#OFF21 – Seuil de tolérance

Critique de Seuil de tolérance, de Frédéric Sabrou, vu le 19 juillet 2021 au Grand Pavois (14h10)
Avec Isabelle Hétier, Gauthier Fourcade et Malik Amraoui, dans une mise en scène de Armand Éloi

Par évident de trouver un spectacle à se mettre sous la dent en ce 19 juillet, dernier jour de Festival pour moi et jour de relâche pour de nombreuses compagnies. J’épluche le programme en quête de la proposition qui me permettra de finir mon séjour sur une bonne note. Je ne trouve rien. C’est finalement un courriel de présentation du spectacle qui attirera mon attention. Ma complice avait vu et critiqué favorablement un spectacle de Armand Eloi il y a quelques années, elle en garde un très bon souvenir, cela finit de me convaincre. Ce sera donc Seuil de tolérance qui signera la fin de mon édition 2021. Alors bon ou mauvais choix ?

Michel et Alice vivent une vie tranquille. Ils ont l’âge où l’enfant a quitté la maison et où on a le temps pour faire ce qu’on aime. Ils ne le disent pas franchement, mais ils s’ennuient un peu dans leur petite routine. Alors sur les conseils d’un ami, ils décident de renouveler un peu leur quotidien en accueillant une étudiante italienne chez eux, dans la chambre de leur fils parti vivre aux Etats-Unis. Ils contactent l’organisme, règlent les derniers détails, tout est parfait. Mais lorsqu’on sonne à la porte, c’est un certain Malik Chraibi qui entre. Il est jeune, il est originaire de Bruxelles, il est musulman, et il est barbu. Voilà voilà.

Je vous le dis franchement, quand j’ai vu l’affiche, j’ai un peu paniqué. Autant le reconnaître : sans le nom d’Armand Eloi, jamais je n’aurais découvert cette pièce. C’est con ce qu’une simple affiche peut nous faire manquer. Car contre toute attente, ce Seuil de tolérance est une très bonne surprise. Je ne m’attendais pas à un texte aussi bien ficelé : sur un sujet pourtant très délicat, il propose quelque chose d’à la fois très fin et très drôle. Et, chose rare dans cette édition avignonnaise, c’est un texte qui a une vraie fin, franche et théâtrale.

Ce qui fonctionne à merveille, c’est ce qu’il fait des clichés. Il utilise absolument tout ce qui peut être dit sur l’islam d’un côté comme de l’autre, chez les détracteurs comme chez les défenseurs, de la pire chaîne de télévision au musulman le plus convaincu. C’est toujours piquant et rythmé, et le résultat est franchement drôle. La situation est bien trouvée, les petits arrangements que notre couple fait avec sa conscience d’islamocraintifs – on n’est surtout pas islamophobe chez ces petits bourgeois ! – sont succulents, la maussaderie de Malik, sans surjeu, est la cerise sur le gâteau.

C’est vraiment un spectacle à déguster avec le petit doigt en l’air, bien conscient que les petits lâchetés de nos deux personnages sont un miroir de nos propres démons. L’auteur le sait, il en joue. Il a su créer, autour d’un sujet de fond très actuel, une comédie faite de dentelle. C’est un vrai numéro d’équilibriste que d’arriver à doser les poncifs pour éviter l’écueil de l’extremisme, et il le fait avec brio. Il est très bien servi par la mise en scène d’Armand Eloi, précise et efficace, et par trois comédiens dont les registres totalement opposés permettent à ce texte de dévoiler toutes ses saveurs.

On peut donc encore rire de tout, et on rit encore plus quand c’est signé Sabrou. ♥ ♥ ♥

#OFF21 – Le cabaret des absents

© Christophe Raynaud de Lage

Critique du Cabaret des absents, de François Cervantes, vu le 18 juillet 2021 au 11 – Gilgamesh (22h30)
Avec Théo Chédeville, Louise Chevillotte, Emmanuel Dariès, Catherine Germain, Sipan Mouradian, Sélim Zahrani, dans une mise en scène de François Cervantes

Je n’ai pas tout de suite repéré Le cabaret des absents dans la programmation du 11. C’est quelqu’un qui, l’ayant sélectionné dans son propre agenda, m’a lu les premières lignes du résumé que j’ai trouvées absolument géniales : « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre ». Je n’ai pas attendu une seconde de plus pour réserver mes places. J’ai ensuite découvert l’affiche à Avignon, que je trouvais sublime et qui se détachait si bien au milieu des autres. Dès que je la voyais, mon impatience grandissait. J’en attendais tant. J’en attendais trop.

