Vide artiste ?

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Critique d’Une Vie, de Pascal Rambert, vue le 2 juin 2017 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Cécile Brune, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Hervé Pierre, Pierre Louis-Calixte, Jennifer Decker, et Anas Abidar/Nathan Aznar/Ambre Godin/Jeanne Louis-Calixte, dans une mise en scène de Pascal Rambert

Quiconque suit un peu mon blog peut déchiffrer assez facilement mes goûts théâtraux. Si la pièce n’avait pas été mise en scène dans mon théâtre parisien préféré, il y a de fortes chances que je n’y eusse pas mis les pieds. Pourquoi ? Oh, mais c’est tout simple : ma première rencontre avec Pascal Rambert s’est avérée être… un grand fiasco. J’ai découvert dans cet auteur toute la prétention qui donne souvent lieu aux caricatures qu’on peut retrouver autour du théâtre contemporain. Si Répétition me laisse donc un souvenir désastreux, Une Vie s’en éloigne un peu même si le spectacle rassemble certaines des tares que j’avais alors déjà reprochées à l’auteur.

J’ai eu très peur au début du spectacle. On se retrouve dans la cabine d’enregistrement d’une émission de radio où un critique (Hervé Pierre) interroge un artiste (Denis Podalydès), dont on comprend rapidement qu’il peint des portraits mais également des sexes. Le chroniqueur cherche à s’immiscer dans la vie plus personnelle de l’artiste, qui ne laissera pas le critique prendre la main sur l’émission. Bien au contraire, c’est lui qui construira la suite, en évoquant des souvenirs, des personnages marquants de sa vie, de sa mère à sa première liaison en passant par son frère et son meilleur ami.

J’ai eu très peur parce que cette première scène est un condensé de ce que je peux reprocher à Pascal Rambert. L’affrontement en les deux personnages – que les comédiens tentent de sauver autant qu’ils le peuvent – est vite lassant, et pour cause. Cette espèce de « fausse philosophie » que j’avais déjà haïe lors de Répétition s’insinue peu à peu dans ce début de spectacle et je me sentais sombrer vers d’autres cieux lorsque le propos évolue quelque peu : un autre personnage entre. Le premier monologue – car Rambert fonctionne beaucoup en monologues, mais j’y reviendrai après – est incarné par Cécile Brune qui nous prend aux tripes dans son personnage de mère énigmatique mais également de femme intemporelle. Après une entrée plutôt bouillonnante, les lumières rosissent et l’atmosphère se détend : un magnétisme s’instaure entre l’actrice et le spectateur.

Malheureusement, la comédienne qui suit n’a pas la présence de Cécile Brune et le tableau suivant s’avère être un véritable supplice pour moi. Pis encore que Rambert, c’est le combo Decker-Rambert : non seulement le texte n’est pas intéressant, mais en plus il est mal dit. Jennifer Decker braille, mes poils se hérissent, et je me retrouve à me tortiller de malaise sur mon fauteuil. Heureusement, Alexandre Pavloff reprend la main dans un monologue totalement possédé, âcre presque démoniaque. Si le propos est facile – cet homme tombé dans le fanatisme après des frustrations sexuelles, c’est un plaisir non dissimulé de retrouver un Alexandre Pavloff saisissant de démence et d’acidité, auxquels s’ajoute un malheur palpable à travers le regard bien plus qu’au moyen des mots. Pour le dernier monologue, on retrouve un Pierre Louis-Calixte à la partition plus terre-à-terre et plus monolithique, plutôt attendue : ce meilleur ami que tout oppose au peintre, ce diable de la tentation, devrait détonner mais finit par ennuyer.

Malgré un bilan plus mitigé que la première fois, l’auteur commet à mon sens plusieurs erreurs plutôt gênantes : d’abord, la première partie est bien trop polluée par des histoires de sang, de sperme, de chatte, et de jouissance – cherche-t-il à choquer, à interpeller, ou a-t-il encore quelque chose à régler de ce côté-là ? Ensuite, il faut reconnaître que la scène finale qui réunit les différents personnages est plutôt bien construite ce qui entraîne néanmoins deux critiques de ma part : d’abord, c’est plutôt dommage que Rambert se borne à écrire ses pièces comme des suites de monologues (en tout cas en majorité) alors qu’il nous montre qu’il n’est pas si mauvais sur des dialogues. Ensuite, bien que la scène soit plutôt intéressante, il faut reconnaître qu’elle n’a rien à faire ici : à titre d’exemple, le personnage de la mère, qui sort à la manière d’un fantôme qui retournerait dans les Limbes lors de l’un des premiers tableaux, se retrouve ici en train de hurler sur tout le monde ? Étrange.

