#OFF22 – Glenn naissance d’un prodige

Critique de Glenn, naissance d’un prodige, de Ivan Calbérac, vu le 18 juillet 2022 à 11h50 aux Béliers
Avec Josiane Stoleru, Bernard Malaka, Thomas Gendronneau, Lison Pennec, Benoit Tachoires, Stéphane Roux, mis en scène par Ivan Calbérac

C’est plusieurs choses qui m’ont attirée ici. L’affiche en ombre chinoise, qui est assez graphique et se remarque dans la mêlée des affiches avignonnaises. Le nom de Josiane Stoleru, comedienne que je suis depuis quelques années maintenant. Celui de Glenn, derrière lequel je devine Glenn Gould (sans être allée vérifier, j’imagine ma tête si ce n’est pas de ce Glenn là qu’on parle !). L’occasion peut-être de se réconcilier avec le célèbre pianiste dont les interprétations m’ont souvent laissée de marbre !

Lorsque ses parents se rendent compte que leur fils, Glenn Gould, a l’oreille absolue alors qu’il n’a que trois ans, ils décident de tout faire pour qu’il devienne un pianiste émérite. Et c’est ce qu’il se passera. Avec des méthodes pas toujours recommandables, sa mère va se donner corps et âme pour que son fils obtienne la place qui lui revient, dans la lumière. Le spectacle retrace la vie de cet artiste étonnant et caractériel, pianiste novateur, homme névrosé.

Si on m’avait dit que je passerais un aussi bon moment devant un biopic théâtral, je ne l’aurais pas cru ! Mais c’était sans compter Ivan Calberac, qui maîtrise l’art de la dramaturgie sur le bout des doigts ! Cette Naissance d’un prodige compose une partition tout à fait équilibrée entre théâtralité et didacticité. Il faut dire que le choix Glenn Gould était pertinent, la vie de ce personnage haut en couleurs supportant bien l’adaptation scénique : entre la mère qui met tout en oeuvre pour la réussite de son fils, le père qui s’efface un peu malgré lui, la cousine qui s’accroche à cet homme qu’elle admire, et l’artiste au comportement pour le moins excentrique, tout est parfaitement dosé, pour un rendu complètement prenant. Tous les comédiens tiennent leur note avec beaucoup de doigté, chacun composant dans sa propre tonalité, dessinant ainsi la belle variété de profils qui entourait l’artiste.

La mise en scène d’Ivan Calbérac est très classique, et c’est très bien comme ça. Elle laisse toute la place à l’originalité de Glenn Gould et à ses lubies, interprété avec beaucoup de finesse et d’élégance par Thomas Gendronneau. Il ne passe jamais en force, choisissant de jouer sur le modèle d’une variation, alors même que les extrêmes par lesquels passe le pianiste aurait pu appeler une certaine forme d’atonalité. Avoir choisi un comédien musicien ajoute encore à l’incarnation, à la construction de ce personnage à la tenue si particulière. Si la composition du comédien met évidemment en exergue le trouble du spectre autistique du pianiste, elle va plus loin que ça, soulignant sa profonde solitude face à ce monde où tout est un danger potentiel. Sans nous le rendre agréable – le pari semble impossible – elle nous permet de mieux comprendre l’homme derrière l’artiste et la relation si particulière qu’il nouait avec son instrument. Et, moi qui n’ai jamais vraiment su apprécier sa musique, elle me donne envie de m’y replonger.

Un spectacle à l’image du dernier puritain : épuré dans la forme, sans trémolos inutiles, se concentrant sur l’essentiel. ♥ ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

#OFF22 – Renversante

Critique de Renversante, d’après Florence Hinckel, vu le 18 juillet 2022 à 10h à Présence Pasteur
Avec Léna Bréban et Antoine Prud’homme de la Boussinière, mis en scène par Léna Bréban

Cela fait plusieurs éditions que j’essaie d’instaurer cette petite tradition du spectacle jeune public dans mon programme. Renversante n’est pas vraiment un jeune public. C’est un tout public avec une adresse particulière aux scolaires. Je l’ai choisi sur le nom de Lena Breban, dont j’avais tant apprécié le travail autour de Comme il vous plaira. Et puis, un spectacle féministe de temps en temps, ça ne fait pas de mal.

