#OFF21 – Thélonius et Lola

Critique de Thélonius et Lola, de Serge Kribus, vu le 17 juillet 2021 au Théâtre du Chêne Noir (10h)
Avec Sarah Brannens et Charly Fournier, dans une mise en scène de Zabou Breitman

Je crois que c’est la première fois que je m’intéresse aux spectacles jeunes publics à Avignon. Après le Normalito de Pauline Sales, encouragée par les bonnes critiques de Thélonius et Lola, je me décide à voir ce spectacle, mise en confiance par le nom de Zabou Breitman à la mise en scène, et par un rapide coup d’oeil au résumé. J’y ai lu une histoire d’amitié entre une fille et un chien, et ça m’a rappelé un dessin animé de mon enfance, Clifford le gros chien rouge qui vit des aventures avec sa maîtresse Émilie.

C’est quand même un peu différent ici. Pour pimenter un peu son quotidien, Lola va se promener toute seule et tombe sur un chien errant en train de chanter du dogstep. Elle va faire sa connaissance, s’étonnant de le comprendre alors qu’elle ne parle pas chien – c’est lui qui comprend sa langue. Elle lui trouve un vrai talent pour la musique et l’encourage à essayer de se faire connaître, ne voyant aucun problème au fait qu’il soit un chien, mais il lui explique qu’il est impossible pour lui de trouver du travail du fait de sa condition de « sans collier »…

J’ai vraiment passé un agréable moment. La mise en scène est très rythmée, les musiques sont très chouettes, on a l’impression d’être toujours en mouvement. L’apparition de Thelonius lors de son dogstep est très réussie et le personnage du chien est vraiment bien dessiné avec son style vestimentaire particulier et son barda qu’il traîne sur ce diable qui accentue son allure de sans abri. Le contraste avec Lola est très marqué et le duo n’en est que plus captivant. Les deux comédiens sont très convaincants avec une mention spéciale pour Charly Fournier qui campe un Thélonius très authentique et touchant, dans les dialogues comme dans la chanson, avec notamment une interprétation de J’avais un ami aux accents de Brel.

Néanmoins, et encore une fois ceci est le commentaire d’une Mordue qui découvre le jeune public, je suis étonnée de retrouver, comme dans Normalito, le besoin du message. L’histoire d’amitié entre une petite fille et un chien ne suffit-elle pas à prôner la tolérance ? Cette histoire de sans collier – seuls les adultes peuvent saisir la référence aux sans-papiers – et les différents messages du style « ils ont peur de ce qui est différent, de ce qu’ils ne comprennent pas » alourdit l’histoire d’amitié entre les deux personnages. On les sent venir, les scènes moralisatrices, le rythme y est différent et l’intérêt faiblit légèrement. Et dans le style « ça tombe comme un cheveu sur la soupe », je n’ai pas bien compris l’intérêt de faire demander à une enfant de huit ans comment sont les relations sexuelles chez les chiens. S’il y a bien un mot qui sonne faux, c’est celui-là.

C’est comme balader un chien : ça nous entraîne en tirant sur la laisse et ça s’arrête parfois pour faire pipi. ♥ ♥

#OFF21 – Dorothy

Critique de Dorothy, à partir des oeuvres de Dorothy Parker, vu le 16 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec et mis en scène par Zabou Breitman

J’ai découvert Dorothy quand le spectacle a été annoncé au Théâtre de la Porte Saint-Martin. J’étais étonnée qu’un seul en scène sur un sujet qui me semble peu connu du grand public (en tout cas totalement inconnu de moi) soit joué dans la grande salle, mais je connais suffisamment l’exigence de Jean Robert-Charrier pour que la confiance l’emporte sur la méfiance. Et puis j’aime beaucoup Zabou Breitman.

Apparemment, je ne suis pas la seule. La salle est comble. C’est fou : vous mettez la même affiche, le même titre, et vous enlevez le nom de Zabou Breitman et je pense qu’il devient très difficile de remplir même la plus petite salle du OFF. Je pense que la comédienne le sait, d’ailleurs. Et, au début du spectacle, elle en joue : elle est déjà là quand on entre dans la salle, discute parfois un peu avec les spectateurs du premier rang, puis, quand ça commence, elle cabotine un peu, s’adresse à son public directement, rigole avec lui. Je suis d’abord un peu déçue : ce n’est pas vraiment ce que j’escomptais.

