzalbes, vu le 11 octobre 2019 au Théâtre de la Contrescarpe
Avec Elliot Jenicot et Anaïs Yazit, dans une mise en scène de Laetitia Gonazlbes

A l’annonce de ce spectacle, j’ai été ravie de découvrir qu’Elliot Jenicot rebondissait sans problème après son départ prématuré de la Comédie-Française. J’ai trouvé cette décision injuste mais elle permettra aussi à ce comédien, cantonné à des rôles trop souvent similaires dans la Maison de Molière, de faire ses preuves dans différents registres. Il change certes radicalement de lieu en passant de la salle Richelieu au Théâtre de la Contrescarpe, mais n’adapte pas sa qualité de jeu à la taille de la salle, et cela reste un plaisir de le retrouver ici.

On ne s’étonne pas de se retrouver sur scène le musicien fantasque qu’est Erik Satie. On comprend rapidement qu’il est dans un hôpital, probablement interné en psychiatrie au vu des questions que lui pose l’infirmière censée s’occuper de lui à ce moment-là. A travers ses questions, on revit le passé de l’artiste, ses amitiés, ses coups de gueule, ses oeuvres, dans une mise en scène rythmée

Cette pièce est un ravissement sur plusieurs points. D’abord visuellement, je dois dire que j’ai été assez emballée par la création visuelle qui accompagne le spectacle en arrière-plan. Esthétiquement, c’est très réussi, et ça vient compléter le duo en lui ajoutant une note de fantaisie permettant de se rapprocher encore davantage de l’univers de Satie. J’ai été aussi très convaincue par le jeu d’Elliot Jenicot, qui n’a plus à prouver qu’il sait jouer l’originalité de ses personnages sans les caricaturer. Il joue simplement le décalage du personnage, y ajoutant une pointe d’humanité bienvenue. J’ai été moins charmée par sa partenaire, Anaïs Yazit, qui gagnerait en authenticité si elle ne cherchait pas sans arrêt l’émotion par forces larmes. On lui reconnaîtra cependant une très belle scène de danse, quasi hypnotique, et un corps très agréable à regarder. Le duo fonctionne bien, les corps, les voix, les mouvements se complètent ; la force de l’un soutient la fragilité de l’autre, mais tout cela n’est peut-être qu’apparence, semble supposer la pièce.

Cependant, je suis partagée sur le fond de ce spectacle. Sans divulgâcher, je dois reconnaître que j’ai été très déçue par la fin qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Une fin qui vient d’ailleurs questionner l’ensemble de ce que l’on vient de voir : moi qui étais fascinée par certains aspects de Satie, cet homme aux multiples parapluies, qui répond aux lettres sans les lire, qui nous décrit sa haine des critiques avec force beaux mots, je me sens soudain flouée dans mon emportement. Comment savoir ce qui correspond au véritable Satie dans ce que j’ai vu ?

Un moment soigné.

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Têtes d’affiche, malheureux stratagème

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 9 octobre 2019 au Théâtre Edouard VII
Avec Eric Elmosnino, Sylvie Testud, Suzanne Clément, Jérôme Robart, Jean-Yves Roan, Simon Thomas, Roxane Duran et Florent Hill, dans une mise en scène de Ladislas Chollat

Cela faisait partie de ma must-see list de la rentrée. L’affiche était attirante, le texte envoûtant, la distribution clinquante, la mise en scène nous mettait en confiance : bref, c’était la promesse d’une bonne soirée. Je ne mets que rarement les pieds à l’Edouard VII et j’étais ravie de retrouver l’un des plus beaux théâtres privés parisiens, son bar attractif, sa salle rouge et or. Vous l’avez compris, j’avais des étoiles plein les yeux. Mon ciel s’est rapidement couvert.

La Comtesse et Dorante coulaient le parfait amour jusqu’à l’arrivée du Chevalier. Trouvant sans doute sa situation trop stable, son amour sans vague, son prétendant trop parfait, celle-ci se laisse séduire par le Chevalier et délaisse son ancien amant, qui, mâle simple bien loin d’imaginer les manigances inconscientes de sa moitié, ne comprend d’abord pas du tout ce revirement de situation. C’est grâce à la Marquise, qui a été délaissée par le Chevalier et qui, elle, devine le jeu de la Comtesse, qu’il va comprendre le pourquoi du comment et, aidé par elle, renverser une situation fausse pour – presque – chaque coeur.

C’est la deuxième fois que je vois ce texte de Marivaux. En deux fois, il est peut-être devenu ma pièce préférée de l’auteur. Dois-je redire une nouvelle fois mon amour pour ses textes, sa clairvoyance de l’esprit féminin tout en contradictions qui transparaît sans jamais une once de misogynie à travers ses dialogues toujours précis et ciselés à la perfection ? Même si j’ai été heureuse de retrouver ce grand texte ce soir, j’avoue que mes oreilles ont un peu saigné parfois.