Le spectacle se divise en deux narrations distinctes et entremêlées. Il y a d’abord Marseille avec ses habitants qu’on suit, passant de l’un à l’autre comme un travelling accéléré : ils vivent leur vie, ils ont leur histoire qui parfois se relient entre elles, on les laisse puis on les retrouve plus loin dans le spectacle et ce sont eux qui forment ce tout qu’est cette grande ville. Au milieu de cette épopée de la vie quotidienne, on assiste à des numéros de cabarets – introduits par nos différents personnages – qui se déroulent dans un théâtre tout particulier dont on nous a également raconté l’histoire.

Je suis hyper embêtée. Vous n’imaginez pas à quel point j’avais envie d’aimer ce spectacle. Et au début, portée par mon enthousiasme, j’étais plutôt convaincue. Cette espèce d’immense kaléidoscope a quelque chose d’indéniablement poétique, la vision du théâtre comme le lieu du rêve me touche, les numéros de cabaret sont très réussis. Les premières notes que je couche sur mon papier sont pleines de superlatifs. Et puis mes mots se font moins enthousiastes : « resserrer », « couper dans le texte », « trop long ». Et je sors du rêve.

Pourquoi faire durer ça deux heures ? Ce que je trouvais poétique devient trop rapidement ennuyeux, le procédé devient lassant et le propos m’apparaît de plus en plus surfait. La narration de l’histoire se fait face public de manière très simple, peut-être trop simple, laissant une trop grande place à l’imagination. Les personnages évoqués ne sont que des silhouettes qui ne m’intéressent pas. C’est trop lisse dans l’écriture comme dans la direction d’acteurs. Et le pire est à venir. Jusqu’ici, on échappait à peu près au fameux message que j’ai trop retrouvé dans les spectacles avignonnais. Mais même l’apparente candeur du spectacle n’est pas gratuite, et on aura droit à notre final moralisateur.

Je m’agace face à ce texte qui a l’air en plus de se prendre très au sérieux mais qui, pour moi, cache son absence de structure par une certaine forme de papillonnage. Et je ne suis pas la seule à m’impatienter : autour de moi, la salle s’agite à mesure que le spectacle s’allonge – mes voisines du premier rang se mettent carrément à discuter devant les artistes. Si bien que, lorsqu’on atteint les numéros de la fin, je n’ai plus la patience, je n’ai plus l’envie, je ne suis plus en capacité d’apprécier le – pourtant formidable – numéro de clown de Catherine Germain. Et je passe à côté de ce qui était peut-être le grand moment du spectacle.

C’est un spectacle clivant. Des gens ont quitté la salle, des bravos ponctuent le spectacle. C’est un exercice de style. Mais pas du mien.

#OFF21 – Les Hauts de Hurlevent

Critique des Hauts de Hurlevent, d’Esteban Perroy d’après Emily Bronté, vu le 18 juillet au Théâtre des Gémeaux
Avec Guillaume Sentou, Flavie Leboucher, William Mesguich, Gwendolyn Gourvenec, Esteban Perroy, Viviane Marcenaro, Elisa Birsel et Wilfried Richard, dans une mise en scène de William Mesguich

L’un des spectacles que j’avais sélectionné étant complet, je me suis retrouvée avec un trou dans mon planning. Or tout le monde sait que le trou est l’angoisse ultime du festivalier : plutôt que de songer à se reposer, il faut tout de suite qu’il se mette en recherche d’un nouveau spectacle à se mettre sous la dent. Or, comme je m’extasiais à la fois de la beauté de la façade et de la longue queue de spectateurs qui s’allongeait dans la rue à chaque fois que je passais devant les Gémeaux, c’est dans sa programmation que j’ai cherché mon nouveau spectacle. Et j’ai trouvé.