En fait, c’est plutôt un spectacle masculiniste qui nous est proposé ! Renversante, et non renversant, parce que dans le monde qui nous est présenté sur scène, le féminin l’emporte sur le masculin. On prend notre monde actuel, et on inverse tout. Le rose et le bleu, les règles grammaticales, l’image de l’homme et de la femme dans les publicités, le traitement de chacun à l’école, les qualités mises en avant, leur présence présence à la tête de grandes entreprises ou en politique, tout y passe. Et c’est brillant.

Florence Hinckel a vraiment eu une chouette idée, et l’adaptation théâtrale est une grande réussite. Déplacer le problème, ça permet de créer un petit électrochoc chez le spectateur. C’est drôle de se rendre compte malgré nous de tout ce qu’on a bien intégré sur les différences de place entre les hommes et les femmes, sur les préjugés sexistes qui régissent notre quotidien. C’est choquant d’être choqué tout au long du spectacle. On rit d’un rire parfois gêné, parce qu’on se sent bête, parfois

A aucun moment, le propos ne se fait moralisateur. Les deux adolescents incarnés par Léna Bréban et Antoine Prud’homme de la Boussinière s’interrogent sur le monde qui les entoure, invitent le public à se poser des questions, mais sans accuser. Ils montrent, et ils montrent avec beaucoup d’esprit. La mise en scène de Lena Breban est hyper efficace, pleine de peps, parfois cartoonesque, elle va chercher du côté de la chanson, de l’image, de la vidéo, pour mettre tous nos sens en alerte, et nous prépare au mieux au débat qui suit le spectacle, mené par les comédiens eux-mêmes. Il n’y avait pas beaucoup de jeunes dans la salle, ce matin-là, mais on imagine sans peine les réactions des collégiens devant pareil spectacle. A peu près les mêmes que les notres – en plus bruyant peut-être.

Un spectacle d’utilité publique, qui permet d’ouvrir les yeux sur le sexisme systémique. A voir. ♥ ♥ ♥

#OFF22 – Climax

Critique de Climax, de Ludovic Pitorin, vu le 17 juillet à 21h au Théâtre des Lucioles
Avec Aline Barré, Xavier Pierre, Benjamin Scampini, et Ludovic Pitorin

Ce spectacle m’avait déjà fait de l’oeil l’année dernière, mais les contraintes d’agenda ont fait que je n’avais pas réussi à le caser. Qu’à cela ne tienne, lorsque j’ai revu l’affiche dans les rues d’Avignon cette année, je n’ai pas hésité longtemps. Je suis toujours intéressée par le traitement que fait le théâtre de l’écologie, alors un spectacle musical, et burlesque de surcroît, sur ce sujet, ça m’interpelle !

Le spectacle nous propose un tour du monde de la catastrophe. En une dizaine de destinations pour analyser les causes et les conséquences du réchauffement climatique aux quatre coins du monde : de la fonte des glaces au Groenland jusqu’à la déforestation en Amazonie, en allant faire un tour du côté des décideurs et de la COP34, le panel est suffisamment large pour faire froid dans le dos.

C’est assez original de traiter ainsi pareil sujet. Je dois reconnaître que j’ai été tantôt convaincue, tantôt moins. Il faut d’abord que je précise que le burlesque n’est pas forcément mon genre préféré, et que, dans la salle, le public rit plus que moi. Je me rends compte d’ailleurs que moi qui suis une grande partisante de « il faut pouvoir rire de tout », le rire reste parfois coincé à cause d’une certaine forme d’écoanxiété.

Je reconnais cependant l’inventivité et la potentiel comique de certains tableaux. Et, alors que le spectacle s’étire lors d’une scène trop longue dans laquelle je me perds, il aborde soudain la dernière partie, moins burlesque, carrément didactique, qui accélère brutalement le rythme pour aborder les progrès des deux derniers siècles qui ont mené à notre situation actuelle. Cette fin, style liste à la Prévert, fonctionne très bien avec des illustrations scéniques endiablées. Le rythme augmente, se faisant toujours plus oppressant. L’urgence est là.

