Les habits trop neufs de Gretel et Hansel

Critique de Gretel Hansel et les autres, de Igor Mendjisky, librement inspiré du conte des frères Grimm, vu le vendredi 2 décembre 2022 au Théâtre de la Colline
Avec Sylvain Debry, Igor Mendjisky, Esther Van Den Driessche, mis en scène par Igor Mendjisky

Ça fait maintenant plus de dix ans que je suis le travail de Igor Mendjisky. Son Hamlet est l’un des premiers spectacles que j’ai critiqués sur ce blog, et j’avais choisi Masques et Nez pour emmener un garçon qui me plaisait bien à l’époque et qui est toujours mon compagnon aujourd’hui. Bref, c’est un metteur en scène que j’ai vu grandir et que je suis heureuse de retrouver aujourd’hui dans un théâtre national. J’avais pris ma place pour Les Couleurs de l’air en 2021, finalement annulées cause Covid et non reportées suite à des retours d’amis qui avaient été déçus. J’ai entendu beaucoup de bien de Gretel Hansel et les autres qui s’est joué cet été à Avignon, et je n’ai d’ailleurs pas hésité longtemps : j’adore les adaptations de contes pour enfants. Enfin, c’est ce que je pensais voir. Une adaptation de conte pour enfants.

Hansel et Gretel des Frères Grimm, tout le monde connaît. La version de Igor Mendjisky reprend certaines bases, mais se détache d’autres : ici, on se retrouve dans un village dont les habitants ont tous perdu le goût des aliments et se nourrissent uniquement avec des gélules, les enfants ne sont pas abandonnés par leurs parents, trop occupés par leur travail ou leurs impératifs personnels, mais fuguent de leur plein gré pour découvrir ce que peut bien cacher la forêt (dans laquelle il va leur arriver bien des bricoles), entraînant une enquête policière dans leur hameau natal. Bref, un Hansel et Gretel 2.0 en quelque sorte.

Quand j’entre dans le Petit Théâtre de la Colline, je suis simplement émerveillée. La scène représente une chambre d’enfants rêvée, avec des jouets en tout genre, des lits superposés, des couleurs un peu partout. Visuellement, il n’y a rien à dire : c’est une véritable réussite. Et je ne suis pas au bout de mes surprises, car lorsque le spectacle commencera, ce qui m’apparaissait d’abord comme un ensemble bien défini se divisera en sous-parties dans lesquelles se dérouleront les différentes étapes de l’histoire, avec toujours un grand souci d’harmonie visuelle : on y retrouvera des marionnettes, des ombres chinoises, de la vidéo en direct, une splendide animation projetée en fond, tout étant toujours très marqué dans le thème de l’enfance. Bref, mes yeux sont conquis.

Mais ce sont bien les seuls. Je regarde ces tableaux qui s’enchaînent et je me rends vite compte que ce qui se passe sous mes yeux, aussi beau que ce soit, ne m’intéresse pas vraiment. Quelque chose ne prend pas. Il ne suffit pas de belles images pour bien raconter une histoire. Je dirais même plus, cela peut représenter une contrainte sous certains aspects, puisqu’elle bride tout imaginaire. En enlevant ce plaisir-là, il faut s’assurer que tout le reste fonctionne parfaitement – la trame dramatique, les dialogues, les personnages. Et c’est loin d’être le cas ici.

Pour moi, le problème du spectacle réside dans un manque : il n’y a pas d’esprit d’enfance. Tout est beau, les transitions sont ultra fluides, la scénographie est conçue pour se renouveler constamment afin de ne perdre personne en route, les compositions des comédiens sont excellentes, mais le tout sonne creux. Le texte multiplie les messages, les dialogues sont trop lourds, les enfants pensent comme des adultes, et finalement on se perd un peu dans cet excès. L’enquête policière n’apporte pas grand chose à l’histoire, on aimerait suivre davantage Gretel et Hansel mais même leurs aventures manquent d’intérêt. Ça manque de légèreté, de poésie, de fun. Ça manque de vie.

Un spectacle qui a peut-être voulu en faire trop.

© Christophe Raynaud de Lage

Viens voir les comédiens !

Critique de Comédiens ! de Samuel Sené, vu le 18 novembre 2022 à l’Artistic Théâtre
Avec Marion Préïté, Fabian Richard, et Cyril romoli, mis en scène par Samuel Sené

Alors il faut le dire, je ne suis pas particulièrement en avance en découvrant Comédiens ! en 2022. Le spectacle a été joué il y a pas moins de quatre ans à la Huchette, et c’est donc une reprise qui s’installe à l’Artistic Théâtre. L’Artistic, c’est un petit théâtre que j’aime beaucoup, Fabian Richard est un comédien que j’aime beaucoup, et le spectacle musical est un genre que j’aime beaucoup. Si le spectacle est repris, c’est bien qu’il doit être bon, non ? Il ne m’en faut pas beaucoup plus pour réserver avec l’espoir de passer une bonne soirée.

