Filmen or not filmen…

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Critique de Festen, de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, dans une adaptation théâtrale de Bo Hr. Hansen, vu le 17 décembre 2017 aux Ateliers Berthiers
Avec Estelle André, Vincent Berger, Hervé Blanc, Sandy Boizard ou Marion Pellissier, Sophie Cattani, Bénédicte Guilbert, Mathias Labelle, Danièle Léon, Xavier Maly, Lou Martin-Fernet, Ludovic Molière, Catherine Morlot, Anthony Paliotti, Pierre Timaitre, Gérald Weingand et la participation de Laureline Le Bris-Cep, dans une mise en scène de Cyril Teste

Je suis un peu un mouton. Je suis un mouton parce que même si je n’ai pas aimé du tout les deux premiers spectacles que j’ai vus à l’Odéon cette saison, je continue de prendre mes places pour les spectacles qui suivent. J’ai donc réservé Festen, puis j’irai voir Macbeth et Ithaque. Avant de revenir sur le spectacle que je viens de voir, je dois reconnaître que le théâtre de l’Odéon propose de nouvelles formes théâtrales qui, si elles ne m’ont pas convenues jusqu’ici, m’ont quand même dérangée et fait beaucoup réfléchir sur ma conception de cet art, sur ma relation au spectacle vivant et sur son évolution, et, pour ça, je lui en suis reconnaissante.

Festen, c’est donc l’adaptation du film de Thomas Vinterberg – que je n’ai pas vu – sorti en 1998. C’est l’anniversaire du patriarche, Helge : famille et amis sont invités à se réunir dans un hôtel pour fêter ensemble ses soixante ans. On comprend vite que cet anniversaire succède de peu à l’enterrement de Linda, fille de Helge, soeur de Christian, Hélène, et Michaël, également présents ce soir. Seulement, la soirée ne se déroulera pas comme prévu puisqu’elle sera entachée de révélations de secrets de famille sombres et bien enfouis jusqu’alors : Christian annoncera en effet l’inceste dont lui et sa soeur jumelle Linda ont été victimes lorsqu’ils étaient jeunes.

Pour l’occasion, c’est encore une nouvelle forme qui nous est présentée sur la scène de l’Atelier Berthier. Cyril Teste a en effet fait appel à l’image vidéo pour raconter l’histoire de ce jugement, ce tribunal mené par Christian contre son propre père. Non seulement l’usage est pour moi justifié car il permet de mieux confronter les différents partis et de donner la parole à chacun spécifiquement, mais il faut également souligner la grande réussite scénique, visuelle – peut-être un peu moins dramatique – de la pièce.

Ce spectacle est beau et d’une fluidité parfaite. Les décors sont imposants et permettent de nombreux points de vue dans la maison, l’atmosphère se tend au fil de la pièce et tout l’accompagne, tant les lumières que les ambiances sonores, et la froideur scandinave s’installe sans problème sur la scène. Plus encore, il faut bien reconnaître que, contrairement aux Damnés ou à La Règle du Jeu, le metteur en scène a vraiment recherché un certain art de l’image et le film qui est diffusé sur l’écran est une réussite visuellement parlant. Ajoutons à cela une distribution sans faille, et on peut conclure que c’est un très beau travail. Et c’est en cela même que ça me pose un problème : on sent trop le travail qu’il y a derrière.

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C’est évidemment lié aussi au dispositif en lui-même : probablement trop complexe, il fait tellement appel à nos sens « cérébraux » qu’il laisse fatalement de côté des réactions plus émotionnelles. Tout est tellement contrôlé et minutieusement rythmé pour que le rendu soit cohérent – et il l’est – que cela laisse finalement très peu de liberté aux comédiens : ce doit être de ces spectacles qui se ressemblent beaucoup d’une représentation à l’autre. En vérité, les acteurs ne peuvent s’écarter de leur partition et sont coincés dans cette précision absolue des déplacements, ce qui donne un résultat glacé – et totalement en accord avec la froideur générale du spectacle, évidemment. Mais qui me laisse aussi de côté. Ce spectacle a quelque chose de trop parfait, et là où je recherche la véracité de la vie, je me cogne à l’austérité de ce qui ressemble trop à une mise en scène issue d’un cerveau humain où tout serait trop clair et finalement, exempt de tout mystère.

