Pas facile A DéNouer

Critique de ADN, de Caroline Ami et Flavie Péan, vu le 4 octobre 2024 au Théâtre Michel
Avec Benoît Facerias, Anne Plantey, Alexandre Guilbaud, Valérie Even, Judith D’Aleazzo, et Eric Pucheu, mis en scène par Sebastien Azzopardi

Je ne sais pas si c’est le visuel de l’affiche, les couleurs, le thème, l’ambiance, la mention de Sebastien Azzopardi ou du Théâtre Michel qui a joué. Probablement un peu tout. Le thriller qui tourne autour d’un sujet scientifique en mode Les Experts, ça m’a emballée – et pourtant je n’ai jamais regardé un seul épisode des Experts. Alors ai-je été conquise ? À quel point le spectacle est-il allé au bout de ses promesses ? L’intrigue m’a-t-elle menée en terrain inconnu, ou bien ai-je deviné les secrets avant le dénouement final ? SUSPENSE.

On va essayer de laisser aussi un peu de suspense sur l’intrigue. Donnée 1 : un test ADN révèle que Tomas n’est pas le père de l’enfant qui vient de naître, mais son oncle. Donnée 2 : les conclusions scientifiques ne comportent aucune erreur. Donnée 3 : il n’a pas de frère. Trois données qui ne semblent pas pouvoir coexister ensemble. Pourtant – et c’est là tout l’art de l’intrigue policière – petit à petit, les fils vont se dénouer.

Enfin, au début, il va surtout y avoir plein de nœuds partout. Moi qui reproche parfois aux spectacles de mettre trop de fioritures inutiles à l’action, celui-ci semble avoir trop d’action et oublie de prendre un peu son temps. Ça va trop vite pour un thriller, sans non plus réussir à mettre en place un rythme qui soit vraiment haletant. Les scènes sont courtes et rapides, les indices s’enchaînent sans qu’on ait vraiment le temps de bien intégrer celui qui vient d’être découvert. Il y a trop d’indices, trop de va et vient, trop de mouvement – ou je me fais vieille, c’est possible aussi. Le mystère est suffisamment intriguant pour maintenir l’attention du spectateur, mais les chemins pris pour passer d’un point A à un point B sont parfois un peu obscurs.

© Emilie Brouchon

Et puis bon. Là je suis un peu embêtée. Parce qu’à un moment, j’ai lâché mes notes. Parce qu’il y a un temps pour tout. Un temps pour être sérieux et un temps pour lâcher prise. Et moi aussi j’avais envie de me laisser emporter. Et je n’ai pas été emportée parce que j’ai fait l’effort de me plonger dedans. Non. J’ai été prise au collet. Pas le choix, en d’autre terme. Mea culpa, donc, je n’ai fait que la moitié de mon travail (attention, c’est une excuse qui ne fonctionne pas dans tous les jobs). Mais voyez ça comme un point plutôt très positif sur le spectacle. C’est comme si le début éclatait en plein d’informations différentes pour finalement suivre une piste plus linéaire et vraiment nous emporter.

Et il nous emporte complètement. Et une fois qu’on est bien dedans, on peut même apprécier tout ce qui est autour. Et on peut parler avec un véritable enthousiasme de cette scéno ingénieuse, qu’on accusait d’alourdir un peu le spectacle au début et qui nous semble soudainement tellement bienvenue, tellement essentielle, tellement dans l’ADN de ce spectacle. Et on peut savourer cette chouette utilisation de la salle, ces changements d’ambiance inattendus mais terriblement efficaces, ce petit fricottage avec la comédie, qui apportent des rires francs, un rythme différent, presqu’un nouveau souffle pour mieux repartir dans l’enquête.

© Emilie Brouchon

Les faits que tu me fais…

Critique de Ma version de l’histoire, de Sébastien Azzopardi, vu le 12 janvier 2024 au Théâtre Michel
Avec Deborah Leclercq, Sébastien Azzopardi, Miren Pradier et Alexandre Nicot, mis en scène par Sébastien Azzopardi

Après un succès de plus d’une saison et demie, Une Idée Géniale de Sébastien Castro, qui portait bien son nom, cède la place au nouveau spectacle de Sébastien Azzopardi. Pas facile ! L’occasion pour moi de combler un manque, car j’ai beau avoir un grand respect pour Sébastien Azzopardi, conseiller ses pièces régulièrement, avoir l’impression qu’il fait partie de mon univers théâtral, je me suis rendue compte que je n’ai jamais vu un de ses spectacles.

J’ai de la chance, le sujet de son nouveau spectacle me fait envie. Et doublement envie, en vérité. D’abord, c’est une comédie sur le couple – et je ne sais pas combien de fois je l’ai dit cette saison mais j’adore les pièces qui traitent du couple. Mais c’est surtout un schéma intéressant, puisqu’il s’agit en vérité d’une confrontation des souvenirs de nos deux protagonistes, en rendez-vous chez le psy pour tentative de sauvetage de leur union. Tentative qui aboutit au constat que le temps – et un certain arrangement avec la réalité que certains nomment mauvaise foi – a pu quelque peu transformer les-dits souvenirs.

