Faustirer

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Critique de Faust, de Goethe, vu le 24 mars 2018 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Laurent Natrella, Christian Hecq, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Anna Cervinka, Yoann Gasiorowski, Marco Bataille-Testu, Thierry Desvignes, dans une mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

L’annonce de ce spectacle crée un vent d’enthousiasme chez les théâtreux. Et en effet, il y a de quoi saliver : le texte de Goethe, rarement monté, dans une mise en scène qui fera intervenir de la magie et des marionnettes, donne des étoiles dans les yeux des spectateurs qui se rappellent avec ravissement le merveilleux Vingt mille lieux sous les mers. Conséquence immédiate : le spectacle affiche complet. Encore une belle promesse de la Comédie-Française. Une promesse… qui tombe à l’eau.

J’aurais du mal à vous résumer l’histoire tant je suis passée à côté. Il faut dire que la mise en scène n’aide pas vraiment à se concentrer sur l’histoire et peine à faire passer les réels enjeux. De ce que j’ai compris, Faust est un médecin qui au début de la pièce semble las des sciences et décide plutôt de se mettre à la magie (on ne comprend pas trop pourquoi d’ailleurs, il aurait pu tout aussi bien se mettre à la cuisine mais bon). Devant son échec à invoquer un esprit, il tente de mettre fin à ses jours. Alors arrive le diable avec qui il fait le pacte suivant : s’il l’initie aux jouissances de sa vie terrestre, il sera son serviteur éternel dans l’autre monde (là non plus je n’ai pas compris pourquoi il faisait ce pacte, on est d’accord que c’est pas du tout intéressant comme marché ?!). La jouissance, il va la découvrir à travers la boisson, à travers l’amour, et le plaisir charnel, avec Marguerite qui tombera enceinte et sera condamnée à mort pour infanticide. Enfin bon, vous voyez, il se passe plein de choses, et on reste à l’entracte (oui parce que en plus ça dure 2h50) parce qu’on a envie de connaître la fin, et puis soudainement, pouf, ça y est c’est la fin et on ne comprend même pas que c’est la fin et on reste totalement sur sa faim.

Alors certes, j’ai vu la première, et le spectacle n’était peut-être pas complètement rodé. Mais en fait, les metteurs en scène semblent s’être tellement concentrés sur la forme qu’ils en ont oublié le fond. Le problème, c’est que ce texte est extrêmement complexe et qu’on ne pouvait trouver là plus grande erreur pour essayer de le monter. Les effets visuels ne peuvent compenser une histoire qui s’enlise, ils auraient dû venir après dans la conception du spectacle : résultat, comme on ne comprend pas bien ce qu’il se passe sur scène, on a du mal à accrocher à tous les effets qui s’y trouvent, et on s’ennuie cruellement.

Et des effets, il y en a. En fait, le problème essentiel de ce spectacle réside dans ce qui justement créait l’enthousiasme : la magie. La véritable magie telle qu’on nous l’avait vendue se fait finalement assez rare dans le spectacle : quelques tours assez connus d’apparition et de disparition d’une balle en mousse sauront probablement en ravir certains ; ils m’ont laissée pour ma part assez froide. Non, les metteurs en scène ont plutôt misé sur de nombreux effets visuels pour rendre l’espèce d’enchantement intrinsèque à la pièce. Un gros échec.

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Car quoi de pire qu’un effet raté ? Dès l’ouverture du rideau, les fils qui suspendent un Christian Hecq aérien sont clairement visibles pour les spectateurs. De même, pas besoin de sortir d’une école supérieure d’optique pour deviner le support (pas tout à fait) transparent permettant de diffuser les hologrammes, par ailleurs très présents dans le spectacle. Quel dommage également de lever les yeux vers ce qui devrait simuler des feux follets et de tomber directement sur la régie qui s’active en fond de salle ! La technique et la magie sont deux choses bien différentes et ici ça ne prend pas : les sciences on quelque chose de bien trop rationnel pour coller au propos. Et même quand un effet semble réussi – je pense par exemple à une superbe scène d’ombres chinoises – quelque chose vient gâcher notre ravissement : à tout hasard, un Laurent Natrella qui commence à bouger quelques secondes avant son ombre, trahissant un effet « préenregistré » et non réalisé en direct comme on voudrait nous faire croire.

