Les Métamorphoses du vide

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Critique de Callisto et Arcas, d’après Ovide, vu le 15 septembre 2018 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Emilie Incerti Formentini, Vincent Dedienne et Anton Froehly dans une mise en scène et une adaptation de Guillaume Vincent

Depuis que j’ai vu Vincent Dedienne sur scène dans Le Jeu de l’amour et du hasard, et que j’ai compris que j’avais plusieurs années à rattraper, je me suis promis de ne plus rater un de ses spectacles. C’est donc toute enthousiaste que j’ai pris mes places pour Callisto et Arcas dans mon abonnement pour les Bouffes du Nord, un théâtre où j’ai une confiance presque aveugle dans la programmation. Vincent Dedienne, Ovide, Bouffes du Nord, tout sonnait bien et semblait prometteur d’une bonne soirée. C’était sans compter Guillaume Vincent…

Dans Les Métamorphoses d’Ovide, Jupiter tombe amoureux de Callisto. Pour la séduire (ou plutôt la violer), il prend l’apparence de sa maîtresse, Phoebé. Quand la véritable Phoebé se rend compte que Callisto est enceinte, elle la chasse de chez elle, la laissant seule avec son fils, Arcas. Ne supportant cette nouvelle conquête de son époux, Junon transforme Callisto en ourse, qui manquera d’être chassée par Arcas. Pour éviter que celui-ci ne commette un matricide, Jupiter transformera respectivement Callisto et Arcas en la grande et la petite ourses qu’on connaît bien aujourd’hui.

N’espérez pas entrapercevoir quoi que ce soit de l’histoire d’Ovide dans ce spectacle. Vous aurez plutôt droit à une tirade de Phèdre, une interprétation ratée de Si maman si, un joyeux anniversaire repris en choeur par le public, des répliques « comiques » d’une facilité effarantes telles que « A cette époque, on pouvait se faire enculer comme on voulait », l’arrivée impromptue de Tirésias dans l’histoire sans qu’on ne comprenne pourquoi, et j’en passe. Les mots me manquent pour décrire mon effarement devant cette production.

Ce n’est pas le « n’importe quoi » qui me gêne. Il y a certains joyeux bordels qui méritent des standing ovation – je pense par exemple au génial Gros, la vache et le mainate. Mais ici, quelque part, on a quand même l’impression qu’on se fiche un peu de nous. C’est un sans queue ni tête qui transpire le vide. Dès le début, je me crispe. Le choix du théâtre dans le théâtre est souvent synonyme de facilité. Mais quand un personnage se met à réciter Phèdre pendant 5 minutes, et sachant que le spectacle n’en dure que 45, je commence à soupçonner du remplissage. Le reste de la pièce viendra confirmer mes premières craintes.

Le spectacle semble avoir été écrit, sur un coin de table, après une bonne soirée entre potes. Il n’est qu’un prétexte pour Vincent Dedienne à faire ce qu’il sait faire sans effort. Alors oui, c’est vrai, son sens du rythme parvient à soulever certains rires dans la salle. Mais je doute que le texte y soit pour grand chose. Le manque d’idée, le manque de construction, le manque d’écriture sont flagrants. La soudaine référence à Harvey Weinstein tombe comme un cheveu sur la soupe. Ne manquait plus que ça.

Un spectacle sans aucune tenue. pouce-en-bas

Dedienne et Calamy mènent le jeu à la Porte Saint-Martin

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Critique du Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, vu le 17 janvier 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Laure Calamy, Vincent Dedienne, Clotilde Hesme, Nicolas Maury, Alain Pralon, Cyrille Thouvenin, dans une mise en scène de Catherine Hiegel

Plus de doute possible : le Théâtre de la Porte Saint-Martin est devenu un de mes incontournables. Si j’ai manqué Le Tartuffe qui ouvrait sa saison à cause d’un Michel Bouquet devenu inapte à la scène, je serai en revanche du reste de la saison : tant ce Jeu de l’amour et du hasard que L’Oiseau vert, monté par Pelly, sont des spectacles prometteurs. Le matin-même du jour où je me suis rendu au Saint-Martin, j’apprenais que c’était un Tartuffe de Peter Stein qui ouvrirait la prochaine saison. Jean Robert-Charrier fait fi des conventions public/privé et le geste mérite d’être encouragé. Par ailleurs, retrouver un spectacle de Hiegel, qui m’avait tant enchantée avec son Bourgeois Gentilhomme il y a quelques années sur cette même scène était plutôt alléchant : c’est donc en confiance que je me suis rendue au théâtre, ce soir-là. Et la promesse était tenue. En partie.

