Radicalement Madani

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Critique de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, de Ahmed Madani, vu le 21 novembre 2018 à la Maison des Pratiques Amateurs de Saint-Germain
Avec Mounira Barbouch, Louise Legendre et Valentin Madani, dans une mise en scène de Ahmed Madani

On ne présente plus Ahmed Madani. Certes, j’ai raté Illumination(s). Certes, j’ai raté Je marche dans la nuit par un chemin mauvais. Certes, j’ai raté sa presque trentaine de mises en scènes qu’il a proposées depuis les années 90. Mais devant F(l)ammes, j’ai eu, sans mauvais jeu de mots, une illumination. Comme une évidence. Ce spectacle portait quelque chose. Au-delà d’un message, il émanait de ces 10 jeunes femmes une énergie, presque une forme nouvelle de vie qui éclatait sur scène et laissait une trace durable. Je pensais retrouver quelque chose de cet ordre dans ce nouveau spectacle. Mais je ne m’attendais pas du tout, du tout, du tout, à ce que j’ai vu.

Dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook, Ahmed Madani met en scène une relation mère-fille dans ce qu’elle a de plus quotidien – la danse pour se défouler dans le salon, les gâteaux au chocolat d’anniversaire, les confessions sur les histoires de coeur. Un quotidien qui va se retrouver chamboulé par la rencontre de Nina, la jeune fille, avec Amar, un soldat d’Allah vivant en Syrie, sorte de chasseur de tête du net placé sur des réseaux stratégiques pour faire du lavage de cerveau à des jeunes sans défense. Un radicalisé pour radicaliser.

Je me sens investie d’une mission difficile. Il va m’être compliqué de parler de ce spectacle sans trop en dévoiler, il va être délicat d’expliquer le génie de Ahmed Madani sans trahir les sensations, les montagnes russes d’émotions, l’inventivité qui caractérise cette pièce. Je voudrais que vous soyiez, face à ce spectacle, aussi surpris que j’ai pu l’être. Il va donc falloir qu’après cet article je vous laisse presque aussi vierge que vous l’étiez en arrivant. Pas forcément évident. Mais essayons.

Ahmed Madani a abattu une nouvelle carte. Loin d’être conventionnelle, F(l)ammes abordait la place de la femme et le poids de la diversité dans la société d’un point de vue que, presque instinctivement, j’avais presque décrété « vision Madani ». Jamais je n’aurais pensé qu’il aborderait ainsi la question de la radicalisation. Pour moi, il invente un nouveau genre. Je crois n’avoir jamais vu ça au théâtre. Je ne pensais même pas cela possible. On sent, à travers ce spectacle, la parole d’un homme profondément libre. Sur ces questions sensibles, qui peuvent rapidement approcher des points de tensions, c’est sans doute culotté et courageux, mais surtout très réussi.

On sent quand même une patte. Dans la direction d’acteur – parfaite, tout simplement – et surtout dans la clarté qui se dégage de la scène, on sent la main de Madani. Je découvre en Louise Legendre une jeune comédienne qui dégage une telle puissance que voir le piège se refermer progressivement sur son personnage en est d’autant plus troublant, révoltant mais surtout pertinent. Le message de facilité de la radicalisation passe d’autant mieux, et malgré la force de la jeune fille, elle n’est au fond qu’une gamine en attente d’affection.

Le duo qu’elle forme avec Mounira Barbouch est touchant, on s’y identifie facilement : parfois exemples, parfois miroirs. Dans la solitude qui l’enveloppe progressivement, Mounira Barbouch désespoir et incompréhension, dans une partition parfois poignante, jamais pathétique. Valentin Madani, enfin, qui à mon sens porte en grande partie le propos de la pièce, n’est pas encore assez audible. Le comédien, qu’on sent plein de qualités, est un peu écrasé par le poids du message qui est le sien – mais je n’ai aucun doute sur le fait que la main du metteur en scène viendra consolider cela au plus vite. Et puis, tout n’est pas perdu : quand il est question du théâtre comme moyen de sauver le monde, j’ai quand même eu la chair de poule.