La Comédie-Française semble donc s’être perdue dans une abondance de moyens. Outre la technique, ce sont les décors qui pâtissent de cette fâcheuse richesse : très lourds et en grands nombres, ils nécessitent des changements non seulement assez longs, mais surtout multiples. Finalement, ce sont pas moins d’une dizaine de baissers de rideau qui ponctueront les scènes, et laisseront les spectateurs quelques minutes dans le noir. Pour combler cette attente, des scénettes sont parfois ajoutées (mais pas toujours, la plupart du temps il faudra quand même prendre son mal en patience). Et si elles sont parfois amusantes, comme lorsque Benjamin Lavernhe entre grimé en Éric Ruf, on se demande quand même ce qu’elles viennent faire dans ce spectacle.

Finalement, c’est une désagréable impression de fourre-tout qui monte en moi au fil de la pièce. Ce qui a trait directement au texte me semble incompréhensible, perdu dans un flot d’ajout, certes amusant pour certains, mais qui n’ont pas grand chose à faire ici. Parlerai-je de cette scène impromptue de comédie ambulante dans laquelle des hologrammes des Comédiens-Français font leur apparition ? Je tombe des nues : quel est le rapport avec la situation ?

Devant un tel spectacle, on pourrait se dire : heureusement, nous sommes à la Comédie-Française et la qualité de jeu y est phénoménale. Encore perdu. Les comédiens semblent en roue libre : Laurent Natrella, qu’on était pourtant ravis de retrouver dans un rôle à sa mesure, peine à se faire entendre depuis son fond de scène et tente le passage en force ; Christian Hecq cabotine en livrant une prestation quelque part entre Bouzin et Sosie ; Véronique Vella semble avoir été recrutée exclusivement pour ses talents de chanteuse ; Benjamin Lavernhe – outre sa remarquable composition en Éric Ruf – n’a pas su trouver ses marques dans le rôle de Valentin, frère de Marguerite ; Anna Cervinka est assez fade – mais je reconnais qu’elle n’est pas aidée par des projections qui buguent à plusieurs reprises. Seul Elliot Jenicot s’en tire avec les honneurs, incarnant une sorcière absolument succulente.

Cette saison au Français commence à être lassante… pouce-en-bas

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Rester sur sa fin

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Critique de Poussière, de Lars Noren, vu le 24 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet et Maxime Alexandre / Margaux Guillou / Rosalie Trigano, dans une mise en scène de Lars Norén

Suis-je la seule à devenir lasse des créations du Français présentées Salle Richelieu cette année ? Après la déception de La Tempête, la trahison des Fourberies de Scapin, voilà de nouvelles heures ennuyeuses passées dans le Premier Théâtre de France. Pourtant le spectacle avait de quoi m’appâter : grande admiratrice des vieux comédiens, enthousiaste à l’idée d’une pièce sur la vieillesse et la mort, seul le nom de Lars Norén me laissait de marbre devant cette affiche. Un nom qui a finalement tout envahi, puisqu’en définitive c’est le spectacle entier qui m’a laissée totalement impassible.

Dans cette pièce crépusculaire, on suit les vacances d’un groupe du troisième âge qui se retrouve régulièrement dans cet hôtel en bord de mer. Cette semaine au soleil pourrait être la dernière, et on sent que la chose les obsède. De la mort à venir, pas vraiment de tabou. Certains la souhaitent même. Les autres passent leur temps à ressasser le passer, à l’embellir parfois, à essayer de reconstruire ce qui semble être devenu flou et que le temps a déconstruit.

Impossible pour moi de ne pas comparer ce texte à Fin de Partie. Même s’il n’a pas tous les traits de Beckett, ces dialogues décousus, ces personnages sans réel lien, cette atmosphère de décomposition omniprésente où l’on ne sait pas tout de suite si l’on est dans le monde est morts ou bien chez les vivants m’ont rappelé la pièce de l’auteur irlandais. Mais Lars Norén ne semble pas s’être véritablement arrêté sur une atmosphère précise. Ils semblent intemporels, ces vieillards ; leurs problèmes, universels. Et pourtant, ils sont ancrés dans une réalité bien définie, temporellement, mais aussi localement, et ce besoin de situer casse une atmosphère qui peine déjà à s’installer.

