L’Empire Robin

© Olivier Pasquiers

Critique de Bérénice, de Racine, vue le 13 octobre 2020 au Théâtre de la Villette
Avec Tariq Bettahar en alternance avec Geert Van Herwijnen, Thomas Fitterer, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Amélie Oranger, Henri Payet, dans une mise en scène de Robin Renucci

Je me souviens parfaitement de ma première confrontation à Bérénice. C’était à la Comédie-Française, dans une mise en scène de Muriel Mayette, pas encore Holtz à l’époque. J’avais découvert un texte sublime, mais il m’avait manqué quelque chose. Je me souviens que ma partenaire de spectacle m’avait dit que Bérénice étant sans doute la pièce de Racine la plus sur le fil… Et que le spectacle était un véritable numéro de funambule. Je me souviens tout aussi parfaitement de ma dernière confrontation à Bérénice. C’était pendant le confinement, par la Comédie-Française mais à travers le petit écran cette fois-là. La version de Grüber permettait aux vers de résonner complètement, avec un rythme non pas dramatique mais hiératique. Chose rare, elle tenait parfaitement le coup à travers la télé, grâce à des voix très radiophoniques. Pour moi, c’était comme ça qu’il fallait le monter. Le texte, seulement le texte. C’est ce qui m’a attiré vers la proposition de Robin Renucci. Différente de ce que j’avais pu voir, mais franchement convaincante.

Titus, fils de Vespasien, doit succéder à son père. Il pensait devenir empereur de Rome et pouvoir épouser Bérénice qui alors changerait « le nom de reine au nom d’impératrice ». Mais c’est sans compter la loi de Rome : « Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine ». Tout le problème est là, contenu dans ce vers racinien parfait. D’un côté son amour pour la reine de Palestine, de l’autre son devoir envers son peuple. Et à côté, Antiochus, roi de Commagène et ami proche de Titus, qui lui aussi aime Bérénice et lui dévoilera au tout début de la pièce, pour ajouter encore un peu de tragique à cette histoire.

J’ai d’abord eu très peur. Les comédiens entrent en scène masqués, pour recontextualiser l’histoire qui va se dérouler sous nos yeux. J’ai eu peur qu’ils ne gardent les masques dans la suite du spectacle. Heureusement, il n’en était rien. Ce prologue permet d’entrapercevoir ce qui nous sera proposé par la suite : plateau nu, costumes simples, unis ou bicolore, comédiens jouant pieds nus, mise en scène quadrifrontale. Le texte, seulement le texte. Et c’est parti.

© Olivier Pasquiers

Je savais ce que j’allais voir et n’ai pas été déçue. J’ai toujours eu un faible pour les mises en scène qui faisaient tout tourner autour du texte. J’ai toujours aimé les lectures claires et assumées. Et j’ai toujours eu un gros crush sur Antiochus. C’est plus facile pour moi d’entrer dans le spectacle si le comédien qui incarne Antiochus me convainc. Il est notre premier contact avec le palais. Autant vous dire que j’ai été servie sur un plateau d’argent. Dans un spectacle où l’on n’a rien d’autre que les mots de Racine auxquels se raccrocher, tout va passer par la parole. Par la diction. Cet Antiochus-là vit chacune de ses syllabes. Ce n’est pas le vers qui le trouble, c’est tous les mots qui le détruisent. Julien Leonelli a une diction aussi droite que son personnage : sans chanter l’alexandrin, il est celui qui le marque le plus.

Rapidement, on rencontre Bérénice, qu’Antiochus a fait chercher. Problématique différente, différente vie des mots. Petite appréhension tout d’abord – la comédienne a la voix un peu aiguë, pas ce que je préfère au théâtre. Mais son phrasé me prend. Là où Antiochus n’est que rigueur, elle n’est que passion. L’alexandrin se perd au profit de la phrase. Sa parole n’est qu’un souffle uni qui fait fi de la versification. Elle est emportée par ses mots, par son désir, par son amour, et nous emporte avec elle. Le spectacle avance et elle étonne. Celle qui pouvait d’abord apparaître comme une créature frêle se révèle davantage convaincante dans la force. Sa puissance éclate sur scène. Et elle fait de l’ombre à un Titus un peu inhabituel…

C’est peut-être, du trio amoureux, celui qui m’a le moins convaincue. Peut-être parce que ce n’est pas la vision classique de l’empereur torturé entre son devoir et son amour qui nous est présenté. Le Titus que propose Sylvain Méallet ne provoque pas tant ma pitié. Plutôt mon énervement. Là où les deux autres personnages sont bien définis, il oscille davantage. S’il a quelques intonations grand seigneur, c’est davantage sa lâcheté qui est mise en avant. Il est un Titus projeté trop rapidement sur le trône, il n’a pas les épaules, il n’a pas les mots et se cachent encore derrière des stratagèmes trop enfantins – certaines de ses répliques à Bérénice sonneraient presque comme du chantage. Sa diction est moins sûre que celle de ses partenaires et j’ai du mal à accepter cette version, pourtant cohérente, d’un Titus enfant gâté.

J’aime ce genre de spectacle car j’ai toujours été attirée par l’acteur avant de m’intéresser davantage à la mise en scène. Je dois reconnaître qu’ici, je suis servie. D’ailleurs, si j’ai parlé seulement des trois personnages principaux, je dois dire que l’ensemble de la distribution suit cette excellente servitude au texte – mention spéciale pour Geert Van Herwijnen, un Arsace jeune dont le regard puissant et clair transperce l’assistance. Le texte est roi, la diction et le corps sont ses valets, la mise en scène est un interprète. Rien ne doit faire barrière à l’écoute. Ici, on a une utilisation simple mais très efficace de l’espace quadrifrontal, avec un joli travail sur la diagonale qui permet d’éclaircir encore les différentes situations et de mettre le spectateur au plus près de la langue de Racine.

Le texte, chez Racine, y’a que ça de vrai. Et Renucci l’a parfaitement saisi. ♥ ♥

© Olivier Pasquiers

A la recherche d’un auteur non lu

Critique du Côté de Guermantes, d’après Marcel Proust, vu le 30 septembre 2020 au Théâtre Marigny (par la Troupe de la Comédie-Française)
Avec Claude Mathieu, Anne Kessler, Éric Génovèse, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Rebecca Marder Rachel, Dominique Blanc, Yoann Gasiorowski, et les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Camille Seitz, Nicolas Verdier, et Romain Gonzalez

J’avais hâte, infiniment hâte de retrouver la Troupe de la Comédie-Française après cette trop longue pause – bien qu’ils nous aient évidemment régalé avec La Comédie continue ! tout au long du confinement. J’étais heureuse aussi de retrouver le travail d’Honoré qui m’attire et m’intrigue mais m’avait laissée de côté dans le spectacle qu’il avait créé à l’Odéon il y a 1 an et demi. Ce soir le schéma s’est reproduit. Comme la dernière fois que j’ai voulu voir un Christophe Honoré, je ne me suis pas sentie conviée à la fête. Je n’ai pas connu les années Sida et n’ai pas lu les auteurs à qui il rendait la vie dans Les Idoles. Brisons un autre tabou dès maintenant. Je n’ai pas lu Proust. Et je n’ai pas su apprécier le spectacle. Ma complice de toujours, elle, qui était bien au fait, a passé une excellente soirée.

