#OFF18 – Lucienne et les garçons

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Critique de Lucienne et les garçons, Opus 3, vu le 18 juillet 2018 au Théâtre du Girasole
Avec Lara Neumann, Flannan Obé, Emmanuel Touchard, dans une chorégraphie de Jacques Vidal et une scénographie de Pierre Lebon

Quand j’avais une petite dizaine d’années, mes parents nous ont emmenées, ma soeur et moi, voir ce petit cabaret qui s’était installé à l’Essaïon. Même si, à l’époque, je n’avais pas dû comprendre grand chose – je vous expliquerai pourquoi – j’avais adoré. J’ai acheté le CD, je connais toutes les chansons par coeur, bref, je suis assez fan. Quelle ne fut pas ma surprise alors de retrouver Flannan Obé et Lara Neumann récemment dans l’Opéraporno de Pierre Guillois, mais surtout dans le programme du OFF 2018 ! J’attendais avec impatience ma Madeleine de Proust et je suis ravie de voir qu’avec les années, mon amour pour ce spectacle ne s’est pas terni !

Bon, j’ai donc raté l’Opus 2. Mais j’ai quand même l’impression que rien n’a changé. Certes, le spectacle tourne un peu autour du thème « il faut se renouveler », « on est vieux », « on nous attend dans de nouveaux répertoires ». Mais c’est toujours la même énergie, la même complicité, le même plaisir d’être sur scène et de partager ces chansons du répertoire français avec curieux et connaisseurs !

En un mot : ils sont formidables. On les aime quand ils chantent leurs chansons poétriques, on aime deviner le bout du texte qui sera censuré, on les aime lorsqu’ils se chamaillent, on les aime lorsqu’ils dansent à la manière du Music-Hall et jouent avec leur public. Attention : si leurs chansons sont parfois un peu canailles, on est aux antipodes de la vulgarité ! Tout est dit avec finesse, les trois compères manient le second degré avec brio et, en plus d’être des musiciens et chanteurs de talents, ils sont de véritables comédiens. Ce spectacle ne manque de rien : c’est une perfection.

C’est dur pour moi de voir un spectacle le soir, car il vient souvent après 5 autres spectacles et plusieurs jours de Festival dans les jambes : j’ai toujours peur que la fatigue prenne le dessus. Ici, pas d’inquiétude ! Leur énergie est communicative et vous en sortirez revigorés, prêts à chanter et à danser jusqu’au bout de la nuit. Pour les plus anciens, vous aurez plaisir à retrouver de grands classiques, « Ouvre la fenêtre » ou encore « La femme est faite pour l’homme ». Et pour les nouveaux, ne manquez pas de découvrir ce trio épatant qui viendra ensoleiller votre fin de journée.

Un must see. ♥ ♥ ♥

#OFF18 – Tzigane !

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Critique de Tzigane ! chorégraphié par Pétia Iourtchenko, vu le 18 juillet 2018 au Roi René
Avec Maxim Campistron, Alissa Doubrovitskaïa, Simon Renou, Lilia Roos-Dalskaïa, Petia Iourtchenko, Cécile Joseph, Mary Landret, Kevin Souterre, Angélique Verger, dans une mise en scène de Johanna Boyé

Je ne sais pourquoi ce spectacle m’a tapé dans l’oeil. C’est peut-être l’affiche, avec ce beau mouvement qu’elle suggère et ce rouge profond qui captive. C’est peut-être mon envie de découvrir des spectacles de danse dans une période où ma soif de culture se fait toujours plus importante. C’est peut-être mon goût pour la musique manouche qui envoie l’information à mon cerveau que mes oreilles aussi aimeraient profiter de ce Festival. Quoi qu’il en soit, après avoir raté l’unique représentation parisienne au Carré Bellefeuille, je me rattrape en venant découvrir le spectacle au Roi René.