Même si cette Vie est plus supportable que ce que je connaissais de l’auteur, je pense que nous ne sommes pas faits pour nous entendre. Je pense donc que nous nous arrêterons là. 

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Je vous salue, Dominique

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Critique du Testament de Marie, de Colm Toibin, vu le 13 mai 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Dominique Blanc, dans une mise en scène de Deborah Warner

Le Testament de Marie. Le spectacle est un seul en scène, l’affiche a quelque chose de très solennel. En haut, en ombres chinoises, Dominique Blanc transporte l’échelle dont on peut supposer qu’elle servira lors de la descente de croix du Christ. En dessous, c’est un gros plan sur le visage de l’actrice, les yeux levés vers le ciel, très digne, une larme sur la joue, qui laisse alors mon esprit vagabonder sur le spectacle que je vais voir. Pour moi le théâtre est un temple, et ce soir cette phrase va prendre tout son sens, car la scène aura quelque chose d’encore plus sacré. J’aurais peut-être mieux fait de lire un petit résumé avant…

En réalité, ce n’est pas une Marie convaincue, possédée, religieuse, qui nous est présentée. Le texte veut présenter une version bien plus rationnelle du mythe biblique, totalement terre-à-terre. Lors du début de la pièce, on comprend que Marie est appelée à témoigner sur la vie de son fils, mais elle répond qu’elle ne donnera pas le récit que les disciples du Christ attendent. Les grandes étapes qui accompagnent la vie de Jésus jusqu’à sa crucifixion sont totalement rationalisés : Lazare n’est pas ressuscité et les jarres des Noces de Cana étaient remplies de vin dès le départ. Amis rabats-joie du soir, bonsoir !

En fait, je crois que je n’étais pas disposée à recevoir ce genre de spectacle. Je me suis un peu sentie trahie, surtout après la scène d’ouverture du spectacle, qui promet une suite pleine de grandeur. En effet, c’est très particulier : lors de l’entrée dans la salle de l’Odéon, les spectateurs sont invités à se rendre sur scène pour se fondre dans le décor qui par la suite accueillera Marie. Elle est déjà là d’ailleurs, postée dans sa cage de verre, telle une statue dans son habit rouge et bleu. Le visage de Dominique Blanc a quelque chose de très majestueux à ce moment-là. On croit reconnaître en elle est des airs de la Marie qu’on est venu voir. Lorsqu’elle lève les yeux et croise mon regard entre admiration et méditation, elle me sourit, une chaleur m’envahit. La Grâce est là. Même si le reste du spectacle ne suit pas cette ligne initiale, je ne peux regretter d’avoir vécu ce moment suspendu.

Petit à petit, les spectateurs descendent de scène. Un écran se baisse pour cacher la partie sacrée de la scène et ne laisse aux spectateurs que la vision des éléments plus relatifs à l’homme qu’a été Jésus : une échelle, une éponge, une couronne d’épines, des chaises, une jarre, un seau… Le message passe rapidement : tout ici tend à nous présenter l’histoire à travers une banalité que nous avons trop souvent niée. Ce n’est pas ce que j’étais venue voir, et je m’avoue un peu déçue. D’autant que le texte montre très rapidement ses limites : il est très verbeux, et ne décolle pas. Certes, on cherche à s’éloigner d’une certaine forme de beauté. Mais rien n’empêche de raconter avec style la banalité.

Malgré tout, il faut bien reconnaître que Dominique Blanc fait dire à ce texte tout ce qui est possible. Évidemment, je l’aurais souhaitée plus possédée, plus passionnée, mais ce sujet qui l’entraîne à nous raconter une certaine forme de médiocrité ne peut laisser place à trop de grandeur. La scénographie même, qui l’agite autour de tâches du quotidien, tend à nous rappeler la platitude d’une vie ordinaire. Néanmoins, elle donne à cette Marie désacralisante une humanité parfois poignante, avec un crescendo net sur la fin de la pièce. Une belle incarnation.

