Fanny et Alexandre : enfants de Troupe

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Critique de Fanny et Alexandre, d’Ingmar Bergman, vu le 22 février 2019 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison / Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta et Léa Schweitzer, dans une mise en scène de Julie Deliquet

Impossible de passer à côté de l’information : 2018 était une année hommage à Ingmar Bergman. J’ai manqué certains spectacles encensés par la critique, comme la proposition des TG Stan au Théâtre de la Bastille, j’en ai vu d’autres, comme l’adaptation de Face à Face par Léonard Matton au Théâtre de l’Atelier. Ce n’était pas mon premier Bergman au théâtre mais, comme à chaque fois, je me dis qu’il serait temps que j’en voie un pour m’approcher au plus près de la substantifique moëlle de ce qui fait son oeuvre. Et, sans surprise, après ce Fanny et Alexandre, toujours la même réflexion, toujours la même curiosité, toujours la même envie.

Fanny et Alexandre conte l’histoire de cette Troupe de Théâtre menée par Oscar Ekdahl, cette Troupe familiale qui n’est pas sans rappeler la Troupe du Français. Dans l’ordre générationnel, on trouve d’abord Helena, doyenne de la Troupe et mère de Gustav Adolph, Oscar et Carl, mariés respectivement à Alma, Émilie et Lydia. Les deux premiers s’occupent du théâtre quand le troisième a endossé les habits de professeurs. Des deux premières unions ont donné naissance à Peter d’un côté et Fanny et Alexandre de l’autre. La famille vit heureuse jusqu’à la mort prématurée d’Oscar, laissant le théâtre sans directeur, Émilie sans époux, Fanny et Alexandre sans père. Se trouvant incapable de reprendre le jeu sans cette épaule qui l’accompagnait depuis toujours, elle décide de se remarier avec Edvard Vergerus, un évêque qu’elle croisait souvent au théâtre, et part donc de l’entreprise familiale pour aller s’installer dans l’évêché avec ses enfants. Edvard  et sa famille se révèleront être de véritables tortionnaires, sources continues de souffrances pour le trio nouveau venu pour qui tout espoir semble devoir être abandonné.

Le spectacle se compose donc de deux parties parfaitement distinctes : d’abord, la présentation de la troupe et l’ambiance qui y règne, puis la nouvelle vie d’Emilie auprès d’Edvard. Il s’est passé sur la première partie quelque chose qui m’amuse – et me frustre a posteriori ; il faut savoir que je sortais d’une semaine très fatigante mais surtout d’une journée assez désagréable – difficile donc de me dérider, ce soir là. Or je me rends compte que, dans un autre état d’esprit, j’aurais pris beaucoup plus de plaisir devant cette première partie dont je n’ai su, ce soir-là, que relever les défauts qui me sautaient aux yeux. Voici donc une description teintée de mon état bourru du moment, à laquelle j’essaierai de faire suivre un pendant plus optimiste, analyse rétrospective d’une soirée globalement très réussie.

Mais débarrassons-nous d’abord des remarques négatives. Le début de la pièce est tout en joie, en fête et en frivolité, on apprend à découvrir la Troupe et les liens qui unissent chacun des personnages, on fête Noël, on est heureux. L’entrée en matière a des allures de Règle du Jeu qui me dérangent car Julie Deliquet n’en a gardé que la légèreté en omettant la profondeur qui faisait de cette pièce un spectacle total. Ici, la tension dramatique ne semble pas vraiment exister : on chante, on danse, on s’envoie des vannes, mais a quoi tout cela sert-il ? On comprend a posteriori l’utilité de cette partie qui fait sens lorsqu’on considère la pièce dans sa globalité, mais je reste quand même critique sur les facilités dans lesquelles peut tomber la mise en scène ; le moment est quand même un peu long, répétitif, et on aurait pu attendre un peu plus de diversité pour chauffer la salle. Mais soit.

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© Brigitte Enguérand

D’autant que cette partie me semble incohérente par instants. Julie Deliquet prend donc le parti de nous amuser mais j’ai du mal à comprendre si elle nous montre la Troupe des Comédiens-Français ou la troupe de théâtre d’Oscar Ekdahl. Tout le jeu semble favoriser ma première hypothèse, mais le texte vient parfois déranger cette intuition en ancrant trop les personnages dans l’histoire qu’ils interprètent. Je regrette donc que l’idée n’ait pas été poussée à fond et que l’adaptation ne transforme intégralement le contexte, faisant de la dynastie Ekdahl l’actuelle Troupe de la Comédie-Française.

Une fois le parti pris « Comédiens-Français » accepté, il faut reconnaître que tout cela fonctionne très bien, en grande partie grâce à cette Troupe magnifique. Quel plaisir de les voir ainsi jouant à la limite du cabotinage, s’envoyant des répliques cinglantes à la figure, transcender les talents de chacun. Ainsi, Laurent Stocker est absolument délicieux en oncle proche de l’alcoolisme mais surtout atteint du syndrome Gilles de la Tourette lorsqu’il s’adresse à sa femme, merveilleuse Véronique Vella – elle nous avait manqué ! – qui encaisse les insultes de son mari avec une distance singulière dont le ton comique est renforcé par un accent allemand parfaitement tenu.

