Passion mortiphèdre

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Critique de Phèdre de Sénèque, vu le 28 avril 2018 au Vieux-Colombier, par Complice de MDT
Mise en scène de Louise Vignaud, avec Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte, Nâzim Boudjenah et Jennifer Decker.

Les retours étaient tellement enthousiastes pour ce spectacle que je me suis démenée pour avoir une place : comme de nombreux spectateurs de la Comédie-Française, le nom de Jennifer Decker dans le rôle-titre me l’avait d’abord fait négliger, et je ne l’avais pas mis à mon programme. Or cette actrice, dont le jeu ne m’avait jamais convaincue, a fait sa mue : déjà excellente dans le Lagarce, elle est à la hauteur du personnage mythique de Phèdre. Mais ce n’est pas le seul atout du spectacle.

Le premier est le texte. La metteuse en scène a choisi une excellente traduction. Les antiquisants connaissent Florence Dupont : pour cette latiniste, le théâtre antique est performance, non littérature, et elle traduit Sénèque en se souciant de la profération du texte, de son incarnation ; le rythme, la pulsation des consonnes aident à cette profération, à cette manducation du texte, qui devient corps. Sa traduction est fidèle, mais pas littérale. Ainsi, elle conserve les noms propres qui émaillent les tirades (lieux ou personnages mythiques, Cécrops, le Ténare…) et contribuent au mystère de l’atmosphère mythique, mais elle modernise tout ce qui concerne les relations humaines : là où mon Budé porte « le peuple se plaît à déférer les honneurs des faisceaux à des scélérats », elle écrit « les peuples élisent des crapules », et le public frémit…

La mise en scène de la jeune Louise Vignaud, diplômée de l’ENS et de l’ENSATT, est d’une parfaite maîtrise. Le texte de Sénèque est essentiellement fait de très longues répliques qui tendent au monologue : il y a peu de dialogues, d’échanges entre les personnages. Alors que, en 2011, Denis Marleau avait mis en scène Agamemnon, du même auteur, de manière statique, en isolant les personnages qui dévidaient leurs tirades sans beaucoup de contacts physiques ni même regards entre eux, Louise Vignaud les fait au contraire souvent se toucher, se rejoindre, bien qu’ils ne se parlent pas vraiment, et privilégie une gestuelle brusque, avec beaucoup d’impulsions soudaines, suivies d’arrêts, comme des tableaux vivants, qui donnent une grande beauté visuelle au spectacle. La création sonore de Lola Lelièvre très suggestive, jamais envahissante, crée une atmosphère de menace latente.

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© Christophe Raynaud de Lage

La distribution est de premier ordre. La metteuse en scène a tout misé sur ses acteurs : le texte aurait permis des images scéniques barbares (le corps déchiqueté d’Hippolyte pourrait etre présent visuellement) qu’elle a refusées. La barbarie doit être contenue intégralement dans le jeu théâtral. Pour cela, Louise Vignaud a d’abord choisi des voix. Tous les acteurs ont des voix singulières, puissantes, sombres, parfois un peu éraillées (Calixte, Decker), jamais claires ou aiguës. De très belles voix tragiques qui portent ce texte terrible, où les passions sont immédiatement à leur incandescence la plus brûlante, où la délibération et la sagesse ne sont jamais de mise.

Jennifer Decker, quand elle entre sur scène, poudrée d’or, sculpturale dans sa robe lamée, est immédiatement à un niveau de jeu impressionnant, qui suppose un travail et un don de soi que je ne lui aurais jamais prédits. Dont acte ! On sent en elle à la fois la mort et le déchaînement ; aidée par la traduction, elle fait entendre aussi la part de haine pour Thésée qui entre dans la passion de Phèdre : c’est un des aspects les plus intéressantes de la relation entre les personnages. J’ai été aussi entièrement convaincue par le jeu de Nâzim Boudjenah, que je n’attendais pas en Hippolyte. C’est lui qui, des cinq, a la voix la plus douce, et dans sa grande tirade, où il fait l’éloge de la vie sauvage, à l’écart des corruptions de la civilisation, il adopte un ton un peu automatique, déshumanisé, qui est une vraie trouvaille : Hippolyte apparaît alors comme un primitif légèrement fanatique, avec quelque chose d’ « innocent » dans tous les sens du terme, et la scène de l’aveu de Phèdre qui suit apparaît à la fois comme une scène de viol (commis par Phèdre) et de découverte de la femme ; grâce à la direction d’acteurs cette scène centrale combine la violence, la crudité du désir de Phèdre, avec quelque chose d’onirique, de l’ordre aussi d’un « premier matin du monde ». C’est assez difficile à exprimer, parce que beaucoup d’éléments complexes se mêlent dans cette scène très physique, qui est une absolue réussite.