L’adaptation d’Esteban Perroy commence lorsque Heathcliff devient propriétaire des Hauts de Hurlevent, c’est-à-dire largement après le début du roman originel. On le découvre dans toute son horreur, nourrissant une rage contre tous les personnages qui composent l’histoire sauf pour sa sœur de lait, Catherine, qu’il aime depuis qu’il est enfant. Devant sa tyrannie, son frère de lait, Hindley, tente de le tuer par différents moyens, aidé par son beau-frère Linton, époux de Catherine.

Le hasard veut que j’ai lu Les Hauts de Hurlevent durant mon premier confinement. J’ai vraiment adoré. Je me demandais bien comment il allait pouvoir adapter ce roman fleuve – mettons au moins grande rivière – sur scène. La réponse est plutôt simple : il n’a pas pu. Le roman est trop long, trop complexe pour être rendu sur scène en 1h30. Il a donc suivi le chemin initial proposé par Émily Brontë mais s’est autorisé quelques routes adjacentes à partir des personnages que l’on connaît… pour un rendu fatalement moins intense. On regrettera notamment le style parfois un peu emphatique et les ellipses, nécessaires à avancer dans l’histoire dans le temps imparti, mais qui provoquent une certaine confusion et un manque de clarté si bien que je suis passée un peu à côté de la fin.

Malgré tout, Mesguich parvient à créer une atmosphère plutôt convaincante. Même si ce n’est pas ce que je préfère, il faut reconnaître que ses lumières aux couleurs franches fonctionnent bien : non seulement elles accentuent les traits horrifiques de son maquillage, mais elles contribuent à insuffler cette ambiance de train fantôme qui correspond bien à l’idée qu’on se fait de Hurlevent. Dommage que les transitions entre les scènes soient trop nombreuses et trop lentes : les comédiens déplacent des accessoires comme au ralenti, et cassent un rythme déjà un peu à la peine.

Pas la peine d’insister davantage, je pense que c’est clair : je n’ai pas passé la meilleure soirée de ma vie. Néanmoins, j’ai pris une petite claque devant la composition de William Mesguich. C’est un acteur que j’avais finalement rarement vu au théâtre, mais qui fera désormais partie de ma sélection. Son Heathcliff est effrayant, quelque part entre un vampire et un ectoplasme. On sent qu’il a déjà quelque affinité avec les morts. Il est d’une précision diabolique, il occupe l’espace de son intense noirceur. Il est… impressionnant. A ses côtés, les autres comédiens peinent à convaincre, excepté Guillaume Sentou, remarquable dans le rôle d’Hindley malgré une partition monotone.

Adapter Les Hauts de Hurlevent au théâtre n’était sûrement pas la bonne idée. Mais faire jouer Heathcliff à William Mesguich, ça, c’était vraiment dans le mille.

#OFF21 – Pères

Critique de Pères, de Elise Chatauret et Thomas Pondevie, vus le 18 juillet à la Manufacture (17h45)
Avec Laurent Barbot et Iannis Haillet, dans une mise en scène de Elise Chatauret et Thomas Pondevie

Cette année, j’ai un peu boudé La Manufacture. Elle fait pourtant partie des théâtres dont je scrute systématiquement la programmation. Plusieurs pièces ont retenu mon attention, mais je n’ai d’abord eu le déclic pour aucune. Elles étaient dans ma liste, elles ne devaient pas en bouger. Père fait partie de ces pièces-là. C’est un sujet qui m’intéresse mais je n’arrivais pas à me décider, peut-être parce que c’est un sujet sensible ou que j’avais trop peur de la caricature. C’est finalement sur le conseil de Lucie Martin, qui certes défend le spectacle mais connait surtout mes goûts en matière de spectacle vivant, que j’ai sauté le pas. Sans regret.

Comme l’annonce le titre, Pères est une enquête sur les paternité d’aujourd’hui. Une vraie enquête : les deux auteurs, Elise Chatauret et Thomas Pondevie, sont allés sur le terrain interroger des quidam sur leur histoire de famille, sur leur rapport avec leur père, sur leur manière d’être père eux-même. Les témoignages qu’ils ont récoltés nous sont transmis directement par l’intermédiaire des deux comédiens. Des témoignages attendus, quelques clichés assez merveilleux de misogynie intégrée, d’autres qui témoignent d’une évolution dans les moeurs et prône une nouvelle forme de paternité et même de parentalité.

