Une mise en scène peu stratégique

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 14 octobre 2018 au Vieux-Colombier
Avec Éric Génovèse, Jérôme Pouly, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Claire de La Rüe du Can, dans une mise en scène de Emmanuel Daumas

De Emmanuel Daumas, je n’ai vu que sa mise en scène de Candide, il y a quelques années, au Studio-Théâtre. J’étais conquise, mais la distribution y était pour beaucoup. Là, j’étais déjà plus inquiète. Dans la distribution ne figuraient pas mon top Comédiens-Français, au contraire. Je suis arrivée un peu en traînant des pieds, ce dimanche où mon temps de divertissement était compté tant le travail pleuvait. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Voilà un spectacle qui s’écoute avec un certain ravissement.

La Comtesse aimait Dorante, mais Le Chevalier est passé et a séduit la Comtesse qui se met à délaisser son premier amant. Elle est persuadée de ne l’aimer plus – d’autant plus persuadée d’ailleurs que lui l’aime de tout son coeur. C’est plus facile de n’aimer plus lorsqu’en face on aime toujours plus et on jure un amour éternel. La Marquise, qui s’est vue délaissée par Le Chevalier, a bien compris cela, et propose à Dorante de se jouer d’eux pour reconquérir leurs coeurs : en feignant un amour naissant puis un mariage à venir, Dorante et La Marquise feront renaître la flamme dans le coeur de leurs amants respectifs. Car chez Marivaux, amour et jalousie ne sont jamais très loin…

Que je l’aime, mon Marivaux. J’étais un peu en froid avec lui depuis la découverte de son Petit-maître corrigé, vu à la Salle Richelieu il y a quelques années, et c’est ce souvenir qui m’a fait entrer à reculons au Vieux-Colombier. J’avais tort, je le confesse. Retrouver cette langue a ravi mon oreille. Tant de finesse, tant de subtilité, tant de clairvoyance dans les rapports amoureux et la complexité du coeur féminin… Je suis ravie de découvrir ce texte, mais aussi ravie de l’avoir entendu de pareille manière.

Elle est dure, cette pièce, pour les femmes. Claire de la Rüe du Can est une Comtesse délicate, un peu perdue, mais surtout très touchante. On lit parfaitement dans ses yeux le désarroi d’avoir perdu son Dorante, et sa peine m’a fait l’effet d’une gifle. Je me suis reconnue en elle, il y a quelques années. Et quand le poids de sa faute s’est pleinement révélée à elle, sa soudaine impuissance m’a donné des frissons. Julie Sicard campe une Marquise plus lucide sur la situation, et manipule ce petit monde avec finesse et, parfois, un petit ton narquois qui lui va très bien – ce qui ne m’a pas empêché de voir en elle une femme profondément blessée.

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© Christophe Raynaud de Lage

Une blessure qui se retrouve aussi dans le jeu de Jennifer Decker, moins mature que le personnage de La Marquise, plus naïve, plus enfantine. Touchante quand elle perd ses moyens, Jennifer Decker poursuit sa conquête improbable de mon coeur. Depuis plusieurs spectacles déjà, me voilà à l’attendre lorsqu’elle sort de scène, à ne voir qu’elle lorsqu’elle est sur le plateau. C’est une découverte – une redécouverte plutôt, puisque j’ai l’impression d’avoir devant moi une comédienne nouvelle. J’ai hâte de la revoir.

Et puis, quel talent de pouvoir ainsi dominer les penchants cabotins de Loïc Corbery ! Lui qui tend à retrouver ses vieux démons dans les scènes de valet, le voilà transformé lorsqu’il joue en duo avec Jennifer Decker. Quelque chose passe, entre eux, et c’est vraiment beau. De son côté, Jérôme Pouly a quelque chose de déchirant. Son amour pour La Comtesse est comme une évidence et on se surprend à en vouloir à La Marquise qui le malmène et l’oblige à porter la supercherie jusqu’au bout. Laurent Lafitte est le contrepoint comique de la pièce, et cela fonctionne si bien qu’on lui pardonnera un accent marseillais venu remplacer de manière totalement impromptue ses origines gasconnes. Les accents ne semblent d’ailleurs pas le fort de la direction d’acteur car j’ai trouvé celui de Nicolas Lormeau peu convaincant – mais rattrapé par une composition bien plus pertinente. C’est sur la proposition d’Eric Génovèse que j’ai plus de réserves, car si le comédien est toujours aussi délicieux, l’ambivalence de son Frontin m’a gênée : ce valet mène-t-il la danse ou n’est-il lui aussi qu’un pion dans ce grand jeu ? Ce n’est pas clair.

Voilà. Tout pourrait s’arrêter là, et tout serait bien merveilleux dans le meilleur des mondes possibles. Alors pourquoi Emmanuel Daumas a-t-il ainsi gâché son spectacle ? Rien de trop grave finalement, car la forme ne pèse pas trop sur le fond, mais la question se pose quand même. Pourquoi le directeur d’acteur si fin a-t-il laissé le metteur en scène en roue libre ? Pourquoi ce décor si laid fait de bâches et de coups de peinture (et on passera sur les costumes) ? Pourquoi ces intermèdes musicaux entre les scènes, qui ne font que ralentir un rythme pourtant bien introduit ? Pourquoi utiliser ici un dispositif bifrontal, si ce n’est pour simplifier les entrées et sorties des comédiens ? Pourquoi ces lumières si disgracieuses, pourquoi ces soudains bruitages venant interrompre un texte qu’on entendait si bien ?