Alors évidemment s’insinue en moi cette éternelle question : puis-je accepter de voir ce spectacle en tant que pièce de théâtre et puis-je aimer ce que je vois en ce moment en le nommant spectacle vivant ? Au fond, on s’en fiche un peu des noms des choses et tout cela n’est que pure convention, mais il faut être tolérant et comprendre mon irrépressible besoin de définir ce que je vois et, quelque part, cela remet à plat ma propre notion du théâtre. Et c’est absolument fascinant !

Je suis complètement tiraillée et une guerre s’établit en moi car je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé. Je n’ai pas été prise dans l’histoire et c’est quelque chose qui a tendance à me gêner au théâtre. Or ici, c’est probablement voulu puisque tout, de la scénographie jusqu’au propos en lui-même, nous invite à prendre de la distance par rapport à ce qu’il se passe sur scène. Alors forcément, je reste à côté et ça m’énerve. Une fois ce premier caprice passé, la question plus fondamentale que mon propre rapport à la pièce s’impose : qu’est-ce que le spectacle vivant, et quelles sont ses limites ?

Évidemment, ce qui est filmé est en direct donc les comédiens n’ont pas le droit à l’erreur donc je ne suis pas au cinéma. Mais d’un autre côté, les cameraman m’empêchent de suivre correctement ce qui se passe sur scène et me voilà contrainte, prise en otage par ce film qu’on m’impose. D’autre part, si les gros plans sur les comédiens m’offrent une vision incroyable sur leurs visages et expressions, ils refroidissent également l’ensemble car ils sont éloignés de moi par cet écran. L’image a malgré tout quelque chose d’artificel alors que le spectacle vivant offre une vérité à nulle autre pareille.

Ce n’était sans doute pas le but premier de ce spectacle, mais il m’aide à avancer dans ma vision du théâtre et je l’en remercie. J’ai passé un très bon moment, tout en étant consciente que j’étais au théâtre, devant des images d’une rare qualité. Je continue de préférer le spectacle vivant sans trop de caméra, mais je dois reconnaître que le dispositif, plus qu’intéressant, était vraiment réussi. Et que ce paragraphe, qui devait constituer ma conclusion, est encore trop long. Je n’ajouterai donc que quelques mots :

… that is the question. ♥ 

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Les Trois Meufs

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Critique des Trois Soeurs, d’après Tchekhov, vues le 11 novembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravaca, Amira Casar, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Simon Stone 

J’étais très enthousiaste à l’idée de découvrir le travail de Simon Stone. J’ai raté son Ibsen Huis qui a fait tant de bruit, cet été à Avignon, et j’avais hâte de connaître, moi aussi, les idées révolutionnaires de ce metteur en scène montant. J’ai un rapport particulier aux Trois Soeurs car ça a été le premier Tchekhov bien monté que j’ai vu ; le premier qui m’a permis de comprendre que malgré l’absence d’action, malgré la simplicité apparente des situations, ses pièces étaient d’une beauté sincère et prenante. Chez Tchekhov, je cherche aujourd’hui des tranches de vie : naturelles, limpides. Pas superficielles.

Simon Stone a entièrement réécrit Tchekhov en arguant que le dramaturge plaçait ses pièces dans le présent. Pourquoi pas ? Tchekhov n’a pas réellement besoin de ça car il a une écriture telle que ses oeuvres sont en réalité intemporelles, mais après tout, pourquoi pas. Julie Deliquet l’a fait avec le si grand Vania de la  Comédie-Française avant lui, je n’ai rien contre l’idée de base. Mais on peut moderniser sans être vulgaire. On peut être moderne sans dire « pute », « allez vous faire enculer », « ça vaut la peau de mes couilles », ou mettre putain dans toutes ses phrases. Ces premiers échanges blessent mes oreilles et je tente alors de me reconcentrer : après tout, je suis venue voir Les Trois Soeurs d’après Tchekhov.

Mais petit à petit, de plus en plus de choses me dérangent. L’art de Tchekhov est de montrer un tout à partir d’un rien. De saisir un instant, un rapport, une émotion, un souffle avec une puissance vertigineuse et de transformer la simplicité du quotidien en une vérité à la fois intemporelle et bouleversante. Mais n’a pas le talent de Tchekhov qui veut, et l’erreur de Stone a été de vouloir reconstruire ce rien en se basant sur rien. Mais le rien au théâtre, ça ne donne pas grand chose, à part de l’ennui. Ces Trois Soeurs sont pour moi une dénaturation de Tchekhov car elle laissent de côté ce qui, à mon sens, constitue l’essence-même de l’auteur : l’émotion, la grâce, l’âpreté, l’innocence. La vie.

