Voyage en Haute-Excentricité

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Critique de Voyages avec ma tante de Graham Greene, vu le 7 février 2015 à la Pépinière
Avec Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier, et Pierre-Alain Leleu, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je les connaissais tous, les acteurs de ce spectacle. Chacun découvert dans des spectacles différents, j’étais ravie à l’annonce de la réunion de ces comédiens que j’admire beaucoup. En tête, Claude Aufaure, découvert dans un rôle travesti de L’importance d’être sérieux, et Jean-Paul Bordes, le merveilleux Poète-Chéri d’une Colombe inoubliable. Les deux acteurs qui les rejoignent, Pierre-Alain Leleu et Dominique Daguier, sont des habitués du travail avec Nicolas Briançon, que je suis depuis quelques années déjà. Ce metteur en scène de talent signe une très belle adaptation des Voyages avec ma tante, en offrant au public 1h30 de grand show, à la limite de l’absurde, délirant et festif. De quoi passer une superbe soirée.

A la mort de sa mère, Henry Pulling redécouvre sa tante Augusta, qu’il n’avait rencontrée que rarement, venue spécialement pour le retrouver à l’enterrement. Lui, habitué à une vie paisible, qui lui offre la possibilité d’un mariage tranquille lui permettant de vivre en bonne compagnie près de ses dahlias jusqu’à la fin de ses jours, va se retrouver confronté à cette vieille excentrique excitée totalement farfelue et si attachante qu’est sa tante Augusta. Embarqué avec elle dans chacun de ses voyages, il va découvrir un mode de vie jusqu’alors inconnu, rythmé par des rencontres saugrenues et des découvertes fantastiques. Et le spectacle est à la hauteur de ses voyages : simplement renversant.

Aucun doute possible : ils sont doués, ces quatre comédiens ; car ils sont seulement quatre pour endosser plus de vingt rôles : hommes, femmes, animaux, rien ne leur fait peur ! Même l’incarnation d’un même personnage par plusieurs comédiens dans une seule et même scène se fait aisément : bien que foisonnant de personnages, aucun problème de compréhension ne se pose. Et quelles incarnations ! Claude Aufaure est absolument divine en tante Augusta ; il compose à merveille ce personnage débordant d’énergie et de joie de vivre, et plus que tout désirant partager ce mode de vie délirant pour qui est prêt à la suivre. Je retiens tout particulièrement quelques moments de grâce, comme ce moment hors du temps lorsqu’elle se souvient de ses années folles… Magique. Jean-Paul Bordes suit de près cette excellence : il se voit souvent attribuer le rôle de Henry et parvient à faire de son désarroi face à toutes les fantaisies auxquelles il est confronté de véritables moments comiques ; mais on le retrouve également puissant dans les quelques moments d’émotion du spectacle. Il forme avec Claude Aufaure un duo qui fonctionne à merveille. Dominique Daguier, qui prend souvent le visage de Zachary, le compagnon noir de la tante Augusta, parvient à soulever la salle de ses simagrées parfaitement maîtrisées. Pierre-Alain Leleu, enfin, se voit confier de nombreux rôles animalesques, et pour cause : le contrôle total de son corps et de ses mimiques lui permet des transformations réussies et hilarantes, passant du chien au perroquet sans difficulté.

Que c’est bon ! Voilà un spectacle comme je n’en avais pas vu depuis longtemps : léger dans le propos, certes, mais puissant dans le ressenti final ; la magie du théâtre est là, et l’énergie des comédiens qui semble infinie se transmet à nous, spectateurs, si bien qu’on en ressort frais et revigorés. Ce sentiment d’excitation, cette puissante envie de vivre au sortir du spectacle, je la dois aussi à Nicolas Briançon pour cette mise en scène dynamique et intelligente. Ce n’est pas la première fois qu’une telle sensation m’emporte après un de ses spectacles, et c’est un réel bonheur que de le retrouver en tant que metteur en scène. Merci pour ces belles soirées qui nous emmènent vraiment loin, et bravo !

