Tu quoque, Dana

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Critique de Jules César, de William Shakespeare, vu le 25 septembre 2019 au Vieux-Colombier
Avec Martine Chevallier, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Christian Gonon, Georgia Scalliet, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can, et Jean Joudé, dans une mise en scène de Rodolphe Dana

A l’annonce du projet, j’ai fait la moue : un Jules Cesar avec une distribution majoritairement féminine, quelle idée étrange ! Mais devant cette proposition pour le moins transgressive, je ne pouvais douter de la vision artistique préexistante du metteur en scène. Le défi était d’autant plus grand pour Rodolphe Dana, l’actuel directeur du CDN de Lorient, qu’il passait derrière les Tragédies Romaines d’Ivo Van Hove, moment de théâtre pour le moins inoubliable. Quelle ne fut pas ma surprise alors de me retrouver devant un spectacle absolument vide d’idées, appuyant encore ma théorie de la malédiction frappant le Vieux-Colombier depuis la création de Faust au printemps 2018.

La pièce s’ouvre sur une Rome en fête : Jules César revient victorieux de sa victoire contre Pompée et tout son peuple l’acclame. On sent cependant que, sous la joie apparente, des projets plus sombres se trament. En effet, Cassius tente de convaincre Brutus de rejoindre le camp des conspirateurs contre César. Ce dernier est embarrassé : il admire César et lui voue une affection particulière, mais il craint son ambition qui pourrait remettre en cause la liberté du peuple romain. Vous connaissez la suite : César sera trahi de toute part et même Brutus lui assènera l’un des coups de poignards qui lui seront fatal.

La mise en scène de Rodolphe Dana n’est pas seulement plate, elle est maladroite. Les rares choix qu’il semble avoir faits s’avèrent rapidement handicapants pour son propre spectacle. D’abord, il faut bien reconnaître que le dispositif bifrontal n’est pas du tout adapté ici. On peut comprendre l’intention de représenter ainsi le peuple qui se presse autour de nos protagonistes, mais le texte comporte de nombreux discours qui doivent se faire face au peuple et qui perdent beaucoup en intensité lorsque les personnages nous tournent le dos. Lors du fameux discours de Marc-Antoine, celui-ci exhibe le manteau de César pour essayer d’émouvoir son auditoire. Mais avec ses constants mouvements pour ne délaisser aucune partie de la salle, on dirait presque un défilé de mode dans lequel Georgia Scalliet nous présenterait son dernier modèle de pardessus.

De plus, alors que tous les choix semblent ternes – costumes, décors et musiques ne se font pas les témoins d’une lecture radicale de la pièce – il a pris le parti de faire gicler le sang sur le plateau du Vieux-Colombier. Soit. Dommage que ce qui pouvait ressembler à un début d’idée aboutisse à un tel fiasco. Il est fort possible que ça n’ait gêné que les misophones comme moi, mais j’y tiens quand même. En utilisant des petites poches de faux sang pour un effet imparable de jaillissement – et de véracité, cela va sans dire – Rodolphe Dana a oublié un micro-détail : le bruit. Quand la poche explose, ça fait ploc, plic, pouf, pouic, bref : ça fait rire. Alors oui, j’avoue avoir ricané sur la mort d’un des conspirateurs. Pire : lors de l’assassinat de César, c’est Françoise Gillard qui s’est pris une explosion de sang non maîtrisée dans le visage et a laissé échappé une exclamation de surprise – il aurait fallu prévoir ce genre d’incident, car ça ne fait pas sérieux sur une telle scène.

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© Vincent Pontet

Et la question des femmes, alors ? Contrairement à ce que je pensais, je suis davantage mitigée qu’outrée. On se rend compte que le texte de Shakespeare résiste à tout, mais surtout que ses personnages sont moins sexualisés que politisés, et qu’ils soient hommes ou femmes ne change pas grand chose à l’affaire. Ce n’est ni une idée révolutionnaire, ni un échec total. Martine Chevallier compose même un Jules César plutôt convaincant, à la fois légèrement en retrait dans son attitude et éclatante par sa présence indéniable, lucide sur la situation et confiante malgré tout, fataliste et déterminée. Hélas, la transformation n’était pas évidente pour tous les personnages, et il aurait été préférable de faire un Casca féminin plutôt que de changer le sexe de Cassius. En effet, c’est un personnage surexcité et l’absence de direction d’acteur a laissé Clotilde de Bayser en roue libre. Résultat : beaucoup de cris et un personnage désagréable, constamment au bord de l’hystérie, gâchant les trente premières minutes du spectacle à vociférer son texte.

Alors c’est vrai que je dresse un tableau plutôt noir de ce spectacle. Mais je dois reconnaître que, malgré tout ça, quelque chose est passé. Je n’ai pas décroché, je ne me suis pas particulièrement ennuyée. Il y a d’abord ce texte, immuable, frappant de sa puissance à chaque écoute – peut-être le plus grand texte de Shakespeare (mais je reconnais que je dis ça à chaque fois que je vois un Shakespeare). Mais il y a aussi la raison pour laquelle je continue de venir malgré les ratés successifs du Français. Les comédiens. Ils ne sont certes pas à leur sommet – il manque une direction d’acteurs – mais ils se battent pour ce texte. Bridés par des déplacements probablement imposés par Rodolphe Dana, ce sont des pantins. Mais des pantins avec voix et visage. J’ai entendu le grand discours de Marc Antoine avec toutes ses petites lignes lorsque Georgia Scalliet, particulièrement émue – mais j’en parlerai dans la suite – déclame son fameux « Ils le sont tous, tous des hommes honorables ». J’ai aimé, comme souvent, la légère ironie mêlée d’authenticité que Noam Morgenstern sait donner à ses personnages, toujours évidents en apparence et pourtant si incarnés. J’ai suivi les craintes de Brutus, ses doutes, ses questionnements, à travers les regards de Nâzim Boudjenah. Ses yeux révélaient à eux seuls tout l’enjeu de la pièce, le gouffre dans lequel il se jetait tout en sachant pertinemment que là n’était pas la bonne solution, sans lâcheté, cherchant juste à faire ce qu’il croyait être bon. Cette quête de la vérité était dans ses yeux. Un grand Brutus.

