#OFF21 – Un démocrate

Critique de Un démocrate (en duo), de Julie Timmerman, vu le 17 juillet au Théâtre de la Condition des Soies
Avec Mathieu Desfemmes et Julies Timmerman, dans une mise en scène de Julie Timmerman

J’ai découvert le spectacle dans la micro-sélection avignonnaise de Pas une critique et je ne sais pas trop pourquoi je l’ai tout de suite retenu dans ma propre liste. Peut-être pour son titre, on ne peut plus d’actualité, ou pour son autrice et metteuse en scène, qui avait déjà retenu mon attention pour son Bananas (and Kings) que j’avais raté à La Reine Blanche la saison dernière. Lire le résumé a fini de me convaincre et j’ai donc pris mon billet pour découvrir son travail dans cette version raccourcie de Un Démocrate.

Un Démocrate nous raconte Edward Bernays : sa vie… et son oeuvre, si je puis m’exprimer ainsi. Edward Bernays est l’inventeur de la public relation, autrement dit l’homme qui nous pousse à consommer, celui qui crée notre besoin, celui qui sait avant nous ce qui sera à la mode demain. On y apprend, entre autres, comment faire de l’argent en manipulant les masses, comme par exemple les méthodes peu recommandables d’Eddie pour faire en sorte que les femmes fument en public en 1920 – afin de faire grossir les caisses de l’industrie du tabas.

J’aime le théâtre documentaire quand il est assumé. C’est le cas de ce Démocrate. Le message n’est pas caché dans une fiction, on nous le délivre sans fioriture, il est franc et sûr. Alors évidemment, on est au théâtre, donc il est incarné : nos deux comédiens endossent successivement le costume de ce cher Eddie, ils apostrophent le public, ils arrivent à nous faire rire de l’horreur qu’ils nous présentent. C’est un théâtre éminemment politique mais qui reste accessible avec des exemples parlants – et peut-être d’autant plus intéressant que les faits sont suffisamment anciens pour qu’on ait un véritable recul sur la genèse, le déroulé et la conclusion de chaque bataille menée par Bernays.

Au-delà de l’histoire d’Edward Bernays, en filigrane, un aparté dystopique nous montre un futur possible, comme un clin d’oeil à l’une des visions de notre maître es propagande lorsqu’il déclare « Les données seront la nouvelle richesse ». La manipulation des masses s’appuie sur une surveillance constante quelque part entre Big Brother et les Sims, dans laquelle les leaders ont tellement d’information sur le peuple qu’ils peuvent exercer un contrôle total sur leurs agissements. J’ai adoré cette proposition, que j’ai trouvée parfaitement intégrée et qui permettait de mieux associer le spectateur au spectacle.

Ravie – et effrayée – d’avoir fait la connaissance de cet Edward Bernays. ♥ ♥ ♥

© Roland Baduel

#OFF21 – Thélonius et Lola

Critique de Thélonius et Lola, de Serge Kribus, vu le 17 juillet 2021 au Théâtre du Chêne Noir (10h)
Avec Sarah Brannens et Charly Fournier, dans une mise en scène de Zabou Breitman

Je crois que c’est la première fois que je m’intéresse aux spectacles jeunes publics à Avignon. Après le Normalito de Pauline Sales, encouragée par les bonnes critiques de Thélonius et Lola, je me décide à voir ce spectacle, mise en confiance par le nom de Zabou Breitman à la mise en scène, et par un rapide coup d’oeil au résumé. J’y ai lu une histoire d’amitié entre une fille et un chien, et ça m’a rappelé un dessin animé de mon enfance, Clifford le gros chien rouge qui vit des aventures avec sa maîtresse Émilie.

