Les Trois Meufs

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Critique des Trois Soeurs, d’après Tchekhov, vues le 11 novembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravaca, Amira Casar, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Simon Stone 

J’étais très enthousiaste à l’idée de découvrir le travail de Simon Stone. J’ai raté son Ibsen Huis qui a fait tant de bruit, cet été à Avignon, et j’avais hâte de connaître, moi aussi, les idées révolutionnaires de ce metteur en scène montant. J’ai un rapport particulier aux Trois Soeurs car ça a été le premier Tchekhov bien monté que j’ai vu ; le premier qui m’a permis de comprendre que malgré l’absence d’action, malgré la simplicité apparente des situations, ses pièces étaient d’une beauté sincère et prenante. Chez Tchekhov, je cherche aujourd’hui des tranches de vie : naturelles, limpides. Pas superficielles.

Simon Stone a entièrement réécrit Tchekhov en arguant que le dramaturge plaçait ses pièces dans le présent. Pourquoi pas ? Tchekhov n’a pas réellement besoin de ça car il a une écriture telle que ses oeuvres sont en réalité intemporelles, mais après tout, pourquoi pas. Julie Deliquet l’a fait avec le si grand Vania de la  Comédie-Française avant lui, je n’ai rien contre l’idée de base. Mais on peut moderniser sans être vulgaire. On peut être moderne sans dire « pute », « allez vous faire enculer », « ça vaut la peau de mes couilles », ou mettre putain dans toutes ses phrases. Ces premiers échanges blessent mes oreilles et je tente alors de me reconcentrer : après tout, je suis venue voir Les Trois Soeurs d’après Tchekhov.

Mais petit à petit, de plus en plus de choses me dérangent. L’art de Tchekhov est de montrer un tout à partir d’un rien. De saisir un instant, un rapport, une émotion, un souffle avec une puissance vertigineuse et de transformer la simplicité du quotidien en une vérité à la fois intemporelle et bouleversante. Mais n’a pas le talent de Tchekhov qui veut, et l’erreur de Stone a été de vouloir reconstruire ce rien en se basant sur rien. Mais le rien au théâtre, ça ne donne pas grand chose, à part de l’ennui. Ces Trois Soeurs sont pour moi une dénaturation de Tchekhov car elle laissent de côté ce qui, à mon sens, constitue l’essence-même de l’auteur : l’émotion, la grâce, l’âpreté, l’innocence. La vie.

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L’idée de départ était pourtant intéressante : puisque notre époque est vide, qu’elle se construit sur le paraître, cette décadence peut faire l’objet d’un spectacle. Deux questions alors : pourquoi se baser sur Tchekhov ? N’est-il pas, par nature, intemporel ? Dire l’amour est intemporel, non ? Le sentiment de ne pas trouver sa place est intemporel, non ? La sensation d’être passé à côté de sa vie est intemporelle, non ? Tchekhov basant ses oeuvres sur les rapports humains, à quoi bon utiliser sa pièce pour parler de quelque chose qui, fondamentalement, les dénigre ?

Et si on parvient à accepter l’utilisation de Tchekhov pour un tel usage, une autre interrogation suit la première : pour montrer le néant qui nous entoure aujourd’hui, la meilleure manière était-elle réellement de le faire passer par un spectacle tout aussi pauvre ? N’y a-t-il pas d’autre manière d’être moderne que de parler de Kim Kardashian, d’Instagram, de veganisme, de Donald Trump à tout va ? N’y a-t-il pas d’autre manière de stimuler notre intellect que de faire rire à partir d’une Macha devenue vegan, d’un André qui fait des croque-monsieur, ou du même qui passe du sent-bon dans les toilettes après avoir ouvertement crié à qui voulait l’entendre qu’il avait « envie de chier » ? J’ai parfois l’impression qu’on méprise le spectateur, à lui servir un repas aussi dilué et peu consistant. Comme s’il n’était pas capable de mâcher et de digérer lui-même les échanges Tchekhoviens.

Tchekhov ne montre pas. Il évoque, il suggère, il propose. Simon Stone a manqué à cette finesse. Il abandonne totalement la conceptualisation des rapports humains sous forme de dialogues pour compenser ses rapports vides par des éléments toujours concrets ; il oublie la psychologie de ses personnages en les montrant sans arrêt se mêlant dans un lit, s’enlaçant autour d’un baiser, se vidant aux toilettes, s’abîmant par la drogue. En se concentrant ainsi sur les actions, il met de côté les rapports humains. Il ne présente pas ses personnages, ne nous montre pas leurs peurs, leurs ambitions, leur histoire. Et tout reste en surface. Les émotions sont absentes, les personnages s’effacent derrière les allers-retours incessants des comédiens.