Là, comme ça, j’imagine qu’on pourrait se représenter le spectacle comme quelque chose de mou, d’ennuyeux. Pas du tout. C’est tout le contraire. C’est du théâtre documentaire qui avance grâce à un dispositif scénique qui évolue en permanence. C’est très inventif : avec seulement deux tables d’écoliers, un tableau blanc et des autocollants, on va de surprise en surprise. J’adore ce style de théâtre qui construit beaucoup de chose à partir de rien. Quand ils ouvrent les tiroirs, ce sont des cavernes d’Ali Baba – on n’a qu’une envie, c’est qu’ils en ouvrent de nouveaux.

C’est vraiment très bien fait. On sent la complicité des comédiens, leur investissement dans ce sujet qui peut être touchy. Il n’y a pas de jugement. On sort l’autocollant du patriarcat comme celui de papa poule, on pose des faits, on constate, et c’est davantage dans le public que les réactions se font sentir. Ce n’est pas moralisateur, c’est juste intelligent. Et ça pose les bonnes questions au bon moment. Ce que je trouve génial, c’est que j’ai appris que c’était du théâtre d’appartement : la pièce peut se jouer chez vous. Un format à l’image du spectacle : ouvert, populaire, intelligent.

Ravie d’avoir mis un pied dans l’univers de Elise Chatauret. J’y sauterai à pieds joints la prochaine fois. ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

#OFF21 – Jubiler

Critique de Jubiler, de Denis Lachaud, vu le 18 juillet 2021 à l’Artéphile Théâtre
Avec Benoît Giros et Judith Rémy, dans une mise en scène de Pierre Notte

Jubiler, c’est un peu mon choix le plus random de ce Festival. J’ai réservé ma place parce que je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui joue dans ce spectacle. Mais moi-même je ne connais personne, je n’ai rien lu, c’est à peine si j’ai vu l’affiche. Et c’est quelque chose que j’adore, à Avignon, et qui m’arrive de moins en moins – parce que je connais des comédiens, des troupes, des lieux – de choisir un spectacle sans raison « rationnelle ». Comme si j’avais ouvert le programme et pointé du doigt un spectacle au hasard. Mais c’est un peu mieux que le hasard, là, puisque c’est un conseil d’ami.

Mathieu et Stéphanie ont cinquante ans. Ils vivent tous les deux seuls – il a divorcé, elle est veuve. Ils se sont rencontrés sur un site de rencontre. Ils se découvrent, ils confrontent leur vision du couple, ils réapprennent à aimer et à se faire confiance. Ils construisent une relation différente de leur précédente, ils ont appris de leurs erreurs, ils ont pris du recul : leur couple ne doit pas éclipser la liberté de chacun. Ils doivent s’aimer en laissant de la place à leurs émotions et leurs individualités. Pas facile.

Il y a un défaut qui revient souvent dans ce OFF : les auteurs ne savent plus couper leur texte. Et c’est dommage, car la pièce de Denis Lachaud commençait bien. Sa description du couple, avec ses bons moments, ses éclats à partir d’un mot de trop, ses questionnements incessants, est plutôt bien observée. Ce petit rien qui transforme un duo en un couple, on le touche du doigt, ou plutôt on le voit apparaître au fur et à mesure que se dessine la relation entre nos deux personnages. Les deux comédiens parviennent à nous faire sentir la naissance d’une alchimie qui les lie pour toujours. Il faut dire qu’ils sont très bons ; ce sont eux qui portent le spectacle. Benoît Giros, dans une fragilité assumée sans caricature et Judith Rémy, qui révèle au fil du texte la force de son personnage de femme absolument indépendante, se complètent comme le yin et le yang.

