(Presque) tout mon amour

Critique de Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, vu le 20 mai 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec Anne Brochet, Romain Fauroux, Ambre Febvre, Jean-François Lapalus, et Philippe Torreton, mis en scène par Arnaud Meunier

Avant-dernier spectacle pris dans mon abonnement au théâtre du Rond-Point. Pas besoin de chercher bien loin, c’est pour Philippe Torreton que je suis là ce soir. J’essaie de manquer le moins possible de ses apparitions au théâtre. C’est rigolo, parce que si je pense aux derniers spectacles que j’ai vus avec lui, je pense que mon taux de satisfaction doit être de 50%. Et pourtant, il m’en reste toujours quelque chose ; son jeu me marque quel que soit le spectacle dans lequel il apparaît.

Tout mon amour, c’est l’histoire d’une famille déchirée par la disparition de leur fille cadette lorsqu’elle avait six ans. Ils ont tenté de se reconstruire, ont trouvé une certaine forme d’équilibre fait de non-dits et de mensonges. Alors quand une jeune fille se présente en prétendant être la petite Elisa disparue il y a si longtemps, les réactions diffèrent chez chacun. D’un côté, on laisse une place à l’espoir ; de l’autre, on s’est promis de ne plus jamais croire quiconque se ferait passer pour elle.

Ça m’arrive rarement, mais j’ai jeté un coup d’oeil à la bible avant le début du spectacle. J’y ai lu que « Le père est un anti-héros dont la partition sera plus ressentie qu’entendue », faisant monter en moi une certaine appréhension, voire un petit rire condescendant. Le personnage qui ne dit rien mais qui exprime tout, c’est une théorie que je connais bien, mais dans la pratique ça devient rapidement plus compliqué. J’avais tout faux. Le non-dit, le ressenti, l’implicite, c’est ce qui fonctionne le mieux dans ce spectacle.

Pour Philippe Torreton, tout particulièrement, c’est l’évidence. C’est vrai qu’il a une partition réduite, et c’est pourtant lors de ses scènes qu’on a l’impression d’engranger le plus d’informations et d’émotions, en tant que spectateur. Il respire le texte qu’il ne dit pas. Ses partenaires ne sont pas en reste. Anne Brochet se cache derrière un flot de paroles et un visage glacé. Son rôle est ingrat, son personnage avoue des choses difficiles, et pourtant, si éloignée fut-elle de nous, elle parvient à aller chercher une forme d’empathie chez le spectateur, loin d’être gagnée d’avance. Jean-François Lapalus est un grand-père absolument terrifiant, fantôme revenu hanter sa maison avec un discours incisif comme seule une vie de retenue peut en provoquer. Les deux jeunes comédiens, Romain Fauroux et Ambre Febvre, accompagnent encore leur parole d’une composition plus marquée, mais portent dans leurs traits, comme le reste des comédiens, le poids lourd du sentiment inexprimé.

© Pascale Cholette

La mise en scène parvient habilement à isoler chaque personnage, ne proposant ainsi pas seulement différents points de vue, mais distinguant davantage des solitudes, des bulles de protection autour de chaque caractère. Elle met ainsi en valeur, dans les dialogues, ce qui est dit autant pour l’autre que pour soi, pointant les faiblesses de chacun, leurs doutes, leur vérité reconstruite. Les lumières de Aurélien Guettard favorisent ces différentes perspectives.

Ce qui m’a particulièrement marquée, dans les lumières de ce spectacle, ce sont les noirs. J’en ai vu des noirs au théâtre. J’ai du mal à comprendre pourquoi ceux-ci se distinguent tant. Ce sont des noirs qui enferment, des noirs qui englobent tout, comme lorsqu’on s’endort, de ces noirs progressifs qui créent le néant autour de nous. Ils ont quelque chose d’effrayant et de réconfortant à la fois, car dans le noir plus rien n’existe, ni espoir ni désespoir. Ces noirs-là sont un reflet lumineux tout à fait réussi des non-dits qui façonnent notre histoire.

Ces différents éléments forment un tout globalement réussi, et pourtant, un léger ennui pointe parfois le bout de son nez. Le temps se fait un peu long lors de certaines scènes. C’est étrange, car c’est lorsqu’il ne se passe rien, lorsqu’on joue aux devinettes, lorsque tout est dans l’implicite qu’on est finalement le plus happé. Ce combat de sentiments, d’émotions, de souvenirs et de ce qu’on en fait, c’est complètement prenant. La promesse de la bible lue au début du spectacle est parfaitement tenue de ce point de vue-là. Mais c’est comme si l’auteur n’avait pas fait complètement confiance au spectateur. Il n’a pas réussi à faire totalement le choix de l’intériorisation. Il a parfois donné des réponses, des éléments pour remplir le puzzle. Mettre des mots, qui manquent un peu de force, sur ce qu’on cherchait à deviner, diminue mécaniquement l’implication du spectateur. C’était ambitieux de mener narration et implicite de front. Peut-être aurait-il fallu rester entièrement dans l’informulé ?