J’ai comme l’impression qu’Emmanuel Daumas a eu peur de l’étiquette classique. Ce que j’ai vu ce soir, c’est une mise en scène fondamentalement classique, dans sa manière de faire entendre le texte, de gérer les déplacements, d’utiliser les symétries. J’ai eu l’impression qu’il cherchait à se faire violence pour proposer une scénographie volontairement disruptive, mais ne parvenait qu’à créer une incohérence entre sa direction d’acteur et ce qui l’entourait. Malgré tous ses efforts, son travail reste grandement conventionnel – et ce n’est pas un problème car pas à un instant on ne s’ennuie ! Mais cela reste dommage de s’être perdu dans des détails totalement contre-productifs.

Cela reste malgré tout une belle découverte. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

Le string ne fait pas le king

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Critique de La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare, vu le 6 octobre 2018 à la Comédie-Française
Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, et Paul-Antoine Bénos-Djian / Paul Figuier, Clément Latour / Damien Pouvreau

Ce spectacle, à la Comédie-Française, est sans doute l’un des événements de la rentrée théâtrale. La venue de Thomas Ostermeier dans le Premier Théâtre de France pour y monter pour la première fois La Nuit des Rois est un accomplissement certain pour Eric Ruf : il l’avait dit, l’un des buts de son mandat était de faire venir au Français les grands metteurs en scène européens. La saison passée avait été presque « sacrifiée » au profit de celle-ci, qui accueille de grands noms comme Ostermeier ou Ivo Van Hove. Mais grand nom implique-t-il forcément grand spectacle ?

La Nuit des Rois telle que l’a traduite Olivier Cadiot interroge la question du genre. On est en Illyrie et le bateau de Viola et Sébastien, deux jumeaux, vient de faire naufrage. Les frères et soeurs échouent à des endroits différents du royaume et pensent tous deux que leur moitié s’est noyée. Viola, amoureuse du duc d’Orsino qui gouverne le pays, décide de se faire passer pour un homme, Césario, et se rend à sa Cour pour lui proposer ses services. Orsino accueille le jeune travesti avec joie et lui confie la mission d’aller parler pour lui à la Comtesse Olivia, dont il est fou amoureux, et qui refuse constamment ses avances. Viola-Césario, bien que contrarié par cette situation, accepte l’ambassade et se rend auprès d’Olivia qui tombe amoureuse de lui (ou d’elle, cela dépend de comment vous voyez la chose). Voilà grossièrement l’intrigue à laquelle se mêlent des quiproquos introduits par les similitudes physiques qui lient Sébastien et Viola, et des scènes de pures comédies menée par le bouffon d’Olivia, son oncle ivrogne et un de leurs compagnons.

Vous avez forcément vu des images de ce spectacle sur les réseaux sociaux. Les Comédiens-Français en petite tenue – strings, guêpières et déshabillés de dentelle au programme – ont beaucoup fait parler. Il faut dire que l’idée était bonne et la forme est cohérente d’un bout à l’autre : quoi de mieux en effet pour traiter la question du genre que d’en souligner un de ses éléments les plus caractéristiques ? L’idée de la passerelle traversant la salle vient renforcer encore cet effet, mettant les derrières des comédiens à la vue de tous. Une idée qui fonctionne bien, il n’y a pas à dire.

Mais ensuite ? Comment faire entendre ce qu’on a donné à voir ? Sur ce dernier point, je trouve qu’Ostermeier pêche un peu. Beaucoup. Pour parler crûment – après tout je reste ainsi dans le ton du spectacle : on s’ennuie ! Le désir, l’amour, le bouillonnement attendus manquent à l’appel. La sensualité est également aux abonnés absents. A aucun moment on ne sent les personnages déstabilisés par le désir – on se contente de les voir, mais jamais cela ne passe des yeux dans la poitrine. Seule la fin, assez brillante, semble ajouter un peu de fond à une forme peut-être trop privilégiée dans ce spectacle où tout reste en surface.

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© Jean-Louis Fernandez

Il faut dire que le spectacle a du mal à se lancer. En cause, un Denis Podalydès un peu mou, qui peine à trouver le rythme adéquat lors de la première scène et nous perd dans ses déclarations. Il faut dire qu’en plus d’être difficilement crédible dans son rôle de duc d’Orsino, il est un intrus total dans cette distribution jeune et dynamique. La différence est d’autant plus appuyée que Podalydès, comme les autres comédiens, est en string, et même si, après certaines mises en scène récentes, sa physionomie n’a plus de secret pour nous, on a du mal à croire que Viola (Georgia Scalliet) soit folle de lui. Enfin, son incarnation est également en décalage avec le reste de la troupe, et on ne comprend pas vraiment où il va : il le joue fou, légèrement halluciné, rappelant parfois son interprétation magistrale de Calogero dans La Grande Magie il y a quelques années. Mais sans grand effet ici.