Et puis il y a eu un moment dans le spectacle – de ces moments rares qui vous laissent quelque chose gravé en vous. Je sais que ce moment n’était pas voulu, mais il m’a profondément marquée. Il s’est passé durant la scène qui suit la mort de César – scène par ailleurs plutôt réussie dans sa scénographie. Marc Antoine revient et discute avec les assassins de son ami, mort sur le sol. Cela faisait peut-être une dizaine de minutes que César était mort quand soudain, il se mit à tousser, de cette toux qui ne peut être retenue. Aussitôt dans la salle, tout le monde se tend. On sent les efforts de Martine Chevallier pour repousser ce souffle inopportun, mais impossible. Alors sur le plateau quelque chose se passe. Georgia Scalliet, très réactive, a un geste d’une extrême bienveillance tout en restant dans son personnage de Marc Antoine : elle dépose délicatement sa veste sous la tête de César. Acte en apparence quasi insignifiant, il était en réalité un grand moment de ma soirée. Derrière Marc Antoine, les conspirateurs, qu’on sentait tendus, semblaient soudain questionner leur geste, comédiens unis dans une même crainte pour leur partenaire. Dans ces quelques secondes s’est trouvée toute la vie qui manquait à ce spectacle. Un instant incarné et saisissant.

Déçue, mais quand même.

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© Vincent Pontet

Galileo Galilei Galilélent

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Critique de La vie de Galilée, de Bertolt Brecht, vue le 11 juin 2019 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Alain Lenglet, Florence Viala, Jérôme Pouly, Guillaume Gallienne / Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte / Nâzim Boudjenah, Gilles David, Jérémy Lopez, Julien Frison / Birane Ba, Jean Chevalier, Élise Lhomeau et les académiciens de la Comédie-Française Peio Berterretche, Béatrice Bienville, Pauline Chabrol, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer, Thomas Keller Giuseppe, Olivier Lugo, Jordan Vincent

Qu’est-ce que j’avais hâte de découvrir ce spectacle ! Je gardais un merveilleux souvenir du Roméo et Juliette déjà mis en scène par Eric Ruf, qui en avait présenté une version tout à fait intéressante, bien loin des clichés de mise en scène habituellement utilisés pour monter le texte. A l’annonce du Brecht dont Hervé Pierre incarnerait le rôle-titre, impossible de ne pas penser non plus à son magnifique Peer Gynt, spectacle fleuve qui restera dans les mémoires pour le monde merveilleux qu’il avait réussi à créer sous la verrière du Grand Palais. J’imaginais son Galilée comme un Peer Gynt Brechtien, je salivais devant les photos de répétition, je n’en pouvais plus d’attendre. J’ai comme l’impression d’avoir été trollée.

Dans La Vie de Galilée, je découvre un nouveau Brecht, plus accessible, moins complexe. Plus continue que ses autres pièces, il y raconte l’histoire d’une vie, celle du scientifique italien Galileo Galilei qui, au XVIIe siècle, par ses travaux, prolonge la théorie copernicienne selon laquelle le monde jusqu’alors considéré comme géocentrique serait en réalité héliocentrique, c’est-à-dire que la Terre ne serait plus le centre du monde. Une découverte que l’Eglise trouvera dangereuse, montrant que l’Homme ne serait plus le coeur de la Création, et dont elle cherchera à faire taire l’auteur.

Il y a deux choses qui se distinguent dans ce spectacle, l’une probablement aux dépens de l’autre. D’un côté, le grand travail sur la lumière qui ne peut qu’être salué, avec de belles trouvailles à la fois simple et poétiques, comme l’éclairage intelligent du plafond de la Comédie-Française qui sert à la fois Brecht et Galilée. Cet accent mis sur la lumière est un symbole important puisque la science, qui est au coeur de la pièce, n’est-elle pas aussi une lumière pour ceux qui cherchent la connaissance ? Pour rendre les contrastes encore plus flagrants, beaucoup de scènes se passent dans un noir quasi-total, ne laissant apercevoir sur le plateau que certains gestes, certains déplacements, personnification d’un obscurantisme qui fait obstacle au travail de Galilée.

Toujours du côté de la scénographie, de tout ce qui habille ce spectacle, on notera aussi le travail fait sur les costumes. Alors certes, c’est presque facile de présenter pareils vêtements lorsqu’on est la Comédie-Française et qu’on peut travailler avec Christian Lacroix, mais cela ne m’empêchera pas de m’arrêter un instant sur la beauté des tenues qui nous sont présentées, d’autant plus mises en valeur que les scènes de groupe sont pensées comme de véritables tableaux, transformant le plateau du Français en une quasi-Église qui exposerait ses oeuvres les plus précieuses. Devant ces différents éléments, mes yeux étaient ravis.

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© Vincent Pontet

Cependant, je ne peux m’enthousiasmer autant devant les décors – somptueux certes, mais pas franchement au service du spectacle. Ils alourdissent la pièce, accaparant notre attention à la place des comédiens qui peinent à exister dans ce décor imposant. C’est comme si toute la présence de l’Eglise passait dans ce décor et non plus dans les personnages qui semblent presque moins travaillés que la forme du spectacle. En effet, face à tout ce travail de scénographe que l’on sent minutieux, passionné, inspiré, il y a le travail de metteur en scène qui semble quelque peu délaissé par Éric Ruf.