J’adore Ladislas Chollat. Découvert sur le tard dans sa mise en scène du Père de Florian Zeller, c’est, pour moi, dans Les Cartes du Pouvoir qu’il a révélé tout son talent de mise en scène. Même dans les plus récents Inséparables à l’Hébertot qui, je dois le reconnaître, ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissables, il apportait sa patte et rendait le moment plus qu’agréable. Mais je ne suis pas sûre qu’il soit fait pour la langue de Marivaux dans laquelle chaque virgule doit être incarnée par son interprète et où la subtilité règne en maître. On devrait presque entendre les pensées des personnages par-dessus leurs répliques. Et je ne sais pas si le travail sur le texte a été suffisamment poussé pour permettre à Marivaux d’être correctement entendu…

Je ne sais pas vraiment sur qui rejeter la faute. A-t-il fait le choix de ses guests ou lui a-t-on imposé ? A-t-il échoué à diriger ses acteurs ou Marivaux lui a-t-il échappé ? Le fait est qu’il semble avoir fait le choix de jouer Marivaux comme un boulevard et que ça ne prend pas. Sa distribution tape-à-l’oeil composée de guests peine à faire vivre le texte et on en vient à interroger la présence de Sylvie Testud sur un plateau de théâtre – elle n’avait pas remis les pieds sur une scène depuis 2011. Autant elle me convainc tout le temps au cinéma, autant là je n’ai pas compris sa proposition. Mangeant ses mots, la voix trop monotone, atteinte de la bougeotte, sa Comtesse n’est qu’un spectre sur scène – mais un spectre autour duquel tout le monde gravite, ce qui handicape beaucoup le spectacle. Je ne suis pas beaucoup plus convaincue par Suzanne Clément dont le jeu est sans relief. C’est finalement Eric Elmosnino, qui m’avait habitué à un jeu plus cabotin, qui s’en sort le mieux. Il a été bridé juste ce qu’il faut, nous laissant entendre ses fins de phrases tombantes assez rarement pour créer vraiment le rire, trouvant l’émotion juste dans le désespoir initial comme dans l’explosion finale de son amour. Il est vraiment délicieux en Dorante.

On en attendait beaucoup mieux. Stratageme_original_backup.jpg

Les Justes ont tout faux

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Critique des Justes, de Camus, vus le 4 octobre 2019 au Théâtre du Châtelet
Avec Sabrina Ouazani, Clotilde Courau, Marc Zinga, Lyes Salem, Youssef Hajdi, Karidja Touré, Montassar Alaya, Matteo Falkone, Frédéric Chau, et Camille Jouannest, ainsi que Luiza de Figueiredo , Amira Bouter , Sarah Diop , Celia Meguerba , Horya Benabet , Moriba Bathily , Zineddine Nouioua , Nassim Qaïni , Maxime Renaudeau , Régis Nkissi, dans une mise en scène d’Abd Al Malik

La nouvelle direction du Châtelet fait beaucoup parler d’elle en cette rentrée qui signe la réouverture de la salle, refaite à neuf. Ruth Mackenzie et Thomas Lauriot dit Prévost, qui succèdent à Jean-Luc Choplin, ont en effet pour ambition d’ouvrir le Châtelet aux familles et aux publics qui n’avaient pas pour habitude de fréquenter le lieu sous la précédente direction. Gros challenge, qu’on ne peut qu’encourager, les productions du Châtelet étant synonymes de grande qualité. Confier la mise en scène des Justes de Camus à Abd Al Malik, c’était entamer leur saison en plein dans leur nouvelle ligne éditoriale, et je leur tire mon chapeau pour avoir osé ce pari. J’aurais tiré gants, chaussettes et manteaux si cela avait été réussi.

Les Justes évoquent, dans la Russie de 1905, un groupe de terroristes qui prépare sa révolution : ils vont tenter un attentat contre le grand-duc Serge. Autour de leurs préparatifs puis, plus tard, du succès de leur ambition et de l’arrestation de l’un d’entre eux, une question revient sans cesse : peut-on tuer au nom de la liberté ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Devient-on un assassin lorsqu’on tue au nom d’une cause que l’on estime juste ?

J’avais peur de ce texte. Traumatisée par une confrontation précoce à cette pièce de Camus – un bac de français apparemment mal digéré – je n’ai pourtant pas hésité longtemps. Je me suis dit que, justement, c’était peut-être là une manière de redécouvrir ce texte autrement. J’étais même plutôt convaincue par le teaser, vu quelques heures avant le spectacle. J’ai aimé y entendre ce texte rappé, presque slamé, qui promettait le meilleur. J’y allais confiante sur la proposition, moins sur mon rapport au texte. Et puis tout s’est inversé.