Mais arrive l’instant de trop, l’instant qu’il aurait fallu couper. C’est toujours risqué de proposer une « fausse fin », de ralentir le rythme, de faire le noir, et d’essayer d’enchaîner par la suite. C’est prendre le spectateur par surprise, et le redémarrage demande beaucoup d’adresse pour récupérer qui s’apprête alors à applaudir. Cette scène finale est très différente de ce à quoi on a pu assister jusqu’alors : on n’est plus dans le dialogue, on n’est plus dans le couple, on est dans une sorte d’excroissance sociologique qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Soudain, le personnage de Stéphanie se transforme en figure de transfuge de classe et tout devient alors très conceptuel. Comme si l’auteur avait eu peur qu’on l’accuse de niaiserie, de légèreté avec son sujet et qu’il tenait absolument à faire passer un message. Il faut arrêter avec les messages. Ce que font passer les deux comédiens, ce petit rien avec lequel ils jouent pendant la première partie de la pièce, c’est ça l’important. Ce petit rien, c’est tout.

Deux excellents acteurs portent ce joli spectacle dont le texte mériterait quelques coupes. ♥ ♥

© Pascal Gély

#OFF21 – Premier amour

Critique de Premier amour, de Samuel Beckett, vu le 18 juillet 2021 au Théâtre des Halles (11h)
Avec Jean-Quentin Châtelain, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer

Pour moi, Jean-Quentin Châtelain sera toujours Clov, l’esclave de Hamm dans Fin de Partie de Beckett. Le souvenir de son dos courbé sous une souffrance physique et morale, de ses déplacements rapides et précis comme ceux d’un rat, du tout qu’il formait avec Serge Merlin dans la mise en scène d’Alain Françon m’habite encore. Je l’ai découvert dans Beckett, il lui sera toujours associé. Alors quand j’ai vu qu’il donnait Premier Amour, merveilleux texte de Beckett que j’avais découvert grâce à Sami Frey, je n’ai pas hésité une seconde. J’ai foncé.

« J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir » Ainsi s’ouvre ce monologue aux accents si particuliers, oscillant entre cynisme et humour, teinté d’une dose d’égoïsme. Il nous raconte son départ de la maison familiale, sa rencontre avec Lulu, et la naissance de leur enfant qui sera la cause de son départ, encore.

Quand j’entre dans la Chapelle, la première chose qui me choque, c’est la silhouette de Jean-Quentin Châtelain qui nous tourne le dos, assis sur une chaise. Je ne le reconnais pas. Il a fondu ; ce n’est plus le même homme. Mais lorsqu’il entame le monologue, c’est bien le même artiste, le même immense comédien que j’aime tant qui est là, devant moi. Sa proposition est très différente de celle qu’avait pu incarner Sami Frey. Là où ce dernier semblait subir sa vie, lui incarne un homme presque méchant, une espèce de vieil associal acariâtre, conscient de ce qu’il a vécu et qui se le remémore en en proposant une analyse grinçante et quasi immorale.

Il sera assis pendant presque tout le spectacle. Mais il n’a pas besoin de s’agiter pour faire entendre le texte de Beckett. Tout passe par sa voix un peu caverneuse et son visage sur lequel ses souvenirs semblent se dessiner. Sa manière de dire est unique, elle suit la phrase avec beaucoup de précision, s’autorisant de nombreux changements de rythme. La puissance qui émane de lui, il la connaît, il la maîtrise, il la laisse parfois prendre toute la place puis la domine à nouveau. Il joue avec elle comme avec un partenaire. Et le spectateur prend tous les coups directement dans la poitrine.

Entendre ce texte dans ce lieu qui confère immédiatement une atmosphère quasiment spectrale accentue l’intensité du moment. Les lumières de Thierry Caperan accompagnent le récit avec beaucoup de douceur. J’ai particulièrement aimé la première ambiance lumineuse, celle qui ouvre le monlogue. L’ombre de Jean-Quentin Châtelain se détache alors sur le fond de scène comme pour nous présenter son autre lui, celui qui vit le récit qui nous est présenté dans une autre temporalité. Son fantôme est là. Comme nous, il l’écoute.

Un chef-d’oeuvre incarné par un monstre de théâtre. Je n’ai pas mieux. ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

#OFF21 – Amour amère

Critique de Amour amère, de Neil Labute, vu le 17 juillet 2021 à l’Espace roseau teinturiers (21h10)
Avec et mis en scène par Jean-Pierre Bouvier

C’est ma mère qui a repéré le spectacle sur une des affiches placardées dans Avignon : le nom de Jean-Pierre Bouvier avait attiré son attention. Si le nom me disait quelque chose, je ne l’avais jamais vu sur scène : c’était l’occasion. J’aurais du mal à cacher une certaine appréhension : mes précédentes rencontres avec Neil Labute n’avaient pas franchement de quoi me réjouir. Mais j’aime les comédiens par-dessus tout, et j’ai décidé de faire confiance.

