Enfermééééés… Déchaînééééés…

Critique de Chateau en Suède, de Françoise Sagan, vu le 4 décembre 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Odile Blanchet, Bérénice Boccara, Gaspard Cuillé, Emmanuel Gaury, Sana Puis, Benjamin Romieux, mis en scène par Emmanuel Gaury et Véronique Viel

Je pense que ma première réaction devant ce spectacle, ce sont les yeux qui s’agrandissent. Je suis tombée dans un endroit étonnant. Je ne m’attendais pas à ce pitch. Je ne m’attendais pas à cette ambiance. Je ne m’attendais à rien de ce que j’ai devant les yeux, à vrai dire, et, mieux encore, je n’ai aucune idée de où ça va me mener. Essayer de rationaliser ne me semble pas la meilleure option. Si je m’essayais à l’exercice, voilà ce que je dirais.

Qu’il s’en passe des choses étranges, dans ce château, en Suède. On joue, on s’amuse et on vit tant que le temps le permet. Avec la légereté d’un conte pour enfant. Ou d’un lieu qui ne vit que quelques mois dans l’année. Il faut dire que la neige va bientôt tomber, bloquant toute possibilité de sortie dans le monde pour plusieurs mois… Il va donc bien falloir s’occuper.

C’est comme si les règles du jeu évoluaient sans qu’on nous les donne. On essaie d’abord de dénouer le vrai du faux. On essaie de comprendre les rapports, les échanges, les non dits. Elle est étonnante, cette écriture. Elle a quelque chose d’Anouilh, de Roussin, de Giraudoux, mais aussi des échos de Musset et de Marivaux, en plus léger. Avec un côté un peu désinvolte, le genre qui ne se prend pas au sérieux et va où il veut au fil de la plume. Il n’y a rien de trop. Ce n’est jamais lourd. C’est très joliment écrit. C’est donc ça, Françoise Sagan ? Je signe rapidement. Très rapidement, je renonce à comprendre, et je me laisse porter.

Et je tombe tête la première dans cette espèce de conte, plein de fantaisie et de féérie. Quelque part entre La Reine des Neiges, Barbe Bleu et Princes et Princesses. Quelque chose de charmant, somme toute, où l’on ne peut s’empêcher d’évoluer avec un léger sentiment de malaise. Comme dans tout conte léger en apparence, il y a de la noirceur. Une bizarrerie flotte dans l’air. Un peu comme cette impression étrange qui nous prend lorsque, passant du jeu à la réalité, on réalise ce qu’il vient de se passer et une sorte de gêne, mi-honte mi-contrariété, nous envahit. Deux options : on continue de jouer, de faire comme si, ou on se prend le réel de pleine face. Vous auriez choisi quoi, vous ?

© Studio Vanssay

Bordes au coeur d’Hadrien

Critique des Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Youcernar, vues le 11 juin 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Jean-Paul Bordes, mis en scène par Renaud Meyer

Ma hantise dans la vie, c’est de cesser d’apprendre. Cesser de progresser. Stagner. Intellectuellement, du moins, puisqu’émotionnellement je ne serais pas contre une petite stagnation par-ci par-là. On va à l’école, au collège, au lycée, on engrange des connaissances et puis tout d’un coup on cesse d’essayer de nous faire apprendre des choses et c’est à nous tout seuls de progresser. Certains choisissent la lecture, mais, amatrice de fiction, je reconnais que cette dernière nourrit surtout mon imaginaire. Je crois que c’est pour ça aussi que j’adore le théâtre. Il m’amène à des oeuvres, à des auteurs, à des textes auxquels jamais je ne me serai confrontée.

C’est un fonctionnement petit pas par petit pas. Un jour, je choisis un spectacle qui me parle, et j’y découvre un comédien. Ce comédien me marque et je décide que je le suivrai dans tous ses spectacles. Et c’est comme ça que plus tard, grâce à lui, je peux dire que j’ai découvert les Mémoires d’Hadrien. Je peux dire que j’ai été emportée, même, par ce texte, que, sinon, jamais je n’aurais approché. Je peux dire merci.