Est-ce parce qu’il s’est trop intéressé à tout ce qui les entoure ou parce qu’il n’a pas accordé assez d’attention au travail à la table, travail de fond sur le texte, que les comédiens semblent un peu naviguer à vue ? On entend le texte, magnifique, de Brecht, mais on ne le sent pas. La tension qui devrait exister entre Galilée et l’Église est quasi-inexistante. La vie de Galilée semble finalement se dérouler comme un long fleuve tranquille, ce qui donne un spectacle lent, où l’on se retrouve parfois à la limite de l’ennui, condamnés à savourer la seule beauté du décor et des costumes.

Il faut dire que certaines scènes sont difficilement compréhensibles : on ne comprend pas vraiment où vont les comédiens. C’est dommage, car il avait réuni une distribution d’une grande qualité. Je m’étonne que Thierry Hancisse, qui endosse les habits de Cardinal Inquisiteur et qui devrait nous inquiéter d’une manière ou d’une autre, soit si fade. Le personnage du pape, qui était incarné par Guillaume Gallienne le soir où j’y étais, m’a paru lui aussi bien pâle et je trouve étrange que les deux plus hauts dignitaires de l’Église soient ainsi insipides alors qu’ils représentent l’obstacle principal de Galilée dans le spectacle. Un problème encore différent se rencontre chez les comédiens les plus jeunes, dont plusieurs phrases sont avalées par une diction incertaine ou absorbées par ce décor trop imposant. Enfin, le personnage de Virginia, la fille de Galilée, perd toute sa saveur dans l’incarnation d’Elise Lhomeau, que je découvrais, qui propose un jeu peu convaincant, trop appliqué.

Même Hervé Pierre déçoit, lui qu’on imaginait pourtant taillé pour le rôle. Son Galilée passe parfois en force, et on devine encore trop le comédien derrière le scientifique. Seul Jean Chevalier, dont j’avais déjà salué la prestation dans Fanny et Alexandre, tire son épingle du jeu en faisant véritablement exister son personnage d’élève de Galilée : on sent vraiment la passion qui exulte, le cerveau qui bouillonne, les tripes qui en veulent toujours davantage.

On aurait aimé quelque chose de plus vivant. ♥ ♥

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© Vincent Pontet

Au malheur des dames

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Critique de Hors la loi, de Pauline Bureau, vu le 31 mai 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Martine Chevallier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can, Sarah Brannens, et Bertrand de Roffignac, dans une mise en scène de Pauline Bureau

J’attendais ce spectacle avec une grande impatience. Parce que j’avais été globalement déçue de la programmation du Vieux-Colombier cette saison, j’espérais finir sur une note positive. Parce que je suis Pauline Bureau depuis quelques années maintenant, j’avais hâte de découvrir son travail aux côtés des Comédiens-Français. Mais aussi parce que le sujet, qui ose revenir dans l’actualité américaine aujourd’hui, est de premier ordre. Parce que ce droit fondamental ne semble finalement pas une évidence. Il y avait quelque chose à faire, quelque chose à dire. Simplement, je ne l’aurais pas fait comme ça.

Le spectacle se divise en deux parties : la première expose le malheur de Marie-Claire Chevalier, jeune adolescente de 15 ans qui, après avoir été violée, tombe enceinte et cherche à avorter. On suit sa souffrance, sa quête d’un réseau clandestin lui permettant de se débarrasser de l’embryon, et puis l’acte en lui-même : pose d’une sonde, douleurs atroces, évacuation du foetus. La seconde partie présente son procès : découverte comme avortée, elle comparaît devant la justice mais est soutenue par Gisèle Halimi ainsi que le mouvement féministe Choisir qui naît à cette époque.

Ce spectacle est pour moi l’illustration du fait que traiter d’un grand sujet ne suffit pas pour écrire une grande pièce. Si on parvient jusqu’à la fin du spectacle sans trop s’ennuyer, c’est grâce au talent des comédiens plus que grâce au texte. Et encore, on les a connus mieux dirigés. Ils font ce qu’ils savent faire – ils ne sont pas engagés dans le Premier Théâtre de France pour rien – mais ne parviennent pas à me toucher vraiment. Ils sont très bons quand ils pourraient être déchirants. J’aperçois même parfois les comédiens derrière les personnages, et c’est gênant.

Alors évidemment, on ne peut être insensible devant pareille pièce. Parce qu’elle nous présente une partie de l’Histoire, parce qu’elle revient sur le combat de ces femmes pour obtenir ce droit décisif, parce qu’elle nous remet face à ce qu’on pouvait considérer, de manière légère, comme quelque chose qui était acquis, dans les consciences, dans les moeurs. Ce spectacle peut ainsi faire figure de piqûre de rappel – pourquoi pas.

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© Brigitte Enguérand

Seulement voilà, j’ai du mal avec le fait que Pauline Bureau ne nous présente qu’une piqûre de rappel. Pour connaître un peu son travail, j’attendais quelque chose de plus incarné, de plus saisissant, comme avait pu l’être Mon Coeur sur l’affaire du Mediator. Je me retrouve face à un théâtre documentaire de qualité, derrière lequel on sent les recherches et l’authenticité de ce qui est présenté, mais ça s’arrête là. Le spectacle qui nous est présenté ressemble davantage à un travail d’historien que de metteur en scène : il n’était pas nécessaire de faire appel à Pauline Bureau pour pondre pareille pièce.