On m’avait prévenue. Dans la matinée, alors que je mentionne au détour d’une conversation que je vais voir Tzigane ! dans l’après-midi, la personne avec qui je discute fait la moue. Reproche au spectacle ces clichés. Je n’ai pas encore vu grand chose de renversant à Avignon, est-ce que ça vaut vraiment la peine que j’aille découvrir encore un spectacle qu’on me déconseille ? Allez, quand même, j’avais dit que j’irais, tentons.

Quelle belle idée ! Peut-être que c’est parce que je partais avec cette vision en tête, et que j’ai finalement eu une bonne surprise. C’est vrai, il y a des clichés. Encore que, moi qui ne connais rien à cette culture, je parle de clichés car c’est l’exacte vision que j’avais de ce monde-là avant le spectacle. Mais je suppose qu’il a évolué depuis la représentation des gens du voyage qu’on découvre dans Tintin. Homme macho, combats de coq pour une belle, l’histoire est finalement assez creuse.

Mais là n’est pas la question. On l’oublie vite, l’histoire, et à mon sens elle n’est que prétexte pour que la danse démarre. Et là, plus rien d’autre n’existe. J’ai eu la chance d’être au premier rang, de pouvoir observer chaque mouvement de pied, chaque robe voltiger, chaque claquement de doigt, de main, de torse. On est bien loin du Gitano de Kendji Girac – oui, c’est ma seule comparaison, désolée.

Ici la danse devient moyen d’expression, devient nécessité, devient vie pure et simple. L’incarnation est si intense que j’ai cru la troupe étrangère et ai été surprise lorsqu’ils nous ont parlé en français à la fin du spectacle. Ils sont beaux à regarder, ces hommes musclés et ces femmes aux chevelures impressionnantes. Ils sont beaux à regarder, lorsqu’ils nous éblouissent par leurs pas incroyablement rythmés, quelque part entre claquette et corrida. Elles sont belles à regarder lorsqu’elles tournoient dans leurs robes de flamenco. Ils sont beaux. C’est beau.

A ne pas manquer. ♥ ♥ ♥

#OFF18 – Là, maintenant, tout de suite, ou l’art d’improviser

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Critique de Là, maintenant, tout de suite, ou l’art d’improviser, de Didier Landucci, vu le 18 juillet 2018 à La Maison IV de chiffre
Avec Didier Landucci dans une mise en scène d’Ali Bougheraba

Dans la série Les comédiens que je suis et que j’ai grand plaisir à retrouver à Avignon, donnez-moi Ali Bougheraba ! Je crois que chaque année, c’est le premier nom que je cherche car je n’ai encore jamais été déçue par une pièce à laquelle il participait. Même si j’aurais préféré le voir sur scène, je fais confiance à un spectacle dont il signe la collaboration artistique. Et puis, Didier Landucci n’est pas un total inconnu, puisqu’il est l’un des membres des Bonimenteurs, et qu’il avait déjà travaillé avec Ali Bougheraba sur Ali au pays des merveilles.

Comme son nom l’indique, Didier Landucci nous propose un spectacle d’improvisation. Mais pas seulement : c’est plutôt un petit cours sur cette pratique qu’il nous donne durant 1h30. Les clés pour réussir, les qualités qu’elle requiert, la méthode en quatre points pour démarrer une improvisation, tout y passe. Même les spectateurs ! Quoi de mieux en effet lorsqu’on donne un cours de vérifier que les élèves ont compris. Mais pas d’inquiétude : non seulement on ne vous obligera à rien, mais le passage sur scène est vraiment placé sous le signe de la bienveillance.

J’ai tout aimé de ce spectacle : l’improvisation, évidemment, qui m’impressionne toujours autant ! Il n’y a pas à dire, Didier Landucci est doué pour ça. Comme attendu, les thèmes donnés par le public sont toujours tirés par les cheveux, mais il s’en sort avec brio. Il arrive non seulement à faire rire son public – c’est bien la moindre des choses – mais toujours en finesse, parfois en partageant avec nous une private joke en référence au début du spectacle, et toujours avec un soupçon d’originalité.