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Mais n’est pas Beckett qui veut, et le texte de Norén ne prend pas. Il aborde pourtant son thème avec beaucoup de vérité : l’attachement aux animaux, le retour soudain à l’enfance, le manque soudain de conscience de soi, l’incapacité à faire partie d’un groupe ou de tenir une conversation, et surtout cet éternel retour sur le passé, tout semble provenir d’un vécu véridique. Mais l’aspect décousu des discussions, les tirades des personnages sur leur vie passée, leur quotidien monotone dans cet hôtel manquent cruellement d’intérêt. Et que dire de sa représentation de la mort – si elle se veut poétique, elle n’en est pas moins ennuyeuse. Les comédiens qui disparaissent au fil de la pièce se retrouvent derrière un voile en fond de scène et si l’on s’accrochait encore jusque-là, c’est le moment où l’on lâche totalement tant l’intérêt du texte frôle le néant.

Heureusement, les Comédiens-Français sont en pleine forme. Il faut dire que Lars Norén s’est entouré de pointures : mis à part Alain Lenglet qui est un peu en-dessous de ses camarades, tous livrent une belle performance et les regarder est finalement un intérêt en soi. Chacun donne à son personnage une touche d’humanité : ainsi, la douceur de Dominique Blanc se confronte à la peur d’Hervé Pierre. Tous abordent un aspect spécifique lié à la vieillesse. Anne Kessler se détache du groupe avec des punchlines déclamées avec toujours beaucoup d’élégance et de finesse. C’est quand même chouette de la retrouver sur scène.

Vous l’aurez donc compris, ce spectacle m’a laissée totalement de glace. Je n’ai été ni dérangée, ni touchée, pas une fois émue, encore moins intéressée, parfois vaguement amusée, jamais prise dans ce spectacle. Je reconnais volontiers que des éléments perturbateurs ont pu m’empêcher d’y entrer : merci au monsieur du premier rang qui voulait apparemment déposer son poumon sur la scène. Je pense également à la souffleuse, hurlant son texte à une Martine Chevallier à l’air perdu, si bien qu’on en vient à se demander si cette participation était réellement inopportune. Peut-être la seule réflexion qui m’effleurera au cours du spectacle.

Une pièce qui touchera davantage ceux dont le coeur est en sursis, pour reprendre les mots de l’auteur. 

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J’étais dans le théâtre et Lagarce est venu (puis il est reparti)

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Critique de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, de Jean-Luc Lagarce, vu le 18 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker, et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Chloé Dabert

Je n’ai pas un très bon souvenir de la dernière fois qu’on attendait la pluie sur la scène du Vieux-Colombier. Mais je n’aurais pas dû être superstitieuse, puisque le texte de Jean-Luc Lagarce n’a rien à voir avec celui de Sergi Belbel. Au contraire. Poétique, saccadé, parfois abstrait, préférant l’évocation au soulignement, je retrouve dans ce texte tout ce que je peux aimer chez l’auteur. Et je dois dire que, pour mon premier Lagarce sur scène, je suis plutôt satisfaite.

Difficile de résumer cette pièce. Elles sont cinq femmes dans une maison – le père est mort et seules restent La Plus Vieille, La Mère, L’Ainée, La Seconde, et La Plus Jeune – et on comprend que Le Jeune Frère est revenu. La pièce se divise en trois temps : elles évoquent d’abord leur passé, chacune se souvenant de ses relations avec le jeune homme. Puis vient le présent, son retour, les faits tels qu’ils ont été vécu par chaque personnage. Enfin surgit le futur, ses doutes, ses incertitudes, et tout l’imaginaire qui peut se construire dessus.

Globalement, je trouve que c’est un spectacle qui manque d’unité. Si les comédiennes parviennent à convaincre, elles sont quand même toutes sur une diction qui leur est propre, marquant d’autant plus les unités autonomes formées par leurs personnages.  En réalité, j’ai eu du mal à comprendre l’apport de la mise en scène ici : les déplacements sont attendus, les comédiennes n’utilisent qu’une partie restreinte de la scène puisque la majeure partie est occupée par un décor inutile car jamais utilisé – décor anti-Lagarce au possible puisqu’il souligne matériellement tout ce qui aurait pu rester de l’ordre de l’imaginaire chez le spectateur. Néanmoins, de temps à autres, quelque chose se passe et soudain on entend le texte. Et c’est beau.