Amour amère, c’est la confidence d’un homme qui vient d’enterrer la femme qui a partagé sa vie. Il sort de l’église, ou peut-être s’échappe-t-il quelques instants du verre du souvenir, encore que les quelques accessoires scéniques nous rappellent trop le cercueil pour qu’il ne soit pas dans un lieu sacré. Et il nous parle d’elle, de leur relation, de ce qu’ils ont vécu, de ce que sa perte représente à ses yeux.

Le texte a quelque chose de vieillot, dans sa vision de la femme, cette manière qu’a notre personnage de s’extasier devant un décolleté, sa passion pour les voitures – les vraies voitures, pas celles qu’on conçoit aujourd’hui, vous voyez le genre. C’est un texte de boomer, si vous me passez l’expression. Mais il n’est pas si mal ficelé, c’est un bon texte de théâtre, il avance, et surtout il permet à Jean-Pierre Bouvier de dévoiler une partie de son talent.

Il a une voix comme une caresse. C’est la première chose à laquelle je pense lorsqu’il prend la parole. C’est une caresse douce mais franche, le contact de sa voix avec notre peau est assumé, il ne tremble pas. Lorsqu’il s’emporte, la caresse est toujours là, mais le contact est comme plus serré, comme s’il nous transmettait son émotion en produisant des ondes qui cherchent à pénétrer plus ou moins loin dans notre corps. Il a quelque chose de captivant. Même quand il nous parle de sa passion pour les voitures, il ne nous perd pas, comme s’il avait ce texte dans la peau – il y a quelque chose de viscéral dans sa manière de raconter.

Le texte laisse finalement beaucoup de mystère autour de cette relation qui nous est décrite de manière parfois superficielle ; on aurait aimé entrer davantage dans leur intimité. Tout ce qu’on peut deviner d’eux, je veux dire ce qu’on parvient à comprendre de la spécificité de cette relation, pour la dessiner dans ce qu’elle a d’unique et d’intéressant pour le spectateur, tout ce qu’on décèle c’est à travers lui, à travers son incarnation au-delà même des mots. Il parle une autre langue que celle des mots. Une langue du corps et de l’émotion.

Un grand comédien qui mériterait une salle bien plus remplie. ♥ ♥

#OFF21 – Dépôt de Bilan

Critique de Dépôt de Bilan, de Geoffrey Rouge-Carrassat, vu le 17 juillet à la Reine Blanche
Avec Geoffrey Rouge-Carrassat, mis en scène par Emmanuel Besnault

Il y a quelques années, le spectacle de Geoffrey Rouge-Carrassat, Conseil de Classe, avait fait grand bruit, et je l’avais manqué. Pire : j’avais senti le bruit monter peu à peu autour du spectacle, j’avais réservé ma place et, manque de chance, quand j’étais arrivée, probablement à la bourre, probablement à cause du spectacle précédent, probablement parce que mon planning était trop blindé, la salle était pleine et je n’ai pu assister au spectacle. Mais j’ai gardé ce nom en tête, Geoffrey Rouge-Carrassat, afin de découvrir le talent de ce comédien que la critique saluait.

Je me demandais bien ce qu’il pouvait faire de la question de workaholisme au théâtre. C’est un sujet qui pouvait m’intéresser, ayant moi-même navigué dans des milieux où finir un dossier à trois heures du matin est valorisé. Car le workaholic est dépendant au travail au point de mettre de côté sa vie sociale et de passer ses nuits au bureau. Dans le spectacle, à travers la notion de workaholisme est également abordée celle du bullshit jobs, ces « métiers à la con » où une journée de travail consiste à classer des mails par ordre de priorité, à en rédiger, ou encore à faire des powerpoint. Comme le dit très bien le personnage composé par Geoffrey Rouge-Carrassat, à la fin de la journée, il n’a pas arrêté de travailler, mais il n’a rien fait.

