Radicalement Madani

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Critique de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, de Ahmed Madani, vu le 21 novembre 2018 à la Maison des Pratiques Amateurs de Saint-Germain
Avec Mounira Barbouch, Louise Legendre et Valentin Madani, dans une mise en scène de Ahmed Madani

On ne présente plus Ahmed Madani. Certes, j’ai raté Illumination(s). Certes, j’ai raté Je marche dans la nuit par un chemin mauvais. Certes, j’ai raté sa presque trentaine de mises en scènes qu’il a proposées depuis les années 90. Mais devant F(l)ammes, j’ai eu, sans mauvais jeu de mots, une illumination. Comme une évidence. Ce spectacle portait quelque chose. Au-delà d’un message, il émanait de ces 10 jeunes femmes une énergie, presque une forme nouvelle de vie qui éclatait sur scène et laissait une trace durable. Je pensais retrouver quelque chose de cet ordre dans ce nouveau spectacle. Mais je ne m’attendais pas du tout, du tout, du tout, à ce que j’ai vu.

Dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook, Ahmed Madani met en scène une relation mère-fille dans ce qu’elle a de plus quotidien – la danse pour se défouler dans le salon, les gâteaux au chocolat d’anniversaire, les confessions sur les histoires de coeur. Un quotidien qui va se retrouver chamboulé par la rencontre de Nina, la jeune fille, avec Amar, un soldat d’Allah vivant en Syrie, sorte de chasseur de tête du net placé sur des réseaux stratégiques pour faire du lavage de cerveau à des jeunes sans défense. Un radicalisé pour radicaliser.

Je me sens investie d’une mission difficile. Il va m’être compliqué de parler de ce spectacle sans trop en dévoiler, il va être délicat d’expliquer le génie de Ahmed Madani sans trahir les sensations, les montagnes russes d’émotions, l’inventivité qui caractérise cette pièce. Je voudrais que vous soyiez, face à ce spectacle, aussi surpris que j’ai pu l’être. Il va donc falloir qu’après cet article je vous laisse presque aussi vierge que vous l’étiez en arrivant. Pas forcément évident. Mais essayons.

Ahmed Madani a abattu une nouvelle carte. Loin d’être conventionnelle, F(l)ammes abordait la place de la femme et le poids de la diversité dans la société d’un point de vue que, presque instinctivement, j’avais presque décrété « vision Madani ». Jamais je n’aurais pensé qu’il aborderait ainsi la question de la radicalisation. Pour moi, il invente un nouveau genre. Je crois n’avoir jamais vu ça au théâtre. Je ne pensais même pas cela possible. On sent, à travers ce spectacle, la parole d’un homme profondément libre. Sur ces questions sensibles, qui peuvent rapidement approcher des points de tensions, c’est sans doute culotté et courageux, mais surtout très réussi.

On sent quand même une patte. Dans la direction d’acteur – parfaite, tout simplement – et surtout dans la clarté qui se dégage de la scène, on sent la main de Madani. Je découvre en Louise Legendre une jeune comédienne qui dégage une telle puissance que voir le piège se refermer progressivement sur son personnage en est d’autant plus troublant, révoltant mais surtout pertinent. Le message de facilité de la radicalisation passe d’autant mieux, et malgré la force de la jeune fille, elle n’est au fond qu’une gamine en attente d’affection.

Le duo qu’elle forme avec Mounira Barbouch est touchant, on s’y identifie facilement : parfois exemples, parfois miroirs. Dans la solitude qui l’enveloppe progressivement, Mounira Barbouch désespoir et incompréhension, dans une partition parfois poignante, jamais pathétique. Valentin Madani, enfin, qui à mon sens porte en grande partie le propos de la pièce, n’est pas encore assez audible. Le comédien, qu’on sent plein de qualités, est un peu écrasé par le poids du message qui est le sien – mais je n’ai aucun doute sur le fait que la main du metteur en scène viendra consolider cela au plus vite. Et puis, tout n’est pas perdu : quand il est question du théâtre comme moyen de sauver le monde, j’ai quand même eu la chair de poule.