Et puis elle entre dans le vif du sujet : après nous avoir raconté l’anecdote de l’enterrement de Dorothy Parker, elle se met à interpréter ses textes. Et là, quelque chose se passe. L’instant d’avant, c’était Zabou Breitman qui faisait son show sur scène, et soudain les personnages de Dorothy Parker prennent vie sur scène. Ce sont des petites scènes, un peu comme des sketchs, qui s’enchaînent devant nos yeux ébahis. Cinq moments de plongée dans l’Amérique des années folles.

Avant de saluer la prestation, je tiens à saluer l’artiste dans son choix, car Zabou Breitman a ici tout à perdre : personne ne sait vraiment pourquoi on est dans la salle, ce qu’on va voir, tout le monde est là pour elle, elle n’a pas le droit à l’erreur. Tout repose entièrement sur elle – d’ailleurs, peut-être pour le souligner, c’est elle qui assure la régie sur scène : elle lance son micro, gère la lumière sur scène et dans la salle, maîtrise les effets sonores.

C’est un challenge culotté – et réussi. Elle s’efface complètement derrière ses personnages, si bien qu’elle donne l’illusion de multiples interprètes. Ça donne l’impression de quelque chose de fin, drôle, léger, sans prise de tête, mais c’est surtout incroyablement travaillé, millimétré – c’est une incroyable performance d’actrice. On sent le plaisir de l’artiste à être sur scène et à proposer ce spectacle complètement libre, à l’image de l’autrice à qui il rend hommage, et le plaisir se répand dans le parterre de spectateurs.

J’avais peur du naufrage, j’ai été embarquée.  ♥ ♥

© Pascal Victor / Opale

#OFF21 – Le discours

Critique du Discours, d’après Fabrice Caro, vu le 16 juillet au Théâtre des 3 Soleils (16h55)
Avec Benjamin Guillard, mis en scène par Emmanuel Noblet

J’adore comparer les adaptations et les transformations d’une même oeuvre au cours de ses différentes transpositions, qu’elles soient cinématographiques, théâtrales ou littéraires. Avec Le Discours, je suis servie : entre le roman de Fabrice Caro, le film de Laurent Tirard, l’adaptation scénique de Simon Astier, et celle d’Emmanuel Noblet et Benjamin Guillard, je vais pouvoir savourer ce discours sous tous ses angles. Après avoir beaucoup apprécié la version à l’écran avec Benjamin Lavernhe, et toujours sans avoir lu le roman originel, j’avais vraiment hâte de découvrir cette histoire revue pour Avignon.

Ce fameux discours, c’est celui qu’Adrien doit faire pour le mariage de sa soeur. C’est son beau-frère qui lui demande, lors du repas familial auquel nous assistons pendant le spectacle – repas qui est par ailleurs une véritable corvée pour Adrien qui, lui, n’a qu’une chose en tête : le fait que Sonia, la femme qu’il aime, a lu son sms et n’y a toujours pas répondu. Au cours de ce repas, on découvre donc Adrien, ce mec un peu paumé qui digresse beaucoup sur Sonia qui a décidé de faire une pause, sur la première femme qu’il a aimée, sur le choix du chocolat au dessert, sur sa hantise de la chenille lors des mariages… Ce texte est, en fait, une grande digression.

En découvrant le film, je m’étais fait la réflexion que c’était un texte très théâtral – c’était d’ailleurs un film très théâtral. J’en ai la confirmation aujourd’hui : le texte, que je n’ai toujours pas lu, passe très bien l’épreuve de la scène. Certaines digressions, qui à mon avis peuvent ennuyer à la lecture, prennent une réelle ampleur comique lorsqu’elles sont vraiment incarnées sur un plateau. Le texte reste un peu verbeux et gagnerait à être coupé ici et là, mais la maîtrise du comédien éloigne de nous tout ennui.

Il faut dire que Benjamin Guillard est idéal dans l’exercice. Avec ses grands yeux tristes, il parvient à transformer l’attente de ce petit SMS en une question de vie ou de mort et à nous captiver. Quelle que soit la temporalité qu’il incarne – le passé à travers sa relation avec Sonia, le présent avec ce repas où il est coincé, l’avenir avec ce discours qui l’angoisse – sa composition est toujours très sincère : un peu perdu dans les repas de famille, légèrement pathétique dans l’évocation du passé, satirique dans les évocations de mariage, toujours avec un fond de sensibilité. La mise en scène d’Emmanuel Noblet accompagne parfaitement les changements d’ambiance au moyen d’effets visuels ou sonores simples mais efficaces.

