Trois stars

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Critique de Trois Femmes, de Catherine Anne, vu le 18 décembre 2019 au Lucernaire
Avec Catherine Hiegel, Clotilde Mollet, et Milena Csergo, mises en scène par Catherine Anne

C’est sur le nom de Catherine Hiegel que je me suis rendue au Lucernaire. C’est étrange, mais la comédienne a une place toute particulière dans mon sanctuaire théâtral alors même que quand je regarde mes anciens articles marqués de son nom, je me rends compte que j’ai souvent été déçue ces dernières années. C’est peut-être pour ça que, inconsciemment, je n’attendais aucune fulgurance de ces Trois Femmes. Je n’en ai été que plus transportée.

Trois femmes, trois générations. Catherine Hiegel est Madame Chevallier, une vieille dame riche, épouse d’un Monsieur Chevallier qui a fait fortune par son usine et lui a laissé sa richesse, mère d’une Geneviève qui ne donne que peu de nouvelles et grand-mère d’une petite Amélie qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Clotilde Mollet est Joëlle Muhler : elle a été engagée par Geneviève pour veiller sur sa mère la nuit et se satisfait de cette nouvelle situation : elle a retrouvé un mari et une situation après un accident sur lequel on n’aura pas de détail et touche régulièrement du bois pour que sa vie continue ainsi. Milena Csergo est Joëlle, la fille de Joëlle, elle est jeune et elle a encore l’espoir que sa mère semble avoir délaissé. Elle a des rêves, des grands rêves, et la rencontre de Madame Chevallier lui donne des idées : c’est du côté de cette dame que se trouve l’argent, le pouvoir, et donc la promesse d’un avenir. Pourquoi alors ne pas se faire passer pour sa petite-fille Amélie ?

J’ai peut-être perdu l’habitude de voir des petites formes et d’en être pareillement impressionnée. J’ai été totalement happée par cette histoire, ces histoires, leurs histoires. La pièce est vraiment très bien ficelée, on la suit comme une véritable enquête avec un désir ardent de connaître le dénouement. Et à plusieurs reprises on pense le deviner : il n’en est rien. La pièce se plaît à faire des détours, à nous amener là où notre imagination n’allait pas. J’avais très peur d’être déçue par la fin, il n’en fut rien : elle est parfaite. Et – je tiens à le souligner car c’est trop rare – le décor est simple, intelligent, et utile. Il est pensé comme un élément de la pièce, comme un personnage, et pas comme un simple meuble. Il habille le propos, il l’accompagne et insinue les évolutions des relations avant même que les dialogues la traduisent pour les spectateurs. C’est bon de voir un décor pensé, alors chère Elodie Quenouillère, vous avez toute mon admiration.

Et parlons d’elles, de ces trois femmes, de ces trois comédiennes. Le rôle de vieille misanthrope délaissée convient à merveille à Catherine Hiegel qui assène ses punchlines avec la gouaille qu’on lui connaît – elle ajoute d’ailleurs à sa palette de légères intonations à la Pierre Arditi qui n’ont pas été pour me déplaire. Mais elle est aussi la femme blessée, lassée, et profondément triste, seule et abandonnée, que l’argent ne suffit pas à combler. C’est légèrement caricatural comme propos – les riches dans leur solitude et les pauvres dans l’amour de leur famille – mais théâtralement ça fonctionne très bien. A ses côtés, la jeune Milena Csergo n’est pas en reste et défend son personnage avec brio. Sa Joëlle a les yeux qui brillent mais derrière l’espoir qui luit dans ses prunelles on aperçoit de sombres jours pas encore cicatrisés. La fougue de la jeunesse, la maturité de ceux qui ont déjà vécu, la naïveté de l’enfance et l’égoïsme de l’injustice se mêlent dans ses mouvements, dans ses intonations, dans les coups d’oeil qu’elle lance parfois à sa vraie mère, parfois à la fausse. Mais c’est Clotilde Mollet qui m’a clouée. A chacune de ses interventions, la boule dans ma gorge grossissait, jusqu’à exploser lorsqu’une dispute éclate avec sa fille. Elle est la dignité faite femme. Je n’avais jamais vu une telle incarnation de l’honneur sur scène. Sa composition est extrêmement fine, ce léger accent vosgien parfaitement maîtrisé parfait la forme quand tout le fond passe par des regards, des silences et des gestes. Du grand art.

Quatre superbes femmes portent ces Trois Femmes haut, très haut. On y court !♥ ♥ ♥

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Rencontre avec Michaël Hirsch

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Michaël Hirsch, c’est quelqu’un d’important pour moi. C’est un peu comme Alexis Michalik : j’entendais parler de son premier spectacle, Pourquoi ?, depuis longtemps quand j’ai enfin décidé de m’y rendre. Et non seulement j’ai adoré, mais j’ai aussi eu la chance de rencontrer le comédien, qui a même accepté de venir jouer dans le Festival artistique que j’avais créé en école d’ingénieur. J’attendais avec anxiété son deuxième spectacle – comment pouvait-il faire aussi bien ? – mais il a relevé le pari haut la main avec Je pionce donc je suis, que vous pouvez voir actuellement au Lucernaire. Je lui ai demandé un entretien pour alimenter mon mémoire et j’en ai profité pour poser quelques questions sur son travail que j’ai voulu vous partager. Ce fut un échange absolument incroyable et passionnant, durant lequel j’avais l’impression d’avoir quatre personnes en face de moi : Michaël c’est non seulement un passionné de théâtre, le genre de mec avec une culture dingue et l’oeil qui brille lorsqu’il évoque ses souvenirs sur scène ou en tant que spectateurs, mais c’est aussi quelqu’un qui réfléchit constamment au milieu, qui essaie de le faire avancer dans la bonne direction, quelqu’un entre le chercheur, le businessman, le startuper, et l’enfant. Mais il reste un artiste avant tout, et, dans une conversation comme sur scène, c’est quelqu’un qui donne énormément. J’ai essayé de retranscrire au mieux ce que j’y ai appris.

MDT : Pouvez-vous vous décrire en trois mots ?
Michael Hirsch : Rêveur, passionné, aventurier.

Votre histoire avec le théâtre ?
Le théâtre vient beaucoup des humoristes : j’ai toujours regardé beaucoup d’humour étant plus jeune, Elie Semoun, Pierre Desproge, Gad Elmaleh. Et puis s’ajoute à ça deux-trois expériences assez marquantes au théâtre : Celui qui a dit non de Robert Hossein, grosse expérience pour moi, et une double création de Sivadier avec Nicolas Bouchaud où il jouait La mort de Danton et La Vie de Galilée en alternance, avec la même scénographie qui s’inversait d’un jour sur l’autre et qui a été un véritable choc. Et puis évidemment il y a eu la rencontre avec Jean-Laurent Cochet qui a été un grand maître pour moi. C’est un personnage très marquant, trop marquant peut-être. Il a une connaissance phénoménale du répertoire, du travail d’acteur, des outils pour le comédien, donc un fond absolument exceptionnel qui s’accompagne d’une forme très difficile. Pendant mes années de cours, j’ai oublié que si je faisais ce métier c’était pour le plaisir. Il n’y a pas de plaisir avec Cochet. Le dogme et la pureté sont plus importants que le plaisir. Donc à un moment il faut se départir de ça, et il faut faire tomber la mue.

Michaël Hirsch, c’est un comédien, c’est un humoriste, c’est un auteur ?
C’est une hydre ! C’est le plaisir et le besoin de ne pas se limiter à un seul de ces travaux. C’est amusant parce que le verbe être est très piégeur. Ça ne pose de problème à personne le fait que j’écrive, que je joue et que je fasse des blagues. Par contre ça pose des problèmes à tout le monde le fait que je sois auteur, comédien et humoriste. Être les trois à la fois c’est vertigineux pour tout le monde. Je pense que c’est comme de dire qu’un comptable ne fait que compter, qu’un ingénieur ne fait qu’ingénier. Je crois aussi que c’est un problème que j’aurais ressenti même si j’avais fait un métier plus commun ; j’aurais eu du mal à me dire Michael Hirsch, c’est un chef de pub, point. Je n’ai pas envie de fermer cette porte-là, je trouve que ça n’apporte rien.