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L’idée de départ était pourtant intéressante : puisque notre époque est vide, qu’elle se construit sur le paraître, cette décadence peut faire l’objet d’un spectacle. Deux questions alors : pourquoi se baser sur Tchekhov ? N’est-il pas, par nature, intemporel ? Dire l’amour est intemporel, non ? Le sentiment de ne pas trouver sa place est intemporel, non ? La sensation d’être passé à côté de sa vie est intemporelle, non ? Tchekhov basant ses oeuvres sur les rapports humains, à quoi bon utiliser sa pièce pour parler de quelque chose qui, fondamentalement, les dénigre ?

Et si on parvient à accepter l’utilisation de Tchekhov pour un tel usage, une autre interrogation suit la première : pour montrer le néant qui nous entoure aujourd’hui, la meilleure manière était-elle réellement de le faire passer par un spectacle tout aussi pauvre ? N’y a-t-il pas d’autre manière d’être moderne que de parler de Kim Kardashian, d’Instagram, de veganisme, de Donald Trump à tout va ? N’y a-t-il pas d’autre manière de stimuler notre intellect que de faire rire à partir d’une Macha devenue vegan, d’un André qui fait des croque-monsieur, ou du même qui passe du sent-bon dans les toilettes après avoir ouvertement crié à qui voulait l’entendre qu’il avait « envie de chier » ? J’ai parfois l’impression qu’on méprise le spectateur, à lui servir un repas aussi dilué et peu consistant. Comme s’il n’était pas capable de mâcher et de digérer lui-même les échanges Tchekhoviens.

Tchekhov ne montre pas. Il évoque, il suggère, il propose. Simon Stone a manqué à cette finesse. Il abandonne totalement la conceptualisation des rapports humains sous forme de dialogues pour compenser ses rapports vides par des éléments toujours concrets ; il oublie la psychologie de ses personnages en les montrant sans arrêt se mêlant dans un lit, s’enlaçant autour d’un baiser, se vidant aux toilettes, s’abîmant par la drogue. En se concentrant ainsi sur les actions, il met de côté les rapports humains. Il ne présente pas ses personnages, ne nous montre pas leurs peurs, leurs ambitions, leur histoire. Et tout reste en surface. Les émotions sont absentes, les personnages s’effacent derrière les allers-retours incessants des comédiens.

Pourtant, scénographiquement, il y avait quelque chose. J’étais enthousiaste à l’idée de cette maison qui laisse voir plusieurs scènes de vie simultanées, à la manière dont Jatahy construit ses spectacles. Je trouvais que cela pouvait se marier avec Tchekhov, d’autant que, visuellement, le décor est splendide, et permet peut-être dix secondes de temps suspendu, un instant volé à la période de Noël où la famille se retrouve pour chanter alors que Roman marche seul dehors, sous la neige. Dix secondes sans dialogue. J’aurais peut-être dû aller voir Les Trois Soeurs de Kouliabine, finalement.

Je conclurai à la manière de Natacha : « Anton, je ne peux pas confirmer qu’il est de toi. Il y a un joli point d’interrogation ». Joli, je ne sais pas, mais le point d’interrogation est bien présent : Tchekhov aurait-il accouché d’un pareil spectacle ? La question reste ouverte. pouce-en-bas

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Nanoparticules

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Critique des Particules Élémentaires d’après Michel Houellebecq, vues le 14 septembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Geraldine Roguez et Maxence Vandevelde, dans une mise en scène de Julien Gosselin

Ce début de saison 2017 est pour moi une grande séance de rattrapage : j’entame l’année avec beaucoup de reprises de spectacles ratés lors des saisons passés et dont on m’avait dit le plus grand bien. Si mon avis sur Novecento semble suivre l’avis général, c’est en revanche une grosse déception qui accueille mon premier Odéon de la saison, Les particules élémentaires. Je suis d’autant plus étonnée qu’il m’avait semblé que le spectacle avait été globalement très bien accueilli par la critique, et que trois grandes théatrophiles ont quitté le spectacle à l’entracte ce soir-là…

On retrouve l’univers un peu démoralisant si cher à Houellebecq, dans cette histoire de fratrie qui n’a rien pour elle : à travers l’évolution de Michel et Bruno, demi-frères aux problème relationnels importants, Houellebecq dépeint la société libertaire des années 70 et surtout la liberté sexuelle qui va avec. Julien Gosselin semble avoir sélectionné les passages les plus crus (voire les plus gores ?), évinçant avec soin, par exemple, le personnage de la grand-mère de Michel, pourtant un beau personnage féminin. La caricature, déjà présente dans le roman, est ici poussée à son paroxysme, tant dans les choix scéniques que les chapitres sélectionnés, entraînant probablement un dégoût profond pour qui n’est pas au départ un inconditionnel de l’auteur. Dommage, car à l’écoute, le texte comprend de très beaux passages.