Il m’en restera ça : une atmosphère densifiée par les non-dits, le danger d’un équilibre soudainement bouleversé, le sentiment d’un bord de précipice. ♥ ♥

© Pascale Cholette

Léonce et Léna et Loïc

Critique de Léonce et Léna, de Georg Büchner, vu le 13 mai 2022 au Théâtre Montansier
Avec Maxime Crescini, Sylvain Debry, Jean-Paul Muel, Isis Ravel, Roxanne Roux, Marc Susini, mis en scène par Loïc Mobihan

Cela fait un bout de temps maintenant que je suis Loïc Mobihan. Découvert dans une mise en scène de Michel Fau il y a près de dix ans, dans laquelle il faisait déjà « preuve d’une maturité étonnante pour un si jeune acteur », il a depuis fait ses classes chez de grands noms, de Peter Stein à Claudia Stavisky en passant par Marc Paquien, et le voilà à présent qui laisse de côté son costume de comédien pour enfiler celui de metteur en scène le temps d’un spectacle. Connaissant son style, ses inspirations, son école de théâtre, je n’avais pas beaucoup de doute sur la qualité de ce qu’il pouvait proposer. Mais pour une première fois, je reste quand même impressionnée.

Léonce est un jeune prince qui s’ennuie. Son mariage avec la princesse Léna se tiendra dans quelques jours mais il n’en éprouve aucune joie. Il rencontre par hasard Valério, un vagabond avec qui il fait connaissance et qui semble le sortir momentanément de sa langueur, le décidant même à fuir le royaume avec lui. Les voilà tous deux partis dans la campagne où ils croiseront par hasard la princesse Léna et sa gouvernante, fuyant elles aussi un monde qu’elles réprouvent.

C’est un texte qui respire le romantisme. Tout ce qu’on peut associer à ce courant se retrouve dans la pièce : l’amour, la mort, l’ennui, la mélancolie, le mal du siècle, la rêverie, la nature… La scénographie se nourrit des ces thèmes pour un rendu d’une rare élégance, portée par les magnifiques lumières de Anne Terrasse. Le tempo de la pièce, qui se cherche encore un peu au début du spectacle, se nourrit de la belle toile de fond sur lesquels les différents moments de la journée se distinguent de l’aube au crépuscule, véritablement émerveillement visuel pour le spectateur.

© Jean-Louis Fernandez

La parfaite acoustique du Théâtre Montansier donne une belle rondeur à la prose poétique de Büchner. Je me pose souvent la question de la relève des metteurs en scène, ceux qui prônent un théâtre de texte et se mettent au service de celui-ci. Loïc Mobihan est de ceux-là. Il n’a pas choisi la facilité en s’attaquant à Léonce et Léna pour son premier spectacle. Car plus que simplement le respirer, c’est surtout un spectacle qui transpire le romantisme. Ce n’est pas seulement un joli petit conte innocent, mais bien une forte critique de cette aristocratie qui se lamente sans jamais se révolter. Et ce cynisme qui gronde en sous-texte, cette bascule constante entre l’insouciance de l’enfance et la satire féroce, il parvient à la faire passer au spectateur.

Je ne suis pas une grande fan de romantisme. Pour moi, c’est souvent assez indigeste. Mais à travers cette proposition, j’ai découvert une lecture de l’oeuvre que je ne connaissais pas. Au-delà du premier degré, on entend le second, et presque un troisième : je me suis surprise à m’amuser de ces situations dans lesquelles se complaisent les différents personnages.

Il faut reconnaître qu’ils sont très bien dirigés, ces six comédiens, qui se détachent en réalité en trois duos. Composés avec finesse et doigté, ils donnent à voir et à entendre l’ambivalence de la contradiction qui émane du texte de Büchner. On salue bien bas le duo le plus présent au plateau, formé de Léonce et Valerio, Maxime Crescini et Sylvain Debry, le blond et le brun, le mélancolique et le badin. On ressent une véritable connexion entre les deux comédiens, qui semblent parfois former les deux moitiés d’un même cerveau. Contrepoint comique bienvenu pour aérer le tout, le couple formé de l’auguste et fantasque Jean-Paul Muel, et du clown blanc et impassible Marc Susini, est un régal. La paire féminine n’est pas en reste. Composée de Isis Ravel et Roxanne Roux, elle apporte une nouvelle tonalité à la pièce avec un joli mariage d’insouciance et de pétillant. Isis Ravel, tout particulièrement, est une Léna étonnante, qui semble inventer son texte à mesure qu’elle le dit, dans un mélange de légèreté et de profondeur.

Cette oscillation entre ironie et sincérité est un joli tour d’équilibriste. Mais on aurait presque souhaité pousser le tout encore plus loin. Une ironie plus prononcée, développant davantage encore le personnage de Valerio notamment, allant jusqu’à soulever des rires dans la salle entière. Une sincérité plus probante, amenant une touche d’émotion qui peut-être manquait encore sur scène. Mais on est probablement un peu gourmand pour une première mise en scène !