Un moment un peu trop dénué de grandeur et d’intensité, porté par une actrice qui pourtant n’en manque pas. 

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Bajazet au Français : beaucoup de chaussures sans être le pied

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Critique de Bajazet, de Jean Racine, vu le 6 avril 2017 au Vieux-Colombier
Avec Alain Lenglet, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Laurent Natrella, Anna Cervinka, et Rebecca Marder, dans une mise en scène d’Éric Ruf

Bajazet n’était initialement pas à l’affiche de la saison. C’est suite à « des difficultés insurmontables dans le montage de la production » (cf article du Monde à ce sujet) de La Cruche Cassée que devait mettre en scène Jacques Lassalle que, dans l’urgence, Eric Ruf décide de reprendre les rênes et de monter l’une des pièces les moins jouées de Racine – qui n’en reste pas moins sublime, il va sans dire. Quelle erreur ! Comment l’administrateur du Premier Théâtre de France a-t-il pu croire qu’il pouvait mettre en scène cette grande tragédie en quelques semaines seulement ? On ne monte pas Racine à l’arrache

Déjà, ce n’est pas le Racine le plus simple qu’on puisse trouver. Bajazet, frère du sultan Amurat, est depuis longtemps enfermé par sa faute. Alors que le sultan siège à Babylone, il a confié le contrôle du sérail à sa favorite, Roxane. Celle-ci voudrait épouser Bajazet dont elle est tombée amoureuse, et lui propose l’hymen en échange du trône dont il a longtemps été écarté. Mais Bajazet aime Atalide et ne semble pas envisager l’engagement que lui propose la sultane – qui, bien sûr, n’est pas au courant de l’amour que se portent les deux jeunes amants.

J’ai essayé de résumer grossièrement l’intrigue de l’oeuvre. Grossièrement, c’est un peu l’adverbe qui me vient lorsque je repense au spectacle. C’est comme s’il avait simplement été dégrossi. Les acteurs semblent avoir travaillé les vers et leur diction, mais ne maîtrisent pas totalement leurs personnages. Quelques idées de mise en scène sont éparpillées ici ou là, mais aucune unité ne semble réellement se dégager. Au contraire, certaines idées semblent même faire contresens : que le suicide d’Atalide soit orchestré au moyen de lacets de chaussures est totalement ridicule. Ce n’est qu’une manière assez maladroite de justifier la présence de ces chaussures lors du premier acte de la pièce : cela permet à la mise en scène de retomber sur ses pieds – si vous me passez l’expression. Mais ça ne sert en rien le texte de Racine.

Les acteurs semblent un peu perdus. Pauvre Rebecca Marder, totalement écrasée par son rôle d’Atalide. La jeune comédienne n’a pas l’expérience ni les épaules pour porter un tel rôle. Elle parle bien trop vite, si bien qu’elle ne semble pas percevoir toujours le sens des vers qu’elle récite… et nous perd en même temps qu’elle. Elle crie trop, mais où est la douleur ? Où est la passion ? Crier ne sert à rien si l’âme n’y est pas. Ni les constants hochements de tête, qu’elle semble avoir adopté comme principale gestuelle. Léonie Simaga m’a beaucoup manqué, ce soir. Elle aurait fait une merveilleuse Atalide. Quand bien même, des actrices plus confirmées auraient pu donner du corps à ce rôle : je pense notamment à Suliane Brahim ou Georgia Scalliet… Aux côtés de la jeune comédienne, Clotilde de Bayser prouve sans effort sa plus longue expérience de la scène : les vers sont admirablement dits, les attitudes réfléchies et élégantes. Mais je découvre en Roxane un texte d’une cruauté monstrueuse, et la comédienne reste très en surface. Pourtant, j’aurais pu croire qu’elle avait la carrure pour incarner une grande Roxane.