La première partie est quand même d’une grande banalité tant textuelle que scénique, handicapée par une lenteur dérangeante : je conçois parfaitement que le temps s’étire pour montrer les jours qui passent et faire passer cette sensation de temps infiniment long, mais le problème est qu’ici il ne s’agit pas d’un rythme lent mais d’une quasi-absence de rythme. Cette lenteur permet, à mon avis, de rallonger une partie qui, faute de texte, serait sinon expédiée en une vingtaine de minutes. Alors on étire jusqu’à atteindre l’heure, et quand on arrive à la seconde partie, on commence déjà à gigoter un peu sur sa chaise.

La seconde partie présente, probablement assez fidèlement, le procès tel qu’il a eu lieu en 1972. Je le suis avec intérêt, mais sans passion ni émotion. Je le regarde comme on regarderait un documentaire, comme on lirait un témoignage. Quelle est la valeur ajoutée ? Certes, j’ai davantage de plaisir à apprendre sur cette période de l’histoire aux côtés des Comédiens-Français, mais je n’en apprends pas plus. Je ne vis pas le moment. Il ne restera pas gravé en moi. D’ailleurs, je ne sais pas trop ce qu’il en restera.

Déçue…

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© Brigitte Enguérand

Varupenne et Pouderoux ne nous mettent pas l’eau à la bouche

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Critique des Serge (Gainsbourg point barre), de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, vu le 25 mai 2019 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Rebecca Marder, Yoann Gasiorowski, dans une mise en scène de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

J’étais en décalage avec le spectacle avant même qu’il ne commence : ce n’est que quelques jours avant de m’y rendre que j’ai compris le subtil jeu de mot qui composait le titre. Dans mon espoir de ne voir jouer sur scène que du Gainsbourg des débuts, et pas du Gainsbarre qui avait moins ma faveur, j’avais perçu dans le « point barre » la locution interjective signifiant qu’il n’y avait rien à ajouter : on y entendrait Gainsbourg, le seul et l’unique, et puis c’est tout. J’étais assez brave, il faut le reconnaître, mais j’aurais peut-être dû y sentir un signe.

Je suis une grande fan des cabarets du Français, et ce depuis leurs débuts : j’écoutais déjà les émissions de Philippe Meyer lorsque celui-ci a décidé de faire chanter les Comédiens Français, j’ai assisté aux premiers spectacles chantés sous sa direction, puis il a été plus ou moins écarté de ces spectacles repris progressivement par les comédiens eux-mêmes. J’avais été très emballée par L’Interlope l’année dernière, qui sortait des cabarets habituellement proposés au Français se composant d’une suite d’interprétations des textes d’un grand nom de la chanson française. Serge Bagdassarian, metteur en scène de L’Interlope, avait pensé son spectacle comme un tout et non une simple suite de chansons, avec une histoire comme fil directeur et des personnages davantage dessinés. Il avait réussi à insuffler une âme, créer une atmosphère, proposer au public quelque chose d’assez surprenant, à la fois gai et mélancolique. C’était brillant.

On sent venir un « mais… » à des kilomètres, le voici : je suis beaucoup moins séduite par Les Serge que j’aurais souhaité l’être. Le modèle diffère de ce qui pouvait exister les années précédentes : Serge Bagdassarian avait déjà créé quelque chose de différent, ils tentent encore une autre formule, plus proche du concert cette fois-ci. Seulement voilà : ce que je venais chercher dans les formes musicales proposées au Français, c’était avant tout une interprétation, car ces comédiens exceptionnels vivaient leur chanson différemment, si ce n’est davantage, que leur interprète originel. On avait là une véritable valeur ajoutée, qui permettait de compenser sans problème une absence de technique vocale.

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© Vincent Pontet

Ici, ils ont choisi de créer un concert autour de Gainsbourg. Je vois dans cette idée deux problèmes majeurs qui, à mon avis, sont la source de ma déception. Le premier, c’est qu’ils se sont organisés entre instrumentistes de la Troupe : là où, d’habitude, ils étaient accompagnés par des musiciens, ici, ce sont eux qui font tout. Alors certes, ils ont dû absolument s’éclater à le faire, et c’est avec plaisir – et admiration ! – qu’on découvre les comédiens qu’on connaît capables de passer aisément du trombone à la guitare, de la guitare au piano, du piano à la basse. Mais d’un point de vue purement musical, je ne vois pas forcément l’intérêt de préférer ce concert à une écoute chez soi, si ce n’est peut-être pour la modernité de certaines adaptations.

Le deuxième, c’est le choix de Gainsbourg. Il se heurte directement à ce qui constituait, selon moi, la plus-value des cabarets du Français : l’interprétation. Car les chansons de Gainsbourg, contrairement à celles de Brassens, de Boris Vian, ou de Barbara, sont bien moins narratives ; qu’apportent alors les Comédiens-Français dans leur interprétation ? Pas grand chose – au contraire, les comédiens ayant été choisis pour leurs qualités de musiciens, ils ne sont pas toujours assurés vocalement et peinent à apporter à Gainsbourg ce que lui seul mettait dans ses chansons, et qui constituait un vrai travail de funambule : étrange, parfois titubant mais toujours abouti. S’il est vrai que Gainsbourg est loin d’être mon artiste préféré, je précise quand même que je connais plutôt bien son oeuvre – j’étais même assez contente que Black Trombone et Comme un boomerang, parmi mes chansons préférées, figurent au programme. Deux interprétations qui, finalement, ne me laisseront rien.