On atterrit dans les répétitions d’une comédie musicale qui ne se passent pas comme prévu : l’un des comédiens a dû être remplacé au pied levé, les décors n’ont pas pu être livrés à temps, il s’agit donc de tout réaccorder en vitesse avant la première qui doit avoir lieu le soir-même. Sur le plateau, on joue donc des extraits du fameux spectacle en préparation, mais on assiste aussi aux échanges entre les comédiens, on découvre ce qui les unit, ce qui les fait rêver et ce qui les angoisse profondément.

Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais, mais probablement pas à ça. C’est un spectacle qui ne s’apprécie pleinement qu’une fois la fin dévoilée. Pour ceux qui ne souhaitent pas en savoir trop, je vous conseille de vous arrêter là. Je vais forcément divulgacher un peu pour expliquer mon ressenti.

En fait, pendant tout le spectacle, j’étais un peu circonspecte. Ayant entendu beaucoup de bien de ce spectacle, j’avais quelques attentes, et finalement je me retrouve face à ce que je qualifierais d’un bon petit spectacle, mais voilà, « un petit spectacle », même « bon », c’est pas la folie non plus. C’est très bien fait, les comédiens maîtrisent complètement leur art, le texte se tient théâtralement parlant, les gags fonctionnent, mais je ne suis pas suffisamment happée pour ne pas me demander ce qui a bien pu causer la réputation de ce spectacle. Je ne m’ennuie pas, je n’ai pas la sensation de longueurs, mais quelque chose manque.

Ce qui manque, c’est la fin. Là est la clé du spectacle. C’est comme si tout prend sens. C’est étrangement fait, car il n’y a pas de montée progressive en puissance, on ne la sent pas vraiment venir. C’est un signal créneau, comme on dirait en physique : l’instant d’avant on est au niveau 0, l’instant d’après au niveau 1, et la courbe entre les deux est une pente infinie. Complètement brutal. Et ce n’est pas négatif, car le choc semble doubler l’émotion. J’essaie de ne pas trop en dire, mais souhaite quand même saluer ce morceau de bravoure. Le comédien y est déchirant et troublant de vérité. Cette scène me marquera longtemps.

Il y a peut-être un peu trop de préparation pour arriver à cette fin. Mais cette fin. Waouw. ♥ ♥

Défaite de famille

Critique de Demain la revanche, de Sébastien Thiery, vu le 10 novembre au Théâtre Antoine
Avec Brigitte Catillon, Jean-Luc Moreau, et Gaspard Proust, mis en scène par Ladislas Chollat

Après plusieurs faux départs, Demain la revanche a finalement joué sa première le 5 novembre dernier. Avec pas moins de deux changements de comédiens pour le rôle du père, la pièce semblait maudite. Je ne vais pas vous mentir, je n’étais franchement pas très confiante. Je ne suis ni une grande fan de Sébastien Thiery, ni une grande fan de ces têtes d’affiche qui font leurs premiers pas sur scène et qu’on met en avant. Je dirais même que j’ai tendance à les attendre au tournant… pourquoi je me retrouve à voir ce spectacle, me direz-vous ? Parce qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et que je suis la première à souhaiter me tromper. J’adore me tromper. Et bingo, ce soir, je m’étais trompée.

La pièce s’ouvre, comme souvent chez Sébastien Thiery, avec une situation absurde : Matthieu, 39 ans, débarque chez ses parents en pleine nuit persuadé qu’il est encore en terminale. Ses parents accusent le coup face à cette amnésie soudaine mais finissent par lui avouer la vérité sur son âge. Que se passe-t-il en nous lorsqu’on encaisse 20 ans un peu trop soudainement ? Que fait-on de nos rêves ? Comment juge-t-on la personne qu’on est devenu ? Et surtout : à qui incombent nos succès et nos échecs ?

Pendant la scène d’exposition, je suis encore un peu partagée. On n’est plus vraiment surpris par cette étrangeté qui est devenue la marque de fabrique de Sébastien Thiery. Elle deviendrait presque contre-productive quand on sait que le mystère initial ne sera pas forcément résolu en bonne et due forme. On rigole un peu, la situation apporte quelques belles répliques, mais cela reste encore un peu répétitif. On tourne en rond autour du mystère, il est temps d’avancer.