Élégance scénographique, respect du texte, direction d’acteurs au cordeau… Loïc Mobihan signe un premier spectacle plus que prometteur. Un metteur en scène à suivre, assurément ! ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Un cornard à voir

Critique du Montespan, de Jean Teulé, vu le 12 mai 2022 au Théâtre de la Huchette
Avec Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch, mis en scène par Etienne Launay

Ça fait maintenant plusieurs années que je suis Michaël Hirsch dans ses seuls en scène, et lorsque j’ai appris qu’il troquait son costume d’humoriste pour un costume d’époque, j’ai été à la fois surprise et curieuse. Je n’étais pas retournée à la Huchette depuis des années et ce Montespan semblait le spectacle rêvé pour renouer avec la salle.

« Le cocu le plus célèbre de France », j’avoue que je ne le connaissais pas. Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, rencontre Françoise de Rochechouart au début de la pièce. C’est le coup de foudre, ils se marient et font des enfants. Mais ils ne vivent pas heureux comme dans un conte, car les dettes du Montespan s’accumulent et il part faire la guerre pour tenter d’y remédier, laissant sa femme seule au logis. Fascinée par la cour, elle finit pas y être introduite mais plus avant que ce qui était prévu, et la voilà devenu favorite du Roi Louis XIV, faisant de son mari, un cocu tristement célèbre. Mais ce dernier ne s’avoue pas vaincu et tentera tout ce qui est en son pouvoir pour récupérer celle qu’il aime.

J’avais presque oublié ce que c’est que de jouer à la Huchette. Monter une pièce est une succession de contraintes, mais créer un spectacle dans ce lieu en rajoute une supplémentaire. C’est un exercice à part entière, qui ne permet aucune espèce de triche. On est si près de la scène, si près des coulisses, que la moindre erreur se ressent jusque dans le fond de la salle. Et, au contraire, devant un spectacle maîtrisé comme celui-ci, on rentre dans le spectacle à la vitesse de la lumière et on vit l’histoire au côté des personnages. C’est un bel écrin pour un joli conte comme le Montespan.

© Fabienne Rappeneau

Etienne Launay a joué avec les règles du lieu et il a tout gagné. Sa mise en scène est très soignée, utilisant intelligemment le petit espace qui lui est offert. Le décor, très élégant, fait de dessins entremêlés permettant l’apparition de différentes images selon la lumière, joue un grand rôle dans l’évolution des atmosphères. L’adaptation de Salomé Villiers est une grande réussite, parfaitement dosée, parvenant à conserver le caractère littéraire de l’oeuvre de Teulé tout en assumant une belle théâtralité.

Adaptation très réussie également dans l’équilibre des personnages, permettant aux trois comédiens d’évoluer chacun dans de chouettes terrains de jeux. Simon Larvaron est un Montespan charismatique, envoutant le public de sa belle voix qui résonne avec beaucoup de profondeur dans cette petite salle. Son cocu est authentique, toujours digne, et la foi inébranlable qu’il porte en son amour parvient à faire espérer une issue heureuse pendant tout le spectacle. De leur côté, Salomé Villiers et Michaël Hirsch campent plusieurs personnages. Elle passe d’une Montespan délicate et enjouée à une servante aux accents de la Ginette des Visiteurs, dévoilant une jolie palette de jeu entre douceur et gaillardise. Lui est l’homme aux mille visages, portant le maquillage blanc comme il porterait un masque de théâtre. Tantôt conteur tantôt bouffon, jonglant avec ses multiples caractères avec une facilité déconcertante, il est un contrepoint comique parfaitement dosé pour relancer l’histoire lorsqu’elle risquerait de s’enliser. On saluerait bien son numéro de comédien, de transformisme, de clown, mais ce serait un peu déplacé face à celui qui jamais ne tire la couverture à lui. On se contentera donc d’un grand bravo.

Notre chance de cocu, dans l’histoire, c’est que le spectacle sera à retrouver à la Condition des Soies lors du Festival OFF d’Avignon cet été ! Ne le manquez pas ! ♥ ♥ ♥

© Laurencine Lot

L’Avare tourne à vide

Critique de L’Avare, de Molière, vu le 20 avril 2022 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alain Lenglet, Françoise Gillard, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Elise Lhomeau, Clément Bresson, Adrien Simion, et Jérémy Berthoud de l’académie de la Comédie-Française, mis en scène par Lilo Baur

Un running gag. Voilà ce que m’évoque la Saison Molière de la Comédie-Française. Après avoir vu quatre spectacles célébrant le Patron, je me demande si je vais vraiment me rendre aux trois prochains que j’avais réservés. Molière ne m’a jamais paru aussi triste que lors de cet anniversaire. Et pourtant, cet Avare mis en scène par Lilo Baur avait de quoi me mettre l’eau à la bouche : Laurent Stocker en Harpagon, c’était quasi gagné pour la groupie que je suis. Hélas !

Harpagon a un vice qui régit toute sa vie : il est avare. Il ne voit tout qu’à travers le prisme de l’argent, tout ce qu’il entreprend étant par avance calculé, limitant les dépenses et accentuant les recettes : il veut marier sa fille à un vieillard qui ne demande pas de dot, et son fils à une veuve afin que ces mariages ne lui coûtent pas trop. Il semble aimer son argent plus que ses enfants, et a caché un trésor de dix mille écus dans une cassette qu’il a enterrée dans son jardin, devenant complètement parano à l’idée que quelqu’un ne la vole.