Le manque de rythme se fait lourd durant la première partie de la pièce. Les scènes entre Viola et Olivia m’ont laissée totalement de marbre, aucune alchimie ne semblant lier les personnages. Là où l’air devrait devenir électrique, le courant est nul. Les échanges sont lents, les silences ne semblent porter aucune intention véritable. L’ambiguïté liant les deux personnages n’éclate pas. Adeline d’Hermy, pourtant si belle dans son costume d’Olivia, est bien fade dans ses échanges avec Georgia Scalliet. De plus, si les interludes musicaux qui viennent ponctuer la plupart des scènes sont très appréciables au début de la pièce, ils deviennent un peu lassants avec l’avancée du spectacle (oui, même Monteverdi peut lasser !), en cassant un rythme qui a déjà du mal à s’installer.

Heureusement, les intermèdes burlesques parviennent à réveiller nos esprit endormis. Le contrepoint comique est mené de main de maître par un Laurent Stocker en grande forme. Si le trio Stocker-Varupenne-Montenez fonctionne à merveille, il est clair que c’est le premier qui mène la danse. Le moindre de ses gestes, le moindre de ses mots, la moindre de ses grimaces provoque le rire de la salle. Son échange avec Christophe Montenez sur l’actualité politique est facile, mais finalement bien trouvé et hilarant. L’arrivée d’Anna Cervinka dans le trio devenu quatuor ne gâte rien. Leur présence fait du bien, et ça se sent : dans la seconde partie du spectacle où ils sont plus présents, un certain rythme semble prendre ses marques, et notre attention se fait soudainement plus présente. Et je pense qu’on le leur doit en grande partie.

Le jour où j’ai vu le spectacle, Adeline d’Hermy a dû faire une annonce avant le début de la pièce : Noam Morgensztern ayant des problèmes de transport, ils ne savaient pas si un comédien devrait le remplacer ou s’il arriverait à temps pour interpréter son rôle. C’est peut-être cet imprévu qui les a rendus si absents ce jour-là, mais il n’a pas atteint une seconde le comédien en question : Noam Morgensztern, même dans un plus petit rôle, était brillant. Il avait vraiment saisi quelque chose de son personnage, n’en faisant pas qu’un pantin destiné à aimer mais un Antonio complexe, dégageant à la fois une puissance animale et une peur d’aimer qu’il semblait combattre. En quelques répliques, il a fait de son personnage le centre de toutes les attentions, il est devenu duc, il est devenu roi. Peut-être le seul roi de la Salle Richelieu, ce soir-là.

Une Nuit des Rois en petite culotte qu’on attendait bien plus culottée ! 

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© Jean-Louis Fernandez

Le feu ne prend pas

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Critique de Construire un feu, de Jack London, vu le 22 septembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Pierre Louis-Calixte et Nâzim Boudjenah dans une mise en scène de Marc Lainé

Il y a 2 ans, pour clore la saison 2015/2016, Julie Sicard proposait lors de son Grenier des acteurs une lecture de la nouvelle de Jack London, Construire un feu. J’étais à Londres ce jour-là, et n’ai pu y assister, mais je me souviens très bien qu’un proche alors présent sous la Coupole m’avait dit son émotion devant la découverte de ce récit auquel Julie Sicard rendait toute sa puissance évocatrice. C’est donc plutôt impatiente et même enthousiasmée par des premiers retours positifs que je me suis rendue au Studio-Théâtre pour découvrir, à mon tour, la nouvelle de Jack London.

Quelque part dans le Klondike, un homme part rejoindre un campement. L’hiver est rude, il fait -75°F mais c’est le premier hiver que passe l’homme dans ces froides contrées et, malgré les mises en garde de ses camarades, il ne perçoit pas tout de suite le danger de son expédition. Il construit un premier feu à l’heure du déjeuner, pour ne pas geler lors de son arrêt. Il n’est pas peu fier du chemin parcouru. Mais cette gloire sera de courte durée car, lorsqu’il reprend la route, la glace casse sous son poids et il se retrouve avec les mollets mouillés. Seule la construction d’un nouveau feu, durable, lui permettra d’éviter le gel de ses membres.

Qu’elle est belle, cette nouvelle. En lire à nouveau le résumé me donne la chair de poule. Mais quelque chose cloche : ce frisson-là ne m’a pas parcourue pendant la pièce. Au contraire : je me suis retrouvée en position de spectatrice plutôt détachée de l’histoire terrible qui se jouait devant mes yeux. Comment ai-je pu en arriver là ? De Jack London, j’ai lu L’Appel de la forêt et Croc-Blanc. J’ai pris un plaisir fou à me figurer les plaines enneigées du Canada qui accueillent ses histoires et à me représenter les hommes et les loups qui les composent. Les paysages décrits par Jack London existent déjà quelque part dans mon esprit. Et je ne crois pas avoir eu besoin de qui que ce soit pour m’aider à les représenter.