Aurait-on rencontré Dieu au théâtre, ce soir ? Peut-être. ♥ ♥ ♥

Duparfait… ou pas

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© Elizabeth Carecchio

Critique de L’École des Femmes, de Molière, vu le 16 novembre 2018 au Théâtre de l’Odéon
Avec Suzanne Aubert, Laurent Caron, Claude Duparfait, Georges Favre, Glenn Marausse, Thierry Paret, Ana Rodriguez et Assane Timbo, dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig

J’étais très emballée par l’annonce d’une École des femmes par Stéphane Braunschweig. Plutôt déçue par son Macbeth à l’Odéon l’année dernière, je pensais que la pièce lui correspondrait mieux, et le voir renouer avec Molière, 10 ans après son excellent Tartuffe, était prometteur. J’ai un peu tiqué devant les premiers teasers de la pièce présentant l’histoire dans une salle de sport avec des vélos de fitness. Mais ce n’est finalement pas cela qui m’a le plus déstabilisée.

Arnolphe a choisi Agnès dès l’âge de quatre ans après l’avoir quasiment achetée à une paysanne, l’a tenue depuis toujours à l’écart du monde tout en maintenant des vues sur elle, et souhaite à présent l’épouser. C’est un homme d’âge mûr, elle est une jeune fille. Il la croit naïve, elle ne l’est peut-être pas tant que ça. C’est en tout cas ce qu’il découvre lorsqu’il apprend, à son retour d’un voyage, que la jeune femme a fréquenté un homme, Horace, durant son absence. Elle est amoureuse, et souhaite à tout prix l’épouser, ce qui n’est pas du tout conforme au plan initial d’Arnolphe…

C’est tentant de voir L’École des femmes à l’aune de l’ère #MeToo, des violences faites aux femmes et des questionnements qui en découlent. Cela transparaît d’ailleurs plutôt bien dans la mise en scène de Braunschweig, qui utilise d’ailleurs une image visuelle de l’enfermement d’Agnès en la plaçant derrière une cage de verre. Mais L’École des femmes est aussi et surtout une comédie, et c’est ce qui manque cruellement dans ce spectacle : on ne rit pas. Certaines scènes semblent alors infiniment longues, et j’étais presque constamment sur le fil de l’ennui, tombant parfois dans une lassitude certaine.

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© Simon Gosselin

En fait, je n’ai pas adhéré à sa vision d’Arnolphe, ou plutôt je ne l’ai pas comprise. Claude Duparfait compose un Arnolphe très maniéré, comme plein de tocs, mais ni inquiétant, ni repoussant. Il est d’ailleurs plutôt beau mec, c’est peut-être la raison pour laquelle il l’a affublé de ces tics comportementaux. Mais en aucun cas il ne m’alarme ; jamais son emprise sur Agnès ne me fait tiquer, et il me semble qu’elle n’a pas dû essayer bien longtemps de s’échapper d’un gardien si peu rigoureux. Voilà que j’ai perdu et l’aspect comique, et l’aspect grave de la pièce. Que me reste-t-il alors ? Pas grand chose, car même la pitié qu’il pourrait m’inspirer lorsqu’il déclare son amour à sa pupille ne produit en moi qu’un mince sentiment de moquerie.

Il me reste quand même une scène ou deux, qui m’ont captivée. Je pense notamment à la scène où Arnolphe fait lire à Agnès les différentes maximes du mariage, et dans laquelle non seulement le duo fonctionnait très bien, mais l’utilisation d’un accessoire habilement manipulé renforçait le dépit de la jeune femme. Une scène qui a su me décrocher au moins un sourire ! Si j’ai aimé l’attitude de peste qu’Agnès prenait pendant cette lecture, je ne peux pas dire que j’ai adhéré à l’ensemble du point de vue de Braunschweig sur la jeune femme.