Pourtant, scénographiquement, il y avait quelque chose. J’étais enthousiaste à l’idée de cette maison qui laisse voir plusieurs scènes de vie simultanées, à la manière dont Jatahy construit ses spectacles. Je trouvais que cela pouvait se marier avec Tchekhov, d’autant que, visuellement, le décor est splendide, et permet peut-être dix secondes de temps suspendu, un instant volé à la période de Noël où la famille se retrouve pour chanter alors que Roman marche seul dehors, sous la neige. Dix secondes sans dialogue. J’aurais peut-être dû aller voir Les Trois Soeurs de Kouliabine, finalement.

Je conclurai à la manière de Natacha : « Anton, je ne peux pas confirmer qu’il est de toi. Il y a un joli point d’interrogation ». Joli, je ne sais pas, mais le point d’interrogation est bien présent : Tchekhov aurait-il accouché d’un pareil spectacle ? La question reste ouverte. pouce-en-bas

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Nanoparticules

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Critique des Particules Élémentaires d’après Michel Houellebecq, vues le 14 septembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Geraldine Roguez et Maxence Vandevelde, dans une mise en scène de Julien Gosselin

Ce début de saison 2017 est pour moi une grande séance de rattrapage : j’entame l’année avec beaucoup de reprises de spectacles ratés lors des saisons passés et dont on m’avait dit le plus grand bien. Si mon avis sur Novecento semble suivre l’avis général, c’est en revanche une grosse déception qui accueille mon premier Odéon de la saison, Les particules élémentaires. Je suis d’autant plus étonnée qu’il m’avait semblé que le spectacle avait été globalement très bien accueilli par la critique, et que trois grandes théatrophiles ont quitté le spectacle à l’entracte ce soir-là…

On retrouve l’univers un peu démoralisant si cher à Houellebecq, dans cette histoire de fratrie qui n’a rien pour elle : à travers l’évolution de Michel et Bruno, demi-frères aux problème relationnels importants, Houellebecq dépeint la société libertaire des années 70 et surtout la liberté sexuelle qui va avec. Julien Gosselin semble avoir sélectionné les passages les plus crus (voire les plus gores ?), évinçant avec soin, par exemple, le personnage de la grand-mère de Michel, pourtant un beau personnage féminin. La caricature, déjà présente dans le roman, est ici poussée à son paroxysme, tant dans les choix scéniques que les chapitres sélectionnés, entraînant probablement un dégoût profond pour qui n’est pas au départ un inconditionnel de l’auteur. Dommage, car à l’écoute, le texte comprend de très beaux passages.

J’aime beaucoup Houellebecq – en tout cas, pour le peu que j’en connais. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai pu résister et survivre à l’entracte : je m’accrochais à la seule chose que je trouvais intéressante dans ce spectacle, à savoir le texte. A part cela, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de la pièce. Il s’agit d’une translation brute du roman de Houellebecq, sans aucun ajout, aucune mise en situation, et j’ajouterais même assez peu de mise en scène. Je parlerais ici plutôt de mise en espace, puisque l’essentiel du spectacle montre les différents acteurs récitant le bouquin sans forcément interagir entre eux, simplement disposés à des endroits différents du plateau. Les rares choix de mise en scène m’ont semblé totalement flous : pourquoi cette musique, pourquoi cette fumée, pourquoi ces acteurs tous en ligne par moments ?

Il faut ajouter que ce texte est plutôt difficile, composé de phrases longues et complexes, qui sous-tendent la pensée de l’auteur. Cela entraîne un problème ici, à savoir que cette pensée est bien plus adaptée à la lecture qu’à l’écoute, et qu’on se perd très facilement dans les tirades des acteurs. D’autant plus qu’ils articulent parfois mal, parlent beaucoup trop vite et peinent à se faire comprendre, leur diction approximative encore détériorée par les micros dégradant les voix. Ajoutons à cela des cris incessants et incompréhensibles – le personnage principal finissant avec la voix totalement cassée – et me voilà totalement perplexe devant le bon accueil de ce spectacle.