Seule Rebecca Marder tire vocalement son épingle du jeu – j’aurais probablement abondé davantage en compliments si le choix de la comédienne n’avait pas été présenté de manière si hypocrite. Dans le programme, on peut en effet lire que « Si Rebecca est la seule fille, c’est un choix purement pragmatique car elle est la seule comédienne instrumentiste de la Troupe. » Moi-même pianiste, j’ai observé Rebecca Marder pendant tout le spectacle : elle se retrouve deux fois au clavier, les mains mal positionnées, jouant mains gauche et droite toujours séparément. Le plus dur qui lui est demandé, c’est probablement ses trois accords à la main droite qu’elle joue avec deux doigts différents. C’est faire injure aux autres comédiennes de la Troupe que sous-entendre qu’elles n’auraient pu effectuer la même prouesse artistique. La prochaine fois, il faudra assumer le choix d’une comédienne jeune et jolie.

Enfin, le troisième problème vient du fait qu’ils n’ont pas su trouver un biais intéressant pour sortir du format de cabaret habituel. Comme pour justifier leur concert, les chansons sont entrecoupées d’extraits d’interviews de Gainsbourg avec ses folies, ses manières, ses bons mots. Ça aurait pu être intéressant mais cela casse le rythme du spectacle et, à la longue, finit par ennuyer. Ce qui en ressort, c’est un spectacle qui manque d’âme, qui ne réussit pas à créer l’atmosphère qu’il souhaiterait – l’alcool, les cigarettes et les repettos blanches ne suffisent pas à reproduire cette ambiance particulière – et qui apparaît finalement comme un peu fade. On lui reconnaîtra malgré tout une très jolie fin, qui reprend une « phrase-refrain », certes un peu artificielle mais qui a le mérite d’exister et d’articuler le spectacle, qui clôt agréablement le spectacle.

Ils étaient in ; les voici un peu out 

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© Vincent Pontet

Fanny et Alexandre : enfants de Troupe

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Critique de Fanny et Alexandre, d’Ingmar Bergman, vu le 22 février 2019 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison / Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta et Léa Schweitzer, dans une mise en scène de Julie Deliquet

Impossible de passer à côté de l’information : 2018 était une année hommage à Ingmar Bergman. J’ai manqué certains spectacles encensés par la critique, comme la proposition des TG Stan au Théâtre de la Bastille, j’en ai vu d’autres, comme l’adaptation de Face à Face par Léonard Matton au Théâtre de l’Atelier. Ce n’était pas mon premier Bergman au théâtre mais, comme à chaque fois, je me dis qu’il serait temps que j’en voie un pour m’approcher au plus près de la substantifique moëlle de ce qui fait son oeuvre. Et, sans surprise, après ce Fanny et Alexandre, toujours la même réflexion, toujours la même curiosité, toujours la même envie.

Fanny et Alexandre conte l’histoire de cette Troupe de Théâtre menée par Oscar Ekdahl, cette Troupe familiale qui n’est pas sans rappeler la Troupe du Français. Dans l’ordre générationnel, on trouve d’abord Helena, doyenne de la Troupe et mère de Gustav Adolph, Oscar et Carl, mariés respectivement à Alma, Émilie et Lydia. Les deux premiers s’occupent du théâtre quand le troisième a endossé les habits de professeurs. Des deux premières unions ont donné naissance à Peter d’un côté et Fanny et Alexandre de l’autre. La famille vit heureuse jusqu’à la mort prématurée d’Oscar, laissant le théâtre sans directeur, Émilie sans époux, Fanny et Alexandre sans père. Se trouvant incapable de reprendre le jeu sans cette épaule qui l’accompagnait depuis toujours, elle décide de se remarier avec Edvard Vergerus, un évêque qu’elle croisait souvent au théâtre, et part donc de l’entreprise familiale pour aller s’installer dans l’évêché avec ses enfants. Edvard  et sa famille se révèleront être de véritables tortionnaires, sources continues de souffrances pour le trio nouveau venu pour qui tout espoir semble devoir être abandonné.

Le spectacle se compose donc de deux parties parfaitement distinctes : d’abord, la présentation de la troupe et l’ambiance qui y règne, puis la nouvelle vie d’Emilie auprès d’Edvard. Il s’est passé sur la première partie quelque chose qui m’amuse – et me frustre a posteriori ; il faut savoir que je sortais d’une semaine très fatigante mais surtout d’une journée assez désagréable – difficile donc de me dérider, ce soir là. Or je me rends compte que, dans un autre état d’esprit, j’aurais pris beaucoup plus de plaisir devant cette première partie dont je n’ai su, ce soir-là, que relever les défauts qui me sautaient aux yeux. Voici donc une description teintée de mon état bourru du moment, à laquelle j’essaierai de faire suivre un pendant plus optimiste, analyse rétrospective d’une soirée globalement très réussie.

Mais débarrassons-nous d’abord des remarques négatives. Le début de la pièce est tout en joie, en fête et en frivolité, on apprend à découvrir la Troupe et les liens qui unissent chacun des personnages, on fête Noël, on est heureux. L’entrée en matière a des allures de Règle du Jeu qui me dérangent car Julie Deliquet n’en a gardé que la légèreté en omettant la profondeur qui faisait de cette pièce un spectacle total. Ici, la tension dramatique ne semble pas vraiment exister : on chante, on danse, on s’envoie des vannes, mais a quoi tout cela sert-il ? On comprend a posteriori l’utilité de cette partie qui fait sens lorsqu’on considère la pièce dans sa globalité, mais je reste quand même critique sur les facilités dans lesquelles peut tomber la mise en scène ; le moment est quand même un peu long, répétitif, et on aurait pu attendre un peu plus de diversité pour chauffer la salle. Mais soit.