Traitée comme une chipie pas si naïve que ça, j’ai eu du mal avec l’allusion du metteur en scène au fait que le petit chat serait mort… tué par Agnès. Si le texte le laissait entendre quelque part, pourquoi pas. Ce qui m’énerve, c’est que ce sous-entendu se fait au moyen d’une vidéo totalement gratuite. Rien dans le texte ne pourrait permettre d’arriver à cette conclusion, alors on se permet d’ajouter son petit grain de sel à Molière. Voilà qui a le don de m’irriter.

Plutôt déçue.

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© Simon Gosselin

 

N’échangez rien, monsieur Schiaretti

Critique de L’Échange, de Paul Claudel, vu le 15 novembre 2018 au Théâtre des Gémeaux
Avec Francine Bergé, Louise Chevillotte, Robin Renucci, et Marc Zinga, dans une mise en scène de Christian Schiaretti

Je n’ai pas hésité une seconde. La distribution était trop belle : sur les quatre acteurs réunis sur la scène des Gémeaux, trois font partie de mon panthéon personnel, ou presque. Ils sont en tout cas trois noms qui résonnent pour moi avec le mot excellence, et je ne voulais pas rater cette nouvelle occasion de découvrir Claudel. Pour l’instant, mes rencontres avec l’auteur ne s’étaient jamais avérées très fructueuses. Nouer un lien avec lui, retrouver Schiaretti et ses acteurs qu’il connaît bien, et découvrir le Théâtre des Gémeaux par la même occasion : voilà qui promettait une belle soirée. 

La scène s’ouvre sur Louis Laine et sa femme, Marthe. Ils sont seuls, près de la cabane dans laquelle ils ont élu domicile, en Amérique. On sent déjà que malgré leur apparente proximité, quelque chose les sépare en profondeur : alors qu’elle lui semble entièrement dévouée, lui adressant tous ses regards, il est moins avec qu’elle qu’il n’y paraît, aspirant déjà à une liberté qu’il revendiquera tout au long de la pièce. Cette liberté ne tardera pas à entrer en scène, sous la forme de Lechy, ancienne actrice, et de son époux, Thomas Pollock Nageoire. Elle est la Femme dans toute sa splendeur, il est l’optimisme permanent. Et, quelque part, ils semblent lui donner envie.

Pour quelqu’un qui, comme moi, a du mal à se confronter à Claudel, c’est assurément l’une des meilleures mises en scène permettant de l’aborder. Schiaretti, ne s’encombrant d’aucun artifice, ni décor ni vidéo, parvient à créer cette force presque magnétique qui régit les personnages de Claudel. A plusieurs reprises, il impulse de réels accents claudéliens à son spectacle, comme mettant en scène non plus des psychologies mais des allégories. Certaines tirades sont grandioses, et j’ai eu l’impression, soudainement exaltée, de toucher au sublime. Mais cette excellence a des ratés, et, à plusieurs reprises, ce « quelque chose » qu’il était parvenu à créer retombe.

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© Michel Cavalca

La faute d’abord à un texte qu’il aurait fallu couper, notamment dans les parties de Marthe dont les tirades sont peut-être les plus conceptuelles. Mais on imputera également ces longueurs à Louise Chevillotte, encore un peu verte pour le rôle. Il lui manque l’autorité de Marthe, cette supériorité naturelle qu’elle devrait avoir sur Louis et sur l’ensemble des personnages, que tout le monde ressent dans la pièce alors même qu’elle paraît être la plus bafouée. Ce manque-là nuit évidemment au spectacle en lui ôtant cet aspect fondamental : Marthe doit être déjà ailleurs. Or elle est là, trop ancrée dans le sol, encore un peu trop fade.

Dommage, car, en face, le couple de la maturité en jette. Robin Renucci parvient à dégager de son personnage une certaine humanité que je ne lui aurais probablement pas octroyé à la simple lecture du texte. Il est posé, serein, l’air sûr de lui, et son optimisme n’a rien d’outrageant. A ses côtés, Francine Bergé est tout simplement dingue. Toutes ses facettes – l’Actrice, la Femme, l’Épouse, l’Amante – sont à la fois raffinées et brillantes. La scène d’envoûtement qu’elle partage avec Louis Laine est une perfection absolue, son charme enchantant soudainement l’ensemble de la salle. Elle est d’une beauté démoniaque. Son discours sur le Théâtre résonne encore en moi. Quelle puissance.

