C’était mieux avant

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Critique de La nostalgie des blattes, de Pierre Notte, vue le 17 septembre 2017 au Théâtre du Rond-Point
Avec Catherine Hiegel et Tania Torrens, dans une mise en scène de Pierre Notte

Je trouve l’idée de départ brillante. N’ayant pas lu la note d’intention de l’auteur, je ne savais pas de quoi il était question. Je ne l’ai pas compris tout de suite d’ailleurs : lorsque Catherine Hiegel répète qu’elles « n’auront personne », je me suis demandée s’il s’agissait des visites dans une maison de retraite. En fait, on comprend vite que les deux femmes sont dans une sorte d’exposition où elles sont présentes en tant qu’éléments rares – elles étaient même le clou de l’exposition passé un temps ! Ce qui provoque la curiosité en elles, c’est l’authenticité : ces deux femmes sont vieilles, ridées, elles n’ont jamais fait appel à la chirurgie esthétique et ont connu le monde lorsqu’il était encore rempli de cafards, de poussière, et de gluten. Elles sont le témoin d’un monde qui semble s’être éteint.

Il y avait vraiment de quoi creuser. Lorsqu’il aborde la vieillesse ou le monde tel qu’il était autrefois, Pierre Notte produit des étincelles. Les répliques sont cinglantes, et dans la bouche de ces deux comédiennes incroyables, elles soulèvent la salle. Malheureusement, il semble s’être perdu dans une série de sketchs sans grand rapport les uns avec les autres. Tout y passe : les problèmes de fuite, la propriété, l’insémination artificielle… Les thèmes sont plus ou moins intéressants, et certains nous décrochent à peine un sourire. Dommage, car le canevas de base gagnait à être épuisé : si il parle de la chirurgie esthétique, la fin du gluten, et la javellisation systématique de l’environnement, d’autres thèmes auraient pu être abordés : l’extrémisation de l’égalitarisme de la société et son écriture inclusive, des avancées médicales telles qu’elles permettent de procréer par simple contact avec un autre humain (oui, je tire ça des Particules Élémentaires), l’omniprésence des réseaux sociaux, les progrès technologiques incroyables, ou que sais-je encore ?

Heureusement, Pierre Notte a fait appel à deux actrices formidables. La joute verbale qui s’instaure entre elles provoque le rire, et ce parfois plus grâce à leur talent qu’au texte qu’elles portent. Pour preuve, dès la 3e seconde du spectacle, les mimiques de Catherine Hiegel entraînent les spectateurs dans leur premier fou rire. C’est bien pour elles qu’on vient voir le spectacle et on n’est pas déçu : ce sont deux grandes actrices qui se balancent des vannes à la figure et qui semblent prendre autant de plaisir que nous à ce petit jeu. De belles voix de théâtre, très élégantes, elles tirent leurs rides et parlent de leurs plissés fortuny pour notre plus grand bonheur. Mais qu’elles sont belles, qu’elles sont drôles, qu’elles sont touchantes, et qu’est-ce qu’on aurait aimé les voir dans un texte encore plus mordant, qui oserait encore plus !

A l’image de la pièce, il faut aller voir ces deux grandes actrices magistrales et authentiques, qui s’en donnent à coeur joie sur la scène du Rond-Point. ♥ ♥

Moulin de son coeur

DERNIERE VERSION JEAN MOULIN

Critique de Jean Moulin, Évangile, de Jean-Marie Besset, vu le 16 septembre 2017 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Stéphane Dausse, Michaël Evans, Loulou Hanssen, Jean-Marie Besset, dans une mise en scène de Régis de Martrin-Donos

Bon, je dois l’avouer, je n’y allais pas en traînant les pieds mais j’avais un peu peur de ce que j’allais voir. Même si pour moi, Jean-Marie Besset est un grand auteur contemporain, et que Un coeur français fait sans nul doute partie de mes pièces préférées. Mais j’avais entendu parler, de loin, de sa pièce sur l’homosexualité de Molière et je craignais que sa petite obsession pour ce thème ne vienne obstruer sa nouvelle pièce, Jean Moulin, Évangile. En réalité, l’idée d’un Jean Moulin homosexuel n’est finalement que peu présente dans la pièce et c’est bien plus sur son parcours au sein de l’organisation de la France libre que se centre le spectacle.