C’est un spectacle en deux parties. La première partie est une performance d’acteurs et on ne peut que s’incliner devant le débit du flux de paroles qui sort de sa bouche. En quasi-apnée pendant 30 minutes, il nous raconte ce qu’est sa vie, sa journée de travail, ses collègues, sa relation avec sa femme. A voir, c’est impressionnant, mais c’est surtout efficace sur le spectateur car il nous stresse beaucoup à maintenir cette cadence sans montrer de faille. Efficace aussi car il est presque fatigant à débiter ainsi, et la projection d’images qui défile derrière lui s’accélère au fil du temps, accentuant la pénibilité de la situation. Simplement avec son principal outil de comédien, sa voix, il parvient à nous faire côtoyer son monde, sa personnalité, son rythme, et à nous en dégoûter. Il fait passer beaucoup de choses avec peu de moyens. C’est fort.

La seconde partie me laisse davantage perplexe. C’est plus silencieux, bien que ponctué ça et là par quelques mots, quelques phrases, parfois issues de son monologue initial, et ça consiste essentiellement en déplacements des mannequins et des tréteaux pour former une sorte de château de carte en bois sur lequel chacun semble occuper une place précise. Je reconnais que les mannequins ont quelque chose de fascinant et même si je ne comprends pas ce qu’il cherche à faire, je suis presque happée par cette réorganisation minutieuse de l’espace. Lui qui nous a d’abord captivés avec ses mots, le voilà qui prend son temps. Il n’a pas peur du silence : il faut dire qu’il l’habite complètement. Le rendu scénique est plutôt beau, mais il reste très énigmatique pour moi. Il m’évoque la déshumanisation, la solitude, la construction d’un monde bien qui peut s’effondrer à tout moment, mais j’ai le sentiment de passer à côté de quelque chose.

Même perplexe, on sent la nécessité, l’urgence de dire ou de se taire. Et c’est tout ce que je recherche au théâtre. Geoffrey Rouge-Carrassat, comédien à suivre. ♥ ♥

#OFF21 – La Maison du Loup

Critique de La Maison du Loup, de Benoît Solès, vue le 17 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec Benoît Solès, Amaury de Crayencour, et Anne Plantey, dans une mise en scène de Tristan Petitgirard

Il faut que je vous avoue quelque chose : je n’ai pas adoré La machine de Turing. J’ai mis du temps à la voir, et, quand je l’ai enfin vu, est-ce parce que j’ai été inondée de critiques dithyrambiques ou parce que j’avais tellement entendu parler du spectacle que j’avais l’impression de déjà le connaître, je n’ai pas passé le moment incroyable promis. Mais j’adore Benoît Solès donc je me suis dit que c’était juste ce coup-là et j’ai souhaité retenter le coup avec sa Maison du loup, en espérant que cette fois-ci serait la bonne.

Ete 1913, en Californie. On est dans la maison de 26 pièces qu’a fait construire Jack London. Malgré les paysages magnifiques qui l’entourent, et qu’on pourrait imaginer propices à la créativité, il est en mal d’inspiration. Charmian, sa femme, ou plutôt sa partenaire comme il l’appelle, s’en inquiète et a fait appel à Ed Morell dont elle a lu l’un des articles et qu’elle pense capable de débloquer son mari. Elle aimerait que ce dernier écrive sur le sujet qui tient tant à Ed Morell : l’annulation de la condamnation à mort de Jacob Heimer.

Je vais directement casser le suspens : je n’ai pas adoré La Maison du loup. Je pense en fait que le problème était le même que pour La Machine de Turing : j’ai du mal avec ce que j’appellerai un documentaire non assumé, comme une fiction qui veut nous inculquer une part de pédagogie. L’écriture laisse apparaître l’admiration de Benoît Solès pour l’auteur américain et il ne peut s’empêcher, ici de citer Martin Eden, là de résumer L’Appel de la forêt. J’ai peut-être besoin de m’éloigner davantage de ma réalité pour arriver à rêver, de cette invitation au voyage, pourtant très alléchante, je ne garde qu’un souvenir de carte postale.