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La grande surprise de ce spectacle est Jennifer Decker. Quiconque suit mes divers rendez-vous avec la Comédie-Française connaît mon peu d’estime pour son jeu d’actrice. Mais elle est indéniablement faite pour Lagarce. Elle a su trouver la note juste, avec ce naturel un rien aérien, comme si les mots à la disposition si particulière à Lagarce n’étaient pas un tout, mais venaient compléter une pensée, une âme, une intériorité qui les précède. Elle est belle, lumineuse, on a soudainement envie de rire avec elle, et de l’écouter longtemps encore. Un grand bravo.

Si Suliane Brahim met un peu plus de temps à s’approprier la langue de Lagarce, elle a fini par me convaincre entièrement. La comédienne, qui débute en force, tendant tout d’abord à trop chanter son texte ce qui le dénature un peu, se reprend rapidement et retourne sur ce fil qui lui est propre et d’où elle nous guide à volonté. Cécile Brune trouve tout de suite le ton juste et confère à La Plus Vieille quelque chose d’impalpable, comme hors du temps, préférant au soulignement Daberien, la suggestion Lagarcienne.

En revanche, l’évidence est moindre pour Clotilde de Bayser. La comédienne alourdit sa partition par des cris et des gestes inutiles, comme attirée de façon immuable par un désir de concret. Mais ce n’est rien à côté de la catastrophe Rebecca Marder. Cela fait déjà plusieurs spectacles que la comédienne passe à côté de son rôle, mais c’est d’autant plus criant avec un texte tel que celui-ci. Ses cris incessants déchirent nos oreilles, sa diction pâteuse et ses larmes maladroites ont un air de déjà-vu. La tirade de son personnage est un réel supplice et il faut attendre et prendre sur soi pour surmonter en silence ce moment douloureux.

Un spectacle qui alterne petites longueurs et belles envolées. Lagarce est là, par intermittence, et c’est quand même appréciable.  

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Les Lourderies de Scapin

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Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 janvier 2018 à la Comédie-Française 
Avec Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can/Pauline Clément, Didier Sandre, Julien Frison, Gaël Kamilindi, et les comédiennes de l’Académie de la Comédie-Française Maïka Louakairim et Aude Rouanet, dans une mise en scène de Denis Podalydès

Les Fourberies de Scapin ont une place importante dans mes souvenirs de théâtre : c’est le premier spectacle dont je me rappelle vraiment. J’étais en CM2, c’était une sortie scolaire, je découvrais la pièce bien que je sois déjà allée quelquefois au théâtre. Premier balcon, côté cour, premier rang. Je me souviens d’avoir ri à en pleurer, à en hurler même et avoir applaudi comme jamais. Depuis, j’ai vu plusieurs Scapins : celui monté par Arnaud Denis où il incarnait le rôle titre, il y a quelques années, monté comme une farce et qui m’a touchée comme mon premier ; et celui de Laurent Brethome en 2014, qui a mis du temps à faire son chemin mais qui me laisse un grand souvenir, dû à cette vision nouvelle de la pièce et à un Scapin indépassable, Jérémy Lopez. Comme j’aime beaucoup les mises en scène de Denis Podalydès, mon quatrième Scapin devait suivre cette excellence. Raté.

On ne présente plus Scapin : ce valet qui va intriguer pour des jeunes gens amoureux et qui, en plus d’arracher de l’argent à leurs pères, va se venger par une scène de coups de bâtons à la fois drôle et cruelle. On le présente souvent intelligent et vif, metteur en scène de cette grande farce qu’il va orchestrer pour notre plus grand plaisir – je l’ai aussi connu blasé, usé par la vie et profondément seul, un Scapin plus humain que jamais et qui faisait résonner certaines tirades de la pièce avec une énergie dénonciatrice, lourde d’un passé qu’on devinait. Scapin est un terreau fertile pouvant donner lieu à diverses interprétations. Alors pourquoi la proposition de Denis Podalydès est-elle aussi vide ?

Son Scapin est totalement bipolaire : est-on dans la farce ou dans le drame ? Pourquoi Scapin aide-t-il ses maîtres ? Il ne ressemble plus qu’à une vague marionnette, un pantin dépourvu d’âme. Pour combler le vide, rien de mieux que de lourds décors qui prennent autant de place qu’ils sont inutiles. Je préfère ne pas penser au coût d’une telle installation : disposés sur les 3/4 de la scène, ils figurent un port offrant plusieurs points de vue aux comédiens : à cour, c’est un échafaudage de 5 étages que les acteurs passeront leur temps à monter et descendre, avec force bruits et mouvements ; à jardin, une sorte de belvédère duquel on devine vaguement une vue sur le port, et sur lequel les acteurs feront quelques allers-retours sans intérêt. Tout ça pour finalement venir jouer le reste du temps à l’avant-scène, bien loin de ce décor finalement inutile.