Comment vous gérez toutes ces casquettes ?
D’abord ça correspond à mon profil et mon tempérament. J’ai cette double casquette de l’école de commerce et de l’auteur. J’essaie aujourd’hui de me tenir à une chose : mes idées artistiques d’abord et après c’est à moi, en mettant mon autre casquette, de faire que mes idées artistiques puissent parvenir au public. Je vais répondre honnêtement à la question, je ne connais pas d’artistes indépendant qui ne soit pas multi casquette.
Aujourd’hui, je pense qu’on est dans un pays où on a beaucoup de mal à parler de l’artiste multi casquette. On a encore une vision très artiste d’un côté et businessman de l’autre. Ça m’étonnerait que M ne soit pas multi casquettes. Que Julien Doré ne soit pas multi casquettes. Que Fabrice Luchini, que Jeff Koons, que Bernard Werber ne soient pas multi casquettes. Je pense aujourd’hui que les artistes mono-casquettes sont de plus en plus rares. En cause, le fait que personne ne s’intéresse au développement dans le monde du théâtre. Très peu de gens sont prêts à faire du développement avec des artistes, donc tu dois toi-même te développer, et tu es rapidement contraint à faire du multi casquette avant de pouvoir déléguer ça aux autres. Moi je me suis dit que je n’avais pas le temps d’attendre quelqu’un si je voulais que ça marche, et j’ai développé au maximum mon indépendance et mon autonomie.
Le souci de l’indépendant c’est la croissance. C’est un vrai sujet de startup : à quel moment tu peux monter ? Le startuper au départ c’est un couteau suisse, et plus il croît, plus il doit déléguer. Le couteau suisse s’entoure de couteaux suisses. Et avec la croissance son besoin va se transformer et il va davantage avoir besoin d’experts. J’aurais tendance à penser qu’on ne mesure pas souvent notre métier dans le spectacle vivant à l’aune d’autres business. Je crois que ça ne nous rend pas service parce que c’est le meilleur moyen pour pas que ça change, ça ne nous rend pas service parce ça veut dire qu’on laisse le pouvoir aux mains de ceux qui savent, eux, et qui profitent allègrement du fait qu’on ne soit pas très au courant des spécificités juridiques, fiscales, comptables de notre métier. Je pense que ça nous ouvrirait l’esprit pour plein d’autres choses. Je rencontre beaucoup d’entrepreneurs en ce moment. Je m’inspire beaucoup d’eux dans leur manière de travailler, de considérer les gens qui les entourent dans le travail, dans leur relation avec le management. Dans le milieu du spectacle vivant on n’apprend pas comment parler à son producteur, ce qu’on peut demander à son diffuseur. Et plus on laisse de flou, plus on tend le bâton pour se faire battre : moins on sait comment ça fonctionne, plus on est au service des gens qui nous entourent et qui, eux, savent. Mais attention : si on dit qu’aujourd’hui le métier d’humoriste, c’est un métier d’entrepreneur, c’est hyper mal vu, les gens ne comprendraient pas forcément.

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©  Lisa Lesourd

Vous avez joué aux côtés de Pierre Arditi, Christine Murillo et Dominique Pinon dans Maman mes Charles Tordjman en 2012. Vous reverra-t-on un jour dans un travail collectif ?
Il n’y a pas eu un moment où je me suis dit que j’avais un plaisir de travailler seul. C’est venu comme ça : c’est cette forme-là d’écriture qui est venue, cette forme de spectacle parce que je m’en suis beaucoup nourri étant plus jeune, parce qu’instinctivement j’ai plus de facilité à faire exister un seul personnage que plusieurs personnages sur scène. A aucun moment je ne me suis dit j’allais travailler seul. Ça a des avantages : je vis des moments sur scène absolument extraordinaires avec le public en étant seul, j’éprouve une liberté dingue qui par moments devient vertigineuse et me rend ivre cette liberté. Mais par exemple, dans Je pionce donc je suis, j’ai la sensation d’être seul en scène mais avec tous ceux qui l’ont fait derrière moi. J’ai davantage la sensation d’être le porte-parole d’une équipe : il y a un co-auteur, une metteuse en scène, une assistante à la mise en scène, une scénographe, un créateur lumière et musique, une costumière.
Pour la suite, je ne vois aucune porte fermée. Je suis en train de travailler sur un projet collectif, une pièce que je co-écris, où on serait a priori cinq sur le plateau – après quel rôle je jouerai dans cette pièce ce n’est pas défini : pour l’instant juste auteur, on commence à parler de la possibilité que je joue dedans, tout est possible, tout est ouvert. On verra de quoi ce sera fait ! C’est une histoire que je trouve très belle, qui me tient à cœur, qui prend une super dimension, et j’aimerais bien qu’elle prenne vie. Je ne ferme aucune porte sur travailler seul, travailler à plusieurs. Je serais content de travailler sur des projets à plusieurs, c’est riche de vivre ça et ce sera d’autant plus riche que j’aurais été nourri du seul en scène ;  et si je reviens au seul en scène j’aurais été nourri d’une expérience à plusieurs… !

Comment on écrit son deuxième spectacle après 5 ans de succès avec le premier ?
Un peu poussé par la sensation que je n’avais pas envie que Pourquoi ? soit totalement terminé pour commencer le suivant. Et porté par la vision que j’avais de ce spectacle-là, que j’ai imaginé, rêvé beaucoup : à partir du moment où j’ai eu cette vision que regarder le monde à travers le prisme du sommeil nous offrait quelque chose de à la fois d’inédit, de salvateur, et de réconfortant, j’ai senti que je tenais mon sujet.

Avignon OFF, qu’est-ce que ça vous apporte ? Comment on le vit la première fois ? La deuxième fois ? Et la cinquième fois qui est un peu comme une deuxième première fois ?
Avignon c’est un condensé d’émotion. Tout y est plus fort, tout y est plus grand, tout y est plus intense. Mon premier Avignon, ça a été ma chance, parce que j’ai fait Avignon avec un projet qui n’était pas mon bébé : je n’étais pas tout seul, on était en troupe, on était 7 pour un spectacle qui s’appelle Le Paquebot Tenacity. Je ne l’avais jamais fait en tant que spectateur, ça a été une découverte totale. Et c’était merveilleux car l’aventure a été très joyeuse, une véritable aventure de troupe où quand ça ne va pas ça va quand même parce qu’on est ensemble et on se soutient. On était très insouciant et on n’avait rien à perdre. On s’est beaucoup amusé, c’était l’endroit de la fête culturelle. C’était dur physiquement mais c’était fou. Et il faut bien préciser, parce que c’est important, qu’avec ce spectacle on arrivait à Avignon avec un projet qui tenait la route et qu’on avait déjà présenté en public.
Mon deuxième Avignon, c’est mon premier avec Pourquoi ?. J’arrive à Avignon après l’avoir déjà présenté aux Déchargeurs et réécrit avec Ivan Calderac. Donc j’arrivais avec un spectacle qui avait déjà vécu. Et ce fut vraiment un premier Avignon extraordinaire pour Pourquoi ?. C’est un spectacle taillé pour Avignon : c’est un spectacle qui d’un coup rencontre son public. J’en garde des images inoubliables. Il s’est passé ce truc magique qui existe à Avignon. Je me souviens de gens qui sortaient du spectacle et qui me donnaient l’impression d’être une rock star. J’ai joué le jeu à fond, en costume dans la rue, à vendre mon spectacle comme un marchand de tapis ; pour moi ça faisait partie du job et ça n’a pas du tout été un calvaire. Dans le fond, je pense que je n’ai pas eu tellement conscience de l’enjeu que représentait Avignon ; j’étais tellement époustouflé de comment ça se passait, et je n’avais pas tant investi dans ce spectacle – j’avais payé la salle mais en seul en scène, tu équilibres assez rapidement. Je n’étais pas dans la peur de la création. Ça a été merveilleux parce que c’est là où je suis né, artistiquement, médiatiquement.
Le dernier Avignon, durant lequel j’ai créé Je pionce donc je suis, a été très différent, beaucoup plus délicat parce que la pression était là et l’enjeu économique aussi. Les dates de tournées devenaient nécessaires : j’avais davantage conscience de ça et moins confiance en ça. Et l’expérience a été difficile, d’abord parce que tout le monde compare à Pourquoi ? et moi le premier. Et ça c’est un facteur que je n’avais pas mesuré : je n’avais pas appréhendé le fait que je ne peux pas attendre d’un spectacle qui a 5 représentations derrière lui la même efficacité qu’un spectacle qui en a 400 – et en plus les spectacles sont sur des registres et des styles de jeu différents.