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© Brigitte Enguérand

D’autant que cette partie me semble incohérente par instants. Julie Deliquet prend donc le parti de nous amuser mais j’ai du mal à comprendre si elle nous montre la Troupe des Comédiens-Français ou la troupe de théâtre d’Oscar Ekdahl. Tout le jeu semble favoriser ma première hypothèse, mais le texte vient parfois déranger cette intuition en ancrant trop les personnages dans l’histoire qu’ils interprètent. Je regrette donc que l’idée n’ait pas été poussée à fond et que l’adaptation ne transforme intégralement le contexte, faisant de la dynastie Ekdahl l’actuelle Troupe de la Comédie-Française.

Une fois le parti pris « Comédiens-Français » accepté, il faut reconnaître que tout cela fonctionne très bien, en grande partie grâce à cette Troupe magnifique. Quel plaisir de les voir ainsi jouant à la limite du cabotinage, s’envoyant des répliques cinglantes à la figure, transcender les talents de chacun. Ainsi, Laurent Stocker est absolument délicieux en oncle proche de l’alcoolisme mais surtout atteint du syndrome Gilles de la Tourette lorsqu’il s’adresse à sa femme, merveilleuse Véronique Vella – elle nous avait manqué ! – qui encaisse les insultes de son mari avec une distance singulière dont le ton comique est renforcé par un accent allemand parfaitement tenu.

Hervé Pierre campe un Gustav Adolph au rire communicatif et à la bonhomie réjouissante, ces deux caractéristiques lui seyant si bien. Impossible de ne pas penser à Macha et Olga devant le duo formé par Florence Viala et Elsa Lepoivre dont la complicité ne fait aucun doute. Dominique Blanc  semble prendre un malin plaisir à incarner celle qui dit en avoir fini avec le théâtre mais qui y revient toujours, pour le plus grand plaisir des siens comme des spectateurs ! Enfin, Noam Morgensztern, comme à son habitude, porte avec une singulière authenticité son personnage étrange de magicien, et parvient en peu de mots à lui donner sa juste place au sein du spectacle.

Cependant, tout parier sur ses comédiens peut s’avérer également risqué car on y perçoit d’autant mieux les disparités bien présentes au sein de la Troupe : lorsque le texte ne soutient rien, il faut un sacré talent pour parvenir à distraire le public – talent éternellement absent de la jeune Rebecca Marder qui, sur ces quelques moments, parvient une nouvelle fois à rester totalement en surface, se contentant de crier ses répliques sans aucune intériorisation.

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© Brigitte Enguérand

Mais c’est Denis Podalydès qui rafle peut-être la mise de cette première partie. Dans un ton en décalage avec le reste de la troupe, plus ancré dans la réalité, moins festif, plus intellectuel – plus Denis Podalydès, quoi ! – il a su me tirer les larmes pour la scène de sa mort. Voyant arriver ses derniers instants, son regard porte alors en lui quelque chose de solennel et fataliste mais aussi de si profondément sincère qu’on croirait que l’acteur est près de mourir, là, devant nous. Consciente que cela faisait partie de la pièce et presqu’énervée que les comédiens ne s’inquiètent pas davantage, il m’a malgré tout provoqué ce frisson directement lié à la mort qui rôde, au soudain rappel de notre fin à venir, et à un certain non-sens de la vie. Un frisson annonciateur du deuxième acte.

Car tout de suite après vient cette deuxième partie, bien plus sombre, et qui, par son manque de liberté totale et son ton inquiétant, opère une rupture brutale avec ce qui a précédé. Elle semble d’ailleurs d’autant plus froide et sans espoir que la première est libérée et débraillée. Et elle donne tout son sens au spectacle : avec elle vient le fond, la tension dramatique, l’explication de quelques idées lancées ça et là dans la première partie. Mais avec elle vient également la grandeur du spectacle, son intensité, et une nouvelle preuve que Julie Deliquet est une grande directrice d’acteurs.

En effet, si les comédiens semblaient incarner leurs propres rôles, presque en roue libre, dans la première partie, il n’en est plus rien ici. Ceux qui entrent en scène sont méconnaissables, ceux qu’on retrouve sont transformés. A commencer par Thierry Hancisse, qui campe le rôle de l’évêque tyrannique qui emprisonne Émilie et ses enfants. On comprend la peur qu’il leur inspire et qui émane de lui jusqu’à nous atteindre, pourtant éloignés de la scène depuis nos fauteuils de spectateurs. Il est impressionnant, effrayant, incontrôlable. Mais, aussi tortionnaire soit-il, Thierry Hancisse parvient à donner plusieurs couleurs à son personnage : dans les premiers instants, il est ainsi parvenu à me faire douter de sa folie. Il est en effet si sincère dans sa démarche qu’il est difficile de croire qu’il va devenir celui qu’on pressent être. Et pourtant. A ses côtés, Anne Kessler fait preuve de la même austérité que celui qui incarne son frère, et fait de son personnage une sorte de monstre, détestable, mais surtout véritablement effrayant. La fratrie est renforcée par le double-jeu démoniaque de Anna Cervinka, qu’on n’attendait pas forcément dans ce registre et qui se révèle totalement angoissante. Un trio digne de mes pires cauchemars.

C’est aussi dans cette partie que Jean Chevalier montre l’étendue de sa palette. Plutôt effacé dans la première partie, il se fait bien plus présent dans la seconde en s’imposant comme le souffre-douleur principal d’Edvard. Sa douleur, sa peur et sa profonde tristesse diffusent sans obstacle jusqu’aux spectateurs qui se crispent sur leurs fauteuils en partageant ses peines. Mais ces sentiments ne sont pas incompatibles avec une combativité et une ardeur qu’il met courageusement en avant à plusieurs reprises, venant redorer une âme qui à aucun moment ne se veut totalement meurtrie. Mais c’est probablement dans le dialogue avec son père, incarné par Denis Podalydès, qu’on peut le mieux appréhender son talent. Parce que, lors de cet affrontement, je n’ai pas vu pas un jeune comédien face à un autre qui aurait plus de bouteille. J’ai vu deux hommes opposer avec autant de coeur deux conceptions de vie différentes. Et ils m’ont donné la chair de poule.