Il faut citer tous les acteurs, tous puissants et justes. Il va sans dire que Thierry Hancisse a en lui la démesure nécessaire au théâtre de Sénèque. Il « mange le plateau », et c’est le seul moment où Jennifer Decker ne tient pas le choc : face au monstre-Thésée, elle meurt un peu trop gracieusement. Claude Mathieu est à la fois la nourrice et le messager qui raconte, dans un récit presque insoutenable, la mort d’Hippolyte : elle est parfaite. Pierre-Louis Calixte, avec son demi-masque de cerf, est le chœur : lnterface entre les personnages mythiques et la salle, entre la violence déchaînée de la scène et le monde humain ordinaire, avec quelque chose d’un Monsieur Loyal, il n’est pas le moindre atout du spectacle. Son phrasé moderne, plein de douceur et d’ironie, désamorce la « sagesse des nations » qu’exprime ses tirades, ce qui donne encore plus de force au déchaînement passionnel des personnages principaux.

Espérons une reprise de ce beau spectacle, qui fait découvrir la violence sismique de la pièce de Sénèque, inspiratrice de notre Racine national. Phèdre, c’est pas tiède ! ♥ ♥ ♥

PHEDRE - Répétitions -

© Christophe Raynaud de Lage

Le Sommeil du printemps

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Critique de L’Éveil du printemps, de Frank Wedekind, vu le 21 avril 2018 à la Comédie-Française
Avec Michel Favory, Cécile Brune, Éric Génovèse , Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Pauline Clément, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy Ina, Robin Goupil, Aude Rouanet, et Alexandre Schorderet

On va finir par croire que j’en veux à la Comédie-Française. Sur les créations présentées cette année dans ce théâtre que pourtant j’admire tant, que de déceptions ! Mais en fait, ce soir, je dois reconnaître que je lui en veux un peu. Je lui en veux parce qu’en tant que Premier Théâtre de France, il est de son devoir de proposer une programmation qui s’adresse à tous et ne laisse pas la majorité de son public de côté. Les papiers sur Hervieu-Léger pullulent, les critiques sont excellentes, et pourtant mes voisins comme moi passons notre temps à regarder notre montre et à somnoler. Non, on ne bavera pas de bonheur parce que le nom de Richard Peduzzi est sur le programme. Désolés. Votre entre-soi ne nous intéresse pas.

Certains trouvent cela normal. Lorsque, le temps d’un précipité – déjà, vous voyez, ici on ne parle pas d’entracte mais de « précipité », excusez du peu, mais j’y reviendrai – je demande à ma voisine ce qu’elle pense du spectacle, elle me regarde de haut et me répond directement « Mais vous savez mademoiselle, moi je suis une initiée ». Je feins de ne pas comprendre : « Une initiée ? ». Elle m’explique alors gentiment – et sur un ton si peu condescendant – que « pour certains auteurs, il faut s’instruire et se renseigner avant… ». Ha, très bien madame. Du coup, les quelques 800 autres spectateurs et moi, on peut aller se rhabiller ? S’il faut connaître déjà pour pouvoir apprécier, vous nous laissez tous sur le carreau.

Je suis rapidement perdue, je pense que mes voisins aussi, et au moins autant que Clément Hervieu-Léger qui, une fois de plus, s’attelle à une mise en scène sur le plateau principal de la Comédie-Française. Et une fois de plus, je me demande pourquoi. Le comédien – plutôt bon, par ailleurs – n’a pas grand chose d’un metteur en scène. Son Misanthrope comme son Petit-Maître (que je n’avais pas eu le courage critiquer tant j’étais affligée) se retrouvaient dans leurs longueurs et leur linéarité flagrante, manquant cruellement de fond et de point de vue. Même rengaine pour cet Éveil de Printemps, qui ne propose aucune lecture claire de la pièce. Je ne comprends même pas pourquoi j’y ai cru.

Alors oui, je le confesse, j’ai eu l’espoir de pouvoir me rendre au Français sans lire le texte avant. J’ai cru que le théâtre était là pour m’éclairer un texte et son propos, que la mise en scène existait justement pour souligner ce qui, à la lecture, pouvait parfois être obscur. Clément Hervieu-Léger semble partager mon avis, à quelques mots près : sa mise en scène sera obscure, ou ne sera pas. Prenez cela au pied de la lettre : la scène est constamment dans l’ombre et vous n’y verrez pas grand chose. J’ai même été étonnée de voir certains comédiens maquillés lors des saluts : à quoi bon, les gars, puisqu’on ne vous voit pas ?

Ceci dit, je reconnais que cela est plus confortable pour le spectateur qui lâche prise et profite des fauteuils confortables du Français pour faire une sieste ; comme il n’y a pas d’entracte, en plus, il ne sera pas dérangé. Ha mais cher metteur en scène, vous ne trompez personne : si vous avez choisi de ne pas proposer d’entracte, c’est moins par amour de l’art que parce que vous aviez peur de perdre la moitié des spectateurs entre les deux parties. Cépabo.