Hervé Pierre campe un Gustav Adolph au rire communicatif et à la bonhomie réjouissante, ces deux caractéristiques lui seyant si bien. Impossible de ne pas penser à Macha et Olga devant le duo formé par Florence Viala et Elsa Lepoivre dont la complicité ne fait aucun doute. Dominique Blanc  semble prendre un malin plaisir à incarner celle qui dit en avoir fini avec le théâtre mais qui y revient toujours, pour le plus grand plaisir des siens comme des spectateurs ! Enfin, Noam Morgensztern, comme à son habitude, porte avec une singulière authenticité son personnage étrange de magicien, et parvient en peu de mots à lui donner sa juste place au sein du spectacle.

Cependant, tout parier sur ses comédiens peut s’avérer également risqué car on y perçoit d’autant mieux les disparités bien présentes au sein de la Troupe : lorsque le texte ne soutient rien, il faut un sacré talent pour parvenir à distraire le public – talent éternellement absent de la jeune Rebecca Marder qui, sur ces quelques moments, parvient une nouvelle fois à rester totalement en surface, se contentant de crier ses répliques sans aucune intériorisation.

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© Brigitte Enguérand

Mais c’est Denis Podalydès qui rafle peut-être la mise de cette première partie. Dans un ton en décalage avec le reste de la troupe, plus ancré dans la réalité, moins festif, plus intellectuel – plus Denis Podalydès, quoi ! – il a su me tirer les larmes pour la scène de sa mort. Voyant arriver ses derniers instants, son regard porte alors en lui quelque chose de solennel et fataliste mais aussi de si profondément sincère qu’on croirait que l’acteur est près de mourir, là, devant nous. Consciente que cela faisait partie de la pièce et presqu’énervée que les comédiens ne s’inquiètent pas davantage, il m’a malgré tout provoqué ce frisson directement lié à la mort qui rôde, au soudain rappel de notre fin à venir, et à un certain non-sens de la vie. Un frisson annonciateur du deuxième acte.

Car tout de suite après vient cette deuxième partie, bien plus sombre, et qui, par son manque de liberté totale et son ton inquiétant, opère une rupture brutale avec ce qui a précédé. Elle semble d’ailleurs d’autant plus froide et sans espoir que la première est libérée et débraillée. Et elle donne tout son sens au spectacle : avec elle vient le fond, la tension dramatique, l’explication de quelques idées lancées ça et là dans la première partie. Mais avec elle vient également la grandeur du spectacle, son intensité, et une nouvelle preuve que Julie Deliquet est une grande directrice d’acteurs.

En effet, si les comédiens semblaient incarner leurs propres rôles, presque en roue libre, dans la première partie, il n’en est plus rien ici. Ceux qui entrent en scène sont méconnaissables, ceux qu’on retrouve sont transformés. A commencer par Thierry Hancisse, qui campe le rôle de l’évêque tyrannique qui emprisonne Émilie et ses enfants. On comprend la peur qu’il leur inspire et qui émane de lui jusqu’à nous atteindre, pourtant éloignés de la scène depuis nos fauteuils de spectateurs. Il est impressionnant, effrayant, incontrôlable. Mais, aussi tortionnaire soit-il, Thierry Hancisse parvient à donner plusieurs couleurs à son personnage : dans les premiers instants, il est ainsi parvenu à me faire douter de sa folie. Il est en effet si sincère dans sa démarche qu’il est difficile de croire qu’il va devenir celui qu’on pressent être. Et pourtant. A ses côtés, Anne Kessler fait preuve de la même austérité que celui qui incarne son frère, et fait de son personnage une sorte de monstre, détestable, mais surtout véritablement effrayant. La fratrie est renforcée par le double-jeu démoniaque de Anna Cervinka, qu’on n’attendait pas forcément dans ce registre et qui se révèle totalement angoissante. Un trio digne de mes pires cauchemars.

C’est aussi dans cette partie que Jean Chevalier montre l’étendue de sa palette. Plutôt effacé dans la première partie, il se fait bien plus présent dans la seconde en s’imposant comme le souffre-douleur principal d’Edvard. Sa douleur, sa peur et sa profonde tristesse diffusent sans obstacle jusqu’aux spectateurs qui se crispent sur leurs fauteuils en partageant ses peines. Mais ces sentiments ne sont pas incompatibles avec une combativité et une ardeur qu’il met courageusement en avant à plusieurs reprises, venant redorer une âme qui à aucun moment ne se veut totalement meurtrie. Mais c’est probablement dans le dialogue avec son père, incarné par Denis Podalydès, qu’on peut le mieux appréhender son talent. Parce que, lors de cet affrontement, je n’ai pas vu pas un jeune comédien face à un autre qui aurait plus de bouteille. J’ai vu deux hommes opposer avec autant de coeur deux conceptions de vie différentes. Et ils m’ont donné la chair de poule.

Me voilà donc finalement convaincue par le travail de Julie Deliquet et surtout ravie que le théâtre ait pu remplir sa fonction première à mes yeux, à savoir me faire voyager dans une autre dimension le temps d’un spectacle. Je garderai de ce Fanny et Alexandre un amour toujours grandissant pour la Troupe du Français, mais tout de même une pointe de déception : sans doute à cause des coupures imposées par la longueur de l’oeuvre originale, certaines idées semblent moins fouillées qu’elle auraient pu être et laissent en moi une certaine frustration. Par ailleurs, je suis plutôt étonnée de ne pas retrouver l’ambiance bergmanienne propre à l’auteur et que j’avais pensé avoir saisie après les deux adaptations théâtrales que j’ai vues de lui. Une chose est sûre : le spectacle m’a donné envie de découvrir la série télévisée, et un spectacle qui donne envie n’est jamais un spectacle perdu.