Éclatant comme du diamant, pétillant comme du champagne ; un spectacle à consommer sans modération. ♥ ♥ ♥ 

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L’Apollon à la fourrure

66065a6a7bd03e20e1313f51fc17cae4Critique de La Vénus à la fourrure, vu le 29 octobre 2014 au Théâtre Tristan Bernard
Avec Marie Gillain et Nicolas Briançon, dans une mise en scène de Jérémie Liepmann

Déjà lors de la sortie du film de Roman Polanski, j’avais été étonnée par la bande-annonce, et curieuse d’en savoir plus, mais n’avais pas trouvé le temps. Ayant été contactée par les Théâtres Parisiens Associés pour assister à une représentation de La Vénus à la fourrure au Tristan Bernard, et dans le but de savoir à quoi m’attendre, j’ai regardé le film de Polanski quelques jours avant. J’ai alors trouvé que si Mathieu Amalric était parfait dans le rôle, Emmanuelle Seigner, quant à elle, ne poussait pas assez loin le vice. Seulement, après avoir vu Marie Gillain sur scène, j’ai compris que le rôle était encore plus délicat que ce que je pensais.

L’histoire est complexe : alors qu’un metteur en scène semble désespéré après avoir auditionné des actrices toute la journée pour le rôle de Wanda dans sa future pièce, La Vénus à la fourrure, tiré du roman de Sacher-Masoch, une jeune femme débarque dans le théâtre. Elle est trempée jusqu’aux os, elle est vulgaire, elle est directe, et elle se présente comme s’appelant Wanda, qui voudrait passer les auditions pour jouer Wanda. Déjà, on perçoit la confusion qui va s’installer entre la réalité et la pièce de théâtre. Et tout va aller très vite : elle convainc le metteur en scène de passer l’audition et s’empare du personnage avec une étrange facilité : elle connaît le texte par coeur, et séduit assez vite le metteur en scène. Mais tout va alors s’intensifier, et le rapport metteur en scène – actrice en audition va se transformer pour conduire à un jeu de rôle entre Wanda et Thomas, en apparence personnages de la pièce qu’ils interprètent, mais tendant pourtant vers leurs réelles personnalités. La mise en abyme du théâtre prend alors une tournure étonnante, puisque les deux personnages vont s’installer dans un jeu de domination/soumission d’abord inattendu.

Marie Gillain manque de brio. On devrait observer un réel changement entre son entrée en tant que jeune femme moderne, un peu vulgaire et totalement opposée à la conduite de Thomas, et son entrée en scène comme actrice, dans le rôle de Vanda. Elle devrait alors être passionnée, sensuelle, inquiétante. Sa relation avec Thomas devrait être charnelle et gênante à la fois. Mais elle ne pousse pas assez loin son incarnation, et on voit trop la Marie Gillain, douce et inoffensive, pour y croire réellement. On attendait quelque chose de poignant, qui nous prend aux tripes. On n’a eu qu’une pâle imitation, qu’un essai vague de domination, quelque chose qui reste en surface. Dommage.

A ses côtés, Nicolas Briançon illumine le plateau. Il s’empare de chaque aspect de son rôle avec facilité et passe de l’une à l’autre des facettes de Thomas avec agilité et simplicité. Lorsque les deux personnages échangent leurs rôles, il s’avère même meilleur dans le rôle de Vénus que Marie Gillain. Tour à tour dominant, dominé, inquiet, curieux, ou dans l’incompréhension totale, il nous séduit d’un bout à l’autre du spectacle. Lorsque Wanda conseille à Thomas d’interpréter le personnage de Wanda lui-même, on ne peut que savourer le double sens, et approuver ce conseil. Bravo.

La mise en scène de Jérémie Liepmann est plus qu’honorable : certaines scènes sont de véritables bijoux. Par exemple, lorsque leur jeu devient particulièrement dangereux, cette scène où la mise en abîme devient totale, est comme accélérée par une musique sourde et un effet stroboscopique des plus ingénieux. Cependant, on lui reproche de n’être pas allé assez loin dans la gêne, de ne pas avoir imposé une gradation dans la personnalité des deux personnages, qui s’opposerait : si on le voit s’aplatir progressivement, on ne la voit commencer à dominer que parce qu’il a plié devant elle. En ce point, la direction d’acteur aurait pu être plus ferme. On aurait aimé être véritablement dérangé depuis notre siège, pas seulement assister à un spectacle de l’extérieur.

