Un idiot un peu limité

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Critique de L’Idiot, de Fiodor Dostoïevski, vu le 30 mai 2018 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Thomas Le Douarec / Gilles Nicoleau, Bruno Paviot, Daniel-Jean Colloredo, Fabrice Scott, Marie Lenoir, Marie Oppert, Solenn Mariani, et Caroline Devismes, dans une mise en scène de Thomas Le Douarec

Je crois que c’est parce que j’ai vu l’annonce de L’Idiot monté au 14 avec Arnaud Denis que je me suis emparée du roman de Dostoïevski l’année dernière, pendant mon stage scientifique. J’avais alors beaucoup de temps libre et je me suis dit que c’était sans doute le meilleur moment pour attaquer ce pavé… qui ne m’a plus quittée. J’étais intriguée par l’adaptation que pourrait en faire Thomas le Douarec, comme par l’incarnation que proposerait Arnaud Denis, qui est un acteur que je suis depuis plus de 10 ans maintenant. Le bilan est finalement mitigé.

L’idiot désigne le Prince Mychkine, jeune homme considéré comme tel en raison de sa maladie – il est épileptique. Au début du roman, il rentre en Russie après un long séjour dans un sanatorium de Suisse ; il est alors presque tout à fait guéri. S’il reste d’une naïveté à toute épreuve, le Prince est aussi un personnage attachant, profondément gentil, qui sait trouver le bien chez chacune de ses fréquentations. Dès son arrivée en Russie, il rencontrera Nastassia Filippovna dont il tombera amoureux – mais il n’est pas le seul. L’idiot suit Le Prince dans son entrée progressive dans la société russe, ses analyses psychologiques pertinentes de ceux qui l’entourent, ses amitiés naissantes et ses fréquents pardons.

C’est toujours étrange – et risqué – lorsqu’un personnage né dans notre imaginaire prend forme humaine sur scène. Mais on peut faire confiance à Arnaud Denis pour s’effacer derrière son personnage et, véritable caméléon, se rapprocher au plus près des traits dessinés par l’auteur et, fatalement, tracés dans notre esprit. Dès que j’ai découvert l’affiche, la transformation de son regard m’a frappée : il n’était plus le comédien assuré qu’on connaissait mais déjà ce Prince Mychkine au regard à la fois doux et inquiétant, ce personnage mystérieux en décalage avec la société russe qu’il se prendra de plein fouet. Sur scène, la promesse est tenue : le personnage est incarné avec puissance et intériorisation. Et oui, chez Arnaud Denis, les deux ne sont pas incompatibles.

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© Laurencine Lot

Cependant, Arnaud Denis aurait pu briller encore davantage s’il n’avait été brimé par ses partenaires de jeu. Du côté des hommes, le travail est très correct. Mais c’est du côté des femmes que cela pêche, ce qui est bien dommage puisque les deux intrigues amoureuses que mène Le Prince sont intrigantes et passionnantes. On imputera sa jeunesse à Marie Oppert pour expliquer son Aglaé particulièrement agaçante par des cris répétés – malheureusement cela n’a jamais été synonyme d’intensité au théâtre. C’est plus difficile d’excuser Caroline Devismes, déjà rencontrée dans les créations de Thomas Le Douarec, et qui campe une Nastassia démesurément vide, se contentant de réciter platement le texte de cette femme qui devrait soulever les foules. C’est un comble d’incarner un personnage si clivant avec pareille apathie. Quelle déception !

Et ma contrariété ne s’arrête pas là. J’ai eu du mal avec l’adaptation proposée par Thomas Le Douarec. Il faut dire qu’adapter Dostoïevski en 2h20 a quelque chose d’impossible. Si le livre I a été à peu près respecté, le second livre subit ellipse sur ellipse tant et si bien qu’on sent dans la deuxième partie du spectacle le rythme s’accélérer, jusqu’à passer parfois à côté de l’histoire : pourquoi ce revirement soudain de Mychkine vers Aglaé ? Le Prince est-il sincère, ou cette déclaration d’amour n’est-elle qu’une déclaration d’amitié maladroite ? Difficile à dire. Et enfin que dire de cette fin ? Étrange, maladroite, incompréhensible, et surtout bien loin de la fin dramatique du roman, voilà une fin qui conclut le spectacle d’une bien mauvaise manière. Osera-t-on ? Une fin idiote.

Pas franchement convaincue par cet Idiot. Mais comme Dostoïevski semble avoir la cote en ce moment, je tenterai à nouveau ma chance pour Les Démons à l’Odéon la saison prochaine, ainsi que Le Double, qui sera présenté au Théâtre 14. 