Le spectacle oscille entre blagues potaches et dixième degré. Et moi, j’oscille entre impassibilité et rire. Les courbes de température, elles, continuent de monter. ♥

© Cie Zygomatic

#OFF22 – Téléphone-moi

Critique de Téléphone-moi, de Jean-Christophe Dollé, vu le 17 juillet 2022 à 18h15 au 11
Avec Stéphane Aubry, Solenn Denis, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et la voix de Nina Cauchard, mis en scène par Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève

Là, c’est un peu le mystère. Qu’est-ce qui m’a arrêté sur ce spectacle, je ne sais pas trop. Peut-être le nom de Solenn Denis, dont j’avais découvert le travail avec Sandre il y a quelques années, mais c’était en tant qu’autrice et non qu’actrice. Cela a suffi pour me donner envie de lire le résumé, et m’intriguer complètement par cette forme qui se déroule entièrement dans une cabine téléphonique. Franchement, je demande à voir.

C’est drôle, j’ai vu le même genre de pièce l’année dernière, au Buffon. Une fresque familiale où la transmission intergénérationnelle a un rôle à jouer. Je n’avais pas du tout été convaincue, dénouant facilement les ficelles du texte et devinant les secrets cachés trop rapidement. Alors quand j’ai lu « transmission intergénérationnelle », j’ai un peu fait la moue. Mais bon, c’était trop tard pour faire marche arrière. Et heureusement !

Téléphone-moi suit l’histoire d’une famille sur trois générations, avec cette particularité de se dérouler uniquement dans des cabines téléphoniques – en tout cas jusqu’à la dernière partie. On découvre les différents personnages, on apprend à la connaître, on suit leurs hauts et leurs bas, on comprend leurs peurs, leurs mensonges, leurs espérances.

C’est exactement la réponse à ma quête dans le OFF, et dans le théâtre en général. Le spectacle qui vous prend, vous déplace de votre chaise jusqu’au milieu de la scène, au centre des événements, et ne vous lâche plus jusqu’à la fin. La recette ? Une écriture de l’essentiel, une mise en scène au cordeau, une interprétation qui part des tripes.

C’était pourtant un sacré pari que de placer la majeure partie de l’action dans des cabines téléphoniques. Et pourtant c’est tellement malin. Devant l’absence de réponse de l’interlocuteur, le spectateur se retrouve captif, obligé de lui substituer son imagination et donc de s’investir dans l’histoire. On apprend a les connaitre et a deviner leurs silences pour mieux se laisser cueillir par la suite. Et progressivement on se retrouve complètement pris dans l’enquête, et on se met à récolter les indices qui tombent pour essayer de reformer le puzzle.

Ecriture, mise en scène et interprétation forment eux aussi les trois pièces d’un puzzle. Elles se complètent en tout point. L’écriture est aussi fine que l’interprétation est puissante, la mise en en scène est aussi brûlante que l’écriture est intime, l’interprétation est aussi sensible que la mise en scène est rock. C’est un accord parfait. Et ça transparaît sur scène : les personnages portent en eux leur propre histoire, mais aussi jusqu’à l’ambiance de leur époque, avec laquelle il semblent faire corps grâce à la composition à fleur de peau des comédiens.

Transmission intergénérationnelle, je ne sais pas, mais transmission scènesalle, oui, vraiment. Quelle claque ! ♥ ♥ ♥

#OFF22 – Cinq étoiles

Critique de Cinq étoiles, du collectif Dixit, vu le 17 juillet à 15h50 à La Factory
Avec Florian Éléon, Sophie de Guérines, Alexis Guinoiseau, Marion Haïlé, Christiana Rüttimann, Julien Tomasina et Nicolas du Verne, mis en scène par le Collectif Dixit

Je me souviens de la présentation de Cinq étoiles lors de la conférence de presse du festival des Floreales : sorte de dystopie à la Black Mirror où tout est noté sur cinq, ça m’avait déjà bien fait envie à l’époque. La participation de Emmanuel Besnault au projet, que je ne découvre qu’aujourd’hui, achève de me convaincre tout à fait. Et puis c’est aussi l’occasion de découvrir enfin La Factory, dont la programmation me fait de l’oeil depuis plusieurs années maintenant. J’ai hâte.