C’est quand même un peu différent ici. Pour pimenter un peu son quotidien, Lola va se promener toute seule et tombe sur un chien errant en train de chanter du dogstep. Elle va faire sa connaissance, s’étonnant de le comprendre alors qu’elle ne parle pas chien – c’est lui qui comprend sa langue. Elle lui trouve un vrai talent pour la musique et l’encourage à essayer de se faire connaître, ne voyant aucun problème au fait qu’il soit un chien, mais il lui explique qu’il est impossible pour lui de trouver du travail du fait de sa condition de « sans collier »…

J’ai vraiment passé un agréable moment. La mise en scène est très rythmée, les musiques sont très chouettes, on a l’impression d’être toujours en mouvement. L’apparition de Thelonius lors de son dogstep est très réussie et le personnage du chien est vraiment bien dessiné avec son style vestimentaire particulier et son barda qu’il traîne sur ce diable qui accentue son allure de sans abri. Le contraste avec Lola est très marqué et le duo n’en est que plus captivant. Les deux comédiens sont très convaincants avec une mention spéciale pour Charly Fournier qui campe un Thélonius très authentique et touchant, dans les dialogues comme dans la chanson, avec notamment une interprétation de J’avais un ami aux accents de Brel.

Néanmoins, et encore une fois ceci est le commentaire d’une Mordue qui découvre le jeune public, je suis étonnée de retrouver, comme dans Normalito, le besoin du message. L’histoire d’amitié entre une petite fille et un chien ne suffit-elle pas à prôner la tolérance ? Cette histoire de sans collier – seuls les adultes peuvent saisir la référence aux sans-papiers – et les différents messages du style « ils ont peur de ce qui est différent, de ce qu’ils ne comprennent pas » alourdit l’histoire d’amitié entre les deux personnages. On les sent venir, les scènes moralisatrices, le rythme y est différent et l’intérêt faiblit légèrement. Et dans le style « ça tombe comme un cheveu sur la soupe », je n’ai pas bien compris l’intérêt de faire demander à une enfant de huit ans comment sont les relations sexuelles chez les chiens. S’il y a bien un mot qui sonne faux, c’est celui-là.

C’est comme balader un chien : ça nous entraîne en tirant sur la laisse et ça s’arrête parfois pour faire pipi. ♥ ♥

#OFF21 – Dorothy

Critique de Dorothy, à partir des oeuvres de Dorothy Parker, vu le 16 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec et mis en scène par Zabou Breitman

J’ai découvert Dorothy quand le spectacle a été annoncé au Théâtre de la Porte Saint-Martin. J’étais étonnée qu’un seul en scène sur un sujet qui me semble peu connu du grand public (en tout cas totalement inconnu de moi) soit joué dans la grande salle, mais je connais suffisamment l’exigence de Jean Robert-Charrier pour que la confiance l’emporte sur la méfiance. Et puis j’aime beaucoup Zabou Breitman.

Apparemment, je ne suis pas la seule. La salle est comble. C’est fou : vous mettez la même affiche, le même titre, et vous enlevez le nom de Zabou Breitman et je pense qu’il devient très difficile de remplir même la plus petite salle du OFF. Je pense que la comédienne le sait, d’ailleurs. Et, au début du spectacle, elle en joue : elle est déjà là quand on entre dans la salle, discute parfois un peu avec les spectateurs du premier rang, puis, quand ça commence, elle cabotine un peu, s’adresse à son public directement, rigole avec lui. Je suis d’abord un peu déçue : ce n’est pas vraiment ce que j’escomptais.

Et puis elle entre dans le vif du sujet : après nous avoir raconté l’anecdote de l’enterrement de Dorothy Parker, elle se met à interpréter ses textes. Et là, quelque chose se passe. L’instant d’avant, c’était Zabou Breitman qui faisait son show sur scène, et soudain les personnages de Dorothy Parker prennent vie sur scène. Ce sont des petites scènes, un peu comme des sketchs, qui s’enchaînent devant nos yeux ébahis. Cinq moments de plongée dans l’Amérique des années folles.

Avant de saluer la prestation, je tiens à saluer l’artiste dans son choix, car Zabou Breitman a ici tout à perdre : personne ne sait vraiment pourquoi on est dans la salle, ce qu’on va voir, tout le monde est là pour elle, elle n’a pas le droit à l’erreur. Tout repose entièrement sur elle – d’ailleurs, peut-être pour le souligner, c’est elle qui assure la régie sur scène : elle lance son micro, gère la lumière sur scène et dans la salle, maîtrise les effets sonores.