Me voilà donc finalement convaincue par le travail de Julie Deliquet et surtout ravie que le théâtre ait pu remplir sa fonction première à mes yeux, à savoir me faire voyager dans une autre dimension le temps d’un spectacle. Je garderai de ce Fanny et Alexandre un amour toujours grandissant pour la Troupe du Français, mais tout de même une pointe de déception : sans doute à cause des coupures imposées par la longueur de l’oeuvre originale, certaines idées semblent moins fouillées qu’elle auraient pu être et laissent en moi une certaine frustration. Par ailleurs, je suis plutôt étonnée de ne pas retrouver l’ambiance bergmanienne propre à l’auteur et que j’avais pensé avoir saisie après les deux adaptations théâtrales que j’ai vues de lui. Une chose est sûre : le spectacle m’a donné envie de découvrir la série télévisée, et un spectacle qui donne envie n’est jamais un spectacle perdu.

Une belle ode au théâtre. ♥ ♥ ♥

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© Brigitte Enguérand

Le Birgit Ensemble, futures oubliées

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Critique des Oubliés Alger-Paris, du Birgit Ensemble, vu le 1er février 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément, dans une mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot – le Birgit Ensemble

J’ai quelque chose à confesser : j’ai longtemps eu beaucoup de mal avec les cours d’histoire. A moins d’avoir des profs exceptionnels – et, heureusement, ça m’est arrivé – j’avais du mal à échapper à l’ennui. Ce n’est que plus tard que, ma curiosité se développant davantage et mon manque de repères me sautant aux yeux, j’ai renoué avec la matière alors si redoutée. Et, souvent, c’est par le théâtre que je comble certaines lacunes. J’étais donc très enthousiaste devant l’annonce de ces Oubliés qui devaient revenir sur la guerre d’Algérie, si taboue en France, et mon impasse au bac par la même occasion. J’en sors toujours aussi inculte.

Le Birgit Ensemble a choisi de mêler deux époques au sein de son spectacle : d’un côté, le mariage de Alice Legendre et Karim Bacri, aujourd’hui, en 2019. De l’autre, la naissance de la Ve République, avec des scènes allant de 1958 à 1961. L’une des histoires devrait servir l’autre, en permettre une meilleure compréhension, une meilleure appréhension. Mais l’effet produit n’est pas celui escompté : aucun lien ne se dégage de ces deux histoires. En cause, un texte frôlant le ridicule qui perd un peu plus le spectateur à chaque phrase.

Cet article risque de se transformer rapidement en une descente en flèche, mais je le veux aussi témoin de mon incompréhension. Comment est-il possible qu’Éric Ruf, dont l’intelligence, le talent, et les goûts artistiques ne sont plus à prouver, ait accepté qu’un tel projet voie le jour au Vieux-Colombier ? Sur quelles déclarations du Birgit Ensemble s’est-il appuyé ? Qu’ont-elles pu lui montrer qui l’ait poussé dans cette absurde décision ? Et surtout, quelle fut sa réaction lorsqu’il a découvert ce spectacle, pas même digne d’une troupe de lycéens ?

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© Christophe Raynaud de Lage

Par où commencer ? Il y a d’abord le dispositif bifrontal. A la réservation, comme dans le programme, il est indiqué que d’un côté se trouve l’Algérie, et de l’autre la France. On sent comme une inspiration d’un spectacle de Christiane Jatahy mais après tout, pourquoi pas. Seulement voilà, quand nous arrivons et que nous demandons à l’ouvreuse de quel côté nous nous situons, elle ne comprend pas de quoi nous voulons parler. Je m’étonne tout d’abord et comprend rapidement : le dispositif bifrontal n’est ici d’aucune utilité. Peut-être en avait-il une sur le papier préexistant au spectacle, mais pour une raison ou une autre, on a finalement dû abandonner le sens profond de ce dispositif pour n’en garder que la forme. Après tout c’est sympa, ça fait moderne, et puis il y a plus de gens qui voient bien. Soit.

Mais il y a surtout l’écriture. C’est le clou du spectacle. Mais pas celui qui entraîne des ovations. Plutôt celui qu’on plante dans une partie de ton corps à coups de marteau dès qu’un comédien ouvre la bouche. Je ne peux concevoir qu’un texte pareil soit joué sur la scène du Premier Théâtre de France. Imaginez : le niveau zéro de l’écriture. Un spectacle si didactique que tout ce qui touche à l’Histoire est en fait directement tiré de Wikipedia. Et je ne plaisante pas. Tout devient excuse pour réciter son cours de la manière la plus scolaire – et donc la plus plate – possible. C’est tellement gros qu’au moment où j’écris ces lignes je me dis que ce n’était pas réel. Et pourtant, ça a commencé dès les premières minutes.

Dans ce spectacle, tout est amené avec de grosses ficelles. On sent l’idée – c’est un grand mot – derrière chaque tournure de phrase. On voit exactement où on veut nous amener. Ainsi du mariage contractualisé par une maire évidemment femme, ce qui sera souligné rapidement par une phrase bien appuyée sur le fait qu’il y a quelques années, cela aurait été impossible. Ainsi d’un personnage de professeur, qui dès qu’il le peut nous récite Wikipédia dans l’espoir de donner un peu de contenu à ce spectacle – un échec. Ainsi d’une fuite d’eau résistante, métaphore ô combien subtile pour souligner ce mariage qui menace de couler. Ainsi d’une application iStoric qui permet d’établir des liens entre le mobilier de la mairie et le début de la Ve République.