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© Sven Andersen

Quel regard portez-vous sur le Festival aujourd’hui ?
J’ai trouvé a posteriori qu’Avignon n’est plus si bienveillant vis-à-vis de la création – ce qui est assez paradoxal. Je pense qu’Avignon n’est plus un endroit de véritable création. C’est un endroit où on peut présenter des nouveaux spectacles déjà aboutis mais pas un lieu où on peut créer de nouveaux spectacles. Je pense que la situation du Festival s’est beaucoup détériorée en 6 ans, considérablement, avec un rapport nombre de spectateurs sur nombre de spectacles qui est de plus en plus à notre désavantage, et qui donc génère une pression supplémentaire sur quasiment tout le monde – hormis les directeurs de salle. Comme le public se raréfie, ce sont les très gros spectacles qui récupèrent l’essentiel du public. Il n’y a pas de prime à la création dans le sens où le spectateur, quand il est face à un blockbuster, n’arrive pas à prendre du recul lorsqu’il voit un spectacle qui est en création : l’offre est telle sur des spectacles aboutis que ce sont les créations qui en pâtissent !
À Avignon quand tu as une réponse, tu te la prends en pleine face au centuple. En plus d’avoir la réponse du public pendant les représentations, tu les recroises dans la rue le lendemain, et autant ça te porte quand les gens sont super heureux, autant ce n’est pas le truc le plus agréable quand ça se passe moins bien. Le fait de devoir jongler dans cette sorte d’entre deux, entre me consacrer à mon spectacle et en même temps devoir en faire la pub et donc jouer les relations publics en même temps que je le jouais : je me suis vraiment rendu compte de la dureté d’un Avignon. Parce qu’en plus on met de plus en plus les gens dans un rôle de jugement. Tout le monde est devenu critique de théâtre. Sauf qu’en fait il faut être très fort pour passer outre ça, pour vivre une expérience de création comme quelque chose de constructif. Un bon spectacle c’est tellement de choses à la fois. C’est tellement de paramètres différents, que quand j’entends qu’on n’a pas aimé je ne peux m’empêcher de penser : « mais tu n’as pas aimé par où ? » C’est la narration, c’est le personnage, l’histoire, le rythme, le propos que je défends ? Est-ce que juste la magie n’a pas opéré parce que c’était ton 8e spectacle de la journée et la critique à venir tient à une rencontre qui ne s’est pas faite ? Je pense qu’il y a un truc intéressant à pointer dans l’éducation des spectateurs, des journalistes et des blogueurs – et d’ailleurs peut-être même davantage pour les gens du métier que pour le reste du public : il faut accepter la spécificité de cet art vivant qui évolue au fur et à mesure. J’avais beau avoir connu un très grand succès avec Pourquoi ? pendant 3 ans à Avignon, cette-fois là je revenais dans le OFF avec une création. Et à l’échelle de cet Avignon j’étais un plus petit spectacle. C’est le revers de la médaille, c’est le revers de la foire. J’ai mis un peu de temps à comprendre la bienveillance des retours qu’on me faisait, même négatifs. J’ai d’abord eu l’impression d’une incompréhension, parce que j’avais pris un vrai risque artistique avec ce spectacle, je m’étais lancé dans un ovni humoristique.
Mais heureusement qu’on ne maîtrise pas tous les paramètres. Plus on demande aux artistes de maîtriser les paramètres, moins on aura droit à l’erreur. Il y a quelques personnes qui ont vu dans ce spectacle le risque artistique que j’ai pris. J’aurais pu faire un Pourquoi ? bis, mais ça n’a pas d’intérêt pour moi. Si Molière avait fait toute sa vie les pièces de Commedia dell’Arte et les bouffonneries du début, on n’aurait jamais eu Le Misanthrope. Si Corneille n’avait pas dépassé ses pièces de tribunal il n’y aurait jamais eu Le Cid. Aujourd’hui, avec la surmultiplication des commentaires, des avis de tout le monde, je pense qu’il faut des artistes hyper forts moralement pour continuer à créer en faisant simili-abstraction de tout ça. Mais c’est dur de faire abstraction. Il faut bien se rendre compte qu’Avignon, j’y joue ma vie. J’y joue la vie économique de ce spectacle, j’y joue les plusieurs dizaines de milliers d’euros que j’ai mis dans sa création. Pour un artiste indépendant, ça peut être le dernier. Si Avignon se passe très mal, derrière je ne peux pas faire le Lucernaire économiquement parlant, je ne peux pas faire un autre Avignon, je ne peux pas faire de tournée. Et mon indépendance est totalement remise en cause. C’est une construction fragile, l’indépendance, dans ce métier.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite participer au OFF ?
D’abord, je pense qu’il ne faut pas y aller avec une création. Je pense que le best case c’est de faire une trentaine de représentations à Paris, avoir déjà un peu de presse en arrivant à Avignon. Le cœur du public d’Avignon ce sont des gros consommateurs de biens culturels, des gens qui lisent la presse, qui regardent la télé, qui ont besoin d’un coup de pouce au milieu des 1700 spectacles.
Et après il faut arriver prêt physiquement. Reposé. Préparé. Parce que c’est hyper intense. C’est une folie collective dingue. Chaque année on le voit, on est tous à pas grand chose de la rupture, et on sait que certains ont vécu la rupture sans trop savoir qui c’est, mais on sait que certains s’arrêtent, pètent un plomb, partent au bout d’une semaine.
Il faut y aller avec un spectacle qu’on aime profondément, auquel on croit à fond. Il faut y aller avec l’esprit léger aussi. Je crois qu’il faut connaître le Festival avant de s’y lancer : il faut accepter le fait qu’Avignon est une foire au sens médiéval du terme. C’est un mélange entre une fête païenne et un salon de ventes. Il faut aussi être conscient qu’Avignon a ses codes et que tous les spectacles n’y fonctionneront pas. Ce n’est pas l’Eldorado de toutes les créations. Il y a des créations qui sont des objets artistiques merveilleux, très puissants, très réussis, qui ne marcheront pas à Avignon, parce que la thématique est trop lourde, parce que le sujet est trop cérébral, et parce que comme Avignon est une foire, ce n’est pas le genre de spectacle qu’on peut apprécier en en ayant vu 4 autres la même journée. Et ne pas oublier que c’est une foire où la plupart des gens qui viennent voir des spectacles sont en vacances.
Enfin il faut bien se poser la question de pourquoi on va à Avignon. Il ne faut pas y aller en jetant la pièce en l’air. Il faut y aller en se disant qu’on y va dans un but précis : vendre des dates en tournée, rencontrer des gens, montrer son travail. Si on y va en voulant tout à la fois alors on n’aura rien à la fin. Il y a des codes à Avignon, mais il faut sentir les choses, les lieux sont mouvants, les cartes sont rebattues d’une année sur l’autre. Les endroits où il faut aller pour vendre des dates sont de moins en moins nombreux. Je dirais, à la louche, qu’il y a un réseau de 300-400 salles en France qui font 50% au moins de leur programmation sur 4 salles à Avignon.