© Fabienne Rappeneau

Et peu à peu le propos s’installe et Sébastien Thiery transforme l’essai. On n’est plus en simple absurdie, on est dans une vraie comédie dramatique familiale grinçante… et avec un vrai fond, qu’on ne divulgachera pas. Et ça fonctionne bien, on rit franc, on rit jaune, on se reconnaît et on prend assez vite parti, on soutient son poulain et on s’insurge avec lui des répliques des autres. Bref, ça marche.

Et ça marche aussi parce que les comédiens tiennent parfaitement leurs rôles. Brigitte Catillon est souveraine. Elle porte les échanges avec une classe et une autorité naturelle incontestables. A ses côtés, Jean-Luc Moreau est un père désemparé touchant, qui encaisse les coups avec une belle endurance. Gaspard Proust, enfin, est plutôt une belle surprise. Il est évidemment plus mécanique que ses partenaires, sa palette est moins développée, mais il faut bien le dire : il joue. Sa composition légèrement brutale et vindicative fonctionne bien et équilibre parfaitement le trio.

Ceci étant on pourrait avoir le même propos, avec les mêmes échanges, les mêmes idées, les mêmes critiques, sans cette étrange situation initiale. C’est presque une fausse piste : elle ne mène en réalité nulle part. On a un début, un milieu, et une fin, qui sont comme collés l’un à l’autre, sans continuité véritable. L’ensemble ne forme pas un tout. Pourtant, léger changement par rapport à d’habitude, le spectacle parvient à se terminer. Et entraîne même une légère interrogation sur l’intention véritable de la scène initiale. C’est intrigant et malin, mais ça laisse un léger goût d’insatisfaction. Un léger goût d’insatisfaction, un léger goût de surprise, un léger goût de profondeur. Décidément, Sébastien Thiery ne fait rien comme tout le monde.

La revanche de Sebastien Thiery porte bien son nom. De quoi donner envie de revenir à son théâtre. ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

C’est pas du pipeau !

Critique de Sonate, de Camille de Leobardy, vu le 1er novembre 2022 au Studio Hébertot
Avec Camille de Leobardy, mise en scène par Pierre Ficheux

Je choisis toujours un peu mes spectacles de proche en proche, parce que j’ai vu un tel ou jour ou parce que je suis le projet d’un autre de loin. Je manque peut-être encore un peu d’audace pour oser découvrir totalement un spectacle dont je ne sais rien, dont je ne connais ni l’auteur, ni le metteur en scène, ni les comédiens. C’est peut-être pour ça que ne vais pas assez au Studio Hébertot. Je sais pourtant la programmation de qualité, je connais les affiches, je vois passer les bonnes critiques. J’aurais pu y voir le spectacle de Jean-Paul Farré, que j’aime beaucoup et dont les spectacles pianistiques sont l’assurance de bonne soirées. Je me suis finalement retrouvée un peu par hasard devant un autre spectacle. Il y avait aussi un piano. Et j’ai aussi passé une très bonne soirée. Comme quoi, de proche en proche, même si ça nous amène un peu loin, ça fonctionne toujours.

Sonate, c’est un dialogue imaginaire entre Ludwig von Köchel et Wolfgang Amadeus Mozart. Si tout le monde connaît évidemment ce compositeur de génie, c’est moins évident de replacer le premier… alors même qu’on connaît tous une partie de son oeuvre, sans le savoir : il est l’auteur de la classification de l’oeuvre de Mozart. Les fameux « K » qui suivent les noms des différents morceaux, c’est lui ! Cet échange, c’est l’occasion pour le personnage de Mozart de se poser mille questions sur son oeuvre… et surtout de tenter de nombreuses variations sur la Sonate qui ouvre le spectacle, la Sonate n°11.

Et c’est vraiment ça, la force de ce spectacle. Au fond, le fil directeur de la pièce est un peu fragile, l’échange entre les deux personnages s’approchant davantage de l’excuse que du fondamental. Mais on passe vite dessus, tant les parties musicales sont réussies. Peut-être parce que je suis musicienne aussi et pianiste à mes heures perdues, mais j’ai été vraiment emportée. Elle passe une heure à disséquer cette Sonate n°11, elle multiplie les variations autour du premier mouvement, et parvient toujours à se renouveler et à nous emmener autre part. En variant les styles, elle me rappelle Pierre-Yves Plat qui rend jazzy tous les classiques. Lorsqu’elle se met à imaginer l’histoire que pourrait raconter le mouvement, je me retrouve projetée dans La leçon de musique de Jean-François Zygel. C’est complètement ludique, pas dénué d’humour, et, pour ne rien gâcher, c’est un véritable plaisir pour les oreilles !