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© Laurencine Lot

Laurent Pelly, l’oiseau rare

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Critique de L’Oiseau Vert, de Carlo Gozzi, vu le 26 mai 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Pierre Aussedat, Georges Bigot, Sabine Zovighian, Emmanuel Daumas, Nanou Garcia, Eddy Letexier, Régis Lux, Olivier Augrond, Marilú Marini, Jeanne Piponnier, Antoine Raffalli, Fabienne Rocaboy, dans une mise en scène de Laurent Pelly

Quelles belles retrouvailles ! Avec Carlo Gozzi d’abord, l’auteur qui signa ma première rencontre avec le théâtre, il y a 18 ans de cela. Je n’en conserve qu’un vague souvenir de costumes et de décors féériques, mais la légende dit que, du haut de mes quatre ans, j’avais été d’une sagesse absolue, happée par le conte qui m’était proposé. C’était le début d’une grande histoire d’amour ! L’Oiseau vert signe aussi mes retrouvailles avec Laurent Pelly dont j’enrage d’avoir raté certains spectacles ces dernières années, tant L’Opéra de quat’sous monté il y a 7 ans à la Comédie-Française me laisse un grand souvenir. Mais au milieu de ces souvenir, L’Oiseau Vert s’impose aussi et surtout comme l’un des plus beaux spectacles de cette saison.

Difficile de résumer cette pièce pléthorique. Oublions d’abord toute notion de réalisme : ici les pommes chantent, l’eau danse, et les statues parlent – et sont bonnes conseillères ! Elles viendront murmurer à l’oreille des deux jumeaux dont on suit l’histoire, Renzo et Barbarina. Abandonnés par leur père, le roi Tartaglia, à leur naissance, ils seront recueillis par Truffaldino et Smeraldine dont ils se séparent au début du spectacle, enorgueillis par une passion pour la philosophie qu’ils appliquent un peu trop à la lettre : pour eux, toute action découlerait de l’amour propre – et ils refusent de se faire berner par l’apparent altruisme de leurs parents… Mais toute morale sera bien vite oubliée quand les deux jeunes gens se retrouveront riches grâce à un tour de l’Oiseau Vert, qui semble vouloir les tester autant qu’il les éduque. Conte philosophique, fable enchanteresse, et surtout beau moment de théâtre, L’Oiseau Vert saura convaincre petits et grands.

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Ce spectacle est un enchantement d’un bout à l’autre. Laurent Pelly a réussi à créer une nouvelle dimension dans laquelle il nous entraîne deux heures durant : on fait un saut dans ce pays où l’on parle aux oiseaux, où la magie existe et où l’on a enfermé une reine sous un évier… La pièce est complexe, elle a quelque chose de bizarre, elle part dans tous les sens : à mon avis, elle doit être très difficile à monter. D’ailleurs la scène d’exposition a tendance à effrayer en mettant en place trop rapidement les liens de filiation et les histoires en jeu dans le spectacle. Mais passé ce moment d’inquiétude, on se raccroche très vite aux branches d’une grande clarté animées par la main de maître de monsieur Laurent Pelly.

D’abord, chapeau bas à ce grand artiste qui à lui seul signe également la scénographie, les décors, et les costumes. On pourrait craindre un melon démesuré, mais ici, c’est surtout son talent qui l’est : tout est pensé au millimètre, et le rendu est magnifique. Le décor, finalement assez sobre mais à la forme bien particulière, révèle ses différentes fonctions au fil du spectacle. La scénographie rappelle les spectacles de Mnouchkine, où à une base simple viennent s’ajouter différents éléments de décor au fil du spectacle : là encore, Laurent Pelly fait preuve d’une belle inventivité, et les différents tableaux s’enchaînent pour le plus grand bonheur de nos yeux.

Outre un metteur en scène d’exception, un scénographe de génie, un décorateur prodige et un costumier de goût, Laurent Pelly ajoute à son arc une direction d’acteur au poil. Il faut dire qu’il a su s’entourer des plus grands : voir Marilú Marini sur scène est un réel privilège et je l’ai compris dès son entrée en scène. Elle compose une Tartagliona aux airs de Sorcière de Blanche-Neige simplement hilarante, chacune de ses entrées en scène soulevant la salle de rire. Bien que très marqué dans sa gestuelle et dans ses mimiques, elle a su trouver le juste équilibre pour laisser toujours son personnage à sa place et on ne pourra lui reprocher à aucun moment de cabotiner. Une excellence de jeu que suivront tous les comédiens, empruntant à la Comedia Dell’Arte sans jamais tomber dans les exagérations liées au style. Quelque part, ils réinventent le genre. Chapeau bas.