Comment préparez-vous votre spectacle ? C’est d’abord l’idée du thème, d’abord les jeux de mots, d’abord la trame dramatique ?
Pour Je pionce donc je suis, d’abord le thème, puis une grosse phase de recherche scientifique autour de celui-ci. J’avais besoin de savoir, de comprendre. Et au fur et à mesure de ma recherche, un bout de la trame s’est constitué. Le personnage d’Isidore est arrivé vite, dans ce monde qui va tellement vite que quelqu’un qui s’endort semble faire un acte hors du commun. Ça peut devenir révolutionnaire ou simplement extraordinaire. Et autour de ça il y a des personnages qui me sont venus. Sa femme, Sandra, je l’ai imaginée assez vite, il fallait que mon histoire soit au cœur du couple. Le monde de l’entreprise c’est quelque chose dont j’avais envie de parler parce que la productivité, notre rapport aux écrans, tout ça est relié au sommeil. Puis qui parle d’entreprise dit patron. Et puis un autre personnage avec lequel je me suis beaucoup amusé, notamment à travers cette expression de gardien de nuit, c’est Bruno. J’ai trouvé très poétique l’idée que quelqu’un garde la nuit et j’ai voulu lui donner une importance dans la pièce. Et voilà. Donc en fait c’est d’abord ça qui s’est créé, et puis les Sapionces aussi, cette sorte de société secrète dont on comprend qu’elle existe depuis toujours en nous, et l’idée après a été de mettre en action tout ça dans un récit et de trouver ma trame. Et j’ai fait ce travail avec Ivan : on s’est attaché à la narration avant de faire des blagues, on voulait d’abord raconter une histoire. Un des écueils possibles de ce spectacles vu tout ce que j’avais accumulé comme savoir c’était de faire une fausse conférence sur le sommeil mais j’avais tellement envie de raconter une histoire que ça a vraiment été la gageure du spectacle. Parce que moi, en tant que spectateur, c’est pour ça que je vais au théâtre.

2016 Michael Hirsch Photos presse ©ledroitperrin -177-min

© ledroitperrin

Carte d’identité littéraire

Livre préféré : Le Journal de Jules Renard
Film préféré : Docteur Patch avec Robin Williams
Pièce de théâtre préféré : Cyrano de Bergerac
Compositeur préféré : Yom
Un grand acteur : Robin Williams
Un grand metteur en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Un grand réalisateur : Woody Allen
Une belle citation de théâtre : C’est vraiment très dur, j’en aurais vraiment plein à citer, mais je choisi cette phrase d’Alphonse Allais : « L’homme est plein d’imperfections mais on ne peut qu’être indulgent si l’on songe à l’époque où il fut créé. »

De la garde à vue à la séquestration

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Critique d’En garde à vue, d’après le roman de John Wainwright, vu le 31 octobre 2019 au Théâtre Hébertot
Avec Wladimir Yordanoff, Thibault de Montalembert, Marianne Basler et Francis Lombrail, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Je me suis fait étrangement avoir avec ce spectacle. J’aurais dû me méfier, j’aurais dû sentir le truc venir. L’affiche est superbe, à tous points de vue. Visuellement d’abord, je la trouve très réussie. Et quand on voit la distribution, on ne peut que s’incliner. J’avais très envie de voir ce spectacle et j’avais vu peu de critiques passer. J’ai l’impression d’avoir essuyé les plâtres de la communauté des théâtreux se méfiant d’une affiche aussi attirante en se souvenant de certains récents ratés de l’Hébertot. J’ai voulu tenter quand même. J’en sors dépitée.

Le soir du réveillon de Noël, le maire de la ville est convoqué au commissariat. Il répondra à quelques questions du commissaire Toulouse avant d’être placé en garde à vue. Le motif : trois enfants ont été violées puis assassinées à quelques mois d’écart et il n’a aucun alibi pour ces trois journées de terreur. Sa femme débarquera bientôt au commissariat pour appuyer sa condamnation à venir : elle le sait pédophile et leur racontera des histoires impliquant son mari et de jeunes enfants. On suivra l’évolution de l’enquête jusqu’aux révélations finales – qu’on ne dévoilera pas.

Dès les premières minutes j’ai senti que ça n’allait pas le faire. On les sent, ces textes mal fichus. On les sent de loin et ils se rattrapent rarement au fil du spectacle. C’est le cas de celui-ci. Quelques échanges entre les personnages suffisent. Ils donnent le ton du reste de la pièce. Le dialogue est mal articulé, quelque part entre la mauvaise traduction et la mauvaise adaptation, comme si les personnages ne se répondaient pas vraiment les uns les autres, comme si les répliques étaient hachées. On se sent impuissant devant ce spectacle qui manque de vigueur, qui manque de vie, un spectacle mort-né – d’ailleurs la salle est cruellement vide – et ce fut un douloureux moment.

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Car sans texte, malgré la distribution exceptionnelle réunie sur le plateau, impossible de faire démarrer la moindre once de tension. L’histoire ne prend pas, n’intéresse pas. On n’a pas envie d’écouter ce que les personnages ont à dire car on n’est pris à aucun moment dans ce qui leur arrive. Les quelques blagues lancées ici et là ne fonctionnent pas du tout. Je n’ai pas vu le film et ne peut donc proposer aucune comparaison, je me dis simplement qu’il est peut-être plus facile de créer des ambiances au cinéma et de combler un manque de texte. Qui sait également ce qu’on dirait de ce film aujourd’hui : pour ce qui est de l’adaptation théâtrale, je l’ai trouvée terriblement vieillotte. Franchement, cette histoire de couple sans désir où on accuse presque la femme d’être à l’origine de la pédophilie de son mari, ça va deux minutes. Et même deux minutes, c’est dur.

Pourtant, sur scène, ils font tout ce qu’ils peuvent. J’avais mal pour eux, parce que ce sont des grands, et même à travers ce spectacle qui ne m’a pas convaincue une seconde on sent que ce sont des grands. Les mots étant trop faibles, ils jouent avec leur chair pour tenter de donner vie au spectacle. Mais ce n’est pas comme si la mise en scène les aidait beaucoup. On se demande un peu ce qu’a fait Charles Tordjman dans l’affaire. La lenteur qu’il impose sur le plateau a l’air voulue pour ménager une tension dramatique qui ne s’installera à aucun moment. Les silences sont longs et vides. Le décor ne sert pas le propos. Cela fait maintenant plusieurs spectacles de Tordjman que je vois et ce que j’en tire c’est que voilà un homme qui fait des mises en scène de gens assis sur des bancs blancs.

Donc maintenant qu’on est face à ça, que dire de plus ? Peut-être qu’il faudrait que Francis Lombrail revoie la formule et arrête les adaptations de film. C’était exceptionnel pour Les cartes du pouvoir, j’étais la première à le dire, mais au théâtre, reproduire une formule ne suffit pas à faire un succès : essayer de reproduire le combo gagnant n’a jamais fonctionné, ou bien ça se saurait. Et je dois vraiment reconnaître que je suis sortie absolument dépitée de ce spectacle : parce qu’il avait une distribution incroyable, parce qu’il se joue dans un théâtre que j’aime beaucoup, parce que la place avait coûté cher, et parce que j’avais le sentiment d’avoir perdu ma soirée, et les comédiens aussi.

Je ne suis pas seulement déçue, je suis triste de voir cela. pouce-en-bas

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Ça ne prévient pas, ça arrive

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Critique d’Un jardin de Silence, de L, vu le 27 octobre 2019 à La Scala Paris
Avec L, Thomas Jolly, et Babx mis en scène par Thomas Jolly, mis en musique par Babx

Allons-y carrément : il est de notoriété publique que je n’apprécie pas les mises en scène de Thomas Jolly. Je n’ai pas été convaincue par les deux spectacles que j’ai vus, Thyeste et Arlequin poli par l’amour. Mais Un jardin de silence, c’était autre chose. Je me suis dit que c’était l’opportunité de renouer avec le travail d’un metteur en scène peut-être plus surprenant que je ne l’imaginais. J’espérais même faire taire les mauvaises langues – et la mienne en premier – pensant que je ne pourrai changer d’avis sur ses spectacles. Je ne peux pas dire que j’ai totalement changé d’avis, mais on tient quelque chose.