La perte de temps est d’autant plus rageante que la saison abonde de spectacles intéressants…  pouce-en-bas

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Je vous salue, Dominique

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Critique du Testament de Marie, de Colm Toibin, vu le 13 mai 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Dominique Blanc, dans une mise en scène de Deborah Warner

Le Testament de Marie. Le spectacle est un seul en scène, l’affiche a quelque chose de très solennel. En haut, en ombres chinoises, Dominique Blanc transporte l’échelle dont on peut supposer qu’elle servira lors de la descente de croix du Christ. En dessous, c’est un gros plan sur le visage de l’actrice, les yeux levés vers le ciel, très digne, une larme sur la joue, qui laisse alors mon esprit vagabonder sur le spectacle que je vais voir. Pour moi le théâtre est un temple, et ce soir cette phrase va prendre tout son sens, car la scène aura quelque chose d’encore plus sacré. J’aurais peut-être mieux fait de lire un petit résumé avant…

En réalité, ce n’est pas une Marie convaincue, possédée, religieuse, qui nous est présentée. Le texte veut présenter une version bien plus rationnelle du mythe biblique, totalement terre-à-terre. Lors du début de la pièce, on comprend que Marie est appelée à témoigner sur la vie de son fils, mais elle répond qu’elle ne donnera pas le récit que les disciples du Christ attendent. Les grandes étapes qui accompagnent la vie de Jésus jusqu’à sa crucifixion sont totalement rationalisés : Lazare n’est pas ressuscité et les jarres des Noces de Cana étaient remplies de vin dès le départ. Amis rabats-joie du soir, bonsoir !

En fait, je crois que je n’étais pas disposée à recevoir ce genre de spectacle. Je me suis un peu sentie trahie, surtout après la scène d’ouverture du spectacle, qui promet une suite pleine de grandeur. En effet, c’est très particulier : lors de l’entrée dans la salle de l’Odéon, les spectateurs sont invités à se rendre sur scène pour se fondre dans le décor qui par la suite accueillera Marie. Elle est déjà là d’ailleurs, postée dans sa cage de verre, telle une statue dans son habit rouge et bleu. Le visage de Dominique Blanc a quelque chose de très majestueux à ce moment-là. On croit reconnaître en elle est des airs de la Marie qu’on est venu voir. Lorsqu’elle lève les yeux et croise mon regard entre admiration et méditation, elle me sourit, une chaleur m’envahit. La Grâce est là. Même si le reste du spectacle ne suit pas cette ligne initiale, je ne peux regretter d’avoir vécu ce moment suspendu.

Petit à petit, les spectateurs descendent de scène. Un écran se baisse pour cacher la partie sacrée de la scène et ne laisse aux spectateurs que la vision des éléments plus relatifs à l’homme qu’a été Jésus : une échelle, une éponge, une couronne d’épines, des chaises, une jarre, un seau… Le message passe rapidement : tout ici tend à nous présenter l’histoire à travers une banalité que nous avons trop souvent niée. Ce n’est pas ce que j’étais venue voir, et je m’avoue un peu déçue. D’autant que le texte montre très rapidement ses limites : il est très verbeux, et ne décolle pas. Certes, on cherche à s’éloigner d’une certaine forme de beauté. Mais rien n’empêche de raconter avec style la banalité.

Malgré tout, il faut bien reconnaître que Dominique Blanc fait dire à ce texte tout ce qui est possible. Évidemment, je l’aurais souhaitée plus possédée, plus passionnée, mais ce sujet qui l’entraîne à nous raconter une certaine forme de médiocrité ne peut laisser place à trop de grandeur. La scénographie même, qui l’agite autour de tâches du quotidien, tend à nous rappeler la platitude d’une vie ordinaire. Néanmoins, elle donne à cette Marie désacralisante une humanité parfois poignante, avec un crescendo net sur la fin de la pièce. Une belle incarnation.

Un moment un peu trop dénué de grandeur et d’intensité, porté par une actrice qui pourtant n’en manque pas. 

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Lentement, le soir dernier

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Critique de Soudain l’été dernier, de Tennesse Williams, vue le 11 mars 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse, Luce Mouchel, et Marie Rémond, dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig

Ce spectacle signe pas mal de premières fois : c’est mon premier Tennesse Williams, mais c’est également la première proposition de Braunschweig en tant que directeur du Théâtre de l’Europe. Première mise à l’épreuve pour le metteur en scène, donc, qui propose une version de la pièce fidèle mais un peu pâle, et peine à faire éclater un texte qui semble pourtant cacher de nombreux thèmes controversés et passionnants : passion destructrice, folie, vision du poète, homosexualité. On se contente de les survoler, et c’est dommage.