Une belle ode au théâtre. ♥ ♥ ♥

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© Brigitte Enguérand

Le Birgit Ensemble, futures oubliées

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Critique des Oubliés Alger-Paris, du Birgit Ensemble, vu le 1er février 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément, dans une mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot – le Birgit Ensemble

J’ai quelque chose à confesser : j’ai longtemps eu beaucoup de mal avec les cours d’histoire. A moins d’avoir des profs exceptionnels – et, heureusement, ça m’est arrivé – j’avais du mal à échapper à l’ennui. Ce n’est que plus tard que, ma curiosité se développant davantage et mon manque de repères me sautant aux yeux, j’ai renoué avec la matière alors si redoutée. Et, souvent, c’est par le théâtre que je comble certaines lacunes. J’étais donc très enthousiaste devant l’annonce de ces Oubliés qui devaient revenir sur la guerre d’Algérie, si taboue en France, et mon impasse au bac par la même occasion. J’en sors toujours aussi inculte.

Le Birgit Ensemble a choisi de mêler deux époques au sein de son spectacle : d’un côté, le mariage de Alice Legendre et Karim Bacri, aujourd’hui, en 2019. De l’autre, la naissance de la Ve République, avec des scènes allant de 1958 à 1961. L’une des histoires devrait servir l’autre, en permettre une meilleure compréhension, une meilleure appréhension. Mais l’effet produit n’est pas celui escompté : aucun lien ne se dégage de ces deux histoires. En cause, un texte frôlant le ridicule qui perd un peu plus le spectateur à chaque phrase.

Cet article risque de se transformer rapidement en une descente en flèche, mais je le veux aussi témoin de mon incompréhension. Comment est-il possible qu’Éric Ruf, dont l’intelligence, le talent, et les goûts artistiques ne sont plus à prouver, ait accepté qu’un tel projet voie le jour au Vieux-Colombier ? Sur quelles déclarations du Birgit Ensemble s’est-il appuyé ? Qu’ont-elles pu lui montrer qui l’ait poussé dans cette absurde décision ? Et surtout, quelle fut sa réaction lorsqu’il a découvert ce spectacle, pas même digne d’une troupe de lycéens ?

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© Christophe Raynaud de Lage

Par où commencer ? Il y a d’abord le dispositif bifrontal. A la réservation, comme dans le programme, il est indiqué que d’un côté se trouve l’Algérie, et de l’autre la France. On sent comme une inspiration d’un spectacle de Christiane Jatahy mais après tout, pourquoi pas. Seulement voilà, quand nous arrivons et que nous demandons à l’ouvreuse de quel côté nous nous situons, elle ne comprend pas de quoi nous voulons parler. Je m’étonne tout d’abord et comprend rapidement : le dispositif bifrontal n’est ici d’aucune utilité. Peut-être en avait-il une sur le papier préexistant au spectacle, mais pour une raison ou une autre, on a finalement dû abandonner le sens profond de ce dispositif pour n’en garder que la forme. Après tout c’est sympa, ça fait moderne, et puis il y a plus de gens qui voient bien. Soit.

Mais il y a surtout l’écriture. C’est le clou du spectacle. Mais pas celui qui entraîne des ovations. Plutôt celui qu’on plante dans une partie de ton corps à coups de marteau dès qu’un comédien ouvre la bouche. Je ne peux concevoir qu’un texte pareil soit joué sur la scène du Premier Théâtre de France. Imaginez : le niveau zéro de l’écriture. Un spectacle si didactique que tout ce qui touche à l’Histoire est en fait directement tiré de Wikipedia. Et je ne plaisante pas. Tout devient excuse pour réciter son cours de la manière la plus scolaire – et donc la plus plate – possible. C’est tellement gros qu’au moment où j’écris ces lignes je me dis que ce n’était pas réel. Et pourtant, ça a commencé dès les premières minutes.

Dans ce spectacle, tout est amené avec de grosses ficelles. On sent l’idée – c’est un grand mot – derrière chaque tournure de phrase. On voit exactement où on veut nous amener. Ainsi du mariage contractualisé par une maire évidemment femme, ce qui sera souligné rapidement par une phrase bien appuyée sur le fait qu’il y a quelques années, cela aurait été impossible. Ainsi d’un personnage de professeur, qui dès qu’il le peut nous récite Wikipédia dans l’espoir de donner un peu de contenu à ce spectacle – un échec. Ainsi d’une fuite d’eau résistante, métaphore ô combien subtile pour souligner ce mariage qui menace de couler. Ainsi d’une application iStoric qui permet d’établir des liens entre le mobilier de la mairie et le début de la Ve République.

Ainsi du spectacle entier. Tout est si grossier qu’on se demande comment l’écriture de plateau s’est déroulée. Je ne peux pas croire – je ne veux pas croire ! – que les comédiens aient pu cautionner un tel vide dans l’écriture. Les répliques se suivent et se ressemblent, toutes aussi décevantes les unes que les autres. Le pire se situe pendant les changements de décors nécessaires à indiquer les changements d’époque : sur un écran, chacun des personnages aura droit à une petite minute d’introspection. Filmés seuls face à leur miroir, on les voit se parler à eux-mêmes dans des monologues dignes d’une mauvaise série de TF1. J’ai mal pour eux, d’autant que s’il y a bien un point où on ne s’est pas moqué de nous, c’est bien sur la distribution réunie sur la scène du Vieux-Colombier. On leur souhaite bien du courage – allez, il ne reste qu’un mois.