Je vais parler des Mémoires d’Hadrien que j’ai découvertes, et probablement que les spécialistes de Yourcenar en parleraient en des termes très différents. Mais c’est ça aussi le plaisir du théâtre. Chacun y prend ce qu’il a à prendre. Et le choix des passages semble avoir été pensé pour parler au plus grand nombre. Ça n’a rien d’une lecture. C’est l’histoire d’un homme qui revient sur sa vie. Qui affronte l’approche de la mort. Qui convoque le souvenir du désir. Qui évoque aussi des pans d’histoire qui ne peuvent que résonner pour nous aujourd’hui, comme le siège de Jérusalem. C’est l’histoire d’une vie hors du commun. Ecrite par une autrice hors du commun.

Et joué par un comédien hors du commun. Ce qui marque en premier, chez Jean-Paul Bordes, c’est évidemment sa voix. Sa diction étrange, légèrement affectée, sophistiquée, à la mélodie si particulière. C’était une si bonne idée d’associer Bordes à Yourcenar. Le phrasé monotone de cette dernière trouve un écho particulier dans la mélopée du comédien. Elle manie la phrase courte quand lui fait exister derrière chaque mots une foule de pensées et d’images. Leurs rythmes, leurs singularités, leurs bizarres élégances se complètent à merveille.

Jean-Paul Bordes est de ces comédiens qui ouvrent des portes, des allées entières. Là où le texte pourrait rebuter par un aspect trop érudit, il le remet à portée d’homme. Il parvient à faire coexister la grandeur inaccessible de l’Empereur, et cette banale proximité qui lie tous les êtres conscients de leur finitude. On dit parfois des comédiens qu’ils défendent leurs personnages. J’aurais plutôt tendance à dire qu’il l’habite. Jean-Paul Bordes et Hadrien ne sont qu’un. Et font de cette fin de vie un moment magnifique.

Les Mémoires d’Hadrien – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 23€
Réservez sur BAM Ticket !

Diablement réjouissant

Critique des Diaboliques, de Christophe Babier, d’après Jules Barbey d’Aurevilly, vues le 24 janvier 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Gabriel Le Doze, Magali Lange, Krystoff Fluder et Reynold de Guenyveau, mis en scène par Nicolas Brainçon

Je ne sais combien de fois j’ai entendu le haut de l’arbre généalogique vanter Barbey d’Aurevilly. En bonne progéniture qui se respecte, je me suis évidemment positionnée contre le conseil parental (mais j’ai lu d’autres choses, ne vous inquiétez pas). Il n’empêche que, quelque part, le harcèlement a fonctionné, la curiosité est là, et bientôt mon inculture sera comblée !

Alors, qu’est-ce qu’elles racontent, ces fameuses Diaboliques tant redoutées ? Ce sont des nouvelles qui s’écoutent comme de véritables petits contes en réalité, avec ce plaisir enfantin de découvrir l’histoire qui se joue devant nous. Plaisir d’autant plus grand peut-être par les sujets sulfureux qu’elles abordent, aussi scandaleux que savoureux, puisqu’on y croise l’amour, l’adultère, le meurtre, la vengeance ou encore la rancune. Ces Diaboliques ont quelque chose d’immoral. De délicieusement immoral. Pas si barbant, le Barbey !

Je me disais un peu que si Les Diaboliques ne m’avaient pas par le théâtre, alors j’étais perdue pour cette cause. Coup de chance – ou de talent – elles m’ont eue. Et bien eue. Genre positionnées en haut de la pile-à-lire dès la sortie du spectacle. Il faut dire que l’adaptation était pertinente. La langue de Barbey d’Aurevilly fonctionne très bien en bouche, et le format du texte, avec ces conteurs et ces personnages comme deux strates du récit, a en lui-même quelque chose d’éminemment théâtral.