Dans Un Jardin de silence, L incarne Barbara. Sans chercher à l’imiter, elle cherche à la ramener sur la scène le temps d’une soirée : extraits d’interviews diffusés ou joués sur scène, tenue noire, quelques éléments importants de sa vie, et ses chansons bien évidemment alimenteront ce spectacle. Si certains choix sont surprenants et bien trouvés, d’autres m’ont moins convaincue.

J’ai eu l’impression à plusieurs reprises d’être à nouveau confrontée aux écueils déjà pointés du doigt lors de Gainsbourg point barre à la Comédie-Française : nourrir son spectacle d’extraits d’interviews a quelque chose de superficiel qui ne prend pas. Et je pense que le problème est le même pour Barbara qu’il l’était pour Gainsbourg : ce sont des personnages tellement uniques, tellement hauts en couleur, que confronter ce qu’ils étaient avec ce qu’on propose sur scène produit un décalage qui me dérange. Résultat : plus le spectacle avance, plus les extraits audio s’accumulent, plus on se détache du spectacle. D’autant qu’entre la voix de Barbara, la lumière tamisée et les musiques douces, le moment se transforme lentement en une douce berceuse qui n’aide pas au schmilblick.

Cependant, je dois dire que j’ai été plutôt convaincue par le reste du spectacle. Je veux dire, au-delà des chansons qui sont très bien interprétées par L – et tout particulièrement La Solitude – que tout ce qui n’est pas directement Barbara est très réussi. Ou plutôt tout ce qui est Barbara sans qu’on le sache déjà. Je pense à ce qu’on apprend de son engagement dans la lutte contre le Sida, mais aussi les chansons qu’elle a interprétées sans en être l’auteur (les chansons des débuts ?) ou encore l’ouverture du spectacle qui, pour le coup, a un lien moins direct avec la chanteuse mais est tout aussi chouette à présenter – mais je laisse le suspens !

Et puis je suis contente d’avoir aperçu un autre pan du travail de Thomas Jolly. Evidemment mon côté morue ne peut s’empêcher de pointer du doigt ses petits travers de cabotin mais la mordue qui est en moi doit reconnaître que j’ai découvert un comédien bien différents :  j’arrive à l’écouter sans pester et sa voix est douce et chaude à mon oreille. Son interprétation des Amis de Monsieur est un régal ! Pour ce qui est du metteur en scène, on est aussi sur une petite réconciliation : je connaissais son amour pour les spots de fond de scène éclairant les comédiens par l’arrière mais si j’ai toujours trouvé ça agressif et un peu « trop » dans ses mises en scène, j’ai été bien plus réceptive ici. Le dispositif a quelque chose de bien plus doux malgré sa puissance, qui confère aux comédiens une sorte d’aura câlinante les mettant très en valeur. J’apprivoise petit à petit ce magicien des lumières qui propose un montage de lumières intéressant au-dessus de la scène avec une disposition en escaliers qui parviennent à créer de superbes atmosphères. Me voilà presque prête pour Starmania.

Un spectacle… apaisant. ♥ ♥

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Un bien Jo-li coup au Théâtre du Gymnase

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Critique de Jo, d’Alec Coppel, vue le 23 octobre 2019 au Théâtre du Gymnase Marie Bell
Avec Didier Bourdon, Audrey Fleurot, Dominique Pinon, Jérôme Anger, Guillaume Briat, Didier Brice, Clotilde Daniault, Grégory Quidel, Bernadette Le Saché, Jennie-Anne Walker, dans une mise en scène de Benjamin Guillard

Je me souviens bien de ma réaction devant l’affiche de Jo : c’est improbable. C’est improbable que ces trois comédiens soient réunis ici, au Théâtre du Gymnase, et présentés à travers une affiche aussi laide. C’est peut-être ce qu’on fait du pire comme affiche dans le théâtre privé, et pourtant ce sont bien eux sur l’affiche. Je crois que ça a créé un court-circuit dans mon cerveau. Je ne comprenais pas comment c’était possible. Trois comédiens issus des horizons les plus divers, réunis dans une adaptation d’un film de De Funès Je ne comprends toujours pas, d’ailleurs. Jusqu’au moment où le rideau s’est levé, je me suis dit que c’était un fake, et qu’on nous avait attirés là sur le nom de ces comédiens pour nous en faire voir d’autres en réalité. Mais ce n’est pas un fake.

Jo, c’est ce que nous pourrons appeler une comédie policière. Antoine Brisebard, auteur de comédies à succès, fait croire à son entourage qu’il se lance dans l’écriture de pièces policières afin de se renseigner sur le meilleur moyen de commettre un meurtre. Ce meurtre, il le commet finalement par accident, et choisit d’enterrer le corps dans le trou destiné à accueillir les fondations de l’oeuvre d’art de plusieurs mètres de haut, cadeau de sa femme Sylvie, qui va être installée devant leur maison. Sauf que voilà : le lendemain, l’homme qu’il pensait avoir tué est retrouvé mort chez lui. Une question reste alors en suspens : qui a-t-il enterré dans le ciment devant chez lui ?

Cette soirée était improbable de bout en bout. C’est improbable d’avoir payé si cher pour un spectacle en lequel je ne croyais fondamentalement pas, dans un théâtre où je ne me rendais jamais. C’est improbable qu’il n’y ait absolument personne à l’accueil du théâtre, et que les ouvreuses semblent sorties de nulle part et nous placent en lisant leurs plans de salles avec difficulté. C’est improbable qu’à la sortie du théâtre, alors qu’un spectateur avait besoin d’aide, la seule personne que nous ayions trouvé dans le théâtre soit le tenant du vestiaire qui ne comprenait pas un mot de français. Mais c’est surtout improbable qu’un tel spectacle soit porté par trois comédiens que rien n’aurait jamais dû réunir sur scène.

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Et pourtant ils sont là, je les reconnais. Je reconnais Audrey Fleurot, géniale comédienne, toujours très classe, et qui accepte des projets de Tartuffe bilingue à Londres ; je reconnais Dominique Pinon, petit bout d’être extraordinaire qui m’a fait découvrir Novarina, un jour, à La Colline ; je reconnais Didier Bourdon, le génie des Inconnus, au tempérament absolument opposé à celui de De Funès. Trois stars, trois grandes stars du théâtre français, sont devant moi, et défendent avec une superbe simplicité ce texte étrange. On a l’impression d’avoir devant nous des comédiens jouant pour faire rire les copains. N’y voyez-là aucune critique, je m’étonne simplement de la simplicité avec laquelle ils incarnent ça. C’est fait sans aucune prétention et c’est pour ça que ça marche. Parce que le plus fou dans ce projet, c’est que ça marche.

C’est vrai, au début, je ne desserre pas les dents. Parce que le texte ne casse pas trois pattes à un canard. Mais au fond on s’en fout. Parce qu’à aucun moment ce texte ne se prend au sérieux. Il ne s’est jamais voulu brillant. Alors on relâche les mandibules et on rit. On rit d’un rire franc et bon enfant. On rit parce qu’ils sont drôles, parce que la situation est drôle, parce que le simple fait de rire devant cette chose est drôle. Le mec qui a monté ce projet a du génie. C’est à la fois complètement dingue et tellement modeste. Je me prends de passion pour ce spectacle. La vraie question n’est pas quel corps est enterré dans le salon, mais qui est à l’origine de ce projet. Qui s’est dit : on va réunir cette distribution improbable, mais on ne va pas prendre la patate, non, non, non. On va jouer ça comme si on ne savait pas qui était sur scène. On va jouer ça comme si tout était normal.

