Un spectacle bien trop pesant

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Critique de J’ai pris mon père sur les épaules, de Fabrice Melquiot, vu le 23 février 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénéficte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter, dans une mise en scène d’Arnaud Meunier

Encore une grande promesse théâtrale de la saison qui tombe à l’eau ! Décidément, cette deuxième partie de saison qui s’annonçait si belle a déjà le goût de la déception. Pourtant, l’affiche était alléchante : le retour d’Arnaud Meunier au Théâtre du Rond-Point après son glaçant Je crois en un seul Dieu et son très acclamé Chapitres de la Chute ne pouvait se faire sans moi, d’autant plus que le metteur en scène allait diriger Rachida Brakni et Philippe Torreton dans le même spectacle. J’en salivais d’avance.

La pièce s’ouvre sur Anissa (Rachida Brakni). On comprend rapidement que son personnage est lié à la fois à Roch et à Énée, ses voisins du dessous, un père et un fils. On comprend qu’elle a couché avec chacun d’eux, qu’elle est enceinte mais on ne sait pas lequel est le père. Elle même ne souhaite pas le savoir. Cette information, qui ouvre quasiment la pièce, n’est pas tant réutilisée par la suite. On va suite les évolutions du quartier autour de d’Énée et Roch, celui-ci venant d’apprendre qu’il avait un cancer du genou et qu’il n’en avait plus pour très longtemps.

Je ne vais pas m’appesantir sur un spectacle qui ne laisse en moi rien d’autre qu’un vague sentiment d’ennui et de désintérêt. Et une pointe d’agacement quand me revient cette phrase qui sert de refrain à la pièce : « La scène représente… ». Le spectacle s’ouvre sur cette phrase, et Rachia Brakni nous dit que la scène représente son coeur qui bat, ses organes, ou quelque chose comme ça. Seulement sur cette il y a ce gros bloc de marbre qui plus tard représentera un immeuble. Je n’ai toujours pas compris pourquoi elle prétendait que la scène représentait son coeur qui bat. Ou alors il s’agit pour le spectateur de se représenter la scène qu’elle décrit.

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© Sonia Barcet

Seulement voilà, le verbe de Fabrice Melquiot me tombe des mains, ou plutôt, dans le cas présent, des oreilles. Je n’arrive pas à m’accrocher à ses bavardages. J’appelle ça bavardage car, en plus de ce refrain complètement stylisé qui se voudrait probablement à haute portée symbolique et intellectuelle, ses dialogues sont tout aussi arrogants et difficiles à suivre, utilisant des mots sonnant terriblement faux dans les conversations qu’il met en scène, ces mots qui ne sont ni du langage parlé, ni du langage théâtral, ni du langage poétique. Des mots de dictionnaire, des mots écrits, des mots qui m’ont laissée de côté.

Et ce, malgré la présence de deux grands acteurs de théâtre. Si Philippe Torreton parvient à tenir son texte pendant les deux tiers de la pièce, donnant même lieu à quelques belles scènes, il ne peut soutenir à lui tout seul la dernière partie qui s’étire en longueur – il faut dire que le spectacle dure trois heures. Rachida Brakni, qui a probablement la partition la plus compliquée – c’est-à-dire à la fois la moins intéressante et la moins accessible – peine davantage à donner de la consistance à son personnage d’Anissa.

Le spectacle ne me laissera pas grand chose, peut-être une image ici ou là, mais au-delà de cette langue que je trouve mal choisie, je lui reprocherai d’avoir voulu en faire trop. C’est comme si Fabrice Melquiot avait voulu traiter à la fois des relations père-fils, de l’immigration, de l’homosexualité, du féminisme, des problèmes dans les cités, de l’ascenseur social, de la maladie, du deuil, et j’en oublie probablement encore. Je lui reprocherai tout cela, mais je lui en veux aussi un peu. Je lui en veux d’avoir amené soudainement le 13 novembre dans cette histoire car je l’ai ressenti comme une facilité. Et le 13 novembre ne devrait être une facilité pour personne.