Alors je ne comprends pas la proposition de Marc Lainé. Je ne comprends pas l’intérêt d’illustrer un texte qui se suffit à lui-même. Je n’ai pas besoin que Nâzim Boudjenah enlève son gant lorsque Pierre-Louis Calixte dit que le personnage « enlève son gant » pour comprendre qu’il enlève son gant. Je n’ai pas besoin de neige sur le sol, de maquettes représentant des plaines enneigées et de brindilles disséminées sur la scène pour me figurer un homme marchant seul dans le froid et cherchant à faire du feu. Au contraire. Les écrans, les caméras, les effets spéciaux, tous ces trucs accaparent mon cerveau et m’empêchent de suivre le fil, ce fil si mince qu’il ne faut jamais lâcher, ce fil de la vie qui peut se rompre à tout moment. Mais il n’est plus question d’un fil, ici, mais d’un pull en Lainé.

Ce que je comprends, c’est que Marc Lainé est scénographe et que je l’ai senti avant de le savoir. Il s’est entouré d’un dispositif lourd, inutile ici, et qui dessert le récit. Quel intérêt de faire parler le personnage du chien ? Pire encore, pour bien montrer que c’est un chien, on lui donne une gestuelle différente de celle de l’homme mais qui rend le comédien soudainement ridicule ; distribuer Alexandre Pavloff dans ce rôle est d’ailleurs une absurdité : il n’est pas fait pour jouer une force naturelle – au contraire, il est bien meilleur lorsqu’il s’agit de jouer des personnages étranges, décalés, dans le vice. Tout cet éparpillement m’a mise à distance, en perdant toute l’oppression liée à l’histoire elle-même. Mais l’histoire, ici, n’est plus qu’une excuse. Quel dommage. Et soudain, devant ce genre de spectacle, on se demande : mais on fait plaisir à qui, là, exactement ?

Restée de glace. 

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Passion mortiphèdre

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Critique de Phèdre de Sénèque, vu le 28 avril 2018 au Vieux-Colombier, par Complice de MDT
Mise en scène de Louise Vignaud, avec Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte, Nâzim Boudjenah et Jennifer Decker.

Les retours étaient tellement enthousiastes pour ce spectacle que je me suis démenée pour avoir une place : comme de nombreux spectateurs de la Comédie-Française, le nom de Jennifer Decker dans le rôle-titre me l’avait d’abord fait négliger, et je ne l’avais pas mis à mon programme. Or cette actrice, dont le jeu ne m’avait jamais convaincue, a fait sa mue : déjà excellente dans le Lagarce, elle est à la hauteur du personnage mythique de Phèdre. Mais ce n’est pas le seul atout du spectacle.

Le premier est le texte. La metteuse en scène a choisi une excellente traduction. Les antiquisants connaissent Florence Dupont : pour cette latiniste, le théâtre antique est performance, non littérature, et elle traduit Sénèque en se souciant de la profération du texte, de son incarnation ; le rythme, la pulsation des consonnes aident à cette profération, à cette manducation du texte, qui devient corps. Sa traduction est fidèle, mais pas littérale. Ainsi, elle conserve les noms propres qui émaillent les tirades (lieux ou personnages mythiques, Cécrops, le Ténare…) et contribuent au mystère de l’atmosphère mythique, mais elle modernise tout ce qui concerne les relations humaines : là où mon Budé porte « le peuple se plaît à déférer les honneurs des faisceaux à des scélérats », elle écrit « les peuples élisent des crapules », et le public frémit…

La mise en scène de la jeune Louise Vignaud, diplômée de l’ENS et de l’ENSATT, est d’une parfaite maîtrise. Le texte de Sénèque est essentiellement fait de très longues répliques qui tendent au monologue : il y a peu de dialogues, d’échanges entre les personnages. Alors que, en 2011, Denis Marleau avait mis en scène Agamemnon, du même auteur, de manière statique, en isolant les personnages qui dévidaient leurs tirades sans beaucoup de contacts physiques ni même regards entre eux, Louise Vignaud les fait au contraire souvent se toucher, se rejoindre, bien qu’ils ne se parlent pas vraiment, et privilégie une gestuelle brusque, avec beaucoup d’impulsions soudaines, suivies d’arrêts, comme des tableaux vivants, qui donnent une grande beauté visuelle au spectacle. La création sonore de Lola Lelièvre très suggestive, jamais envahissante, crée une atmosphère de menace latente.

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© Christophe Raynaud de Lage

La distribution est de premier ordre. La metteuse en scène a tout misé sur ses acteurs : le texte aurait permis des images scéniques barbares (le corps déchiqueté d’Hippolyte pourrait etre présent visuellement) qu’elle a refusées. La barbarie doit être contenue intégralement dans le jeu théâtral. Pour cela, Louise Vignaud a d’abord choisi des voix. Tous les acteurs ont des voix singulières, puissantes, sombres, parfois un peu éraillées (Calixte, Decker), jamais claires ou aiguës. De très belles voix tragiques qui portent ce texte terrible, où les passions sont immédiatement à leur incandescence la plus brûlante, où la délibération et la sagesse ne sont jamais de mise.