J’aime beaucoup Houellebecq – en tout cas, pour le peu que j’en connais. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai pu résister et survivre à l’entracte : je m’accrochais à la seule chose que je trouvais intéressante dans ce spectacle, à savoir le texte. A part cela, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de la pièce. Il s’agit d’une translation brute du roman de Houellebecq, sans aucun ajout, aucune mise en situation, et j’ajouterais même assez peu de mise en scène. Je parlerais ici plutôt de mise en espace, puisque l’essentiel du spectacle montre les différents acteurs récitant le bouquin sans forcément interagir entre eux, simplement disposés à des endroits différents du plateau. Les rares choix de mise en scène m’ont semblé totalement flous : pourquoi cette musique, pourquoi cette fumée, pourquoi ces acteurs tous en ligne par moments ?

Il faut ajouter que ce texte est plutôt difficile, composé de phrases longues et complexes, qui sous-tendent la pensée de l’auteur. Cela entraîne un problème ici, à savoir que cette pensée est bien plus adaptée à la lecture qu’à l’écoute, et qu’on se perd très facilement dans les tirades des acteurs. D’autant plus qu’ils articulent parfois mal, parlent beaucoup trop vite et peinent à se faire comprendre, leur diction approximative encore détériorée par les micros dégradant les voix. Ajoutons à cela des cris incessants et incompréhensibles – le personnage principal finissant avec la voix totalement cassée – et me voilà totalement perplexe devant le bon accueil de ce spectacle.

La perte de temps est d’autant plus rageante que la saison abonde de spectacles intéressants…  pouce-en-bas

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Je vous salue, Dominique

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Critique du Testament de Marie, de Colm Toibin, vu le 13 mai 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Dominique Blanc, dans une mise en scène de Deborah Warner

Le Testament de Marie. Le spectacle est un seul en scène, l’affiche a quelque chose de très solennel. En haut, en ombres chinoises, Dominique Blanc transporte l’échelle dont on peut supposer qu’elle servira lors de la descente de croix du Christ. En dessous, c’est un gros plan sur le visage de l’actrice, les yeux levés vers le ciel, très digne, une larme sur la joue, qui laisse alors mon esprit vagabonder sur le spectacle que je vais voir. Pour moi le théâtre est un temple, et ce soir cette phrase va prendre tout son sens, car la scène aura quelque chose d’encore plus sacré. J’aurais peut-être mieux fait de lire un petit résumé avant…

En réalité, ce n’est pas une Marie convaincue, possédée, religieuse, qui nous est présentée. Le texte veut présenter une version bien plus rationnelle du mythe biblique, totalement terre-à-terre. Lors du début de la pièce, on comprend que Marie est appelée à témoigner sur la vie de son fils, mais elle répond qu’elle ne donnera pas le récit que les disciples du Christ attendent. Les grandes étapes qui accompagnent la vie de Jésus jusqu’à sa crucifixion sont totalement rationalisés : Lazare n’est pas ressuscité et les jarres des Noces de Cana étaient remplies de vin dès le départ. Amis rabats-joie du soir, bonsoir !

En fait, je crois que je n’étais pas disposée à recevoir ce genre de spectacle. Je me suis un peu sentie trahie, surtout après la scène d’ouverture du spectacle, qui promet une suite pleine de grandeur. En effet, c’est très particulier : lors de l’entrée dans la salle de l’Odéon, les spectateurs sont invités à se rendre sur scène pour se fondre dans le décor qui par la suite accueillera Marie. Elle est déjà là d’ailleurs, postée dans sa cage de verre, telle une statue dans son habit rouge et bleu. Le visage de Dominique Blanc a quelque chose de très majestueux à ce moment-là. On croit reconnaître en elle est des airs de la Marie qu’on est venu voir. Lorsqu’elle lève les yeux et croise mon regard entre admiration et méditation, elle me sourit, une chaleur m’envahit. La Grâce est là. Même si le reste du spectacle ne suit pas cette ligne initiale, je ne peux regretter d’avoir vécu ce moment suspendu.