Mais j’ai aussi pris un grand plaisir à découvrir le reste du spectacle. Le désir de transmission est si évident chez Didier Landucci que les conseils qui alternent avec les sketchs d’improvisation sont tout aussi agréables à recevoir. Même si je ne suis pas montée sur scène, on sent depuis notre chaise l’importance de ce moment de partage et à quel point il veille à ce que chacun se sente à l’aise et à sa place, aussi, sur scène. Quant aux discours sur la hiérarchisation des cours à l’école et l’importance des disciplines artistiques, trop souvent méprisée, je partage entièrement son avis. Merci.

Foncez, là, maintenant, tout de suite ! ♥ ♥ ♥

#OFF18 – Lettre à un soldat d’Allah

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Critique de Lettre à un soldat d’Allah, de Karim Akouche, vu le 18 juillet 2018 au Théâtre des Halles
Avec Raouf Raïs, dans une mise en scène de Alain Timár

Impossible, dans ce OFF, de passer à côté de la menace terroriste qui existe aujourd’hui en France. Le jihadisme, la radicalisation, la religion, l’immigration, l’identité, sont autant de sujets placardés dans les rues d’Avignon. Des sujets que j’associe surtout au 11-Gilgamesh ou à la Manufacture, où se produisent beaucoup de spectacles qui interrogent le monde d’aujourd’hui. Mais ils envahissent aussi peu à peu d’autres théâtres, et, convaincue par Vertiges que je découvre aux Halles, je décide de me lancer dans cette Lettre à un soldat d’Allah.

Il ne sert à rien que je m’appesantisse sur ce papier. Je ne suis pas entrée dans ce spectacle. J’ai trouvé le propos trop simple : il ne suffit pas de dire aux femmes d’enlever les burkas et de mettre des jupes pour régler le problème vestimentaire lié à la religion. S’il s’était agi de montrer, encore, je ne dis pas, mais le texte semble même proposer des solutions naïves aux problèmes soulevés.

Je ne comprends pas l’intérêt de monter un tel spectacle dans le OFF. J’entends bien que le geste prend une toute autre ampleur lorsque le texte est joué en Algérie. Mais à Avignon, devant un public évidemment d’accord avec le propos, où est le geste artistique, politique ? De plus, bien que Raouf Raïs se donne corps et âme pour défendre son texte, j’ai trouvé que la scénographie appuyait encore le côté simpliste du propos : couvrir une page du mot liberté a-t-il vraiment une portée symbolique forte ? J’en doute.

Déçue. 

#OFF18 – L’appel de la forêt

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Critique de L’appel de la forêt, d’après le roman de Jack London, vu le 18 juillet 2018 au Présence Pasteur
Avec Jimmy Daumas, dans une mise en scène de Romuald Borys 

Malgré mon organisation draconienne, je laisse – un peu – de place aux découvertes dans ma préparation pour le OFF. Là, c’est un jeune homme venu me pitcher son spectacle pendant que je faisais la queue pour Suite Française, c’est-à-dire pendant la finale de foot – ce que je trouve très courageux – qui m’a convaincue de venir voir son spectacle. Parce qu’il avait des yeux très expressifs, parce que l’affiche mentionnait le Road Movie Cabaret que j’ai vu tourner plusieurs années à Avignon, parce que j’avais adoré L’appel de la forêt lorsque je l’avais lu, j’ai décidé de découvrir ce seul en scène.

Le chien Buck vit une vie paisible sur les domaines du juge Miller. Mais il est volé par le jardinier qui le vend à un trafiquant de chiens de traîneaux. Commence alors le début d’une longue série de vente à divers maîtres, tous plus brutaux les uns que les autres, à l’époque de la ruée vers l’or et des promesses qu’elle amenait avec elle. Buck apprend à oublier la politesse, la civilité, et retrouve en lui des instincts chasseurs, des instincts de mâle dominant. Il apprend à se battre, à voler sa nourriture, à tuer ses ennemis. Il apprend la vie à la sauvage.