J’ai retrouvé mes démons : devant ces Oubliés, comme devant mes cours d’histoire, l’ennui s’est installé. pouce-en-bas

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© Christophe Raynaud de Lage

La Petite Sirène reste en surface

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Critique de La Petite Sirène, d’après Andersen, vu le 24 novembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Jérôme Pouly, Adeline d’Hermy, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can et Julien Frison, dans une mise en scène de Géraldine Martineau

J’étais très enthousiaste à l’annonce de la création de ce spectacle à la Comédie-Française : plutôt adepte de leurs créations jeunes publics, j’étais intéressée aussi par retrouver le travail de Géraldine Martineau que j’ai découverte la saison passée en tant que metteuse en scène d’un Maeterlinck au Théâtre Montansier. J’ai pris un grand plaisir à compléter le programme proposé aux enfants pour patienter avant le début du spectacle : et ces mots fléchés, ces tests, ces grilles à compléter se sont finalement retrouvés être la meilleure partie de mon spectacle.

Évidemment, on parle ici du conte d’Andersen. Loin de nous donc l’idée d’une jeune sirène qui chante avec cuillères et assiettes, d’un papa triton ravi, en définitive, de voir sa fille marcher sur deux jambes et la caressant de son doux regard de roi de la mer, ou d’une fin heureuse en chansons et belles couleurs. Non, Andersen n’a rien de gentillet. Il devrait être question plutôt de cruauté et de vice, de désespoir, de mondes incompatibles. Le sentiment d’arrachement, la souffrance, l’incompréhension me semblent faire pleinement partie de l’oeuvre d’Andersen.

Pourtant, on ne retrouve pas vraiment les qualités de l’auteur danois et l’adaptation est finalement bien plus proche de ce que propose la compagnie américaine. On est dans un monde de paillettes, un monde où tout est beau et clinquant. Adieu la souffrance de la petite sirène lorsqu’on lui arrache la langue. L’instant est presque magnifié, et la douleur absente. Elle le sera également lorsque la jeune femme commencera à marcher sur deux jambes, malgré les mises en garde et autres prédictions de la sorcière. Étonnamment, tout semble finalement bien aller.

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© Christophe Raynaud de Lage

On est dans un monde de bon goût. Alors, probablement prenant pour excuse l’aspect « jeune public » du spectacle, on cuisine Andersen à une sauce nouvelle. On trahit l’histoire, un peu. Mais ce qui me chagrine surtout, c’est qu’on prend chez Disney des ajouts à l’oeuvre sans respecter l’esprit du conte originel : dans le dessin-animé, un personnage de cuisinier est ajouté à l’histoire pour montrer la cruauté des hommes. Poussé à l’extrême, ce Chef décrit le plaisir qu’il a à découper les poissons, leur trancher la tête et les émietter jusqu’à la carcasse. On reste un peu dans l’esprit. Ici, on fait un mélange entre ce personnage et celui du roi, présent initialement dans le conte, mais ajusté à la sauce bon goût : le but étant d’ajouter un élément comique, le personnage perd toute sa saveur pour finalement donner une scène d’une fadeur regrettable.

A mon sens, c’est ne pas faire assez confiance aux enfants que de proposer une version ainsi aseptisée de l’oeuvre d’Andersen. Derrière moi, après les applaudissements, une petite fille rend sa conclusion : « j’ai trouvé ça bof ». Comme je la comprends. Je me souviens de ma réaction lorsque j’avais moi-même lu le conte : quelque chose proche de l’épouvante. J’éprouvais un mélange désagréable de pitié et de peur devant les aventures de la petite sirène. Et c’est aussi ce qu’on attend d’un conte : les enfants aiment les extrêmes. Ici, les réactions se font attendre. Ni cris de frayeur, ni hurlement de joie ; plutôt des balancements de jambe ou des réhausseurs qui s’ajustent. Mauvais signe.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux comédiens, Adeline d’Hermy en tête. Ils donnent à leurs personnages toute la consistance possibles malgré une partition bien trop pauvres. J’en veux à cette adaptation qui pasteurise totalement l’oeuvre d’Andersen. J’en veux à la bien pensance qui prend la La Petite Sirène comme excuse pour évoquer les crises migratoires et l’accueil qu’on doit réserver à ceux qui échouent sur nos côtes. J’en veux à ce beau décor, ces belles lumières, ces beaux visages tout sourires qui rendent les situations attrayantes. J’en veux à la mise en scène qui fait d’un conte pour enfant un nouveau Maeterlinck, avec force silence et lenteur.

Moi aussi, j’ai trouvé ça bof. pouce-en-bas

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© Christophe Raynaud de Lage

Une mise en scène peu stratégique

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 14 octobre 2018 au Vieux-Colombier
Avec Éric Génovèse, Jérôme Pouly, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Claire de La Rüe du Can, dans une mise en scène de Emmanuel Daumas

De Emmanuel Daumas, je n’ai vu que sa mise en scène de Candide, il y a quelques années, au Studio-Théâtre. J’étais conquise, mais la distribution y était pour beaucoup. Là, j’étais déjà plus inquiète. Dans la distribution ne figuraient pas mon top Comédiens-Français, au contraire. Je suis arrivée un peu en traînant des pieds, ce dimanche où mon temps de divertissement était compté tant le travail pleuvait. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Voilà un spectacle qui s’écoute avec un certain ravissement.