On conseillera plutôt le film de Polanski, qui accentue plus le jeu qui se déroule entre les deux personnages, jusqu’à l’humiliation, et qui rétablit mieux l’ambiance qu’on attendait pour un tel spectacle.  

Marie Gillain 2 La Vénus à la fourrure Fabienne Rappeneau-1

Nicoméo et Julias : un Shakespeare un peu trop Briançonnesque

Critique de Roméo et Juliette, de Shakespeare, vu le 22 janvier 2014 au Théâtre de la Porte St-Martin
Avec Ana Girardot, Niels Schneider, Valérie Mairesse, Bernard Malaka, Dimitri Storoge, Cédric Zimmerlin, Bryan Polach, Charles Clément, Valentine Varela, Mas Belsito, Pierre Dourlens, Pascal Elso, Adrien Guitton, Côme Lesage, Geoffrey Dahm, Eric Pucheu, Ariane Blaise, Marthe Fieschi, et Noémie Fourdan, dans une mise en scène de Nicolas Briançon.

Qui ne connaît pas l’histoire de ces deux amants, à l’amour impossible car interdit ? La haine de leurs deux maisons, Capulet et Montaigu, empêche en effet tout rapprochement des deux jeunes gens. Mais, tombés fous amoureux l’un de l’autre lors d’un bal, ils se marient en secret. Malheureusement, Roméo étant coupable d’un crime envers les Capulet, il est condamné à l’exil, et Juliette se voit obligée par son père de se marier avec Pâris. Voulant se retrouver et partir tous deux, un malentendu les réunira finalement tous deux dans la mort. La langue de Shakespeare est belle, ce n’est pas une nouveauté, tout comme la patte de Nicolas Briançon est visible. Mais sur ce spectacle, elle est peut-être trop présente, eclipsant le grand William.

Je connais bien les spectacles de Nicolas Briançon maintenant, et il n’y en a pas un que je n’ai pas aimé. Mais ici, on sent trop le metteur en scène derrière le texte. Déjà, un grand défaut de ce spectacle, c’est qu’il n’y a pas d’émotion palpable. Je n’ai rien ressenti ou presque, un petit frisson lors de la mort de Roméo. Mais sinon, n’est pas franchement ému, et c’est parfois même l’inverse qui se produit : lors de la mort de Mercutio, ami de Roméo, des rires fusent. Ces rires, qui reviennent à d’autres reprises durant le spectacle, sont le signe que quelque chose ne va pas dans la mise en scène : le tragique de la pièce s’est envolé. Cela est dû aussi à certains partis pris de Nicolas Briançon, avec lesquels d’ailleurs je ne suis pas d’accord : la manière de traiter le père de Juliette m’a déplu, puisqu’il apparaît grotesque et caricatural, et qu’on ne croit plus à son personnage, il ne provoque pas l’inquiétude qu’il devrait, on ne comprend pas pourquoi Juliette est effrayée alors qu’elle devrait presque rire devant la colère bouffone de son père. Ce lit mobile, qui traverse la scène à plusieurs reprises, le lit de Juliette, est une idée dont on aurait pu se passer. Ce n’est pas esthétique, et je n’en comprends pas la signification. Et puis, quel casting étrange ! On n’aurait pu trouver pire Juliette, d’après moi. C’est d’ailleurs très visible sur la vidéo (ci-dessous), au moment où elle parle à sa Nourrice, on entend bien qu’elle n’a pas d’intonation, qu’elle ne transmet rien ; elle a également du mal à se tenir sur scène : elle reste bras ballant, comme si elle ne savait que faire de son corps. Ana Girardot manque aussi de métier, car elle s’est pris les pieds dans son texte à plusieurs reprises, et ça pardonne difficilement, au théâtre. Elle a la jeunesse de Juliette, mais il lui manque le charme et la naïveté, l’insouciance de l’enfance. Son Roméo est plus convaincant, il a une bien meilleure maîtrise de son corps, même s’il lui reste un peu de chemin à parcourir. Il prend de l’assurance durant le spectacle et son Roméo est frais et amoureux. De même que pour sa partenaire, il faut faire attention dans la diction, car il y a certaines phrases dans lesquels il se perd : il les dit, mais il ne paraît pas les comprendre. Du coup, nous, spectateurs, nous nous perdons également, car la phrase manque d »intonation explicative.