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C’est peut-être l’un des spectacles de la Comédie-Française que j’ai vus où l’esprit de Troupe était le plus absent. Forcément, à venir toujours en solitaire devant les spectateurs, cela jure avec la véracité des dialogues et leur crédibilité. De manière générale, sur ce spectacle, la direction d’acteurs laissait fortement à désirer : dès les premières minutes du spectacle, Julien Frison – Octave, ses cris et ses gesticulations à outrance donnaient le ton du spectacle : bruyant et mouvementé. Grande déception également du côté d’Adeline d’Hermy – Zerbinette, qui est d’habitude lumineuse et singulière sur le plateau, et qu’on retrouve ici totalement hors du ton, avec des rires sonnant faux, presque vulgaire dans ses intonations, à se demander pourquoi Léandre manque de se tuer pour elle. Seuls les deux comédiens incarnant les pères, Gilles David et Didier Sandre, semblent avoir compris quelque chose de leurs personnages, offrant des scènes plus rythmées. Je salue également le jeu de Gaël Kamilindi, que je vois pour la deuxième fois sur la scène de la Salle Richelieu, et qui a composé un Léandre touchant, tout en innocence et en sensibilité.

Comme j’ai retardé ma venue aux Fourberies pour cause d’Hommage à Molière, j’ai quand même eu le temps de voir passer quelques critiques. Loin d’être unanimes sur la mise en scène, je voyais quand même ressortir un point commun en la personne de Benjamin Lavernhe. Je n’avais aucun doute sur le talent du jeune homme. Je n’en ai toujours aucun et ne mettrai pas en cause le comédien, mais bien plutôt encore la direction d’acteur, pour avoir ainsi écrasé les dispositions du pensionnaire sous une incarnation basée uniquement sur l’énergie et le cabotinage. Est-il vraiment utile de préciser que sa tirade sur la justice, que j’avais enfin réussi à entendre dans la version de Brethome, résonnait ici comme une liste de courses, un mauvais moment à passer ? Il est sans doute la plus grosse erreur de Podalydès dans ce spectacle : avoir transformé le rôle de Scapin en le numéro de Scapin. Il est celui qui joue le plus pour le public, semblant totalement hors de l’histoire alors qu’il devrait la créer. Il cherche à faire son propre spectacle et plus il ajoute des gags, moins je rentre dans son jeu. Ce qui m’a le plus marquée, c’est à quel point ce Scapin, qui tentait de faire rire le public, ne semblait pas s’amuser.

Dommage de vouloir honorer la mémoire de Molière en l’enterrant une seconde fois. pouce-en-bas

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Flop flop flop…

LaTempête

Critique de La Tempête, de Shakespeare, vue le 21 décembre 2017 à la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe / Noam Morgensztern, Christophe Montenez, dans une mise en scène de Robert Carsen

L’annonce a fait l’effet d’une tornade au sein du Français : le célèbre Robert Carsen viendra mettre en scène un Shakespeare salle Richelieu. Décidément, la deuxième saison d’Eric Ruf fait de belles promesses… qu’elle ne parvient pas à tenir. Sur le papier pourtant, les photos sont belles, imposantes, presque sculpturales ; ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, car ce ne sont pas les premiers adjectifs que j’associe à Shakespeare. Il n’est pas de ces auteurs à qui la fixité et le dépouillement siéent bien. Dommage, car c’est le choix qu’a fait Carsen en montant un spectacle à l’image froide, sans vigueur, presque éteint.

Prospero, anciennement duc de Milan, a été victime du goût du pouvoir de son frère, Antonio : avec l’aide d’Alonso, roi de Naples, il l’a fait jeter à la mer avec sa fille Miranda et ils se sont échoués sur une île dont Prospero est devenu le maître, avec l’aide de son fidèle esprit, Ariel. Cependant, Prospero prépare sa vengeance, et profite du voyage de la cour de Naples aux abords de l’île pour provoquer une tempête qui fait échouer tous les personnages sur son domaine. Il tient alors sa vengeance, et passera le reste de la pièce à se jouer des naufragés.