Alors je m’incline. Je m’incline bien bas que je n’y croyais pas deux secondes et j’ai eu tort. Je m’incline devant Audrey Fleurot et son véritable talent comique, un talent que je ne soupçonnais pas mais qu’elle présente avec une grande modestie dans son rôle de Sylvie. Elle ose tout, sans jamais en faire trop, sans craindre un instant de tarir son image, et je respecte infiniment le fait qu’elle ait accepté de jouer dans un tel projet. Je suis in love. Que dire de Didier Bourdon, toujours aussi merveilleux, dont la puissance comique n’est plus à prouver, et qui fait rendre à ce texte tout ce qu’il peut, nous faisant parfois hurler de rire sur des vannes pourtant toutes bêtes. Et Dominique Pinon, dont la simple présence ici me déroute, moi qui voyais en lui un enfant du public et qui semble aussi à son aise dans son costume d’inspecteur qu’il l’était lorsqu’il maniait la langue de Novarina ou celle de Jean Giraudoux où je l’ai découvert. De quoi donner un beau soufflet à tous ceux qui alimentent le clivage public/privé aujourd’hui.

Et je tiens à avoir un mot pour les acteurs des seconds rôles qui entourent notre trio de stars, parce qu’ils ne sont ni délaissés, ni à plaindre. Ils arrivent parfaitement à trouver leur place et ne sont à aucun moment oubliés par Benjamin Guillard qui les a taillés dans le même moule que nos trois autres rigolos. C’est un plaisir de retrouver Didier Brice en ouvrier droit dans ses bottes déboussolé par les tornades que sont ses employeurs, qui provoque aisément les rires en se faisant le contrepoint sérieux de la pièce. Je tiens aussi à avoir un mot pour Bernadette Le Saché, belle-mère dont la partition est certes limitée mais qui en tient sa composition détonnante jusqu’au bout en parvenant chaque fois à saisir le spectateur. La distribution, dans son ensemble, est absolument sans fausse note.

Une claque pour qui voudrait ranger ce spectacle dans une case. Ou ses comédiens. Ou ce théâtre. ♥ ♥

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Le grand mea culpa

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Cela fait quelques années que j’ai abandonné l’idée décrire un article pour l’anniversaire du blog. C’est un peu comme pour le couple. On fête les 5 premières années et on arrête. On fête les dizaines éventuellement. Attention, je ne dis pas là que l’habitude est venue s’installer dans mes chroniques. Jamais. J’écris parce que j’ai encore quelque chose à dire. Lorsque le théâtre aura cessé de me faire vibrer, alors je cesserai cet exercice que je sais vain.

Il s’est passé beaucoup de choses en 9 ans. Le blog m’a fait connaître de grandes joies comme de grandes peines. Il m’a permis de rencontrer des gens qui, j’espère, continueront de faire partie de mon chemin un petit bout de temps. Il m’a nourrie sur bien des plans. Je ne dénigrerai jamais ce qu’il m’a apporté même si cela fut parfois délicat à supporter. Il m’a fait grandir, indéniablement. Il m’a donné confiance en moi, ce qui n’était pas gagné malgré les apparences. Aujourd’hui je sais que je peux donner un avis sur une pièce de théâtre sans en avoir honte. C’est une petite victoire de moi sur moi. Je prends. Je connais un peu la réputation que je peux avoir parmi les blogueurs. Je suis la cruelle. Je ne renie pas ce titre. Je l’ai moi-même nourri parfois. J’aime la franchise qui l’accompagne. J’espère ne jamais perdre cela.

Mais il me coûte aussi. Derrière cette caractérisation se trouvent les blessures qui l’accompagnent. Je ne pense pas me donner plus d’importance que je n’en ai en reconnaissant que j’ai pu blesser parfois. Comédiens, metteurs en scène, auteurs, créateurs, je vous fais ici mon mea culpa. A ceux qui me connaissent, vous savez que mon intention n’a jamais été de blesser mais de partager la passion qui m’anime. A ceux qui ne me connaissent pas, sachez que j’ai un profond respect pour votre métier et que, pour parodier Ratatouille, « dans le grand ordre des choses, le spectacle le plus médiocre aura toujours plus de valeur que la critique qui le caractérise comme tel. »

Je me suis souvent demandé si je devais continuer à écrire, ou n’écrire que sur ce que j’aimais. Mais cela ne serait plus en accord avec le but que je m’étais fixé à l’ouverture de ce site. Je voulais écrire pour les spectateurs. Je ne travaille pas avec les attachés de presse, j’ai la chance que certains comprennent mon point de vue et continuent de me solliciter. Je voulais être ce papier où l’on était sûr de trouver un avis franc – pas universel, simplement franc. Un avis biaisé ni par le politique, ni par les amitiés. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à me faire des amis. J’ai eu la chance de nouer de beaux liens sur le chemin mais la double casquette n’est pas toujours facile à gérer. A toi que j’ai blessé malgré moi, sache que pas un jour ne passe sans que je regrette ce départ impromptu.

La franchise, j’ai essayé de la manier avec bienveillance. J’ai essayé de dire « je », et non « c’est ». J’ai essayé d’argumenter toujours, dans le positif comme dans le négatif. J’ai essayé chaque fois de mettre en perspective le travail fourni sur le plateau et l’effort demandé au spectateur, pour parodier Pierre Notte, cette fois-ci. J’ai essayé de ne pas me laisser influencer par les critiques d’un spectacle que j’allais voir. J’ai essayé de garder l’enthousiasme des premières fois au théâtre, les yeux qui brillent, l’eau à la bouche. J’ai essayé de ne pas devenir une caricature de moi-même. J’ai essayé de toujours me laisser surprendre. J’ai essayé de mettre de l’objectivité dans ma subjectivité. Et je vais essayer encore.

Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. 

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Michaël Hirsch, le roi du somme en scène

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Critique de Je pionce donc je suis, de Michaël Hirsch et Ivan Calbérac, vu le 19 octobre 2019 au Théâtre du Lucernaire
Avec Michaël Hirsch, dans une mise en scène de Clotilde Daniault

Michaël Hirsch est un artiste que j’aime beaucoup et j’avais peur, en allant voir son nouveau spectacle. J’avais peur d’être déçue, tant Pourquoi ? était une réussite. Je l’avais vu au OFF d’Avignon en 2016, ce qui était presque « tardif » puisqu’il avait été créé aux Déchargeurs en 2014. Il a fait trois Avignons successifs. Je lui avais posé plusieurs fois la question du prochain spectacle mais il restait évasif. Car Michaël Hirsch fait les choses bien, il sait où il va, et son deuxième spectacle, Je pionce donc je suis, n’est ni une pâle imitation de Pourquoi ?, ni un brouillon destiné à tester des idées. C’est un deuxième spectacle à part entière, et très réussi.

Dans Je pionce donc je suis, on va suivre le parcours d’Isidore Beaupieu – comme il porte bien son nom – qu’on pourrait décrire comme un jeune cadre dynamique qui commet une énorme bourde alors que sa carrière devait s’envoler et se retrouve soudainement au chômage. Lui qui n’avait plus une seconde à lui se retrouve alors avec de nombreuses heures pour penser, penser à ce qu’il est, ce qu’il aime, ce à quoi il souhaite dédier sa vie. Et rêver, surtout.

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Et il faut bien le reconnaître : Michaël Hirsch nous fait rêver. Si, dans Pourquoi ?, il racontait les questions existentielles d’un personnage et leurs évolutions au fil de sa vie, il nous propose ici une véritable pièce de théâtre qu’il monte à lui tout seul. Il n’incarne pas seulement Isidore Beaupieu ; il est tour à tour Sandra, sa femme, Sanchez, son boss, Bruno, le gardien de nuit, et de nombreux autres qui interviennent à un moment de l’histoire. Chaque personnage est admirablement construit, dessiné avec précision, et tout est si travaillé qu’il peut s’autoriser des pointes de folie sans risquer de nous perdre. Impossible de nous perdre d’ailleurs tant la mise en scène est rythmée : il n’arrête pas une seconde et prend un tel plaisir sur scène que c’en devient communicatif. D’ailleurs, il n’hésite pas non plus à jouer avec son public, à le charrier sur sa lenteur d’esprit ou son rire parfois trop enthousiaste, et ce lien qu’il noue avec la salle est, à la manière du comédien, bienveillant et chaleureux.