Simplement l’un des plus beaux spectacles du moment. Voire de la saison. Voire de ma vie. ♥ ♥ ♥

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Mendjisky fait son Malin

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Critique du Maître et Marguerite, d’après Mikhaïl Boulgakov, vu le 18 mai 2018 au Théâtre de la Tempête
Avec Marc Arnaud, en alternance avec Adrien Melin, Romain Cottard, Pierre Hiessler, Igor Mendjisky, Pauline Murris, Alexandre Soulié, Esther Van den Driessche, en alternance avec Marion Déjardin, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène de Igor Mendjisky

Je suis le travail d’Igor Mendjisky depuis longtemps : découvert par hasard au Théâtre Mouffetard quand celui-ci n’était pas encore consacré aux marionnettes, j’avais été très intéressée par son adaptation moderne de la pièce de Shakespeare, avec de belles trouvailles scéniques de sorte que des images me restent encore aujourd’hui. Par la suite, c’est pour ses formidables Masques et Nez que je l’ai essentiellement suivi, moments d’improvisations uniques et drôles, mais j’étais ravie de le retrouver à nouveau avec un grand roman classique dans les mains.

N’ayant pas lu l’oeuvre de Boulgakov, je découvrais l’histoire : étalée sur trois temps différents, elle est une sorte de parcours initiatique d’Ivan, le personnage principal, un auteur qui au début de l’histoire rencontre le diable et lui déclare qu’il ne croit pas en lui. Celui-ci prédit alors la mort de son ami Berlioz, et tandis que les deux amis continuent de le nier, la réalité les rattrape et la prophétie se réalise. Ivan, témoin de cette scène, tente alors de faire éclater la vérité au grand jour mais ne réussit qu’à se faire enfermer dans un asile de fous où il passera la suite de l’histoire. C’est dans cet asile qu’il rencontrera le Maître, ce qui donnera lieu à un deuxième temps – le temps de son histoire passée, la découverte de Marguerite, et, par la suite, les épreuves qui attendront sa bien-aimée. Enfin, le troisième temps semble totalement décorrélé du reste, et se situe à Jérusalem sous le gouvernement du procurateur Ponce-Pilate – c’est sans doute la partie qui m’a laissée le plus perplexe.

Décidément cette saison, je n’ai pas beaucoup de chance avec le diable : après le désastreux Faust de la Comédie-Française, ma deuxième rencontre de l’année avec le démon, si elle s’avère bien moins ennuyeuse, me laisse tout de même encore désappointée. Car si je ne me suis pas ennuyée le moins du monde durant ce spectacle, j’en ressors l’esprit – sinon vide – du moins pas franchement plus rempli qu’à l’arrivée. Je sens que je suis passée à côté de quelques sentences de ce texte, et je sens aussi que le choix d’adaptation et de mise en scène d’Igor Mendjisky n’y est pas pour rien.

Je suis donc un peu partagée. Il faut savoir que j’y allais le coeur léger : retrouver cet endroit utopique qu’est La Cartoucherie sous un soleil de début d’été est un véritable plaisir. Or l’état d’esprit dans lequel on découvre un spectacle est primordial : selon mon humeur, je sais que je peux être plus ou moins exigeante pour entrer dans un spectacle. Ici, clairement, je me suis laissée porter par ce qu’on me proposait, j’ai sauté d’un temps à l’autre avec aisance, j’ai participé aux jeux proposés par les personnages, j’ai apprécié les différents éléments de scénographie. En fait, durant tout le spectacle, je me demandais gaiment où tout cela nous menait, mais arrivée à la fin, je n’ai pas vraiment eu de réponse à ma question.

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La proposition d’Igor Mendjisky est foisonnante : utilisation de la vidéo en direct, voix amplifiées au micro, projections, participation du public, images fortes créées sur la scène, tout est là pour ravir les yeux et les oreilles. Mais est-ce vraiment du Mendjisky que je vois là ? Les éléments qu’il utilise me font penser à Gosselin, à Bellorini, sans qu’une réelle harmonie les lie entre eux. Si j’apprécie le jeu avec le public, je ne peux m’empêcher d’y trouver un petit côté démago, ne saisissant pas toujours le rapport entre l’histoire et l’intermède proposé. Avec du recul, cela rend un peu comme s’il avait combiné un ensemble de « trucs à la mode » dans lesquels il n’a pas toujours su imposer sa patte.