C’est un challenge culotté – et réussi. Elle s’efface complètement derrière ses personnages, si bien qu’elle donne l’illusion de multiples interprètes. Ça donne l’impression de quelque chose de fin, drôle, léger, sans prise de tête, mais c’est surtout incroyablement travaillé, millimétré – c’est une incroyable performance d’actrice. On sent le plaisir de l’artiste à être sur scène et à proposer ce spectacle complètement libre, à l’image de l’autrice à qui il rend hommage, et le plaisir se répand dans le parterre de spectateurs.

J’avais peur du naufrage, j’ai été embarquée.  ♥ ♥

© Pascal Victor / Opale

#OFF21 – La Grande Musique

Critique de La Grande Musique, de Stéphane Guérin, vu le 16 juillet au Théâtre Buffon
Avec Hélène Degy, Raphaëline Goupilleau, Pierre Hélie, Brice Hillairet, Etienne Launay et Bernard Malaka, dans une mise en scène de Salomé Villiers

Ha, cette Grande Musique, toute une histoire ! J’aurais tout d’abord dû la voir au Phenix Festival à Paris (festival dédié à la création), puis en parcourant rapidement le résumé j’ai été déçue de constater qu’il ne s’agissait pas d’un spectacle musical donc j’ai finalement reporté mon choix sur le Badine proposé aussi par Salomé Villiers au Mois Molière cette fois-ci, mais j’ai été un peu déçue donc je me suis dit que finalement je n’irai peut-être pas voir la Grande Musique. Puis elle m’a été chaudement recommandée par Apartés Théâtre et je me suis rendue compte que la merveilleuse Raphaëline Goupilleau jouait dedans donc j’ai changé d’avis et j’ai pris mes places pour ce spectacle après moultes rebondissements !

C’est une histoire de famille sur plusieurs générations. Marcel Vasseur nous apparaît sous forme de fantôme, dans son costume élimé, et l’on comprend qu’il vient d’ailleurs. En fait, il vient d’un autre temps, pour essayer de sortir son nom de l’oubli, lui qui fait partie de ces morts non identifiés des camps de concentration. Le spectacle traite de psychogénéalogie, c’est-à-dire comment des secrets de famille enfouis rejaillissent, des générations après, et peuvent influer sur le corps des descendants à qui il ne reste que, comme seule solution pour vivre, de découvrir la vérité.

Ça manquait un peu dans mon festival, les vraies histoires. L’histoire pure, pas teintée d’un message social ou politique, l’histoire qui nous transporte, l’histoire qui touche à l’enfant qui est en nous. L’histoire, qui est d’abord ce qui m’a attirée au théâtre. J’adore les histoires. Et je me rends compte, avec mon expérience de spectatrice, que ce n’est pas si facile d’écrire de bonnes histoires. N’est pas Alexis Michalik qui veut.

Pourtant, le sujet était sympa – à part le point de départ de l’histoire, que je trouve très contestable (attention spoiler) : l’un des personnages apprend que sa mère était une prostituée dans un camp de concentration, elle en a honte et finira par se suicider, geste que j’ai trouvé étrange : c’est avant tout une femme qui s’est battue pour vivre et cela devrait surtout intimer le respect… Mais ce détail mis à part, l’histoire de famille avec un secret caché, ça pouvait vraiment fonctionner. Sur la psychogénéalogie, je suis plus réservée : même si je suis contente d’avoir découvert ce que c’était, je pense qu’elle laisse plus facilement le mélo s’installer. Or ici il aurait fallu supprimer les éléments « à effets » qui n’ont pas d’influence directe sur l’avancée de l’action. Car le problème de ce spectacle vient de son texte, qui n’est pas très bien dosé : la punchline est toujours placée au bon endroit – et on remercie Raphaëline Goupilleau de les lancer si bien – mais la punchline ne fait pas avancer l’action, et le reste de l’écriture est trop lente pour vraiment nous captiver.

C’est comme si l’auteur ne faisait pas assez confiance aux spectateurs. On résout trop vite le secret de famille, bien avant les personnages, ils prennent leur temps alors que tout est déjà limpide de notre côté et ce décalage provoque l’ennui. Il aurait fallu resserrer le texte, peut-être ajouter quelques ellipses. C’est vraiment dommage car les comédiens forment un bel ensemble et on a malgré tout du plaisir à les voir. J’espère que je pourrai les retrouver dans un spectacle qui me convaincra davantage.