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© Brigitte Enguérant

Dans l’un des nombreux articles autour du metteur en scène parus ces derniers jours, il explique que la pièce est rarement montée en entier. Comme d’habitude, j’ai l’impression que le comédien, emporté par son désir de ne pas faire comme tout le monde, a oublié de questionner la pertinence des coupes habituellement effectuées. Certaines scènes, par ailleurs peu utiles à « l’action » en elle-même, gagneraient à être coupées, grouillant de références manquant à la plupart des spectateurs ou tout simplement enchaînant les longueurs dans des monologues interminables. L’appât de la longueur est un mal de ce siècle qu’il est difficile de soigner, et l’on est condamné à subir cette mise en scène qui s’étire, se regarde jouer et se complaît dans cette lenteur assumée.

Je conçois que le texte ait choqué en son temps, j’ai plus de mal à comprendre l’intérêt de le monter aujourd’hui. Il a pour moi une valeur documentaire certaine, mais les coupes qui me semblent nécessaires témoignent aussi de ses faiblesses. Cependant, il n’est sûrement pas à jeter, et je ne me laisse pas abattre par un spectacle sans vision. J’ai cru par instants entendre quelques fragments de ce texte, mais il y était question de nature et de vie, et sur scène je ne voyais que prison et désolation. Ce décor fermé de toute part, empêchant toute lumière de pénétrer, brisant le faible rythme par ses problèmes mécaniques, ne m’a pas convaincue, quel que soit le nom qui lui a donné forme. Dans cet enfermement oppressant, seule la musique de Pascal Sangla permet de s’échapper, et je m’y suis accrochée avec désespoir : les quelques intermèdes musicaux étaient de beaux moments de grâce. Quoi qu’il en soit, l’adolescencee, ses pulsions, ses questionnements, ses explosions et ses mystères continueront d’agiter le monde par-delà les siècles. J’attends une autre mise en scène pour me faire un réel avis sur le texte.

J’ai rarement vu les acteurs du Français aussi mal dirigés. Comme à son habitude, pour occuper l’espace, Clément Hervieu-Léger fait courir ses comédiens partout en criant. La pièce traitant de l’adolescence, ça aurait presque pu passer pour cette fois. Mais on ne me la fait pas : cela suinte le remplissage plus que la véritable idée. Et puis, je rassure ma voisine de derrière, qui se plaint de n’avoir pas compris les trois quarts de la pièce et me demande ce qu’il en est pour moi : les comédiens articulaient mal, ça a été dur pour moi aussi. « J’étais au quatrième rang et on est à la Comédie-Française. C’est inconcevable. » Oui madame, je suis d’accord. Et pourquoi personne ne dit rien ? Le mystère reste entier, et ce silence me semble tout aussi inconcevable que la faible qualité de jeu, ce soir-là.

Cela ne servirait à rien d’enfoncer davantage le couteau dans la plaie, d’autant qu’on connaît le talent de la Troupe et les belles soirées qu’ils peuvent nous proposer lorsqu’ils savent où aller. Je me contenterai simplement de saluer les interprétations de Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux et Christophe Montenez, qui sont cohérentes d’un bout à l’autre, ainsi que la merveilleuse composition d’Éric Génovèse qui aurait pu sublimer la scène finale, si la mise en scène avait suivi. Il parvient néanmoins à créer une atmosphère, peut-être la seule qui aura su me saisir lors du spectacle. Alors… merci.

« Ce n’est pas ici, l’endroit pour tirer en longueur un débat si profond ». Cher Monsieur Hervieu-Léger, la réplique aurait dû vous interpeller. pouce-en-bas

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© Brigitte Enguérant

Faustirer

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Critique de Faust, de Goethe, vu le 24 mars 2018 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Laurent Natrella, Christian Hecq, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Anna Cervinka, Yoann Gasiorowski, Marco Bataille-Testu, Thierry Desvignes, dans une mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro

L’annonce de ce spectacle crée un vent d’enthousiasme chez les théâtreux. Et en effet, il y a de quoi saliver : le texte de Goethe, rarement monté, dans une mise en scène qui fera intervenir de la magie et des marionnettes, donne des étoiles dans les yeux des spectateurs qui se rappellent avec ravissement le merveilleux Vingt mille lieux sous les mers. Conséquence immédiate : le spectacle affiche complet. Encore une belle promesse de la Comédie-Française. Une promesse… qui tombe à l’eau.