Comme on l’attendait, on passe un bon moment en compagnie d’Adrien au théâtre des 3 Soleils !  ♥

© Gilles Vidal

#OFF21 – No limit

NO LIMIT | Monsite

Critique de No limit, de Robin Goupil, vu le 15 juillet au Train Bleu (14h05)
Avec Thomas Gendronneau, Victoire Goupil, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Maïka Louakairim, Augustin Passard, Stanislas Perrin, Laurène Thomas et Tom Wozniczka dans une mise en scène de Robin Goupil

No limit, c’est le genre de spectacle pour lequel, après avoir lu le pitch, on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. Moi, à lire le pitch, je m’attendais à un truc foutraque, un peu barré – c’est limite si j’espérais pas un nouveau Pierre Guillois. Même le descriptif de la compagnie m’a bien fait marrer, j’ai senti une bonne ambiance, quelque chose d’authentique, qui se prend pas au sérieux mais qui se fiche pas de nous non plus.

Si vous avez vu Le chant du loup, vous allez avoir une impression de déjà vu en lisant ce résumé. L’histoire se déroule en Amérique, mais aussi beaucoup dans les airs entre les Etats-Unis et Moscou, car des bombardiers sont envoyés par erreurs pour détruire Moscou. Le président tente d’intervenir mais le protocole interdit tout échange entre les bombardiers et l’extérieur à partir du moment où la mission est engagée. Il ne reste plus beaucoup de temps avant que la ville soit détruite.

J’ai beaucoup aimé Le chant du loup, dont l’histoire est similaire à la nôtre à ceci près qu’elle se passe sous l’eau et non dans les airs. Mais je suis vraiment partagée pour No limit. Scéniquement, c’est absolument parfait et je n’ai rien à redire. Les comédiens sont tous excellents, le spectacle est rythmé, les transitions sont au millimètre, le travail est là et la qualité aussi. Ils sont neufs comédiens et comédiennes au plateau, et on sait que c’est un vrai engagement pour Avignon. En bref, respect.

Ce qui m’a un peu dérangée, c’est le parti pris du spectacle. Je vais filer longtemps ma métaphore du Chant du loup, je m’en excuse par avance, mais le film est catégorisé film d’action et de guerre, c’est un véritable thriller qui nous prend et nous emporte, et qu’on suit en haletant. Ici, c’est comme si le spectacle n’arrivait pas à se positionner entre l’action et le potache. Les dialogues sont ponctués de gags en permanence, ce qui fait qu’on passe de la fiction palpitante à la comédie un peu lourde toutes les cinq minutes. Comme les blagues qui sont proposées ne me font pas vraiment rire – c’est à base de défaut de prononciation, d’insultes rajoutées style syndrome de la Tourette, de répétitions de mots – ou plutôt comme elles ne me font pas rire dans ce contexte, je suis perdante : je n’ai pas la fiction prenante, et je n’ai pas le rire. Je dois être psychorigide, mais le mieux est l’ennemi du bien et j’ai du mal à profiter des deux à la fois.

C’est un spectacle de qualité qui peut trouver son public sans problème – d’ailleurs la salle est pleine et rit beaucoup – mais je suis passée à côté.

#OFF21 – Normalito

Critique de Normalito, de Pauline Sales, vu le 16 juillet au 11 Gilgamesh
Avec Antoine Courvoisier, Cloé Lastère, Anthony Poupard, dans une mise en scène de Pauline Sales

J’ai d’abord eu un gros coup de coeur sur le titre. Normalito, avant même de lire le résumé, j’ai senti l’histoire de super-héros super-normal, ou quelque chose du genre. J’ai senti le spectacle sur la différence, le point de vue de l’enfant, la vérité qui en sort, tout ça tout ça. Et même si le jeune public n’est pas forcément le domaine où je me sens le plus à l’aise, j’ai senti une authenticité – si, si, tout ça juste à travers le titre. Et c’est cette authenticité que je recherche au théâtre. Donc je ne me suis pas questionnée plus longtemps, je me suis préparée psychologiquement à mettre un réveil, et j’ai rejoint mes petits camarades au 11 Gilgamesh.