Jennifer Decker, quand elle entre sur scène, poudrée d’or, sculpturale dans sa robe lamée, est immédiatement à un niveau de jeu impressionnant, qui suppose un travail et un don de soi que je ne lui aurais jamais prédits. Dont acte ! On sent en elle à la fois la mort et le déchaînement ; aidée par la traduction, elle fait entendre aussi la part de haine pour Thésée qui entre dans la passion de Phèdre : c’est un des aspects les plus intéressantes de la relation entre les personnages. J’ai été aussi entièrement convaincue par le jeu de Nâzim Boudjenah, que je n’attendais pas en Hippolyte. C’est lui qui, des cinq, a la voix la plus douce, et dans sa grande tirade, où il fait l’éloge de la vie sauvage, à l’écart des corruptions de la civilisation, il adopte un ton un peu automatique, déshumanisé, qui est une vraie trouvaille : Hippolyte apparaît alors comme un primitif légèrement fanatique, avec quelque chose d’ « innocent » dans tous les sens du terme, et la scène de l’aveu de Phèdre qui suit apparaît à la fois comme une scène de viol (commis par Phèdre) et de découverte de la femme ; grâce à la direction d’acteurs cette scène centrale combine la violence, la crudité du désir de Phèdre, avec quelque chose d’onirique, de l’ordre aussi d’un « premier matin du monde ». C’est assez difficile à exprimer, parce que beaucoup d’éléments complexes se mêlent dans cette scène très physique, qui est une absolue réussite.

Il faut citer tous les acteurs, tous puissants et justes. Il va sans dire que Thierry Hancisse a en lui la démesure nécessaire au théâtre de Sénèque. Il « mange le plateau », et c’est le seul moment où Jennifer Decker ne tient pas le choc : face au monstre-Thésée, elle meurt un peu trop gracieusement. Claude Mathieu est à la fois la nourrice et le messager qui raconte, dans un récit presque insoutenable, la mort d’Hippolyte : elle est parfaite. Pierre-Louis Calixte, avec son demi-masque de cerf, est le chœur : lnterface entre les personnages mythiques et la salle, entre la violence déchaînée de la scène et le monde humain ordinaire, avec quelque chose d’un Monsieur Loyal, il n’est pas le moindre atout du spectacle. Son phrasé moderne, plein de douceur et d’ironie, désamorce la « sagesse des nations » qu’exprime ses tirades, ce qui donne encore plus de force au déchaînement passionnel des personnages principaux.

Espérons une reprise de ce beau spectacle, qui fait découvrir la violence sismique de la pièce de Sénèque, inspiratrice de notre Racine national. Phèdre, c’est pas tiède ! ♥ ♥ ♥

PHEDRE - Répétitions -

© Christophe Raynaud de Lage

Le Sommeil du printemps

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Critique de L’Éveil du printemps, de Frank Wedekind, vu le 21 avril 2018 à la Comédie-Française
Avec Michel Favory, Cécile Brune, Éric Génovèse , Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Pauline Clément, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy Ina, Robin Goupil, Aude Rouanet, et Alexandre Schorderet

On va finir par croire que j’en veux à la Comédie-Française. Sur les créations présentées cette année dans ce théâtre que pourtant j’admire tant, que de déceptions ! Mais en fait, ce soir, je dois reconnaître que je lui en veux un peu. Je lui en veux parce qu’en tant que Premier Théâtre de France, il est de son devoir de proposer une programmation qui s’adresse à tous et ne laisse pas la majorité de son public de côté. Les papiers sur Hervieu-Léger pullulent, les critiques sont excellentes, et pourtant mes voisins comme moi passons notre temps à regarder notre montre et à somnoler. Non, on ne bavera pas de bonheur parce que le nom de Richard Peduzzi est sur le programme. Désolés. Votre entre-soi ne nous intéresse pas.

Certains trouvent cela normal. Lorsque, le temps d’un précipité – déjà, vous voyez, ici on ne parle pas d’entracte mais de « précipité », excusez du peu, mais j’y reviendrai – je demande à ma voisine ce qu’elle pense du spectacle, elle me regarde de haut et me répond directement « Mais vous savez mademoiselle, moi je suis une initiée ». Je feins de ne pas comprendre : « Une initiée ? ». Elle m’explique alors gentiment – et sur un ton si peu condescendant – que « pour certains auteurs, il faut s’instruire et se renseigner avant… ». Ha, très bien madame. Du coup, les quelques 800 autres spectateurs et moi, on peut aller se rhabiller ? S’il faut connaître déjà pour pouvoir apprécier, vous nous laissez tous sur le carreau.

Je suis rapidement perdue, je pense que mes voisins aussi, et au moins autant que Clément Hervieu-Léger qui, une fois de plus, s’attelle à une mise en scène sur le plateau principal de la Comédie-Française. Et une fois de plus, je me demande pourquoi. Le comédien – plutôt bon, par ailleurs – n’a pas grand chose d’un metteur en scène. Son Misanthrope comme son Petit-Maître (que je n’avais pas eu le courage critiquer tant j’étais affligée) se retrouvaient dans leurs longueurs et leur linéarité flagrante, manquant cruellement de fond et de point de vue. Même rengaine pour cet Éveil de Printemps, qui ne propose aucune lecture claire de la pièce. Je ne comprends même pas pourquoi j’y ai cru.