Pas étonnant de retrouver Nicolas Briançon aux manettes de pareil texte. Les Diaboliques parlent des tréfonds de l’âme humaine, de passions portée à un niveau d’incandescence invraisemblable. Il y a bien quelque chose de sombre, dans ce texte, mais qui touche à un sublime noir.

Sombre, mais jamais triste. Cette noirceur teintée de touches de couleurs, Nicolas Briançon la rend superbement sur scène. C’est cru, mais jubilatoire. Excessif. Frénétique. Outrancier. Complètement vivant. Il faut dire qu’il s’est entouré d’une belle équipe. Cette narration qui passe de bouche en bouche – les trois comédiens ont d’ailleurs de magnifiques coffres de conteur – est parfaitement maîtrisée, fluide, équilibrée, maintenant un rythme toujours palpitant. Sur le plateau, ils ont quelque chose de très complémentaire. Comme si, à eux quatre, ils portaient, avec légèreté, toute l’immoralité des hommes.

Les Diaboliques – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 22€
Réservez sur BAM Ticket !

© Sébastien Toubon

Un Prévert à prévoir

Critique de Fatatras ! Inventaire de Jacques Prévert, vu le 19 janvier 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Anne Baquet et Jean-Paul Farré, mis en scène par Gérard Rauber

Le théâtre, c’est ma porte d’entrée vers beaucoup de choses. J’y consolide mes connaissances historiques, j’y retrouve des personnages croisés sur les bancs d’école, j’y redécouvre avec plaisir tout ce que je n’ai pas le temps de redécouvrir ailleurs. C’est le cas de la poésie. Comme beaucoup d’entre vous, sûrement, j’aime la poésie. Mais je n’ai pas le temps – je ne prends pas le temps – d’en lire et de m’y initier davantage. Alors quand le théâtre m’invite à redécouvrir l’un des plus populaires des poètes français, Jacques Prévert, mis en voix par deux comédiens que j’adore, autant vous dire que je n’hésite pas une minute.

Je suis plutôt une habituée de la grande salle du Poche, mais mes quelques expériences dans la salle du bas ont suffi à me prouver combien sa petite taille est une excuse au dépouillement soudain de la mise en scène. Marguerite Danguy des Déserts, qui signe ici la scénographie, nous prouve comme on peut faire si bien avec si peu. Sur scène, des objets cachés qui se révèlent au fur et à mesure titillent notre curiosité et on se met rapidement à attendre la prochaine révélation avec une envie pleine de gourmandise. Quelque chose s’allume dans nos yeux. Nous voilà déjà en train de retomber en enfance.

Il faut dire qu’il y a une atmosphère de cour d’école dans la petite salle du Poche-Montparnasse. Peut-être d’abord parce que ces deux comédiens n’ont pas été choisis au hasard, parce qu’ils partagent cette envie qui s’allume d’une étincelle dans le regard dont on sait en la voyant qu’elle s’accompagne d’un sourire malicieux, de cette sorte de sourire qui ne lève qu’un coin de la bouche car l’autre est trop occupé à dire un bon mot. Et les bons mots de Prévert, autant vous dire qu’on les déguste sans modération.

Il y a une atmosphère de cours d’école, mais qu’on traverse un peu comme une grande personne sur notre fil d’équilibriste. Parce qu’on entend aussi bien ces vers de Prévert qu’on avait appris au primaire, que ceux plus engagés d’un Prévert révolutionnaire qu’on avait un peu oublié. Parce que ces petits instruments, qui semblent poper de tous les coins de la scène et qui ressemblent presque à des jouets d’enfants, accompagnent nos comédiens-chanteurs avec la même générosité qu’un Pleyel de concert. Parce que la diction magique de Jean-Paul Farré et la douceur d’Anne Baquet chatouillent mes souvenirs d’enfant tout en ancrant ces mots encore davantage dans ma tête.