Comme j’aime nos échanges après les spectacles que nous voyons et qu’ils sont rarement en désaccord, j’ai voulu vous faire profiter des deux points de vue. D’un côté, le mien, novice totale dans le monde Proustien, persuadée que Palamède de Charlus était un compte Twitter et ne connaissant de La Recherche qu’une vague histoire de Madeleine. De l’autre, ma complice, agrégée de lettres classiques et ayant savouré à de nombreuses reprises la plume de Proust qu’elle place pas loin de son podium des auteurs français – elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi, ayant tenté à plusieurs reprises cette lecture, l’œuvre m’est tombée des mains. Ses commentaires à mes réflexions seront proposés en mauve dans le texte.

Résumer le spectacle me semble une épreuve difficile. On suit Marcel, le narrateur, dans ses pensées et ses fréquentations mondaines qu’il multiplie au fil de la pièce, désireux de fréquenter le salon de l’hôtel de Guermantes où il a emménagé quelques temps plus tôt. On y croise donc les mêmes personnages que lui, la Duchesse de Guermantes qu’il a complètement fantasmée, son mari Basin, homme on ne peut plus mondain, et autres Comtesses et Princesses habituées de ces lieux. Et petit à petit, si j’ai bien compris, on devrait un peu désillusionner.

Honoré a taillé une petite carotte dans La Recherche : le salon Guermantes, ses membres parfois hauts en couleur, ses mondanités, ses conversations littéraires, sa vacuité, son antisémitisme – l’affaire Dreyfus est dans toutes les conversations. Marcel est effacé, il écoute, passe de l’un à l’autre. Sa grand-mère agonise et meurt (Claude Mathieu, sur écran), contrepoint cru et violent au monde Guermantes (le seul, avec la relation orageuse Saint-Loup/Rachel).

© Jean-Louis Fernandez

J’ai compris assez vite que ça allait être compliqué. Plutôt séduite visuellement par le début du spectacle, mon intérêt a été mis à rude épreuve des l’une des premières scènes du spectacle sur l’art militaire. Je sentais que la langue me faisait de l’œil mais je sentais aussi à quel point j’étais loin de ce qu’il se passait sur scène. Impossible d’écouter, impossible d’accrocher, impossible d’apprécier. J’ai donc pris mon mal en patience et mis dans un premier temps cette scène de côté, désirant me raccrocher à l’intrigue principale et le souhait de Marcel de se rapprocher de Guermantes. Apres tout, ce n’était que ma première désillusion.

Moi, c’est vrai que j’ai passé une très bonne soirée, après un début difficile : Stéphane Varupenne (Marcel) chante Cat Stevens, il est un peu sur le fil… La deuxième scène, plateau plongé dans l’obscurité avec un seul brasero, voit Saint-Loup (Sébastien Pouderoux) débiter une longue tirade sur la beauté abstraite de la stratégie militaire. Christophe Honoré ne nous ménage pas… Mais dès la présentation de Marcel aux Guermantes, ça a pris, je n’avais plus besoin de « m’accrocher », j’étais dedans. L’immense plateau de l’éblouissant théâtre Marigny évoque le hall sompteux d’un splendide haussmannien, ou d’un palace, mais il est surtout ouvert à la circulation très fluide des acteurs, entre lesquels un perchiste se déplace avec son micro, apportant aux voix des reliefs différents, ce qui donne au spectateur l’impression d’être comme Marcel, plongé dans un milieu dont il saisit des bribes. Les scènes de groupe donnent une impression de naturel qui est le comble de l’art. Très impressionnnant – je n’avais jamais vu auparavant de mise en scène d’Honoré.

En fait on ne peut pas vraiment parler d’intrigue. Le roman tel que je me l’imagine est un tel fleuve que l’adapter est impossible. Ce sont donc des bribes, comme des photos, des instantanés qui nous sont proposés. Mais pour apprécier une photo c’est toujours mieux de connaître le contexte et qu’est ce qu’il m’a manqué ! S’il m’était difficile de comprendre les situations, les enjeux, les relations entre les personnages, la tache ne m’a pas vraiment été simplifiée par la langue employée dans le spectacle. Figurez-vous perdu dans un univers inconnu, entouré de personnages étrangers qui parlent un langage que vous ne comprenez pas ! Oui, vous voyez bien de quoi je parle, la langue de Proust, celle qui a déjà découragé plus d’un lecteur enhardi. Si je laissais parler mes vieux démons, je lâcherai cette phrase : « Ce n’est pas du théâtre ! » Aujourd’hui, j’espère avoir un peu grandi, et je dirai simplement que c’est une langue que je comprendrais bien mieux écrite que parlée, et que je ne peux digérer sans l’avoir mâchée un peu au préalable. Elle m’a titillé l’oreille et ma donne envie d’essayer encore le roman, mais mon cerveau y est resté bien imperméable. Je ne connectais pas.

C’est évident : comme c’est impossible d’adapter La Recherche (Honoré le dit dans la bible), il a pris le parti d’évoquer des personnages, comme des ombres venues du monde des morts. Mais ces personnages ne peuvent être reconnus que quand on les a déjà rencontrés : malgré tout le talent d’Éric Genovèse, qui n’a pas lu le roman ne peut pas saisir grand-chose du personnage de Legrandin, par exemple. Même chose pour Françoise (Julie Sicard, qui n’a que quelques répliques), pour Bloch (Yohan Gasiorowski). Et la scène culte de l’annonce par Swann de sa mort manque tellement d’arrière-plan, (Swann, Loïc Corbery, surgissant de nulle part à la fin du spectacle) que l’émotion ne s’installe pas vraiment, même pour les « proustiens ».