Je suis complètement rentrée dans l’histoire. Comme au collège, j’ai beaucoup apprécié suivre l’histoire de Buck et son lent retour à ses instincts primitifs. J’ai retrouvé chez le comédien (Jimmy Daumas) ce regard qui m’avait beaucoup marquée lors de la présentation de son spectacle, et qu’il a attribué dans la pièce au personnage de Buck. Un regard doux et sincère, bienveillant, le regard de quelqu’un qui laisse sa chance mais qui ne se fait pas avoir. Un regard profondément humain, ou celui d’une brave bête.

Je dis qu’il a attribué ce regard à Buck car Jimmy Daumas incarne successivement tous les personnages qui participent à l’histoire. Les postures, la voix, la diction, et le regard, donc, changent du tout au tout pour chaque apparition et permettent de se retrouver aisément dans la narration. Les parties chantées, agréables à l’oreille, n’apportent à mon avis rien au spectacle car elles cassent un peu le rythme et la qualité d’un texte qu’on aurait tout autant plaisir à écouter sans interruption.

Un spectacle qui saura toucher petits et grands. ♥ ♥ ♥

#OFF18 – Les Mandibules

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Critique des Mandibules, de Louis Calaferte, vu le 18 juillet 2018 au Grenier à Sel
Avec Toni D’Antonio, Sophie Delogne, Patrick Pelloquet, Hélène Raimbault, Didier Royant, Robin Van Dyck, Cécile Van Snick, dans une mise en scène de Patrick Pelloquet

J’ai découvert Patrick Pelloquet il y a 2 ans, lors du Festival d’Avignon 2016 : il montait alors un Labiche que je ne connaissais pas, L’affaire de la rue de Lourcine, avec une patte noire et un sens du rythme très particuliers qui m’avaient alors beaucoup plu. J’ai eu plaisir à le retrouver par la suite au Théâtre 14, déjà pour un Louis Calaferte, et je guette depuis son nom sur le programme du OFF. Le rendez-vous fut donc pris dès que je l’y ai repéré !

On est quelque part dans une futur proche. On suit deux familles, les Walter et les Wilfried, et leurs enfants, Baby et Babett. Enfin, on suit surtout leurs habitudes alimentaires… voraces. Chaque soir, les enfants reprennent plusieurs fois de chaque plat et dessert disposé sur la table. Lorsque les Walter invitent les Wilfried à dîner, c’est pas moins de 8 plats qui sont préparés pour l’occasion. Manger bien, c’est synonyme de confort. Alors ils s’empiffrent de manière démesurée… jusqu’à causer une extinction de viande.

Avant toute chose, je dois dire que Calaferte traite là d’un sujet qui m’intéresse beaucoup. C’est un vrai sujet. Si la consommation des familles présentées dans le spectacle est évidemment caricaturale, elle est cependant fortement inspirée de notre surconsommation actuelle. Nous mangeons trop de viande par rapport à nos besoins, et, de manière générale, nous avons tendance à nous gaver à chaque repas, sans limite, comme des « bons vivants ». Mais des bons vivants ne respecteraient-ils pas mieux le monde qui les entoure ?

Pour mon deuxième Calaferte, je dois dire que j’ai toujours un peu de mal avec son écriture. Il y a quelque chose proche de l’absurde, beaucoup de répétitions, un peu de caricature. Sa plume n’est pas de celles que je préfère. Mais il faut bien reconnaître qu’il ne pourrait être mieux mis en scène que par Patrick Pelloquet, qui sert au mieux le texte et en fait ressortir toute la cruauté, le vice, et la part d’humour noir.