La révélation, assurément, c’est Marc Zinga. Révélation, le mot n’est pas le bon : je l’avais déjà découvert et adoré en Edmond dans le Roi Lear, déjà par Christian Schiaretti. Mais je me sens un peu obligée d’utiliser ce mot-là, tant il m’a tour à tour charmée et déçue, fascinée puis indignée. Je suis tombée amoureuse de lui, de cet être de fuite qui n’a aucun attachement et dont le regard m’a comme embrasée. Il a trouvé le souffle claudélien. Désormais il sera pour moi l’image de Louis Laine tant il possède son personnage, lui donnant toutes les couleurs d’une palette qui semble presque infinie : évidemment touchant dans son discours sur la liberté, il fait sentir l’indicible lien qui l’attache à Marthe et parvient même à le différencier de celui qui l’unie à Lechy. Il nous fait donc ressentir l’intensité d’un concept. Et c’est ça, Claudel non ? 

A voir. ♥ ♥ ♥

© Michel Cavalca

La Viala, la Locandiera !

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Critique de La Locandiera, de Carlo Goldoni, vue le 10 novembre 2018 à la Comédie-Française
Avec Florence Viala, Coraly Zahonero, Françoise Gillard / Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern et Thomas Keller, dans une mise en scène d’Alain Françon

Enfin ! Enfin, je découvre cette Locandiera, après six mois d’attente ! On se souvient évidemment de la grève Salle Richelieu qui empêcha le spectacle de se donner, de mes billets déplacés et finalement annulés, de ma tristesse de manquer un spectacle de Françon pour finir en beauté (et surtout relever un peu) ma saison au Français. J’ai craint que ces péripéties n’altèrent le spectacle – c’était sans compter le Maître qui en est à l’origine.

Pièce féministe avant l’heure, La Locandiera conte l’histoire de Mirandolina, qui tient l’auberge où se déroule l’action. Des voyageurs, qui ressemblent à des habitués, un Marquis et un Comte, lui font la cour et redoublent d’inventivité pour lui offrir les plus beaux présents (ou leur plus belle protection, pour le plus pauvre). Un valet, Fabrizio, amoureux de la patronne et qui s’accroche au fait que le père de cette dernière lui avait conseillé de l’épouser. De manière assez générale, tous les hommes qui passent dans cette auberge tombent amoureux de Mirandolina. Sauf un Chevalier de passage, qui dit haïr les femmes et les mépriser, et qui jure que jamais il ne tombera sous son charme. Mirandolina se promet alors de tout faire pour le convertir.

Je pourrais écrire : voir mes critiques précédentes de spectacles de Françon. Pour la finesse, pour la perfection, pour la beauté de ce qu’il propose et que jamais je n’arriverai à poser par écrit. Mais ce serait facile et lâche, et surtout ce ne serait pas entièrement juste. Françon ne donne jamais le même spectacle. S’il a une patte, c’est celle de la justesse, de l’harmonie et du respect de l’oeuvre. Mais cela se traduit différemment pour monter un Beckett et un Goldoni. Du « Molière italien », j’avais déjà vu La Trilogie de la Villégiature par Françon et c’est toujours le même plaisir, cinq ans après.

Françon, c’est le metteur en scène qui vous cale une atmosphère dès les premières secondes, alors qu’aucun mot n’a encore été prononcé. Mais déjà, les déplacements des comédiens, accompagnés par des lumières magnifiques, disent quelque chose. Déjà, l’espace se remplit à la manière si particulière de Françon. Dans ses décors qui peuvent parfois paraître un peu vides, l’espace n’a jamais été si bien occupé : les déplacements, évidemment, sont d’une précision rare, mais les regards, les mouvements de tête, les échanges ou les réponses gestuels quels qu’ils soient emplissent le plateau de vie. Tout est déjà là.