Évidemment les comédiens sont formidables et je n’ai rien à leur reprocher. Leurs compositions m’ont aidée à mieux cerner les personnages et je les en remercie : la futilité de Basin est merveilleusement interprété par Laurent Lafitte, Serge Bagdassarian est un Palamède de Charlus absolument divin en grande drama queen, les minauderies de de la Comtesse de Marsantes sont délicieusement insupportables quand ils prennent les traits d’Anne Kessler.  Les morceaux de bravoure laissés à chaque personnage nous permettent aussi un tête à tête bienvenu pour mieux les saisir. Mais, pour moi, c’est comme saisir le rien. Les personnages sont si bien dessinés, la direction d’acteur est telle que c’est comme si je humais leur odeur mais que je ne pouvais ni goûter leur saveur, ni voir leur couleur, ni entendre leur musique. Avec un seul sens pour les comprendre, autant vous dire que j’évolue quasiment à l’aveugle dans l’histoire, les relations qui les relient et les personnalités de chacun. On ne me laisse pas le temps de comprendre qui ils sont. Mais comprendre n’est probablement pas la préoccupation du metteur en scène.

Les acteurs sont à leur meilleur (avec une réserve sur Pouderoux, toujours un peu fade). La dimension satirique et comique de Proust est bien présente. La salle rit à ces moments-là. Laurent Laffitte n’est jamais meilleur que dans ce genre de personnages médiocres et contents d’eux, Serge Bagdassarian est absolument grandiose, Florence Viala en dinde à tête couronnée est parfaite, Gilles David un Norpois idéal. Elsa Lepoivre rayonne (presque trop !) en duchesse de Guermantes, on comprend la fascination de Marcel ; l’actrice la rend touchante : elle cherche une authenticité, elle fait passer une insatisfaction. On aimerait que cette espèce de chagrin soit plus marqué, on aimerait de façon générale que ce monde-là soit un peu plus âpre, que le brillant sente davantage le toc. Cela viendra peut-être au fil des représentations.

© Jean-Louis Fernandez

Je ne sais pas si Christophe Honoré a pensé à nous, les non initiés. J’ai mis plusieurs scènes à comprendre que Basin était l’époux de la Duchesse de Guermantes. J’étais perdue. Je m’accrochais à la musique. Aux ambiances. Heureusement Honoré ne s’est pas attaché uniquement au texte. Il nous a laissé quelques autres portes d’entrées pour saisir ce qui nous est montré. Ainsi la scénographie nous montre-t-elle la Duchesse de Guermantes sous deux lumières bien différentes, prolongement certain de la pensée de Marcel que je n’ai pu saisir. Ainsi les costumes appuient-ils certains traits des personnages, soulignent leurs lubies, leur désir d’apparence. Ainsi la musique, sa tonalité, sa cadence me permet-elle de percevoir les changements de rythme, les avancées, les interrogations du personnage. C’est déjà ça, mais c’est encore trop peu.

Honoré installe, par les inserts musicaux et certains costumes, une atmosphère année 70, un peu Loulou de La Falaise, années Palace, mais c’est peut-être déjà une référence trop pointue ; je ne suis pas sûre que cela puisse rapprocher l’histoire des spectateurs les plus jeunes. Mais cela rend au moins le spectacle plus agréable pour eux.

J’écris ce papier sans animosité quelconque. Je sais que j’ai déjà pu être plus agressive par le passé et j’espère n’avoir pas donné cette impression à travers ce papier. Je ne suis ni énervée, ni vraiment critique. Je suis plutôt frustrée voire même vexée de n’avoir pas été de la fête. Si j’avais voulu être démagogique, j’aurais reproché à Honoré de ne s’adresser qu’à une élite dans un Théâtre chargée d’une mission de service public. Mais je veux être honnête, et sa proposition, si elle risque d’en laisser beaucoup sur le côté, n’en est pas snob pour autant. Son spectacle est fait avec une telle simplicité, un tel amour de la langue, une telle direction d’acteurs que je ne peux que m’incliner et m’en retourner déçue. Et me dire que moi aussi, je lirai Proust. 

C’est un spectacle, qui malgré tout, choisit son public, divise la salle en deux groupes : ceux qui connaissent déjà l’univers de La Recherche et ceux qui le découvrent à la fois superficiel et opaque. Un peu snob donc, le plaisir que j’y prends : le plaisir de sentir remonter en soi tout un pan du roman à partir d’une réplique, d’une mimique. La satisfaction « d’en être ». Ce plaisir, je ne l’ai pas boudé, mais il est un peu impur. Est-ce cela que visait Honoré ? ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Mi-figue, mi-phi-génie

Critique d’Iphigénie, de Racine, vue le 24 septembre 2020 aux Ateliers Berthier
Avec, en alternance, Sharif Andoura, Jean-Baptiste Anoumon, Suzanne Aubert, Astrid Bayiha, Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Claude Duparfait, Ada Harb, Glenn Marausse, Thierry Paret, Pierric Plathier, Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais, Thibault Vinçon

Évidemment, à l’annonce d’une Iphigénie mise en scène par Braunschweig, je ne peux qu’être ravie. Elle me permettra de retrouver un metteur en scène que j’aime beaucoup, qui m’avait déjà plus que convaincue dans la version d’un autre Racine, Britannicus, qu’il avait monté dans la Salle Richelieu de la Comédie-Française. Une version qui m’avait d’abord rebutée avec ses décors d’administration et ses costumes-cravates, mais qui m’avait finalement convaincue. Ici, rebelotte pour le costume-cravate, mais c’est surtout une mise en scène corona-compatible que nous propose Braunschweig. Ou quand un metteur en scène déjà très porté sur le texte cherche à ne s’appuyer plus que sur le texte.

On la connaît, l’histoire d’Iphigénie, même sans avoir en tête l’oeuvre de Racine. Cette jeune femme doit être sacrifiée par son père Agamemnon (« Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire, Songez, quoi qu’il ait fait, songez qu’il est mon père« ) comme une offrande aux dieux afin que les vents soufflent à nouveau et permettent aux bateaux grecs d’avancer vers Troie. Évidemment, pour Agamemnon, le choix est cornélien : d’un côté, son devoir en tant que roi de Mycènes lui impose ce sacrifice, de l’autre, son amour de père l’empêche de donner lieu à l’acte fatal.

Je suis un peu embêtée devant ma page quasiment blanche. Mes sentiments divergent face à cette Iphigénie et il m’est encore plus difficile d’émettre un avis en sachant que je ne sais pas ce que j’en attendais. Je connais le travail de Braunschweig et je l’apprécie : j’aime la froideur intellectuelle et la distance qu’il insuffle à ses spectacles, j’aime le dépouillement de ses mises en scènes, j’aime ses lectures quasiment dissertatives des oeuvres. Tous ces éléments, je les ai retrouvés ici. Le texte qu’il a rédigé dans la bible est brillant. Je n’accuserai donc pas sa mise en scène, simplement son choix de texte.