J’aurais du mal à vous résumer l’histoire tant je suis passée à côté. Il faut dire que la mise en scène n’aide pas vraiment à se concentrer sur l’histoire et peine à faire passer les réels enjeux. De ce que j’ai compris, Faust est un médecin qui au début de la pièce semble las des sciences et décide plutôt de se mettre à la magie (on ne comprend pas trop pourquoi d’ailleurs, il aurait pu tout aussi bien se mettre à la cuisine mais bon). Devant son échec à invoquer un esprit, il tente de mettre fin à ses jours. Alors arrive le diable avec qui il fait le pacte suivant : s’il l’initie aux jouissances de sa vie terrestre, il sera son serviteur éternel dans l’autre monde (là non plus je n’ai pas compris pourquoi il faisait ce pacte, on est d’accord que c’est pas du tout intéressant comme marché ?!). La jouissance, il va la découvrir à travers la boisson, à travers l’amour, et le plaisir charnel, avec Marguerite qui tombera enceinte et sera condamnée à mort pour infanticide. Enfin bon, vous voyez, il se passe plein de choses, et on reste à l’entracte (oui parce que en plus ça dure 2h50) parce qu’on a envie de connaître la fin, et puis soudainement, pouf, ça y est c’est la fin et on ne comprend même pas que c’est la fin et on reste totalement sur sa faim.

Alors certes, j’ai vu la première, et le spectacle n’était peut-être pas complètement rodé. Mais en fait, les metteurs en scène semblent s’être tellement concentrés sur la forme qu’ils en ont oublié le fond. Le problème, c’est que ce texte est extrêmement complexe et qu’on ne pouvait trouver là plus grande erreur pour essayer de le monter. Les effets visuels ne peuvent compenser une histoire qui s’enlise, ils auraient dû venir après dans la conception du spectacle : résultat, comme on ne comprend pas bien ce qu’il se passe sur scène, on a du mal à accrocher à tous les effets qui s’y trouvent, et on s’ennuie cruellement.

Et des effets, il y en a. En fait, le problème essentiel de ce spectacle réside dans ce qui justement créait l’enthousiasme : la magie. La véritable magie telle qu’on nous l’avait vendue se fait finalement assez rare dans le spectacle : quelques tours assez connus d’apparition et de disparition d’une balle en mousse sauront probablement en ravir certains ; ils m’ont laissée pour ma part assez froide. Non, les metteurs en scène ont plutôt misé sur de nombreux effets visuels pour rendre l’espèce d’enchantement intrinsèque à la pièce. Un gros échec.

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Car quoi de pire qu’un effet raté ? Dès l’ouverture du rideau, les fils qui suspendent un Christian Hecq aérien sont clairement visibles pour les spectateurs. De même, pas besoin de sortir d’une école supérieure d’optique pour deviner le support (pas tout à fait) transparent permettant de diffuser les hologrammes, par ailleurs très présents dans le spectacle. Quel dommage également de lever les yeux vers ce qui devrait simuler des feux follets et de tomber directement sur la régie qui s’active en fond de salle ! La technique et la magie sont deux choses bien différentes et ici ça ne prend pas : les sciences on quelque chose de bien trop rationnel pour coller au propos. Et même quand un effet semble réussi – je pense par exemple à une superbe scène d’ombres chinoises – quelque chose vient gâcher notre ravissement : à tout hasard, un Laurent Natrella qui commence à bouger quelques secondes avant son ombre, trahissant un effet « préenregistré » et non réalisé en direct comme on voudrait nous faire croire.

La Comédie-Française semble donc s’être perdue dans une abondance de moyens. Outre la technique, ce sont les décors qui pâtissent de cette fâcheuse richesse : très lourds et en grands nombres, ils nécessitent des changements non seulement assez longs, mais surtout multiples. Finalement, ce sont pas moins d’une dizaine de baissers de rideau qui ponctueront les scènes, et laisseront les spectateurs quelques minutes dans le noir. Pour combler cette attente, des scénettes sont parfois ajoutées (mais pas toujours, la plupart du temps il faudra quand même prendre son mal en patience). Et si elles sont parfois amusantes, comme lorsque Benjamin Lavernhe entre grimé en Éric Ruf, on se demande quand même ce qu’elles viennent faire dans ce spectacle.

Finalement, c’est une désagréable impression de fourre-tout qui monte en moi au fil de la pièce. Ce qui a trait directement au texte me semble incompréhensible, perdu dans un flot d’ajout, certes amusant pour certains, mais qui n’ont pas grand chose à faire ici. Parlerai-je de cette scène impromptue de comédie ambulante dans laquelle des hologrammes des Comédiens-Français font leur apparition ? Je tombe des nues : quel est le rapport avec la situation ?

Devant un tel spectacle, on pourrait se dire : heureusement, nous sommes à la Comédie-Française et la qualité de jeu y est phénoménale. Encore perdu. Les comédiens semblent en roue libre : Laurent Natrella, qu’on était pourtant ravis de retrouver dans un rôle à sa mesure, peine à se faire entendre depuis son fond de scène et tente le passage en force ; Christian Hecq cabotine en livrant une prestation quelque part entre Bouzin et Sosie ; Véronique Vella semble avoir été recrutée exclusivement pour ses talents de chanteuse ; Benjamin Lavernhe – outre sa remarquable composition en Éric Ruf – n’a pas su trouver ses marques dans le rôle de Valentin, frère de Marguerite ; Anna Cervinka est assez fade – mais je reconnais qu’elle n’est pas aidée par des projections qui buguent à plusieurs reprises. Seul Elliot Jenicot s’en tire avec les honneurs, incarnant une sorcière absolument succulente.