Le texte restera le gros bémol de cette grande musique.

Photos Cédric Vasnier © Prismo Production

#OFF21 – Le discours

Critique du Discours, d’après Fabrice Caro, vu le 16 juillet au Théâtre des 3 Soleils (16h55)
Avec Benjamin Guillard, mis en scène par Emmanuel Noblet

J’adore comparer les adaptations et les transformations d’une même oeuvre au cours de ses différentes transpositions, qu’elles soient cinématographiques, théâtrales ou littéraires. Avec Le Discours, je suis servie : entre le roman de Fabrice Caro, le film de Laurent Tirard, l’adaptation scénique de Simon Astier, et celle d’Emmanuel Noblet et Benjamin Guillard, je vais pouvoir savourer ce discours sous tous ses angles. Après avoir beaucoup apprécié la version à l’écran avec Benjamin Lavernhe, et toujours sans avoir lu le roman originel, j’avais vraiment hâte de découvrir cette histoire revue pour Avignon.

Ce fameux discours, c’est celui qu’Adrien doit faire pour le mariage de sa soeur. C’est son beau-frère qui lui demande, lors du repas familial auquel nous assistons pendant le spectacle – repas qui est par ailleurs une véritable corvée pour Adrien qui, lui, n’a qu’une chose en tête : le fait que Sonia, la femme qu’il aime, a lu son sms et n’y a toujours pas répondu. Au cours de ce repas, on découvre donc Adrien, ce mec un peu paumé qui digresse beaucoup sur Sonia qui a décidé de faire une pause, sur la première femme qu’il a aimée, sur le choix du chocolat au dessert, sur sa hantise de la chenille lors des mariages… Ce texte est, en fait, une grande digression.

En découvrant le film, je m’étais fait la réflexion que c’était un texte très théâtral – c’était d’ailleurs un film très théâtral. J’en ai la confirmation aujourd’hui : le texte, que je n’ai toujours pas lu, passe très bien l’épreuve de la scène. Certaines digressions, qui à mon avis peuvent ennuyer à la lecture, prennent une réelle ampleur comique lorsqu’elles sont vraiment incarnées sur un plateau. Le texte reste un peu verbeux et gagnerait à être coupé ici et là, mais la maîtrise du comédien éloigne de nous tout ennui.

Il faut dire que Benjamin Guillard est idéal dans l’exercice. Avec ses grands yeux tristes, il parvient à transformer l’attente de ce petit SMS en une question de vie ou de mort et à nous captiver. Quelle que soit la temporalité qu’il incarne – le passé à travers sa relation avec Sonia, le présent avec ce repas où il est coincé, l’avenir avec ce discours qui l’angoisse – sa composition est toujours très sincère : un peu perdu dans les repas de famille, légèrement pathétique dans l’évocation du passé, satirique dans les évocations de mariage, toujours avec un fond de sensibilité. La mise en scène d’Emmanuel Noblet accompagne parfaitement les changements d’ambiance au moyen d’effets visuels ou sonores simples mais efficaces.

Comme on l’attendait, on passe un bon moment en compagnie d’Adrien au théâtre des 3 Soleils !  ♥

© Gilles Vidal

#OFF21 – No limit

NO LIMIT | Monsite

Critique de No limit, de Robin Goupil, vu le 15 juillet au Train Bleu (14h05)
Avec Thomas Gendronneau, Victoire Goupil, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Maïka Louakairim, Augustin Passard, Stanislas Perrin, Laurène Thomas et Tom Wozniczka dans une mise en scène de Robin Goupil

No limit, c’est le genre de spectacle pour lequel, après avoir lu le pitch, on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. Moi, à lire le pitch, je m’attendais à un truc foutraque, un peu barré – c’est limite si j’espérais pas un nouveau Pierre Guillois. Même le descriptif de la compagnie m’a bien fait marrer, j’ai senti une bonne ambiance, quelque chose d’authentique, qui se prend pas au sérieux mais qui se fiche pas de nous non plus.