Et tout d’un coup, étrange sensation, ce qu’ils viennent chatouiller est un souvenir beaucoup plus proche. Ces bons mots lancés comme à la cantonnade, ces jeux avec le langage qui feront de Prévert un surréaliste, ils me rappellent quelqu’un. Ils me rappellent Novarina, ils me rappellent les Personnages de la pensée que j’ai vus il y a quelques mois seulement à la Colline. Et je souris intérieurement de constater que l’artiste porté aux nues par les intellos-bobos-branchés-pastoutàfaitsnobsmaispresque n’est finalement pas si loin du popularissime Prévert. Et que de La Colline au Poche-Montparnasse, il n’y a qu’un pas.

Fatatras ! – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 23€
Réservez sur BAM Ticket !

© Alexis Rauber

On les prend tous les quatre

Critique de L’Échange, de Paul Claudel, vu le 13 septembre 2023 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Pauline Belle, Mathilde Bisson, François Deblock et Wallerand Denormandie, mis en scène par Didier Long

Le Poche-Montparnasse, c’est un peu la tradition. J’aime y aller à la rentrée, parfois même en août, avant même que les autres spectacles n’aient commencé. J’aime ce petit-grand théâtre. J’y ai tant de souvenirs. La programmation de la rentrée est alléchante, mais le choix a été rapide : ce sera L’Échange, car la perspective d’y retrouver Mathilde Bisson et François Deblock m’enchante absolument. Et me voilà entrant de nouveau dans cette impasse, avec quand même un petit pincement au coeur en me disant que l’on ne verra plus jamais Philippe Tesson introduire les nouveaux spectacles de la saison.

L’Échange a quelque chose de simple et de terrible à la fois. Thomas Pollock, propose à Louis Laine d’acheter sa femme, Marthe. Marthe a pourtant tout quitté pour son mari. En devenant sa femme, elle a accepté de ne jamais regarder en arrière. Mais plus elle le regarde, plus Louis Laine semble vouloir s’enfuir. Si elle hésitait, peut-être… mais Marthe n’hésite pas. Son mariage est son armature. Louis Laine hésite. Il ne fait qu’hésiter. Il couche avec la femme de Thomas Pollock, la comédienne Letchy. Plus Marthe s’accroche, plus il s’éloigne. Le tas de billets est là. Le reste suivra.

Je suis très embêtée par cet article. Vraiment, je l’ai repoussé autant que possible, mais ma conscience me rattrape et il n’est plus possible d’attendre davantage. Pourquoi je suis embêtée ? Mais c’est tout simple. Je crois qu’au milieu de cette rentrée théâtrale particulièrement réussie (et j’en suis la première surprise – et ravie !), cet Échange est l’un des meilleurs spectacles que j’ai vus. Sauf que voilà : c’est une pièce que je n’aime pas, une pièce à laquelle je ne crois pas, une pièce qui normalement ne me touche pas. Je suis bien embêtée car j’ai beau tourner et retourner les choses en moi, je ne comprends pas comment ils ont réussi à m’attacher ainsi à cette histoire qui habituellement me laisse de marbre.

Ou plutôt, j’ai bien une petite idée, mais elle n’est pas des plus faciles à faire passer sur le papier – que voulez-vous, avec le temps, on deviendrait presque flemmards. J’ai été saisie dès les premières minutes. Et je crois que l’explication se trouve là-dedans. Pauline Belle m’a fascinée, moi qui d’habitude trouve le personnage de Marthe bien monolithique. Moi qui ne l’ai jamais compris. Cette fois-ci, je ne sais pas si je l’ai compris, mais je l’ai senti. J’ai senti ce mélange si particulier de douceur et de force qui émanent d’elle et qui trouvent leur origine dans cette foi inébranlable en ses valeurs, en le mariage, en Dieu. J’ai touché du doigt des sentiments qui me sont habituellement inaccessibles. Sa composition est sur le fil. Elle parvient même à rendre sa droiture inébranlable touchante. Jolie prouesse.