J’ai hésité à faire un papier tant ce spectacle me laisse froide. Il ne m’en restera pas grand chose, il ne m’a pas vraiment dérangée et me laisse une impression fade et déjà lointaine. La scène d’exposition, qui n’est pas des meilleures de Molière, donne le la à ce qui sera un spectacle que je qualifierai de suisse. C’est LENT. C’est étiré. C’est mou. Le tempo moliéresque est quasi-inexistant, rétabli de temps en temps par les interventions heureuses de Jean Chevalier, qui révèle à nouveau son grand talent comique, ou Laurent Stocker, mais cela ne suffit pas. Le choix de Lilo Baur de faire d’Harpagon un banquier suisse est à la limite du contresens : là où le personnage affirme limiter toute dépense, vivant avec le strict nécessaire, le voilà habitant une grande maison donnant sur les montagnes suisses, jouant au golf, multipliant les signes extérieurs de richesses…

Je n’avais rien lu sur le spectacle mais j’avais vu passer quelques retours, évoquant pour certains un show Stocker. Compte tenu des premiers spectacle de la Saison Anniversaire, je ne m’attendais pas forcément à être convaincue par Molière, mais un show Stocker avait des chances de me faire passer une bonne soirée malgré tout. Mais même le show n’y est pas. Laurent Stocker – évidemment très bon, son talent n’est pas en cause – est quand même en-dessous de ce qu’on pourrait attendre de lui, se contentant de ce qu’il sait faire, « hecquisant » son avare sans vraiment le magnifier. La scène de la cassette, dont j’entends encore les échos de la mise en scène de Catherine Hiegel il y a plus de dix ans, perd ici sa substantifique moelle en jouant non pas avec le public mais avec les personnages en scène alors même que le texte appelle à un jeu avec les spectateurs (« Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. […] N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire« ). Encore une fois, sous prétexte de vouloir se démarquer, on perd le rythme, on perd le rire, on perd Molière.

On en vient à espérer que la Comédie-Française n’ait pas prévu une saison anniversaire pour la mort de Molière… l’année prochaine.

© Brigitte Enguérand

Des Zard-tistes comme on les aime

Critique de Dénis Douillets, de Noémie Zard, vu le 26 mars 2022 au Théo Théâtre
Avec Louis Carlier, Bénédicte Fantin, Charlotte Jouslin, Mehdi Merabtène, dans une mise en scène de Noémie Zard

Cette année, je souhaitais voir plus de spectacles de compagnies émergentes. J’ai voulu prendre mon temps pour ça, pour le faire bien, attendant d’avoir suffisamment de recul pour juger au mieux du potentiel d’un spectacle. On ne vient pas chercher la même chose chez les jeunes compagnies que chez des troupes déjà bien en place. Il faut accepter une certaine maladresse parfois, parvenir à passer outre, voir plus loin. Je pensais aujourd’hui avoir la maturité nécessaire pour apprécier pleinement un travail qui se cherche encore. Mais ce n’est pas avec Dénis Douillets que je pourrai le vérifier : le spectacle est déjà bien trop accompli pour cela !

On se retrouve au coeur d’un immeuble comprenant quatre appartements, clairement délimités sur scène par quatre zones occupée chacune par un comédien. Les personnages sont voisins, on les découvre dans leur quotidien, on apprend à les connaître, ils nous dévoilent leurs espérances et leurs peurs, mais aussi le sentiment que provoquent les cris qu’on entend parfois et qui semblent venir de la voisine du premier étage. Tous l’entendent, tous ont leur propre manière de composer avec.

Quand j’ai appris que la pièce parlait des violences faites aux femmes, j’avoue avoir un peu grimacé. Des spectacles engagés sur la condition féminine, j’en ai vu, recoupant souvent les mêmes tares d’un texte à l’autre, oubliant le théâtre au profit d’une espèce de moralisme lourd et souvent mal amené. Alors quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me suis retrouvée face à un spectacle purement théâtral. Le théâtre est partout, il est à la base de l’écriture, et c’est de lui que naît le sujet dont on veut parler, aussi engagé soit-il, et non l’inverse ! Pour un premier texte, c’est déjà la marque d’une grande maturité.

Le coup de maître, c’est d’avoir abordé ce sujet de manière indirecte. Il s’agit avant tout d’une histoire qu’on nous raconte : l’histoire de ces quatre personnages qui vivent dans cet immeuble. Et tout se met en place progressivement, naturellement. On évoque les violences faites aux femmes à travers ce que les cris de la voisine provoquent chez chacun des personnages, sans non plus braquer les projecteurs sur elle et chercher à tirer les larmes. La tension s’installe, elle monte petit à petit avec les inquiétudes de chacun, accentuée par des effets sonores qu’on aurait pu encore accroître ou rythmer différemment, et soudain cela devient le sujet principal du spectacle comme une évidence qui s’impose.