Jean-Marie Besset a voulu en faire trop : la pièce de 2h20 comporte des longueurs – et encore, si le texte avait été joué dans son intégralité, il aurait été près de deux fois plus long. Parmi elles, des scènes inutiles qu’il pourrait aisément tronquer, qui semblent ajoutées artificiellement à la pièce, comme si elles avaient été dans un premier temps oubliées. Peut-être aurait-il fallu se concentrer plus encore sur l’Histoire, qui m’a laissée parfois sur le côté en tant que non spécialiste de la résistance. Cependant, il faut bien le reconnaître, on se prend dans cette histoire aux allures de thriller et s’il faut parfois s’accrocher pour comprendre les différents tenants et aboutissants, on n’est jamais totalement perdu : d’abord grâce au programme soigneusement distribué à l’entrée du théâtre qui permet de nous situer à n’importe quel moment de la pièce, ensuite grâce aux acteurs qui portent le spectacle avec un don d’eux-mêmes évident.

L’impression qui ressort de l’écriture, c’est que l’auteur n’a pas su choisir entre l’historique et l’intime, et qu’il a choisi l’un sans vouloir écarter l’autre. Cela donne un spectacle essentiellement centré sur l’histoire mais par instant saupoudré de scènes plus familières qui s’intègrent mal à l’ensemble. Une dualité dommageable, car non seulement la sphère intime a moins d’intérêt pour nous, en tant que spectateur, mais on se retrouve soudainement moins sûr de la véracité des faits qui se déroulent sous nos yeux. Et quel besoin de venir éternellement ajouter une pointe d’homosexualité dans sa pièce ! Je suppose que cela lui tient à coeur, mais si c’est très compréhensible dans des fictions autour de ce thème, ça tombe ici comme un cheveux sur la soupe : la scène pourrait être retirée de l’intrigue, cela n’aurait aucune conséquence sur notre perception de la pièce…

Cependant, on ne tombe jamais dans l’ennui, et ce d’abord grâce à un premier rôle porté de main de maître par Arnaud Denis. Le comédien s’impose à nouveau comme un grand de sa génération en campant un Jean Moulin renversant de véracité, jamais en force, soulignant avec délicatesse les doutes habitant le personnage. Sophie Tellier, qui incarne une amie intime de Jean Moulin, s’émancipe au fil de la pièce et finit par écarter totalement un démarrage qui sonnait faux. Gonzague Van Bervesselès et Laurent Charpentier interprètent leurs différents rôles avec une belle justesse. Malheureusement, la distribution est inégale puisque Loulou Hanssen est une Lydie Bastien bien trop frêle et Michael Evans un Klaus Barbie peu effrayant, frôlant parfois le ridicule – c’est dommage car on aurait espéré le summum de la terreur nazie et on découvre une pâle imitation de Drago Malefoy.

La mise en scène de Régis de Martrin-Donos est sobre et efficace. Le choix de son décor, qui n’est pas sans rappeler celui du Bajazet d’Éric Ruf, est ici plus que justifié puisqu’il impose une ambiance qui s’équilibre entre le suspens, le danger, l’incertitude et la peur qui régnaient en continu pour les résistants. Enfin, en continu, pas tout à fait, car on nous rappelle à plusieurs reprises que Jean Moulin était un homme avant d’être un résistant, à travers des scènes trop légères, contrastant de manière trop brutale avec le reste – comme cette bataille de polochon qui a provoqué chez moi un rire jaune : le chef de la résistance perdant ainsi son temps en de telles futilités ? Si c’est vrai, ce n’est pas très bien amené, et si c’est faux, ça casse le rythme de la pièce pour rien. Dommage.