Voilà, je crois que je tiens ce qui m’a tant marquée dans ce spectacle. C’est que soudain, ce ne sont plus juste des concepts qui dialoguent sur une scène. Didier Long a pris une direction bien précise : il en a fait plus que des bouts d’humanité. Il en a fait de vrais humains. Tous ont glissé tant de vie dans ces personnage, qui d’habitude m’échappent, qu’ils en deviennent captivants. J’ai parlé longuement de Pauline Belle, car j’ai été complètement surprise d’être ainsi happée par ce personnage, mais tous sont merveilleux. Elle maîtrise à merveille la transparence quand les trois autres optent pour une certaine forme de dualité.

Retrouver Mathilde Bisson sur scène est un plaisir immense. Elle déploie une palette assez formidable. Sa Lechy est délicieuse. Elle dévore le public. Qui peut dire qu’il n’est pas tombé un peu sous le charme, ce soir-là ? Et pourtant derrière l’actrice qui joue l’actrice, derrière le plaisir évident de ce rôle qui vient pepser le tout, qui vient rompre le quatrième mur, elle parvient à maintenir une certaine ambivalence. Derrière la confiance absolue de celle qui contrôle la scène, elle laisse apparaître la femme qui, elle, peut-être, ne dévore pas tout. Une faille toute petite qui laisse apercevoir, brièvement, presque malgré elle, un reflet soudainement plus sombre dans ce jeu éblouissant.

François De Block est étonnant. Il a la vérité de la vie, et, déjà, quelque chose d’un peu évanescent. Il a quelque chose de dérangeant. Il est là tout en étant ailleurs. Il est partout où il n’est pas. Toute décision prise est déjà la mauvaise. Il est sans repère. Paumé dans sa vie, dépassé par la vie, perdu pour la vie. Il est désarmant. Wallerand Denormandie, enfin, l’homme de la vie pratique, a quelque chose du blues du businessman. Il parvient à rendre le manque palpable. Il a l’attitude de ce qu’il est, et le regard de tout ce qu’il n’a pas. Dans ses yeux semble se dessiner une telle langueur qu’elle efface tout le reste. Et qu’il a beau jouer sa partition, cette mélancolie, elle, semble crier son mal-être derrière chacune de paroles.

L’Échange – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 Boulevard du Montparnasse 75006 Paris
A partir de 26,50 €
Réservez sur BAM Ticket !

© Pascal Gely

Long Island

Critique de L’Ile des esclaves, de Marivaux, vue le 25 août 2021 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Hervé Briaux, Chloé Lambert, Julie Marboeuf, Pierre-Olivier Mornas et Frédéric Rose, dans une mise en scène de Didier Long

J’étais plutôt critique à l’égard de Didier Long lorsqu’il était directeur du Théâtre de l’Atelier. Après son départ, il a un peu disparu de la circulation, et c’est finalement avec une certaine nostalgie que j’ai vu son nom à la mise en scène de cette Ile des Esclaves qui ouvre la saison 21/22 du Poche-Montparnasse, et la mienne accessoirement. J’avais envie de découvrir ce qu’il devenait, ce qu’il proposait après ces années un peu difficiles. Et je dois reconnaître que j’ai été agréablement surprise.

Cette fois-ci, pas question d’intrigues amoureuses : c’est une pièce plus abstraite que ce qu’on connaît habituellement de Marivaux, une réflexion sur l’égalité fondamentale par delà les conditions. Deux couples maître/valet, deux hommes et deux femmes, viennent de faire naufrage sur une île sur laquelle une règle particulière est appliquée : maîtres et serviteurs doivent inverser leurs rôles.

Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas vu cette pièce de Marivaux. Grande fan du dramaturge, je prends toujours plaisir à redécouvrir ses textes, et, bien que ce ne soit pas sa plus grande oeuvre, je dois dire que j’ai plutôt conquise par une direction d’acteurs fine qui permet d’entendre parfaitement les intentions – et parfois même un peu trop : les dialogues mériteraient d’être resserrés afin de dynamiser le tout, sans perdre l’excellente qualité d’interprétation des comédiens.

