Indécence

Providence

Critique de Providence, de Neil Labute, vu le 19 avril 2018 au Théâtre des Déchargeurs
Avec Xavier Gallais et Marie-Christine Letort, dans une mise en scène de Pierre Laville

C’est avant tout pour Xavier Gallais que j’ai retrouvé les Déchargeurs, ce soir-là. Le comédien, que je vais voir le plus souvent possible lorsqu’il se produit est Paris, est pour moi une valeur sûre. Même dans tes textes qui ne me paraissent pas fondamentaux, comme pouvaient l’être Des hommes en devenir la saison dernière à La Villette, ses personnages ont toujours une saveur particulière et laissent un bel écho intérieur qui dure longtemps. Dans Providence, et malgré une belle performance, la magie ne prendra pas.

A l’entrée en salle, pas de doute possible sur la situation initiale. On est à New-York, un certain 11 septembre 2001. L’atmosphère est poussiéreuse ; le tableau initial assez glaçant. Très vite, la situation s’installe : alors que Ben aurait dû aller travailler dans les tours ce matin, il a décidé de plutôt se rendre chez sa maîtresse – et accessoirement sa chef – et ainsi éviter la catastrophe. Porté disparu, une question se pose alors : va-t-il profiter de cette situation pour partir incognito et s’installer avec celle qu’il aime en cachette depuis 3 ans maintenant, ou va-t-il répondre aux appels désespérés de sa femme et rejoindre sa famille et ses enfants ?

On s’éloigne finalement très vite du sujet initial. Après avoir présenté le contexte de l’histoire, c’est le sexe qui prend le dessus : pendant une longue demi-heure, les deux amants choisissent de discuter de la qualité de leur vie sexuelle, sous tous les angles, et me perdent alors presque totalement. Lorsqu’elle déclare faire sa liste de course pendant l’amour, je ris intérieurement : c’est précisément ce que j’étais en train de faire. Le texte n’avance pas, et j’ai du mal à percevoir le réel impact du 11 septembre dans cette histoire. J’en viens à avoir de la peine pour l’enfant assise devant moi et dont les parents, gênés, doivent soudainement regretter la présence.

C’est finalement une histoire très indécente qui nous est présentée. Au vu de l’horreur que représentent les attentats du 11 septembre, j’ai du mal à concevoir qu’on puisse s’en servir comme prétexte à des dialogues pareils, tournant beaucoup trop autour d’histoires de fesses sans lien aucun avec l’événement initial. Il y aurait eu peut-être plus de profondeur du côté d’un débat sur les « héros » de cet attentat, mais on ne fait que tourner autour des « je ferai tout pour toi » et « est-ce que tu m’aimes ? » sans fin. Le temps a rarement passé aussi lentement que ce soir-là, aux Déchargeurs.

Je dois dire aussi que c’est lassant d’entendre une femme déclarer qu’elle se fait baiser et que parfois pour changer elle suce son partenaire… c’est un peu has been non, en plus d’être inutilement vulgaire ? On ne croit pas une seconde au désir qui devrait exister entre les deux amants, ce qui n’aide pas la mayonnaise. Quant à cette histoire sortie de nulle part dans laquelle elle parle d’un fantasme mettant en scène la femme de Ben la pénétrant armée d’un instrument à lanières qu’on trouve dans un sexshop… Que cherche Neil Labute ? Sûrement pas à nous intéresser. A nous choquer, peut-être ? Échec.

Pourtant, Xavier Gallais rester le grand acteur qu’on connaît. Tout au long du spectacle, il semble jouer sur une ambiguïté assez terrifiante, si bien qu’on se demande finalement s’il ne va pas tuer la femme qu’il aime. Ses yeux sont fous, il est agité, imprévisible, il manipule sa partenaire avec une violence soudainement réfrénée, il évolue en prenant peu à peu le dessus sur la relation alors même que la hiérarchie voudrait le contraire. Se réinventant sans cesse malgré un texte bien fade, il est ce qui a empêché mes yeux de se fermer. A ses côtés, Marie-Christine Letort n’est pas en reste, défendant du mieux que possible son personnage en essayant de lui donner plus de substance que la simple marionnette sexuelle à laquelle le texte la réduit.

Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère. Les deux comédiens méritent bien mieux. pouce-en-bas

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Frères humains

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Critique des Hommes en devenir d’après Bruce Machart, vu le 8 juin 2017 au Théâtre Paris-Villette
Avec Stéphane Balmino, Jérome Derre, Xavier Gallais, Jérome Kircher, Loïc Varraut, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu

Cela fait deux ans que je suis privée de la fin de saison théâtrale, entre mes stages et autres concours préparatoires. Cette année, enfin, je peux m’en donner à cœur joie – ou presque – et profite donc de tous les avis dénichés sur la toile pour trouver les petits bijoux toujours présents dans cette période un peu délaissée théâtralement parlant, préparation d’Avignon oblige. Sur Des hommes en devenir, les avis étaient unanimes et j’aimais l’idée de découvrir un nouveau théâtre. Si les prestations sont incroyables, je reste tout de même sur ma faim quant aux textes légèrement surfaits.

Le talent de l’acteur, et qui d’après moi fait sa supériorité sur l’écrivain, c’est de pouvoir émouvoir autrement qu’avec des mots. Là où l’écrivain a une tâche bien plus ardue que le comédien, c’est que sa seule arme est couchée sur le papier et ne peut pas bouger. Mal assemblés, les mots auront du mal à atteindre leur but. Mais le comédien a beaucoup plus de cartouches à sa disposition : il a le geste, l’expression, le regard. C’est, à mon avis, ce qui fait que ce spectacle a fonctionné pour moi : sans les acteurs, je n’aurais pas accroché à ce texte un peu trop américain à mon goût. Bruce Machart n’est pas un grand écrivain, en ce sens qu’il peine à décrire avec véracité l’expression de la douleur. Il est déjà délicat de mettre des mots, ces médias artificiels et trompeurs, sur un ressenti personnel ; cela l’est d’autant plus lorsque le sentiment en question n’a jamais été ressenti.

La chance de Bruce Machart est d’être tombé sur de grands acteurs. Qu’ils aient déjà vécu ou non l’émotion, ils l’incarnent avec brio, et la transmettent sans la moindre difficulté, en tout cas à moi qui suis pourtant habituellement plus sensible aux mots. Le corps devient maître. Ici, la douleur passe d’abord par les expressions du visage retransmises sur un grand écran, transparent, en devant de scène. Que c’est beau. Les visages sont admirablement filmés, avec des effets maîtrisés et qui accompagnent divinement les textes, floutant parfois les expressions ou provoquant un brusque arrêt sur image permettant de figer une expression sur l’écran. C’est pour cela aussi que je pardonne aisément à Emmanuel Meirieu d’avoir choisi ces textes : cette erreur – appelons cela ainsi même si le mot est fort – est humaine, et s’intègre donc parfaitement dans ce spectacle empreint d’humanité. Les personnages qui nous sont présentés sont de grands enfants ; ils semblent découvrir le monde des sentiments, de la peine et de l’espoir, avec les yeux naïfs d’une première fois.

J’étais venue sur le nom de Xavier Gallais, qui une nouvelle fois surprend par son incarnation puissante sans jamais effleurer le pathos, mais ceux qui l’entourent s’avèrent tout aussi brillants dans l’exercice. Stéphane Balmino, conducteur de bus coupable, est poignant dans son interprétation d’une chanson italienne, dont l’intensité est le fruit d’une oscillation constante entre force, brutalité, et désespoir. Jérôme Derre, père évoquant la mort de son fils aîné, est troublant dans sa confrontation entre le passé et le présent, et présente la sagesse de l’homme qui a su laisser partir des êtres aimés, trop atteint par sa culpabilité pour les retenir. Loïc Varraut étonne de son témoignage muet et possédé, en mari dévasté par la perte de sa femme. Jérôme Kircher, enfin, est sans doute celui qui présente le plus les aspects d’un enfant dans son affrontement face à la nouvelle d’un enfant mort-né. Il semble entrer en conflit intérieur avec lui-même pour repousser au mieux le sentiment de vide et d’injustice qui cherche à croître en lui, et qui finit par éclater.

Un beau moment d’humanité. ♥ ♥ ♥

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