En réalité, tout semble axé sur la scénographie… au détriment parfois des relations entre les personnages : ce ne sont pas tout à fait des pantins, mais ils semblent en tout cas dénués de tout sentiment. L’histoire d’amour entre le Maître et Marguerite, si elle est soulignée par un effet de neige visuellement agréable, ne transparaît pas du tout chez les comédiens, si bien que le spectacle se retrouve privé de toute émotion.

J’ai tendance à penser que le problème du spectacle réside dans son adaptation. Je ne connais pas le roman mais je suppose que, à la manière du spectacle qu’en a tiré Mendjisky, il jongle avec ces trois temps et ne suit aucune linéarité. Cela donne lieu à une adaptation composée de nombreux tableaux, ce qui peut facilement nuire au rythme de la pièce. Pour pallier ce problème, le metteur en scène a choisi l’abondance – cela a fonctionné sur moi, puisque j’ai suivi avec intérêt cette histoire, mais au détriment d’une part de morale qui m’a sans doute échappé. La scénographie, bien que très prenante, a finalement un petit goût artificiel qui vient combler une difficulté à traduire la pensée de l’auteur sur scène.

Cependant, Igor Mendjisky a su s’entourer d’une équipe qui fait plaisir à voir. J’aurais aimé qu’il fasse preuve d’autant de clairvoyance jusqu’au bout en ne se distribuant pas dans le rôle d’Ivan – sans être mauvais comédien, il est souvent dans le même registre et peine à donner plus d’une couleur au personnage d’Ivan, qui reste cantonné au sentiment de peur la plupart du temps. Mais à ses côtés, on retrouve un Romain Cottard très en forme : son diable-dandy fait grand effet et joue de son côté mystérieux pour impressionner tant ses camarades que le public !

Après avoir échangé de nombreux regards dans le noir avec Yuriy Zavalnyouk, je peux également saluer l’angoisse qu’il parvient à faire naître par ses coups d’oeil inquiétants. Chez les femmes, Esther Van den Driessche a su particulièrement retenir mon attention pour ses parties muettes dans lesquelles elle propose des parties dansées très gracieuses qui viennent ajouter encore à la beauté de la scénographie. Mention spéciale aussi à Alexandre Soulié pour la composition de son rôle de chat, dont la toilette récurrente trouve toujours son quota de rire dans le public !

Une bonne soirée malgré tout : sur les belles images qui me restent, je viendrai apposer ma propre lecture du roman, que je compte commencer au plus vite. ♥ ♥

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A Troie, partez !

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Critique de La guerre de Troie (en moins de deux !), de Eude Labrusse, vu le 15 mai 2018 au Théâtre Treize (Jardin)
Avec Catherine Bayle, Audrey Le Bihan, Hoa-Lan Scremin, Laurent Joly, Nicolas Postillon, Loïc Puichevrier, Philipp Weissert et au piano Christian Roux, dans une mise en scène de Eude Labrusse et Jérôme Imard

Ha, cette chère Guerre de Troie ! Après la version prétentieuse de Pauline Bayle, après la version étonnante de Christiane Jatahy, c’est encore une nouvelle proposition autour de cette guerre mythique qui est donnée au Théâtre 13 – Jardin, par la compagnie du Théâtre du Mantois. Je n’en attendais pas grand chose, peut-être un peu lassée par ces projets renouvelés autour de cette guerre mythique. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver devant un spectacle à la fois ludique et entraînant, et de redécouvrir avec un vrai plaisir le déroulé de la guerre qui opposa les grecs aux troyens, depuis la naissance d’Hélène jusqu’à la prise de Troie.

Je dois avouer que jusqu’ici, ma référence en matière de Guerre de Troie était le film de Wolfgang Petersen rassemblant entre autres Brad Pitt (Achille), Eric Bana (Hector), et Orlando Bloom (Pâris). Certes, ce n’est pas un grand film d’auteur, n’empêche que pour la jeune groupie que j’étais, voir plusieurs fois ce film – et ce fut mon cas – permettait de se faire une idée globale des différents épisodes de la guerre de Troie. Cependant quelques lacunes subsistaient, et je remercie beaucoup cette compagnie de les combler avec autant d’ardeur. C’est donc tout naturellement que La guerre de Troie (en moins de deux !) prend la place de Troie sur mon podium (et me permets toujours d’éviter de lire L’Iliade, héhéhé).