Une grande déception. pouce-en-bas

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© Sonia Barcet

Les Filles de Simone se mouillent

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Critique des Secrets d’un gainage efficace, des Filles de Simone, vu le 27 janvier 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Tiphaine Gentilleau, Cécile Guérin, Claire Méchin, Chloé Olivères et Géraldine Roguez, dirigées par Claire Fretel

Cela fait plusieurs années déjà que je m’intéresse au travail de Chloé Olivères, que j’ai suivie dans beaucoup de spectacles depuis un certain Il faut je ne veux pas au Théâtre de l’Oeuvre. Il était donc normal que je la suive aussi dans l’aventure des Filles de Simone, ce collectif « travaillé par des préoccupations féministes » et qui créa son premier spectacle C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde en 2015. Vu à Avignon, on y décelait déjà une patte, un humour et une ardeur plus que louables. Le deuxième spectacle continue sur cette belle lancée.

Si le premier revenait sur les affres de la grossesse, ce spectacle là s’attaque au corps féminin et à ses tabous, en revenant sur ce qui a pu construire les différents clichés et autre croyances qui l’entourent aujourd’hui, en les décortiquant et les réduisant en miettes sans aucune difficulté. Ainsi des règles, de l’hymen, de la cellulite, de la première relation sexuelle, du plaisir féminin, du clitoris, des rides, des poils, des savons lotion eaux micellaires et autres produits de beauté censés magnifier la peau et détruire le porte-monnaie. Rien n’est laissé au hasard – et on y cite ses sources, s’il vous plaît !

Évidemment, je suis touchée : les secrets du gainage efficace, je les cherche depuis des années. Il y a indéniablement dans ce spectacle quelque chose qui fait du bien. Parce qu’on se sent comme ensemble, le collectif présent sur scène entraînant sans problème la salle avec lui. Parce qu’on sent un véritable soutien entre ces jeunes femmes qui peuvent aborder n’importe quel sujet sans aucun jugement entre elles – à plusieurs reprises, on a envie de crier « OUI », d’applaudir à tout rompre une remarque bien placée, ou de témoigner à son tour en citant une anecdote personnelle. Parce que la manière d’aborder les différents sujets est toujours bienveillante mais surtout constamment renouvelé : on passe d’une visite délirante de la vulve à des témoignages plus poignants entrecoupés par des réécritures de chansons populaires accompagnées au ukulélé…

Tout est très équilibré pour amener la réflexion sans jamais imposer quoi que ce soit au spectateur. Je m’étais déjà fait la réflexion lors de leur premier spectacle, et je réitère : ce spectacle est d’utilité public. On sent la volonté de partager un quotidien vécu et de faire prendre conscience que le problème est là. Les solutions viendront après, mais il était avant tout nécessaire de témoigner, de prendre la parole librement. Librement, avec une pointe d’humour et d’autodérision, c’est encore mieux.

Ces filles-là brisent les règles. Pour notre plus grand bonheur. ♥ ♥ ♥

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Ainsi s’est barrée Mordue de Théâtr(a)

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Critique de Ervart ou les derniers jours de Frederic Nietzsche, d’Hervé Blutsch vu le 18 janvier 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Stéphane Bernard, Jean-Claude Bolle-Reddat, James Borniche, Maxime Dambrin, Vincent Dedienne, Margaux Desailly, Pauline Huruguen, Tommy Luminet, Marie-Christine Orry, dans une mise en scène de Laurent Fréchuret

Je me souviens très bien de ma réaction lors de la présentation de ce spectacle au Rond-Point en mai dernier : l’enthousiasme, l’envie, l’impatience. Ervart était l’un des spectacles que j’attendais le plus parmi la saison de Jean-Michel Ribes, car j’avais cru y déceler une folie et une originalité telles qu’on en trouve peu sur les scènes parisiennes – le genre de synopsis qui vous rappelle Le Gros, la Vache et le Mainate de Pierre Guillois, à vous faire saliver d’avance… Mais tous n’ont pas son talent, et le texte d’Hervé Blutsch m’a totalement laissée de marbre.

Tout commence par une poubelle qui trône sur la scène de la salle Renaud-Barrault. Des personnages anglais trouveront ça normal, avant de se rendre compte que cette poubelle n’est pas celle qu’ils recherchent : ce sont des comédiens qui se sont trompés de théâtre. Un bon vieux théâtre dans le théâtre pour se mettre en appétit. Puis survient Ervart, ce jeune homme persuadé d’être cocu et qui mettra la ville à feu et à sang. Un caprice devenant presque une quête, qui s’impose alors comme fil directeur du spectacle – si on peut dire.