Et puis vient un autre plaisir, peut-être plutôt celui de musicien. On se surprend évidemment à chercher ce qu’elle mêle à ses variations, ce qu’elle emprunte à d’autres morceaux, on se souvient de cette symphonie un peu oubliée qu’on s’était promis d’essayer. Moi qui suis plutôt team Chopin, me voilà qui ressors avec une envie de me plonger dans les partitions de Mozart et d’écouter la Flûte Enchantée. Et c’est vraiment chouette, car le courant passe totalement de la scène à la salle : le partage est là. Ce soir-là, en plus du théâtre, on parlait une autre langue : celle de la musique.

De la Sonate n°1, je ne connaissais que le dernier mouvement, la Marche Turque – comme tout le monde. Je fais à présent partie des rares élus qui peuvent se vanter de pouvoir siffloter le premier mouvement. La classe ! ♥ ♥

Le mort lui va si bien

Critique du Comble de la vanité, de Valérie Fayolle, vu le 27 octobre 2022 au Théâtre de la Pépinière
Avec Virginie Pradal, Mikaël Chirinian, Julie Farenc, Cécile Rebboah et David Talbot, mis en scène par Ludivine de Chastenet

La raison pour laquelle je voulais voir ce Comble de la vanité tient en deux mots : Virginie Pradal. On ne présente plus cette comédienne géniale à la carrière prolifique, passée par la Comédie-Française et… se faisant de plus en plus rare sur les planches ces dernières années. Ce qui est rare étant précieux, je ne voulais pas rater cette nouvelle apparition, d’autant que je fais en général plutôt confiance à la programmation de la Pépinière – il suffit d’ailleurs d’être dans le hall du théâtre entouré de toutes les affiches des dernières années pour se demander où on était à ce moment là. Bref, Virginie Pradal, me voilà !

L’affiche était plutôt éloquente, mais pour vous situer, on atterrit au milieu d’une famille dont le patriarche vient de passer l’arme à gauche. Il a laissé un testament que ses enfants découvrent par hasard et qui répartit ses biens entre quatre personnes : les trois enfants, et un de leurs camarades de classe qu’ils ont complètement perdu de vue. La question est : pourquoi cet ami d’enfance se retrouve-t-il sur le testament de leur père ? Ils ne peuvent hélas plus lui demander, mais peut-être que leur mère en sait quelque chose…

Bon, alors, voilà. Ce n’est sûrement pas le spectacle de ma vie. L’histoire est assez attendue, la mise en scène fonctionne, mais sans éclat, les personnages sont dessinés trop grossièrement, on retrouve toujours les mêmes archétypes qui manquent de relief (le gros macho, la vieille fille…), et qui sont interprétés de manière un peu trop caricaturales par des comédiens qui semblent manquer d’indication et de feuille de route.

Je me doutais que ce ne serait pas le spectacle de l’année – j’ai presque envie de dire que ce n’est pas le contrat : Valérie Fayolle est journaliste et signe ici sa première pièce de théâtre, Ludivine de Chastenet est davantage comédienne que metteuse en scène. Je le savais. Je connaissais les règles. Et c’était ok. Car, si on se souvient bien, moi, je venais pour Virginie Pradal. Et Virginie Pradal m’a complètement régalée. Elle est juste divine : son sens du rythme, ses yeux qui pétillent, cette espèce d’insouciance enfantine dans son sourire malin, tout cela me comble de bonheur. Elle est tout l’opposé de cette pièce, finalement assez prévisible, puisque chaque mot qui sort de sa bouche est une surprise. Elle est le bonbon de ce spectacle. Elle est la pièce maîtresse qui fait que, finalement, ça fonctionne.

Et oui, ça fonctionne. Ça fonctionne car les bases sont les bonnes : c’est un texte de théâtre, avec des défauts, mais avec un enjeu malgré tout. Le côté policier est bien ficelé et permet de maintenir l’intérêt du spectateur jusqu’à la révélation finale ; l’aspect macabre de la pièce, qu’on voit rarement monté ainsi au théâtre, fait aussi la différence. Et elle, au milieu de tout ça, apporte une telle fraîcheur sur scène qu’elle efface les défauts trop visibles du spectacle et permet de faire ressortir le meilleur. Et le théâtre, quand c’est comme ça, avec cet Ulysse venu sauver ses compagnons, c’est beau aussi. Ça fait croire aux miracles.