Si vous avez vu Le chant du loup, vous allez avoir une impression de déjà vu en lisant ce résumé. L’histoire se déroule en Amérique, mais aussi beaucoup dans les airs entre les Etats-Unis et Moscou, car des bombardiers sont envoyés par erreurs pour détruire Moscou. Le président tente d’intervenir mais le protocole interdit tout échange entre les bombardiers et l’extérieur à partir du moment où la mission est engagée. Il ne reste plus beaucoup de temps avant que la ville soit détruite.

J’ai beaucoup aimé Le chant du loup, dont l’histoire est similaire à la nôtre à ceci près qu’elle se passe sous l’eau et non dans les airs. Mais je suis vraiment partagée pour No limit. Scéniquement, c’est absolument parfait et je n’ai rien à redire. Les comédiens sont tous excellents, le spectacle est rythmé, les transitions sont au millimètre, le travail est là et la qualité aussi. Ils sont neufs comédiens et comédiennes au plateau, et on sait que c’est un vrai engagement pour Avignon. En bref, respect.

Ce qui m’a un peu dérangée, c’est le parti pris du spectacle. Je vais filer longtemps ma métaphore du Chant du loup, je m’en excuse par avance, mais le film est catégorisé film d’action et de guerre, c’est un véritable thriller qui nous prend et nous emporte, et qu’on suit en haletant. Ici, c’est comme si le spectacle n’arrivait pas à se positionner entre l’action et le potache. Les dialogues sont ponctués de gags en permanence, ce qui fait qu’on passe de la fiction palpitante à la comédie un peu lourde toutes les cinq minutes. Comme les blagues qui sont proposées ne me font pas vraiment rire – c’est à base de défaut de prononciation, d’insultes rajoutées style syndrome de la Tourette, de répétitions de mots – ou plutôt comme elles ne me font pas rire dans ce contexte, je suis perdante : je n’ai pas la fiction prenante, et je n’ai pas le rire. Je dois être psychorigide, mais le mieux est l’ennemi du bien et j’ai du mal à profiter des deux à la fois.

C’est un spectacle de qualité qui peut trouver son public sans problème – d’ailleurs la salle est pleine et rit beaucoup – mais je suis passée à côté.

#OFF21 – Normalito

Critique de Normalito, de Pauline Sales, vu le 16 juillet au 11 Gilgamesh
Avec Antoine Courvoisier, Cloé Lastère, Anthony Poupard, dans une mise en scène de Pauline Sales

J’ai d’abord eu un gros coup de coeur sur le titre. Normalito, avant même de lire le résumé, j’ai senti l’histoire de super-héros super-normal, ou quelque chose du genre. J’ai senti le spectacle sur la différence, le point de vue de l’enfant, la vérité qui en sort, tout ça tout ça. Et même si le jeune public n’est pas forcément le domaine où je me sens le plus à l’aise, j’ai senti une authenticité – si, si, tout ça juste à travers le titre. Et c’est cette authenticité que je recherche au théâtre. Donc je ne me suis pas questionnée plus longtemps, je me suis préparée psychologiquement à mettre un réveil, et j’ai rejoint mes petits camarades au 11 Gilgamesh.

Normalito, c’est bien un super-héros. C’est le « super-héros qui rend tout le monde normaux », nous explique Lucas. Il l’a créé parce que lui se sentait beaucoup trop normal au milieu de tous ses camarades bien moins « normaux » que lui : il y a les zèbres, les dys en tout genre, ceux qui ont des parents divorcés ou une situation familiale compliquée, ceux qui ont une maladie ou que sais-je encore. Lui n’a rien de tout cela et il se sent un peu naze au milieu des autres. Il va rencontrer Iris, qui elle est zèbre, chez qui il va se sentir davantage à sa place tandis que la petite fille trouve un nouveau foyer chez les parents de Lucas.

Je ne suis pas ravie ravie quand j’arrive et qu’un siège de toilettes trône au milieu de la scène. Ça fait prude à deux balles, mais j’assume. Et en fait, quand le spectacle commence, je dois reconnaître que scéniquement ça fonctionne très bien. En fait, scéniquement, tout est très réussi. C’est simple et efficace, avec ces portes de part et d’autre du plateau qui s’ouvrent et se ferment au rythme des entrées et sorties des personnages. Ça donne un peu la cadence d’un vaudeville sur un fond tout à fait différent, et je dois dire que ça fonctionne très bien.