Je ne peux m’empêcher de comparer ce spectacle à son premier. J’imaginais la pression qui devait peser sur ses épaules pour écrire le deuxième. Il s’en sort plus qu’admirablement. Il ne se trahit pas, nous rappelle sans honte qu’il est l’auteur de Pourquoi ?, son spectacle est ponctué des nombreux jeux de mots qui faisaient la saveur du premier, mais il est aussi allé chercher autre chose. On aime toujours autant ses bons mots – tout y passe : les draps les couettes les oreillers – on serait même étonné de ne pas voir apparaître Laurent Delahousse au milieu du spectacle ! Et son imitation de Luchini… une perfection absolue ! Mais c’est un vrai plaisir aussi de le voir aller vers d’autres sujets, car même si c’est un peu naïf, c’est une pièce feel-good qui permet au spectateur de facilement s’identifier entre le regard sur les écrans, l’émergence des bullshit-jobs, et le besoin de toujours rêver. J’aime le voir évoluer sur scène, proposer de nouveaux personnages, nous montrer qu’en plus d’être un humoriste, il est un comédien. Et mention spéciale à son super décor multifonctions, un décor « utile » comme on n’en voit pas assez au théâtre, un décor intelligent et qui lui permet de se réinventer sans cesse, un décor dont on peut se dire, à l’image des calembours de Michaël Hirsch : « il fallait y penser ».

Comme un rêve éveillé.  ♥ ♥

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Critique de Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde, de Laetitia Gonzalbes, vu le 11 octobre 2019 au Théâtre de la Contrescarpe
Avec Elliot Jenicot et Anaïs Yazit, dans une mise en scène de Laetitia Gonazlbes

A l’annonce de ce spectacle, j’ai été ravie de découvrir qu’Elliot Jenicot rebondissait sans problème après son départ prématuré de la Comédie-Française. J’ai trouvé cette décision injuste mais elle permettra aussi à ce comédien, cantonné à des rôles trop souvent similaires dans la Maison de Molière, de faire ses preuves dans différents registres. Il change certes radicalement de lieu en passant de la salle Richelieu au Théâtre de la Contrescarpe, mais n’adapte pas sa qualité de jeu à la taille de la salle, et cela reste un plaisir de le retrouver ici.

On ne s’étonne pas de se retrouver sur scène le musicien fantasque qu’est Erik Satie. On comprend rapidement qu’il est dans un hôpital, probablement interné en psychiatrie au vu des questions que lui pose l’infirmière censée s’occuper de lui à ce moment-là. A travers ses questions, on revit le passé de l’artiste, ses amitiés, ses coups de gueule, ses oeuvres, dans une mise en scène rythmée

Cette pièce est un ravissement sur plusieurs points. D’abord visuellement, je dois dire que j’ai été assez emballée par la création visuelle qui accompagne le spectacle en arrière-plan. Esthétiquement, c’est très réussi, et ça vient compléter le duo en lui ajoutant une note de fantaisie permettant de se rapprocher encore davantage de l’univers de Satie. J’ai été aussi très convaincue par le jeu d’Elliot Jenicot, qui n’a plus à prouver qu’il sait jouer l’originalité de ses personnages sans les caricaturer. Il joue simplement le décalage du personnage, y ajoutant une pointe d’humanité bienvenue. J’ai été moins charmée par sa partenaire, Anaïs Yazit, qui gagnerait en authenticité si elle ne cherchait pas sans arrêt l’émotion par forces larmes. On lui reconnaîtra cependant une très belle scène de danse, quasi hypnotique, et un corps très agréable à regarder. Le duo fonctionne bien, les corps, les voix, les mouvements se complètent ; la force de l’un soutient la fragilité de l’autre, mais tout cela n’est peut-être qu’apparence, semble supposer la pièce.

Cependant, je suis partagée sur le fond de ce spectacle. Sans divulgâcher, je dois reconnaître que j’ai été très déçue par la fin qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Une fin qui vient d’ailleurs questionner l’ensemble de ce que l’on vient de voir : moi qui étais fascinée par certains aspects de Satie, cet homme aux multiples parapluies, qui répond aux lettres sans les lire, qui nous décrit sa haine des critiques avec force beaux mots, je me sens soudain flouée dans mon emportement. Comment savoir ce qui correspond au véritable Satie dans ce que j’ai vu ?

Un moment soigné.

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Têtes d’affiche, malheureux stratagème

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 9 octobre 2019 au Théâtre Edouard VII
Avec Eric Elmosnino, Sylvie Testud, Suzanne Clément, Jérôme Robart, Jean-Yves Roan, Simon Thomas, Roxane Duran et Florent Hill, dans une mise en scène de Ladislas Chollat

Cela faisait partie de ma must-see list de la rentrée. L’affiche était attirante, le texte envoûtant, la distribution clinquante, la mise en scène nous mettait en confiance : bref, c’était la promesse d’une bonne soirée. Je ne mets que rarement les pieds à l’Edouard VII et j’étais ravie de retrouver l’un des plus beaux théâtres privés parisiens, son bar attractif, sa salle rouge et or. Vous l’avez compris, j’avais des étoiles plein les yeux. Mon ciel s’est rapidement couvert.

La Comtesse et Dorante coulaient le parfait amour jusqu’à l’arrivée du Chevalier. Trouvant sans doute sa situation trop stable, son amour sans vague, son prétendant trop parfait, celle-ci se laisse séduire par le Chevalier et délaisse son ancien amant, qui, mâle simple bien loin d’imaginer les manigances inconscientes de sa moitié, ne comprend d’abord pas du tout ce revirement de situation. C’est grâce à la Marquise, qui a été délaissée par le Chevalier et qui, elle, devine le jeu de la Comtesse, qu’il va comprendre le pourquoi du comment et, aidé par elle, renverser une situation fausse pour – presque – chaque coeur.

C’est la deuxième fois que je vois ce texte de Marivaux. En deux fois, il est peut-être devenu ma pièce préférée de l’auteur. Dois-je redire une nouvelle fois mon amour pour ses textes, sa clairvoyance de l’esprit féminin tout en contradictions qui transparaît sans jamais une once de misogynie à travers ses dialogues toujours précis et ciselés à la perfection ? Même si j’ai été heureuse de retrouver ce grand texte ce soir, j’avoue que mes oreilles ont un peu saigné parfois.

J’adore Ladislas Chollat. Découvert sur le tard dans sa mise en scène du Père de Florian Zeller, c’est, pour moi, dans Les Cartes du Pouvoir qu’il a révélé tout son talent de mise en scène. Même dans les plus récents Inséparables à l’Hébertot qui, je dois le reconnaître, ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissables, il apportait sa patte et rendait le moment plus qu’agréable. Mais je ne suis pas sûre qu’il soit fait pour la langue de Marivaux dans laquelle chaque virgule doit être incarnée par son interprète et où la subtilité règne en maître. On devrait presque entendre les pensées des personnages par-dessus leurs répliques. Et je ne sais pas si le travail sur le texte a été suffisamment poussé pour permettre à Marivaux d’être correctement entendu…

Je ne sais pas vraiment sur qui rejeter la faute. A-t-il fait le choix de ses guests ou lui a-t-on imposé ? A-t-il échoué à diriger ses acteurs ou Marivaux lui a-t-il échappé ? Le fait est qu’il semble avoir fait le choix de jouer Marivaux comme un boulevard et que ça ne prend pas. Sa distribution tape-à-l’oeil composée de guests peine à faire vivre le texte et on en vient à interroger la présence de Sylvie Testud sur un plateau de théâtre – elle n’avait pas remis les pieds sur une scène depuis 2011. Autant elle me convainc tout le temps au cinéma, autant là je n’ai pas compris sa proposition. Mangeant ses mots, la voix trop monotone, atteinte de la bougeotte, sa Comtesse n’est qu’un spectre sur scène – mais un spectre autour duquel tout le monde gravite, ce qui handicape beaucoup le spectacle. Je ne suis pas beaucoup plus convaincue par Suzanne Clément dont le jeu est sans relief. C’est finalement Eric Elmosnino, qui m’avait habitué à un jeu plus cabotin, qui s’en sort le mieux. Il a été bridé juste ce qu’il faut, nous laissant entendre ses fins de phrases tombantes assez rarement pour créer vraiment le rire, trouvant l’émotion juste dans le désespoir initial comme dans l’explosion finale de son amour. Il est vraiment délicieux en Dorante.