La Comtesse aimait Dorante, mais Le Chevalier est passé et a séduit la Comtesse qui se met à délaisser son premier amant. Elle est persuadée de ne l’aimer plus – d’autant plus persuadée d’ailleurs que lui l’aime de tout son coeur. C’est plus facile de n’aimer plus lorsqu’en face on aime toujours plus et on jure un amour éternel. La Marquise, qui s’est vue délaissée par Le Chevalier, a bien compris cela, et propose à Dorante de se jouer d’eux pour reconquérir leurs coeurs : en feignant un amour naissant puis un mariage à venir, Dorante et La Marquise feront renaître la flamme dans le coeur de leurs amants respectifs. Car chez Marivaux, amour et jalousie ne sont jamais très loin…

Que je l’aime, mon Marivaux. J’étais un peu en froid avec lui depuis la découverte de son Petit-maître corrigé, vu à la Salle Richelieu il y a quelques années, et c’est ce souvenir qui m’a fait entrer à reculons au Vieux-Colombier. J’avais tort, je le confesse. Retrouver cette langue a ravi mon oreille. Tant de finesse, tant de subtilité, tant de clairvoyance dans les rapports amoureux et la complexité du coeur féminin… Je suis ravie de découvrir ce texte, mais aussi ravie de l’avoir entendu de pareille manière.

Elle est dure, cette pièce, pour les femmes. Claire de la Rüe du Can est une Comtesse délicate, un peu perdue, mais surtout très touchante. On lit parfaitement dans ses yeux le désarroi d’avoir perdu son Dorante, et sa peine m’a fait l’effet d’une gifle. Je me suis reconnue en elle, il y a quelques années. Et quand le poids de sa faute s’est pleinement révélée à elle, sa soudaine impuissance m’a donné des frissons. Julie Sicard campe une Marquise plus lucide sur la situation, et manipule ce petit monde avec finesse et, parfois, un petit ton narquois qui lui va très bien – ce qui ne m’a pas empêché de voir en elle une femme profondément blessée.

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© Christophe Raynaud de Lage

Une blessure qui se retrouve aussi dans le jeu de Jennifer Decker, moins mature que le personnage de La Marquise, plus naïve, plus enfantine. Touchante quand elle perd ses moyens, Jennifer Decker poursuit sa conquête improbable de mon coeur. Depuis plusieurs spectacles déjà, me voilà à l’attendre lorsqu’elle sort de scène, à ne voir qu’elle lorsqu’elle est sur le plateau. C’est une découverte – une redécouverte plutôt, puisque j’ai l’impression d’avoir devant moi une comédienne nouvelle. J’ai hâte de la revoir.

Et puis, quel talent de pouvoir ainsi dominer les penchants cabotins de Loïc Corbery ! Lui qui tend à retrouver ses vieux démons dans les scènes de valet, le voilà transformé lorsqu’il joue en duo avec Jennifer Decker. Quelque chose passe, entre eux, et c’est vraiment beau. De son côté, Jérôme Pouly a quelque chose de déchirant. Son amour pour La Comtesse est comme une évidence et on se surprend à en vouloir à La Marquise qui le malmène et l’oblige à porter la supercherie jusqu’au bout. Laurent Lafitte est le contrepoint comique de la pièce, et cela fonctionne si bien qu’on lui pardonnera un accent marseillais venu remplacer de manière totalement impromptue ses origines gasconnes. Les accents ne semblent d’ailleurs pas le fort de la direction d’acteur car j’ai trouvé celui de Nicolas Lormeau peu convaincant – mais rattrapé par une composition bien plus pertinente. C’est sur la proposition d’Eric Génovèse que j’ai plus de réserves, car si le comédien est toujours aussi délicieux, l’ambivalence de son Frontin m’a gênée : ce valet mène-t-il la danse ou n’est-il lui aussi qu’un pion dans ce grand jeu ? Ce n’est pas clair.

Voilà. Tout pourrait s’arrêter là, et tout serait bien merveilleux dans le meilleur des mondes possibles. Alors pourquoi Emmanuel Daumas a-t-il ainsi gâché son spectacle ? Rien de trop grave finalement, car la forme ne pèse pas trop sur le fond, mais la question se pose quand même. Pourquoi le directeur d’acteur si fin a-t-il laissé le metteur en scène en roue libre ? Pourquoi ce décor si laid fait de bâches et de coups de peinture (et on passera sur les costumes) ? Pourquoi ces intermèdes musicaux entre les scènes, qui ne font que ralentir un rythme pourtant bien introduit ? Pourquoi utiliser ici un dispositif bifrontal, si ce n’est pour simplifier les entrées et sorties des comédiens ? Pourquoi ces lumières si disgracieuses, pourquoi ces soudains bruitages venant interrompre un texte qu’on entendait si bien ?

J’ai comme l’impression qu’Emmanuel Daumas a eu peur de l’étiquette classique. Ce que j’ai vu ce soir, c’est une mise en scène fondamentalement classique, dans sa manière de faire entendre le texte, de gérer les déplacements, d’utiliser les symétries. J’ai eu l’impression qu’il cherchait à se faire violence pour proposer une scénographie volontairement disruptive, mais ne parvenait qu’à créer une incohérence entre sa direction d’acteur et ce qui l’entourait. Malgré tous ses efforts, son travail reste grandement conventionnel – et ce n’est pas un problème car pas à un instant on ne s’ennuie ! Mais cela reste dommage de s’être perdu dans des détails totalement contre-productifs.