Petit à petit, les spectateurs descendent de scène. Un écran se baisse pour cacher la partie sacrée de la scène et ne laisse aux spectateurs que la vision des éléments plus relatifs à l’homme qu’a été Jésus : une échelle, une éponge, une couronne d’épines, des chaises, une jarre, un seau… Le message passe rapidement : tout ici tend à nous présenter l’histoire à travers une banalité que nous avons trop souvent niée. Ce n’est pas ce que j’étais venue voir, et je m’avoue un peu déçue. D’autant que le texte montre très rapidement ses limites : il est très verbeux, et ne décolle pas. Certes, on cherche à s’éloigner d’une certaine forme de beauté. Mais rien n’empêche de raconter avec style la banalité.

Malgré tout, il faut bien reconnaître que Dominique Blanc fait dire à ce texte tout ce qui est possible. Évidemment, je l’aurais souhaitée plus possédée, plus passionnée, mais ce sujet qui l’entraîne à nous raconter une certaine forme de médiocrité ne peut laisser place à trop de grandeur. La scénographie même, qui l’agite autour de tâches du quotidien, tend à nous rappeler la platitude d’une vie ordinaire. Néanmoins, elle donne à cette Marie désacralisante une humanité parfois poignante, avec un crescendo net sur la fin de la pièce. Une belle incarnation.

Un moment un peu trop dénué de grandeur et d’intensité, porté par une actrice qui pourtant n’en manque pas. 

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Lentement, le soir dernier

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Critique de Soudain l’été dernier, de Tennesse Williams, vue le 11 mars 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse, Luce Mouchel, et Marie Rémond, dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig

Ce spectacle signe pas mal de premières fois : c’est mon premier Tennesse Williams, mais c’est également la première proposition de Braunschweig en tant que directeur du Théâtre de l’Europe. Première mise à l’épreuve pour le metteur en scène, donc, qui propose une version de la pièce fidèle mais un peu pâle, et peine à faire éclater un texte qui semble pourtant cacher de nombreux thèmes controversés et passionnants : passion destructrice, folie, vision du poète, homosexualité. On se contente de les survoler, et c’est dommage.

Je découvre en Tennesse Williams un auteur dont les thèmes abordés ne sont pas pour me déplaire. Dans Soudain, l’été dernier, il met en scène Violett, mère de Sebastien, décédé l’été précédent. Avant cette mort prématurée, ils étaient sans cesse collés l’un à l’autre, voyageant ensemble, elle se pensait essentielle dans l’inspiration de ce fils poète qu’elle chérissait. Elle ne cesse depuis de pleurer sa mort, et tient à faire interner sa nièce Catherine, seule témoin lors de sa mort, et qui invente des histoires abracadabrantes sur les circonstances de la disparition de Sebastien. Seulement, le médecin à qui elle présente Catherine en vue d’une lobotomie ne la trouve pas si folle, et fait en sorte d’arriver à arracher à la jeune fille le secret des circonstances de la mort de Sebastien.

Certes, je connais assez mal l’univers de Tennesse Williams. Je l’ai découvert à travers ce spectacle, et j’ai ressenti une profondeur, une tension, une étrangeté très particulière. On y trouve des images étonnantes au premier abord, des parallèles bien construits, une histoire qui parvient à tenir le spectateur en haleine. Une atmosphère somme toute assez pesante, et qui aurait eu encore plus à donner si elle n’avait pas été bridée par le metteur en scène. Je pense par exemple au jeu de Luce Mouchel. Si juste. Mais qui aurait pu être terrifiant, presque possédé. Elle semble avoir beaucoup plus à donner que ce que la direction d’acteur lui a dicté. Tous les acteurs semblent avoir peur des silences. La tension est créée par le texte, l’atmosphère aussi, mais la mise en scène reste trop superficielle pour toucher réellement. La folie gagne à être vécue, plus qu’à être jouée. De ce côté-là, malheureusement, je suis restée sur ma faim.