Je découvrais Iphigénie et jamais je ne me serais attendue à être déçue par une tragédie racinienne. Durant la pièce, je me suis demandée comment il était possible que l’intrigue me paraisse aussi emberlificotée, dans quel monde parallèle j’étais tombée pour ne pas m’extasier à chacune des répliques, pourquoi le personne d’Iphigénie me paraissait aussi tordu. Après quelques échanges avec ma voisine de ce soir-là, j’en suis arrivée à la conclusion suivante : Iphigénie est vraiment complètement tordue. Le personnage est incompréhensible, imprévisible, indéfinissable, sorte d’Antigone avant l’heure guidée par une loi qu’elle seule peut interpréter.

© Simon Gosselin

Si j’aime la froideur de Braunschweig, il est vrai que c’est nous mettre à rude épreuve que nous la proposer sur pareille pièce. Il a choisi le dépouillement extrême : décor et scénographie réduits à leur minimum – la règle de temps est symbolisée par ce paysage de mer désespérément calme sous un ciel qui s’éclaircit puis s’assombrit, seulement deux chaises et une fontaine à eau occupent la scène, la distanciation entre les comédiens est de mise – on a vraiment l’impression que c’est la direction d’acteurs qui a constitué l’essentiel de son travail.

Et il n’y a pas à dire, sur les plus belles scènes de la pièce, son travail est brillant. Sur notre barque de spectateur, tout est entièrement calme et seuls les dialogues sont les rames qui nous permettent d’avancer. Et le matériel fourni par Braunschweig est bon, les échanges sont incisifs, incarnés, puissants. En raison des agenda des comédiens mais également par souci d’offrir des possibilités au maximum d’artistes, Braunschweig a choisi une distribution en alternance où les partenaires ne sont pas fixe manière à ne pas s’asseoir dans un confort de jeu. Si je ne peux donc parler de l’ensemble de la troupe, je souhaite quand même souligner la perfection de jeu de Virginie Colemyn, sublime Clytemnestre, capable d’exploser toute en retenue et de monter crescendo sans jamais mettre un accent inutile. Une grande tragédienne.

Malheureusement, en faisant du texte son élément principal, Braunschweig accompagne aussi bien ses envolées que ses défauts. Et malgré une lecture claire de l’oeuvre de Racine, il ne parvient à échapper aux scènes tarabiscotées, moins bien écrites voire même sans grand intérêt pour l’avancée de l’action. C’est le cas malheureusement de beaucoup des scènes dans lesquelles Achille apparaît, et malgré la grande justesse du comédien ce soir-là, je me suis retrouvée perdue à plus d’une reprise. Le bateau dans lequel Braunschweig nous embarque tangue à plusieurs reprises et ce n’est ni la mer calme, ni les vents puissants qui nous accompagnent. Plutôt un mistral imprévisible, avec rafales et acalmies.

Heureuse d’avoir découvert un nouveau texte, mais peut-être à conseiller seulement une fois qu’on connaît le reste de l’oeuvre de Racine. ♥ ♥

© Simon Gosselin

L’avis de la Mort

Critique du Laboureur de Bohème, de Johannes von Tepl, vu le 2 septembre 2020 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo, dans une mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Évidemment, ça fait quelque chose. Retourner au théâtre après 6 mois d’absence, ça ne se fait pas sans une certaine émotion. Et encore moins lorsqu’on sait que c’est pour une rencontre avec la mort. Il y a des gens qui sont très à l’aise avec la mort, d’autres qui n’y pensent jamais, certains qui croient que ça n’arrive qu’aux autres… Moi, j’y pense quasi-quotidiennement. Je vis avec ma finitude comme un fardeau. Alors je dois avouer que j’avais quand même bien envie d’entendre ce qu’avait à dire le Seigneur des Morts pour défendre ses actes. Et j’ai été plutôt conquise.

Ce texte est une dispute, au sens premier du terme, c’est-à-dire une discussion où l’un des personnages soutiendra un point de vue, par exemple la nécessité de la finitude de l’homme, et son interlocuteur le point de vue opposé. C’est tout particulièrement cette première partie autour de la question de la mort comme faisant partie intégrante de la vie qui m’a intéressée. Le Seigneur des Morts y est particulièrement brillant, démontrant aisément qu’il est vain de pleurer des mortels et que rien n’est plus juste que la manière dont il agit, ne jugeant ni l’origine ni la bonté ni la richesse de celui qui est choisi.

La joute oratoire est passionnante, prenant parfois des accents stoïciens, et faisant la part belle au Seigneur des Morts qui enchaîne de belles punchlines à base de « Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir » ou encore « Stupide est celui qui pleure ainsi les mortels ». Impossible de ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle qui nous ramène cruellement à notre situation de mortel alors même qu’aujourd’hui tout autour de nous est fait pour nous faire oublier notre finitude.

C’est plutôt chouette d’avoir le sourire aux lèvres – enfin surtout aux yeux puisque le reste du visage est masqué – devant des sujets qui nous terrifient. Mais, il n’y a pas à dire, le Seigneur des Morts tel que le compose Marcel Bozonnet a quand même quelque chose de génial. Il a le truc pour incarner ces êtres sublunaires, parfois clownesques, avec quelque chose d’un pantin, qui n’est ni un esprit ni un homme : indéfinissable. Malin et parfois sérieux, cynique, joueur, il explose de couleurs dans un monologue savoureux durant lequel il nous régale. Il laisse alors libre court à cette diction déclamante qui lui va si bien sans tomber dans une grandiloquence inutile : il y est délicieux. A ses côtés, Logann Antuofermo met un peu plus de temps à rentrer dans son personnage, un peu mécanique dans sa plainte qui ouvre la pièce, mais il se reprend vite et finalement défend les mortels, et surtout les mortels amoureux, avec beaucoup d’ardeur. Leur duo fonctionne très bien, leur complémentarité étant confortée par certains détails scéniques, comme ce décor yin et yang simple et efficace.

Un chouette rendez-vous avec la Mort. ♥ ♥

Françon nous saisit au tournant

les-innocents-tr-coul.png

Critique des Innocents, Moi, et l’Inconnue au bord de la route départementale, de Peter Handke, vu le 5 mars 2020 au Théâtre de la Colline
Avec Pierre-François Garel, Gilles Privat, Sophie Semin, Dominique Valadié et Laurence Côte, Daniel Dupont, Yannick Gonzalez, Sophie Lacombe, Guillaume Lévêque, Hélène N’Suka, Joseph Rolandez, Sylviane Simonet, mis en scène par Alain Françon

Évidemment, je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’abord, Françon à la Colline, c’est une association importante pour moi : c’était ma première fois dans ce théâtre, j’en ai le souvenir d’un spectacle unique qui mêlait mes deux mois entre science et littérature. Ensuite, le binôme composé de Françon et Handke, ce couple que j’avais découvert dans Toujours la Tempête, me promettait une expérience théâtrale différente de ce que je pouvais déjà connaître. Alors forcément, c’est presque pavlovien, mais je me sentais bien en franchissant les portes du théâtre, ce soir-là.