La mise en scène est maîtrisée, ne laissant de place à aucun temps mort, les scènes s’enchaînent bien et le principe d’alternance entre chaque personnage permet de toujours maintenir l’attention. Les quatre comédiens incarnent des personnages très caractérisés, des quotidiens différents, des attitudes opposées. La scénographie est travaillée, la régie impeccable, donnant vie à cet immeuble à la manière de Perec. On perd un peu en souffle lorsqu’approche la fin du spectacle, les enjeux de certains voisins pouvait parfois tourner en rond, mais la bascule d’une vie à l’autre permet d’éviter de perdre le spectateur. Les deux comédiens et les deux comédiennes mettent une belle énergie pour défendre leur personnage, enchaînant les tableaux sans accro, faisant de nous le cinquième voisin de cet immeuble qui naît sous nos yeux. Un voisin attentif et rieur, parfois sombre aussi quand les vrais questions se posent.

Un premier travail prometteur de la Compagnie Les Souffleurs de braises. Nous suivrons la suite ! ♥ ♥

© Olivier Tresson

Biographie : un beau jeu de rôle

Critique de Biographie : un jeu, de Max Frisch, vu le 23 mars 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec José Garcia, Isabelle Carré, Jerôme Kircher, Ana Blagojevic, Ferdinand Régent-Chappey, dans une mise en scène de Frédéric Belier-Garcia 

C’était pour Golshifteh Farahani que j’avais réservé ce spectacle : la comédienne est rare sur les plateaux de théâtre, et j’étais ravie de pouvoir la découvrir enfin. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma déception – en apprenant qu’elle était finalement remplacée par Isabelle Carré. J’aime beaucoup Isabelle Carré, je l’ai vue plusieurs fois sur scène et c’est toujours un plaisir, mais ce sont deux comédiennes très différentes et j’avais du mal à comprendre ce changement de distribution. Mais tout cela était plutôt de l’ordre du caprice puisque, de toute façon, je ne connaissais pas la pièce. Verdict : Isabelle Carré y est parfaite et le spectacle est une réussite.

Bernard a cinquante ans et lorsqu’il regarde ce qu’a été sa vie, il se demande si sa rencontre avec Antoinette, la femme qu’il a épousée, a été davantage une chance ou une torture. Alors il décide de jouer à un jeu, le jeu de la biographie. Dans ce jeu, orchestré par une personne tierce, le meneur, on lui donne la possibilité de changer le cours de son existence en modifiant une parole, une réaction, un geste effectué. Cette modification, la plus infime soit-elle, peut avoir des conséquences sur tout le reste de sa vie. Alors, il faut bien choisir. Et ne pas la regretter.

C’est tout à fait le genre de texte que j’aime. On joue avec les temporalités, on touche à cette vérité fugace des conséquences d’une décision qui sur le moment paraît futile, on parle de sujet assez graves – la mort, les regrets, les remords – sur un ton plutôt léger puisqu’après tout, on est dans un jeu. Et pour rendre ce moment drôle et ludique autant que profond et sérieux, il faut une parfaite maîtrise de l’équilibre entre texte, mise en scène, et jeu des comédiens. Un numéro de funambule exécuté ici à la perfection.

C’est un texte assez singulier, aux accents parfois pinteriens. Il faut se laisser porter, accepter parfois de ne pas tout comprendre, de laisser une place au surnaturel. J’avais la chance de découvrir le texte, avançant à l’aveuglette avec les personnages dans leur recherche de la scène à changer. On cherche à deviner, avec eux, quel mot aura quelle conséquence, quelle est l’intonation qui sera déterminante pour la suite. C’est un terrain de jeu infini pour les comédiens, où tout se joue dans la nuance, et où les personnages se livrent, petit à petit, malgré eux, à travers leurs actes, leurs paroles, leurs introspections.

C’est un travail d’une infinie cohérence. Pour faire sortir la substantifique moelle de la pièce, il faut s’appuyer entièrement sur la compréhension intérieure du texte. Et c’est ce que Frédéric Belier-Garcia semble avoir fait, s’appuyant intégralement sur la parfaite traduction de Bernard Lortholary. Tout part des mots, de ce qui se dit, de se qui s’échange. Les personnages se dessinent petit à petit, prennent une consistance, se révèlent à eux-même et au monde à travers leur partition et leur regard sur leurs actions passées. Les comédiens excellent dans cet exercice. Jérôme Kircher est un meneur idéal, légèrement inquiétant, toujours fascinant, proposant un jeu légèrement décalé par rapport au reste de la distribution qui donne soudain l’impression qu’il ne vient pas du même monde que les autres. Ses assistants, incarnés par Ana Blagojevic et Ferdinand Régent-Chappey, sont eux aussi redoutables de malice et amènent une dose d’humour bienvenue quand le jeu tourne au cauchemar. Isabelle Carré et José Garcia forment une très beau duo, la présence de la première contrastant avec la fragilité du second. Ce couple-là, on y croit, c’est dans la chair que ça se passe.