Ils sont sept comédiens pour incarner les différents acteurs de cette guerre : Agamemnon, Ménélas, Achille, Ulysse, Ajax, Hermès, Zeus, Héra, Athéna, Aphrodite, Éris, Priam, Hector, Pâris, Oenone, Hélène, et j’en passe. Aucun risque de confusion, le spectacle est parfaitement construit : un détail sur le costume, une attitude un peu différente, une intonation particulière de la voix, et chaque comédien donne vie au personnage devant nos yeux. L’inventivité est le maître-mot de ce spectacle et se retrouve évidemment dans la mise en scène, qui fait naître de véritables décors et accompagne au mieux l’histoire à partir d’objets très simples – des tables, des chaises, des tissus.

Cette créativité sans cesse renouvelée, mêlée à une troupe qui se donne corps et âme sur scène, donne un mélange réellement enthousiasmant. J’ai été saisie dès le début du spectacle pour ne plus jamais voir mon attention se relâcher. J’ai retrouvé ce que j’apprécie tellement chez Alexis Michalik : l’art de savoir raconter une histoire. C’est bien de cela qu’il est question ici, et j’ai suivi la pièce avec mon regard d’enfant, sans cesse désireuse de connaître la suite, prenant parti pour l’un puis l’autre des personnages, m’identifiant à chacun.

Le spectacle est donc mené tambour battant – ou, devrais-je dire, piano battant. En effet, le petit plus de ce spectacle, c’est la musique. Tout au long de la pièce, le pianiste accompagne les différentes péripéties et permet de maintenir un rythme toujours haletant. Les airs viennent aussi soutenir l’orientalité des faits, ce qui n’est pas pour déplaire. Le seul bémol, c’est que parfois les comédiens accompagnent le piano en chantant – ce n’était à mon sens pas toujours nécessaire. J’aurais gardé les chants de groupe, mais les parties solo n’apportent rien – au contraire, les partitions deviennent subitement répétitives alors même qu’elles étaient captivantes jusqu’alors. Un petit ajustement à trouver peut-être, mais rien de bien méchant.

Un gros gros coup de coeur. Un spectacle pour petits et grands ! ♥ ♥ ♥

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Pathétik-Hôtel

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Critique du Névrotik-Hôtel de Christian Siméon, vu le 12 mai 2018 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Michel Fau et Antoine Kahan, dans une mise en scène de Michel Fau

C’était le spectacle de la dernière chance. Ceux qui lisent régulièrement mes chroniques connaissent mon admiration pour Michel Fau et cette lente déchéance depuis quelques spectacles – depuis ce Fleur de Cactus si décevant la saison dernière. Depuis, je vais de déception en déception. Je misais beaucoup sur ce Névrotik-Hôtel qui semblait déjà plus fidèle au Fau que j’aimais, plus éloigné de ses dernières lubies, et j’y suis allée pleine d’espoir. J’en ressors le coeur gros, avec l’impression qu’une étoile s’est éteinte à tout jamais. Cette année, son Tartuffe à la Porte Saint-Martin s’était entièrement déroulé sans moi. Il en sera de même pour Fric Frac la saison prochaine au Théâtre de Paris. C’est la fin d’une époque. La fin du Fau.

Excitée, donc, je l’étais, en me rendant au Théâtre des Bouffes du Nord ce soir-là. Ce Névrotik-Hôtel semblait surfer sur la vague de son merveilleux Récital Emphatique : il aura malheureusement du mal à supporter la comparaison. Je suis quand même rassurée en constatant que le texte n’est pas de Fau : cela signifie qu’une fois encore, c’est bien son appréciation du texte qui est en cause, et non pas son talent. Quelque part, cela m’apaise. On se retrouve dans cet Hôtel où une diva – Michel Fau, qui d’autre ? – utilisera son talent monétaire en achetant le boy Antoine pour qu’il satisfasse ses plus étranges désirs. Ce que ce spectacle semble oublier, c’est que, quelque part, même l’extravagance a ses règles.