Un spectacle intéressant sur l’histoire de la résistance et qui gagnerait à s’assumer en tant que pièce historique. ♥ ♥

BESSET2017

Pinocchissimo

pinocchio

Critique de Pinocchio, de Joël Pommerat, vu le 15 septembre 2017 à la MC93
Avec Myriam Assouline, Sylvain Caillat, Pierre-Yves Chapalain, Daniel Dubois, Maya Vignando, dans une mise en scène de Joël Pommerat

Mon deuxième Pommerat. Fascinée par Cendrillon que j’ai vu en mai dernier à la Porte Saint-Martin, j’ai décrété que je devais voir tous les Pommerat que j’avais ratés (et qui seraient joués en région parisienne, au moins pour l’instant). Avant de découvrir Ça ira (1) Fin de Louis en février prochain, je suis restée encore un peu dans l’univers des contes si cher à l’artiste, et ce pour mon plus grand bonheur. Devant ce Pinocchio, le dédoublement est rapide : l’âme d’enfant se mêle à un l’intellect de l’adulte et si le recul des années permet une perception plus en profondeur de la proposition de Pommerat, la fascination créée par le visuel qu’il propose nous fait vite retomber en enfance.

Ce n’est pas le conte que je connaissais le mieux, mais j’avais en tête les étapes principales : la construction de Pinocchio à partir d’un vieux tronc d’arbre, le désir de l’enfant de devenir un vrai petit garçon, la promesse de la fée d’exaucer son voeu s’il se conduit bien, le nez qui grandit à chaque mensonge, le départ pour cet endroit merveilleux où tous les enfants s’amusent pour finalement devenir des ânes, les retrouvailles avec son père dans le ventre d’une baleine… C’est fou car écrits ainsi à la suite, ces événements semblent presque décorrélés, et pourtant ils n’ont jamais fait autant sens que dans la mise en scène proposée par Joël Pommerat. Il a quelque chose de très moderne, ce Pinocchio qui rêve d’une maison avec piscine et qui ne pense qu’à l’argent. Arriver à voir plus loin que la satisfaction de possession primaire, c’est peut-être ça après tout, devenir un vrai petit garçon…

Joël Pommerat est un maître des lumières – et croyez-moi je sais de quoi je parle ! Si on part autant avec lui dans son histoire, c’est non seulement grâce au talent de ses acteurs mais également grâce aux ambiances incroyables qu’il parvient à créer. Visuellement, son spectacle est une perfection, et complète totalement la partie jouée, à la manière d’un ultime acteur : que ce soit pour créer une ambiance festive ou nous replacer dans l’estomac d’une baleine, l’illusion est toujours plus intense ; même lorsqu’il ne s’agit que d’isoler un acteur du reste du plateau, ses lumières ont quelque chose de magique.

Comme il ne fait pas les choses à moitié, il va sans dire qu’il a réuni une troupe d’acteurs brillants. Myriam Assouline campe un Pinocchio sensible dont l’évolution est visible sans être artificielle. Elle mène la danse avec finesse tout en restant poignante et déterminée. Pierre-Yves Chapalain est un narrateur mystérieux et parfois inquiétant, qui nous emmène dans une autre dimension dès qu’il ouvre la bouche. Sa voix, porteuse et presque mystique, restera pour moi le guide de ce spectacle. Daniel Dubois est un père touchant, dont on souhaiterait une présence plus importante dans le spectacle tant il est émouvant et juste dans sa tendresse paternelle qui irradie le plateau. Maya Vignando enfin, ajoute encore – oui, c’est possible – de la grâce à ce spectacle déjà absolument charmant : captivante dans sa robe surdimensionnée, elle aussi semble appartenir au monde des rêves qu’on croit toucher du doigt tout au long du spectacle…