Cette saison au Français commence à être lassante… pouce-en-bas

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Rester sur sa fin

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Critique de Poussière, de Lars Noren, vu le 24 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet et Maxime Alexandre / Margaux Guillou / Rosalie Trigano, dans une mise en scène de Lars Norén

Suis-je la seule à devenir lasse des créations du Français présentées Salle Richelieu cette année ? Après la déception de La Tempête, la trahison des Fourberies de Scapin, voilà de nouvelles heures ennuyeuses passées dans le Premier Théâtre de France. Pourtant le spectacle avait de quoi m’appâter : grande admiratrice des vieux comédiens, enthousiaste à l’idée d’une pièce sur la vieillesse et la mort, seul le nom de Lars Norén me laissait de marbre devant cette affiche. Un nom qui a finalement tout envahi, puisqu’en définitive c’est le spectacle entier qui m’a laissée totalement impassible.

Dans cette pièce crépusculaire, on suit les vacances d’un groupe du troisième âge qui se retrouve régulièrement dans cet hôtel en bord de mer. Cette semaine au soleil pourrait être la dernière, et on sent que la chose les obsède. De la mort à venir, pas vraiment de tabou. Certains la souhaitent même. Les autres passent leur temps à ressasser le passer, à l’embellir parfois, à essayer de reconstruire ce qui semble être devenu flou et que le temps a déconstruit.

Impossible pour moi de ne pas comparer ce texte à Fin de Partie. Même s’il n’a pas tous les traits de Beckett, ces dialogues décousus, ces personnages sans réel lien, cette atmosphère de décomposition omniprésente où l’on ne sait pas tout de suite si l’on est dans le monde est morts ou bien chez les vivants m’ont rappelé la pièce de l’auteur irlandais. Mais Lars Norén ne semble pas s’être véritablement arrêté sur une atmosphère précise. Ils semblent intemporels, ces vieillards ; leurs problèmes, universels. Et pourtant, ils sont ancrés dans une réalité bien définie, temporellement, mais aussi localement, et ce besoin de situer casse une atmosphère qui peine déjà à s’installer.

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Mais n’est pas Beckett qui veut, et le texte de Norén ne prend pas. Il aborde pourtant son thème avec beaucoup de vérité : l’attachement aux animaux, le retour soudain à l’enfance, le manque soudain de conscience de soi, l’incapacité à faire partie d’un groupe ou de tenir une conversation, et surtout cet éternel retour sur le passé, tout semble provenir d’un vécu véridique. Mais l’aspect décousu des discussions, les tirades des personnages sur leur vie passée, leur quotidien monotone dans cet hôtel manquent cruellement d’intérêt. Et que dire de sa représentation de la mort – si elle se veut poétique, elle n’en est pas moins ennuyeuse. Les comédiens qui disparaissent au fil de la pièce se retrouvent derrière un voile en fond de scène et si l’on s’accrochait encore jusque-là, c’est le moment où l’on lâche totalement tant l’intérêt du texte frôle le néant.

Heureusement, les Comédiens-Français sont en pleine forme. Il faut dire que Lars Norén s’est entouré de pointures : mis à part Alain Lenglet qui est un peu en-dessous de ses camarades, tous livrent une belle performance et les regarder est finalement un intérêt en soi. Chacun donne à son personnage une touche d’humanité : ainsi, la douceur de Dominique Blanc se confronte à la peur d’Hervé Pierre. Tous abordent un aspect spécifique lié à la vieillesse. Anne Kessler se détache du groupe avec des punchlines déclamées avec toujours beaucoup d’élégance et de finesse. C’est quand même chouette de la retrouver sur scène.

Vous l’aurez donc compris, ce spectacle m’a laissée totalement de glace. Je n’ai été ni dérangée, ni touchée, pas une fois émue, encore moins intéressée, parfois vaguement amusée, jamais prise dans ce spectacle. Je reconnais volontiers que des éléments perturbateurs ont pu m’empêcher d’y entrer : merci au monsieur du premier rang qui voulait apparemment déposer son poumon sur la scène. Je pense également à la souffleuse, hurlant son texte à une Martine Chevallier à l’air perdu, si bien qu’on en vient à se demander si cette participation était réellement inopportune. Peut-être la seule réflexion qui m’effleurera au cours du spectacle.

Une pièce qui touchera davantage ceux dont le coeur est en sursis, pour reprendre les mots de l’auteur. 