Je découvre en Tennesse Williams un auteur dont les thèmes abordés ne sont pas pour me déplaire. Dans Soudain, l’été dernier, il met en scène Violett, mère de Sebastien, décédé l’été précédent. Avant cette mort prématurée, ils étaient sans cesse collés l’un à l’autre, voyageant ensemble, elle se pensait essentielle dans l’inspiration de ce fils poète qu’elle chérissait. Elle ne cesse depuis de pleurer sa mort, et tient à faire interner sa nièce Catherine, seule témoin lors de sa mort, et qui invente des histoires abracadabrantes sur les circonstances de la disparition de Sebastien. Seulement, le médecin à qui elle présente Catherine en vue d’une lobotomie ne la trouve pas si folle, et fait en sorte d’arriver à arracher à la jeune fille le secret des circonstances de la mort de Sebastien.

Certes, je connais assez mal l’univers de Tennesse Williams. Je l’ai découvert à travers ce spectacle, et j’ai ressenti une profondeur, une tension, une étrangeté très particulière. On y trouve des images étonnantes au premier abord, des parallèles bien construits, une histoire qui parvient à tenir le spectateur en haleine. Une atmosphère somme toute assez pesante, et qui aurait eu encore plus à donner si elle n’avait pas été bridée par le metteur en scène. Je pense par exemple au jeu de Luce Mouchel. Si juste. Mais qui aurait pu être terrifiant, presque possédé. Elle semble avoir beaucoup plus à donner que ce que la direction d’acteur lui a dicté. Tous les acteurs semblent avoir peur des silences. La tension est créée par le texte, l’atmosphère aussi, mais la mise en scène reste trop superficielle pour toucher réellement. La folie gagne à être vécue, plus qu’à être jouée. De ce côté-là, malheureusement, je suis restée sur ma faim.

En effet, aux côtés de Luce Mouchel, les acteurs sont plutôt… composites. Je pense à Jean-Baptiste Anoumon, trop proche de son texte, qui ne parvient pas à décoller et campe un docteur trop peu réactif aux assertions de ses malades. Étonnée de constater comme certaines des répliques de Luce Mouchel pouvaient créer si peu de réaction chez lui, et comme son ton restait si monotone au fil des discussions… Néanmoins il faut souligner qu’il clôture le spectacle avec brio. Étonnée également comme Marie Rémond amène son histoire finale. Ce devrait être l’acmé du spectacle. Mais ça s’essouffle car l’histoire est apprise, elle est récitée, on ne la voit pas dans ses yeux… En revanche, les rôles plus secondaires sont parfaitement assurés par Glenn Marausse, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, qui évoluent chacun autour d’un trait particulier de leur personnage, jurant avec la folie complexe et hétérogènes des personnages principales.

Pourtant, il y a de très beaux moments. De manière générale, le décor est magnifique, tout autant que les lumières, qui guident le spectacle. De même, la scène initiale, où ce rideau de douche étrange qui créait le 4e mur se décore soudainement de rouge, nous faisant progressivement rentrer dans cette chimère qu’est la réalité proposée par Tennesse Williams. Il arrive à faire percevoir les aspects quelque peu mystiques, étranges et inhabituels des situations qui sont jouées sous nos yeux. Mais je trouve qu’il rate la tension, la profondeur, la folie.

On en attendait plus de Braunschweig, donc les côtés intello et analyste briment un texte qui aurait eu plus à donner. Dommage. 

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Phè…tes que ça s’arrête !

Phèdre(s)

Critique de Phèdre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane, et JM Coetzee
Avec Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas, Gaël Kamilindi, Norah Krief, Rosalba Torres Guerrero, dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski

J’aime le théâtre car j’aime les histoires. Je suis de ceux qui aiment les textes. Cependant, comme c’est ce que je connais le mieux, j’essaie de m’ouvrir à d’autres horizons théâtraux qui m’étaient jusqu’ici inconnus. C’est ainsi que, l’année dernière, je me suis retrouvée dans ce même théâtre de l’Odéon pour y découvrir Angelica Liddell, déjà bien connue dans le milieu théâtral. Je ne peux pas dire que j’ai adoré, mais ce spectacle m’a marquée et a nettement laissé quelque chose en moi. Cette année, je ne pensais pas retenter ainsi l’expérience de l’étrangeté et de la non-compréhension : avec les noms de Warlikowski et d’Isabelle Huppert, j’étais naïvement sûre d’assister à quelque chose de grand. Quelle déception.