Le spectacle est rythmé au cordeau, les comédiens sont excellents, le jeu de miroir entre les deux familles est très réussi. Cela demande une minutie incroyable de parvenir à faire entendre si bien le texte à partir d’une scénographie aussi codée et stricte, parvenant ainsi à mettre en valeur le rôle de la nourriture dans les liens sociaux. Le spectacle n’est que nourriture et rien qu’en entendre parler durant toute la pièce nous rend l’estomac lourd et l’impression de satiété bien présente. Digestion du spectacle… difficile.

A consommer sans modération. ♥ ♥ ♥

#OFF18 – Sur la route

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Critique de Sur la route, d’Anne Voutey, vu le 17 juillet 2018 au Théâtre du Petit Chien
Avec Mata Gabin, Aya Cissoko, Nadège Beausson-Diagne, Manda Touré, Rachel Khan, dans une mise en scène de Anne Voutey et Karima Gherdaoui

C’est d’abord le nom d’Aïssa Maiga qui a attiré mon regard sur le spectacle. Son actualité littéraire avec Noire n’est pas mon métier m’a beaucoup intéressée ces derniers temps et j’étais curieuse de la découvrir sur scène. Quelle ne fut pas ma surprise, au moment où je préparais cet article, de lire dans le programme du OFF une distribution différente de celle annoncée sur le site internet. Quelle histoire est à l’origine de ce changement de distribution, je n’en sais rien, et si je suis déçue, je n’annule pas la réservation pour autant : le sujet m’intéresse, et je reste heureuse de retrouver Mata Gabin, découverte dans la mise en scène de Dans la solitude des champs de coton de Berling cette année…

Tout part d’un fait divers : en 2015, aux États-Unis, une jeune femme noire est tuée par un policier alors qu’elle se rendait à son travail. C’est parce qu’elle a repéré sa voiture derrière elle qu’elle a changé de file, oubliant d’utiliser son clignotant récemment réparé. Cette erreur lui coûtera la vie : d’abord interrogée par le policier, elle ne baissera ni la tête ni la voix et excitera ainsi les réflexes racistes de cet homme qui ne demandait qu’une incartade supplémentaire pour se déchaîner.

Mais cet événement n’est qu’un prétexte, et ne constitue en réalité que les dernières minutes du spectacle. La pièce a préféré montrer la vie de cette femme, mettre en exergue sa féminité, ses projets, ses désirs. C’est un beau pari, mais le texte n’aurait pas souffert à mon avis d’un peu plus de matière pour le nourrir : c’est encore un peu cliché de ne montrer que la femme amoureuse et la femme travailleuse.

Sur les cinq comédiennes présentes dans la distribution, seules trois sont sur scène. Ce soir-là, Mata Gabin, Manda Touré et Rachel Khan incarnaient les différentes facettes de ce personnage. Et elles étaient superbes. C’est grâce à elles que, malgré un texte parfois un peu faible, on prend plaisir à suivre la journée de cette femme. Chaque détail, aussi infime soit-il, est magnifié par leur présence. Ainsi le choix de la robe pour la première journée de travail fait l’objet d’une réflexion intense et, une fois déterminée, on prend autant de plaisir qu’elles à les admirer, un véritable sourire de bonheur étalé sur leur visage.

On sent qu’elles partagent jusqu’au bout des ongles l’intensité de la dernière journée de ce personnage. J’ai eu du mal à détacher mon regard de Mata Gabin, qui occupe toute la scène de sa présence irradiante, et dont la diction me fascine : elle a une manière de slamer son texte très agréable à l’oreille. S’ajoute à cela sa grande beauté – mais les trois comédiennes possédaient cet atout – qui permet d’élever le personnage du commun des mortels vers personnage de théâtre, ici, maintenant.