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J’étais dans le théâtre et Lagarce est venu (puis il est reparti)

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Critique de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, de Jean-Luc Lagarce, vu le 18 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker, et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Chloé Dabert

Je n’ai pas un très bon souvenir de la dernière fois qu’on attendait la pluie sur la scène du Vieux-Colombier. Mais je n’aurais pas dû être superstitieuse, puisque le texte de Jean-Luc Lagarce n’a rien à voir avec celui de Sergi Belbel. Au contraire. Poétique, saccadé, parfois abstrait, préférant l’évocation au soulignement, je retrouve dans ce texte tout ce que je peux aimer chez l’auteur. Et je dois dire que, pour mon premier Lagarce sur scène, je suis plutôt satisfaite.

Difficile de résumer cette pièce. Elles sont cinq femmes dans une maison – le père est mort et seules restent La Plus Vieille, La Mère, L’Ainée, La Seconde, et La Plus Jeune – et on comprend que Le Jeune Frère est revenu. La pièce se divise en trois temps : elles évoquent d’abord leur passé, chacune se souvenant de ses relations avec le jeune homme. Puis vient le présent, son retour, les faits tels qu’ils ont été vécu par chaque personnage. Enfin surgit le futur, ses doutes, ses incertitudes, et tout l’imaginaire qui peut se construire dessus.

Globalement, je trouve que c’est un spectacle qui manque d’unité. Si les comédiennes parviennent à convaincre, elles sont quand même toutes sur une diction qui leur est propre, marquant d’autant plus les unités autonomes formées par leurs personnages.  En réalité, j’ai eu du mal à comprendre l’apport de la mise en scène ici : les déplacements sont attendus, les comédiennes n’utilisent qu’une partie restreinte de la scène puisque la majeure partie est occupée par un décor inutile car jamais utilisé – décor anti-Lagarce au possible puisqu’il souligne matériellement tout ce qui aurait pu rester de l’ordre de l’imaginaire chez le spectateur. Néanmoins, de temps à autres, quelque chose se passe et soudain on entend le texte. Et c’est beau.

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La grande surprise de ce spectacle est Jennifer Decker. Quiconque suit mes divers rendez-vous avec la Comédie-Française connaît mon peu d’estime pour son jeu d’actrice. Mais elle est indéniablement faite pour Lagarce. Elle a su trouver la note juste, avec ce naturel un rien aérien, comme si les mots à la disposition si particulière à Lagarce n’étaient pas un tout, mais venaient compléter une pensée, une âme, une intériorité qui les précède. Elle est belle, lumineuse, on a soudainement envie de rire avec elle, et de l’écouter longtemps encore. Un grand bravo.

Si Suliane Brahim met un peu plus de temps à s’approprier la langue de Lagarce, elle a fini par me convaincre entièrement. La comédienne, qui débute en force, tendant tout d’abord à trop chanter son texte ce qui le dénature un peu, se reprend rapidement et retourne sur ce fil qui lui est propre et d’où elle nous guide à volonté. Cécile Brune trouve tout de suite le ton juste et confère à La Plus Vieille quelque chose d’impalpable, comme hors du temps, préférant au soulignement Daberien, la suggestion Lagarcienne.

En revanche, l’évidence est moindre pour Clotilde de Bayser. La comédienne alourdit sa partition par des cris et des gestes inutiles, comme attirée de façon immuable par un désir de concret. Mais ce n’est rien à côté de la catastrophe Rebecca Marder. Cela fait déjà plusieurs spectacles que la comédienne passe à côté de son rôle, mais c’est d’autant plus criant avec un texte tel que celui-ci. Ses cris incessants déchirent nos oreilles, sa diction pâteuse et ses larmes maladroites ont un air de déjà-vu. La tirade de son personnage est un réel supplice et il faut attendre et prendre sur soi pour surmonter en silence ce moment douloureux.

Un spectacle qui alterne petites longueurs et belles envolées. Lagarce est là, par intermittence, et c’est quand même appréciable.  

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Les Lourderies de Scapin

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Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 janvier 2018 à la Comédie-Française 
Avec Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can/Pauline Clément, Didier Sandre, Julien Frison, Gaël Kamilindi, et les comédiennes de l’Académie de la Comédie-Française Maïka Louakairim et Aude Rouanet, dans une mise en scène de Denis Podalydès

Les Fourberies de Scapin ont une place importante dans mes souvenirs de théâtre : c’est le premier spectacle dont je me rappelle vraiment. J’étais en CM2, c’était une sortie scolaire, je découvrais la pièce bien que je sois déjà allée quelquefois au théâtre. Premier balcon, côté cour, premier rang. Je me souviens d’avoir ri à en pleurer, à en hurler même et avoir applaudi comme jamais. Depuis, j’ai vu plusieurs Scapins : celui monté par Arnaud Denis où il incarnait le rôle titre, il y a quelques années, monté comme une farce et qui m’a touchée comme mon premier ; et celui de Laurent Brethome en 2014, qui a mis du temps à faire son chemin mais qui me laisse un grand souvenir, dû à cette vision nouvelle de la pièce et à un Scapin indépassable, Jérémy Lopez. Comme j’aime beaucoup les mises en scène de Denis Podalydès, mon quatrième Scapin devait suivre cette excellence. Raté.