Aurait-on rencontré Dieu au théâtre, ce soir ? Peut-être. ♥ ♥ ♥

F(l)ammes et sources vives

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Critique de F(l)ammes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani vu à La Maison des Métallos le 24 novembre 2016, par Complice de MDT
Avec des jeunes femmes des quartier populaires : Anissa Aou, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye, Inès Zahoré, 

Pour qui a vu Illumination(s), le précédent spectacle de ce qui s’annonce comme une trilogie, F(l)ammes apparaissait incontournable : le volet féminin après le volet masculin, et pour A. Madani un autre angle d’attaque pour aborder la « deuxième génération » : ces jeunes Français des banlieues pauvres dont les parents ont connu l’exil et le déracinement.

Dix jeunes femmes ont donc été choisies par le metteur en scène, après un long « casting » : il les a écoutées, et à partir de leurs histoires, de leurs idées, a bâti un texte qui mêle le vrai et la fiction. Elles sont noires, d’Afrique ou des Antilles, ou maghrébines, elles ont entre 18 et 30 ans, elles vivent en banlieue parisienne et chacune a sa personnalité, son corps, son parcours. La diversité, c’est ce que veut nous faire ressentir A. Madani, non pas tant la diversité des origines, que la diversité et la singularité de chacune de ces femmes, qui sont engagées dans un parcours de vie difficile et exaltant, marqué à la fois par l’amour et l’arrachement vis à vis de cette « origine » dans laquelle leurs parents et les regards extérieurs tendent à les enfermer. Elles sont courageuses, intelligentes, drôles, incroyablement justes, lumineuses : flammes, comme le dit le titre du spectacle.

Comme dans Illumination(s), et bien qu’étant moins dramatisée que dans ce premier opus, la proposition d’A. Madani est rythmée et prenante. Au début, quelques-unes viennent au micro, devant le public, se présenter directement ou par allégorie (ainsi, la seule comédienne voilée de la troupe passe par Pénélope et Ulysse pour parler d’elle). Mais très vite, le sage dispositif se dérègle, laissant place à une dispute pour savoir laquelle d’entre elles a l’apparence la plus « voyante » : voile, cheveux, couleur des yeux ou de la peau, tout y passe… Alors vient le temps de la danse, d’aveux plus intimes, plus douloureux, du chant (« La vie en rose », ou Nina Simone vraiment magnifiquement chantés), de la choralité, des questionnements, parfois de l’auto-dérision, de la sororité.

C’est un spectacle dont il est difficile de rendre compte, car, tout en étant un vrai show (on ne s’ennuie pas un instant, on rit, les lumières et les arrière-plan vidéo sont très beaux, la diction est parfaite, les déplacements dans l’espace fluides, tout est digne d’une troupe professionnelle), il dispense une émotion qui est celle de la vie : on est plein d’une curiosité intense pour chacune de ces jeunes filles, femmes, qui trace son chemin avec tant de détermination, on les admire en tant qu’artistes et en tant que « vraies personnes ». Pourtant, je ne dirais pas que c’est « en deça du théâtre » : c’est pleinement du théâtre, car la matière brute est transcendée et devient poésie.

Il y aurait vraiment beaucoup à dire sur l’intelligence de ce spectacle, sur la manière dont il remet en cause des clichés, dont il conduit à regarder ces corps de femmes en particulier, sur sa dimension politique et féministe (« Ce n’est pas de liberté ou de fraternité que nous avons besoin, mais d’égalité »). . On aimerait qu’au delà de la tournée prévue, il soit capté et puisse faire référence. Ces F(l)ammes sont aussi sources vives.

Madani fait un travail qui n’a pas d’égal. Il a trouvé une formule qui allie la beauté, et la vérité, toujours dérangeante. C’est sans doute le résultat d’un art de l’écoute et d’une humanité que résume bien la phrase de Van Gogh qui est, dit-il, son viatique : «Il n’y a rien de plus réellement artistique que d’aimer les gens. » ♥ ♥ 

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