J’aime beaucoup Laurent Natrella, mais comme ses camarades il a peine à se trouver une place sur la scène. Il faut dire que de base, Bajazet n’est pas le rôle sexy par excellence. Il est un peu insipide. Mais son arrivée en chemise de nuit n’était pas forcément la meilleure idée pour le mettre en valeur… Finalement, de toute la distribution, c’est Denis Podalydès qui s’en sort le mieux. Et c’est un euphémisme. Le comédien est magistral, dans ce rôle un peu ingrat du vieux politique qui reste en dehors des passions. Mais… mais ce n’est pas normal. Ce n’est pas normal que chez Racine, ce soit le personnage carré qui l’emporte ! Il devrait être le contrepoint, et se retrouve au centre. Mais où est la passion ? Où est l’émotion ? Bien loin du Vieux-Colombier, ce soir-là.

En s’accrochant, on parvient tout de même à entendre un très beau texte, trop rare sur les planches. La déception est d’autant plus grande que le Français nous avait habitués à mieux, ces derniers temps. 

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Laissons cette porte fermée

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Critique d’Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, de Musset, vu le 2 avril 2017 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Christian Gonon et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Laurent Delvert

Voilà une pièce que je connais assez bien, et que j’aurais pu prendre beaucoup de plaisir à redécouvrir. Je l’ai vue plusieurs fois il y a plus de 5 ans maintenant, dans une mise en scène de Jean-Marie Besset au théâtre de l’Oeuvre. Le spectacle s’ouvrait sur un Musset, qui était suivi d’une pièce de Besset, Je ne veux pas me marier. Entre les deux pièces, les comparaisons affluaient : si le style était différent, les intentions, les sentiments, les tournures humaines étaient d’une proximité incroyable. J’aurais aimé retrouver ce soir la douceur et la poésie de cette courte pièce de Musset. Mais j’en sors les oreilles écorchées.

Musset nous entraîne dans un badinage galant : un Comte se rend chez une Marquise et lui fait la cour. Lorsqu’il lui déclare qu’il l’aime et ne pense qu’à elle depuis plus d’une année, elle se contente de lui rire au nez, se moquant de sa manière de faire la cour, si conventionnelle. A plusieurs reprises, le Comte, blessé, feint de partir mais chaque fois elle l’en empêche in extremis et les compliments, les flatteries, les déclarations reprennent, jusqu’à ce que la vérité éclate dans une fin toute en poésie.

C’est d’autant plus dur d’assister à la destruction d’un texte lorsque celui-ci est sublime. Mais ici, pas de quartier. A nouveau, Jennifer Decker produit ce que je redoutais le plus : incapable d’incarner la moindre émotion, elle surjoue tout au long du spectacle – ce qui est bien dommage puisqu’elle représente 50% de la distribution, et pratiquement 80% du texte. Incapable de s’accorder sur un style, elle tente tout : de la Marquise nunuche à la racaille vulgaire, j’aimerais pouvoir dire qu’elle cabotine mais cela sous-entendrait qu’elle a du métier. De son port jusqu’à ses répliques en passant par sa gestuelle, tout sonne faux, récité, appliqué.

Pauvre Musset. Et pauvre Christian Gonon. Incapable d’interpréter son rôle, elle va même jusqu’à écraser son partenaire de ses mouvements inutiles. Elle se regarde jouer et pas à un moment ne semble prendre conscience de lui… qui donne pourtant une jolie consistance à son personnage. On retrouve avec plaisir la poésie et la sensibilité de Musset, sa passion toute en finesse, ses évocations pleines de retenue. Je lui aurais souhaité une véritable partenaire… pour l’instant, je ne peux lui souhaiter que du courage.

Il ne s’agit pas d’un acharnement de ma part contre cette actrice. Simplement d’une incompréhension totale de la voir distribuer. Et gâcher des spectacles qui auraient pu être si beaux. pouce-en-bas

L’irrésistible Arturo Ui de la Comédie-Française

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Critique de La résistible ascension d’Arturo Ui, vue le 31 mars 2017 à la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, et Julien Frison, dans une mise en scène de Katharina Talbach

Alors qu’on célèbre les 80 ans du Guernica de Picasso, et devant la découverte de l’immense texte qu’est Arturo Ui, une constatation s’impose : les périodes de très grandes crises produisent toujours de grands génies. Je connais mal Brecht, et ne l’ai vu monté qu’ici, à la Comédie-Française, il y a près de 6 ans maintenant. J’étais plus jeune, trop jeune peut-être pour percevoir l’intensité de la dénonciation, la puissance des mots, et le pouvoir du théâtre qui s’incarnent à travers ses textes.