L’histoire n’est pas des plus simples, et la mise en scène met bien peu de choses en oeuvre pour nous aider à l’apprivoiser. En réalité, j’ai rapidement peiné à suivre l’action tant le sens du texte lui-même semblait échapper aux comédiens. C’est à se demander quelle idée Carsen souhaitait réellement mettre en valeur, comme s’il avait fait le choix de cette scénographie avant même d’étudier le texte de Shakespeare, tant elle semble décorrélée de la partition. On notera même des petits contresens, ou des absurdités, dans la scénographie de Carsen : à vouloir absolument rester dans sa scéno toute en noir et blanc, il va jusqu’à représenter Iris, la déesse de l’arc-en-ciel, et Cérès, la déesse de la moisson, associée à l’été, dans ces couleurs fades et qui ne semblent pas vraiment de mise.

Sur scène, un plateau presque nu et des murs blancs évoquent tout d’abord une atmosphère d’hôpital. A plusieurs reprises lors du spectacle, des vidéos seront projetées en fond de scène : utiles au début pour présenter les personnages, elles deviennent un peu lassantes lorsqu’elles ne représentent plus que la mer qui s’agite. Robert Carsen dit avoir voulu représenter l’espace mental de Prospero, et que pour cela, le dépouillement le plus pur s’imposait. De manière générale, cette mise en scène a quelque chose d’assez majestueux et, il faut bien le reconnaître, d’un peu pédant. L’idée du mur blanc pour laisser parler l’imaginaire de chacun, c’est du déjà vu avec Le Songe de Mayette il y a quelques années – à croire que Shakespeare laisse les metteurs en scène de la Maison bien désarmés.

Dans le texte pourtant, on retrouve cette profusion propre à Shakespeare : entre les scènes sérieuses liées directement à Prospero et qui portent probablement cette Tempête – mais je ne le saurais pas avec cette mise en scène, car j’y ai finalement compris peu de choses, on retrouve des scènes plus légères de comédies pures censées faire rire le public. Autant dire que c’était le calme plat dans la salle Richelieu. On aimerait redécouvrir l’amour, le désir pur, et le fantasme avec les jeunes amoureux, totalement étrangers à ce qui se passe autour d’eux, et dont le monde semble se réduire à leur couple. Mais aucune émotion à l’horizon. On aimerait, enfin, à travers le merveilleux personnage d’Ariel, retrouver la féérie propre à Shakespeare, ce brin de folie qui agite souvent ses pièces. Mais Christophe Montenez reste lisse comme de l’eau en bouteille.

Il faut dire que la mise en scène brime les comédiens qui doivent dire un texte en décalage avec leur environnement. Résultat, la plupart d’entre eux semblent en pilotage automatique. Bon, comme ce sont les Comédiens Français, ce n’est pas un jeu faux, mais pour qui les voit souvent – ce qui est mon cas – on reconnaît rapidement les facilités. A commencer par Michel Vuillermoz, qui joue de sa voix et de ses expressions sans direction claire et qui nous perd rapidement dans ses monologues. Gilles David, élément comique de la garde, rappelle un peu l’oncle Vésinet qu’il incarnait dans Le Chapeau de paille d’Italie. Seul Stéphane Varupenne parvient à tirer son épingle du jeu ; seulement, entouré de toute cette froideur, le comédien ne provoque que quelques rires parsemés ici ou là.

Robert Carsen n’a pas su diriger correctement le navire qui lui a été confié et provoque une noyade généralisée salle Richelieu. Déception. pouce-en-bas

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Pluie de clichés

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Critique d’Après la pluie, de Sergio Belbel, vue le 9 décembre 2017 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Véronique Vella, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Nâzim Boudjenah, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Lilo Baur

Entre Après la Pluie et J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne, deux pièces très féminines (mais pas très féministe, en tout cas pour la première), il pleut beaucoup cette année sur la Comédie-Française. Il pleut, il mouille, mais ce soir, ce n’était pas vraiment la fête. Étonnée que je suis, car Lilo Baur nous avait offert il y a quelques années une très belle version de La maison de Bernarda Alba et j’attendais la même excellence ce soir. Résultat, je m’interroge encore sur le choix de ce texte, sur l’intérêt de le monter aujourd’hui, sur ce qu’il peut apporter au monde, aux spectateurs, et, de manière très égocentrique, à moi-même. Peu de chose, j’en ai bien peur.