Décor rose acidulé qui pique les yeux, jusque-là rien de choquant. Michel Fau a toujours eu un goût particulier pour les couleurs flashys, c’est aussi pour ça qu’on l’aime. Les choses commencent à se gâter à son entrée en scène : il est seul, et il a beau être lui, le texte est si vide que je sens un poids grossir dans ma gorge. Peut-être que, fort de ses précédents succès, il a fini par croire qu’il pouvait tout monter avec brio. Il faut dire qu’une partie du public sera avec lui ce soir-là ; une partie qui commence à rire à peu près à l’instant où il met un pied sur la scène. La deuxième partie, dont je suis, semble déjà plus boudeuse ; menton dans la main, yeux fermés, petit coup d’oeil sur la montre… Quant à la troisième partie, elle est tout simplement absente : on est samedi soir et pourtant je n’ai jamais vu les Bouffes du Nord aussi peu remplies…

Qu’importe le texte, je me rassure en me disant que je pourrai me raccrocher aux chansons. Sur la bible, il est indiqué que ce sont des chansons inédites : on comprend rapidement pourquoi. J’exagère un peu : certaines sont agréables à l’oreille et même plutôt entraînantes. Mais la plupart du temps, ce sont surtout des paroles désespérément creuses, si bien que seuls les arrangements de Jean-Pierre Stora prennent un véritable intérêt. Et dire que Michel Fau parle d’hommage décalé et poignant à la grande chanson française

Alors bon, tout n’est pas si noir, mais tout n’est pas aussi rose que le voudrait le décor. Par instant, le Michel Fau d’avant revient. Dans une réplique, dans une grimace, dans un geste, je retrouve ce que j’étais venue chercher, cette grandiloquence assumée, cette originalité sans complexe, cette faulie unique. Alors je prends, comme une dernière offrande, les restes d’un être qui peu à peu s’efface, perdu dans la folie des théâtres privés qui lui ouvrent leurs portes.

Le truc, c’est que le personnage de diva de Michel Fau ne chante pas divinement bien – et son acolyte Antoine Kahan non plus. C’est un peu comme Miss Knife pour Olivier Py : on ne vient pas la voir parce qu’elle va ravir nos oreilles mais parce que c’est un personnage formidable de composition et, dans le cas de ce dernier, avec des paroles qui valent vraiment le détour. Si on enlève et les paroles et la composition, il est clair que le personnage perd beaucoup de son intérêt… Et c’est exactement ce qui se passe ici. Les chansons étant ce qu’elles sont, l’intrigue étant ce qu’elle est, les voix des deux comédiens étant ce qu’elles sont… qu’est-ce qui reste ?

Plus que des souvenirs. 

Mélodie en survol

CDN Besançon Saison 2017-18"Bérenice" de Jean Racine Mise en Scène Célie Pauthe Avec

© Elisabeth Carecchio

Critique de Bérénice, de Racine, vu le 9 mai 2018 au Théâtre de l’Odéon
Avec Clément Bresson, Marie Fortuit, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Hakim Romatif, dans une mise en scène de Célie Pauthe

Je ne vais pas mentir : Célie Pauthe n’est pas un nom qui résonne avec beaucoup d’enthousiasme dans mon esprit. Et pourtant, je n’ai jamais rien vu de la metteuse en scène. Simplement, il est associé au nom de Christine Angot, puisque leur collaboration a donné lieu à un spectacle l’an dernier, déjà à l’Odéon. Mais après tout, j’ai moi-même beaucoup aimé un spectacle de Christine Angot cette année ! Comme il ne faut pas mourir bête, et que mon cher Racine commençait à me manquer, je me suis finalement décidée à découvrir l’avant-première de ce spectacle.

En tête, j’ai l’enregistrement de la Bérénice de Raymond Rouleau dans laquelle Laurent Terzieff et Danièle Lebrun formaient un couple déchirant. La comparaison sera difficile à soutenir. Il était un Titus tiraillé entre la passion et l’amour, lui dont le peuple ne peut admettre qu’il épouse cette reine qui pourtant habite son coeur. Tout au long de la pièce, il oscillera entre la raison et l’amour. Il reviendra vers elle, ne pouvant soutenir ses regards et ses pleurs, puis se détournera à nouveau, lourd du poids du pouvoir qu’il doit à présent incarner.

J’ai beaucoup à dire sur ce spectacle, du bon comme du moins bon. Mais avant d’en extraire et d’en analyser chacune des facettes, il faut que je parle de Mélodie Richard, parce que sans elle, le spectacle aurait beaucoup moins de saveur. Il faut que je parle de Mélodie Richard parce que quand j’ai lu l’article du Monde évoquant sa formation de boulevard, j’ai douté. Il faut que je parle de Mélodie Richard avec la passion d’une première fois, avant de la retrouver au théâtre pour toutes ses futures apparitions. Il faut que je lui rende ce qu’elle m’a donné.