Évidemment. Monter Arturo Ui aujourd’hui, à un mois du premier tour des élections présidentielles, est une nécessité. Mettre en scène l’effrayante montée au pouvoir d’un homme (il faut comprendre ici l’être humain, et si Arturo s’était appelé Artura cela n’aurait rien changé à l’affaire, mais bien entendu je ne vise personne) au moyen des pires bassesses qui existent ne peut qu’entraîner une résonance amère avec la situation actuelle. J’aurais voulu que Brecht ne soit pas un classique, car sa capacité de parler au présent est absolument déroutante. Comment a-t-on pu oublier si vite des mécanismes qu’on connaît si bien et qu’on a tant haïs ? S’il vous plaît, n’oubliez pas d’aller voter les 23 avril et 7 mai prochains. Mais je m’égare.

J’avais peur des codes brechtiens. Je sais par ma courte expérience de la Commedia dell’arte que le théâtre de code n’est pas forcément ma tasse de thé. Je sais aussi que je peux me tromper et le reconnaître assez vite pour entrer dans une pièce qui me laissait perplexe en premier lieu. A travers La résistible ascension d’Arturo Ui, j’ai compris à quel point les codes étaient essentiels au théâtre de Brecht, à quel point la distanciation permettait la réflexion du spectateur, par son absence totale d’identification tout au long du spectacle. J’ai compris que le rire, nécessaire tout au long de la pièce pour pouvoir reprendre son souffle face à tant d’horreurs, était l’une des dernières échappatoires face à notre monde troublé.

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Mais on ne rit pas toujours, dans ce spectacle. La mise en scène permet de mettre en valeur ce texte d’une force incroyable, en reprenant les codes du Volkstheater. Les personnages, grotesques, ridicules, se retrouvent dessinés si grossièrement qu’ils en deviennent des pantins. Ils ont si peu d’intériorité qu’il ne s’agit plus alors pour les acteurs de rechercher en eux pour construire les personnages, mais bien plus de baser la plupart du spectacle sur un millimétrage précis, des effets musicaux imparables, et une technique époustouflante. Si je recherche souvent l’âme au théâtre, il n’en est ici jamais question : il ne s’agit alors plus que de faire ressortir l’horreur, inhumaine et incompréhensible, des ces êtres qui sont pourtant présentés comme des êtres petits, bas, et sans grande importance à première vue.

Pour compléter son tableau sans faute, Katharina Talbach réunit une distribution impeccable, proposant des comédiens en très grande forme. On retrouve avec plaisir un Thierry Hancisse aux allures de Mackie de l’Opéra de Quat’sous, dont la voix, le port, l’habileté et l’intonation siéent si bien à Brecht. Il y a ces comédiens pour lesquels je manque de superlatifs, comme Serge Bagdassarian qui ne cesse de m’étonner et dont je sens une montée en puissance sur les derniers spectacles, où il semble s’épanouir de plus en plus dans de nouveaux types de rôles. Et comment ne pas trembler en le voyant chanter Ein Freund, ein guter Freund, lui qui nous proposait il y a quelques mois sa propre version d’Avoir un bon copain. Je pense aussi à Michel Vuillermoz, pour cette grande scène où il apparaît dans cet habit de comédien qui ne va pas sans me rappeler cet homme au long nez qui est un jour tombé de la Lune. Mais je devrais citer également Éric Génovèse aux allures repoussantes de Donald Trump, Bakary Sangaré qui ouvre et conclut le spectacle de manière remarquable, Bruno Raffaelli dont la puissance s’abaisse face à la cruauté. Seule Florence Viala semble encore se chercher dans cette distribution. Il faut dire qu’il est délicat de se faire une place de gentil parmi ces pourritures.