Je m’en veux de ne pas apprécier ce spectacle à sa juste valeur. C’est un travail impeccable, très soigné. Je connais un peu le travail de Benoît Solès et je reconnais – et salue – son perfectionnisme. Le décor est sublime, l’utilisation de la vidéo bien dosée apporte une dose d’onirisme parfaitement complétée par les superbes lumières de Denis Schlepp. Les pêcheurs de perle de Bizet finissent de nous plonger dans cette atmosphère particulière où l’attente est un personnage à part entière : on a l’impression d’être constamment au bord de quelque chose – de l’inspiration, de la libération de Ed, d’un nouveau sentiment entre deux personnages. On saluera également le travail scénographique de Juliette Azzopardi qui nous offre des images marquantes, comme celle de Benoît Solès contant la torture subie en prison, glaçante évocation de l’arrestation de George Floyd.

Le duo formé par Benoît Solès et Amaury de Crayencour fonctionne bien : ils s’opposent et se rejoignent comme le feraient un chien et un loup. On aurait d’ailleurs aimé les voir davantage s’affronter. Le premier est bourru et intéressé, laissant transparaître un reste d’humanisme dans quelques regards, quelques postures. Le second compose avec une sagesse innée et une colère acquise. Seule Anne Plantey ne semble pas avoir encore trouvé sa place au milieu des deux hommes, mais il faut dire que son rôle est probablement le plus ingrat des trois.

Ce n’est pas forcément ma came, mais il faut reconnaître que, dans son genre, c’est plutôt réussi. ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

#OFF21 – Un démocrate

Critique de Un démocrate (en duo), de Julie Timmerman, vu le 17 juillet au Théâtre de la Condition des Soies
Avec Mathieu Desfemmes et Julies Timmerman, dans une mise en scène de Julie Timmerman

J’ai découvert le spectacle dans la micro-sélection avignonnaise de Pas une critique et je ne sais pas trop pourquoi je l’ai tout de suite retenu dans ma propre liste. Peut-être pour son titre, on ne peut plus d’actualité, ou pour son autrice et metteuse en scène, qui avait déjà retenu mon attention pour son Bananas (and Kings) que j’avais raté à La Reine Blanche la saison dernière. Lire le résumé a fini de me convaincre et j’ai donc pris mon billet pour découvrir son travail dans cette version raccourcie de Un Démocrate.

Un Démocrate nous raconte Edward Bernays : sa vie… et son oeuvre, si je puis m’exprimer ainsi. Edward Bernays est l’inventeur de la public relation, autrement dit l’homme qui nous pousse à consommer, celui qui crée notre besoin, celui qui sait avant nous ce qui sera à la mode demain. On y apprend, entre autres, comment faire de l’argent en manipulant les masses, comme par exemple les méthodes peu recommandables d’Eddie pour faire en sorte que les femmes fument en public en 1920 – afin de faire grossir les caisses de l’industrie du tabas.

J’aime le théâtre documentaire quand il est assumé. C’est le cas de ce Démocrate. Le message n’est pas caché dans une fiction, on nous le délivre sans fioriture, il est franc et sûr. Alors évidemment, on est au théâtre, donc il est incarné : nos deux comédiens endossent successivement le costume de ce cher Eddie, ils apostrophent le public, ils arrivent à nous faire rire de l’horreur qu’ils nous présentent. C’est un théâtre éminemment politique mais qui reste accessible avec des exemples parlants – et peut-être d’autant plus intéressant que les faits sont suffisamment anciens pour qu’on ait un véritable recul sur la genèse, le déroulé et la conclusion de chaque bataille menée par Bernays.

Au-delà de l’histoire d’Edward Bernays, en filigrane, un aparté dystopique nous montre un futur possible, comme un clin d’oeil à l’une des visions de notre maître es propagande lorsqu’il déclare « Les données seront la nouvelle richesse ». La manipulation des masses s’appuie sur une surveillance constante quelque part entre Big Brother et les Sims, dans laquelle les leaders ont tellement d’information sur le peuple qu’ils peuvent exercer un contrôle total sur leurs agissements. J’ai adoré cette proposition, que j’ai trouvée parfaitement intégrée et qui permettait de mieux associer le spectateur au spectacle.

Ravie – et effrayée – d’avoir fait la connaissance de cet Edward Bernays. ♥ ♥ ♥

© Roland Baduel