Ce qui m’a davantage gênée, c’est le texte. Je ne suis pas habituée au jeune public, je parle de quelque chose que je connais mal mais que j’ai ressenti au fil de la pièce : j’ai eu l’impression d’assister à un jeune public pour adultes. Passée la première scène, qui est très réussie, menée de main de maître par Antoine Courvoisier, on se détache un peu de notre histoire de base qui m’avait bien plu. La première partie, avec chaque enfant qui se sent plus à l’aise dans la famille de l’autre, est plutôt convaincante même si Normalito disparaît des radars.

C’est plutôt la seconde partie qui m’a posé question : il y a une vraie rupture avec le début et je n’ai pas bien compris comment (ni pourquoi ?) on se retrouvait soudain dans les toilettes d’une gare où la dame-pipi est trans. L’interprétation de Anthony Poupard a beau être remarquable, je ne comprends pas la nécessité de faire intervenir la question des trans dans un spectacle jeune public. On peut parler de la différence, de la tolérance, de l’acceptation de l’autre sans forcément aborder ce sujet si particulier et finalement souvent étranger aux enfants.

L’enfant qui est en moi aurait préféré conserver l’atmosphère du début tout au long du spectacle. Mais il faut reconnaître que l’adulte qui est en moi a passé un bon moment.

Crédit photo – Ariane Catton

#OFF21 – L’homme qui dormait sous mon lit

Critique de L’homme qui dormait sous mon lit, de Pierre Notte, vu le 15 juillet au Théâtre des Halles (21h30)
Avec Muriel Gaudin, Silvie Laguna et Clyde Yeguete, dans une mise en scène de Pierre Notte

L’homme qui dormait sous mon lit, c’est assez simple : j’écoutais la présentation de saison du Théâtre du Rond-Point, j’ai entendu le pitch, j’ai trouvé ça génial et j’ai tout de suite voulu y aller. J’ai vu que c’était programmé à Avignon avant d’être au Rond-Point, j’ai trouvé ça encore plus génial de ne pas avoir à attendre et j’ai tout de suite réservé. Pierre Notte est un habitué du Théâtre des Halles, je suis une habituée de Pierre Notte et j’avais vraiment hâte de découvrir ce qu’il nous proposait cette fois-là.

Le pitch est simple et je le connais par coeur pour l’avoir relu, revu, expliqué ou rappelé à de nombreuses personnes autour de moi. On se retrouve dans une dystopie où l’accueil d’un réfugié chez soi peut permettre de toucher des allocations. Mieux encore (enfin, tout est une question de point de vue) : si vous poussez le-dit réfugié jusqu’au suicide, vous touchez une prime. Pierre Notte transforme en situation dramatique nos contradictions politiques autour de la question des réfugiés.

J’ai vraiment trouvé ce pitch génial, atrocement cynique, diablement original. Mais je reconnais aussi que devant mon enthousiasme j’ai eu peur que Pierre Notte ne transforme pas l’essai. Et malheureusement ma peur était fondée. C’est simple : de l’histoire de base, il ne reste plus grand chose. C’est à peine si on comprend de quoi il s’agit avant qu’un personnage de médiatrice – dont l’utilité est par ailleurs bien discutable – ne nous rappelle les règles stipulées par la loi quant à cet accueil de réfugié, avec les petites notes au contrat et tout et tout.

En fait, j’ai commencé par ne rien comprendre à ce qui se déroulait sur scène. Le dialogue et la stylisation des personnages me passaient complètement au-dessus. J’ai fini par saisir quelques passages lorsque j’ai compris que la conversation n’était pas à prendre au sens littéral mais peut-être davantage au sens symbolique. Mais globalement, je dois reconnaître que j’ai trouvé le spectacle assez incompréhensible. C’est une accumulation des défauts de Pierre Notte : une loghorrée, un texte qui revient en permanence sur ses traces et qui se commente lui-même, des tics d’écriture, une fin niaise… C’est terrible car c’est un texte qui parle de la langue et donc qui, fatalement, attire l’attention sur la manière dont il est lui-même écrit !