C’est un moment délicat de s’installer devant ma page blanche pour écrire sur ce spectacle. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? J’ai été, sans aucun doute, devant quelque chose de grand, de plus grand que moi. Cette troisième rencontre avec Peter Handke est probablement la plus difficile, et ce spectacle, son plus conceptuel. Je ne me vois pas conseiller ce spectacle à tout le monde ; je pense qu’il faut malgré tout un petit bagage, ou au moins une préparation psychologique, non pas pour rentrer dedans, mais pour arriver à apprécier quelque chose qui nous échappe en partie.

Rentrer dedans, ce n’est pas vraiment difficile. Certes, le texte pourrait être incompréhensible, mais n’oubliez pas qui est aux commandes : Alain Françon. Et, je ne le répèterai jamais assez, Alain Françon est un Grand Maître. Ce texte, étrange, abstrus, très intellectuel, il le façonne comme j’ai rarement vu des metteurs en scène le faire au théâtre. Il lui donne chair, il lui donne vie, il lui donne une consistance, il arrive à le mettre en relief. Donc, quelque part, on est obligé d’être happés.

D’abord, Alain Françon signe une mise en scène d’exception, accompagné de son décorateur de génie Jacques Gabel. Incontestablement, ce décor pose une situation, habille le texte et les personnages autant que faire se peut. Éclairé par les lumières de Joël Hourbeigt, magnifié par l’usage habile des miroirs disposés de part et d’autre du plateau, le résultat nous cloue sur place : la première tombée de la nuit sur la scène, notamment, est une image à la fois surprenante et forte pour les spectateurs. De même, l’aube qui se lève en fin de spectacle ne pourra laisser indifférent.

Et, évidemment ses comédiens qu’il a dirigés, comme à son habitude, à la perfection. De ma vie, je n’ai jamais vu un texte de théâtre aussi bien dit. Sur scène, les acteurs sont comme des prolongations de Françon et de Handke, chefs d’orchestre guidant leurs instruments, peintres étalant leurs couleurs, Frankenstein modelant ses monstres. Ils sont les doigts, la langue, les pensées de metteur en scène et de l’auteur. Gilles Privat est au sommet de son art – pour qui en doutait encore, nous sommes là devant un Grand de chez les Grands. Et je pèse mes majuscules. Chaque mot est transcendé, dit avec un souffle qui ne trompe pas : le souffle de la vie, de la nécessité, de l’urgence de crier au monde ce qui se passe.

Capture d’écran 2020-03-06 à 14.01.12.png

© Jean-Louis Fernandez

Mais alors, qu’est-ce qu’on crie dans ce spectacle ? De quoi on parle, exactement ? Difficile à dire. Devant le spectacle, j’ai eu comme des fulgurances, que j’ai partagées avec la personne qui m’accompagnait ce soir-là : nous n’avions pas la même interprétation de ce que nous avions vu. C’est le côté cool mais aussi un peu frustrant du spectacle : on est sur quelque chose de tellement abstrait que la liberté d’interprétation est quasi-totale. Mais je vais quand même revenir un peu sur ce que moi, j’y ai vu.

Dans ces Innocents, Moi et l’Inconnue du bord de la route départementale, on suit le personnage principal, le fameux Moi – qui en réalité est divisé en deux : le Moi dramatique et le Moi narrateur – qui est une sorte de Misanthrope qui s’accroche à sa route comme à tout ce qu’il ne veut pas perdre. Son bout de terrain, ce sont des habitudes qu’il ne veut pas changer, une époque qu’il refuse d’oublier, un mode de vie qu’il exclut de transformer. Mais ce spectacle est au-delà du regard critique sur une époque, c’est une réappropriation, une réflexion mené sur des strates différentes de celles dont on peut avoir l’habitude.

Néanmoins, plusieurs tableaux ont fait écho à mon quotidien. Les innocents, qui envahissent cette route que Moi conserve précieusement, et qu’il rejette directement, prennent plusieurs visages. Ils sont les autres, ceux qui consomment, les innocents qui admettent ce que d’autres encore décident à leur place. Ils sont le reste du monde. Ils sont les migrants, dans un tableau très puissant où ils avancent le dos courbé, portant quelques affaires dérisoires comme si elle représentait leur vie.

A travers leurs échanges avec Moi, ils montrent l’impossibilité de dire qui accompagne notre monde ultra-connecté et donc ultra-virtuel. Ils montrent que les mots n’importent plus, et le travail sur la langue a parfois des échos Novarinien qui n’étaient pas pour me déplaire. Ils montrent qu’aujourd’hui on ne connaît plus personne, qu’on ne fait plus l’effort de savoir qui est à nos côtés, ces fameux voisins qui font l’objet de toute une tirade, que les relations ne sont plus qu’en surface. Ils montrent tout ça, et bien plus encore, avec ardeur et poésie, avec finesse et engagement, mais surtout avec une vie que rien ne pourra leur enlever. Et donc, avec beaucoup d’espoir.

Un coup de fouet. ♥ ♥ ♥

Capture d’écran 2020-03-06 à 14.00.57.png

© Jean-Louis Fernandez

Zem pas !

1575650615261_trahisons-madeleine-v2_10089.jpg

Critique de Trahisons de Pinter, vues le 13 février 2020 au Théâtre de la Madeleine
Avec Roschdy Zem, Michel Fau, Claude Perron et Fabrice Cals, dans une mise en scène de Michel Fau

Ha, Michel Fau ! Si vous suivez un peu ce blog, vous connaissez ma relation tumultueuse avec cet artiste : le coup de foudre initial porté par des merveilles telles que Demain il fera jour ou Un amour qui ne finit pas s’est soldé par un divorce brutal lorsque j’ai vu Fleur de Cactus. J’ai bien essayé de renouer avec ce créateur que j’avais tant aimé mais mes diverses tentatives se sont toutes soldées en échecs. Mais je continue d’y croire, sans doute portée par le souvenir d’une esthétique et d’une théâtralité avec lesquelles j’étais en harmonie complète – et que je ne retrouve toujours pas dans ces Trahisons.