Virginie Pradal en maîtrise complète du game. Tout simplement. ♥ ♥

© François Fonty

Rencontre de deux types

Critique de Ambroise et Xavier, de Ambroise Carminati, Xavier Lacaille, Navo, Thomas Soulignac, et Martin Darondeau, vus le 25 octobre 2022 à la Comédie de Paris
Avec Ambroise Carminati et Xavier Lacaille, mis en scène par Navo et Martin Darondeau

Moi qui n’étais encore jamais allée à la Comédie de Paris, voilà que je m’y retrouve deux fois en l’espace de deux semaines. Et j’adore cette idée ! Si je suis venue voir le spectacle de Monsieur Poulpe la semaine dernière – soit un artiste bien installé et avec une certaine notoriété aujourd’hui – c’est pour Ambroise et Xavier, deux jeunes un peu moins connus, que je reviens aujourd’hui. Et pour ce qui est du pourquoi du comment : j’ai découvert Xavier Lacaille dans la série Parlement diffusée sur France TV, et de cookies en cookies, internet étant ce qu’il est aujourd’hui, j’ai découvert qu’il était l’un des créateurs de la chaîne Sympa Cool sur Youtube, que j’ai trouvée… sympa et cool (et un peu bizarre, il faut bien l’avouer)… et qu’il faisait aussi de la scène ! Et me voilà donc en route une nouvelle fois pour la Comédie de Paris, ne sachant pas vraiment à quoi m’attendre, mais enthousiaste malgré tout.

Ce qu’ils font ? Je ne saurais vraiment le dire. Ce sont de bons comédiens, mais ce n’est pas vraiment du théâtre. Ils ont de bonnes punchlines, mais ce n’est pas vraiment du stand up. Ça ne ressemble à rien de ce que je connaissais, et dans ce style (bizarroïde, donc), c’est plutôt réussi. Ils empruntent un peu à plusieurs genres, jouent avec les codes, s’autorisent pas mal de choses, et ça fonctionne. Ils sont deux mais se laissent parfois toute la place sur scène, et c’est aussi bien comme ça. Ça manque peut-être un peu de vannes – peut-être aussi parce qu’on espérait voir quelque chose qui se rapprochait davantage du stand-up – mais une fois le parti pris accepté, le spectacle avance bien et les spectateurs avec.

Leur spectacle est construit comme un entonnoir : il y a de la place pour les sketchs au début, et, petit à petit, le sujet se resserre pour ne concentrer plus qu’un thème principal. Attention spoiler : on va alors entrer dans un univers un peu méta, où l’un des personnages va chercher à sortir de son rôle. Si le sujet n’est pas complètement nouveau, il faut reconnaître qu’il est très bien ficelé. Et, surtout, il est mené à bout : alors certes, cela entraîne forcément quelques longueurs mais ce qu’on retient surtout, c’est qu’ils arrivent à le conclure en beauté, ce qui n’est pas donné à tout le monde… et était loin d’être gagné d’avance !

Avis aux amateurs de duos un peu perchés : ce spectacle sera pour vous ! ♥ ♥

Rendez-vous avec la vie d’Agatha Christie

Critique de Lady Agatha, de Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos, vu le 19 octobre 2022 au Théâtre Saint-Georges
Avec Camille Favre-Bulle, Tatiana Gousseff, Marie-Aline Thomassin, Matthieu Brugot, Erwan Creignou et Léo Guillaume, mis en scène par Cristos Mitropoulos

Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas mis les pieds au Saint-Georges, et je suis ravie d’avoir plusieurs bonnes raisons d’y retourner. Mes premières bonnes raisons s’appelle Cristos Mitropolos et Ali Bougheraba, et sont les co-auteurs du spectacle. Ma troisième bonne raison se nomme Camille Favre-Bulle, découverte avec la même bande dans Sarvil l’oublié de la Canebière il y a un moment déjà. Et ma dernière raison s’appelle Agatha Christie, liée comme pour beaucoup à des moments de lecture marquant, et dont la vie m’est totalement inconnue. Des retrouvailles et des découvertes, ça sonne comme un bon début, non ?

Deux sentiments un peu contraires s’affrontent au sortir de la pièce : j’ai passé un bon moment, mais j’ai quand même ressenti certaines longueurs. C’est simple, sur mes notes, j’ai écrit à la suite « Très sympathique » et « Trop long ». Pour être tout à fait honnête, connaissant déjà le travail d’une partie de la troupe, j’avais quelques attentes et c’est peut-être une certaine forme de déception qui appuie aussi cette impression de longueurs. Les sachant capables de la perfection, je laisse plus difficilement passer certaines facilités présentes dans le spectacle.