Ce que je fais aujourd’hui est contraire à mes principes. En effet, j’ai pour habitude de ne pas écrire lorsque je n’assiste pas à l’intégralité d’un spectacle. Alors autant être honnête avec vous : je n’ai pas tenu les 2h10 que dure cet Ervart. Rapidement, j’ai senti le texte s’enliser et mon esprit avec, mais je n’ai eu les courage d’affronter mes voisins qu’au bout d’1h30. Pourquoi est-ce que je fais une entorse à mes principes aujourd’hui ? Pas tant pour descendre un spectacle qui ne m’a pas plu que pour exprimer ma déception face à un artiste que je suis, comme probablement un grand nombre de ceux qui auront pris leurs places pour Ervart – j’ai nommé Monsieur Vincent Dedienne.

J’étais déjà dans l’incompréhension de ses choix artistiques après Callisto et Arcas en septembre dernier. Et voilà que mes questionnements reprennent. Pire, une inquiétude. Le comédien, dont le talent n’est plus à prouver, cautionne-t-il le rendu final des créations dans lesquelles il joue ? Dans Ervart, Dedienne fait du Dedienne, à mon plus grand désespoir. La voix presque cassée, il m’a semblé ne plus s’amuser autant que sur la scène des Bouffes du Nord en début d’année. Ou peut-être ai-je transposé ma propre vision du spectacle sur son jeu d’acteur ? Quoi qu’il en soit, moi qui voyais en lui l’assurance de soirées réussies, je ne sais plus que croire.

Cette pièce est un foutoir, mais pas du genre « joyeux bordel ». Plutôt un dépotoir – d’ailleurs, la poubelle revient fréquemment sur le centre de la scène – où l’on a entassé plusieurs idées sans vrai lien qu’on aurait essayé de mettre bout à bout en forçant un peu. En vrac, on y retrouver du théâtre dans le théâtre, un zoophile, une putain, de l’alcool, un homme qui ne parle qu’en citations, un jeu de chaises musicales, des portes qui claquent, des blagues grivoises, des gens qui crient – beaucoup trop de gens qui crient. Au moment où je quittais enfin la salle, l’un des personnages criait « Regardez maintenant Nietzsche va faire des claquettes ! ». Je ne me suis pas retournée.

Une déception. pouce-en-bas

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Amour amour, je t’aime tant

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Critique d’Un amour exemplaire, d’après la bande dessinée de Florence Cestac et Daniel Pennac, vu le 26 octobre 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, et Daniel Pennac, dans une mise en scène de Clara Bauer

J’étais plutôt enthousiaste lorsque le spectacle a été présenté en juin, sur la scène du Théâtre du Rond-Point. Adapter sur scène une bande-dessinée, c’est un pari qu’avait déjà mené avec brio Maïa Sandoz en montant Zaï Zaï Zaï Zaï avec Paul Moulin, mais l’adaptation était alors purement théâtrale. Ici, on garde un pied dans le dessin, puisque le dispositif inclue la dessinatrice sur scène : en effet, Florence Cestac accompagne l’histoire en dessinant sur des planches projetées en fond de scène. Je n’avais encore jamais vu ça, et ça me plaisait bien.

Un amour exemplaire, c’est l’histoire de Jean et Germaine, un couple que Daniel Pennac a réellement connu et, semble-t-il, un peu accompagné entre ses 8 et ses 23 ans. Un couple comme il en existe peu, vivant presque hors du monde, se fichant des conventions sociales, vivant d’amour, d’eau fraîche et de littérature dans une petite maison reculée. Un couple fascinant, pour le petit Daniel d’alors mais également pour le spectateur, qui aurait sans doute beaucoup à apprendre d’eux.

Les premières minutes m’emballent : le dessin accompagne bien la narration initiale de Daniel Pennac. Mais je ne m’attendais pas à ce que cela dure autant. Si cela fonctionne en guise d’introduction, le dispositif atteint vite ses limites : les dessins de Florence Cestac ralentissent le spectacle. Il faut trouver à meubler. Alors la musique comble ces longs moments. Et puis on « triche » : les planches sont déjà préparées, le dessin n’est plus en live. Évidemment, j’en viens à me poser la question : dans ce cas, la présence de Florence Cestac sur scène est-elle essentielle ? Et le dispositif en lui-même, qu’apporte-t-il, si ce n’est de rappeler que l’oeuvre est adaptée d’une bande-dessinée ?

