Les brethomeries de Scapin

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Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 8 novembre 2014 au Théâtre Jean Arp
Avec Morgane Arbez, Florian Bardet, Cécile Bournay, Yann Garnier, Benoît Guibert, Thierry Jolivet, Jérémy Lopez, Anne-Lise Redais et Philippe Sire, dans une mise en scène de Laurent Brethome

Ah, les Fourberies de Scapin ! Un de mes premiers grands coup de coeur au théâtre ! Qui n’a pas déjà ri à gorge déployée devant la scène des coups de bâtons, ou répété longuement après le spectacle,  Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? ? Cependant ici, c’est une version en apparence plus noire que nous présente Laurent Brethome. Lorsqu’on entre dans la salle, Scapin (Jérémy Lopez) est déjà installé sur un des container qui constitue le décor, et les autres personnages vont et viennent en attendant que la pièce commence. L’ambiance est glauque au possible, et on s’attend à être surpris, à découvrir le texte autrement, à un grand moment. Seulement la mise en scène ne tient pas toujours, et là où on aurait pu découvrir une idée réfléchie et correctement utilisée, on ne trouve qu’une pâle tentative de renouveler Scapin, en le situant dans une ville portuaire mal fréquentée, et, partant de cette base, de fonder un environnement sordide, oscillant entre inquiétude et grotesque.

Avant toute chose, je trouve cela dommage de se sentir obligé de dépoussiérer cette comédie : je me souviens d’un grand acteur disant qu’il n’est pas nécessaire de dépoussiérer Molière, tout simplement car il n’a pas un grain de poussière sur le dos. Mais sous prétexte que Les Fourberies de Scapin ont été jouées des centaines de fois, la mode est à la découverte de nouveaux horizons : monter Scapin comme personne avant soi devient un challenge. Soit. Après tout, pourquoi pas, si la mise en scène proposée est en accord avec le texte… Mais ici, on sent comme une appréhension du metteur en scène, qui n’ose pas appliquer pleinement son idée : ainsi, si l’atmosphère inquiétante du début de la pièce était prometteuse, elle se dissipe assez vite à travers des rajouts grotesques, qui visent à faire rire, comme si Laurent Brethome n’avait pas assez confiance dans le comique du texte de Molière. Des répétitions inutiles, en trop grand nombre, ponctuent des scènes qui n’en ont pas besoin : par exemple, dans la fameuse scène du que diable allait-il faire dans cette galère, Scapin comme Géronte répètent le mot turc dès qu’il est prononcé. Certes, cela fait rire les plus jeunes car les deux acteurs le disent avec soin, mais on s’en lasse très vite, surtout lorsque de tels moyens sont réutilisés pour chaque scène.

Pourtant, Laurent Brethome avait trouvé son Scapin. Jérémy Lopez, loin de la Comédie-Française où il est pensionnaire, révèle à nouveau son talent. Il compose un Scapin vulgaire et en apparence méchant garçon, mais par-dessus tout profondément humain. Les problèmes qu’on lui confie semblent le toucher au coeur, autant que l’abandon dont il est victime, ce qui donne lieu à une fin grandiose. Son Scapin semble terriblement seul face aux duos qui se créent autour de lui, aux familles dont il ne fait pas partie. Il a construit son personnage comme un homme qui a un passé, et qui vit tous les jours avec ; jamais le discours de Scapin sur la justice n’aura résonné de cette manière. La scène, habituellement bâclée par les acteurs, prend ici tout son sens : Scapin crache sur ce qu’il a vécu. Il dénonce. Toute l’énergie, toute la haine, toute la grandeur de Scapin autant que celle de Jérémy Lopez sont révélées lors de cette scène qui fait frissonner. On s’incline à nouveau devant un acteur qui ne cesse pas de nous surprendre.

Et on ne peut pas dire qu’il soit toujours aidé dans ce spectacle, car autour de lui, tout est plus délicat. S’il se détache aisément du reste de la distribution, certains acteurs restent tout de même très honorables, mais d’autres font tache. Les femmes, surtout. Heureusement peu présentes, leurs apparitions sont tout de même des moments faibles du spectacle. Par exemple, l’arrivée de Hyacinthe (Morgane Arbez) est un échec : mais finalement, peut-être moins à cause de l’actrice que de la Hyacinthe qu’elle interprète. Laurent Brethome en fait une fille à papa pleurnicharde, soit, puisqu’elle s’oppose à une Zerbinette bien plus gaie, mais dont les actes prennent des proportions démesurées. Ainsi, bien vite, elle sort de son sac de collégienne un pistolet dans le but de tirer sur son amant. La signification d’un tel geste m’échappe encore… D’autres extravagances de mise en scène restent inexpliquées, comme la trop longue entrée en scène d’un Léandre drogué dont l’attitude exagérément explicite agace. Heureusement, d’autres personnages, traités plus classiquement peut-être, nous convainquent davantage : comme ce Géronte (Benoît Guibert) aux allures de vieux loup de mer qui incarne dureté et la puissance paternelle, qu’aurait peut-être pu accentuer un peu plus Philippe Sire (Argante).

Cependant, il faut reconnaître que certaines scènes de ce Scapin sont parfaitement réussies. A commencer par la scène finale, point culminant de la pièce, est un véritable déchirement. C’était la première fois que je voyais la scène ainsi : la mort de Scapin n’est plus feinte mais réelle, et la parole finale Et moi, qu’on me porte au bout de la table, en attendant que je meure résonne gravement dans le théâtre. Un véritable déchirement de voir cette âme qui durant près de 2 heures a tout donné pour ces jeunes gens, et dont le dévouement est trop vite oublié. Les intermèdes sont également très réussis : portés par des lumières jaunes intenses et une musique agressive, Scapin est comme possédé, entraîné dans des danses effrénées : il semble surmonter un à un tous les obstacles que la vie lui impose, les enjamber, les détruire, les réduire à néant.

C’est finalement plus une déception due à une trop grande attente qu’un ratage en lui-même, car je garde de ce spectacle des images marquantes qui, je pense, resteront longtemps gravées en moi. A commencer par celle d’un Scapin remarquable, incarné avec puissance et maîtrise par un Jérémy Lopez toujours plus prometteur. ♥ ♥ 

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2 réflexions sur “Les brethomeries de Scapin

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