Car c’est à elles que j’impute ces longueurs, surtout présentes dans le début du spectacle. On y présente l’éducation d’Agatha Christie, sa jeunesse, les différentes affaires de famille qu’elle traverse. Ce n’est pas inintéressant en soi, mais ça n’apporte pas non plus d’éléments clés pour la suite de l’histoire si bien qu’on aurait peut-être pu passer un peu plus rapidement dessus. D’autant que tous les personnages qui entourent Agatha Christie sont comme surjoués, dans des compositions toujours caricaturales, évoquant parfois même le gag : cela donne surtout un sentiment « d’occupation » des spectateurs en attendant que l’histoire commence vraiment. C’est presque dommage, car cette maniérisation systématique des personnages est contre-productive, certaines compositions très réussies se perdant un peu dans le lot.

© Cédric Vasnier

Ces compositions marquées sont d’autant plus visibles qu’elles entourent une Agatha Christie totalement naturelle incarnée avec brio par Camille Favre-Bulle. On connaissait surtout l’artiste à travers sa voix incroyable, on découvre à présent tout l’étendue de son talent d’actrice. Et quel talent ! Ce qui marque en premier, après son charisme fou – car cette comédienne rayonne et illumine tout le plateau par un simple sourire – c’est sa sincérité absolue. Elle émane probablement de cette espèce d’aura qu’elle dégage, et elle touche en plein coeur. Impossible alors de ne pas s’attacher à son personnage. Il faut dire aussi qu’elle porte haut les valeurs d’Agatha Christie, cette femme moderne, courageuse, et complètement libre. A la regarder, tout semble une évidence. C’est elle qui parvient à nous embarquer dans la pièce, et sa spontanéité mêlée à son énergie sont telles qu’on aimerait sauter avec elle sur le plateau.

Car on a commencé par le négatif, mais il y a beaucoup de choses qui fonctionnent complètement sur le plateau. Et encore plus à partir du moment où Agatha Christie commence à écrire, car les auteurs ont alors donné vie à ses personnages, et ce pour notre plus grand plaisir ! C’est inventif et drôle, c’est fait avec beaucoup de doigté, et ça donne de très chouettes moments de théâtre. De manière plus globale, la scénographie fonctionne beaucoup (et très bien) sur le mouvement. Elle utilise beaucoup les praticables, mais toujours à bon escient, et parvient à complètement faire exister le monde qui entoure Agatha Christie. Et c’est finalement assez fondamental, car cette incroyable vie prend toute son ampleur lorsqu’on la considère aussi à l’aune de l’Histoire : Agatha Christie a traversé presque tout le vingtième siècle, et c’est parfaitement représenté sur scène. Tout bouge, tout se renouvelle, tout avance… à la manière d’un bon roman policier.

Il faut le temps que ça s’installe, mais une fois dedans, la machine s’emballe, emportée par une merveilleuse duchesse du crime : Camille Favre-Bulle. ♥ ♥

© Cédric Vasnier

Le duo Frot-Fau accouche d’un bel enfant

Critique de Lorsque l’enfant paraît, d’André Roussin, vu le 30 septembre 2022 au Théâtre de la Michodière
Avec Catherine Frot, Michel Fau, Agathe Bonitzer, Quentin Dolmaire, Hélène Babu, Sandra Codreanu et Maxime Lombard, mis en scène par Michel Fau

Il y a quelques années, j’adorais le travail de Michel Fau. Chacun de ses spectacles était un choc esthétique et émotionnel dont je ressortais complètement saisie. Un amour qui ne finit pas, d’André Roussin, fut de ceux-là. J’ai été beaucoup déçue depuis par les mises en scène de Michel Fau, mais j’ai envie de croire qu’avec Lorsque l’enfant paraît, le miracle André Roussin renaîtra.

Il s’en passe des choses chez les Jacquet ! Olympe Jacquet vient d’apprendre qu’elle est enceinte. Dit comme ça, ce ne serait pas dramatique, à ceci près qu’Olympe Jacquet a dépassé l’âge où on attend généralement un heureux événement… et que son époux n’est autre que le sénateur Charles Jacquet, fervent opposant à la légalisation de l’avortement. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, les époux Jacquet vont apprendre dans la foulée que leur fils attend un enfant avec la propre secrétaire de Charles – alors qu’ils ne sont évidemment pas mariés. Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises…

Que c’est bon de retrouver le Fau d’avant ! Le Fau anticonformiste, le Fau baroque, intelligent, et fin. Le Fau qui se déguste d’un bout à l’autre du spectacle, parce que Fau est un tout. Fau ne convient pas à tous les styles, Fau a besoin d’un texte, Fau a besoin d’une atmosphère pour pouvoir se déployer et ici Fau l’a. Fau retrouve André Roussin qui lui va si bien. Fau met en scène un texte original et culotté, et c’est comme ça que j’aime Fau.