Un moment envoûtant, quelque part au pays des rêves. ♥ ♥ ♥

 

Nanoparticules

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Critique des Particules Élémentaires d’après Michel Houellebecq, vues le 14 septembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Geraldine Roguez et Maxence Vandevelde, dans une mise en scène de Julien Gosselin

Ce début de saison 2017 est pour moi une grande séance de rattrapage : j’entame l’année avec beaucoup de reprises de spectacles ratés lors des saisons passés et dont on m’avait dit le plus grand bien. Si mon avis sur Novecento semble suivre l’avis général, c’est en revanche une grosse déception qui accueille mon premier Odéon de la saison, Les particules élémentaires. Je suis d’autant plus étonnée qu’il m’avait semblé que le spectacle avait été globalement très bien accueilli par la critique, et que trois grandes théatrophiles ont quitté le spectacle à l’entracte ce soir-là…

On retrouve l’univers un peu démoralisant si cher à Houellebecq, dans cette histoire de fratrie qui n’a rien pour elle : à travers l’évolution de Michel et Bruno, demi-frères aux problème relationnels importants, Houellebecq dépeint la société libertaire des années 70 et surtout la liberté sexuelle qui va avec. Julien Gosselin semble avoir sélectionné les passages les plus crus (voire les plus gores ?), évinçant avec soin, par exemple, le personnage de la grand-mère de Michel, pourtant un beau personnage féminin. La caricature, déjà présente dans le roman, est ici poussée à son paroxysme, tant dans les choix scéniques que les chapitres sélectionnés, entraînant probablement un dégoût profond pour qui n’est pas au départ un inconditionnel de l’auteur. Dommage, car à l’écoute, le texte comprend de très beaux passages.

J’aime beaucoup Houellebecq – en tout cas, pour le peu que j’en connais. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai pu résister et survivre à l’entracte : je m’accrochais à la seule chose que je trouvais intéressante dans ce spectacle, à savoir le texte. A part cela, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de la pièce. Il s’agit d’une translation brute du roman de Houellebecq, sans aucun ajout, aucune mise en situation, et j’ajouterais même assez peu de mise en scène. Je parlerais ici plutôt de mise en espace, puisque l’essentiel du spectacle montre les différents acteurs récitant le bouquin sans forcément interagir entre eux, simplement disposés à des endroits différents du plateau. Les rares choix de mise en scène m’ont semblé totalement flous : pourquoi cette musique, pourquoi cette fumée, pourquoi ces acteurs tous en ligne par moments ?

Il faut ajouter que ce texte est plutôt difficile, composé de phrases longues et complexes, qui sous-tendent la pensée de l’auteur. Cela entraîne un problème ici, à savoir que cette pensée est bien plus adaptée à la lecture qu’à l’écoute, et qu’on se perd très facilement dans les tirades des acteurs. D’autant plus qu’ils articulent parfois mal, parlent beaucoup trop vite et peinent à se faire comprendre, leur diction approximative encore détériorée par les micros dégradant les voix. Ajoutons à cela des cris incessants et incompréhensibles – le personnage principal finissant avec la voix totalement cassée – et me voilà totalement perplexe devant le bon accueil de ce spectacle.

La perte de temps est d’autant plus rageante que la saison abonde de spectacles intéressants…  pouce-en-bas

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André Dussollier met dans le mille

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Critique de Novecento, d’après Alessandro Baricco, vu le 1er septembre 2017 au Théâtre du Rond-Point
Avec André Dussollier, dans une mise en scène de l’acteur

Enfin. C’était ce mot, à la fois empreint de soulagement et d’excitation, que je me répétais en arrivant au théâtre du Rond-Point ce soir. Après avoir raté le spectacle l’année de sa création à cause du trop grand nombre de spectateurs qu’il enregistrait, puis l’année dernière suite à l’accident d’André Dussollier, c’était avec une impatience incontrôlable que j’attendais le spectacle qui, de plus, marquait l’ouverture de ma saison 2017-2018. Je ne pouvais rêver mieux.