Qu’elle est belle cette pièce de Pinter qui revient dans le temps pour recomposer les détails et les discussions qui ont mené à la situation actuelle d’une séparation entre deux époux, Emma et Robert. On revient plusieurs années en arrière dans la vie des deux époux, et on comprend petit à petit comment leur mariage a tourné ainsi, quelle relation elle a entretenu avec Jerry, le meilleur ami de Robert devenu son amant, et comment ils se sont tous un peu trahis les uns les autres…

Il y a sans doute une grosse erreur qui plombe le spectacle et sans qui, peut-être, j’aurais pu passer un moment plus que correct. C’est une erreur de casting, et elle porte le nom de Roschdy Zem. J’étais pourtant super emballée devant cette proposition, parce que Roubaix une lumière, parce que Persona non grata, parce que découverte de cet comédien au théâtre, parce que ça pouvait marcher. Mais allez savoir pourquoi, ça ne fonctionne pas. Roschdy Zem est une coquille vide. Ses répliques se suivent et se ressemblent sans la moindre incarnation. Pire, il semble absent dès qu’il finit de parler, comme s’il se concentrait pour ne pas oublier sa phrase suivante.

Difficile pour sa partenaire Claude Perron de s’accrocher à une telle prestation. Est-ce pour cela que Michel Fau la dirige de manière aussi froide ? Son personnage, qui devrait quand même faire preuve d’un minimum de désir et de chaleur pour son amant, est glacial. Son jeu, trop stylisé, aurait pu être intéressant s’il n’était pas que stylisé. Résultat : les scènes entre les deux amants passent trop lentement et l’ennui s’installe. Pour essayer de pallier ce problème, le metteur en scène a tenté de monter certaines scènes avec des accents de boulevard, perdant tout le mystère, l’ambiguïté et la perversité propres à ces trahisons qui deviennent alors bien plates. Dommage car Michel Fau, lui, avait su adopter le bon ton.

Différemment entouré, cela aurait donné un tout autre spectacle ; j’aurais même pu me laisser convaincre par la mise en scène de Fau. Certes, j’ai trouvé les lumières trop agressives – on les connaît ces lumières radicales qui lui sont chères, et je dois même dire que je les ai beaucoup aimées avant mais là, peut-être était-ce dû à la mayonnaise qui ne prenait pas, mais je les ai trouvées justes radicales et comme déconnectées du spectacle dans son ensemble. Mais je dois dire que j’ai trouvé le décor très malin, cette reconstitution du puzzle comme des représentations des souvenirs des amants et des époux qui s’entremêlent au fil des révélations, c’est à la fois visuellement très réussi et très parlant. Une très chouette idée !

C’est Pinter qu’on trahit ! pouce-en-bas

trahisons-harold-pinter-theatre-madeleine-photo_stephane_brion-1-1024x683.jpg

Un Alceste qui vaude le déplacement !

unnamed.jpg

Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 6 février 2020 au Théâtre du Ranelagh
Avec Nicolas Vaude, Chloé Lambert, Laurent Natrella, Pierre Val, Nathalie Boutefeu, Arthur Sonhador, Hélène Barillé, Raphaël Duléry, Clara Artur Vaude, dans une mise en scène de Nicolas Vuade et Chloé Lambert

J’étais absolument ravie à l’annonce de ce spectacle. J’ai un grand faible pour Nicolas Vaude. Alors certes, mes derniers retours pouvaient laisser penser le contraire, mais c’est parce que j’adore ce comédien que je suis très exigeante avec ce qu’il peut présenter. Et j’avais l’intuition que ce spectacle-là ferait partie de ceux que je suis absolument ravie de soutenir et de recommander. Pari réussi.

Alceste ne peut pas vivre dans cette société qui l’entoure et qu’il hait, composée d’hypocrites et misant tout sur l’apparence. Dès le début de la pièce, son caractère si particulier se fait sentir, et il se détache du reste des personnages. Cependant, c’est un homme qui se contredit sans cesse, et le paradoxe le plus important qu’il renferme est son amour pour la plus coquette et la plus mondaine des femmes, Célimène, qu’il tentera d’ailleurs de convaincre de s’exiler avec lui, loin des hommes.

Je sais ce que vous vous dites : « encore un Misanthrope ! ». On pourrait se dire qu’on a tout vu. On pourrait se demander à quoi bon. Même si je suis de ceux qui ne se lassent pas de ce texte je vous demande de me faire confiance. Il y a eu d’autres versions récentes, avec davantage de grands noms, qui ont fait salle comble. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui d’Alain Françon puisqu’il nous fait rire. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui de Peter Stein puisqu’il fait la part belle à l’ensemble des personnages.

Il faut saluer la mise en scène de Nicolas Vaude et Chloé Lambert qui, sans chercher à se démarquer par tous les points – ici pas de vidéo ni de nudité, pas d’inversion des genres ni d’ajouts au texte – servent la pièce de Molière avec brio. La scène d’ouverture est des plus réussies, donnant immédiatement au spectacle un rythme qu’il ne perdra plus. La mise en scène très fluide s’appuie sur de nombreux détails simples mais qui rendent la lecture très claire en ne laissant rien de côté : on entend notamment tout ce qui a trait au procès d’Alceste et qui est habituellement traité sans attention particulière.

Cela permet également de mettre en valeur les différentes histoires dans l’histoire, en dessinant de manière toujours très fine les relations des personnages, comme ce lien qui se crée de manière ingénieuse et poétique entre Eliante et Philinte lors de la tirade d’Eliante. La musique, les accessoires, les lumières sont utilisés très efficacement pour diriger notre regard ou souligner certaines scènes pour en faire des moments très soignés qui forment un tout sans accroc.

Et puis, évidemment, il y a cette distribution. Il n’y avait aucun doute possible : Vaude est fait pour ce rôle. En réalité, c’est l’image-même de mon Alceste depuis toujours. Ses changements de tonalité brutaux, cette bizarrerie dont parle Philinte, ses grimaces et le ton bougon qu’il peut adopter soudainement, tout ce qui compose l’animal sauvage qu’est Nicolas Vaude sur scène correspond à notre misanthrope. Il y est donc évidemment délicieux.

C’est également un grand plaisir de retrouver Laurent Natrella à ses côtés. Pour sa première apparition hors de la Comédie-Française, il faut dire qu’elle est très réussie : sa composition inattendue prend le contrepoint de la figure bienveillante et sage du Philinte habituel pour le rendre un brin libertin et lui laisser une grande possibilité d’évolution au cours de la pièce. Mais c’est Chloé Lambert qui crée la surprise avec sa Célimène séduisante et un poil autoritaire, sorte de femme fatale qui se joue de ses amants et ne laisse à aucun moment apparaître de faille : c’est une vision du personnage qui se tient et qu’elle incarne à merveille !