On en attendait beaucoup mieux. Stratageme_original_backup.jpg

Les Justes ont tout faux

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Critique des Justes, de Camus, vus le 4 octobre 2019 au Théâtre du Châtelet
Avec Sabrina Ouazani, Clotilde Courau, Marc Zinga, Lyes Salem, Youssef Hajdi, Karidja Touré, Montassar Alaya, Matteo Falkone, Frédéric Chau, et Camille Jouannest, ainsi que Luiza de Figueiredo , Amira Bouter , Sarah Diop , Celia Meguerba , Horya Benabet , Moriba Bathily , Zineddine Nouioua , Nassim Qaïni , Maxime Renaudeau , Régis Nkissi, dans une mise en scène d’Abd Al Malik

La nouvelle direction du Châtelet fait beaucoup parler d’elle en cette rentrée qui signe la réouverture de la salle, refaite à neuf. Ruth Mackenzie et Thomas Lauriot dit Prévost, qui succèdent à Jean-Luc Choplin, ont en effet pour ambition d’ouvrir le Châtelet aux familles et aux publics qui n’avaient pas pour habitude de fréquenter le lieu sous la précédente direction. Gros challenge, qu’on ne peut qu’encourager, les productions du Châtelet étant synonymes de grande qualité. Confier la mise en scène des Justes de Camus à Abd Al Malik, c’était entamer leur saison en plein dans leur nouvelle ligne éditoriale, et je leur tire mon chapeau pour avoir osé ce pari. J’aurais tiré gants, chaussettes et manteaux si cela avait été réussi.

Les Justes évoquent, dans la Russie de 1905, un groupe de terroristes qui prépare sa révolution : ils vont tenter un attentat contre le grand-duc Serge. Autour de leurs préparatifs puis, plus tard, du succès de leur ambition et de l’arrestation de l’un d’entre eux, une question revient sans cesse : peut-on tuer au nom de la liberté ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Devient-on un assassin lorsqu’on tue au nom d’une cause que l’on estime juste ?

J’avais peur de ce texte. Traumatisée par une confrontation précoce à cette pièce de Camus – un bac de français apparemment mal digéré – je n’ai pourtant pas hésité longtemps. Je me suis dit que, justement, c’était peut-être là une manière de redécouvrir ce texte autrement. J’étais même plutôt convaincue par le teaser, vu quelques heures avant le spectacle. J’ai aimé y entendre ce texte rappé, presque slamé, qui promettait le meilleur. J’y allais confiante sur la proposition, moins sur mon rapport au texte. Et puis tout s’est inversé.

Il y a d’abord la première scène. Gros coup. Je suis happée, directement. La voix me prend et m’emporte, tout mon corps est à l’écoute de Frédéric Chau qui rap son texte sur la musique – live, je ne m’y attendais pas. J’entends encore sa manière de dire « Respecter l’ordre des choses » à contretemps du rythme imposé par la batterie. Et je m’avoue aussi convaincue côté scénographie : l’ouverture est belle et prend son temps, l’apparition lente du comédien sur scène fonctionne bien. Rien à dire, on est pris.

Mais rapidement, tout va à vau-l’eau. La première scène se termine, la pièce et son histoire prennent place. Dans la fosse d’orchestre, la musique continue, mais la diction des comédiens ne semble plus s’en préoccuper : c’est comme si musique et voix étaient décorrélés. Ils ne rapent ni ne slament, ils disent leur texte par dessus les instruments qui ne s’arrêtent pas. Et – je le comprendrais très vite – ne s’arrêteront pas de tout le spectacle. Alors figurez-vous une musique d’ambiance, plutôt agréable à la première écoute, simple et mélodieuse, dont le thème principal dure environ une minute. Figurez-vous maintenant une scène d’une quinzaine de minutes. Le même thème sera répété, en boucle, durant tout le scène. Ça peut exaspérer, à un moment.

Pour moi, cette musique en continu constitue presque un aveu d’impuissance à faire rayonner le texte par lui-même. La musique, au théâtre, c’est souvent une facilité pour satisfaire son public – et moi la première : j’adore les incursions musicales dans une pièce. Mais je ne suis pas dupe : ici, la musique m’a aussi maintenue connectée au spectacle. Elle a, sur moi, ce pouvoir que n’a pas le comédien : s’il ne parvient pas à faire vivre son texte, je peux m’ennuyer, alors que l’oreille sera toujours satisfaite par un orchestre de bonne composition comme c’est le cas ici. Mais j’ai essayé de faire la part des choses, en mettant les notes en sourdine et ne gardant que les cordes vocales. Voilà ce que j’en tire : on l’entend ce texte, et c’est peut-être ça qui est le plus frustrant. Je l’ai entendu à nouveau et compris, mieux que lors de mes études. Les comédiens sont justes, sans non plus transcender leur partition. Tous, sauf un. Il m’a marquée à chacune de ses apparitions, il réitère l’exploit ici : Marc Zinga explose tout, littéralement. Il compose un Ivan Kaliayev totalement hors du monde et ses doutes premiers se mêlent à la folie et à la poésie qu’il inculque au personnage, formant un tout à la fois lunaire, décalé et malgré tout complètement identifiable pour le spectateur.

Et c’est là que débutent mes interrogations : qu’a été exactement la contribution d’Abd Al Malik en tant que metteur en scène ? J’attendais de lui un vrai travail et sur le texte, et sur la diction ; je me rends compte qu’il ne rend pas grand chose. Au contraire, son ajout musical nuit au jeu de ses comédiens qui, microtés, pensent sans doute d’abord à se faire entendre du public avant de faire entendre leur texte. Quant au choeur composé de comédiens amateurs d’Aulnay-sous-Bois, si l’intention est louable, le résultat est plus que discutable, et leurs apparitions sur scène ne sont que vociférations et douleurs pour les oreilles. Mais le pire, c’est que si Abd Al Malik n’est pas là où on l’attendait, il n’est pas non plus là où on ne l’attendait pas. La mise en scène est donc quasi inexistante, les comédiens très statiques, mais c’est surtout le décor qui me met dans tous mes états. Le décor est sublime. Vraiment, rien à dire. Cette maison sur plusieurs étages, qui laisse une vie en avant comme en fond de scène, est un grand plaisir pour les yeux. Mais à quoi bon construire un tel décor pour n’en utiliser qu’un cinquième ? A quoi bon figurer des pièces voisines si les voisins qui le occupent n’interviennent à aucun moment dans le spectacle ? Ce décor, pour moi, c’est un caprice, et un caprice qui a dû couter cher.

Alors là vient le petit coup de gueule : j’étais ravie par le discours que tenaient les deux nouveaux directeurs du Châtelet. Le théâtre se doit de prouver à tous qu’ils sont les bienvenus chez lui. Et pour cela, c’est bien d’aller proposer des petites formes aux publics éloignés, mais c’est encore mieux de donner accès à sa grande et belle salle en baissant les prix. Et pour baisser les prix du billet, il faut évidemment travailler sur les coûts de production. Et – par exemple – faire des concessions sur le décor, surtout quand celui-ci n’est là que pour la figuration. Un décor est un personnage à part entière, ou il est une démonstration financière. J’espère que le Théâtre du Châtelet n’a pas fait son choix trop vite.

Une fausse note signée Abd Al Malik. Dommage. pouce-en-bas

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