Le commun du quotidien est comme transcendé par des comédiennes portées par la nécessité de dire.  ♥

#OFF18 – Le jour où j’ai appris que j’étais juif

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Critique du Jour où j’ai appris que j’étais juif, de Jean-François Derec, vu le 17 juillet 2018 au Théâtre du Chêne Noir
Avec Jean-François Derec, dans une mise en scène de Georges Lavaudant

Parfois le programme du OFF déroute. C’est le cas par exemple lorsqu’au détour d’une page on tombe sur le nom de Georges Lavaudant. Je m’interroge : ai-je bien lu ? Oui. C’est sans doute un synonyme. Je vérifie : non, c’est bien le Georges Lavaudant directeur de l’Odéon pendant plus de 10 ans. Même si ni le titre ni l’affiche ne m’emballent réellement, la curiosité est trop grande de voir ce que fait un grand metteur en scène dans un Festival comme le OFF – encore qu’au Chêne Noir, il ne s’impose pas les mêmes contraintes que dans des théâtres plus précaires techniquement.

Bon, pour la mise en scène grandiose, on repassera. Jean-François Derec, auteur et interprète, se plante sur le milieu de la scène pour ne plus la quitter – ou plutôt si, de temps à autres, il va boire dans l’un des 6 verres disposés derrière lui. Est-ce un symbole qui m’aura échappé ? Je ne sais. Mais j’avoue me sentir un peu dupée par le nom de Lavaudant. D’autant qu’en plus de la mise en scène, il a probablement travaillé la direction d’acteur, qui est ici plutôt défaillante.

Bras ballant, voix mal posée, je m’étonne presque en apprenant que Jean-Françoise Derec ne foule pas la scène pour la première fois. Alors oui, il y a quelque chose de touchant à voir ce monsieur se remémorer ses souvenirs, il y a de la tendresse dans ces yeux et de l’émotion dans sa voix. Mais il lui manque quand même une attitude spécifique au seul en scène, une manière de dire et de capter l’attention, qui m’aurait peut-être permis de m’accrocher davantage à son histoire.

Car même son histoire a du potentiel. Tout part de cette anecdote d’enfance où, refusant de montrer son zizi à une camarade de classe, elle l’accuse d’être juif. Juif, il l’est par sa mère, il en prend conscience à ce moment-là, et commence alors son apprentissage des us et coutumes de la religion. S’il nous fait parfois rire par sa naïveté et que l’exercice reste intéressant pour les novices comme moi, le texte demanderait à être resserré. Il y a un vrai sujet, reste à trouver la meilleure manière d’en parler.

Un spectacle qui aurait besoin d’encore un peu de temps pour se roder. ♥ 

#OFF18 – L’année de Richard

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Critique de L’année de Richard, d’Angélica Liddell, vu le 17 juillet 2018 à l’Artéphile
Avec Azeddine Benamara, Lauriane Durix et Alexis Sébileau, dans une mise en scène de Anne-Frédérique Bourget

L’un des principes du OFF, c’est quand même d’écouter les conseils de son voisin. Et lorsque vous faites une confiance aveugle à votre voisin, c’est encore mieux : j’ai échangé avec Le Théâtre Côté Coeur peu avant le Festival, lors de la dernière émission de Radio Mortimer de l’année et la conversation a rapidement dévié vers les compagnies que nous suivions et que nous attendions pour le OFF18. Connaissant déjà la Compagnie Maskantête, elle m’a donc parlé de L’année de Richard qui se joue à l’Artéphile, et qui signe donc ma deuxième rencontre avec un texte d’Angélica Liddell.

« Je veux un parti ». Quelque part entre un enfant capricieux et un dictateur, Richard prononce cette phrase sans honte. Il ne masque pas son désir de pouvoir. Qu’importe les moyens, il obtiendra ce qu’il est venu chercher. Il sait manier les mots, manier les idées, manier les foules pour arriver à ses fins. Il nous montre une campagne où tous les moyens sont mis au service de son ultime désir. Et tant pis pour le programme.

Étonnant texte. Écrit au début des années 2000, il pourrait passer pour visionnaire tant il fait écho à des événements récents. J’ai été étonnée de découvrir Angélica Liddell dans pareil registre, moi qui ne la connaissais que par ses performances. Assurément son texte accuse autant qu’il dénonce. Il met le spectateur dans une situation délicate en lui tendant un miroir, déformé car caricatural, certes, mais tout de même révélateur.