Entrer dans ce jeu, c’est entrer dans un cerveau qui sans cesse fait et refait ce qu’il a vu, et vécu. Et prendre le risque de jouer, à son tour, à la sortie. ♥ ♥ ♥

Etienne A., une vie en carton

Critique de Etienne A., de Florian Pâque, vu le 20 mars 2022 à la Piccola Scala
Avec Nicolas Schmitt, mis en scène par Florian Pâque

L’image de cet homme assis sur un carton avec ce drôle d’objet dans les mains, qui lui fait des yeux d’extraterrestre et évoque ce jouet pour enfants, entre appareil photo et kaléidoscope, qui permet à celui qui l’utilise de visualiser des images, m’a d’abord intriguée. Dans ce décor de cartons Amazon qui tirent la gueule, posés à l’envers tout autour de lui, quelque chose se passe. Suffisamment en tout cas pour me donner envie de retourner à la Piccola Scala, un an et demi après avoir découvert la salle avec la jolie Perte.

Etienne A. s’est retrouvé assigné au local des objets retournées non distribués, ce soir de Noël, dans l’entrepôt Amazon où il travaille. Est-ce que c’est ça qui l’a décidé à tout raconter à Sandrine, la collègue dont il est amoureux ? Peut-être. C’était peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de cette vie de solitude qu’il nous raconte à travers les personnages de son ex-femme, Lucie, son nouveau compagnon, Lionel, son manager, Franck, son père malade et son fils qu’il ne voit pas si souvent.

On a d’abord un léger doute lorsque Nicolas Schmitt entre en scène. Son accroche prononcée avec force de cette belle voix grave et distincte sonne un peu étrangement au milieu de ces cartons Amazon qui jonchent la scène. Le doute ne dure qu’un instant. Tout de suite, Etienne A. apparaît. Cette énergie devient violence – plus intégrée qu’extériorisée – besoin d’expression, besoin d’exister le temps du spectacle. Il y aura quelque chose de l’ordre de la nécessité absolue mêlée à une légère excuse d’être là qui balancera pendant tout le spectacle, créant vraiment un moment d’entre-deux seyant parfaitement à la situation : pas encore abandonnée la vie d’avant, pas encore commencée celle à venir.

Car c’est bien de ça dont il est question à travers ce que nous raconte Etienne A : comprendre comment il en est arrivé là où il est aujourd’hui, au bord de ce précipice qu’il s’apprête à franchir. Le ton employé est bien moins vindicatif que ce qu’on pourrait imaginer ; au contraire, les personnages sont dessinés avec objectivité, sans caricaturer. Le manager d’Amazon, qu’on diaboliserait volontiers, est plutôt humanisé. Le problème ne vient pas des autres en eux-mêmes, mais de l’écosystème global dans lequel Etienne A. peine à être lui-même, à évoluer.

En fait, Amazon est rapidement relégué au second plan. C’est ce qui fait la force, mais aussi, quelque part, la faiblesse de ce spectacle. Le regard d’Etienne A., mélange de violence et de douceur sur cette situation qui s’enlise, fait de cette pièce une sorte de chronique poétique des invisibles. On suit son histoire avec intérêt, admirant l’habileté de Nicolas Schmitt à incarner ces différentes humanités avec beaucoup de justesse, laissant la place à l’humour mais rarement au cynisme, se laissant porter au gré des anecdotes. Mais on n’aurait pas boudé davantage de revendication, un rôle plus important donné à cet entrepôt qui vient avec la misère, une agressivité qui pourraient relancer la théâtralité parfois à la limite de l’evanescence dans ce conte trop tendre peut-être.

Un joli seul en scène qui nous donne envie de revenir plus souvent découvrir les propositions de La Piccola Scala. ♥ ♥

Bienvenue en enfer

Critique de Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, vu le 11 février 2022 au Théâtre de l’Atelier
Avec Marianne Basler, Maxime d’Aboville en alternance avec Guillaume Marquet, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin en alternance avec Brock, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît

Enfin ! Enfin, j’ai pu découvrir ce Huis Clos manqué en 2020 lors de sa création au Théâtre de l’Épée de bois, faute de place dans l’agenda. Je m’en étais voulu de n’avoir pas suffisamment anticipé et gardé une place pour ce spectacle qui me faisait de l’oeil, avec ce texte que je brûlais de découvrir, avec ces comédiens que j’admire, avec ce metteur en scène en qui j’ai confiance. C’est donc impatiente et pleine d’attentes que je me suis rendue au Théâtre de l’Atelier ce soir-là. J’avais visé juste sur la qualité artistique de ce spectacle, mais je n’attendais pas ma déconvenue devant ce texte si particulier.

De Huis Clos, vous connaissez forcément cette phrase : « l’enfer, c’est les autres ». Il faut dire que Sartre situe sa pièce en enfer, dans une pièce qui comprend trois canapés, et dans laquelle entreront successivement un homme, Garcin, puis deux femmes, Inès et Estelle. On comprendra rapidement que tous les trois sont morts et condamnés à se côtoyer dans cette pièce sans issue pour l’éternité. Tel est leur châtiment.