Peu de choses rattachent le rôle d’Isabelle Huppert à notre Phèdre bien connue. Le seul lien que j’y vois est le désir qu’elle éprouve pour Hippolyte – désir d’ailleurs plus proche du besoin sexuel animal que du désir passionnel décrit par Racine. Mais soit, je savais que je n’allais pas voir Racine et j’étais ouverte. Je connais un peu Mouawad, pour avoir vu et lu certaines de ses pièces, j’avais confiance. Je ne connais Sarah Kane que de réputation mais je savais que c’était hardcore. J’étais prête et curieuse. Et ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais.

Naïvement, j’espérais quelque chose de fort, qui ferait parler les corps aussi passionnément que Racine fait parler les êtres. Mais les corps parlent mal dans la mise en scène de Warlikowski : la danse qui introduit la pièce n’a rien de beau, rien de sensuel, rien de passionnel. Peut-être est-ce un corps beau à regarder mais ça s’arrête là. Le chant qui l’accompagne entre en nous, certes. Mais c’est les seules minutes du spectacle qui valent le détour. Une fois cette introduction faite commencent toutes les pires caricatures qu’on peut imaginer dans ce genre de théâtre. On sait que Kane s’autorise tout, Mouawad l’imite ici et Isabelle Huppert cherche apparemment à nous prouver la même chose : voilà pourquoi très vite elle se retrouve en culotte Dior tachée de sang, sans qu’on ait réellement compris le pourquoi du comment. Elle parle mais rien ne semble arriver jusqu’à moi, je ne comprends aucun de ses mots, je ne perçois aucun sentiment, aucun désir. Je la vois soudainement prête à faire l’amour à un Hippolyte que je croyais chien et mort, mais non, voilà qu’ils couchent ensemble et qu’elle le tue à nouveau. Et elle se tue. Est-ce l’entracte ? Non, il faudra supporter à présent un nouveau texte, une nouvelle scène, toujours plus lente, toujours plus inintéressante, toujours plus ridicule.

Oui, c’est ridicule. Ça se voudrait choquant, mais c’est juste méprisable. Isabelle Huppert, dont le corps est certes impressionnant pour ses 63 ans, ne parviendra pas à m’impressionner. Malgré mes tentatives de rentrer dans le spectacle, encore et encore, j’ai lâché bien vite ; je n’ai alors plus vu qu’une femme jouant seule un texte sans mot, sans but, sans histoire, et cherchant désespérément à choquer un public qu’elle ne veut pas croire acquis. Pire encore, je trouve cela tellement dégradant pour la femme : à travers cette Phèdre qui fait une fellation à un Hippolyte qui ne la demandait pas et qui finalement jouit en elle après l’avoir cadencé avec sa main, avec cette Phèdre qui se traîne par terre telle une chienne abandonnée, qui se jette si souvent sur le sol qu’elle en a les genoux couverts de bleus, je ne vois qu’un metteur en scène totalement machiste et une femme perdue dans son désir de renouvellement. Les gens quittent la salle au fur et à mesure, et elle se vide à l’entracte : on en a assez vu. Moi aussi.

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Vu sur l’homme

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Critique de Vu du Pont, d’Arthur Miller, vu le 21 novembre 2015 aux Ateliers Berthier
Avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust, dans une mise en scène d’Ivo Van Hove

Quelle ambiance étrange aux Ateliers Berthier, ce 21 novembre 2015 ! Après une fouille des plus minutieuses avant d’entrer dans le théâtre, c’est un spectacle entouré et surveillé par des agents de sécurité qui nous a été livré, à 1 semaine des attentats qui ont bouleversé Paris. C’est encore dur d’écrire sur ce spectacle, peut-être aussi parce que je n’étais pas aussi concentrée que j’aurais pu l’être, à l’affut du moindre bruit derrière moi, pas aussi sereine que d’habitude. Mais cette ambiance particulière a également, je pense, contribué à faire de ce spectacle un souvenir inoubliable, un moment absolument puissant.