Il y a un duo que j’attendais tout particulièrement dans ce spectacle. Un duo composé de deux comédiens dont je ne parviens pas à percevoir les limites. Rien ne semble les arrêter, et l’un marche dans les traces de l’autre. Ceci dit, comme je suis persuadée qu’ils peuvent tout jouer, leurs traces sont aussi difficiles à cerner que leurs limites. Vous l’aurez compris, je parle ici de Jérémy Lopez et Laurent Stocker. Je ne m’étalerai pas ici avec des superlatifs qui ne suffiraient pas à décrire l’énergie, l’enivrement, et l’espoir qu’ils transmettent. Car malgré l’horreur qui se dégage de ce spectacle, les personnages sont résistibles, et c’est là tout l’intérêt de la pièce. Du plus jeune, je pense que le rire glacial, glaçant, et inquiétant résonnera longtemps en moi. Du plus ancien, c’est l’hystérie, la nervosité, et la peur, qui laisseront une trace indélébile dans mon esprit, et continuent de me donner la force de me battre. De résister. Ironiquement. Grâce à cet immense Arturo Ui.

Voilà une véritable claque théâtrale. Après La Règle du Jeu, je ne peux que m’incliner profondément devant la Comédie-Française qui me permet de découvrir des univers théâtraux extravagants, exceptionnels, et jusqu’alors inconnus. ♥ ♥ 

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Extérieur

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Critique d’Intérieur, de Maeterlinck, vu le 12 février 2017 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Anne Kessler, Pierre Hancisse, et Anna Cervinka dans une mise en scène de Nâzim Boudjenah

J’adore les silences. Les silences qui disent tout. Il y a le silence gêné, le silence de politesse, le silence attendu et le silence surpris, le silence religieux, le silence endormi, celui qui précède une décision ou un jugement, celui qui décidera de notre vie. Et il y a le silence creux, celui qui sonne faux et qu’on ne rencontre qu’au théâtre. Certes, cet Intérieur est d’une beauté rare : les décors, les mouvements, les lumières. Il y a quelque chose qui aurait pu toucher à la grâce, car on retrouve recherche et poésie dans cette mise en scène. Mais c’est trop souvent surfait : on veut nous faire rentrer dans quelque chose, et c’est sûrement pour cela que j’ai bloqué. J’aime rentrer de moi-même dans un spectacle. Alors quand les 10 premières minutes consistent à regarder des hommes arriver au loin en écoutant une musique qui cherche à imposer une atmosphère, j’avoue que j’ai tendance à me bloquer.

L’histoire avait pourtant de quoi me toucher, et même me captiver. Elle conte l’histoire de deux hommes qui ont trouvé le corps d’une fille noyée, et doivent aller annoncer la nouvelle à sa famille avant que le cortège qui la transporte n’arrive. La pièce raconte leurs hésitations, leurs pensées, leurs réactions à l’idée d’aller déranger une famille qu’ils observent et qui semble si calme, et l’idée de briser ainsi leur vie en un instant les rebute de plus en plus à franchir le seuil de la porte. Mais l’heure approche et les villageois sont en route. Ils doivent se décider.

Je pense que le spectacle aurait été bien plus prenant s’il y avait eu quatre Thierry Hancisse sur le plateau. Mais il n’y en a qu’un et il ne peut porter à lui seul une pièce où le texte ne se suffit pas à lui-même. Je n’ai pas senti l’urgence de monter un spectacle pareil, et si Nâzim Boudjenah a su créer la beauté dans le cadre, il n’a pas réussi à l’intégrer en substance. Il faut dire aussi que ce spectacle passe juste après La Règle du Jeu, où aucun état d’esprit, aucune prédisposition antérieure n’était nécessaire, et où on était pris au jeu sans faire d’effort. Ce soir, je n’ai pas voulu faire d’effort et m’accrocher car ce n’est pas ma conception du théâtre.

Il manque probablement aussi une direction d’acteurs. On ne peut s’empêcher de remarquer le gouffre qui sépare les jeunes acteurs des plus expérimentés. La voix cristalline d’Anna Cervinka, qui m’a toujours emportée jusqu’ici, ne suffit pas à porter ce texte, et le timbre de Pierre Hancisse manque cruellement de nuances et de profondeur. Le contraste est d’autant plus flagrant qu’il donne la réplique à un Thierry Hancisse plus que pénétré. Transformé. Lorsqu’il entre sur scène, il a la voix fatiguée et atteinte d’un vieil homme usé par la vie et par sa journée. Mais les silences qui suivent sonnent faux, sonnent creux, et on perd trop vite l’intensité de Thierry Hancisse. Et cet effet de yo-yo qui se tient tout au long de la pièce n’a que trop renforcé la distance entre la scène et moi.