J’étais assez fan du point de départ de la pièce, de cette idée d’enfermement avec ces « autres » avec qui il allait falloir composer. Mais je ne m’attendais pas à ce que la philosophie prenne le pas sur la théâtralité. Je me suis retrouvée face à une pièce très abstraite sans réel enjeu. On comprend que les personnages n’étaient sans doute pas très fréquentables mais ce qu’ils racontent de leur vie, ce qui leur est arrivé, ce sur quoi ils raisonnent se révèle sans grand intérêt, et légèrement démodé. La pièce manque cruellement d’humain : les personnages n’existent pas vraiment, ce sont des représentations, des prétextes, on ne peut pas vraiment s’y raccrocher.

Ma chance, dans cette légère déception, c’est d’avoir découvert ce texte dans cette mise en scène-là, avec cette distribution-là. C’était probablement la meilleure manière de découvrir cette pièce pour en tirer tout le suc en un coup gagnant. Jean-Louis Benoît est parvenu à dramatiser autant que possible des dialogues qui auraient facilement pu me perdre sinon. Il fait exister l’enfer et le monde réel grâce à une alternance de jeu avec l’avant-scène – proche du public, qui peut représenter la vie ou la réalité, donc – qui fonctionne bien. Et surtout il a su diriger le trio d’acteurs avec minutie.

Au sein du trio, il met particulièrement en lumière les trois duo : Garcin/Inès, Inès/Estelle, Garcin/Estelle. Ces trois duo sont trois nouveaux personnages, trois entités qu’il crée et à qui il donne des consistances très différentes : diabolique pour le premier, électrique pour le deuxième, langoureux pour le troisième. Lorsque les duos sont défaits, lorsque Garcin, Inès et Estelle tentent d’exister par eux-même, Jean-Louis Benoît parvient à les décorréler tout à fait, les rendant soudain très indépendant, jusqu’à avoir la sensation que tous trois jouent dans des espaces différents.

On saluera évidemment le beau travail des comédiens : Marianne Bassler, à la fois fascinante et inquiétante, qui fait passer autant dans ses silences que dans ses paroles ; Maxime d’Aboville, l’impression qu’il est constamment « au bord », faisant exister l’enfer dans son regard d’une intensité folle, et Mathilde Charbonneaux, dans cette agitation constante du paraître qui se délite progressivement pour laisser place à une perfidie insoupçonnée.

Jean-Louis Benoît nous ouvre les portes de l’enfer le temps d’une soirée de haut vol. ♥ ♥ ♥

Juan sans Dieu

Critique de Dom Juan, de Molière, vu le 9 février 2022 au Vieux-Colombier
Avec Alexandre Pavloff, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Adrien Simion, mis en scène par Emmanuel Daumas

Cela fait plusieurs fois que je retrouve le travail d’Emmanuel Daumas à la Comédie-Française. D’abord avec son Candide puis plus récemment avec son Heureux stratagème, tous deux bons souvenirs de théâtre. De quoi me mettre en confiance pour ce Dom Juan qui s’installe au Vieux-Colombier dans le cadre de la saison Molière fêtant les 400 ans du Patron. Une confiance toute relative puisque ce Dom Juan pour seulement cinq artistes m’inquiète un peu, surtout après le Tartuffe pétri de contresens de Van Hove : aurait-il donné le ton de cette saison ? Rien ne serait donc épargné à celui qui est pourtant célébré en sa Maison ? Difficile à dire.

Lorsque je résume Dom Juan, d’habitude, je parle de cet homme qui se joue du Ciel et des femmes, comme de tous ceux qui l’entourent. J’évoque ses méfaits, sa noirceur, son absence totale de scrupule. Il ne me semble pas juste de résumer ainsi la pièce aujourd’hui, car tel ne semble pas être le parti que prend Emmanuel Daumas. Il s’agit plutôt d’un homme léger, qui certes multiplie les conquêtes mais de manière presque naïve, prenant les femmes comme elles viennent, sans chercher beaucoup plus loin.

C’est étrange, mais on ne prête pas à ce Don Juan de mauvaises intentions. On ne va pas jusqu’à tout lui pardonner, mais enfin il semble faire du mal presque malgré lui. Il s’amuse, semble se lasser vite, et c’est ainsi que, blasé, il passe à la conquête suivante. Le Ciel, dont il se joue ordinairement, devient ici presque secondaire. Il ne le défie pas, ce n’est simplement pas un sujet pour lui. Bref, c’est un Don Juan un peu superficiel et c’est assez déroutant dans un premier temps – déroutant, mais pas inintéressant, surtout grâce au talent de Laurent Lafitte qui fait exister ce Don Juan aux contours pâles. Charmeur mais pas gouailleur, beau dans sa sobriété, fin sans non plus être brillant, il parvient à joliment mettre en valeur ce « Don Juan normal » qu’il compose. Etonnamment, le duo qu’il compose avec son Sganarelle, interprété par un Stéphane Varupenne de haut niveau, évoque deux clowns complices alors qu’on les connaît d’ordinaire antithétiques. C’est surprenant dans un premier temps, mais il faut bien reconnaître que la paire fonctionne vraiment bien.