Allez, on va être tout à fait honnête : j’avais un peu peur. Peur de la grosse comédie qui tache. Mais je n’y étais pas du tout. Sebastien Azzopardi a fait appel à un mécanisme vieux comme le monde dans les couples, mais surtout très efficace scénaristiquement : les vieux dossiers. Déjà, dans un spectacle, un personnage qui ressort un vieux dossier, c’est souvent savoureux, mais alors une bataille de vieux dossiers, avec ce qu’il faut de mauvaise foi et de punchlines bien envoyées, autant vous dire qu’on n’a plus qu’à sortir les popcorn (enfin on est au théâtre donc déjà si vous mâchez du chewing-gum je vous maudis pour dix générations mais vous m’avez comprise).

Ça se savoure, ça se déguste, ça se suit comme une véritable série dont chaque souvenir serait un épisode. Le mécanisme pourrait paraître répétitif, mais se révèle en réalité plutôt addictif. On a constamment envie d’aller plus loin dans le temps, de deviner là où chacun s’arrange avec la réalité, de connaître la suite, ou plutôt l’origine du mal. Et théâtralement, ça fonctionne bien. Evidemment les disparités de points de vue sont plus que flagrantes, mais on peut toujours jouer aux jeu des sept différences sur le comportement des personnages qui évoluent subtilement d’une scène à l’autre.

Tout ce que j’écris là, c’est la version de moi écrivant un dimanche soir sur mes souvenirs du spectacle. Ce qui m’en reste est positif. J’ai passé une chouette soirée. Mais si je dois être tout à fait honnête, ma version du jour J est un chouïa différente. Elle est emballée, mais elle reste un peu sur sa faim en terme de rire. Pas qu’il manque quelque chose au spectacle, qui semble abouti tel qu’il est présenté. Mais plutôt qu’on sent le potentiel de quelque chose de davantage explosif, capable de renvoyer la balle à l’autre bout du terrain en un millième de seconde – et si c’est sur la pelouse ou en haut d’un tronc d’arbre, là où le spectateur ne regardait pas, c’est encore mieux !

Une idée triplement géniale

Critique de Une idée géniale, de Sébastien Castro, vu le 25 août 2022 au Théâtre Michel
Avec Sébastien Castro, José Paul, Laurence Porteil et Agnès Boury, mis en scène par José Paul et Agnès Boury

Il y a trois ans, Sébastien Castro montait son premier texte de théâtre, J’ai envie de toi. J’aimais beaucoup le comédien, mais devant le titre et l’affiche, j’avais quand même un doute. J’y suis allée en traînant un peu des pieds, j’en suis ressortie enchantée. Autant vous dire que j’ai sauté de joie en découvrant l’affiche d’Une idée géniale, et que j’y ai couru enchantée, en espérant ne pas sortir dans un état contraire… J’avais tellement confiance, j’avais tellement d’espoir, que j’avais convié toute la famille. Vous sentez mon enthousiasme et attendez la chute ? Il n’y en a aucune : la soirée fut au-delà de mes attentes.

Arnaud et Marion sont en couple depuis 7 ans, et après s’être demandés s’ils n’allaient pas déménager sur Paris, ils ont rencontré Cédric, un agent immobilier, pour parler de leur projet… Seulement voilà, dès le début de la conversation, Arnaud a senti que Marion avait un faible pour Cédric. Quelques jours après, par chance, il rencontre Thomas, sosie de Cédric, dans le métro, ce qui lui donne une idée : il va demander à Thomas de se faire passer pour Cédric auprès de Marion, en enlaidissant évidemment le personnage afin de la dégoûter de son petit coup de coeur. Vous vous doutez bien que tout ne va évidemment pas se passer comme prévu…

Sébastien Castro est bluffant. Ecrire un texte pareil au deuxième coup seulement, c’est vraiment impressionnant. J’ai relu ma précédente critique en souriant. Les réserves que j’avais se sont toutes envolées. Dans le genre, ce spectacle est une perfection. Il manie les codes les plus classiques de la comédie avec le doigté des plus grands. C’est un Feydeau ultra moderne à qui on a ajouté une touche de folie. Parce que malgré le résumé que j’ai pu faire, ce n’est pas avec un sosie qu’il a décidé de jouer, mais avec deux. Excusez du peu.

© Emilie Brouchon

La grande réussite de ce spectacle, c’est la maîtrise absolue du comique de situation. Pas de triche, pas de faire-valoir, pas d’effet poudre aux yeux, juste un sens très aiguisé de la comédie. La situation est complètement jouée sur scène, sans aucune distanciation ni aucun jeu avec le public, sans non plus chercher à passer en force du côté des comédiens, juste dans un premier degré le plus total. Ça en paraît presque simple, dit comme ça, mais c’est probablement l’un des exercices les plus difficiles qui soit.