L’histoire qui nous est racontée est celle d’Eddie Carbone, un docker qui élève sa nièce Katie comme si c’était sa fille, ne souhaitant que son bonheur. Il l’a tant couvée que l’amour qu’il lui porte en est devenu presque malsain, et il est incapable de la voir grandir. Pourtant, elle s’habille de manière à plaire, et des hommes commencent à lui tourner autour… L’arrivée de Rodolfo et Marco, immigrants clandestins et cousins de Catherine, la femme d’Eddie, ne va rien arranger : plus de doute possible, Katie a grandi. Mais pour Eddie, c’est impossible de l’accepter, et plus Rodolfo tournera autour d’elle, plus il s’entêtera à lui trouver tous les vices du monde.

Étonnamment dans cette pièce, personne n’est réellement coupable du mal qu’il commet ; chacun a pourtant une phrase, un acte ou même une pensée à se reprocher. Mais ils apparaissent tous tellement innocents, ils sont si finement dessinés qu’on est incapable de leur en vouloir. Charles Berling, qui interprète Eddie, donne à son personnage une telle humanité que même le plus cruel de ses mots ne peut provoquer en nous le moindre désir de révolte. Lorsqu’il hurle qu’il veut qu’on le respecte, le silence de la salle se fait religieux. J’ai rarement vu tant de puissance et de souffrance dans un personnage. A ses côtés, Caroline Proust est une femme délaissée toujours digne mais si fragile qu’elle semble pouvoir baisser les bras à tout instant. Les deux cousins, incarnés par Nicolas Avinée et Frédéric Borie, ont une véritable saveur de l’Italie, entre sens de la famille et goût du beau, de l’artistique, du superflu. Enfin, Pauline Cheviller est une Katie lumineuse, jeune bourgeon en train d’éclore qui découvre la vie et ses plaisirs.

Je n’avais encore jamais vu de mise en scène d’Ivo Van Hove, mais après ce spectacle, je suis absolument conquise. Cette scène est un ring, et les spectateurs disposés sur des gradins en hexagone regardent les personnages s’y affronter. Les lumières permettent des focus sur certaines actions, les coups du gong marquant les instants suspendus. On est tout simplement transportés au coeur d’une famille qui se déchire lentement, et on assiste à ces scènes comme impuissants, depuis nos sièges, pont symbolique entre les comédiens et le public.

Un grand moment de théâtre.  ♥ 

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Au coeur de la Tempête

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Critique de Toujours la Tempête, de Peter Handke, vu le 7 mars 2015 aux Ateliers Berthiers
Avec Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié, et Wladimir Yordanoff

C’est toujours un plaisir de retrouver les spectacles d’un metteur en scène qu’on admire. Lorsque celui-ci a de plus réuni de grands comédiens sur scène, on ne peut qu’être impatient. Ne manque plus qu’un texte à la hauteur de la troupe qu’il a créée, et la réaction chimique qui se produit s’avèrera divine. Ce mélange-là, aux aspects si savoureux, Alain Françon nous le propose en montant Toujours la Tempête de Peter Handke. L’auteur, que j’ai découvert et déjà apprécié grâce à Yann Collette l’an dernier, m’intriguait. Le visage que lui donne Alain Françon est des plus réussis : grâce à une harmonie parfaite entre les comédiens et l’oeuvre, et en mettant toujours en avant le texte et non ses propres idées, c’est un grand moment de théâtre qui se joue actuellement aux Ateliers Berthiers.

Dès le début de la pièce, on sent que l’expérience sera unique. « Une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n’importe où. Maintenant, au Moyen-Âge, ou n’importe quand. » annonce Moi, le narrateur de cette histoire, en quelque sorte. Le décor représente une parcelle de terrain effectivement neutre, ne figurant pas de lieu particulier. Moi est alors seul sur le plateau et peut-être qu’il se met à rêver, de sorte que ses ancêtres surgissent : sa mère, ses trois oncles, sa tante, et ses grands-parents sont là, sur cette terre où il se tenait quelques instants avant, et d’où il est à présent descendu. Il va pouvoir les observer, comprendre ses racines, et le monde qui l’entour aujourd’hui. Observer et comprendre, c’est aussi notre sort à nous, spectateurs, qui nous retrouvons pris dans l’histoire d’une famille qui traverse la seconde guerre mondiale tant bien que mal ; eux sont prisonniers d’une Histoire qu’ils ne parviennent pas toujours à contrôler.