On ne présente plus Scapin : ce valet qui va intriguer pour des jeunes gens amoureux et qui, en plus d’arracher de l’argent à leurs pères, va se venger par une scène de coups de bâtons à la fois drôle et cruelle. On le présente souvent intelligent et vif, metteur en scène de cette grande farce qu’il va orchestrer pour notre plus grand plaisir – je l’ai aussi connu blasé, usé par la vie et profondément seul, un Scapin plus humain que jamais et qui faisait résonner certaines tirades de la pièce avec une énergie dénonciatrice, lourde d’un passé qu’on devinait. Scapin est un terreau fertile pouvant donner lieu à diverses interprétations. Alors pourquoi la proposition de Denis Podalydès est-elle aussi vide ?

Son Scapin est totalement bipolaire : est-on dans la farce ou dans le drame ? Pourquoi Scapin aide-t-il ses maîtres ? Il ne ressemble plus qu’à une vague marionnette, un pantin dépourvu d’âme. Pour combler le vide, rien de mieux que de lourds décors qui prennent autant de place qu’ils sont inutiles. Je préfère ne pas penser au coût d’une telle installation : disposés sur les 3/4 de la scène, ils figurent un port offrant plusieurs points de vue aux comédiens : à cour, c’est un échafaudage de 5 étages que les acteurs passeront leur temps à monter et descendre, avec force bruits et mouvements ; à jardin, une sorte de belvédère duquel on devine vaguement une vue sur le port, et sur lequel les acteurs feront quelques allers-retours sans intérêt. Tout ça pour finalement venir jouer le reste du temps à l’avant-scène, bien loin de ce décor finalement inutile.

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C’est peut-être l’un des spectacles de la Comédie-Française que j’ai vus où l’esprit de Troupe était le plus absent. Forcément, à venir toujours en solitaire devant les spectateurs, cela jure avec la véracité des dialogues et leur crédibilité. De manière générale, sur ce spectacle, la direction d’acteurs laissait fortement à désirer : dès les premières minutes du spectacle, Julien Frison – Octave, ses cris et ses gesticulations à outrance donnaient le ton du spectacle : bruyant et mouvementé. Grande déception également du côté d’Adeline d’Hermy – Zerbinette, qui est d’habitude lumineuse et singulière sur le plateau, et qu’on retrouve ici totalement hors du ton, avec des rires sonnant faux, presque vulgaire dans ses intonations, à se demander pourquoi Léandre manque de se tuer pour elle. Seuls les deux comédiens incarnant les pères, Gilles David et Didier Sandre, semblent avoir compris quelque chose de leurs personnages, offrant des scènes plus rythmées. Je salue également le jeu de Gaël Kamilindi, que je vois pour la deuxième fois sur la scène de la Salle Richelieu, et qui a composé un Léandre touchant, tout en innocence et en sensibilité.

Comme j’ai retardé ma venue aux Fourberies pour cause d’Hommage à Molière, j’ai quand même eu le temps de voir passer quelques critiques. Loin d’être unanimes sur la mise en scène, je voyais quand même ressortir un point commun en la personne de Benjamin Lavernhe. Je n’avais aucun doute sur le talent du jeune homme. Je n’en ai toujours aucun et ne mettrai pas en cause le comédien, mais bien plutôt encore la direction d’acteur, pour avoir ainsi écrasé les dispositions du pensionnaire sous une incarnation basée uniquement sur l’énergie et le cabotinage. Est-il vraiment utile de préciser que sa tirade sur la justice, que j’avais enfin réussi à entendre dans la version de Brethome, résonnait ici comme une liste de courses, un mauvais moment à passer ? Il est sans doute la plus grosse erreur de Podalydès dans ce spectacle : avoir transformé le rôle de Scapin en le numéro de Scapin. Il est celui qui joue le plus pour le public, semblant totalement hors de l’histoire alors qu’il devrait la créer. Il cherche à faire son propre spectacle et plus il ajoute des gags, moins je rentre dans son jeu. Ce qui m’a le plus marquée, c’est à quel point ce Scapin, qui tentait de faire rire le public, ne semblait pas s’amuser.