Comment ne pas fondre devant la poésie qui marque ce joli roman qu’est Novecento ? L’histoire d’un homme né sur un bateau, découvert par un marin, et qui y restera jusqu’à sa mort sans jamais en descendre. Cette histoire, racontée par le trompettiste de l’orchestre de jazz présent sur le bateau, est celle d’un homme profondément libre. Un homme qui, sans avoir jamais posé le pied à terre, peut décrire avec une précision incroyable de nombreux lieux du monde, simplement à travers les connaissances qui se sont succédées sur le bateau. Novecento, c’est ce pianiste qui jouait « quelque chose qui n’existait pas avant que lui ne se mette à le jouer, okay ? Quelque chose qui n’existait nulle part. Et quand il quittait son piano, ça n’existait plus… ça n’était plus là, définitivement… »

Je suis une inconditionnelle d’André Dussollier. Sans originalité aucune d’ailleurs, puisqu’il est l’un des plus grands acteurs français aujourd’hui. Mais plus j’y réfléchis et plus je me dis : qui d’autre aurait pu monter Novecento ainsi ? André Dussollier a cette voix faite pour raconter les histoires, et c’est bien de cela qu’il est question ici. Dussollier, qui prend les traits de Tim Tooney, le trompettiste, est l’acteur idéal pour incarner la normalité fascinée par la folie. Il parvient à faire naître en nous la possibilité qu’un tel homme existe, il parvient à nous écarter du monde terrestre effrayant pour nous emmener en balade avec ce pianiste de génie qu’il a connu et dont il nous raconte les folies.

On y croit tellement, à son histoire, que même lorsque le pianiste sur scène entame le prélude en do majeur de Bach, ou la gymnopédie de Satie, cela ne jure pas avec la description qu’on nous avait faite de l’invention éternelle de Novecento. Au contraire, le toucher est si pur que l’émotion est palpable. L’ajout de musicien en live sur scène est un plus incontestable à la proposition d’André Dussollier : comme il le dit si bien lui-même, cela permet de transmettre des choses qu’on ne parvient pas à dire avec les mots. Du côté du spectateur, la difficulté d’expression est la même, et c’est debout, les larmes aux yeux, et les mains battant à l’unisson que l’on remercie les artistes pour ce très beau moment de grâce.

Un incontournable de cette saison. ♥ ♥ ♥

De : Alessandro Baricco | Mise en scène : André Dussollier, Pierre-François Limbosch

#OFF17 – L’âge libre

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Critique de L’âge libre, écriture collective, vu le 16 juillet 2017 au Théâtre des Barriques
Avec Agathe Charnet, Lillah Vial, Lucie Leclerc, Ines Covile, dans une mise en scène de Maya Ernest

Lors de la première émission de Radio Mortimer, l’une des chroniqueuses, Le théâtre côté coeur, parle de ce spectacle qu’elle a vu à Avignon l’année passée et qui revenait pour quelques dates à Paris. Elle en parle comme d’un coup de coeur, et me donne clairement envie de le découvrir. Manquant de temps lors des quelques dates dans la capitale, j’ai finalement profité de mon court séjour à Avignon pour découvrir ces filles merveilleuses proposant un spectacle autour de l’amour. Un de mes meilleurs moments du Festival.

Je pense que ce qui décrit le mieux le spectacle est déjà sur l’affiche : sauvagement inspiré de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Comme dans cet ouvrage génial, on parle de l’amour tel qu’il est vécu et non tel qu’il peut être raconté dans les livres. Je ne me rends pas compte de la proportion du spectacle qui est tirée de l’oeuvre de Barthes, mais l’intégralité forme une unité indéniable, avec une parole libre, débridée, et pleine de vérité. A cela s’ajoute cet adjectif, sauvage, qui décrit bien l’état d’esprit du moment, à la fois farouche et pourtant très humain.