© Marcel Hartmann

C’est bon de retrouver Fau, mais… Car il y a un mais, un petit mais, mais autant en parler tout de suite. J’ai quand même quelques réserves sur le spectacle, qui viennent principalement du texte. C’est un texte qui a des faiblesses de construction, avec deux beaux personnages qui effacent tous les autres, devenant essentiellement des faire-valoir de l’histoire, c’est un texte un peu lourd, avec une mise en place de l’histoire trop longue pour le temps réellement apprécié du spectacle en terme de répliques cinglantes et autres belle punchlines. Pour être vraiment éclatant, peut-être aurait-il fallu couper – mais comment couper quand tout est préparation de la scène suivante ?

D’autant que c’est une pièce vraiment intéressante historiquement parlant, qui aborde des sujets rares au théâtre, et complètement tabous à l’époque d’André Roussin. Certes, elle a pris quelques rides, certes, son audace s’est un peu émoussée, et pourtant, elle fonctionne. La satire de la bourgeoisie est là et elle fait toujours rire la salle. On en accepte alors peut-être plus facilement les quelques longueurs.

Et on peut se laisser aller à savourer le spectacle. Ces somptueux décors flashys dans lesquels les costumes se fondent à merveille. Ce rythme légèrement traînant avec lequel Michel Fau balance ses meilleures répliques. Cette bourgeoisie délicieusement incarnée par Catherine Frot qui se bat avec ses contradictions en mêlant avec beaucoup de doigté émotion et ridicule. Elle est assurément la reine de ce spectacle. On a d’ailleurs parfois l’impression que tout est fait pour la mettre en valeur, telle une Sarah Bernhardt des temps modernes. Même Fau semble s’effacer pour lui laisser davantage de lumière. Ce n’était pas la peine, elle la prend à merveille. Chacune de ses répliques est une leçon de théâtre. A déguster sans modération.

Et lorsque Frot paraît j’applaudis à grands cris… ♥ ♥

© Marcel Hartmann

Une certitude : à éviter

Critique du Principe d’Incertitude, de Simon Stephens, vu le 29 septembre 2022 au Théâtre Montparnasse
Avec Jean-Pierre Darroussin et Laura Smet, mis en scène par Louis-Do de Lencquesaing

Je n’aurais pas dû aller voir ce spectacle. Lorsque je fais ma sélection en début d’année, j’essaie de ne programmer que des spectacles qui cochent suffisamment de cases pour avoir une chance de vraiment me plaire, et j’avais trop de doutes sur ce Principe d’incertitude pour le faire rentrer dans mon planning. Oui mais voilà, Le Roi Lear de la Comédie-Française ayant été annulé et les copains ayant organisé une sortie commune au Théâtre Montparnasse… je me suis laissée convaincre. La seule chose positive que je tire de cette soirée (au-delà d’avoir vu les copains, ce qui est toujours chouette), c’est que je suis heureuse de me dire que mon instinct n’est pas trop mauvais (ou que je commence à bien connaître ce milieu, peut-être).

Le principe d’incertitude, c’est celui d’Heisenberg, qui stipule qu’au niveau microscopique, on ne peut connaître avec précision deux propriétés physiques d’une même particule. Il est appliqué ici au niveau macroscopique, puisque la question de l’incertitude touche plutôt la rencontre et l’appréhension de deux êtres que tout oppose.

Avant d’y aller, je doutais vraiment du talent de comédienne de Laura Smet – enfin, il n’est pas vraiment question de talent, plutôt de travail. Je ne comprenais pas comment quelqu’un qui n’avait jamais mis les pieds sur une scène de théâtre se retrouvait sur le plateau du Théâtre Montparnasse, qui fait partie des plus grands théâtres privés parisiens, en terme de capacité. Enfin disons que si, je comprenais comment, mais j’avais l’espoir que peut-être ce n’était pas uniquement sur son nom qu’on l’avait choisie. J’étais toute prête à reconnaître que je m’étais trompée. On ne boude pas une bonne soirée !