Nous sommes au 49e étage d’un de ces buildings comme on en voit à La Défense et qui accueille une grande entreprise de finance. Pour s’échapper du boulot un instant, les employés montent dans cet endroit ouvert d’où on peut regarder le ciel, observer les gens, se demander combien de temps on mettrait pour tomber en bas. Ils viennent ici pour fumer, en cachette, puisqu’une loi récente interdit de fumer dans les lieux publics. Voilà.

J’ai la désagréable impression d’enchaîner les spectacles qui se veulent miroirs du quotidien et qui me déçoivent sur bien des niveaux. Je n’ai pas saisi l’intérêt profond de cette pièce. Le texte est misogyne et daté : j’ai eu beaucoup de mal à accrocher à ces secrétaires qui parlent chiffons et critiquent le pédé de l’entreprise pendant que la seule femme « d’affaire » est traitée en grande insensible et carrément qualifiée d’homme. Et je vous passe cette secrétaire qui entend des voix dans sa tête et se sent plutôt mal dans sa peau, dont le diagnostic est donné par une collège : « tu es mal baisée », et qui une fois « bien baisée » se sent comme une nouvelle femme ! Et oui, on en est là. Quant aux hommes, eux, ils rêvent de devenir « des femmes comme avant », c’est-à-dire des « radis ». Oui, oui, littéralement des radis.

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Pourquoi monter ce texte ? Je m’interroge. J’ai tendance à mettre en avant des raisons politiques : après tout, ce texte est catalan, et la situation actuelle de l’Espagne étant ce qu’elle est, cela pouvait peut-être donner envie de redécouvrir des auteurs de cette nation. Alors oui, je suppose (et j’espère) que ce texte est écrit au second degré et que derrière ces personnages caricaturaux se cache une critique en bonne et due forme de cette société profondément misogyne qui a du mal à sortir de ses clichés. Peut-être aurait-on pu trouver une autre manière de faire passer le message ? 2h de caricature, de conversations frivoles, d’enchaînements de clichés, c’est long.

D’autant que je suis également restée insensible aux coupures brutales dans le texte, à ces parties poétiques ou étranges qui semblent sorties de nulle part, comme l’annonce abrupte de la stérilité d’une employée ou le brusque délire sur les oiseaux qui passent. J’ai manqué l’ironie, le message ou l’idée (bien) cachée derrière la partition. Et je passe le fait qu’après m’être tordu le cou pendant tout le début du spectacle pour apercevoir autre chose que des barres au milieu des visages des comédiens, j’ai fini par totalement m’affaler dans mon siège pour pouvoir apercevoir le tiers haut de leur corps en entier grâce à un nouvel angle de vue – certes, le décor est très beau, mais il aurait fallu songer aux premiers rangs, ou assumer et ne pas mettre en vente les quatre premiers rangs…

Et pourtant, comme toujours dans cette Maison, on ne peut pas reprocher grand chose aux comédiens. Enfin si, peut-être, on reprochera à Rebecca Marder un peu trop de récitation et pas assez d’incarnation. Mais le reste de la Troupe soutient ce texte autant qu’il le peut – et ça fait quand même plaisir de voir autant de femmes sur scène. Anna Cervinka est délicieuse – il faut dire que ces rôles de nunuches lui vont si bien ! Clotilde de Bayser, qu’on attendait moins dans ce type de rôle, remplit la mission en forçant un peu le trait – mais n’est-ce pas le texte qui veut ça ? Veronique Vella est en parfait décalage avec les deux comédiennes, elle apporte une douce humanité dans un rôle qui se voudrait poétique. Cécile Brune s’impose sans difficulté dans ce rôle de femme d’affaire aux « qualités masculines », mêlant à son autorité naturelle une touche de sensibilité bienvenue. Du côté des hommes, saluons les belles performances d’un Nâzim Boudjenah en pleine forme surfant tranquillement sur les clichés, de Alexandre Pavloff, torturé et assumant des propos bien trop catégoriques, et enfin Sebastien Pouderoux qui rejoint Véronique Vella sur son jeu en décalage, avec ses espèces d’envolées lunaires.