D’autres interrogations accompagnent ces premiers éclats : pourquoi Daniel Pennac ne lit-il pas son histoire, tout simplement ? Autour de lui, les deux comédiens sont des pantins qui n’ont pas grand chose à jouer – c’est dommage, quand on a demandé à Laurent Natrella de participer ! – et qui sont réduits à utiliser le théâtre dans le théâtre pour augmenter leur partition. C’est dommage. L’histoire peine à avancer, je m’ennuie un peu. Je regarde ma montre ; je sais que le spectacle n’est pas très long, ça me rassure.

Et puis, je ne sais pas, quelque chose prend. Le côté charmant de la chose reprend le dessus. C’est un spectacle qui, à l’image de son histoire, prend son temps. Et ce serait mentir de dire qu’on ne prend pas plaisir à écouter les histoires de Daniel Pennac. Il a l’art de conter, et les personnages qui peu à peu prennent vie sur scène dégagent un bonheur communicatif. Ils ont l’air de planner, moi aussi. L’annonce de leur mort n’a rien de triste. Le temps du spectacle, j’essaie de partager leur vision altruiste de la vie et de l’amour. Je ne sais pas ce qu’il m’en restera, mais tant que je suis ici, avec eux, j’essaie de me débarrasser de mes questions et de profiter de leur compagnie. Finalement, on est bien, ici.

Simple et beau. Parfois un peu lent. Un peu comme la vie.  ♥

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© Giovanni Cittadini Cesi

Au coeur du (Rond)Point G

operaporno_1000_1000Critique de Opéraporno, de Pierre Guillois, vu le 21 mars 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Jean-Paul Muel, Lara Neumann, Flannan Obé, et François-Michel Van Der Rest, dans une mise en scène de Pierre Guillois

Immense joie lors de la présentation de saison : on annonce le retour d’un spectacle musical de Pierre Guillois dans la veine du Gros, la vache, et le mainate. Or pour moi, ce spectacle découvert en 2012 au même Théâtre du Rond-Point est simplement un chef-d’oeuvre. Politiquement incorrect, constamment surprenant, impeccablement joué, j’avais été totalement emporté par la folie et le culot de la troupe qui livraient une prestation incroyable et prometteuse d’une superbe soirée. Place fut donc prise pour ce nouvel opus qui devait s’avérer toujours plus trash… Une très bonne soirée.

Vous ne pourrez arguer d’avoir été trompé : le nom est clair et annonce bien le thème du spectacle, et vous devez être prêt à voir des fesses dès les 5 premières minutes du spectacle. Ceci dit, je rejoins tout à fait Pierre Guillois dans ce qu’il écrit dans sa bible : « Les amateurs d’opéra trouveront que ça manque de musique et les amateurs de porno que ça manque de sexe. » Le spectacle n’est pas entièrement chanté et ne présente finalement que 5 scènes que l’on pourrait qualifier de porno, même si le sujet reste omniprésent dans le spectacle. On se retrouve au coeur du week-end campagnard d’une famille : la grand-mère, le fils remarié à une jeune femme, et le petit-fils, et tout devient excuse à une partie de jambe en l’air. Oui, vraiment tout.

Je pense que l’exercice était vraiment délicat par rapport aux fans du Gros, la vache et le mainate, dont je suis. Impossible pour moi de ne pas comparer, tant le spectacle est encore présent à mon esprit. Deux petites déceptions sont donc à souligner : la première concerne la musique. Contrairement à sa précédente opérette, les airs sont bien moins entraînants et emballent moins mon oreille. D’autre part, en annonçant clairement le thème de la pièce, on perd en surprise. Là où on était constamment étonné, ahuri, choqués dans le premier spectacle car tout n’était que surprise, ici, même si le propos semble encore plus culotté, il reste attendu, et l’effet y est donc amoindri.

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© Fabienne Rappeneau

Cependant, le pari est réussi. D’abord, si les airs ont quelque chose de moins folklorique, il, je suis aussi obligée de reconnaître qu’en recrutant Flannan Obé et Lara Neumann, Pierre Guillois réalise un coup de maître. Les deux voix résonnent très harmonieusement et leur lyrisme ajoute un décalage comique évident avec le sujet de la pièce. De plus, on retrouve quand même le Pierre Guillois tant adulé, et surtout dans les scènes parlées : l’inattendu, le côté hardcore, l’impression qu’on a atteint une limite qui rapidement sera à nouveau dépassée, sont autant de choses qui font sa spécificité et que j’ai plaisir à redécouvrir ici.