Cela reste malgré tout une belle découverte. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

Le string ne fait pas le king

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Critique de La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare, vu le 6 octobre 2018 à la Comédie-Française
Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, et Paul-Antoine Bénos-Djian / Paul Figuier, Clément Latour / Damien Pouvreau

Ce spectacle, à la Comédie-Française, est sans doute l’un des événements de la rentrée théâtrale. La venue de Thomas Ostermeier dans le Premier Théâtre de France pour y monter pour la première fois La Nuit des Rois est un accomplissement certain pour Eric Ruf : il l’avait dit, l’un des buts de son mandat était de faire venir au Français les grands metteurs en scène européens. La saison passée avait été presque « sacrifiée » au profit de celle-ci, qui accueille de grands noms comme Ostermeier ou Ivo Van Hove. Mais grand nom implique-t-il forcément grand spectacle ?

La Nuit des Rois telle que l’a traduite Olivier Cadiot interroge la question du genre. On est en Illyrie et le bateau de Viola et Sébastien, deux jumeaux, vient de faire naufrage. Les frères et soeurs échouent à des endroits différents du royaume et pensent tous deux que leur moitié s’est noyée. Viola, amoureuse du duc d’Orsino qui gouverne le pays, décide de se faire passer pour un homme, Césario, et se rend à sa Cour pour lui proposer ses services. Orsino accueille le jeune travesti avec joie et lui confie la mission d’aller parler pour lui à la Comtesse Olivia, dont il est fou amoureux, et qui refuse constamment ses avances. Viola-Césario, bien que contrarié par cette situation, accepte l’ambassade et se rend auprès d’Olivia qui tombe amoureuse de lui (ou d’elle, cela dépend de comment vous voyez la chose). Voilà grossièrement l’intrigue à laquelle se mêlent des quiproquos introduits par les similitudes physiques qui lient Sébastien et Viola, et des scènes de pures comédies menée par le bouffon d’Olivia, son oncle ivrogne et un de leurs compagnons.

Vous avez forcément vu des images de ce spectacle sur les réseaux sociaux. Les Comédiens-Français en petite tenue – strings, guêpières et déshabillés de dentelle au programme – ont beaucoup fait parler. Il faut dire que l’idée était bonne et la forme est cohérente d’un bout à l’autre : quoi de mieux en effet pour traiter la question du genre que d’en souligner un de ses éléments les plus caractéristiques ? L’idée de la passerelle traversant la salle vient renforcer encore cet effet, mettant les derrières des comédiens à la vue de tous. Une idée qui fonctionne bien, il n’y a pas à dire.

Mais ensuite ? Comment faire entendre ce qu’on a donné à voir ? Sur ce dernier point, je trouve qu’Ostermeier pêche un peu. Beaucoup. Pour parler crûment – après tout je reste ainsi dans le ton du spectacle : on s’ennuie ! Le désir, l’amour, le bouillonnement attendus manquent à l’appel. La sensualité est également aux abonnés absents. A aucun moment on ne sent les personnages déstabilisés par le désir – on se contente de les voir, mais jamais cela ne passe des yeux dans la poitrine. Seule la fin, assez brillante, semble ajouter un peu de fond à une forme peut-être trop privilégiée dans ce spectacle où tout reste en surface.

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© Jean-Louis Fernandez

Il faut dire que le spectacle a du mal à se lancer. En cause, un Denis Podalydès un peu mou, qui peine à trouver le rythme adéquat lors de la première scène et nous perd dans ses déclarations. Il faut dire qu’en plus d’être difficilement crédible dans son rôle de duc d’Orsino, il est un intrus total dans cette distribution jeune et dynamique. La différence est d’autant plus appuyée que Podalydès, comme les autres comédiens, est en string, et même si, après certaines mises en scène récentes, sa physionomie n’a plus de secret pour nous, on a du mal à croire que Viola (Georgia Scalliet) soit folle de lui. Enfin, son incarnation est également en décalage avec le reste de la troupe, et on ne comprend pas vraiment où il va : il le joue fou, légèrement halluciné, rappelant parfois son interprétation magistrale de Calogero dans La Grande Magie il y a quelques années. Mais sans grand effet ici.

Le manque de rythme se fait lourd durant la première partie de la pièce. Les scènes entre Viola et Olivia m’ont laissée totalement de marbre, aucune alchimie ne semblant lier les personnages. Là où l’air devrait devenir électrique, le courant est nul. Les échanges sont lents, les silences ne semblent porter aucune intention véritable. L’ambiguïté liant les deux personnages n’éclate pas. Adeline d’Hermy, pourtant si belle dans son costume d’Olivia, est bien fade dans ses échanges avec Georgia Scalliet. De plus, si les interludes musicaux qui viennent ponctuer la plupart des scènes sont très appréciables au début de la pièce, ils deviennent un peu lassants avec l’avancée du spectacle (oui, même Monteverdi peut lasser !), en cassant un rythme qui a déjà du mal à s’installer.

Heureusement, les intermèdes burlesques parviennent à réveiller nos esprit endormis. Le contrepoint comique est mené de main de maître par un Laurent Stocker en grande forme. Si le trio Stocker-Varupenne-Montenez fonctionne à merveille, il est clair que c’est le premier qui mène la danse. Le moindre de ses gestes, le moindre de ses mots, la moindre de ses grimaces provoque le rire de la salle. Son échange avec Christophe Montenez sur l’actualité politique est facile, mais finalement bien trouvé et hilarant. L’arrivée d’Anna Cervinka dans le trio devenu quatuor ne gâte rien. Leur présence fait du bien, et ça se sent : dans la seconde partie du spectacle où ils sont plus présents, un certain rythme semble prendre ses marques, et notre attention se fait soudainement plus présente. Et je pense qu’on le leur doit en grande partie.