Pour qui a vu l’épisode de Black Mirror Nosedive le synopsis va paraître familier. Pour qui vit en Chine, le synopsis est déjà familier. Cinq étoiles est une dystopie, une plongée dans un monde où chaque citoyen reçoit des bons points pour ses bonnes actions et des malus pour ses mauvaises, construisant ainsi sa note sur 5 – l’enjeu étant de rester au dessus de un pour éviter l’exclusion de la société.

J’ai vraiment pris un grand plaisir de spectatrice : comprendre l’univers et ses règles, découvrir les astuces des citoyens pour gagner des points, partager la panique liée au bug du grand H, l’algorithme régisseur… on s’amuse avec et de chacun des personnages. L’ensemble est inventif et ultra dynamique, pas dénué d’humour, avec de chouettes idées scéniques qui créent la surprise et maintiennent l’effet univers dystopique du début à la fin. L’histoire est bien construite et l’enjeu dramatique n’est pas oublié. Bref, le collectif dixit mérite pas mal de bons points pour cette création.

Cependant, je ne sais pas si la farce est le genre qui sert au mieux le propos. L’ensemble fait parfois un peu amateur, avec ces personnages caricaturaux et légèrement survoltés. L’esprit général reste assez léger, les comédiens qui incarnent des personnages pénibles semblent se moquer d’eux-mêmes, comme si l’équipe ne voulait pas trop se prendre au sérieux. Mais devant un tel travail, peut-être vaudrait-il le coup de gravir la marche d’après, pour un résultat encore plus percutant ?

Avec une note finale bien supérieure à 1 étoile, le collectif dixit relève le défi haut la main. Alors, bonus ou malus pour la prochaine création ? A suivre. ♥ ♥

#OFF22 – Un certain penchant pour la cruauté

Critique d’Un certain penchant pour la cruauté, de Muriel Gaudin, vu le 17 juillet à 13h05 à la Scala Provence
Avec Fleur Fitoussi, Muriel Gaudin, Benoit Giros, Antoine Kobi, Emmanuel Lemire, Clément Walker-Viry, mis en scène par Pierre Notte

Impossible de venir au OFF 2022 sans passer par le nouveau lieu dont on a tant parlé : La Scala Provence, écho sudiste de La Scala Paris ouverte par Mélanie et Frédéric Biessy il y a quelques années. Après épluchage de la programmation, de laquelle on a retiré ce qu’on a déjà vu à Paris, à la Scala ou ailleurs, je retiens un spectacle qui fera la continuité avec mon édition 2021 : j’avais vu Jubiler, avec Benoît Giros mis en scène par Pierre Notte, autour du couple, ce sera Un certain penchant pour la cruauté, autour de questions sociales et d’idées préconçues dans cet environnement si particulier qu’est la famille.

Elsa a décidé d’accueillir un jeune malien chez eux. Après tout, elle qui semble tout avoir, elle peut donner un peu pour les autres aussi. Mais évidemment, tout n’est pas si simple. L’arrivée de Malik va être le grain de sable qui fait exploser l’engrenage, qui révèle les failles personnelles et familiales. Le joli cocon cachait peut-être un nid de guêpes.

Je le dis à chaque fois, mais j’ai vraiment du mal avec les mises en scène de Pierre Notte. J’avais espéré qu’avec une pièce d’un autre auteur, ça passerait mieux – et c’est le cas – mais je reste quand même en dehors. Ces changements de costume à vue qui n’ajoutent rien au propos, cette manière de dialoguer sans se regarder, face public, de détacher chaque phrase comme si elle était d’égale importance, c’est une forme de mise en scène qui fige la vie. La distanciation, toujours, érigée comme principe de mise en scène, ce n’est pas pour moi.