Normalito, c’est bien un super-héros. C’est le « super-héros qui rend tout le monde normaux », nous explique Lucas. Il l’a créé parce que lui se sentait beaucoup trop normal au milieu de tous ses camarades bien moins « normaux » que lui : il y a les zèbres, les dys en tout genre, ceux qui ont des parents divorcés ou une situation familiale compliquée, ceux qui ont une maladie ou que sais-je encore. Lui n’a rien de tout cela et il se sent un peu naze au milieu des autres. Il va rencontrer Iris, qui elle est zèbre, chez qui il va se sentir davantage à sa place tandis que la petite fille trouve un nouveau foyer chez les parents de Lucas.

Je ne suis pas ravie ravie quand j’arrive et qu’un siège de toilettes trône au milieu de la scène. Ça fait prude à deux balles, mais j’assume. Et en fait, quand le spectacle commence, je dois reconnaître que scéniquement ça fonctionne très bien. En fait, scéniquement, tout est très réussi. C’est simple et efficace, avec ces portes de part et d’autre du plateau qui s’ouvrent et se ferment au rythme des entrées et sorties des personnages. Ça donne un peu la cadence d’un vaudeville sur un fond tout à fait différent, et je dois dire que ça fonctionne très bien.

Ce qui m’a davantage gênée, c’est le texte. Je ne suis pas habituée au jeune public, je parle de quelque chose que je connais mal mais que j’ai ressenti au fil de la pièce : j’ai eu l’impression d’assister à un jeune public pour adultes. Passée la première scène, qui est très réussie, menée de main de maître par Antoine Courvoisier, on se détache un peu de notre histoire de base qui m’avait bien plu. La première partie, avec chaque enfant qui se sent plus à l’aise dans la famille de l’autre, est plutôt convaincante même si Normalito disparaît des radars.

C’est plutôt la seconde partie qui m’a posé question : il y a une vraie rupture avec le début et je n’ai pas bien compris comment (ni pourquoi ?) on se retrouvait soudain dans les toilettes d’une gare où la dame-pipi est trans. L’interprétation de Anthony Poupard a beau être remarquable, je ne comprends pas la nécessité de faire intervenir la question des trans dans un spectacle jeune public. On peut parler de la différence, de la tolérance, de l’acceptation de l’autre sans forcément aborder ce sujet si particulier et finalement souvent étranger aux enfants.

L’enfant qui est en moi aurait préféré conserver l’atmosphère du début tout au long du spectacle. Mais il faut reconnaître que l’adulte qui est en moi a passé un bon moment.

Crédit photo – Ariane Catton

Ivabien

Critique d’Ivanov, adaptation d’après Tchekhov, vue le 16 juin 2021 au Mois Molière
Avec Alexis Ballesteros, Johanna Bonnet, Benoit Gruel, Schemci Lauth, Manuel Le Velly, Elisa Oriol, Deniz Turkmen, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène d’Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme j’ai l’impression de connaître et de suivre Emmanuel Besnault alors que je n’ai vu aucun de ses spectacles. Il y a eu des rendez-vous manqués avec son Petit Poucet, que j’ai tenté de voir plusieurs fois à Avignon mais sans jamais réussir. Il y a eu ces Fourberies de Scapin, dont j’ai tant entendu parler que j’ai l’impression de les avoir vues – et appréciées ! Mais il a fallu cet Ivanov du Mois Molière pour que je découvre enfin le travail de ce jeune metteur en scène, et que je me rende compte vraiment à côté de quoi je suis passée.

Ivanov, est jeune mais il est déjà usé par la vie. Il est criblé de dettes, il n’aime plus sa femme, est incapable de ressentir la moindre émotion à l’idée qu’elle va bientôt mourir, a perdu toute trace de ses idéaux, et n’est pas vraiment aidé par les dignes produits de la société bourgeoise qui l’entourent. Il en est arrivé à un point où non seulement il ne comprend plus ce qui se passe autour de lui, mais il ne se comprend plus lui-même.