Ce qui est peut-être plus décontenançant encore, c’est ce qui entoure notre duo maître et valet. Aussi inattendus soient nos deux clowns, ils parviennent à nous saisir et à donner vie à leurs personnages ; c’est moins le cas de ceux qui gravitent autour d’eux. C’est comme si le metteur en scène s’était désintéressé de ce qui n’était pas le duo principal. Il ne semble pas avoir de vision sur ces autres personnages, passe à côté de quelques scènes géniales comme celle des paysans, use d’artifices théâtraux comme pour détourner l’attention du texte.

Il multiplie et mélange les styles, n’hésitant pas à utiliser le travestissement, faisant parfois appel au cartoon, ou tirant le trait jusqu’à évoquer la farce, pour un rendu final assez flou. Alexandre Pavloff, Jennifer Decker, et Adrien Simion, dont le talent n’est pas en cause, deviennent des pantins au service d’une histoire dont l’enjeu nous échappe. C’est dommage, parce certaines idées prises individuellement fonctionnaient bien, comme cette première scène très explicite de la relation Don Juan-Elvire, ou encore ce ring autour duquel tournent les personnages qui donne vraiment une impression de voyage et d’avancée dans l’histoire. C’était simple et efficace, mais ça manque de s’inscrire dans une vision globale de la pièce.

Don Juan perd de sa superbe dans cette version édulcorée. ♥

© Christophe Raynaud de Lage

1h22 de trop

Critique de 1h22 avant la fin, de Matthieu Delaporte, vu le 8 février 2022 à la Scala Paris
Avec Kyan Khojandi, Eric Elmosnino et Adèle Simphal, dans une mise en scène de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière

Comme beaucoup de spectateurs, je pense, c’est la distribution qui m’a d’abord attirée vers ce spectacle. Kyan Khojandi au théâtre, évidemment, c’est un petit événement, et en plus face à Eric Elmosnino, il n’y a pas à dire, ça peut faire envie. J’avais quand même cette petite voix dans ma tête qui me disait : « attention, deux têtes d’affiche ne suffisent pas à faire un bon spectacle, ne l’oublie pas ». Mais, en brave mouton que je suis, j’ai ignoré la petite voix dans ma tête – après tout, Matthieu Delaporte avait participé à l’écriture du Prénom qui est quand même une comédie de qualité. Mais en fait j’aurais mieux fait de suivre la petite voix dans ma tête.

La pièce s’ouvre sur Bertrand – Kyan Khojandi – qui s’apprête à se suicider. Mais alors qu’il allait se laisser tomber du bord de sa fenêtre, quelqu’un toque à la porte. L’homme qui est là porte une moustache et un pistolet et est venu pour le tuer – c’est Eric Elmosnino. S’engage alors un dialogue entre les deux hommes qui parlent de tout et de rien. Mais surtout de rien.

1h22, c’est un peu l’archétype du genre. Deux têtes d’affiche, une scéno qui se tient, mais un texte qui gâte tout. Dès le début, on sent qu’il va y avoir un problème. Parfois, je me dis qu’il faudrait que je fasse une critique uniquement composée des notes que je couche sur le papier pendant la représentation. Ici, ça donnerait à peu près ça : « Vannes faciles qu’on devine avant. Manque de rythme. Silences entre les répliques. Ça ne décolle pas. Remplissage avec des paroles de chanson. Dialogues creux. »

Bref, pas la peine d’en écrire des lignes à mon tour, je pense qu’on comprend l’idée générale. Faire 1h22 de spectacle avec aussi peu de matière en dit long sur le texte qui nous est présenté. La note d’intention est édifiante – il ne semble pas y avoir d’autre intention que de combler des nuits d’insomnie. Soit. Au milieu du spectacle, pendant quelques minutes, on a l’impression que quelque chose se passe, légèrement, puis ça retombe. On finit par s’accrocher à la seule curiosité de connaître la fin. Dommage pour nous : c’est un long tunnel plutôt inconsistant dont on sort un peu abrutis.

On aura quand même un petit mot pour les comédiens, qui rendent le moment aussi consistant que possible : on connaît le flegme et la puissance comique d’Eric Elmosnino, cette voix légèrement traînante en fin de phrase qui donne toute la saveur à la réplique ; il est aussi bien que possible avec cette étrange partition qui lui est donnée et avec laquelle il semble parvenir à s’amuser malgré tout. Kyan Khojandi, qui fait ses premiers pas au théâtre avec ce rôle, semble plus fragile que son partenaire : il n’embrase pas le plateau mais la mélancolie de son regard, sa presque timidité, sa posture un peu avachie conviennent plutôt bien au personnage qu’il défend. Adèle Simphal, qui rejoint le duo à la fin du spectacle, doit faire théâtre avec un monologue si inconsistant qu’elle peine à exister réellement sur le plateau. Cette pièce n’était pas un cadeau pour une première fois sur les planches.

Bref, je ne m’attendais pas à grand chose et je suis quand même déçue.