Au moment de partir de chez moi, j’ai regardé la bande-annonce. Comme ça, l’air de rien, histoire de me préparer. Je me suis dit que ça commençait à sentir le roussi. Je la mets ici, histoire que vous puissiez vous faire votre propre avis.

Et bien, croyez-le ou non, c’est encore pire sur scène. Cela fait un petit moment maintenant que je n’ai pas fait de critique assassine, comme on dit. On argumente, on trouve des qualités, il y a quand même du travail, ce n’est pas mon style de théâtre, tout ça tout ça. Mais parfois il n’y a pas grand chose à sauver. Et quand ce pas grand chose coûte 64€ en carré or, je retrouve mon ardeur d’antan, j’enfile ma cape de super-spectateur, et je crie au monde de garder son argent pour un autre spectacle.

Et parce qu’il faut quand même s’expliquer, même si je vais passer à nouveau pour la méchante de service, je dirais simplement que Laura Smet n’est pas encore une comédienne de théâtre. Que le passage de la vie à la scène lui a ôté toute substance, toute intonation, toute nuance. Qu’elle récite son texte sur un ton monocorde d’un bout à l’autre du spectacle. Et que Jean-Pierre Darroussin prouve à nouveau l’excellent acteur qu’il est en parvenant à faire exister son personnage malgré tout.

J’aurais aimé me défaire de certaines de mes certitudes. Ce sera pour la prochaine fois.

Jérémy Lopez au Max de son art

Critique de Max, de Stéphane Olivié Bisson, vu le 28 septembre 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec Jérémy Lopez, mis en scène par Stéphane Olivié Bisson

C’est évidemment pour le génial Jérémy Lopez que je mourais d’impatience de découvrir Max, un seul en scène autour de la vie de Max Linder, dont je ne savais rien, à part sa ressemblance avec le comédien qui allait l’interpréter. C’était la première fois que je voyais Jérémy Lopez seul en scène, je crois d’ailleurs que c’était la première fois qu’il l’était lui-même, et j’avais entièrement confiance dans son jeu, dans sa puissance d’incarnation, dans le don absolu de ses tripes sur le plateau, pour faire de cette rencontre avec Max Linder un grand moment de théâtre. Et qu’est-ce que c’est bon, un spectacle qui ne nous déçoit pas !

Ce qui marque, lorsqu’on rencontre Jérémy Lopez sur une scène de théâtre, c’est sa présence. C’est la première chose que je me suis dite lorsqu’il ouvre le spectacle. La salle est entièrement plongée dans la pénombre, c’est à peine si on l’aperçoit, et pourtant sa présence inonde immédiatement le plateau. Il l’englobe, il l’occupe, il est partout à la fois.

Ce spectacle est une grande performance. A l’annonce d’un seul en scène de 1h30, alors même que je connais le talent de Jérémy Lopez, j’ai un peu accusé le coup. J’avais peur que la fatigue reprenne le dessus. Mais c’était sans compter cette équation magique du théâtre qui permet au spectateur de puiser toute l’énergie vitale du comédien présent sur scène – et il en donne ! Le texte a bien quelques défauts, il est un peu verbeux par moments et en dit trop, ne laissant pas assez de place aux zones d’ombres du personnages, mais la mise en scène parvient à instaurer un rythme qui fonctionne et qui confère à chaque période de vie du personnage une atmosphère qui lui est propre – et puis, un texte verbeux, quand chaque mot est plus habité que nulle part ailleurs au théâtre, ça reste une leçon.

On entend parfois parler de ces comédiens qui habillent leurs personnages d’une gestuelle incroyable. On entend aussi parler de ceux qui font passer beaucoup simplement par la parole. Jérémy Lopez est l’un des rares comédiens qui possède ces deux qualités à la fois. Il accompagne son étonnante incarnation d’une gestuelle d’une extrême précision. L’artiste et le technicien se mêlent pour donner ce comédien complet qui semble jouer sa vie sur le plateau.

Car c’est de ça qu’il est question, ici. Jérémy Lopez incarne Max Linder avec la nécessité de la vie. C’est terrible pour lui, il doit y laisser des plumes, mais c’est pour moi ce qui donne la plus grande émotion de spectateur. La ressemblance physique avec le personnage, l’urgence vitale qui se dégage de cette incarnation, le fantôme qu’il convoque, on serait presque tenté de penser que la rencontre avec Max n’est pas un hasard. Et lorsqu’arrive le moment tant attendu, la scène muette, l’incarnation ultime, c’en devient une certitude.

Quand le théâtre nous donne l’occasion de passer un moment avec un fantôme. Bravo. ♥ ♥ ♥

© Giovanni Cittadini Cesi