Il faut s’imaginer la chose : les deux personnages principaux, l’hôte et le réfugié, se déplaçant sur scène tels des astronautes – on m’expliquera après que leurs stylisations sont en fait opposées, elle ressemblant davantage à une danseuse pour représenter sa propriété, lui mimant sans cesse la gêne d’être la pièce rapportée – échangeant des propos très conceptuels, répétitifs, qui manquent de matière. Il n’y a pas d’histoire, il y a juste cette situation qui reste longtemps énigmatique ; il n’y a pas de personnages à proprement parler, il n’y a que des concepts. Et quand la médiatrice arrive – c’est le pendant comique de la pièce – on comprend surtout que le rôle est là pour renouveler « l’action », si je puis dire. Mention spéciale à Silvie Laguna d’ailleurs qui fait tout ce qu’elle peut pour donner un peu de rythme à ce spectacle qui s’enlise dans son propos.

Un spectacle qui m’a laissée totalement de marbre.

#OFF21 – Sosies

Critique de Sosies, de Rémi de Vos, vu le 15 juillet au Théâtre des Halles (19h30)
Avec John Arnold, Victoire Goupil, Xavier Guelfi, Christine Pignet, David Sighicelli, dans une mise en scène de Alain Timar

Sosies, c’est un peu du hasard. Au départ, quand j’ai entendu le titre de la pièce, je croyais que c’était autour du personnage de serviteur dans l’Amphitryon de Molière et allez savoir pourquoi je trouvais ça rigolo de creuser un peu autour de lui. Après, je me suis rendue compte que le titre était au pluriel, j’ai lu le résumé, j’ai compris que c’était pas du tout ce que je pensais mais je trouvais toujours ça rigolo donc c’était plutôt bon signe. Mieux : je trouvais ça chouette de dénicher, dans le programme du OFF, au théâtre des Halles qui plus est – qui n’est pas vraiment réputé pour ses comédies -, un spectacle qui me semblait à la fois drôle et de qualité. Bref, j’ai signé.

Dans Sosies, il est question de… sosies. On débarque dans la vie de John et Guinz, respectivement sosies de Johnny Hallyday et Serge Gainsbourg. Le premier a plus de succès que l’autre qui commence à se poser des questions de reconversion : changer de sosie, se réinventer, ou carrément essayer de lui piquer la vedette et devenir lui aussi un sosie de Johnny – après tout, c’est ce qui semble fonctionner… Il y a aussi Kate, une jeune fille un peu paumée à qui John conseille de devenir le sosie de France Gall, et Jean Jean, le fils de Guinz, qui la rencontre grâce à une agence matrimoniale et cherche immédiatement à l’épouser pour se libérer de la pression familiale…

Ça commence super bien. Le texte de De Vos est percutant dès la première scène et nous entraîne dans un rire quasi-immédiat. On est au milieu de la famille composée de Guinz, Biche, et Jean Jean, les répliques s’enchaînent comme des bons coups au tennis, renvoyant la balle toujours là où on ne s’y attend pas. C’est rythmé, c’est maîtrisé, c’est explosif, et jamais en force. Je suis vraiment prête à me poiler toute la soirée.

Les choses se compliquent un peu pour la deuxième scène. Cette fois-ci, on est en plein dans notre sujet de sosies. On fait un peu connaissance avec les personnages, mais le rire retombe pour ne revenir qu’à de rares moments dans la pièce, principalement lorsqu’on retrouve la famille de Jean Jean. En fait, les deux histoires, celle de la famille et celle des sosies, sont très différentes dans ce qu’elles racontent et dans le ton qui est employé. Et si j’ai l’impression de plutôt saisir l’humour de la première, je ne comprends pas bien l’intérêt de la seconde.

Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Au milieu de mes découvertes du OFF, Sosies est une proposition de qualité. Les comédiens sont tous excellents et nous accompagnent du mieux qu’ils peuvent à travers le texte de Rémi de Vos. Mais, si je les ai suivis, je n’ai pas toujours compris où on allait. Il manque un petit quelque chose au texte pour le faire réellement décoller. La question de l’identité, qui est apparemment celle que l’auteur a voulu soulever, n’est pas toujours perceptible à l’écoute. Mais c’est la première fois que le texte est joué devant un public, et on peut espérer qu’il sera retravaillé afin d’aligner l’ensemble du spectacle au brio de la scène d’ouverture.