Passé le jeune duo un peu faible, le reste de la distribution m’est apparu bien plus convaincant. A commencer par Valérie Mairesse, excellente Nourrice, un sens du rythme excellent, qui apporte cette vitalité au spectacle qui manquait aux deux jeunes. Bernard Malaka interprète un très bon Frère Laurent, prêtre de confesseur de Roméo, prêt à aider les deux jeunes gens dans leurs problèmes. Il a cette humanité, indispensable au rôle, qu’il endosse avec brio. Dimitri Storoge est un Mercutio très convaincant ; on regrette cependant quelques incompréhensions face à son personnage, peut-être liées à des coupes de texte : lors de la bataille qui conduira à sa mort, par exemple, il dit qu’il ne veut pas y participer avant, puis, d’un coup, sort un couteau et provoque son adversaire. Une scène qui m’a laissée perplexe. Le reste de la troupe n’est ni brillant ni médiocre ; ils font tous un travail correct, guidés par leur metteur en scène, Nicolas Briançon.

J’avais une vague idée du spectacle auquel j’allais assister avant d’y être, et je ne me trompais pas. Nicolas Briançon veut faire grand public, mais il faut parfois faire attention à ne pas en faire trop. Les lumières nous ravissent les yeux, les ombres des arbres sur les hauts décors sont une belle idée. Transformer les deux familles en espèce de mafieux italiens, aussi, pourquoi pas ! Et de la musique, comme toujours, de la musique car ça ravit et que ça ne peut pas faire de mal dans un spectacle… Mais c’est un peu facile tout ça. Roméo et Juliette, c’est plus profond que de la guitare et de belles ombres. Alors oui, on passe un moment agréable, mais on voit plus Briançon qu’on n’entend Shakespeare. On rit plus qu’on est ému. Faire rire, c’est bien, mais rire parce que le texte y invite, c’est mieux. Rire pour détendre, c’est une erreur, pour moi. De la triche.

C’est un bon spectacle, mais ce n’est pas un bon Shakespeare. On aurait voulu un peu moins de Briançon, un peu plus de William… 