Le jour où j’ai vu le spectacle, Adeline d’Hermy a dû faire une annonce avant le début de la pièce : Noam Morgensztern ayant des problèmes de transport, ils ne savaient pas si un comédien devrait le remplacer ou s’il arriverait à temps pour interpréter son rôle. C’est peut-être cet imprévu qui les a rendus si absents ce jour-là, mais il n’a pas atteint une seconde le comédien en question : Noam Morgensztern, même dans un plus petit rôle, était brillant. Il avait vraiment saisi quelque chose de son personnage, n’en faisant pas qu’un pantin destiné à aimer mais un Antonio complexe, dégageant à la fois une puissance animale et une peur d’aimer qu’il semblait combattre. En quelques répliques, il a fait de son personnage le centre de toutes les attentions, il est devenu duc, il est devenu roi. Peut-être le seul roi de la Salle Richelieu, ce soir-là.

Une Nuit des Rois en petite culotte qu’on attendait bien plus culottée ! 

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© Jean-Louis Fernandez

Le feu ne prend pas

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Critique de Construire un feu, de Jack London, vu le 22 septembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Pierre Louis-Calixte et Nâzim Boudjenah dans une mise en scène de Marc Lainé

Il y a 2 ans, pour clore la saison 2015/2016, Julie Sicard proposait lors de son Grenier des acteurs une lecture de la nouvelle de Jack London, Construire un feu. J’étais à Londres ce jour-là, et n’ai pu y assister, mais je me souviens très bien qu’un proche alors présent sous la Coupole m’avait dit son émotion devant la découverte de ce récit auquel Julie Sicard rendait toute sa puissance évocatrice. C’est donc plutôt impatiente et même enthousiasmée par des premiers retours positifs que je me suis rendue au Studio-Théâtre pour découvrir, à mon tour, la nouvelle de Jack London.

Quelque part dans le Klondike, un homme part rejoindre un campement. L’hiver est rude, il fait -75°F mais c’est le premier hiver que passe l’homme dans ces froides contrées et, malgré les mises en garde de ses camarades, il ne perçoit pas tout de suite le danger de son expédition. Il construit un premier feu à l’heure du déjeuner, pour ne pas geler lors de son arrêt. Il n’est pas peu fier du chemin parcouru. Mais cette gloire sera de courte durée car, lorsqu’il reprend la route, la glace casse sous son poids et il se retrouve avec les mollets mouillés. Seule la construction d’un nouveau feu, durable, lui permettra d’éviter le gel de ses membres.

Qu’elle est belle, cette nouvelle. En lire à nouveau le résumé me donne la chair de poule. Mais quelque chose cloche : ce frisson-là ne m’a pas parcourue pendant la pièce. Au contraire : je me suis retrouvée en position de spectatrice plutôt détachée de l’histoire terrible qui se jouait devant mes yeux. Comment ai-je pu en arriver là ? De Jack London, j’ai lu L’Appel de la forêt et Croc-Blanc. J’ai pris un plaisir fou à me figurer les plaines enneigées du Canada qui accueillent ses histoires et à me représenter les hommes et les loups qui les composent. Les paysages décrits par Jack London existent déjà quelque part dans mon esprit. Et je ne crois pas avoir eu besoin de qui que ce soit pour m’aider à les représenter.

Alors je ne comprends pas la proposition de Marc Lainé. Je ne comprends pas l’intérêt d’illustrer un texte qui se suffit à lui-même. Je n’ai pas besoin que Nâzim Boudjenah enlève son gant lorsque Pierre-Louis Calixte dit que le personnage « enlève son gant » pour comprendre qu’il enlève son gant. Je n’ai pas besoin de neige sur le sol, de maquettes représentant des plaines enneigées et de brindilles disséminées sur la scène pour me figurer un homme marchant seul dans le froid et cherchant à faire du feu. Au contraire. Les écrans, les caméras, les effets spéciaux, tous ces trucs accaparent mon cerveau et m’empêchent de suivre le fil, ce fil si mince qu’il ne faut jamais lâcher, ce fil de la vie qui peut se rompre à tout moment. Mais il n’est plus question d’un fil, ici, mais d’un pull en Lainé.

Ce que je comprends, c’est que Marc Lainé est scénographe et que je l’ai senti avant de le savoir. Il s’est entouré d’un dispositif lourd, inutile ici, et qui dessert le récit. Quel intérêt de faire parler le personnage du chien ? Pire encore, pour bien montrer que c’est un chien, on lui donne une gestuelle différente de celle de l’homme mais qui rend le comédien soudainement ridicule ; distribuer Alexandre Pavloff dans ce rôle est d’ailleurs une absurdité : il n’est pas fait pour jouer une force naturelle – au contraire, il est bien meilleur lorsqu’il s’agit de jouer des personnages étranges, décalés, dans le vice. Tout cet éparpillement m’a mise à distance, en perdant toute l’oppression liée à l’histoire elle-même. Mais l’histoire, ici, n’est plus qu’une excuse. Quel dommage. Et soudain, devant ce genre de spectacle, on se demande : mais on fait plaisir à qui, là, exactement ?

Restée de glace. 

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Passion mortiphèdre

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Critique de Phèdre de Sénèque, vu le 28 avril 2018 au Vieux-Colombier, par Complice de MDT
Mise en scène de Louise Vignaud, avec Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte, Nâzim Boudjenah et Jennifer Decker.