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© Christophe Raynaud de Lage

Et tout suit cette grandeur, deux heures durant. Autant dire directement qu’on ne les voit pas passer. J’espérais presque que le tableau final n’était que la fin du premier acte. Mais impossible de ne pas sentir malgré tout que c’est la fin. Ça se joue à la fois dans les tripes et dans le cerveau, et c’est ça qui est beau. Rien n’est laissé au hasard ; la montée en puissance se fait progressivement jusqu’à une fin en point d’orgue. Et entre les deux, on passe par diverses émotions. C’est un spectacle triste et beau. Évidemment, parfois, on rit, mais c’est un rire étrange, un rire déconnecté de notre cerveau – quelque chose dans la scène nous arrache ce rire mais le cerveau reste attentif à d’autres détails qui nous empêchent d’être pleinement heureux. Dans une scène, toujours, plusieurs strates de lecture. Et j’en ai certainement manqué pas mal.

Je n’aime pas dire ça, mais je vais le dire quand même : dans La Locandiera, Florence Viala et Stéphane Varupenne trouvent le rôle de leur vie. C’était un rôle taillé sur mesure pour Florence Viala, pour sa gouaille naturel et son côté bien ancré sur le sol. Elle le transcende, ce rôle, elle lui donne de l’éclat, elle en fait entendre chaque virgule et elle en fait exploser les saveurs. Lorsqu’elle se met à entonner une chanson pour un toast, le temps s’arrête et soudainement le monde se met à tourner autour de La Locandiera. Dans la salle, le silence se fait religieux et plus rien d’autre n’existe que Mirandolina entonnant ce petit air. Je ne crois pas m’avancer trop en déclarant que nous sommes tous tombés amoureux, à ce moment.

De son côté, Stéphane Varupenne, qui n’en finit pas de nous surprendre, est un Chevalier complexe. On pourrait le détester simplement ; il n’en est rien. Certes, ses insultes faites aux femmes déplaisent ; mais le voir plier devant Mirandolina n’est pas une partie de plaisir. Il souffre, c’est dur à voir ; il est amoureux, me voilà tout sourire. On aimerait presque croire à ce couple impossible. Mais chassez le naturel… lorsqu’il revient, au galop, c’est pour être plus brutal, plus désespéré que jamais. La scène qui en découle est d’une violence désagréable – impossible de ne pas faire l’écho avec notre époque. Mais jamais rien n’est souligné. Tout est dans l’intention.

Le reste de la distribution ne fait pas obstacle à cette grandeur. Quel plaisir de retrouver un Michel Vuillermoz si bien dirigé, donnant à son Marquis des reflets ridicules et pathétiques, être rejeté poignant dans sa solitude. Heureusement que Hervé Pierre, le vrai contrepoint comique du spectacle, est là pour alléger un peu les choses. De son côté, Laurent Stocker campe un Fabrizio déchirant, qui parvient à faire passer, parfois dans une réplique bien ordinaire, un mélange d’abattement, d’espoir et de passion qui m’ont serré le coeur. Sublime également, Noam Morgensztern, qui à travers un simple rôle de serviteur parvient à rendre beaucoup : témoin, une petite phrase toute simple lancée sans trop d’éclat, mais qui décochera instantanément un sourire à toute la salle. Il n’y a rien, mais il y a tout.

Que dire de plus ? On se lève, on applaudit à tout rompre, et on y retourne. Pour toucher, à nouveau, au sublime. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

Clouée au siège

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Critique de Clouée au sol, de Georges Brant, vu le 30 octobres 2018 aux Déchargeurs
Avec Pauline Bayle, dans une mise en scène de Gilles David

Je n’ai pas très bien commencé avec Pauline Bayle. Sa mise en scène de L’Iliade, que j’avais découverte à La Bastille la saison dernière, m’avait laissée de côté – tant et si bien que j’avais revendu ma place pour L’Odyssée, le lendemain. Il paraît que le deuxième volet était plus intéressant. J’ai peut-être manqué quelque chose. Mais je ne reste pas sur cet avis-là : après tout, si la metteuse en scène ne m’a pas convaincue, je ne sais encore rien de l’actrice. Devant les excellents retours de Clouée au sol, je décide donc de découvrir Pauline Bayle sous un autre jour.