Le texte de Handke est simple et puissant. Si simple dans ce qu’il dessine, puisqu’il représente la vie d’une famille prise dans les guerre du XXe siècle, et pourtant si puissant dans ce qu’il évoque, par l’écho qu’il crée en nous. Tout est finement dosé : rien de larmoyant dans le texte, donc pas d’émotion suscitée par les acteurs ; on est simplement pris par une histoire écrite et racontée avec une sensibilité rare et précieuse.

Cela fait longtemps que je n’ai plus de doute sur la qualité de directeur d’acteur d’Alain Françon. Mais diriger pareillement des acteurs de grands talents ne peut que donner des étincelles. Ici, non seulement chacun est une véritable perle et parvient à rendre l’âme du texte à la perfection lorsqu’il s’exprime à travers son personnage, mais la réunion de tous ces talents se fait dans une harmonie la plus totale. C’est un véritable travail de troupe qui nous est livré, et chacun apporte sa pierre pour construire un édifice d’une solidité impressionnante. Dominique Reymond, la mère du narrateur, est un véritable soleil qui laisse une traînée rouge flamboyante derrière elle lorsqu’elle se déplace avec la grâce et la légèreté d’une jeune fille en fleur. Quel contraste avec Dominique Valadié, aux allures de vieille fille ronchon qui broie du noire à longueur de temps ! Autour de l’actrice semble constamment flotter la tristesse. Stanislas Stanic, l’un des oncles, incarne à merveille un jeune galant des dames, alors que Pierre-Félix Gravière, l’autre oncle, étonne par sa souplesse verbale autant que corporelle.

Nada Strancar et Wladimir Yordanoff forment un duo intense et résistant, un peu austère parfois, et dont les réactions vont toujours par deux ; la tristesse, la mélancolie, chaque douleur est partagée et ainsi acceptée. Laurent Stocker est un Moi à la simplicité étonnante. Suivant avec sensibilité le fil étroit du texte de Peter Handke, il a une présence telle que, même lors de la première partie où il est souvent en dehors de l’action, on ne peut l’oublier. Et lorsqu’on l’observe alors que ses ancêtres parlent, on le voit les regarder de loin ou rêver tout en mimant les paroles sur ces lèvres. Même éloigné du centre du plateau, chaque parcelle de son personnage l’habite entièrement et il le rend avec la justesse qu’on lui connaît. Gilles Privat, enfin, est, pour moi, la grande découverte de ce spectacle. Si on sent le potentiel de l’acteur durant la première partie du spectacle, oscillant entre ses pommiers et le désir de faire partie de l’Histoire, il nous dévoile tout son talent : il tient la scène durant près d’une heure, et fait d’un long monologue un peu abstrait un grand moment de théâtre. Outre la puissance émotionnelle, son art de dire et de raconter, cette scène est un véritable hymne à la vie qu’il transmet aussi bien à son partenaire direct, qu’à nous autres spectateurs. S’il y apparaît désespéré, il se rend également compte de ce dont il n’a pas profité, comme ces jeux de quille en famille auxquels il aimerait à nouveau participer, voeux qui apparaît si simple et pourtant impossible. Là où il parle de ce qu’il a perdu, il chante aussi ce que moi, spectateur, je possède encore, et qu’en aucun cas je ne dois laisser passer… Une vie à croquer à pleines dents, comme dans une pomme Cox Orange ou une Belle de Boskoop.

C’est vraiment délicat d’écrire sur un tel spectacle. Que dire devant la perfection ? Pour moi, c’est vraiment énervant de ne pas arriver à transmettre ce qu‘ils m’ont transmis. Même si la seconde partie se fait par instants plus pessimiste, j’en retiens un message d’espoir, malgré tout. Prisonniers de l’Histoire, certes, mais aussi capable d’agir, de se battre pour des causes qui nous semblent justes. L’espoir est là, en filigrane. Dans les lumières majestueuses qui accompagnent les paroles des comédiens, parfois chaudes et apaisantes, on semble pouvoir croire à un monde meilleur. Le travail d’Alain Françon est admirable. Le texte est le maître-mot de ce spectacle, et il résonne dans la salle autant qu’en nous, et s’inscrit quelque part dans notre tête. Les acteurs servent au mieux cette partition puissante et… nécessaire, aujourd’hui. Merci.

Françon, Handke, et des acteurs d’exception. Que dire de plus devant cette association parfaite ? Courez-y. ♥ ♥ ♥ 

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