Evidemment, pour réussir le pari, il fallait une mise en scène au cordeau. Avec José Paul et Agnès Boury aux manettes, aucune place pour un quelconque flottement. Les portes claquent, les changements de costume sont parfois de l’ordre du transformisme, le plaisir de spectateur est total. La direction d’acteurs suit cette rigueur, avec une distribution de haute volée. Le dialogue entre José Paul et Sébastien Castro, qui ouvre le spectacle, est une leçon de théâtre ; ce sont deux styles comiques qui s’affrontent, et c’est un régal absolu. Sous ses airs naïfs, Laurence Porteil est une manipulatrice accomplie, transformant le léger agacement du spectateur constatant sa tentative d’adultère en une certaine forme de complicité lorsqu’elle décide de s’amuser de la situation. Agnès Boury, enfin, excelle dans ce personnage décalé qui semble jouer dans une autre pièce. On n’en voit pas souvent, des spectacles aussi réussis, alors si en plus on a plusieurs pièces en une, que demande le peuple ?

Un troisième spectacle de Sébastien Castro, et vite ! ♥ ♥ ♥

© Emilie Brouchon

Masques et Nez, Théâtre Michel

arton467

Critique de Masques et Nez des Sans cou, vu le 26 octobre 2011 au théâtre Michel
Avec en alternance : Jeanne Arenes, Marc Arnaud, Clément Aubert, Jonathan Cohen, Romain Cottard, Florine Delobel, Laurent Ferraro, Tewfik Jallab, Paul Jeanson, Adrien Melin, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer, César Van Den Driessche, Esther Van Den Driessche, mis en scène par Igor Mendjisky

J’avais déjà critiqué cette pièce lors du festival d’Avignon. Lorsque j’ai vu qu’elle repassait à Paris, je n’ai pas hésité, et j’ai repris des places.

Igor Mendjisky conserve l’ouverture du spectacle : « Ceci n’est pas un spectacle ». Cela fait rire certains, d’autres sont étonnés. Pas de réaction spéciale pour ma part ; je m’y attendais.

Après une pointe de déception quand j’ai constaté que, dans les 4 acteurs présents sur scène (plus une actrice annoncée comme « en retard ») ne se trouvait pas Adrien Melin, un acteur que j’admire beaucoup, j’ai été heureuse de reconnaître Romain Cottard (qui jouait Hamlet dans Hamlet), qui incarnait un professeur de français (Ferdinand) en collège, prof principal de la « 6e orange ». Dans le genre un peu coincé, il faisait merveille. A côté de lui, je n’ai malheureusement pas le nom des acteurs, mais on trouvait un boxeur sortant de prison (Lucas), un Benoît qui voulait s’affirmer et vaincre sa timidité, une future (peut-être) miss France (Jessica), et une prof de danse sortant du taxi d’un ami ….

Le principe reste le même, c’est-à-dire que 4 acteurs arrivent, et 1 est en retard, ayant préparé un texte plus ou moins connu (seul ou en groupe). Leur metteur en scène, placé sur un fauteuil sur un côté de la salle, leur fait d’abord faire quelques échauffements, puis ils présentent leur travail et attendent des critiques. Ils doivent paraître le plus naturel possible, sachant qu’ils ont tous un rôle totalement composé (la voix, le maintien, les tocs, la gestuelle, le langage).

Voir plusieurs fois une même pièce peut être très intéressant. Ici, c’était le cas. Car après l’avoir vu à Avignon, je m’étais demandée si, oui ou non, c’était de la totale impro … ça me paraissait impossible que la pièce n’ait pas été répétée. Pourtant, à présent, c’est plutôt mon avis. En fait, à présent, cela me semble évident que l’on a devant les yeux une improvisation quasi-totale (car les acteurs préparent tout de même un texte connu pour le travailler sur scène). Et c’est grâce à cela qu’on se rend compte du niveau, très élevé, des comédiens … et également de la qualité de la représentation. Les acteurs ont une excellente répartie et font à plusieurs reprises rire le public par quelques bons mots. Ils ne se coupent jamais la parole. Ils semblent toujours savoir où ils vont (lorsqu’ils miment par exemple) et ne connaissent le trou que lorsqu’ils présentent leur travail au metteur en scène (le trou est n’en paraît donc que plus réel ; c’est-à-dire que, s’ils avaient été à un « vrai » cours de théâtre, sans spectateurs, et qu’ils avaient eu un trou, il aurait eu lieu au même moment … Alors que s’ils avaient un trou lorsqu’ils parlent « normalement » (une discussion entre eux par exemple), c’est un peu invraisemblable dans ce qu’on pourrait appeler « le réel »).

Enfin, la pièce nous permet de découvrir certains textes (hier, étaient présentés : un extrait du Quai des Brumes, une chanson de Renaud, et un extrait de Quai Ouest). Les acteurs et les extraits changent tous les soirs, et ça vaut donc le coup d’y retourner !

Verdict : Impératif !

masques-acteurs.jpg