Mieux disposé à ce spectacle, on peut peut-être rentrer dedans et en apprécier la beauté… 

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La Comédie-Française sort le Grand Jeu

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Critique de La Règle du Jeu, d’après Renoir, vue le 10 février à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Alain Lenglet, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Gilles David, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Rebecca Marder, Pauline Clément, Dominique Blanc, et Julien Frison, dans une mise en scène de Christiane Jatahy

Bon. Mettons-nous au point dès la première ligne de cet article : je n’ai encore jamais vu La Règle du Jeu de Renoir et ne prétends à aucun moment en faire une critique. Ici, je vais essayer de poser des mots sur une expérience unique et indescriptible, de rationaliser l’extravagance, de décrire l’impensable. Vous ne saurez pas tant que vous n’y serez pas. Mais je vais essayer. C’est vrai, je n’ai pas vu le film d’où est tiré le spectacle et je m’en moque. Parce que j’ai décidé de manière totalement imprévue de m’y rendre, m’empêchant de préparer ma soirée. Et parce que cette improvisation totale est en accord avec l’atmosphère qui règne dans la salle, je vous avouerai que je m’en fous.

Bien que la pièce soit assez déconstruite, on comprend facilement le propos et à aucun moment on ne se trouve perdu : Robert de la Chesnaye, riche bourgeois, invite de nombreux amis à fêter le retour de André Jurieux parmi eux, après qu’il a sauvé de nombreux migrants en Méditerranée. Si la relation entre André et Christine, la femme de Robert, semble ambiguë, il en va de même pour celle qui lie Robert à Geneviève, une autre invitée. Le monde de la transfiguration s’ouvre alors aux convives : Robert organise une grande fête, imposant à ses invités de se déguiser, de chanter, de danser et de s’amuser. Un spectacle en apparence explosif et joyeux mais dont l’implosion à retardement nous agresse petit à petit.

Pour nous présenter son adaptation, Christiane Jatahy a imaginé un dispositif encore jamais mis en oeuvre dans la Salle Richelieu : les spectateurs vont devenir acteurs de sa propre pièce. L’idée est de nous intégrer au mieux à l’histoire, au décor, au casting. Et pour cela, toutes les barrières sont levées : la notion de 4e mur n’existe plus. Les acteurs jouent dans la salle, avec le public, armés de caméra et jonglant entre théâtre et cinéma. Cela peut choquer au premier abord, mais pourtant dès que le film initial s’installe, plus aucun doute n’est possible : la précision des prises, son timing impeccable, les gestes millimétrés, presque insondables, et qui pourtant transpercent l’écran comme s’ils avaient été hurlés, annoncent la teneur du spectacle qui va suivre. Très vite, on oublie que l’on est au théâtre et qu’on regarde l’écran : lorsque les premiers invités arrivent, j’étais étonnée de ne pas voir une trentaine de convives s’installer sur scène. J’avais oublié la distribution.

J’ai été prise dans la fête, de manière très subtile : ça paraît immédiat et pourtant la transition est là. Lentement, on passe du film initial à la salle, et on se retrouve alors intégré au scénario. Si les premières minutes sont malaisantes, avec cette chasse à courre où les gibiers sont les femmes conviées à la soirée, on se retrouve très vite projeté en plein milieu de la soirée. Et, alors que le malaise était là l’instant d’avant, on est soudainement en train de chanter avec les invités, les bras levés, conquis. Nous sommes comme les autres convives, à rire, à chanter, danser et boire. La fête bat son plein, mais ce n’est qu’une apparence et toute la suite cherchera à nous le montrer. Les scènes finales, où un calme presque inquiétant règne sur le plateau, sont plus cruelles, de par le contraste qu’elle présentent avec ce qui a précédé mais également par l’absurdité des réactions qu’elles proposent : Robert, venant d’apprendre qu’il est trompé, entre dans la salle de fête soudainement désertée à la manière d’un paysage de guerre, le filmant de manière dérisoire et presque triste. L’expérience spectateur proposée lors de ce spectacle est unique : loin de ressentir depuis notre fauteuil l’émotion qui se dégage du plateau, il s’agit ici de vivre, et de vivre pleinement l’action, de prendre part à l’histoire. Suivez mon conseil : sortez de votre zone de confort, oubliez le cadre, lâchez-vous, et il ne s’agira alors plus simplement d’éprouver, mais de consommer à pleines dents cette proposition unique, extravagante, exceptionnelle.

