Pinocchissimo

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Critique de Pinocchio, de Joël Pommerat, vu le 15 septembre 2017 à la MC93
Avec Myriam Assouline, Sylvain Caillat, Pierre-Yves Chapalain, Daniel Dubois, Maya Vignando, dans une mise en scène de Joël Pommerat

Mon deuxième Pommerat. Fascinée par Cendrillon que j’ai vu en mai dernier à la Porte Saint-Martin, j’ai décrété que je devais voir tous les Pommerat que j’avais ratés (et qui seraient joués en région parisienne, au moins pour l’instant). Avant de découvrir Ça ira (1) Fin de Louis en février prochain, je suis restée encore un peu dans l’univers des contes si cher à l’artiste, et ce pour mon plus grand bonheur. Devant ce Pinocchio, le dédoublement est rapide : l’âme d’enfant se mêle à un l’intellect de l’adulte et si le recul des années permet une perception plus en profondeur de la proposition de Pommerat, la fascination créée par le visuel qu’il propose nous fait vite retomber en enfance.

Ce n’est pas le conte que je connaissais le mieux, mais j’avais en tête les étapes principales : la construction de Pinocchio à partir d’un vieux tronc d’arbre, le désir de l’enfant de devenir un vrai petit garçon, la promesse de la fée d’exaucer son voeu s’il se conduit bien, le nez qui grandit à chaque mensonge, le départ pour cet endroit merveilleux où tous les enfants s’amusent pour finalement devenir des ânes, les retrouvailles avec son père dans le ventre d’une baleine… C’est fou car écrits ainsi à la suite, ces événements semblent presque décorrélés, et pourtant ils n’ont jamais fait autant sens que dans la mise en scène proposée par Joël Pommerat. Il a quelque chose de très moderne, ce Pinocchio qui rêve d’une maison avec piscine et qui ne pense qu’à l’argent. Arriver à voir plus loin que la satisfaction de possession primaire, c’est peut-être ça après tout, devenir un vrai petit garçon…

Joël Pommerat est un maître des lumières – et croyez-moi je sais de quoi je parle ! Si on part autant avec lui dans son histoire, c’est non seulement grâce au talent de ses acteurs mais également grâce aux ambiances incroyables qu’il parvient à créer. Visuellement, son spectacle est une perfection, et complète totalement la partie jouée, à la manière d’un ultime acteur : que ce soit pour créer une ambiance festive ou nous replacer dans l’estomac d’une baleine, l’illusion est toujours plus intense ; même lorsqu’il ne s’agit que d’isoler un acteur du reste du plateau, ses lumières ont quelque chose de magique.

Comme il ne fait pas les choses à moitié, il va sans dire qu’il a réuni une troupe d’acteurs brillants. Myriam Assouline campe un Pinocchio sensible dont l’évolution est visible sans être artificielle. Elle mène la danse avec finesse tout en restant poignante et déterminée. Pierre-Yves Chapalain est un narrateur mystérieux et parfois inquiétant, qui nous emmène dans une autre dimension dès qu’il ouvre la bouche. Sa voix, porteuse et presque mystique, restera pour moi le guide de ce spectacle. Daniel Dubois est un père touchant, dont on souhaiterait une présence plus importante dans le spectacle tant il est émouvant et juste dans sa tendresse paternelle qui irradie le plateau. Maya Vignando enfin, ajoute encore – oui, c’est possible – de la grâce à ce spectacle déjà absolument charmant : captivante dans sa robe surdimensionnée, elle aussi semble appartenir au monde des rêves qu’on croit toucher du doigt tout au long du spectacle…

Un moment envoûtant, quelque part au pays des rêves. ♥ ♥ ♥

 

Il était une fois, Pommerat

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Critique de Cendrillon, de Joël Pommerat, vu le 1er juin 2017 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Alfredo Cañavate, Noémie Carcaud, Caroline Donnelly, Catherine Mestoussis, Nicolas Nore, Deborah Rouach, Marcella Carrara, Julien Desmet, dans une mise en scène de Joël Pommerat

Mon premier Pommerat. C’est toujours un moment spécial lorsqu’on découvre un auteur ou un metteur en scène dont on a entendu parler depuis longtemps. Je ne suis pas particulièrement adepte des spectacles pour enfant mais les critiques de ses adaptations de conte étaient telles que je me suis finalement décidée à prendre des places. Pour tout dire, j’étais quand même curieuse et impatiente face à cet artiste qui a su se faire une place totalement méritée dans le théâtre contemporain.