Je n’ai pas réussi à tweeter après le spectacle, je ne sais pas bien pourquoi. Je pense que j’avais peur de dévaloriser le spectacle en rappelant que, moi qui n’aimais pas la pièce, j’avais quand même su apprécier cette adaptation. Les 280 caractères du Tweet n’auraient pas suffi à m’expliquer correctement. Je n’avais pas vraiment prévu de faire un article – les réflexes sont un peu rouillés – mais je m’en voudrais de ne pas laisser de trace de ce spectacle ici. Parce que plus j’y repense, et plus je me rends compte que c’était du sacré bon boulot.

Je n’aime pas Ivanov. C’est un personnage qui me semble immontable, je n’arrive pas à l’apprécier car je suis incapable de le comprendre. Il n’est pour moi qu’un chouineur continu, quelque part entre Célimène et Chimène, personnage-figure impossible à incarner. Or comme il est quand même très présent dans la pièce qui porte son nom, il est arrivé qu’il me gâche le moment. L’adaptation d’Emmanuel Besnault a ceci d’intéressant, pour moi, qu’en coupant dans le texte elle coupe dans le personnage. Sans le dénaturer, elle lui laisse moins de place, ou du moins une place équivalente à ceux qui l’entoure. Et que je découvre vraiment, pour la première fois.

Il y a Borkine, c’est Benoît Gruel et son faux air de Jimmy Labeuu, qui permet de relancer l’énergie après les sorties déprimantes d’Ivanov grâce à des punchlines ultra dynamiques et parfaitement rythmées. Il est un rayon de soleil dans ce spectacle. Il y a Savichna, remarquable Johanna Bonnet , qui nous embarque avec elle dans la joie de ses chants comme dans la souffrance de ses déceptions. Il y a le Comte, qui m’est apparu comme le double d’Ivanov grâce à un habile tour de mise en scène, et dont la tendre et touchante dureté laisse place à une sensibilité palpable grâce à un Manuel Le Velly très habité. Il y a Sacha, rayonnante Elisa Oriol qui prend presque les traits d’une Irina en passant brutalement de l’allégresse de la jeunesse aux doutes habités des choix et des responsabilités. Il y a Lebedev, c’était Emmanuel Besnault le soir où on y était, léger et cynique à souhait. Il y a Anna, qui pâtit un peu des coupes dans le texte qui raccourcissent un personnage déjà ingrat, mais à qui Denis Türkmen parvient à donner un belle élégance. Il y a enfin Lvov, médecin incarné par un Lionel Fournier un peu trop monocorde dans ses tirades. Comme Anna, il est sans doute l’un des personnages qui perd le plus avec les coupes.

Et au milieu d’eux tous, il y a Ivanov, qui m’a beaucoup surprise d’abord, pour me convaincre tout à fait. Il faut dire que Schemci Lauth est un comédien singulier : avec sa voix particulière, son regard qui ne semble pas voir, son allure étrange, on le met rapidement à part des autres personnages. Contrairement à eux, il n’a pas de style défini : rien que vestimentairement, il se cherche pendant tout le spectacle alors que tous ont leur spécificité. Il ne trouve pas sa place, sa stabilité, son équilibre. Il est toujours à côté. Je serai très curieuse de découvrir le comédien dans un autre rôle pour mieux évaluer cette étrangeté qu’il confère à son personnage.

Ainsi donc la direction d’acteurs d’Emmanuel Besnault est plutôt très convaincante. J’ai été tout aussi intéressée par sa mise en scène. Je m’en veux même un peu parce que je n’ai pas profité de tout. Pour donner de la vie à des scènes parfois pesantes, il a su ajouter des détails savoureux pour les gourmandes comme moi : ici, en fond de scène, un personnage qui rentre dans un autre, là une discussion animée entre deux… Tout cela contribue à créer une véritable atmosphère sur le plateau. Il est un véritable chef d’orchestre, on se laisse porter par les différents mouvements qu’il dirige, jusqu’à se faire entraîner dans un rythme effréné lors du final. L’accélération de cette ultime scène, palpable jusque dans l’air où l’on peut presque voir les ondes de théâtre qui s’entrechoquent, m’a complètement emportée. Bravo.