Dommage de vouloir honorer la mémoire de Molière en l’enterrant une seconde fois. pouce-en-bas

Scapin

Flop flop flop…

LaTempête

Critique de La Tempête, de Shakespeare, vue le 21 décembre 2017 à la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe / Noam Morgensztern, Christophe Montenez, dans une mise en scène de Robert Carsen

L’annonce a fait l’effet d’une tornade au sein du Français : le célèbre Robert Carsen viendra mettre en scène un Shakespeare salle Richelieu. Décidément, la deuxième saison d’Eric Ruf fait de belles promesses… qu’elle ne parvient pas à tenir. Sur le papier pourtant, les photos sont belles, imposantes, presque sculpturales ; ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, car ce ne sont pas les premiers adjectifs que j’associe à Shakespeare. Il n’est pas de ces auteurs à qui la fixité et le dépouillement siéent bien. Dommage, car c’est le choix qu’a fait Carsen en montant un spectacle à l’image froide, sans vigueur, presque éteint.

Prospero, anciennement duc de Milan, a été victime du goût du pouvoir de son frère, Antonio : avec l’aide d’Alonso, roi de Naples, il l’a fait jeter à la mer avec sa fille Miranda et ils se sont échoués sur une île dont Prospero est devenu le maître, avec l’aide de son fidèle esprit, Ariel. Cependant, Prospero prépare sa vengeance, et profite du voyage de la cour de Naples aux abords de l’île pour provoquer une tempête qui fait échouer tous les personnages sur son domaine. Il tient alors sa vengeance, et passera le reste de la pièce à se jouer des naufragés.

L’histoire n’est pas des plus simples, et la mise en scène met bien peu de choses en oeuvre pour nous aider à l’apprivoiser. En réalité, j’ai rapidement peiné à suivre l’action tant le sens du texte lui-même semblait échapper aux comédiens. C’est à se demander quelle idée Carsen souhaitait réellement mettre en valeur, comme s’il avait fait le choix de cette scénographie avant même d’étudier le texte de Shakespeare, tant elle semble décorrélée de la partition. On notera même des petits contresens, ou des absurdités, dans la scénographie de Carsen : à vouloir absolument rester dans sa scéno toute en noir et blanc, il va jusqu’à représenter Iris, la déesse de l’arc-en-ciel, et Cérès, la déesse de la moisson, associée à l’été, dans ces couleurs fades et qui ne semblent pas vraiment de mise.

Sur scène, un plateau presque nu et des murs blancs évoquent tout d’abord une atmosphère d’hôpital. A plusieurs reprises lors du spectacle, des vidéos seront projetées en fond de scène : utiles au début pour présenter les personnages, elles deviennent un peu lassantes lorsqu’elles ne représentent plus que la mer qui s’agite. Robert Carsen dit avoir voulu représenter l’espace mental de Prospero, et que pour cela, le dépouillement le plus pur s’imposait. De manière générale, cette mise en scène a quelque chose d’assez majestueux et, il faut bien le reconnaître, d’un peu pédant. L’idée du mur blanc pour laisser parler l’imaginaire de chacun, c’est du déjà vu avec Le Songe de Mayette il y a quelques années – à croire que Shakespeare laisse les metteurs en scène de la Maison bien désarmés.

Dans le texte pourtant, on retrouve cette profusion propre à Shakespeare : entre les scènes sérieuses liées directement à Prospero et qui portent probablement cette Tempête – mais je ne le saurais pas avec cette mise en scène, car j’y ai finalement compris peu de choses, on retrouve des scènes plus légères de comédies pures censées faire rire le public. Autant dire que c’était le calme plat dans la salle Richelieu. On aimerait redécouvrir l’amour, le désir pur, et le fantasme avec les jeunes amoureux, totalement étrangers à ce qui se passe autour d’eux, et dont le monde semble se réduire à leur couple. Mais aucune émotion à l’horizon. On aimerait, enfin, à travers le merveilleux personnage d’Ariel, retrouver la féérie propre à Shakespeare, ce brin de folie qui agite souvent ses pièces. Mais Christophe Montenez reste lisse comme de l’eau en bouteille.

Il faut dire que la mise en scène brime les comédiens qui doivent dire un texte en décalage avec leur environnement. Résultat, la plupart d’entre eux semblent en pilotage automatique. Bon, comme ce sont les Comédiens Français, ce n’est pas un jeu faux, mais pour qui les voit souvent – ce qui est mon cas – on reconnaît rapidement les facilités. A commencer par Michel Vuillermoz, qui joue de sa voix et de ses expressions sans direction claire et qui nous perd rapidement dans ses monologues. Gilles David, élément comique de la garde, rappelle un peu l’oncle Vésinet qu’il incarnait dans Le Chapeau de paille d’Italie. Seul Stéphane Varupenne parvient à tirer son épingle du jeu ; seulement, entouré de toute cette froideur, le comédien ne provoque que quelques rires parsemés ici ou là.

Robert Carsen n’a pas su diriger correctement le navire qui lui a été confié et provoque une noyade généralisée salle Richelieu. Déception. pouce-en-bas

LaTempête2