Le Songe d’une Nuit d’été, Théâtre de la Porte St-Martin

vz-922a1790-dba6-4fc2-a761-ec8eca80b143Critique du Songe d’une Nuit d’été, de Shakespeare, vu le 9 février 2013 au théâtre de la Porte St-Martin
Avec Lorant Deutsch, Nicolas Briançon, Carole Richert, Eric Prat, Marie)Julie Baup, Nicolas Biaud-Mauduit, Sarah Stern, Thibault Lacour, Jean-Loup Horwitz, Dominique Daguier, Patrick Alexis, Léon Lesacq, Laurent Benoit, Thierry Lopez, Carole Mongin, Armelle Gerbault, Jessy Ugolin, Ofélie Crispin, Marlène Wirth, et Aurore Stauder, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Oui, oui, c’est une pièce que j’ai déjà vue. Au même théâtre, oui, avec une distribution quasi-similaire, oui. Mais j’étais mal placée : j’étais loin, et dans une zone de tousseurs récidivistes. Comme quoi, notre placement influe aussi sur notre vision du spectacle. Si la pièce ne m’avait pas énormément plu alors, j’ai changé d’avis en la revoyant hier, et j’écris donc un nouvel article.
Le Songe d’une nuit d’été, c’est plusieurs petites histoires en parallèles qui forment la pièce. Il y a d’une part Thésée et Hippolyte, futurs mariés, qui ouvrent la pièce quelques jours avant leur mariage. Thésée (Nicolas Briançon) est roi d’Athènes, et Hippolyte (Carole Richert), reine des Amazones. Entre alors Égée, père d’Hermia (Sarah Stern), et qui a des problèmes pour son mariage : il veut la marier avec un homme qu’elle n’aime pas, Démétrius, et elle désire épouser l’homme qu’il n’aime pas, Lysandre (Thibaut Lacour). Avec Héléna (Marie-Julie Baup), amoureuse de Démétrius (Nicolas Biaud-Mauduit), ils forment le quatuor des jeunes, et, avec Thésée, Hippolyte, et Égée, ils forment une première part de cette pièce : la part réelle, la part humaine. En parallèle, on va découvrir l’histoire d’Obéron (Briançon) et Titania (Richert), roi des Ombres et reine des Fées, qui se sont disputés pour un enfant, qu’Obéron désire et que Titania garde loin de lui. Ce monde est mystérieux, rempli d’esprits dont un, Puck (Lorant Deutsch), est farceur, et aime jouer des tours aux humains qu’il rencontre. Le troisième monde, rejoignant les deux premiers, est celui du théâtre. Il est à part, et la mise en scène le souligne bien : ce n’est pas le réel, puisque nos quatres acteurs incarnant des acteurs ne se mélangent pas au monde des humains. Mais ce n’est pas l’imaginaire, puisqu’ils sont humains. Et lorsque les trois mondes se mêlent, avec la merveilleuse plume de Shakespeare, et le talent de metteur en scène de Nicolas Briançon, on goûte à un mélange succulent, drôle et surtout très réussi !
J’avais un peu peur des acteurs « remplaçant », comme Carole Richert, Titania, que j’avais vu interprété par Mélanie Doutey. Mais l’actrice est à la hauteur de la première, c’est-à-dire qu’elle joue bien, sans être non plus remarquable. En revanche, c’est une bonne surprise que Nicolas Biaud-Mauduit, dépassant de loin le jeu de Davy Sardou : ici, l’acteur est investi, plein de vie, insupportable à l’égard d’Héléna, et surtout absolument excellent. La scène entre les quatre amants n’en est que meilleure : c’est une des meilleures scènes du spectacle, les deux homme devenant littéralement fous sur scène, leurs sentiments poussés au maximum, amour ou haine suivant la femme qu’ils ont devant eux, et Marie-Julie Baup composant avec talent un personnage toujours aussi drôle, pitoyable, et exaspérant ! Bonne surprise aussi que le remplacement de Yves Pignot … Enfin je dis « bonne surprise », parce qu’il me semblait impossible de remplacer Yves Pignot, acteur génial que l’on voit souvent jouer avec Nicolas Briançon. Mais celui qui a pris la relève, Eric Prat, le fait avec brio, et égale son prédecesseur. Ainsi, la scène de théâtre dans le théâtre, lors de laquelle les rires se faisaient déjà entendre dans la précédente version, est absolument hilarante : la meilleure scène de tout le spectacle, sans hésiter, et je suis sûre que tous les spectateurs seront d’accord avec moi. C’est simple, la salle rit aux éclats, et les comédiens donnent le meilleur pendant toute la scène : bra-vo ! Je reviens aussi sur le jeu de Nicolas Briançon … Il suffirait du mot « parfait » pour le décrire, mais je peux aussi ajouter une présence incroyable et une transformation sans faute … Je l’avais vu en Mosca (Volpone) il n’y a pas si longtemps, et, bien que j’ai reconnu son visage, j’étais vraiment impressionnée du changement de tonalité de l’acteur : composition impeccable.
Du côté de la mise en scène, signée Nicolas Briançon, on applaudit bien fort aussi. La pièce est comme une foumilière grouillante : elle grouille de sentiments : joie, amour, haine, désir, malice, intelligence, confiance, elle est abondante en émotions, puisque l’histoire rebondit à plusieurs reprises … Et Briançon a su donner un juste milieu à tout ça, tout est équilibré, tout est facilement compréhensible. Et bien que danseurs et ambiance année 80 n’étaient pas indispensables, ils sont utilisés à bon escient et sans exagération : les danseurs se montrent même très utiles lors des scènes dans la forêt, inquiétant en animaux étranges, cachés, impressionnant. Les décors sont idéaux : utiles à la fois pour les scènes dans la forêt, grâce aux barres de métal faisant offices d’arbres, ou pour les scènes au palais, avec cette estrade dressée en fond de scène. 