Je n’avais pas lu le synopsis. Ou peut-être juste en diagonale. Je croyais donc que c’était la maladie qui avait cloué au sol cette militaire de l’armée de l’air employée par l’US Air Force. Mais pas du tout. Ce n’est pas non plus son mariage ni la maternité qui l’ont empêché de voler à nouveau dans Tiger, son fidèle engin. C’est simplement le progrès. Le progrès qui fait qu’aujourd’hui, on ne conduit plus des avions de chasse, on pilote des drones à distance. La voilà donc clouée au sol par le progrès.

Le problème, c’est qu’avec le progrès, on voit de mieux en mieux. Avant, on savait qu’il fallait larguer une bombe dans son avion militaire, on appuyait sur le bouton et, lorsqu’elle explosait, on était déjà loin. Ce n’est plus le cas avec les caméras ultra performantes des drones actuels. On voit qui on s’apprête à éliminer. Et on voit comment cela se déroule. On voit la chair humaine qui explose, on voit des membres éclater en l’air, on voit le rien laissé par le passage de la bombe. Alors viennent les questions sur les méchants de l’histoire, sur le sens de tout ça, et sur sa propre place.

Voilà ce qu’on appelle une montée en puissance. Pendant tout le spectacle, on ressent un certain malaise parce que la tension est là, latente. C’est presque trop lent parfois, on aimerait que ça explose car cela devient insoutenable. Gilles David a réussi à souligner cet effet en proposant une mise en scène totalement épurée donnant libre cours au texte, appuyée très légèrement par un fond sonore marquant l’accélération du rythme. Il aurait tout aussi bien pu plaquer un micro sur le pouls des spectateurs. La tension monte, monte, jusqu’à provoquer un éclatement digne d’un tir militaire. La métaphore semble filée tout du long.

Et il a bien trouvé son actrice. Pauline Bayle est impressionnante. Entre fragilité et puissance, son interprétation a quelque chose de bipolaire. On le voit, le robot prêt à tuer, qui ne cherche pas à se poser de questions car il l’a toujours fait ainsi, sans s’en poser. Mais la femme est là, la mère, l’épouse, celle qui cherche à protéger les siens autant qu’elle-même. Reste à savoir lequel de ces deux personnages est réellement le plus faible. Pauline Bayle ne donnera pas la réponse. Aux saluts, elle donne soudain l’impression de se réveiller d’un long cauchemar. Elle change totalement de visage. C’est étrange. Du côté spectateur, on sort également d’une longue apnée. Témoin le long silence qui accompagne le silence final.

L’impression d’être à la guerre. L’envie d’être loin, très loin d’ici. ♥ ♥

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Marivaux mieux qu’ça

1920x1080-arlequin-poli-par-lamour-img_4997-c-nicolas-joubard.jpgCritique d’Arlequin poli par l’amour, de Marivaux, vu le 27 octobre 2018 à La Scala Paris
Avec Julie Bouriche, Romain Brosseau, Rémi Dessenoix, Ophélie Trichard, Charlotte Ravinet, Romain Tamisier, dans une mise en scène de Thomas Jolly

Que c’est étrange. De Thomas Jolly, j’ai vu le tout dernier et le tout premier spectacle, Thyeste et Arlequin poli par l’amour, et je n’ai pas vraiment perçu de différence. Au texte près, j’ai eu l’impression de voir le même spectacle. Un peu gênant, quand on sait que douze ans et plus de dix mises en scène séparent les deux propositions. Alors oui, on peut parler de style, on peut parler de patte, mais on aura du mal à m’enlever l’idée que s’il ne se renouvelle pas un peu, on fera bientôt rimer Thomas Jolly avec supercherie.