Et si Muriel Gaudin échappe à certains écueils de l’écriture de Notte, sa première pièce a cherché à incorporer trop de choses pour convaincre entièrement. C’est comme s’il y avait deux pièces en une : une pièce socio-politique et une espèce de drame ironique. Le mélange des genres peine à se faire, on sent que quelque chose ne fonctionne pas, le tout reste hétérogène. On comprend mieux l’intention au fil de la pièce : la question sociale semble en réalité être un prétexte pour révéler l’explosion de la famille. Ce n’est qu’un faire valoir, un outil, qui peine à convaincre sur scène. C’est dommage, car le spectacle était porté par de très bons acteurs. Et ça se sent, lorsqu’à la fin, la pièce semble plutôt choisir une couleur, proche d’une forme de boulevard, lorsque la question sociale est résolue, ou du moins, mise de côté pour un temps, quelque chose prend, on rit, on rentre un peu dans l’histoire. C’est toujours ça.

Il aurait peut-être fallu pencher un peu plus du côté de la comédie pour frapper un grand coup. Dommage.

#OFF22 – Élémentaire

Critique de Élémentaire, de Sébastien Bravard, vu le 17 juillet à 10h au Théâtre du Train Bleu
Avec Sébastien Bravard, mis en scène par Clément Poirée

C’est le mot de professeur dans le résumé de la pièce qui a attiré mon oeil pour celui-ci. Professeur, c’est un métier qui me fait envie depuis toujours, j’y ai beaucoup pensé récemment, j’ai dû partager des interrogations avec Sebastien Bravard qui nous raconte son histoire et cet Élémentaire m’apportera peut-être des réponses. En tout cas, j’ai hâte d’entendre ce que ce maître d’école du jour et comédien de nuit a à nous raconter sur sa double vie.

C’est au lendemain des attentats du Bataclan que Sebastien Bravard a ressenti le besoin de s’engager. De se sentir utile. Le voilà donc plongé dans le monde de l’éducation nationale, de ses sigles, de ses règles. Le voilà confronté à une classe de CM1 pas des plus faciles, à essayer de leur faire apprendre, de leur faire comprendre, de ne perdre personne en chemin. Il faut parfois prendre des chemins de traverse pour arriver à la notion voulue, mais avancer et apprendre constituent en eux-même une réussite.

J’adore les histoires de vie portées au théâtre dans un seul en scène. Quand le sujet nous intéresse – et s’il est bien mené, entendons-nous bien – je trouve que c’est toujours un moment de partage assez fascinant pour le spectateur. Élémentaire est de ceux-là. Sébastien Pavard se livre avec sincérité, montrant ses doutes, ses échecs, ses envies. Il est ce professeur qu’on rêve d’avoir, celui qui prend son rôle d’instituteur dans sa globalité, qui accompagne les élèves dans leur scolarité mais également dans leurs interrogations de jeunes pré-adolescents. Il porte haut les valeurs de l’école, partage et transmission en tête.

Poétique, mais sans lyrisme mal placé, drôle, grâce au regard d’adulte sur le groupe d’enfants mais aussi parfois dans le personnage même de maître, son quotidien de professeur des écoles se suit comme un feuilleton. Les musiques de Stéphanie Gibert sont étonnantes, faisant résonner chacune des ambiances voulues derrière une sonorité enfantine et légère.

Lorsqu’il se met à enfiler la casquette de comédien en plus de celle d’instituteur, lorsque ses deux vies se chevauchent, le spectacle prend une autre couleur, ou plutôt, il recompose avec celles qu’il a déjà livrées. Et, si le comédien continue de douter, je crois que nous, spectateur, on est assez sûrs de lui.

Le comédien raconte, les spectateurs écoutent, et tout est là. Comme dans une salle de classe. ♥ ♥ ♥

#OFF22 – Reggiani

Critique de Reggiani, par Eric Laugerias, vu le 16 juillet 2022 à 23h aux Gémeaux
Avec Eric Laugérias, accompagné au piano par Simon Fache

Je suis toujours à la recherche d’un spectacle musical dans ma sélection du OFF. Il m’avait manqué l’année dernière, je comptais bien me rattraper cette année. Eric Laugerias, je l’ai croisé plusieurs fois sur scène ces dernières années, souvent chez Nicolas Briançon. Je connais son talent de comédien, ce sera l’occasion de découvrir celui de chanteur – et quoi de mieux pour ça qu’un récital Reggiani où les chansons se jouent autant qu’elles se chantent ?