Il y a d’abord la première scène. Gros coup. Je suis happée, directement. La voix me prend et m’emporte, tout mon corps est à l’écoute de Frédéric Chau qui rap son texte sur la musique – live, je ne m’y attendais pas. J’entends encore sa manière de dire « Respecter l’ordre des choses » à contretemps du rythme imposé par la batterie. Et je m’avoue aussi convaincue côté scénographie : l’ouverture est belle et prend son temps, l’apparition lente du comédien sur scène fonctionne bien. Rien à dire, on est pris.

Mais rapidement, tout va à vau-l’eau. La première scène se termine, la pièce et son histoire prennent place. Dans la fosse d’orchestre, la musique continue, mais la diction des comédiens ne semble plus s’en préoccuper : c’est comme si musique et voix étaient décorrélés. Ils ne rapent ni ne slament, ils disent leur texte par dessus les instruments qui ne s’arrêtent pas. Et – je le comprendrais très vite – ne s’arrêteront pas de tout le spectacle. Alors figurez-vous une musique d’ambiance, plutôt agréable à la première écoute, simple et mélodieuse, dont le thème principal dure environ une minute. Figurez-vous maintenant une scène d’une quinzaine de minutes. Le même thème sera répété, en boucle, durant tout le scène. Ça peut exaspérer, à un moment.

Pour moi, cette musique en continu constitue presque un aveu d’impuissance à faire rayonner le texte par lui-même. La musique, au théâtre, c’est souvent une facilité pour satisfaire son public – et moi la première : j’adore les incursions musicales dans une pièce. Mais je ne suis pas dupe : ici, la musique m’a aussi maintenue connectée au spectacle. Elle a, sur moi, ce pouvoir que n’a pas le comédien : s’il ne parvient pas à faire vivre son texte, je peux m’ennuyer, alors que l’oreille sera toujours satisfaite par un orchestre de bonne composition comme c’est le cas ici. Mais j’ai essayé de faire la part des choses, en mettant les notes en sourdine et ne gardant que les cordes vocales. Voilà ce que j’en tire : on l’entend ce texte, et c’est peut-être ça qui est le plus frustrant. Je l’ai entendu à nouveau et compris, mieux que lors de mes études. Les comédiens sont justes, sans non plus transcender leur partition. Tous, sauf un. Il m’a marquée à chacune de ses apparitions, il réitère l’exploit ici : Marc Zinga explose tout, littéralement. Il compose un Ivan Kaliayev totalement hors du monde et ses doutes premiers se mêlent à la folie et à la poésie qu’il inculque au personnage, formant un tout à la fois lunaire, décalé et malgré tout complètement identifiable pour le spectateur.

Et c’est là que débutent mes interrogations : qu’a été exactement la contribution d’Abd Al Malik en tant que metteur en scène ? J’attendais de lui un vrai travail et sur le texte, et sur la diction ; je me rends compte qu’il ne rend pas grand chose. Au contraire, son ajout musical nuit au jeu de ses comédiens qui, microtés, pensent sans doute d’abord à se faire entendre du public avant de faire entendre leur texte. Quant au choeur composé de comédiens amateurs d’Aulnay-sous-Bois, si l’intention est louable, le résultat est plus que discutable, et leurs apparitions sur scène ne sont que vociférations et douleurs pour les oreilles. Mais le pire, c’est que si Abd Al Malik n’est pas là où on l’attendait, il n’est pas non plus là où on ne l’attendait pas. La mise en scène est donc quasi inexistante, les comédiens très statiques, mais c’est surtout le décor qui me met dans tous mes états. Le décor est sublime. Vraiment, rien à dire. Cette maison sur plusieurs étages, qui laisse une vie en avant comme en fond de scène, est un grand plaisir pour les yeux. Mais à quoi bon construire un tel décor pour n’en utiliser qu’un cinquième ? A quoi bon figurer des pièces voisines si les voisins qui le occupent n’interviennent à aucun moment dans le spectacle ? Ce décor, pour moi, c’est un caprice, et un caprice qui a dû couter cher.

Alors là vient le petit coup de gueule : j’étais ravie par le discours que tenaient les deux nouveaux directeurs du Châtelet. Le théâtre se doit de prouver à tous qu’ils sont les bienvenus chez lui. Et pour cela, c’est bien d’aller proposer des petites formes aux publics éloignés, mais c’est encore mieux de donner accès à sa grande et belle salle en baissant les prix. Et pour baisser les prix du billet, il faut évidemment travailler sur les coûts de production. Et – par exemple – faire des concessions sur le décor, surtout quand celui-ci n’est là que pour la figuration. Un décor est un personnage à part entière, ou il est une démonstration financière. J’espère que le Théâtre du Châtelet n’a pas fait son choix trop vite.

Une fausse note signée Abd Al Malik. Dommage. pouce-en-bas

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