Le jeu de l’amour et du hasard met en scène deux jeunes couples. Silvia, fille d’Orgon, doit se marier avec Dorante. Mais elle appréhende ce mariage qui pourrait se faire alors qu’elle ne connaît encore mal son mari. Soucieuse de son bonheur, elle propose alors à son père l’arrangement suivant : pour mieux découvrir Dorante, elle veut l’accueillir sous le déguisement de sa coiffeuse, Lisette. Cela lui permettra de pouvoir observer son promis à sa guise sans faux semblants. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que de son côté, Dorante aura eu la même idée, et se présente alors dans la maison sous le nom de Bourguignon, ayant laissant son bel habit à son valet, Arlequin, qui prend sa place.

Voilà une bien jolie pièce de théâtre dans le théâtre que ce Jeu de l’amour et du hasard – d’ailleurs, pour nous le rappeler, la servante est installée sur la scène lorsque les spectateurs arrivent. Cela donne le ton à la mise en scène de Catherine Hiegel : tout du long, un petit aspect pédagogique se fera ressentir. L’intention est louable : en effet, la salle semblait très hétérogène, et nombreux étaient les spectateurs qui découvraient le texte. Ayant anticipé son public, Hiegel propose une mise en scène un peu longue au démarrage, posant son histoire de la manière la plus claire possible, et les rires qui ponctuent les révélations sur le double jeu qui va s’opérer montre qu’elle avait vu juste.

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Cependant, le spectacle va peu à peu prendre ses marques et se laisser porter par le texte de Marivaux. La mise en scène restera sage, s’appuyant fortement sur la partition et les comédiens qui sont réunis sur scène. Et il y a du niveau : quel ravissement infini que de découvrir Vincent Dedienne. Outre son talent comique, dont je me doutais – le nom de l’acteur étant pour moi fortement lié au one-man show – il est un excellent comédien et sa formation classique n’est pas à mettre en doute : son Arlequin est léger et drôle, toujours naturel, jamais cabot. Son entrée amène une belle respiration dans ce début de pièce un peu lourd et la prouesse se renouvellera à chaque fois, si bien qu’on se retrouvera toujours à attendre son retour sur scène.

Il faut dire qu’il trouve en Laure Calamy une partenaire idéale : passionnée, le regard vif, elle a un rire franc et contagieux sans jamais tomber dans l’hystérie. J’ai découvert la comédienne dans la série Dix pour cent et je suis absolument ravie de l’avoir retrouvée sur scène, où elle est tout aussi à l’aise : son port élégant ne jure aucunement avec son air malin et sa Lisette est à la fois piquante et attachante. Le duo formé par les deux valets soulève aisément les rires de la salle, sans jamais forcer le trait. C’est un plaisir également que de retrouver Alain Pralon, dont le regard paternel attendri, fin et malicieux, amène un peu de raison face à ces jeunes gens très impulsifs.

Malheureusement, je ne peux passer à côté d’une erreur de distribution aux lourdes conséquences : pourquoi Catherine Hiegel a-t-elle choisi Nicolas Maury pour incarner Dorante ? La question reste entière. Il ne semble pas du tout heureux d’être sur scène : au contraire, il a l’air mal à l’aise, comme parachuté ici sans son accord. Le comédien, que j’ai également découvert dans Dix pour cent, semble composer ici le même personnage que dans la série : un peu triste, un peu renfrogné, l’air maussade, le visage fermé, on ne croit pas à une minute à ce Dorante mal élevé. Lorsqu’il entre pour la première fois en scène sous le déguisement de son valet, on en vient à se demander si l’on a bien suivi le cours des choses et si le personnage qui entre n’est finalement pas le véritable valet qu’on découvre : finalement, c’est un Arlequin, serviteur d’aucun maître qui nous est proposé, et le manque du personnage de Dorante se fait vraiment sentir tout au long du spectacle. En effet, la lourdeur du personnage en vient à peser sur la pauvre Silvia, dont on ne peut s’imaginer une seule seconde qu’elle tombe amoureuse de cet être peu recommandable. Pour combler le décalage, Clothilde Hesme se voit obliger de légèrement surjouer, ce qui est dommage car on la sent bien plus libre dans les scènes sans son boulet. Il aurait fallu faire l’échange avec Cyrille Thouvenin, coquin Mario qui, lui, semble prendre un vrai plaisir à regarder le jeu se mener…

La proposition a quelque chose de charmant, mais l’erreur de casting handicape fortement le spectacle. Dommage.   

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