Je ne sais pas si résumer l’histoire du texte initial de Marivaux a un intérêt pour ce spectacle. Comme je le décrirai par la suite, il m’est surtout apparu comme un « prétexte aux envies créatrices de Thomas Jolly », pour reprendre les mots de Sur les planches. Je ne prendrai cependant pas les armes, car cela reste une oeuvre mineure de Marivaux, où l’on sent plutôt un Marivaux en germe, comme l’était probablement Thomas Jolly à l’époque de la création. Mais bref. Contentons-nous d’évoquer une fée qui enlève un Arlequin par amour, mais que ce dernier jettera son dévolu sur Sylvia (qui le lui rend bien), créant quelques tensions au sein du petit village.

J’avoue avoir eu un problème dès l’introduction. Figurez-vous six servantes allumées avec, à côté de chacune d’elles, un comédien qui se tient debout devant un long drap, un livre à la main. Ils se tiennent là pendant que les spectateurs s’installent. Puis les lumières baissent dans la salle. Les comédiens disent une phrase, ferment leurs livres, et sortent. Les lumières s’éteignent. Les draps tendus sont arrachés. Ils ne réapparaîtront pas de tout le spectacle. Forcément, je m’interroge : quand l’histoire commence, il ne reste plus rien de cette introduction où Marivaux a à peine pointé le bout de son nez. Alors, quelle est son utilité ?

En réalité, cette première partie est une bonne entrée dans le spectacle. Elle permet au spectateur de se débarrasser progressivement de l’idée qu’il est venu voir un Marivaux. Il en est si peu question, ici. On a l’impression que le texte ne compte plus et que seule compte la situation. On se retrouve devant du Thomas Jolly, parfois entrecoupé de Marivaux. Ceci dit, reconnaissons-lui au moins cela, l’histoire féérique en fait sans doute le texte de Marivaux qui se prête le plus à ses exaltations jollyesques. Mais parlons-en plus en détails.

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Je retrouve les mêmes trucs de mise en scène que dans Thyeste : des confettis, de la musique à fond, des lumières tapageuses, des cris, de gros ventilateurs…. et des comédiens pas très bien dirigés, qui récitent leur texte de manière plutôt académique. Mais comme le texte est de toute façon abandonné, je ne m’appesantirai pas dessus. D’ailleurs, Thomas Jolly ne cherche pas une réaction au texte mais fait rire sur des cabrioles : des jeux avec des ballons, des boîtes à bêêêêh, des ruptures rythmes ou voix ; de manière générale, tout ce qui peut recouvrir le texte semble bienvenu.

Parfois, cela me laisse quand même plus que perplexe. Un comédien présente une nouvelle scène en décrivant le paysage qu’on doit se figurer. Entre autres, « Une pairie. Au loin paissent des moutons ». Entrent alors 3 comédiens déguisés en moutons, les fameuses boîtes à bêêêh à la main. Rapidement, je me sens un peu énervée par le dispositif : faire entrer des gens déguisés en moutons lorsqu’on me dit que sont présents sur scène des moutons, c’est tout de même le degré zéro de la mise en scène. Mais ici, le degré zéro que nous présente Thomas Jolly est tellement outrancier qu’il semble vouloir montrer que lui non plus n’est pas dupe. Alors, si personne ne l’est, à quoi bon cette proposition ?

Ceci étant dit, une fois que ce parti pris est accepté, on peut déceler dans ce spectacle quelques éléments intéressants – l’utilisation des ombres chinoises, notamment, est particulièrement bienvenue. Il y a là quelque chose de frustrant d’ailleurs, car ces éléments sont noyés dans un trop plein d’idées qui desservent l’ensemble. Mais si je suis restée globalement imperméable à cette esthétique, je ne la désavoue pas tout à fait : clairement, la musique à fond, les lumières violentes et les cris constants rendent une atmosphère tonitruante qui me laissent en dehors. Mais cette brutalité, je la connais : c’est celle d’une jeunesse à laquelle j’appartiens, quand même. Ce sont des codes qui me sont familiers – auxquels je n’adhère pas, certes, mais qui me parlent malgré tout.