J’adore découvrir le chanteur derrière le comédien. C’est une sensibilité légèrement différente, un dévoilement de soi. Et puis Reggiani, c’est du pain béni pour un acteur. Lui même comédien de théâtre avant d’être chanteur, il se définissait comme un acteur qui chante. Enfin, je me la pète un peu, parce que tout ça c’est Éric Laugerias qui me l’a appris. Il profite en effet de son récital pour raconter la vie de Reggiani, agrémentant son récit d’anecdotes et de rencontres marquantes. C’est un très bel hommage qu’il lui rend. On sent un immense respect et beaucoup d’amour lorsqu’il parle de lui, comme lorsqu’il chante ses chansons.

Il les incarne plus qu’il les chante, d’ailleurs. On passe par toutes les émotions chez Reggiani, on passe par toutes les émotions chez Laugerias. La tendresse des Mensonges d’un père, les frustrations et les envies du Souffleur, la violence des Loups sont entrés dans Paris, la mélancolie mais aussi une certaine forme de fatalité avec Ma fille et évidemment, quelque part entre la peur et la supplication, cette nécessité et ce besoin de Vivre. J’en oublie, car il y en a aussi de plus légères, comme des parenthèses badines bienvenues pour reprendre son souffle.

C’est un spectacle d’une grande générosité, qui multiplie les titres, cherchant à transmettre une passion pour l’homme et pour ses chansons. C’était implicite jusqu’ici mais autant le dire : Éric Laugerias a une très belle voix, profonde et douce, et chante remarquablement. Il ne cherche jamais à imiter Reggiani et c’est tout à son honneur. Il n’est d’ailleurs pas seul pour ce spectacle : autour de lui, tout est fait pour accompagner au mieux ces petits moments de vie que chantait Reggiani. Les lumières, évidemment, qui posent des ambiances, mais aussi les adaptations au piano, qui m’ont semblé reproduire musicalement le thème et l’atmosphère des chansons, profitant de l’intimité et de l’utilisation de ce seul instrument. Et sur scène, parfois, on a presque l’impression d’apercevoir un Monsieur qui passe.

Et tous les soirs
Monsieur Laugérias
Nous joue son Reggiani
♥ ♥ ♥

#OFF22 – Conseil de classe

Critique de Conseil de classe, de Geoffrey Rouge-Carrassat, vu le 16 juillet 2022 à 20h au Théâtre de la Reine Blanche
Interprété et mis en scène par Geoffrey Rouge-Carrassat

J’ai manqué plusieurs fois Conseil de classe qui avait fait beaucoup parler de lui il y a quelques années. C’est d’ailleurs par ce succès au Off que j’ai entendu parler pour la première fois de Geoffrey Rouge-Carrassat, me poussant à découvrir son spectacle Dépôt de bilan L’année dernière. Même si je reconnais avoir été plus déstabilisée que franchement convaincue, je garde le souvenir d’un vrai travail théâtral qui me donne envie de retrouver le comédien avec ce texte qui peut-être me parlera davantage.

Conseil de classe, c’est le spectacle qui permet à Geoffrey Rouge-Carrassat de dire à ses élèves ce qu’il n’a jamais pu leur dire, comme un règlement de compte avec les cancres, les agitateurs, les premiers de la classe, et même les invisibles. Son spectacle, inspiré de son expérience de professeur, est comme un exutoire. Il interroge le rapport professeur-élève, allant même jusqu’à endosser le costume de dresseur de fauves. Dans la cage, le fouet fend l’air, et les spectateurs attendent la sentence.

J’ai bien fait de revenir. Comme je m’y attendais, je suis d’autant plus sensible au spectacle que le sujet me parle davantage. Geoffrey Rouge-Carrassat est un artiste singulier, avec un univers à lui. Je reconnais sa patte, cette manière de faire spectacle avec le mobilier comme partenaires. Avec quelques tables et le double de chaises, il crée de vraies situations, et même de véritables partenaires de jeu. Cette puissance d’évocation, cette utilisation de l’espace, à la fois simple et intelligente, c’est clairement l’une des grandes forces de ce spectacle.