Le travail, la rigueur et la qualité sont au rendez-vous, le reste devrait suivre.

#OFF21 – Les Fourberies de Scapin

Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 juillet au Théâtre de la Condition des Soies (15h25)
Avec Deniz Türkmen, Benoit Gruel, Manuel Le Velly, Schemci Lauth, Emmanuel Besnault, dans une mise en scène de Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme les choses se font. Cela fait des années que je suis de loin le travail d’Emmanuel Besnault, d’abord avec son Petit Poucet puis ses Fourberies, des années que je pense que c’est un théâtre pour moi et pourtant je n’avais encore jamais réussi à le voir. Et puis là, je découvre son Ivanov au Mois Molière, comme prévu c’est du théâtre comme je l’aime, et du coup le rendez-vous est pris pour Avignon avec ses deux mises en scène : Les Fourberies de Scapin et Dépôt de bilan. Et si, comme je le pense, elles me plaisent, je compte bien ne plus rien laisser passer !

La première chose que je me demande, quand le spectacle commence, c’est comment ils vont faire. Dans mon souvenir, si on peut couper des personnages très secondaires dans Scapin, il faut au moins garder deux fils, deux pères, deux femmes, un valet, et Scapin, c’est-à-dire huit rôles. Et ils sont cinq comédiens. Je m’étonne un peu, je me dis qu’il a peut-être réussi à ne conserver que la moitié des rôles, mais non c’est impossible enfin, bon, je vais bien voir, un peu de patience. Il faut que je fasse davantage confiance à Emmanuel Besnault, car je commence à comprendre qu’il sait y faire.

Il sait y faire, ça veut dire qu’avant même le début du spectacle, il a déjà surchauffé la salle et l’ambiance est plus que chaleureuse, c’est limite si on est pas déjà conquis. Il sait y faire, c’est qu’avec son théâtre de tréteaux hyper ingénieux il crée beaucoup avec très peu. Il transforme les changements de décor ou de costumes en moments ultra-dynamiques à tel point qu’on en voudrait encore, il sait jouer avec son public et pour son public sans jamais oublier que le texte est à la base du spectacle. On entend Molière, on le voit, et on joue vraiment avec.

Ses Fourberies ont quelque chose de cartoonesque avec des inventions scéniques qui se multiplient toujours dans le but de faire rire et d’accentuer le comique de Molière. Il emprunte à la commedia dell’arte une gestuelle très codifiée et des quasi jeux de masques simplement avec les visages. J’ai déjà un certain nombre de Scapin à mon actif mais ça ne m’a pas empêchée de rire à ces blagues que je connais par coeur, comme quand Géronte remet les cinq cents écus dans sa poche au lieu de les donner à Scapin. Et je salue bien bas l’inventivité et le point de vue adopté pour la scène des coups de bâtons, surprenante et géniale. Tout est fait avec authenticité et intelligence, réglé au millimètre, et on se régale franchement.

Mais attention à ne pas trop savoir y faire non plus. Très rapidement, lorsque Silvestre se déguise en spadassin, je me suis dit qu’on était au bord du « trop ». Même si on prend un immense plaisir à découvrir les trouvailles de mise en scène qu’il propose, il arrive un moment de la pièce où on est peut-être trop dans l’enchaînement des idées qui nous perdent un peu. C’est une pensée très rapide qui m’a frôlée, mais ce serait dommage de gâcher un si beau travail par un trop-plein d’idées. D’autant qu’Emmanuel Besnault peut faire confiance à ses excellents comédiens, découverts dans Ivanov, et qui m’ont une nouvelle fois totalement convaincue. Il propose lui-même un Scapin rieur mais calme, maître de la situation et chef d’orchestre au milieu d’une troupe qui se donne corps et âme pour notre plus grand bonheur.

C’est une perfection dans son genre, et une troupe qu’on ne lâchera plus.  ♥ ♥