Ainsi du spectacle entier. Tout est si grossier qu’on se demande comment l’écriture de plateau s’est déroulée. Je ne peux pas croire – je ne veux pas croire ! – que les comédiens aient pu cautionner un tel vide dans l’écriture. Les répliques se suivent et se ressemblent, toutes aussi décevantes les unes que les autres. Le pire se situe pendant les changements de décors nécessaires à indiquer les changements d’époque : sur un écran, chacun des personnages aura droit à une petite minute d’introspection. Filmés seuls face à leur miroir, on les voit se parler à eux-mêmes dans des monologues dignes d’une mauvaise série de TF1. J’ai mal pour eux, d’autant que s’il y a bien un point où on ne s’est pas moqué de nous, c’est bien sur la distribution réunie sur la scène du Vieux-Colombier. On leur souhaite bien du courage – allez, il ne reste qu’un mois.

J’ai retrouvé mes démons : devant ces Oubliés, comme devant mes cours d’histoire, l’ennui s’est installé. pouce-en-bas

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© Christophe Raynaud de Lage

La Petite Sirène reste en surface

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Critique de La Petite Sirène, d’après Andersen, vu le 24 novembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Jérôme Pouly, Adeline d’Hermy, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can et Julien Frison, dans une mise en scène de Géraldine Martineau

J’étais très enthousiaste à l’annonce de la création de ce spectacle à la Comédie-Française : plutôt adepte de leurs créations jeunes publics, j’étais intéressée aussi par retrouver le travail de Géraldine Martineau que j’ai découverte la saison passée en tant que metteuse en scène d’un Maeterlinck au Théâtre Montansier. J’ai pris un grand plaisir à compléter le programme proposé aux enfants pour patienter avant le début du spectacle : et ces mots fléchés, ces tests, ces grilles à compléter se sont finalement retrouvés être la meilleure partie de mon spectacle.

Évidemment, on parle ici du conte d’Andersen. Loin de nous donc l’idée d’une jeune sirène qui chante avec cuillères et assiettes, d’un papa triton ravi, en définitive, de voir sa fille marcher sur deux jambes et la caressant de son doux regard de roi de la mer, ou d’une fin heureuse en chansons et belles couleurs. Non, Andersen n’a rien de gentillet. Il devrait être question plutôt de cruauté et de vice, de désespoir, de mondes incompatibles. Le sentiment d’arrachement, la souffrance, l’incompréhension me semblent faire pleinement partie de l’oeuvre d’Andersen.

Pourtant, on ne retrouve pas vraiment les qualités de l’auteur danois et l’adaptation est finalement bien plus proche de ce que propose la compagnie américaine. On est dans un monde de paillettes, un monde où tout est beau et clinquant. Adieu la souffrance de la petite sirène lorsqu’on lui arrache la langue. L’instant est presque magnifié, et la douleur absente. Elle le sera également lorsque la jeune femme commencera à marcher sur deux jambes, malgré les mises en garde et autres prédictions de la sorcière. Étonnamment, tout semble finalement bien aller.

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© Christophe Raynaud de Lage

On est dans un monde de bon goût. Alors, probablement prenant pour excuse l’aspect « jeune public » du spectacle, on cuisine Andersen à une sauce nouvelle. On trahit l’histoire, un peu. Mais ce qui me chagrine surtout, c’est qu’on prend chez Disney des ajouts à l’oeuvre sans respecter l’esprit du conte originel : dans le dessin-animé, un personnage de cuisinier est ajouté à l’histoire pour montrer la cruauté des hommes. Poussé à l’extrême, ce Chef décrit le plaisir qu’il a à découper les poissons, leur trancher la tête et les émietter jusqu’à la carcasse. On reste un peu dans l’esprit. Ici, on fait un mélange entre ce personnage et celui du roi, présent initialement dans le conte, mais ajusté à la sauce bon goût : le but étant d’ajouter un élément comique, le personnage perd toute sa saveur pour finalement donner une scène d’une fadeur regrettable.

A mon sens, c’est ne pas faire assez confiance aux enfants que de proposer une version ainsi aseptisée de l’oeuvre d’Andersen. Derrière moi, après les applaudissements, une petite fille rend sa conclusion : « j’ai trouvé ça bof ». Comme je la comprends. Je me souviens de ma réaction lorsque j’avais moi-même lu le conte : quelque chose proche de l’épouvante. J’éprouvais un mélange désagréable de pitié et de peur devant les aventures de la petite sirène. Et c’est aussi ce qu’on attend d’un conte : les enfants aiment les extrêmes. Ici, les réactions se font attendre. Ni cris de frayeur, ni hurlement de joie ; plutôt des balancements de jambe ou des réhausseurs qui s’ajustent. Mauvais signe.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux comédiens, Adeline d’Hermy en tête. Ils donnent à leurs personnages toute la consistance possibles malgré une partition bien trop pauvres. J’en veux à cette adaptation qui pasteurise totalement l’oeuvre d’Andersen. J’en veux à la bien pensance qui prend la La Petite Sirène comme excuse pour évoquer les crises migratoires et l’accueil qu’on doit réserver à ceux qui échouent sur nos côtes. J’en veux à ce beau décor, ces belles lumières, ces beaux visages tout sourires qui rendent les situations attrayantes. J’en veux à la mise en scène qui fait d’un conte pour enfant un nouveau Maeterlinck, avec force silence et lenteur.

Moi aussi, j’ai trouvé ça bof. pouce-en-bas

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© Christophe Raynaud de Lage