Ce spectacle est porté par trois comédiennes et une violoncelliste tout simplement épatantes. J’ai eu peur lors de mon entrée dans la salle – je ne savais pas du tout ce que j’allais voir. Mais dès que le spectacle commence, on est pris avec elle. Parce que ces filles ont une présence et un charisme époustouflants, qu’elles semblent prendre sur la scène un plaisir fou, et qu’elles vivent clairement le texte qu’elles défendent ; elles rayonnent. Elles sont belles, drôles, émouvantes, joyeuses, sans complexe, vivifiantes.

L’énergie qu’elles dépensent sur scène est directement transmis aux spectateurs, par ce hasard de transformation chimique, qui, lorsqu’il survient au théâtre, me réjouis totalement. Je suis ressortie de ce spectacle totalement tonifiée, alors même que j’y allais le coeur lourd de mon départ proche. Je découvrais la Compagnie avant l’aube et n’ai plus qu’une envie : la suivre.

Incontournable. ♥ ♥ ♥

#OFF17 – Du bouc à l’espace vide

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Critique du Bouc à l’espace vide, de Julien Saada, vu le 16 juillet 2017 au Ninon Théâtre
Avec Xavier Clion et Julien Saada, dans une mise en scène de Sophie Lecarpentier

Bon, il faut reconnaître que je m’en suis autorisé quelques-uns quand même, de ces spectacles manqués sur Paris et que je viens découvrir ici, au Festival. Mais c’était pour la plupart des spectacles presque éphémères sur Paris, de ceux qui ne se jouent que pour quelques dates, et mon agenda déjà chargé devait parfois mettre de côté des pièces pourtant prometteuses. Programmée dans mon Festival cette année, je ne regrette absolument pas mon choix.

Du bouc à l’espace vide. Le titre m’a d’abord intriguée, mais je m’attarde un peu dessus car je trouve que, bien que simple, il sonne très bien. Il est rythmé, original, et pourtant plutôt évocateur. Car c’est bien une histoire du théâtre, depuis les sacrifices à Dionysos jusqu’à Bob Wilson en passant par la création de la mise en scène et le théâtre de l’absurde, que nous propose ce spectacle.

Je suis conquise. L’histoire de près de 3000 ans de théâtre résumée en 1h10 est un défi et ces deux comédiens le relèvent avec brio. Evidemment, ils doivent se contenter des grandes lignes mais grâce à un rythme soutenu, ils arrivent malgré tout à ne pas rester en surface et parviennent même à glisser dans leur description de l’évolution théâtrale des extraits caractéristiques de chaque époque, ce qui permet de mettre des mots sur l’esquisse qu’ils proposent à chaque étape. Si je n’ai pas appris grand chose, j’ai en revanche consolidé mes acquis et j’ai passé un très bon moment. Sans être présenté de façon trop scolaire, le spectacle a un aspect éducatif et la manière de présenter les choses est telle qu’elle permet une belle approche de l’histoire théâtrale pour des enfants.

Ils sont deux mais ils accomplissent le travail d’une dizaine de comédiens. Leur énergie est communicative, leur dynamisme permet de cadencer leur histoire et de ne perdre aucun spectateur en route. La scène est séparée en deux : d’un côté, ils développent leur feuilleton au moyen de visuels efficaces, de manière à imprimer d’autant mieux l’évolution des choses dans la tête du spectateurs ; de l’autre ils enfilent leurs habits de comédiens – si je puis dire – pour nous citer quelques vers typiques. Aussi bons dans l’art de raconter une histoire que dans celui de déclamer des vers, ils font de ce spectacle un numéro absolument brillant.

Captivant et enthousiasmant ! ♥ ♥ ♥