Azeddine Benamara s’est presque trompé de spectacle. Il est Richard III plus que le Richard moderne que dénonce le texte. S’il crie beaucoup pour captiver, on pourrait lui conseiller de baisser le son, de ralentir la cadence : il n’a pas besoin de ça. Sur scène, il séduit, il envoûte, il captive. Une sorte d’aura. Ça lui va bien. A ses côtés, Lauriane Durix est assurément l’atout-charme du spectacle. Peut-être finalement le détail le plus manipulateur. On s’en veut presque de ne pouvoir détacher notre regard de son corps, mais ses gestes, ses danses, ses oeillades d’un bleu clair, malicieux, et déterminé ont quelque chose d’hypnotisant.

Angelica Liddell se donne des airs de Shakespeare. Le mélange est intéressant.  ♥

#OFF18 – Alévêque Revue de presse

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Critique de Christophe Alévêque, Revue de presse, vu le 17 juillet 2018 au Théâtre du Chien qui fume
De et avec Christophe Alévêque

Chaque année (ou presque), lors de la présentation de saison du Rond-Point, Christophe Alévêque monte sur scène pour présenter son prochain spectacle. Chaque année, je ris jaune, je ris noir, je ris rouge et je ris bleu devant son petit pitch de présentation. Chaque année, je me dis que cette fois-ci, il faut vraiment que je réserve. Et chaque année, prise par le temps, je remets à plus tard. Plus tard, c’est donc aujourd’hui, puisque le Théâtre du Chien qui fume me permet de rattraper tout le temps perdu.

C’est un véritable exercice auquel se prête Christophe Alévêque : une revue de presse. Chaque jour, peut-être plutôt chaque semaine, son spectacle traite de l’actualité. Mais de l’actualité vraiment actuelle, ce qui fait que le spectacle change, il évolue, il n’est d’ailleurs probablement que partiellement écrit. Ce jour-là, évidemment, la coupe du monde a eu la part belle. Mais pas que : le fait divers concernant la joggeuse, le harcèlement sexuel, et Macron, toujours Macron – le président revient tellement souvent sur le tapis qu’on sent que le sujet, bien qu’il l’énerve, lui tient à coeur.

Évidemment, sa revue de presse est à charge. A charge… contre tout le monde. Très politique, son spectacle tacle les partis de tous les côtés. Il fustige ceux qui ont voté Macron dès le 1er tour, mais rit également des socialistes dont il a presque oublié l’existence de s’inquiète sur la montée en puissance de Laurent Wauquiez. Dans la salle, quelle que soient les affinités, il fait consensus. Il faut dire que dans son registre, il est bon. J’ai ri à tout, même lorsqu’il attaquait mes valeurs.

Bien sûr, il faut aimer le personnage. Il joue au bourru, rappelle le personnage de Radio-Bistrot de Anne Roumanoff avec sa diction approximative. Il m’évoque aussi Arditi dans sa manière d’exagérer, d’accentuer, de répéter certaines des critiques qu’il assène. Un peu malade le jour où je l’ai vu, j’avoue qu’au bout de 1h20 de spectacle je commençais à fatiguer. Il faut dire qu’il va à 100 à l’heure et ne diminue jamais le rythme – ni le niveau sonore.

Le public, à mon avis conquis d’avance, le pousse par ses rires à aller toujours plus loin dans son rôle de commentateur polémique. Et il va loin, mais sans jamais tomber dans la vulgarité. Malgré ses excès, on sent qu’il est à l’écoute des moindres réactions des spectateurs. Et qu’à travers ses cabrioles oratoires, il a un vrai message à faire passer, qu’il est content de pouvoir partager.

Et nous, contents de l’écouter. ♥ ♥ ♥