Alors oui, je le confesse, j’ai eu l’espoir de pouvoir me rendre au Français sans lire le texte avant. J’ai cru que le théâtre était là pour m’éclairer un texte et son propos, que la mise en scène existait justement pour souligner ce qui, à la lecture, pouvait parfois être obscur. Clément Hervieu-Léger semble partager mon avis, à quelques mots près : sa mise en scène sera obscure, ou ne sera pas. Prenez cela au pied de la lettre : la scène est constamment dans l’ombre et vous n’y verrez pas grand chose. J’ai même été étonnée de voir certains comédiens maquillés lors des saluts : à quoi bon, les gars, puisqu’on ne vous voit pas ?

Ceci dit, je reconnais que cela est plus confortable pour le spectateur qui lâche prise et profite des fauteuils confortables du Français pour faire une sieste ; comme il n’y a pas d’entracte, en plus, il ne sera pas dérangé. Ha mais cher metteur en scène, vous ne trompez personne : si vous avez choisi de ne pas proposer d’entracte, c’est moins par amour de l’art que parce que vous aviez peur de perdre la moitié des spectateurs entre les deux parties. Cépabo.

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© Brigitte Enguérant

Dans l’un des nombreux articles autour du metteur en scène parus ces derniers jours, il explique que la pièce est rarement montée en entier. Comme d’habitude, j’ai l’impression que le comédien, emporté par son désir de ne pas faire comme tout le monde, a oublié de questionner la pertinence des coupes habituellement effectuées. Certaines scènes, par ailleurs peu utiles à « l’action » en elle-même, gagneraient à être coupées, grouillant de références manquant à la plupart des spectateurs ou tout simplement enchaînant les longueurs dans des monologues interminables. L’appât de la longueur est un mal de ce siècle qu’il est difficile de soigner, et l’on est condamné à subir cette mise en scène qui s’étire, se regarde jouer et se complaît dans cette lenteur assumée.

Je conçois que le texte ait choqué en son temps, j’ai plus de mal à comprendre l’intérêt de le monter aujourd’hui. Il a pour moi une valeur documentaire certaine, mais les coupes qui me semblent nécessaires témoignent aussi de ses faiblesses. Cependant, il n’est sûrement pas à jeter, et je ne me laisse pas abattre par un spectacle sans vision. J’ai cru par instants entendre quelques fragments de ce texte, mais il y était question de nature et de vie, et sur scène je ne voyais que prison et désolation. Ce décor fermé de toute part, empêchant toute lumière de pénétrer, brisant le faible rythme par ses problèmes mécaniques, ne m’a pas convaincue, quel que soit le nom qui lui a donné forme. Dans cet enfermement oppressant, seule la musique de Pascal Sangla permet de s’échapper, et je m’y suis accrochée avec désespoir : les quelques intermèdes musicaux étaient de beaux moments de grâce. Quoi qu’il en soit, l’adolescencee, ses pulsions, ses questionnements, ses explosions et ses mystères continueront d’agiter le monde par-delà les siècles. J’attends une autre mise en scène pour me faire un réel avis sur le texte.

J’ai rarement vu les acteurs du Français aussi mal dirigés. Comme à son habitude, pour occuper l’espace, Clément Hervieu-Léger fait courir ses comédiens partout en criant. La pièce traitant de l’adolescence, ça aurait presque pu passer pour cette fois. Mais on ne me la fait pas : cela suinte le remplissage plus que la véritable idée. Et puis, je rassure ma voisine de derrière, qui se plaint de n’avoir pas compris les trois quarts de la pièce et me demande ce qu’il en est pour moi : les comédiens articulaient mal, ça a été dur pour moi aussi. « J’étais au quatrième rang et on est à la Comédie-Française. C’est inconcevable. » Oui madame, je suis d’accord. Et pourquoi personne ne dit rien ? Le mystère reste entier, et ce silence me semble tout aussi inconcevable que la faible qualité de jeu, ce soir-là.

Cela ne servirait à rien d’enfoncer davantage le couteau dans la plaie, d’autant qu’on connaît le talent de la Troupe et les belles soirées qu’ils peuvent nous proposer lorsqu’ils savent où aller. Je me contenterai simplement de saluer les interprétations de Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux et Christophe Montenez, qui sont cohérentes d’un bout à l’autre, ainsi que la merveilleuse composition d’Éric Génovèse qui aurait pu sublimer la scène finale, si la mise en scène avait suivi. Il parvient néanmoins à créer une atmosphère, peut-être la seule qui aura su me saisir lors du spectacle. Alors… merci.

« Ce n’est pas ici, l’endroit pour tirer en longueur un débat si profond ». Cher Monsieur Hervieu-Léger, la réplique aurait dû vous interpeller. pouce-en-bas

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© Brigitte Enguérant

Faustirer

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Critique de Faust, de Goethe, vu le 24 mars 2018 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Laurent Natrella, Christian Hecq, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Anna Cervinka, Yoann Gasiorowski, Marco Bataille-Testu, Thierry Desvignes, dans une mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

L’annonce de ce spectacle crée un vent d’enthousiasme chez les théâtreux. Et en effet, il y a de quoi saliver : le texte de Goethe, rarement monté, dans une mise en scène qui fera intervenir de la magie et des marionnettes, donne des étoiles dans les yeux des spectateurs qui se rappellent avec ravissement le merveilleux Vingt mille lieux sous les mers. Conséquence immédiate : le spectacle affiche complet. Encore une belle promesse de la Comédie-Française. Une promesse… qui tombe à l’eau.