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J’ai trouvé le spectacle très porté sur la distinction entre l’être et le paraître, d’une cruauté sans pareille. Certes, on est gai et on chante tous ensemble l’espace d’un instant suspendu. Mais l’instant d’après, notre hôte change du tout au tout. Il aperçoit sa femme qui le trompe et son regard trahit ses pensées. Jamais je n’ai vu pareille colère, pareille tristesse, transparaître ainsi, aussi soudainement, à travers un regard. Un peu malsain, un peu satanique, il est un maître de cérémonie étrange, dérangeant, à l’hospitalité inhabituelle. On connaît l’ampleur du talent de Jérémy Lopez, et une fois encore il parvient à nous surprendre : son effet réside en ce qu’à aucun moment il ne va tricher. Il ne joue pas, c’est à peine s’il incarne ; il est. C’est le même homme qui joue avec son public, le regarde droit dans les yeux et lui lance des punchline, et qui l’instant d’après sera déchiré et trahi par sa femme. Ce sont les mêmes yeux, les mêmes émotions, le même regard. Et la puissance de ce regard réside bien plus en la sensibilité et l’implication de l’homme qu’en la technique de l’acteur.

Tout nous rappelle le fossé qui sépare le monde de la figuration de celui du sentiment vrai. D’abord, par le personnage de Serge Bagdassarian : je sens bien que je me répète, mais il fait partie de nos Grands du Français et sa présence sur ce plateau s’avère absolument incontournable : à travers ses reprises de Paroles, paroles et Non ho l’eta, il souligne à lui seul le côté désabusé et parfois malheureux de telles soirées. Malgré leur présence, ils ne parviennent pas à être ensemble, et cette désillusion présente tout au long du spectacle laisse un goût amer chez le spectateur. On semble s’amuser et pourtant quelque chose dérange. Jérôme Pouly, déchirant lors des scènes finales, emprunte à l’Octave et au Coelio de Musset, et au Cyrano de Rostand. Désenchanté, il met des mots durs sur ce qu’il vient de vivre, et laisse la place à un Laurent Lafitte aux allures de héros de notre siècle.  Éric Génovèse, transformé et difficilement reconnaissable, est un Marceau séduisant ; et sa voix, inimitable et douce, qui amène une humanité évidente à son personnage, contraste avec celle de Bakary Sangaré, plus dure, qui se retrouve exclu de cette société qu’il contrôle à l’entrée. Du côté des femmes, on retrouve ce contraste entre Suliane Brahim, Christine fébrile et hors du Jeu, et Elsa Lepoivre, qui semble connaître les règles et jongler avec aussi facilement qu’avec les bouteilles d’alcool.

Ce spectacle, c’est également un travail de troupe absolument dingue. On les voit prendre un pied total, et on n’a parfois qu’une envie : se lever et les rejoindre sur scène. Le pari était risqué et fort, et si les acteurs ne faisaient que leur boulot, jamais cela ne prendrait. Ils sont au-delà de toutes limites, sur un fil si mince que la menace de tomber est présente à chaque réplique. Mais cela, on ne s’en rend compte qu’en sortant du spectacle. Faire des expériences pareilles à la Comédie-Française nécessite culot, courage, et maîtrise absolue. Il fallait oser, ils l’ont fait. Pour l’audace, pour l’enjaillement, pour l’excellence, et bien sûr pour cette soirée, merci. Je reviendrai.

Une expérience théâtrale comme je n’en avais jamais vécu. Incroyable, vivifiante, unique, paralysante. Totale. ♥ ♥ 

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