60 exceptionnelles, ce n’est pas beaucoup, pour un spectacle pareil : dépêchez-vous ! ♥ ♥ ♥

Volpone, Théâtre de la Madeleine

Volpone.jpegCritique de Volpone, de Ben Jonson, vu le 15 septembre 2012 au Théâtre de la Madeleine
Avec Roland Bertin, Nicolas Briançon, Anne Charrier, Philippe Laudenbach, Grégoire Bonnet, Pascal Elso, Barbara Probst, Matthias Van Khache, et Yves Gasc, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Regardez Roland Bertin se tordre de douleur sur son faux lit de mort. Volpone, c’est lui. Un vieil homme en parfaite santé, riche, et qui se fait passer pour extrêmement malade en se jouant des différents personnages venant chez lui pour une chose : apparaître comme héritier sur son testament. A droite de cette photo, c’est Mosca, le parasite de Volpone. Peut-être un des êtres les plus noirs et les plus affreux du théâtre, avec Iago. 
L’histoire est sombre, vraiment sombre. Tous les personnages présents sont des ordures, qui ne pensent qu’à l’argent. Pourtant, on rit beaucoup. Jusqu’à la scène finale, le rire est au rendez-vous. Sans doute dû et aux quelques retouches du texte par Nicolas Briançon, et à la troupe formidable qu’il a réunie sur scène. Les deux ensemble donnent un spectacle parfait. 
Tout d’abord, le décor. Haut, sombre, composé de nombreux coffres, contenant les biens de Volpone … Au début de la pièce, les 3 danseurs que nous retrouverons à plusieurs reprises par la suite nous présentent ce décor, ouvrant les coffres pour nous montrer l’importance des possessions de Volpone. Ouverts, ces coffres scintillent de par l’or qu’ils contiennent, et sont presque la seule source de lumière dans l’appartement de Volpone : sont-ils toute sa vie ? Sûrement. 
Il y a ce genre de pièce éponyme, dans lesquelles il faut trouver L’Acteur, comme l’Avare, Le Malade Imaginaire … En Roland Bertin, Nicolas Briançon a su trouver un excellent Volpone : hilarant lorsqu’il joue le faux malade, ce personnage pourtant infect parvient, par le jeu de l’acteur, à nous toucher, et nous émouvoir … J’ai eu pitié de lui, lors de la scène finale … c’est son visage qui possède un je-ne-sais-quoi d’enfantin et d’innocent qui fait que nous nous attachons à lui, malgré ses manières infâmes. Mais si Roland Bertin m’a beaucoup impressionnée, que dois-je dire de la prestation de Nicolas Briançon, qui signe également la mise en scène ? Le premier mot qui me vient à l’esprit est : Waaaw. Cet homme a quelque chose. Il s’est entièrement approprié son rôle de Mosca, et même s’il paraît joyeux lorsqu’il s’adresse aux autres personnages, il reprend sa véritable nature dès que l’attention n’est plus sur lui. La tête haute et le port droit, son regard de faucon, inquiétant et froid, renforcé par la forme étroite de ses lunettes, tuerait quiconque le croiserait. Diction parfaite, gestes d’une précision impeccable, Nicolas Briançon est parfait. Parfaitement effrayant.
Bien sûr, il faut que je mentionne les autres acteurs, qui sont tout aussi bons. Gregoire Bonnet, Pascal Elso, et Yves Gasc, forment un « trio des intéressés » formidable : tous ont composé leur personnage, tous sont différents : l’un trop énergique, agité, stressé, prêt à donner sa femme pour de l’argent, l’autre inquiétant, rappelant un mafieu, pour lequel toutes les méthodes sont bonnes pour arriver à ses fins (ou du moins la fin de Volpone), et le dernier, plus léger, puisqu’incarnant un vieil homme complètement sourd, et donc entraînant de nombreux comiques de situation. Du côté des rôles féminins, j’ai découvert avec plaisir Anne Charrier, fabuleuse prostituée, dont le jeu est aussi beau que ses traits. Les deux acteurs incarnant les « jeunes » suivent la qualité d’ensemble : un peu niais, avec une grande part d’innocence, on a parfois tendance à les oublier, car ils sont bien moins durs et horribles que les autres rôles. Les ordures ne sont-elles pas bien plus intéressantes que les êtres parfaits ? Enfin, Philippe Laudenbach, tout tremblant (sans doute de trac) lors de sa première apparition, est bien plus convaincant lors de la seconde, interprétant un juge perdu et ne sachant qui croire.
Nicolas Briançon fait désormais parti de ces acteurs/metteurs en scène, dont je suivrai les différents spectacles. Et pour cause : après l’excellence de Jacques et son maître, il signe en Volpone un spectacle inoubliable, inquiétant, drôle, et génant. Incroyable.