Un chouette Misanthrope. ♥ ♥ ♥

MISANTHROPE-RANELAGH-Photo-2-Libre-de-droit-cBenDumas.jpg

Un Massacre qui porte bien son nom

Capture d’écran 2020-02-01 à 14.42.05.png

Critique de Massacre, de Lluïsa Cunillé, vu le 26 janvier 2020 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Sylvia Bergé, Clotilde de Bayser, et Nâzim Boudjenah / Miglen Mirtchev, dans une mise en scène de Tommy Milliot

Je n’avais rien lu, rien vu. Je ne savais rien du spectacle présenté au Studio-Théâtre. Un vague rappel de la présentation de saison de Ruf, rien qui m’avait fait vibrer mais si j’avais pris mes places c’est bien qu’il y avait une raison. J’aurais dû me douter. Autrice inconnue de moi, metteur en scène inconnu de moi – ce n’est pas une raison suffisante mais parfois cela doit mettre la puce à l’oreille. Il faut que j’arrête de prendre tous les spectacles de la saison sous prétexte qu’on est au Français, car, apparemment, ça ne suffit plus.

La pièce se déroule dans un hôtel, quelque part dans un trou paumé, à quelques kilomètres du village le plus proche, dans les montagnes. Une cliente et la tenante du lieu se font face, elles discutent, elles sont seules dans l’hôtel. La directrice souhaiterait fermer l’hôtel mais la cliente insiste pour rester. Un soir, un homme débarque, il dit avoir percuté un cerf sur la route, et tout bascule.

J’écris cet article parce que j’aurais aimé que quelqu’un me prévienne de ne pas perdre mon temps. Le temps est un bien précieux. Je n’ai pas grand chose à dire sur ce spectacle, mis à part qu’il a provoqué en moi un ennui profond. En moi, et en quelques-uns de mes voisins. Les scènes initiales sont d’une longueur infini. Les dialogues entre la tenante de l’hôtel et la cliente posent des jalons qui ne serviront jamais par la suite – le fait que des maisons soient inhabitées dans le village, le fait que la cliente soit séparée de son mari, le fait que l’hôtel soit vide. On parle pour ne rien dire, on n’a pas de situation de départ, on ne va nulle part.

Capture d’écran 2020-02-01 à 14.45.51.png

Alors je comprends un peu l’idée. Le suspens, le thriller, tout ça. Mais ça n’a pas du tout fonctionné sur moi. J’ai éprouvé un profond désintérêt pour ce qui se déroulait devant mes yeux, attendant le massacre annoncé par le titre, et observant la fameuse scène sans la moindre émotion. Cette scène unique se suffit quasiment à elle-même, les scènes qui l’entourent en sont presque totalement décorrélées.

Au sortir du spectacle, je me décide à lire le programme de salle pour mieux comprendre le pourquoi du comment. Qu’est-ce qui a conduit à programmer cette pièce ? Alors si je suis parfaitement d’accord avec la première partie du résumé, j’hallucine devant la seconde. « Massacre (dont le titre original est Occisió) met en scène deux femmes, D et H, qui se voient contraintes de cohabiter dans un hôtel pendant une semaine. D est la propriétaire de cet établissement perdu dans les montagnes, à plusieurs kilomètres du premier village habité. Par manque d’affluence, l’hôtel est sur le point de fermer définitivement. H est la dernière cliente. Elle a réservé une chambre et compte bien y rester. » Jusque-là, on est d’accord. « D a beau insister pour qu’elle quitte les lieux, H refuse comme s’il en allait d’une nécessité presque existentielle. » Déjà, là, ça se gâte : personnellement je n’ai ressenti aucune nécessité existentielle dans le refus de H de quitter l’hôtel. Mais bon, soit, après tout on est au théâtre, il faut bien dramatiser un peu.

« Ces deux femmes, que tout oppose, sont à une étape cruciale de leur vie : l’une hésite à vendre l’affaire familiale pour se construire un avenir ailleurs et l’autre doit apprendre à faire face à la solitude après son divorce. Chaque soir, tel un rituel, elles se retrouvent dans le salon de l’hôtel pour échanger sur leur quotidien, mais ce dialogue a priori ordinaire laisse peu à peu entrevoir le trouble qui les habite. L’arrivée imprévue de A, automobiliste victime d’un accident au beau milieu de la nuit, fait voler en éclats l’équilibre précaire du huis clos. » C’est là que les bras m’en tombent. Entre la description du spectacle et le ressenti, un gouffre. Là où on parle d’une étape cruciale de leur vie, je vois un moment anecdotique. Là où on mentionne un dialogue a priori ordinaire, rectifions le tir en un dialogue carrément ordinaire. Là où on évoque le trouble qui les habite, je n’ai senti qu’une profonde lassitude. Là où il est fait mention d’équilibre précaire, je peine à voir de quoi on parle. Là où la description du spectacle peut faire envie, le moment en lui-même est d’un profond ennui.

A éviter. pouce-en-bas

Capture d’écran 2020-02-01 à 14.42.15.png

La Mouche ne fait pas le bzzz

174860-_mg_2143_bd.jpg

© Fabrice Robin

Critique de La Mouche, adapté de la nouvelle de George Langelaan par Christian Hecq et Valérie Lesort, vue le 16 janvier 2020 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Christian Hecq, Christine Murillo, Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dans une mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Voilà un spectacle qui était très attendu. Après le triomphe de Vingt mille lieues sous les mers à la Comédie-Française, le retour du couple Christophe Hecq / Valérie Lesort ne pouvait qu’être lié à de grandes espérances. Je n’avais pas vu le film adapté de la nouvelle de George Langelaan, mais je ne doutais pas qu’ils en feraient quelque chose d’à la fois fascinant et effrayant. J’étais très impatiente, mais j’aurais dû me méfier, car si ils ajoutaient leur univers scénographique à la base de Jules Verne dans leur première création, pour notre plus grand bonheur, il s’agit ici de construire autour d’une histoire bien moins prenante, pour ma plus grande déception.

Robert vit avec sa mère, Odette, à la manière de Jean-Claude et Suzanne de l’émission de Strip Tease « La soucoupe et le perroquet » que j’ai regardée pour l’occasion. Ils sont un peu étranges mais rien de bien méchant : lui cherche à créer une machine à téléporter dans sa chambre transformée en laboratoire, il a parfois quelques petits problèmes de comportement mais il les règle à l’aide de calmants ; elle passe son temps à commérer avec ses amies, à enfiler sa perruque et à regarder la télévision. Alors quand Marie-Pierre, la fille de la voisine Chantal, revient vivre chez sa mère, Odette cherche à tout pris à la caser avec Robert.

Et la mouche dans tout ça ? Eh bien la mouche, on l’attend longtemps. Le spectacle dure 1h30, et on commence à la voir poindre le bout de son nez au bout de 50 minutes, quand enfin Robert tente de se téléporter lui-même et, comme dans le film et la nouvelle, subit l’expérience alors qu’une mouche se trouve avec lui dans la cabine, ce qui marquera le point de départ de sa transformation. Il ne reste alors plus qu’une demi-heure de spectacle.