En effet, aux côtés de Luce Mouchel, les acteurs sont plutôt… composites. Je pense à Jean-Baptiste Anoumon, trop proche de son texte, qui ne parvient pas à décoller et campe un docteur trop peu réactif aux assertions de ses malades. Étonnée de constater comme certaines des répliques de Luce Mouchel pouvaient créer si peu de réaction chez lui, et comme son ton restait si monotone au fil des discussions… Néanmoins il faut souligner qu’il clôture le spectacle avec brio. Étonnée également comme Marie Rémond amène son histoire finale. Ce devrait être l’acmé du spectacle. Mais ça s’essouffle car l’histoire est apprise, elle est récitée, on ne la voit pas dans ses yeux… En revanche, les rôles plus secondaires sont parfaitement assurés par Glenn Marausse, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, qui évoluent chacun autour d’un trait particulier de leur personnage, jurant avec la folie complexe et hétérogènes des personnages principales.

Pourtant, il y a de très beaux moments. De manière générale, le décor est magnifique, tout autant que les lumières, qui guident le spectacle. De même, la scène initiale, où ce rideau de douche étrange qui créait le 4e mur se décore soudainement de rouge, nous faisant progressivement rentrer dans cette chimère qu’est la réalité proposée par Tennesse Williams. Il arrive à faire percevoir les aspects quelque peu mystiques, étranges et inhabituels des situations qui sont jouées sous nos yeux. Mais je trouve qu’il rate la tension, la profondeur, la folie.

On en attendait plus de Braunschweig, donc les côtés intello et analyste briment un texte qui aurait eu plus à donner. Dommage. 

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Phè…tes que ça s’arrête !

Phèdre(s)

Critique de Phèdre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane, et JM Coetzee
Avec Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas, Gaël Kamilindi, Norah Krief, Rosalba Torres Guerrero, dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski

J’aime le théâtre car j’aime les histoires. Je suis de ceux qui aiment les textes. Cependant, comme c’est ce que je connais le mieux, j’essaie de m’ouvrir à d’autres horizons théâtraux qui m’étaient jusqu’ici inconnus. C’est ainsi que, l’année dernière, je me suis retrouvée dans ce même théâtre de l’Odéon pour y découvrir Angelica Liddell, déjà bien connue dans le milieu théâtral. Je ne peux pas dire que j’ai adoré, mais ce spectacle m’a marquée et a nettement laissé quelque chose en moi. Cette année, je ne pensais pas retenter ainsi l’expérience de l’étrangeté et de la non-compréhension : avec les noms de Warlikowski et d’Isabelle Huppert, j’étais naïvement sûre d’assister à quelque chose de grand. Quelle déception.

Peu de choses rattachent le rôle d’Isabelle Huppert à notre Phèdre bien connue. Le seul lien que j’y vois est le désir qu’elle éprouve pour Hippolyte – désir d’ailleurs plus proche du besoin sexuel animal que du désir passionnel décrit par Racine. Mais soit, je savais que je n’allais pas voir Racine et j’étais ouverte. Je connais un peu Mouawad, pour avoir vu et lu certaines de ses pièces, j’avais confiance. Je ne connais Sarah Kane que de réputation mais je savais que c’était hardcore. J’étais prête et curieuse. Et ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais.

Naïvement, j’espérais quelque chose de fort, qui ferait parler les corps aussi passionnément que Racine fait parler les êtres. Mais les corps parlent mal dans la mise en scène de Warlikowski : la danse qui introduit la pièce n’a rien de beau, rien de sensuel, rien de passionnel. Peut-être est-ce un corps beau à regarder mais ça s’arrête là. Le chant qui l’accompagne entre en nous, certes. Mais c’est les seules minutes du spectacle qui valent le détour. Une fois cette introduction faite commencent toutes les pires caricatures qu’on peut imaginer dans ce genre de théâtre. On sait que Kane s’autorise tout, Mouawad l’imite ici et Isabelle Huppert cherche apparemment à nous prouver la même chose : voilà pourquoi très vite elle se retrouve en culotte Dior tachée de sang, sans qu’on ait réellement compris le pourquoi du comment. Elle parle mais rien ne semble arriver jusqu’à moi, je ne comprends aucun de ses mots, je ne perçois aucun sentiment, aucun désir. Je la vois soudainement prête à faire l’amour à un Hippolyte que je croyais chien et mort, mais non, voilà qu’ils couchent ensemble et qu’elle le tue à nouveau. Et elle se tue. Est-ce l’entracte ? Non, il faudra supporter à présent un nouveau texte, une nouvelle scène, toujours plus lente, toujours plus inintéressante, toujours plus ridicule.