Après la pluie vient le beau temps : j’espère que le prochain texte pluvieux du Français sera plus intéressant. pouce-en-bas

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Les captifs amoureux

HauteSurveillance

Critique de Haute Surveillance, de Jean Genet, vue le 30 septembre 2017 au Studio-Théâtre
Avec Pierre Louis-Calixte, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, et Christophe Montenez, dans une mise en scène de Cédric Gourmelon 

Voilà une journée qui a bien mis en valeurs mes contradictions : alors que j’étais partie en traînant un peu des pieds pour cette Haute Surveillance et que je pensais enchaîner avec un spectacle léger et plus plaisant pour finir en beauté mon samedi, voilà que c’est le spectacle du Français qui m’a bien plus happée que mon second spectacle, finalement décevant. Pourquoi je traînais des pieds ? Parce que mes premières rencontres avec Genet ne s’étaient jamais avérées de belles réussites et que je craignais que la fatigue ne m’entraîne dans de sombres contrées… Et bien, pas du tout : j’ai été prise, happée par l’atmosphère à la fois fascinante et anxiogène, captivée par l’esthétique de Genet, remuée par sa vision de l’humain.

Résumer la pièce va sans doute être perçu comme une atteinte à Genet… Disséquer ce qui s’avère être un tout de pure poésie pourrait briser quelque chose, mais je vais m’y risquer. La pièce se passe en prison. Devant nous, trois hommes : Yeux-Verts (Sébastien Pouderoux), le criminel à l’état pur, celui qui n’a pas décidé de passer à l’acte mais qui a commis le crime comme un acte du destin. Respecté de tous dans la prison, tant ses camarades que le caïd Boule-de-Neige, et même les gardiens de la prison (Pierre Louis-Calixte). Il partage sa cellule avec Lefranc (Jérémy Lopez) – le seul lettré de la bande, plus réfléchi qu’instinctif, et que la jalousie amènera à renier sa véritable nature pour se faire bien voir par Yeux-Verts – et Maurice (Christophe Montenez), jouant constamment sur sur la séduction et de sa « belle gueule » pour essayer de se rapprocher de Yeux-Verts.

Sans aucune originalité : Jérémy Lopez y est magistral. Encore une fois il ne s’agit pas ici de jeu mais de vie, d’émotion, de tripes. En réalité, on le sent parfois au bord du gouffre, et la violence qu’il renferme en lui éclate jusqu’à nous donner la chair de poule. Sa souffrance, à fleur de peau, est palpable, et c’est presque gênant – voire insoutenable – pour le spectateur de le voir devenir celui qu’il n’est pas, au point de détourner les yeux. Christophe Montenez est éblouissant dans ce rôle qui lui sied à merveille : appuyant constamment l’ambiguïté sensuelle qui est la sienne, à la fois fasciné et fascinant, il semble adapter le moindre de ses mouvements à ceux de Yeux-Verts.

Seul Sébastien Pouderoux reste en-dehors de l’intensité et de la tension qui règnent sur la scène – mais après tout, n’est-ce le propre de son personnage d’être au-dessus de tout cela ? J’aurais tout de même aimé qu’on perçoive l’humanité derrière la carapace, là où il semble presque vide. Pierre Louis-Calixte, qui ouvre avec brio le spectacle, est un gardien de prison blasé, aussi prisonnier que le reste de ses congénères. Il est un « nous » intemporel et observe, à la manière du spectateur, les différentes actions qui se déroulent dans la cellule. Mais alors que nous y assistons impuissants, sans forcément prendre parti, lui se range au côté du reste des prisonniers et, à leur manière, semble montrer pour Yeux-Verts un certain respect.

Avec une mise en scène minimaliste et une scénographie millimétrée, esthétiquement très travaillée et mettant en valeur ce texte d’une richesse monstrueuse, Cédric Goumelon propose un spectacle exigeant intellectuellement et même physiquement : dans ma crainte d’interrompre cette espèce de cérémonial qui se déroulait sur scène, impossible de bouger le moindre membre pendant 1 heure. D’ailleurs, la salle semblait partager ma vision car le silence avait quelque chose de religieux. Cela permet d’entendre ce texte minutieux, et de se concentrer pour en percevoir les moindres nuances.

Une belle initiation à Genet qui donne envie de découvrir cet univers unique, sorte de clair-obscur poétique et philosophique. ♥ ♥ ♥

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