Une leçon de Théâtre. A voir impérativement.  ♥ ♥ ♥

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Jacques et son maître, La Pépinière Théâtre

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Critique de Jacques et son maître, d’après Diderot, vu le 28 février 2012 à la Pépinière Opéra

Le titre aurait pu aussi être « Les aventures de Jacques et son maître » … Car c’est là toute l’histoire. Y en a-t-il vraiment une ? Car c’est là un bel exemple du « nouveau roman », ou plutôt « d’antiroman » que le roman de Diderot ! Dans son roman, les personnages s’adressent clairement aux lecteurs. Ici, c’est à nous, spectateurs, que parlent Jacques et son maître, respectivement Nicolas Briançon et Yves Pignot. Ils nous expliquent qu’ils ne savent pas plus que nous là où ils vont, puisque tout est guidé par le poète, là-haut … Tout ce qui se passe est écrit, et tout ce qui est écrit va se passer.

Étrange et déroutant, en effet. C’est spécial, ça fait presque penser à de l’absurde. Ça ne part de pas grand chose, et on n’arrive pas à quelque chose de concrêt … on n’a pas avancé. Jacques, qui depuis le début de la pièce essaie de raconter « comment il est tombé amoureux », n’arrivera jamais à nous l’expliquer. Et ce n’est pas faute d’essayer ! (voir vidéo)

Pourtant, pas à un seul moment, on ne s’ennuie. Pas à un seul moment nous vient l’idée de penser à quelque chose. On est pris par ce rien, par cette histoire, et surtout par ses personnages ! Car quelles belles incarnations de Jacques et son maître que celles de Nicolas Briançon et Yves Pignot ! Le duo est extrêmement touchant, et on sent la sincérité de leur jeu : ils aiment jouer ensemble et ça se voit. Attachants et amusants, on ne les lâche à aucun moment. Si je connaissais Yves Pignot pour son talent d’acteur, et particulièrement pour le comique, il m’a tout de même impressionnée ici, car il passe aisément de ce registre à quelque chose de plus sérieux, de plus sombre peut-être. Mais la grande surprise est ici Nicolas Briançon, très grand acteur qui m’avait un peu déçue dans Le Songe d’une Nuit d’Été, et qui ici m’a parfaitement satisfaite : il est excellent du début à la fin, extrêmement naturel dans ses réactions, dans sa gestuel et a une véritable présence sur scène.

Mais les autres acteurs ne sont pas au même niveau : sans être mauvaises, il y a quand même un écart assez important entre le jeu des acteurs féminins et masculins. Enfin, une actrice se détache tout de même du lot : l’actrice qui joue l’hôtesse de nos deux personnages est extrêmement convaincante, et même plus : elle parvient sans difficulté à attirer tous les regards vers elle et à les conserver fixés ainsi. Lorsqu’elle est sur scène et qu’elle raconte ses histoires, les spectateurs sont simplements scotchés.