Une proposition très, très réussie. Je ne manquerai plus de suivre le travail d’Emmanuel Besnault. ♥ ♥ ♥

Des lawriers pour Bouvron

Critique de Lawrence d’Arabie, de Eric Bouvron, vu le 11 juin 2021 au Mois Molière
Avec Kévin Garnichat, Alexandre Blasy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saasa, Ludovic Thievon, dans une mise en scène de Eric Bouvron

Pour ce spectacle, j’avoue que j’ai un peu suivi le mouvement. Je connaissais vaguement le travail d’Eric Bouvron pour avoir vu Les Cavaliers il y a quelques années et suivi ses nouvelles créations de loin, notamment Marco Polo et Zorba qui me semblaient dans la même veine que le spectacle de Kessel auquel j’avais assisté. J’avais plutôt un bon souvenir des Cavaliers et je me suis demandé, 7 ans après, comment avait pu évoluer son travail et mon regard dessus. Verdict : c’est toujours un plaisir.

Lawrence d’Arabie, c’est l’histoire de Thomas Edward Lawrence, archéologue de formation, qui est envoyé par l’armée britannique en mission de reconnaissance dans la péninsule du Sinaï, et qui sera l’un des protagonistes de la révolte arabe menant à la fin de l’Empire Ottoman, et l’espoir de la création d’une nation Arabe unie et indépendante.

Je ne connaissais pas du tout l’histoire de Lawrence d’Arabie. Je sais, c’est un peu la honte et je devrais voir le film de David Lean, mais je suis finalement heureuse d’être arrivée vierge de toute connaissance devant ce spectacle. Comparées aux presque quatre heures que dure le film, je ressors de ces deux heures de spectacle avec un bel aperçu de ce qu’a pu être la vie de cet homme, que je ne demande qu’à approfondir en visionnant la version longue à l’écran – je serais peut-être restée un peu sur ma faim dans le cas contraire.

J’ai retrouvé l’univers de Eric Bouvron avec bonheur : cette ambiance arabisante faite de bric et de broc qu’il parvient à créer sur scène, c’est vraiment sa patte. Là où, dans Les Cavaliers, il était accompagné d’un beat boxeur, c’est ici une cantatrice, Cécilia Meltzer, qui compose, avec deux musiciens, l’atmosphère auditive du spectacle. Cet accompagnement musical est essentiel et participe pleinement à nous transporter dans cet autre pays, au milieu de tous ces personnages – d’ailleurs, je n’aurais pas dit non à davantage de moments musicaux, que j’ai trouvés très réussis.

Ce qui est chouette, c’est que par son style très imagé, Bouvron ancre vraiment l’histoire dans nos cerveaux. Son théâtre est assez spécifique, et si on peut y voir d’abord des ressemblance avec Michalik par exemple, ils se distinguent lorsqu’on creuse un peu. Il a comme lui des facilités sur la création d’ambiance mais il se positionne moins sur la théatralité et les situations que sur les tableaux qui composent une scène. Son Lawrence, en tout cas, se base davantage sur des successions d’images que sur la fluidité de l’action, ce qui peut surprendre mais qui fonctionne très bien en vérité, car les images qu’il crée sont marquantes ; je pense notamment à celle, superbe, de ces guerriers qui avancent vers l’ultime bataille.

En tant que directeur d’acteurs aussi, c’est un sans faute. C’est d’abord très particulier de voir tous ces hommes sur le plateau – accompagnés par une seule femme, Cécilia Meltzer – incarner tous les rôles, féminins comme masculins. Ça irrite un peu, on se dit que bon, il aurait peut-être pu faire jouer des comédiennes surtout pour faire jouer indifféremment des rôles des deux genres. Mais étant donné qu’on ne lui connaît pas de misogynie particulière (au contraire, il ne fait jouer que des femmes dans son spectacle Maya) ce devait être un vrai parti pris de mise en scène : cela reste une histoire d’hommes, et cela fait davantage sens dans les scènes de groupe. Passée cette surprise, donc, j’ai eu grand plaisir à découvrir tous ces comédiens jonglant entre leurs rôles avec brio. Mention spéciale à Kevin Garnichat, qui porte haut les couleurs de ce Lawrence, et incarne à merveille la probité de cet officier, investi corps et âme dans son objectif, torturé jusqu’au bout des ongles par sa trahison.