Cette fois-ci, on se contentera de faire rimer Thomas Jolly avec Capri. C’est fini. 

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Amour amour, je t’aime tant

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Critique d’Un amour exemplaire, d’après la bande dessinée de Florence Cestac et Daniel Pennac, vu le 26 octobre 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, et Daniel Pennac, dans une mise en scène de Clara Bauer

J’étais plutôt enthousiaste lorsque le spectacle a été présenté en juin, sur la scène du Théâtre du Rond-Point. Adapter sur scène une bande-dessinée, c’est un pari qu’avait déjà mené avec brio Maïa Sandoz en montant Zaï Zaï Zaï Zaï avec Paul Moulin, mais l’adaptation était alors purement théâtrale. Ici, on garde un pied dans le dessin, puisque le dispositif inclue la dessinatrice sur scène : en effet, Florence Cestac accompagne l’histoire en dessinant sur des planches projetées en fond de scène. Je n’avais encore jamais vu ça, et ça me plaisait bien.

Un amour exemplaire, c’est l’histoire de Jean et Germaine, un couple que Daniel Pennac a réellement connu et, semble-t-il, un peu accompagné entre ses 8 et ses 23 ans. Un couple comme il en existe peu, vivant presque hors du monde, se fichant des conventions sociales, vivant d’amour, d’eau fraîche et de littérature dans une petite maison reculée. Un couple fascinant, pour le petit Daniel d’alors mais également pour le spectateur, qui aurait sans doute beaucoup à apprendre d’eux.

Les premières minutes m’emballent : le dessin accompagne bien la narration initiale de Daniel Pennac. Mais je ne m’attendais pas à ce que cela dure autant. Si cela fonctionne en guise d’introduction, le dispositif atteint vite ses limites : les dessins de Florence Cestac ralentissent le spectacle. Il faut trouver à meubler. Alors la musique comble ces longs moments. Et puis on « triche » : les planches sont déjà préparées, le dessin n’est plus en live. Évidemment, j’en viens à me poser la question : dans ce cas, la présence de Florence Cestac sur scène est-elle essentielle ? Et le dispositif en lui-même, qu’apporte-t-il, si ce n’est de rappeler que l’oeuvre est adaptée d’une bande-dessinée ?

D’autres interrogations accompagnent ces premiers éclats : pourquoi Daniel Pennac ne lit-il pas son histoire, tout simplement ? Autour de lui, les deux comédiens sont des pantins qui n’ont pas grand chose à jouer – c’est dommage, quand on a demandé à Laurent Natrella de participer ! – et qui sont réduits à utiliser le théâtre dans le théâtre pour augmenter leur partition. C’est dommage. L’histoire peine à avancer, je m’ennuie un peu. Je regarde ma montre ; je sais que le spectacle n’est pas très long, ça me rassure.

Et puis, je ne sais pas, quelque chose prend. Le côté charmant de la chose reprend le dessus. C’est un spectacle qui, à l’image de son histoire, prend son temps. Et ce serait mentir de dire qu’on ne prend pas plaisir à écouter les histoires de Daniel Pennac. Il a l’art de conter, et les personnages qui peu à peu prennent vie sur scène dégagent un bonheur communicatif. Ils ont l’air de planner, moi aussi. L’annonce de leur mort n’a rien de triste. Le temps du spectacle, j’essaie de partager leur vision altruiste de la vie et de l’amour. Je ne sais pas ce qu’il m’en restera, mais tant que je suis ici, avec eux, j’essaie de me débarrasser de mes questions et de profiter de leur compagnie. Finalement, on est bien, ici.

Simple et beau. Parfois un peu lent. Un peu comme la vie.  ♥

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© Giovanni Cittadini Cesi