Un spectacle à ne pas rater ! ♥ ♥ ♥

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Le songe d’une nuit d’été, Théâtre de la Porte Saint-Martin

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Critique du Songe d’une Nuit d’Été, de Shakespeare, vu le 21 septembre 2011 au théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Lorànt Deutsch, Mélanie Doutey, Yves Pignot, Marie-Julie Baup, Davy Sardou, Nicolas Briançon, Laurent Benoît, Ofélie Crispin, Dominique Daguier, Armelle Gerbaault, Thibault Lacour, Léon Lesacq, Maxime Lombard, Thierry Lopez, Jacques Marchand, Elsa Mollien, Carole Mollienn, Carole Mongin, Maurine Nicot, Jessy Ugolin, et Anouk Viale, mise en scène de Nicolas Briançon ]

C’est dans une ambiance « années 70 » que se déroule la célèbre comédie de Shakespeare. Une comédie ? Non, c’est plus que ça. Un songe, oui … une féérie. Car après tout, l’histoire de la Reine des Fées, d’un lutin qui s’amuse de tout, de plusieurs couples, et d’homme qui se transforme en âne, ne révèle-t-il pas ce côté de Shakespeare qu’on peut avoir tendance à oublier : une imagination débordante et une écriture d’une légèreté impressionnante ?

Mais, si Mélanie Doutey et Lorànt Deutsch sont tête d’affiche, c’est plus, il me semble, pour « attirer les foules » que pour l’importance de leurs rôles ; c’est Yves Pignot, Marie-Julie Baup, Davy Sardou, Elsa Mollien, et Thibaut Lacour qui mènent la danse. Ils sont tous excellents ; et en particulier, on a un Yves Pignot digne de plus Grands : il a un véritable talent comique, si bien qu’il lui suffit presque d’entrer en scène pour que le public rie. Une mention spéciale également à Marie-Julie Baup, que j’avais déjà vu dansLes Femmes Savantes et qui ici s’est créé un véritable personnage qu’elle dirige à merveille. Davy Sardou fait un peu « tâche » dans ce quatuor ; meilleur que dans Léocadia, il ne brille pas non plus et reste le « maillon faible » de l’équipe.

A présent, il faut parler de ceux qui devraient être les « stars de la soirée », à savoir Lorànt Deutsch et Mélanie Doutey. Ce sont tous deux de très bons acteurs, c’est indéniable, mais je continue à trouver cela de la publicité mensongère que de voir leurs visages dans tout Paris, que de placarder leurs noms en énorme devant le théâtre, alors que leurs rôles sont secondaires. J’avais déjà vu Mélanie Doutey dans un téléfilm, mais je ne connaissais pas Lorànt Deutsch (ou seulement de nom ; c’est l’auteur de Métronome, un livre sur l’histoire de Paris – génial, paraît-il). C’est surtout ce dernier que j’ai été très heureuse de découvrir : il a un réel talent, que n’importe qui peut remarquer malgré son rôle peu important (pas non plus inutile, mais j’ai quand même été déçue de ne pas le voir plus longuement). 

Mais quelque chose gène. Ce n’est pas une question d’acteur, mais clairement de mise en scène : il y en a trop. Trop de décor flashy, trop d’agitation. Je suis très contente que la compagnie aie les moyens de s’offrir des accessoires pareils, mais vraiment, trop c’est trop, et cela gâche un peu le songe.

Enfin dernière chose insupportable : la pièce attire beaucoup de monde. Tant mieux pour eux. C’est vraiment plein. Mais bien sûr, parmi tous les spectateurs, il y a des connaisseurs, et d’autres pas. Qu’ils découvrent le théâtre ainsi, bonne idée. Mais à ceux qui viennent tousser pendant 2h20, je dis non. Car oui, un homme m’a gâchée le spectacle en se raclant la gorge pendant tout le spectacle, toutes les 1 minute 30 environ. Et ça, durant un Shakespeare, et surtout une pièce telle que Le Songe, ça vous donne des envies de meurtre. Vraiment.

Verdict : on passe un très bon moment, si tant est qu’on échappe à la zone de tousseurs.