Un voyage haut en couleurs à travers l’histoire ! ♥ ♥ ♥

#OFF18 – J’entrerai dans ton silence

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Critique de J’entrerai dans ton silence, de Hugo Horiot et Françoise Lefèvre, vu le 20 juillet 2018 au Théâtre du Balcon
Avec Camille Carraz, Fabrice Lebert, et Serge Barbuscia, dans une mise en scène de Serge Barbuscia

Il est dur, dans ce OFF 2018, d’échapper aux sujets sérieux – d’aucuns diraient même glauques ; c’est l’un des OFF aux sujets les plus funèbres que j’ai vus. Beaucoup de sujets bien actuels comme la radicalisation ou le jihadisme, beaucoup de sujets politiques évidemment, mais aussi des sujets sociétaux, comme celui de l’autisme dans J’entrerai dans ton silence. Le sujet de la différence étant de ceux qui m’intéressent, c’est au Théâtre du Balcon que se conclura mon Festival cette année.

Les deux auteurs du texte sont mère et fils. Diagnostiqué Asperger, il ne comprend pas le monde dans lequel il vit. Il y est comme un étranger. Les règles qui le façonnent ne lui parlent pas. Mais elles semblent tout aussi obtuse pour sa mère, lorsque celle-ci apprend par exemple qu’elle devra attendre les six ans de son fils pour consulter un médecin. Face à la rudesse du monde extérieur, c’est en eux qu’ils devront trouver la force de continuer. Alors il faudra trouver le moyen de se comprendre mutuellement.

Sur scène, des colonnes entourent un lit placé au centre, qui sera le refuge du jeune homme. Symbolique d’un enfermement certain ou d’un ring à franchir pour enfin être accepté par le monde « normal », le mystère reste entier. Mais c’est bien contre ce monde-là que se dressent nos trois protagonistes – le metteur en scène aura d’ailleurs à la fin ce beau mot dont l’auteur m’échappe momentanément : « un être humain est ou normal ou vivant ».

La normalité, c’est évidemment aussi le reste des spectateurs. Mais nous sommes là pour comprendre, et les trois comédiens le rendent bien. Ce qui touche particulièrement, c’est que toute communication semble se faire uniquement mentalement et presque même par le silence, comme le titre nous amène à le penser. Aucun signe de tendresse ne viendra de manière démonstrative et pourtant le jeu de Camille Carraz en déborde. Son amour inonde son fils, l’entoure, le protège. Fabrice Lebert est un Hugo authentique, ne tombant jamais dans le pathos mais présentant un je-ne-sais-quoi de différent. Enfin, Serge Barbuscia vient compléter ce duo avec beaucoup de pudeur, qui vient parfois, comme la vie, interrompre leurs pensées.

C’est un long silence qui viendra ponctuer le spectacle. Mais pas un silence de mort. Un beau silence de vie. ♥ 

#OFF18 – Chat Noir

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Critique de Chat Noir ! de Etienne Luneau et Joseph Robinne, vu le 20 juillet 2018 aux 3 Soleils
Avec Jean Barlerin, Clément Beauvoir, Isabelle Ernoult, Clémentine Lebocey, Etienne Luneau, Joseph Robinne, Malvina Morisseau, dans une mise en scène de Etienne Luneau

J’adore le théâtre musical. J’ai été plutôt très bien servie durant ce OFF, entre Lucienne et les garçons et Moi aussi je suis Barbara. Mais je n’avais pas assisté à ces spectacles en me disant « j’aimerais voir un musical ». Non, cette réflexion-là fut réservée à Chat Noir ! alors que je finissais mon planning : l’image m’a immédiatement sautée aux yeux. Ce Chat Noir, même si pour moi c’est plutôt un savon ou la devanture d’une boutique de Montmartre, m’inspirait confiance.

Et c’est bien à Montmartre qu’on se retrouve, dans ce joyeux cabaret de la butte qui accueillait poètes et chansonniers à la fin du XIXe siècle. Dans ce cabaret, on boit – beaucoup – on chante – pas mal – on danse – un peu. Et on vit le Paris de la Belle Époque à toute allure, même si on oublie parfois de payer les serveuses : on est là pour profiter et l’ambiance délurée et créatrice.

Si je n’avais pas la référence du Chat Noir, j’avais en revanche pas mal des références musicales que l’on peut retrouver dans ce spectacle : Les Oiseaux de Passage, Nini peau d’chien, La Femme du Roulier… j’ai aimé retrouver ces chansons avec d’autres instrumentalisations, et presque, il est vrai, comme chantées sous une autre époque. C’est une transposition très bien rendue par la troupe. Et puis, c’est toujours chouette de reprendre en choeur, tout le public suivant, des chansons presque oubliées.