Je ne pense pas être quelqu’un de défaitiste, mais je me rends compte qu’il y a des choses sur lesquelles j’ai fait une croix de manière presque inconsciente. Par exemple, je ne pensais pas de mon vivant pouvoir rencontrer une véritable Bérénice. Pouvoir visionner la merveilleuse captation de Danièle Lebrun me semblait déjà une grande chance. Mais Mélodie Richard est entrée en scène. Cette comédienne me redonne espoir. Je repense aux rôles féminins qui me semblent impossible à monter. Elle serait une Chimène extraordinaire.

De Bérénice, elle a tout trouvé, elle a tout composé, elle a tout compris. A la fois moderne et antique, reine imposante dans cette tunique longue qu’elle porte avec tant de grâce, jeune femme amoureuse dans les regards qu’elle lance à Titus, elle incarne la passion avec une justesse rare. Naïveté du premier amour, fierté de l’être aimé, fraîcheur de jeune femme amoureuse, léger orgueil de femme trompée, tout y est. Lumineuse, elle chante son alexandrin sans le marquer outre-mesure et cette sincérité se retrouve dans chacune de ses notes. Simplement, elle donne vie sur scène à la douleur de cette amante blessée.

CDN Besançon Saison 2017-18"Bérenice" de Jean Racine Mise en Scène Célie Pauthe Avec

© Elisabeth Carecchio

Malheureusement, autour d’elle, la distribution n’est pas aussi exemplaire si bien qu’on en vient rapidement à souhaiter sa présence illimitée sur scène. Ses deux prétendants, en effet, sont bien pâles à côté d’elle. Clément Bresson est un Titus limité par une gestuelle répétitive, ses bras montant régulièrement au ciel dans un geste qui pourrait signifier « Tant pis » autant que « O Dieux ! » et je cherche encore des traces de son amour quelque part sur la scène. C’est à se demander comment Bérénice peut être aussi amoureuse de lui. Antiochus, quant à lui, ne semble pas disposer d’une once d’espoir. Sur le visage de Mounir Margoumles intentions semblent claires : il n’y croit pas. Cela jure avec un texte qui passe par des montagnes russes de sentiments torturant ce personnage dont la raison est sans cesse trahie par un coeur trop amoureux.

Chose désagréable, les deux comédiens récitent leurs alexandrins de manière presque scolaire, le premier en en marquant chaque séparation, le second les ronronnant excessivement lentement jusqu’à nous perdre. De plus, Célie Pauthe semble avoir totalement dédaigné les personnages secondaires, qui, dans Bérénice, n’en sont pas réellement, ils ont une véritable existence : Arsace est le surmoi de Titus, pas simplement son confident. Or, ici, il est devenu complètement transparent. Quel dommage.

Devant un tel disparate dans la direction d’acteurs, j’en viens à questionner la portée du travail de Célie Pauthe. Où est-elle réellement intervenue ? La composition de Mélodie Richard tient-elle plus de l’instinct que de l’influence directe de la metteuse en scène ? La question reste ouverte. Cette disparité se retrouve d’ailleurs dans la mise en scène qui comporte quelques belles idées voisinant d’étranges lubies. Les intermèdes cinématographiques montrant le Césarée de Marguerite Duras en sont pour moi le témoin le plus marquant : le seul intérêt qui en ressort est de souligner la supériorité de Racine sur Duras. Dans la famille « caution intello » (ratée), je demande aussi la soudaine apparition du Recueillement de Baudelaire entre l’acte 4 et l’acte 5. Hors-sujet total.

Pourtant, j’ai aimé son parti pris de laisser de côté les codes de la tragédie pour se placer dans un temps peut-être plus quotidien. Si les rires qui ponctuent certaines répliques marquent une faiblesse évidente sur scène, le choix est intéressant. La première scène liant les deux amants évoque plus Marivaux que Racine dans les échanges tactiles ou les regards qui lient Titus et Bérénice, et cette vitalité-là étonne autant qu’elle émeut. C’est dans la simplicité que Célie Pauthe réussit le mieux : comme pour ce décor, fixe et imposant, qui évolue à son rythme, sans soulignements excessifs, mais avec une beauté certaine. Comme pour des petits détails glissés par-ci par-là, sans arrogance, et qui viennent souligner tantôt l’orientalité de Bérénice, tantôt son universalité, ou la fatalité de son destin.

Si la Mélodie est racinienne, le rythme l’est bien moins. 