174860-_mg_2399_bd.jpg

© Fabrice Robin

Tout cela me fait penser que cette Mouche était une fausse bonne idée : nous ne sommes pas au cinéma, donc pour simuler la transformation, Christian Hecq doit se maquiller, enfiler des prothèses, changer totalement d’apparence en coulisse, ce qui restreint de manière totalement pragmatique sa présence sur scène. Conscient de cette contrainte, on comprend mieux pourquoi la mouche apparaît si tard : la transformation, compliquée et nécessairement hors de scène, est trop longue pour la faire durer tout le temps de la représentation.

Alors on remplit. J’ai mieux compris d’où venait la situation de départ, mère-fils, en regardant la fameuse émission dont parle le résumé du spectacle. Le truc, c’est que cette histoire est sans grand intérêt. Les dialogues sont pauvres, les comédiens n’ont pas grand chose à jouer, les scènes s’enchaînent sans parvenir à me captiver. L’apéritif avec Marie-Pierre, le coup de téléphone d’Odette à ses amies, le déjeuner d’Odette et Robert, la venue de l’inspecteur, tout cela sent le remplissage à plein nez. C’est vain.

Ce qui est vraiment dommage, c’est qu’on a presque l’impression que l’idée de départ était d’utiliser cette compétence spéciale qu’ont Hecq et Lesort à travers leur utilisation de la magie et des effets spéciaux sur scène, qu’ils ont choisi La Mouche parce qu’ils avaient quelques idées scénographiques intéressantes – et c’est vrai, c’est plutôt chouette de voir l’appareil à téléportation, même si on s’en lasse vite, ou encore la mouche qui marche au mur vers la fin du spectacle – mais on ne peut s’empêcher de dire : et ensuite ? Ensuite, j’ai surtout l’impression qu’ils ont brodé autour pour construire un ensemble à peu près cohérent. Cohérent, peut-être, mais surtout ennuyeux.

Et pourtant, il y a du beau monde sur scène. A quoi bon souligner une nouvelle fois l’incroyable précision du jeu de Christian Hecq ? La composition de son Robert est évidemment parfaite, ses numéros clownesques sont évidemment à tomber, mais on le voit finalement trop peu à cause de tout ce qui est à côté et dont je n’ai su que faire. Je tiens à saluer également le jeu de Christine Murillo, qui avec une partition proche du vide arrive à faire beaucoup : son personnage a quelque chose de très touchant malgré tout, et elle parvient à créer une ambiance dans cette maison, une relation avec le public, quelque chose de tendre et de très humain. Chapeau bas. Et que dire de Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dont les personnages sont absolument dénués d’intérêt, et qu’on aurait aimé distribués dans des rôles davantage à la hauteur de leur talent.

Je prends un peu la mouche, parce que ce spectacle ne ferait pas de mal à une mouche, mais ce spectacle ne fait pas mouche. 

174860-_mg_3105_bd

© Fabrice Robin

Mesguich VS Labiche

AFF-MON-ISMENIE-1.jpg

Critique de Mon Isménie, de Labiche, vue le 14 janvier 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Frédéric Cuif, Sophie Forte, Guano, Alice Eulry d’Arceau et Frédéric Souterelle, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

J’ai une histoire toute particulière avec Labiche : il a contribué à mon amour du théâtre, avec un gros coup de coeur pour une mise en scène de Doit-on le dire que j’ai vu trois fois quand j’avais neuf ou dix ans, et qui a gravé en moi, je pense, l’enthousiasme que peut provoquer le théâtre de divertissement. Même si j’élargis mes horizons théâtrales depuis quelques années, je ne peux snober ce théâtre-là en raison de ce beau souvenir. J’aime rire au théâtre, j’aime me détendre, j’aime le vaudeville quand il est bien monté.

Isménie ne pense qu’à une chose : elle souhaite se marier. Seulement voilà, son père n’est pas vraiment de cet avis et renvoie tous les prétendus les uns après les autres. Mais cette fois-ci, le jeune Dardenboeuf est envoyé par sa soeur qui surveille la rencontre : elle et Isménie vont tout faire pour que tout se passe bien. Le père tente tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le galant, mais rien n’y fait : il déjoue tous les pièges.

En fait, j’ai aussi une histoire avec Daniel Mesguich, qui m’a fait découvrir Pinter dans ses Trahisons du OFF 2014, et dont la mise en scène du Cyrano l’année dernière m’a laissée la fois froide et fascinée. Du texte je ne me souviens de presque rien, mais il y a une atmosphère et un souffle que je ressens encore aujourd’hui. C’est ce que j’aime chez Mesguich, en tout cas du peu que je connais de lui. Mais j’avais du mal à voir comment cela pouvoir seoir à Labiche. Et j’ai toujours du mal, en fait.

La question que je me pose est la suivante : Daniel Mesguich a-t-il monté beaucoup de vaudevilles ? Ce type de pièce, sous son apparence simplette, répond à des codes bien précis. Or Mesguich ne semble pas avoir bien senti la mécanique de cette Isménie. J’en ai vu, des Labiche, et il y a d’un côté les mises en scène où on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du génie tellement tout s’enchaîne avec simplicité, rythme, et rires, et celles où l’un des rouages est manquant et où l’on s’enlise dans quelque chose de lourd, mal huilé, presque ennuyeux. Ce spectacle est de ceux-là.

Le problème apparaît dès les premières minutes : Daniel Mesguich a cherché à en faire trop. Si j’ai du mal à percevoir ce qui manque pour que la mécanique se mette en place – car tout semble y être, le rythme, l’enthousiasme sur scène, une assez bonne direction d’acteur – je sens ce qui est en trop. Les ajouts, les comiques de répétition qui n’en finissent pas, les clins d’oeil répétés au public alourdissent un texte qui n’avait pas besoin de modifications. Ce texte forme un tout à jouer à toute allure, pas une base à étirer à l’infini.

Si quelques ajouts dans les répliques ne me choquent, pour moderniser un peu les blagues par exemple, je ne comprends pas l’intérêt de remanier tout le texte : on perd en fluidité, donc on perd en rythme, donc on perd en rire. On sent beaucoup trop les ajouts – il va même jusqu’à ajouter un monologue entier – on voit beaucoup trop Mesguich devant Labiche ; mais le mélange est hétérogène, la symbiose ne prend pas. Les ajouts sont grossiers, le plateau est complètement surexcité en enchaînant ses vannes et on se perd. Et c’est dommage, parce que l’élan était là, mais il aurait fallu davantage faire confiance au texte et à ses comédiens avant d’essayer de le mettre à sa sauce.

Déçue.