Cependant, j’ai été plutôt déçue par l’interprétation en elle-même : si les comédiens sont présentés comme chanteurs et danseurs dans le programme du OFF, je doute que ce soit lié à une vraie formation. Malgré un très bon placement, j’ai eu du mal à les entendre par-dessus les instruments (il faut dire que les comédiens ne sont pas sonorisés, mais cela aurait peut-être été nécessaire ici), je n’ai pas trouvé qu’il avaient de si belles voix, et surtout la danse était absolument absente du spectacle. Une pointe de publicité mensongère qui m’a laissée sur ma faim.

J’aurais aimé me laisser davantage embarquer dans ce Paris-là. 

#OFF18 – L’effort d’être spectateur

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Critique de L’effort d’être spectateur, de Pierre Notte, vu le 20 juillet 2018 au Théâtre des Halles
De et mis en scène par Pierre Notte

Je n’avais pas du tout pris l’effort d’être spectateur dans le même sens que Pierre Notte. Le titre parlait plutôt à mon côté misanthrope qui doit supporter, au théâtre, les spectateurs qui bougent, ceux qui toussent, ceux qui enlèvent et remettent leur manteaux, ceux qui cherchent un bonbon dans leur sac, ceux qui respirent fort, etc. Mais j’étais bien loin de ce que l’auteur allait aborder !

En réalité, c’est bien de l’effort demandé au spectateur par l’artiste dont il est question dans ce spectacle. Le fait que le public doivent s’inventer l’espace pensé par un scénographe, ou plus généralement la marge d’interprétation qu’on lui laisse sur le sens d’un spectacle : le travail d’imagination est en effet intrinsèque au théâtre, alors même que le cinéma demande un effort moindre. Au théâtre, le spectateur ne peut se contenter d’être passif, et c’est là-dessus que revient Pierre Notte dans ce spectacle.

Je ne m’attendais pas à pareil engouement de ma part. Pierre Notte entre dans la salle avant même le début du spectacle. Détendu, il propose des places pour le IN la semaine suivante ; il ne pourra pas y assister. Il discute avec les spectateurs, échange de manière naturelle et sympathique. C’est un moment très agréable où une complicité se crée, nécessaire à mon avis pour profiter au mieux du moment qui va suivre, car le spectacle de Pierre Notte s’adresse à des adeptes et se veut aussi moment de partage.

Ce sera peut-être mon seul reproche : cet entre-soi créé par les anecdotes, presque les private joke qui ponctuent la démonstration de Pierre Notte. Si l’on ne connaît pas les noms dont il parle, on apprécie moins le contenu incroyablement riche qui nous est proposé. Mais pour qui connaît un peu le milieu, c’est une abondance d’histoires passionnantes et de point de vue mordant sur le milieu du théâtre. De quoi convaincre tout mordu !

A travers, ce spectacle, Pierre Notte se livre aussi un peu. On comprend certaines de ses affinités – Michel Bouquet serait un peu surcoté, quand Jean-Luc Godard ou Gilles Deleuze recueillent toute son admiration – et on découvre le monde du théâtre à travers sa double casquette d’artiste et de spectateur. Lorsqu’il se cite lui-même en se cachant derrière des « je suis présomptueux », on aimerait lui crier que non, qu’il doit continuer, que son avis est aussi intéressant que les citations de tous les artistes qu’il présente depuis le début du spectacle.

De manière générale, c’est un spectacle qui appelle presque à la réaction, un spectacle qui donne envie de participer, de contredire parfois, ou d’ajouter notre pierre à l’édifice des anecdotes et autres citations qu’il bâtit tout du long. Je partage beaucoup de ce qu’il aime au théâtre, comme l’apparition soudaine du vrai sur scène, avec les fous rires ou la sueur des comédiens, ou, pour prendre un exemple plus concret, l’histoire du homard de Rodrigo Garcia. Mais ce que je partage aveuglément, c’est sans doute son explication d’un échec théâtral, que je vous laisse découvrir.

Ce genre d’échec, il en est loin. Tout simplement à l’opposé. Bravo.  ♥ ♥