CDN Besançon Saison 2017-18"Bérenice" de Jean Racine Mise en Scène Célie Pauthe

© Elizabeth Carecchio

Definitely Martin Crimp

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Critique de Probablement les Bahamas, de Martin Crimp, vu le 8 mai 2018 à l’Artistic Théâtre, par Complice de MDT
Avec Catherine Salviat, Jacques Bondoux, Heidi-Éva Clavier et un acteur en alternance, dans une traduction Danielle Mérahi, et une mise en scène de Anne-Marie Lazarini

Martin Crimp est un auteur contemporain que l’on a souvent comparé à Pinter : lui aussi prise les dialogues apparemment anodins, mais mystérieux, recelant des rapports de force et une menace latente. Dans Probablement les Bahamas, un vieux couple reçoit un invité (que nous ne verrons jamais que de dos, et qui ne dira pas un mot) ; la femme, Milly (Catherine Salviat), qui détient l’essentiel de la parole, lui expose leur petite vie : elle parle de leurs habitudes, mais aussi de leur fils marié (qui vient de faire un voyage aux Bahamas, à moins que ce ne soit aux Canaries) ainsi que de la jeune fille au pair hollandaise (Marijka) qui les aide dans leur vie quotidienne. Celle-ci est le quatrième personnage, qui aura un long monologue dans la dernière partie de la pièce.

Le contenu du dialogue est répétitif : Milly revient sur les mêmes faits, en les développant avec des détails différents, sur lesquels son mari Franck n’est pas d’accord. On montre des photos à l’invité, mais l’interprétation du moment qu’elles ont fixé diffère selon Milly, Frank ou Marijka. Au fil de ces paroles apparemment erratiques et redondantes, des tensions se font jour : peut-être que le bien-être apparent, le bonheur affiché dans ce charmant cottage masquent des fustrations, des haines, voire des épisodes effroyables (ou peut-être pas…). Ces personnages si ordinaires sont (peut-être) au bord de l’explosion.

Le spectateur n’est donc pas conduit à suivre une action, mais à recomposer et interpréter certains épisodes du passé, sans aucune certitude. Le dialogue demande une grande attention, mais il est mené de façon à ce qu’on ne lâche pas prise : on a envie de comprendre le rapport entre les personnages, de trouver des pistes d’interprétation. Il est certain que l’on a ici affaire à un auteur qui compose finement son texte : la progression est presque insensible, mais elle existe, et soutient l’intérêt.

Ce texte pourrait néanmoins être fade : il demande une mise en scène très précise, et des acteurs qui sachent faire passer mille choses sous des propos insignifiants et dans des silences. De ce point de vue, le pari est vraiment gagné. Anne-Marie Lazarini a d’abord choisi un décor qui attise chez le specteteur le démon de l’interprétation, indispensable pour que le texte ait son plein effet. Le décor représente une maison entière, dont on aurait seulement enlevé les murs : le jardin planté de roses, le séjour où Milly et Franck parlent à leur invité, la chambre conjugale et celle de la jeune fille au pair, la cuisine, la salle de bains. En même temps que se déroule la conversation, nous voyons Marijka se déplacer dans la maison, parfois c’est Milly ou Franck qui vont jusqu’à la cuisine ou la chambre… Cette extension de l’espace scénique n’est pas gratuite : forcément s’opèrent des relations entre ce que l’on entend et ce que l’on voit, qui sont source d’interprétation ou de question : si Franck va à la cuisine, est-ce seulement pour rincer son verre ou parce que Milly a dit quelque chose d’insupportable ? Pourquoi Marijka va-t-elle dans le jardin ? Ainsi l’esprit du spectateur est-il toujours en alerte : c’est une des choses qui m’ont le plus séduite dans le spectacle.

Mais l’atout majeur réside dans les acteurs. Leurs expressions, leurs voix sont les vecteurs principaux de l’irritant mystère du texte. Ils auraient pu forcer la note de la satire de la petite bourgeoisie crispée sur son confort (Crimp m’a semblé plus directement satirique que Pinter) mais cela aurait été réducteur : c’est la subtilité de leur jeu qui emporte l’admiration. Catherine Salviat est époustouflante : par une inflexion, un regard, elle démultiplie la force du texte. La variété des climats qu’elle instaure sur la scène est vraiment source de jubilation silencieuse pour le spectateur. Jacques Bondoux n’est pas en reste :la bonhomie de Franck est-elle faiblesse, résignation, violence rentrée ? Son jeu tout en finesse est une très belle composition. Heidi-Éva Clavier, l’actrice très singulière qui joue Marijka, ajoute sa note à la fois juste et déconcertante, à l’image du spectacle dans son ensemble.

Un texte très intéressant, magnifié par des acteurs remarquables et une belle mise en scène. ♥ ♥ ♥

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