J’aurais du mal à vous résumer l’histoire tant je suis passée à côté. Il faut dire que la mise en scène n’aide pas vraiment à se concentrer sur l’histoire et peine à faire passer les réels enjeux. De ce que j’ai compris, Faust est un médecin qui au début de la pièce semble las des sciences et décide plutôt de se mettre à la magie (on ne comprend pas trop pourquoi d’ailleurs, il aurait pu tout aussi bien se mettre à la cuisine mais bon). Devant son échec à invoquer un esprit, il tente de mettre fin à ses jours. Alors arrive le diable avec qui il fait le pacte suivant : s’il l’initie aux jouissances de sa vie terrestre, il sera son serviteur éternel dans l’autre monde (là non plus je n’ai pas compris pourquoi il faisait ce pacte, on est d’accord que c’est pas du tout intéressant comme marché ?!). La jouissance, il va la découvrir à travers la boisson, à travers l’amour, et le plaisir charnel, avec Marguerite qui tombera enceinte et sera condamnée à mort pour infanticide. Enfin bon, vous voyez, il se passe plein de choses, et on reste à l’entracte (oui parce que en plus ça dure 2h50) parce qu’on a envie de connaître la fin, et puis soudainement, pouf, ça y est c’est la fin et on ne comprend même pas que c’est la fin et on reste totalement sur sa faim.

Alors certes, j’ai vu la première, et le spectacle n’était peut-être pas complètement rodé. Mais en fait, les metteurs en scène semblent s’être tellement concentrés sur la forme qu’ils en ont oublié le fond. Le problème, c’est que ce texte est extrêmement complexe et qu’on ne pouvait trouver là plus grande erreur pour essayer de le monter. Les effets visuels ne peuvent compenser une histoire qui s’enlise, ils auraient dû venir après dans la conception du spectacle : résultat, comme on ne comprend pas bien ce qu’il se passe sur scène, on a du mal à accrocher à tous les effets qui s’y trouvent, et on s’ennuie cruellement.

Et des effets, il y en a. En fait, le problème essentiel de ce spectacle réside dans ce qui justement créait l’enthousiasme : la magie. La véritable magie telle qu’on nous l’avait vendue se fait finalement assez rare dans le spectacle : quelques tours assez connus d’apparition et de disparition d’une balle en mousse sauront probablement en ravir certains ; ils m’ont laissée pour ma part assez froide. Non, les metteurs en scène ont plutôt misé sur de nombreux effets visuels pour rendre l’espèce d’enchantement intrinsèque à la pièce. Un gros échec.

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Car quoi de pire qu’un effet raté ? Dès l’ouverture du rideau, les fils qui suspendent un Christian Hecq aérien sont clairement visibles pour les spectateurs. De même, pas besoin de sortir d’une école supérieure d’optique pour deviner le support (pas tout à fait) transparent permettant de diffuser les hologrammes, par ailleurs très présents dans le spectacle. Quel dommage également de lever les yeux vers ce qui devrait simuler des feux follets et de tomber directement sur la régie qui s’active en fond de salle ! La technique et la magie sont deux choses bien différentes et ici ça ne prend pas : les sciences on quelque chose de bien trop rationnel pour coller au propos. Et même quand un effet semble réussi – je pense par exemple à une superbe scène d’ombres chinoises – quelque chose vient gâcher notre ravissement : à tout hasard, un Laurent Natrella qui commence à bouger quelques secondes avant son ombre, trahissant un effet « préenregistré » et non réalisé en direct comme on voudrait nous faire croire.

La Comédie-Française semble donc s’être perdue dans une abondance de moyens. Outre la technique, ce sont les décors qui pâtissent de cette fâcheuse richesse : très lourds et en grands nombres, ils nécessitent des changements non seulement assez longs, mais surtout multiples. Finalement, ce sont pas moins d’une dizaine de baissers de rideau qui ponctueront les scènes, et laisseront les spectateurs quelques minutes dans le noir. Pour combler cette attente, des scénettes sont parfois ajoutées (mais pas toujours, la plupart du temps il faudra quand même prendre son mal en patience). Et si elles sont parfois amusantes, comme lorsque Benjamin Lavernhe entre grimé en Éric Ruf, on se demande quand même ce qu’elles viennent faire dans ce spectacle.

Finalement, c’est une désagréable impression de fourre-tout qui monte en moi au fil de la pièce. Ce qui a trait directement au texte me semble incompréhensible, perdu dans un flot d’ajout, certes amusant pour certains, mais qui n’ont pas grand chose à faire ici. Parlerai-je de cette scène impromptue de comédie ambulante dans laquelle des hologrammes des Comédiens-Français font leur apparition ? Je tombe des nues : quel est le rapport avec la situation ?