Et il faut bien avouer que son thème reste truculent et qu’on se surprend avec plaisir à conférer une forme de lubricité à tous les objets présents sur scène. J’ai été étonnée de constater que la salle, bien plus hétéroclite que je ne l’aurais imaginé, riait unanimement. C’est vraiment chouette de partager ce moment de complicité salace sans la moindre gêne ni aucune pudeur liée à l’âge. On ne voit ça qu’au Rond-Point, et je les en remercie franchement.

Là où une des grandes forces des spectacles de Guillois ne s’est en aucun cas amoindri, c’est sans nul doute dans sa distribution. Si les deux chanteurs alternent avec brio les parties chantées et parlées, les deux autres comédiens, dont la voix est sans doute moins préparée à l’exercice, ne restent pas en retrait. François-Michel Van Der Rest est éclatant dans un running gag sans fin, toujours plus dépité – et plus drôle – à chaque entrée en scène.

Et quel immense bonheur de retrouver Jean-Paul Muel dans le rôle de la grand-mère ! Le comédien ne boude pas son plaisir à incarner à nouveau ce genre de personnage et y est succulent. Chacun de ses gestes, chacune de ses mimiques, chacune de ses fins de phrase à l’accent si particulier est un véritable délice. Son discours à la fin du spectacle est dans la tonalité de la pièce : piquant, saugrenu, et drôle. Bravo.

Un spectacle… à se trouer le cul ! ♥ ♥ ♥

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© Fabienne Rappeneau

Bijou de famille

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Critique des Bijoux de pacotilles, de Céline Milliat Baumgartner, vu le 7 mars 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Céline Milliat Baumgartner, dans une mise en scène de Pauline Bureau

De Pauline Bureau, je ne connaissais que Mon Coeur. La metteuse en scène qui monte aujourd’hui ne semble pas vouloir s’arrêter de si tôt, puisqu’après ces Bijoux, elle créera un spectacle à l’Opéra Comique cet été… pour notre plus grand plaisir. Car après la découverte de son précédent spectacle aux Bouffes du Nord, elle était incontestablement devenue une artiste à suivre. Aujourd’hui, elle devient tout simplement nécessaire au paysage théâtral français.

Ouverture du spectacle. Une voix off annonce un accident de voiture. Deux corps sont retrouvés dans le véhicule, si carbonisés qu’ils ne sont pas immédiatement identifiables. Sur le corps de la femme, seuls quelques bijoux sont encore discernables. La personne qui entre à la suite de cette annonce est une enfant. Elle a 9 ans et va apprendre, va comprendre que ses parents ne seront plus là pour le reste de sa vie. Qu’est-ce que c’est, le reste de sa vie, lorsqu’on a 9 ans ? Petit à petit, la jeune fille évoluera, et son deuil avec elle.

Pendant la pièce, une question s’installe : pour porter avec autant de pudeur, d’intériorisation, de justesse et de qualité d’incarnation cette histoire, Céline Milliat Baumgartner doit en être l’auteur. Aussitôt sortie de la salle, aussitôt vérifiée : l’assertion était juste. Dans le jeu de la comédienne, tout respire le vécu, la nécessité de dire, de chercher une vérité peut-être, de comprendre l’inconcevable et de revivre les différentes étapes du deuil.

Aucun défaut. Un fil de vérité, très mince, et une douceur, une tendresse, une naïveté qui nous emportent avec elle. Jamais de pathos, jamais larmoyant, Cécile Milliat Baumgartner a su trouver le ton juste et surtout parvient à le conserver jusqu’à la fin. Touchante dans sa sincérité, bouleversante dans sa légèreté, captivante dans sa simplicité, elle fait de son histoire la notre en laissant une part de mystère et de rêverie s’installer sur le plateau de la salle Topor.