Les retours étaient tellement enthousiastes pour ce spectacle que je me suis démenée pour avoir une place : comme de nombreux spectateurs de la Comédie-Française, le nom de Jennifer Decker dans le rôle-titre me l’avait d’abord fait négliger, et je ne l’avais pas mis à mon programme. Or cette actrice, dont le jeu ne m’avait jamais convaincue, a fait sa mue : déjà excellente dans le Lagarce, elle est à la hauteur du personnage mythique de Phèdre. Mais ce n’est pas le seul atout du spectacle.

Le premier est le texte. La metteuse en scène a choisi une excellente traduction. Les antiquisants connaissent Florence Dupont : pour cette latiniste, le théâtre antique est performance, non littérature, et elle traduit Sénèque en se souciant de la profération du texte, de son incarnation ; le rythme, la pulsation des consonnes aident à cette profération, à cette manducation du texte, qui devient corps. Sa traduction est fidèle, mais pas littérale. Ainsi, elle conserve les noms propres qui émaillent les tirades (lieux ou personnages mythiques, Cécrops, le Ténare…) et contribuent au mystère de l’atmosphère mythique, mais elle modernise tout ce qui concerne les relations humaines : là où mon Budé porte « le peuple se plaît à déférer les honneurs des faisceaux à des scélérats », elle écrit « les peuples élisent des crapules », et le public frémit…

La mise en scène de la jeune Louise Vignaud, diplômée de l’ENS et de l’ENSATT, est d’une parfaite maîtrise. Le texte de Sénèque est essentiellement fait de très longues répliques qui tendent au monologue : il y a peu de dialogues, d’échanges entre les personnages. Alors que, en 2011, Denis Marleau avait mis en scène Agamemnon, du même auteur, de manière statique, en isolant les personnages qui dévidaient leurs tirades sans beaucoup de contacts physiques ni même regards entre eux, Louise Vignaud les fait au contraire souvent se toucher, se rejoindre, bien qu’ils ne se parlent pas vraiment, et privilégie une gestuelle brusque, avec beaucoup d’impulsions soudaines, suivies d’arrêts, comme des tableaux vivants, qui donnent une grande beauté visuelle au spectacle. La création sonore de Lola Lelièvre très suggestive, jamais envahissante, crée une atmosphère de menace latente.

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© Christophe Raynaud de Lage

La distribution est de premier ordre. La metteuse en scène a tout misé sur ses acteurs : le texte aurait permis des images scéniques barbares (le corps déchiqueté d’Hippolyte pourrait etre présent visuellement) qu’elle a refusées. La barbarie doit être contenue intégralement dans le jeu théâtral. Pour cela, Louise Vignaud a d’abord choisi des voix. Tous les acteurs ont des voix singulières, puissantes, sombres, parfois un peu éraillées (Calixte, Decker), jamais claires ou aiguës. De très belles voix tragiques qui portent ce texte terrible, où les passions sont immédiatement à leur incandescence la plus brûlante, où la délibération et la sagesse ne sont jamais de mise.

Jennifer Decker, quand elle entre sur scène, poudrée d’or, sculpturale dans sa robe lamée, est immédiatement à un niveau de jeu impressionnant, qui suppose un travail et un don de soi que je ne lui aurais jamais prédits. Dont acte ! On sent en elle à la fois la mort et le déchaînement ; aidée par la traduction, elle fait entendre aussi la part de haine pour Thésée qui entre dans la passion de Phèdre : c’est un des aspects les plus intéressantes de la relation entre les personnages. J’ai été aussi entièrement convaincue par le jeu de Nâzim Boudjenah, que je n’attendais pas en Hippolyte. C’est lui qui, des cinq, a la voix la plus douce, et dans sa grande tirade, où il fait l’éloge de la vie sauvage, à l’écart des corruptions de la civilisation, il adopte un ton un peu automatique, déshumanisé, qui est une vraie trouvaille : Hippolyte apparaît alors comme un primitif légèrement fanatique, avec quelque chose d’ « innocent » dans tous les sens du terme, et la scène de l’aveu de Phèdre qui suit apparaît à la fois comme une scène de viol (commis par Phèdre) et de découverte de la femme ; grâce à la direction d’acteurs cette scène centrale combine la violence, la crudité du désir de Phèdre, avec quelque chose d’onirique, de l’ordre aussi d’un « premier matin du monde ». C’est assez difficile à exprimer, parce que beaucoup d’éléments complexes se mêlent dans cette scène très physique, qui est une absolue réussite.

Il faut citer tous les acteurs, tous puissants et justes. Il va sans dire que Thierry Hancisse a en lui la démesure nécessaire au théâtre de Sénèque. Il « mange le plateau », et c’est le seul moment où Jennifer Decker ne tient pas le choc : face au monstre-Thésée, elle meurt un peu trop gracieusement. Claude Mathieu est à la fois la nourrice et le messager qui raconte, dans un récit presque insoutenable, la mort d’Hippolyte : elle est parfaite. Pierre-Louis Calixte, avec son demi-masque de cerf, est le chœur : lnterface entre les personnages mythiques et la salle, entre la violence déchaînée de la scène et le monde humain ordinaire, avec quelque chose d’un Monsieur Loyal, il n’est pas le moindre atout du spectacle. Son phrasé moderne, plein de douceur et d’ironie, désamorce la « sagesse des nations » qu’exprime ses tirades, ce qui donne encore plus de force au déchaînement passionnel des personnages principaux.

Espérons une reprise de ce beau spectacle, qui fait découvrir la violence sismique de la pièce de Sénèque, inspiratrice de notre Racine national. Phèdre, c’est pas tiède ! ♥ ♥ ♥

PHEDRE - Répétitions -

© Christophe Raynaud de Lage