Oui, c’est ridicule. Ça se voudrait choquant, mais c’est juste méprisable. Isabelle Huppert, dont le corps est certes impressionnant pour ses 63 ans, ne parviendra pas à m’impressionner. Malgré mes tentatives de rentrer dans le spectacle, encore et encore, j’ai lâché bien vite ; je n’ai alors plus vu qu’une femme jouant seule un texte sans mot, sans but, sans histoire, et cherchant désespérément à choquer un public qu’elle ne veut pas croire acquis. Pire encore, je trouve cela tellement dégradant pour la femme : à travers cette Phèdre qui fait une fellation à un Hippolyte qui ne la demandait pas et qui finalement jouit en elle après l’avoir cadencé avec sa main, avec cette Phèdre qui se traîne par terre telle une chienne abandonnée, qui se jette si souvent sur le sol qu’elle en a les genoux couverts de bleus, je ne vois qu’un metteur en scène totalement machiste et une femme perdue dans son désir de renouvellement. Les gens quittent la salle au fur et à mesure, et elle se vide à l’entracte : on en a assez vu. Moi aussi.

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Vu sur l’homme

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Critique de Vu du Pont, d’Arthur Miller, vu le 21 novembre 2015 aux Ateliers Berthier
Avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust, dans une mise en scène d’Ivo Van Hove

Quelle ambiance étrange aux Ateliers Berthier, ce 21 novembre 2015 ! Après une fouille des plus minutieuses avant d’entrer dans le théâtre, c’est un spectacle entouré et surveillé par des agents de sécurité qui nous a été livré, à 1 semaine des attentats qui ont bouleversé Paris. C’est encore dur d’écrire sur ce spectacle, peut-être aussi parce que je n’étais pas aussi concentrée que j’aurais pu l’être, à l’affut du moindre bruit derrière moi, pas aussi sereine que d’habitude. Mais cette ambiance particulière a également, je pense, contribué à faire de ce spectacle un souvenir inoubliable, un moment absolument puissant.

L’histoire qui nous est racontée est celle d’Eddie Carbone, un docker qui élève sa nièce Katie comme si c’était sa fille, ne souhaitant que son bonheur. Il l’a tant couvée que l’amour qu’il lui porte en est devenu presque malsain, et il est incapable de la voir grandir. Pourtant, elle s’habille de manière à plaire, et des hommes commencent à lui tourner autour… L’arrivée de Rodolfo et Marco, immigrants clandestins et cousins de Catherine, la femme d’Eddie, ne va rien arranger : plus de doute possible, Katie a grandi. Mais pour Eddie, c’est impossible de l’accepter, et plus Rodolfo tournera autour d’elle, plus il s’entêtera à lui trouver tous les vices du monde.

Étonnamment dans cette pièce, personne n’est réellement coupable du mal qu’il commet ; chacun a pourtant une phrase, un acte ou même une pensée à se reprocher. Mais ils apparaissent tous tellement innocents, ils sont si finement dessinés qu’on est incapable de leur en vouloir. Charles Berling, qui interprète Eddie, donne à son personnage une telle humanité que même le plus cruel de ses mots ne peut provoquer en nous le moindre désir de révolte. Lorsqu’il hurle qu’il veut qu’on le respecte, le silence de la salle se fait religieux. J’ai rarement vu tant de puissance et de souffrance dans un personnage. A ses côtés, Caroline Proust est une femme délaissée toujours digne mais si fragile qu’elle semble pouvoir baisser les bras à tout instant. Les deux cousins, incarnés par Nicolas Avinée et Frédéric Borie, ont une véritable saveur de l’Italie, entre sens de la famille et goût du beau, de l’artistique, du superflu. Enfin, Pauline Cheviller est une Katie lumineuse, jeune bourgeon en train d’éclore qui découvre la vie et ses plaisirs.

Je n’avais encore jamais vu de mise en scène d’Ivo Van Hove, mais après ce spectacle, je suis absolument conquise. Cette scène est un ring, et les spectateurs disposés sur des gradins en hexagone regardent les personnages s’y affronter. Les lumières permettent des focus sur certaines actions, les coups du gong marquant les instants suspendus. On est tout simplement transportés au coeur d’une famille qui se déchire lentement, et on assiste à ces scènes comme impuissants, depuis nos sièges, pont symbolique entre les comédiens et le public.

Un grand moment de théâtre.  ♥ 

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