Pour ce faire, la scénographie de Pauline Bureau a quelque chose d’aérien. Très épurée, sa proposition reste abondante d’intelligence et de beauté.  Ainsi l’utilisation du miroir penché vers le public, de la vidéo, des vêtements ou du seul accessoire présent sur scène – un carton rempli de souvenirs – est parfaite d’évocation et permet au spectateur de mêler son monde à celui du personnage. Car après tout, ce texte si personnel a aussi quelque chose d’universel : puiser dans les souvenirs la force de se tourner vers l’avenir a quelque chose de salutaire, et ce spectacle, à son image, a quelque chose de très apaisant et permet de se retrouver.

Un moment rare. ♥ ♥ ♥

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Bluebird roule au pas

bluebird_1000_1000Critique de Bluebird, de Simon Stephens, vu le 17 février 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Philippe Torreton, Baptiste Dezerces, Serge Larivière, Marie Rémond, et Julie-Anne Roth, dans une mise en scène de Claire Devers

Voilà une des grosses affiches de la présentation de saison. Je me souviens encore avoir applaudi à tout rompre l’annonce de ce spectacle en mai dernier : j’étais tellement heureuse de retrouver Grégory Gadebois sur scène, et ce rôle de chauffeur de taxi  désabusé semblait si bien lui convenir, que j’étais absolument enchantée. Enchantement qui s’est amoindri à l’annonce du changement de distribution quelques mois plus tard. Et qui s’est presque entièrement dissipé devant le spectacle, laissant tranquillement sa place à l’ennui.

Le spectacle est en deux parties. Jimmy, chauffeur de taxi, fera le lien entre les deux. On le retrouve d’abord en début de soirée : il conduit alors plusieurs charges – c’est le nom donné aux clients – jusqu’à leur destination. Tous sont un peu étranges : il y a cette prof dépressive qui ne répond à aucune de ses questions, cette prostituée qui lui fait un tour de cartes, ou encore ce videur de boîte plutôt impoli. Jimmy, lui, reste toujours calme et tente chaque fois de lancer une conversation. Entre deux courses, il tente de joindre Claire. Le mystère autour de ce personnage se dévoilera dans la seconde partie : c’est son ex-femme, qu’il a quittée il y a 5 ans après l’accident de leur fille Alice, écrasée par une voiture. Ils ne se sont pas vus depuis, et c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de l’enfant.

J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans le spectacle. Dans la première partie, les différentes interventions sont inégales : si les scènes avec Serge Larivière m’ont captivée, le dialogue s’installant entre les deux personnages étant alors à la fois très simple et pourtant empreint d’humanité, les charges incarnées par les autres comédiens semblent avoir moins à dire. Cependant, elles ne m’ont pas laissée sur le côté comme a pu le faire la seconde partie. Là, on passe encore un autre niveau. Tout est tellement souligné dans leur affrontement que ça en devient risible et peu réaliste. La différence de jeu entre les deux comédiens est flagrante et dessert un texte qui n’avait pas besoin de cela. Inutile de vouloir nous émouvoir avec des cris et forces larmes : on n’y croit pas.

Cependant, je dois reconnaître que même lorsque j’avais du mal à suivre les dialogues, j’ai pu profiter de la belle scénographie d’Emmanuel Clolus. Elle a quelque chose de très cinématographique qui fait penser au spectacle Des hommes en devenir d’Emmanuel Meirieu, surtout avec les projections du visage de Torreton en très gros plan. Mais ce n’est pas du tout pour me déplaire : si une bonne partie du spectacle se déroule dans la voiture de Jimmy, rendant certains points de vue totalement aveugles, on peut tout de même suivre les échanges grâce à cette vidéo en direct. Ajoutons à cela les différentes vues de Londres qui évoquent les courses de nuit dans la ville, et le rendu est plutôt réussi.

Et puis, il y a Philippe Torreton. Si j’étais déçue de le voir remplacer Gadebois, je dois quand même reconnaître que sa composition est une perfection à tout point de vue. Il a réussi à créer un personnage dont on sent le déchirement intérieur sans jamais tomber dans le pathos, et il parvient à délivrer sa partition, pourtant parfois si lourde dans l’affliction, avec une simplicité désarmante. Il n’est jamais un personnage central : il est un passant, toujours très naturel – ni dans la retenu ni dans l’excès. A vouloir ainsi s’effacer, le comédien brille encore plus et rapidement on ne voit plus que lui : il n’est qu’un homme, et nous touche avec des intonations vibrantes de sincérité.

Lorsqu’on s’ennuie, on peut toujours regarder Torreton. Et c’est quand même quelque chose. 

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