Cendrillon – j’allais dire : ce n’est pas mon Disney préféré. Je ne crois pas garder un quelconque souvenir du conte de Perrault – alors que par exemple Le Petit Chaperon Rouge ou Barbe Bleue resteront longtemps dans ma mémoire. Ici, l’adaptation reprend bien sûr la trame principale, celle d’une jeune fille qui perd sa mère durant son enfance et dont le père se remarie à une horrible femme qui a déjà deux filles, et qui, toutes ensembles, contribueront au malheur de Cendrillon. Heureusement, la chance finira par tourner puisque la maisonnée se retrouvera invitée à une fête organisée au château, lors duquel Cendrillon se fera repérer…

Mais ici, on est bien loin du cliché que Disney nous sert habituellement. Comme je l’attendais, Pommerat va plus loin, mettant plus en valeur l’orphelinité de Cendrillon et son combat à travers sa vie que la gloire simple (et finalement totalement injustifiée) du bien sur le mal. L’écriture de Pommerat est tout à fait particulière : parfois très cruelle, elle prend aux tripes et aborde frontalement les différents thèmes du conte. Sa mise en scène enrobe ses écrits de manière tout aussi étonnante : à travers des décors projetés sur les murs à grand renfort d’illusions d’optiques, et d’une musique jazzy, dans une ambiance toujours très sombre, Pommerat nous entraîne dans le flou artistique brumeux mais jamais confus de notre conscience de la vie, du rêve et de la réalité, où les contours ne sont jamais parfaitement définis. La touche Pommerat, c’est cette espèce d’âme hybride, indéfinissable, cette touche de poésie mêlée de réalisme qui fait de ce spectacle un ovni théâtral d’une perfection absolue.

Ici, pas de mièvrerie : Pommerat reprend le conte de manière plus rationnelle. Non, les jeunes filles ne pensent pas uniquement au prince charmant. En réalité, à l’âge où Cendrillon perd sa mère, on peut très bien supposer que c’est un événement traumatisant qui lui occupera l’esprit bien plus que la recherche de l’homme idéal, accentué par le fait qu’elle pense que sa mère lui a demandé de penser à elle le plus régulièrement possible pour l’éviter de « mourir vraiment ». Mourir vraiment. C’est empli de la naïveté et de l’imaginaire d’un enfant que de penser qu’on peut mourir « pas vraiment ». Et pourtant, c’est tellement vrai. Seules les grandes personnes penseront de manière rationnelle que les morts sont partis puisque leur cœur ne bat plus. L’idée qu’un proche puisse être encore là par la simple pensée est non seulement poétique, mais magique et pourtant concrète, puisqu’on fait réellement vivre nos morts en nous rappelant ce qu’ils ont été. C’est probablement tous ces moments un peu philosophique, oniriques et pourtant profonds qui font de ce spectacle un étonnement continu, et qui permettent au conte de nous donner à réfléchir profondément sur des questions toujours présentes mais jamais autant mises en valeur dans les histoires pour enfants.

Pour ce spectacle, les comédiens sont tout aussi inattendus – j’entends par-là que ce ne sont pas forcément des physiques que l’on voit couramment sur scène. Certains personnages sont joués par le même comédien – et je suis tellement entrée dans cet imaginaire que je n’y ai vu que du feu. A titre d’exemple, c’est Noémie Carcaud qui interprète l’une des fille de la marâtre et la fée, et ce n’est que lors des saluts que j’ai arrêté de chercher « l’autre comédienne ». La transformation est totale, et sa fille pimbêche se transforme en fée beaucoup trop cool qui se refuse à utiliser les moyens actuels à sa disposition mais préfère vivre dans un passé, certes plus poétique, mais également moins pratique. J’ai adoré ce personnage et notamment le duo qu’il forme avec Cendrillon, cette jeune fille aux accents belges lui donnant un côté un peu bourru et tellement attachant, rompant totalement avec un présent qu’elle fuit à tout prix. Mais il y a également la mère, dont les cris incessants soulignent un malheur évident dans ce corps qu’elle refuse de voir vieillir – Catherine Mestoussis transmet cette crise de la cinquantaine avec force énervements, si bien qu’on se retrouve à se demander qui d’elle ou de Cendrillon est la plus mûre. Il y a également un beau moment d’émotion qu’on doit à Caroline Donnelly, qui porte alors sa casquette de Prince, et qui entonne une chanson pour son père, le roi. La chanson est en anglais – la belle idée de l’avoir sous-titrée ! – l’air est envoûtant, les paroles, touchantes.

Une perfection en son genre. ♥ ♥ 

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