Devant un tel spectacle, on pourrait se dire : heureusement, nous sommes à la Comédie-Française et la qualité de jeu y est phénoménale. Encore perdu. Les comédiens semblent en roue libre : Laurent Natrella, qu’on était pourtant ravis de retrouver dans un rôle à sa mesure, peine à se faire entendre depuis son fond de scène et tente le passage en force ; Christian Hecq cabotine en livrant une prestation quelque part entre Bouzin et Sosie ; Véronique Vella semble avoir été recrutée exclusivement pour ses talents de chanteuse ; Benjamin Lavernhe – outre sa remarquable composition en Éric Ruf – n’a pas su trouver ses marques dans le rôle de Valentin, frère de Marguerite ; Anna Cervinka est assez fade – mais je reconnais qu’elle n’est pas aidée par des projections qui buguent à plusieurs reprises. Seul Elliot Jenicot s’en tire avec les honneurs, incarnant une sorcière absolument succulente.

Cette saison au Français commence à être lassante… pouce-en-bas

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Rester sur sa fin

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Critique de Poussière, de Lars Noren, vu le 24 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet et Maxime Alexandre / Margaux Guillou / Rosalie Trigano, dans une mise en scène de Lars Norén

Suis-je la seule à devenir lasse des créations du Français présentées Salle Richelieu cette année ? Après la déception de La Tempête, la trahison des Fourberies de Scapin, voilà de nouvelles heures ennuyeuses passées dans le Premier Théâtre de France. Pourtant le spectacle avait de quoi m’appâter : grande admiratrice des vieux comédiens, enthousiaste à l’idée d’une pièce sur la vieillesse et la mort, seul le nom de Lars Norén me laissait de marbre devant cette affiche. Un nom qui a finalement tout envahi, puisqu’en définitive c’est le spectacle entier qui m’a laissée totalement impassible.

Dans cette pièce crépusculaire, on suit les vacances d’un groupe du troisième âge qui se retrouve régulièrement dans cet hôtel en bord de mer. Cette semaine au soleil pourrait être la dernière, et on sent que la chose les obsède. De la mort à venir, pas vraiment de tabou. Certains la souhaitent même. Les autres passent leur temps à ressasser le passer, à l’embellir parfois, à essayer de reconstruire ce qui semble être devenu flou et que le temps a déconstruit.

Impossible pour moi de ne pas comparer ce texte à Fin de Partie. Même s’il n’a pas tous les traits de Beckett, ces dialogues décousus, ces personnages sans réel lien, cette atmosphère de décomposition omniprésente où l’on ne sait pas tout de suite si l’on est dans le monde est morts ou bien chez les vivants m’ont rappelé la pièce de l’auteur irlandais. Mais Lars Norén ne semble pas s’être véritablement arrêté sur une atmosphère précise. Ils semblent intemporels, ces vieillards ; leurs problèmes, universels. Et pourtant, ils sont ancrés dans une réalité bien définie, temporellement, mais aussi localement, et ce besoin de situer casse une atmosphère qui peine déjà à s’installer.

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Mais n’est pas Beckett qui veut, et le texte de Norén ne prend pas. Il aborde pourtant son thème avec beaucoup de vérité : l’attachement aux animaux, le retour soudain à l’enfance, le manque soudain de conscience de soi, l’incapacité à faire partie d’un groupe ou de tenir une conversation, et surtout cet éternel retour sur le passé, tout semble provenir d’un vécu véridique. Mais l’aspect décousu des discussions, les tirades des personnages sur leur vie passée, leur quotidien monotone dans cet hôtel manquent cruellement d’intérêt. Et que dire de sa représentation de la mort – si elle se veut poétique, elle n’en est pas moins ennuyeuse. Les comédiens qui disparaissent au fil de la pièce se retrouvent derrière un voile en fond de scène et si l’on s’accrochait encore jusque-là, c’est le moment où l’on lâche totalement tant l’intérêt du texte frôle le néant.

Heureusement, les Comédiens-Français sont en pleine forme. Il faut dire que Lars Norén s’est entouré de pointures : mis à part Alain Lenglet qui est un peu en-dessous de ses camarades, tous livrent une belle performance et les regarder est finalement un intérêt en soi. Chacun donne à son personnage une touche d’humanité : ainsi, la douceur de Dominique Blanc se confronte à la peur d’Hervé Pierre. Tous abordent un aspect spécifique lié à la vieillesse. Anne Kessler se détache du groupe avec des punchlines déclamées avec toujours beaucoup d’élégance et de finesse. C’est quand même chouette de la retrouver sur scène.

Vous l’aurez donc compris, ce spectacle m’a laissée totalement de glace. Je n’ai été ni dérangée, ni touchée, pas une fois émue, encore moins intéressée, parfois vaguement amusée, jamais prise dans ce spectacle. Je reconnais volontiers que des éléments perturbateurs ont pu m’empêcher d’y entrer : merci au monsieur du premier rang qui voulait apparemment déposer son poumon sur la scène. Je pense également à la souffleuse, hurlant son texte à une Martine Chevallier à l’air perdu, si bien qu’on en vient à se demander si cette participation était réellement inopportune. Peut-être la seule réflexion qui m’effleurera au cours du spectacle.

Une pièce qui touchera davantage ceux dont le coeur est en sursis, pour reprendre les mots de l’auteur. 

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