L’autre, c’est lui, assurément. Geoffrey Rouge-Carrassat est un comédien qui me fascine. Je retrouve avec un grand plaisir cette manière toute particulière de contrôler le rythme, s’autorisant des cassures brutales, allongeant soudain le temps, puis jouant à nouveau l’accélération. Il est le champion du flow rapide, il aime le manier avec des listes. Avec son physique étonnant, cette stature inflexible, et surtout cette intelligence qui émane de ses yeux, de ses traits, de ce sourire qui se dessine, à la fois fin et légèrement sarcastique, il n’est plus question de présence mais d’une invasion totale du plateau. Il capte tous les regards. Et l’assistance écoute la leçon. Une vraie leçon de théâtre.

Le professeur n’est pas forcément recommandable. Mais le comédien, si. Bravo ! ♥ ♥ ♥

#OFF22 – L’invention de nos vies

Critique de L’invention de nos vies, d’après Karine Tuil, vu le 16 juillet 2022 à 17h30 au Théâtre Actuel
Avec Valentin de Carbonnières, Mathieu Alexandre, Yannis Baraban, Nassima Benchicou, Brigitte Guedj, Kevin Rouxel, Elisabeth Ventura, mis en scène par Johanna Boyé

Encore un spectacle qui a plus d’une corde à son arc. La première que j’ai repérée, c’est la présence d’Elisabeth Ventura, trop rare sur les planches depuis quelques années. Je suis ravie d’avoir une occasion de la retrouver. La seconde, c’est évidemment Johanna Boyé, la metteuse en scène que rien ne semble pouvoir arrêter : après les succès de Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty et de Je ne cours pas je vole lors des précédentes éditions avignonnaises (que j’avais repéré, mais manqué), elle revient avec cette adaptation de roman plus que prometteuse. Avec une distribution importante, rare dans le OFF, je ne vais pas bouder mon plaisir.

La pièce est adaptée du roman à succès du même nom, écrit par Karine Tuil, qui raconte la chute de Samir, un jeune arabe qui s’est inventé une nouvelle identité en arrivant aux États-Unis. Cette nouvelle identité, c’est celle de Sam, le diminutif de Samuel cette fois, prétendument orphelin et juif, qui lui a permis d’intégrer un grand cabinet d’avocats et d’entamer sa nouvelle vie. Tout est basé sur un mensonge savamment orchestré, dont personne n’a la moindre idée. Mais comment garder secrète une vie tellement brillante ?

Ce qui m’a attiré dans le spectacle, après la distribution, c’est aussi la promesse d’une vraie histoire. Et je n’ai pas été déçue. Dans un style très michalikien, complètement fluide dans l’adaptation comme dans la mise en scène, le petit monde de Sam naît sous nos yeux. La tension monte, le rythme s’accélère, jusqu’à la chute qui voit ce rythme effréné se ralentir légèrement. Ce serait d’ailleurs ma seule réserve sur le spectacle : quelques petites longueurs qui s’installent vers la fin, lorsque tout a été révélé et qu’il faut trouver une issue à l’histoire. Les tableaux s’enchaînent de plus en plus courts et le rythme s’en ressent légèrement.

Mais c’est franchement pinailler. Je ferais mieux d’insister sur l’excellente interprétation de Valentin de Carbonnières, qui campe un Samir à la fois ultra charismatique et complètement ambivalent, passant de prédateur à proie en un clignement d’oeil. En scène durant pratiquement toute la durée du spectacle, il est étonnant. Mais tous suivent cette excellence. Ils sont dirigés de main de maître par une Johanna Boyé qui sait où elle va. Sa mise en scène est plus qu’efficace : elle vit. Avec toute l’intensité qu’il est possible de faire passer dans pareil engrenage endiablé, elle permet à cette écriture littéraire, qu’on a même plaisir à entendre, de se théâtraliser au plateau. Et d’en ressortir avec l’envie de dévorer le roman.

Un aller-retour pour New-York en moins de deux heures, ça ne se refuse pas. ♥ ♥ ♥