Cette lenteur, probablement voulue par le metteur en scène qui laisse une grande place aux silences et aux regards, est un peu trop dosée un mon goût. C’est le seul bémol de ce spectacle. C’est comme si tous les éléments étaient là mais qu’il manquait un liant à notre sauce Marivaudesque. Il a pourtant proposé un tableau très cohérent, avec une couleur spécifique par personnage – l’enthousiasme d’Arlequin, la prétention d’Iphicrate, la haine de Cléanthis, le dédain d’Euphrosine – mais il a omis le coup de pinceau final, celui qui permet de donner le mouvement d’ensemble de la scène, ce petit rien qui anime notre image.

Ceci étant, je n’ai pas boudé mon plaisir. La mise en scène de Didier Long laisse entendre le profond humanisme de la pièce, les lumières de Denis Koransky permettent à cette île particulière de prendre vie sous nos yeux – on regrettera d’ailleurs les quelques problèmes techniques qui nous ont empêché de les apprécier jusqu’à la fin du spectacle. Les cinq comédiens sont excellents, chacun dans un registre et une tonalité très différente, défendant tous leur personnage avec beaucoup d’humanité.

Une jolie ouverture de saison ! ♥ ♥

© Photographie de Pascal Gely / Hans Lucas

L’avis de la Mort

Critique du Laboureur de Bohème, de Johannes von Tepl, vu le 2 septembre 2020 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo, dans une mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Évidemment, ça fait quelque chose. Retourner au théâtre après 6 mois d’absence, ça ne se fait pas sans une certaine émotion. Et encore moins lorsqu’on sait que c’est pour une rencontre avec la mort. Il y a des gens qui sont très à l’aise avec la mort, d’autres qui n’y pensent jamais, certains qui croient que ça n’arrive qu’aux autres… Moi, j’y pense quasi-quotidiennement. Je vis avec ma finitude comme un fardeau. Alors je dois avouer que j’avais quand même bien envie d’entendre ce qu’avait à dire le Seigneur des Morts pour défendre ses actes. Et j’ai été plutôt conquise.

Ce texte est une dispute, au sens premier du terme, c’est-à-dire une discussion où l’un des personnages soutiendra un point de vue, par exemple la nécessité de la finitude de l’homme, et son interlocuteur le point de vue opposé. C’est tout particulièrement cette première partie autour de la question de la mort comme faisant partie intégrante de la vie qui m’a intéressée. Le Seigneur des Morts y est particulièrement brillant, démontrant aisément qu’il est vain de pleurer des mortels et que rien n’est plus juste que la manière dont il agit, ne jugeant ni l’origine ni la bonté ni la richesse de celui qui est choisi.

La joute oratoire est passionnante, prenant parfois des accents stoïciens, et faisant la part belle au Seigneur des Morts qui enchaîne de belles punchlines à base de « Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir » ou encore « Stupide est celui qui pleure ainsi les mortels ». Impossible de ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle qui nous ramène cruellement à notre situation de mortel alors même qu’aujourd’hui tout autour de nous est fait pour nous faire oublier notre finitude.

C’est plutôt chouette d’avoir le sourire aux lèvres – enfin surtout aux yeux puisque le reste du visage est masqué – devant des sujets qui nous terrifient. Mais, il n’y a pas à dire, le Seigneur des Morts tel que le compose Marcel Bozonnet a quand même quelque chose de génial. Il a le truc pour incarner ces êtres sublunaires, parfois clownesques, avec quelque chose d’un pantin, qui n’est ni un esprit ni un homme : indéfinissable. Malin et parfois sérieux, cynique, joueur, il explose de couleurs dans un monologue savoureux durant lequel il nous régale. Il laisse alors libre court à cette diction déclamante qui lui va si bien sans tomber dans une grandiloquence inutile : il y est délicieux. A ses côtés, Logann Antuofermo met un peu plus de temps à rentrer dans son personnage, un peu mécanique dans sa plainte qui ouvre la pièce, mais il se reprend vite et finalement défend les mortels, et surtout les mortels amoureux, avec beaucoup d’ardeur. Leur duo fonctionne très bien, leur complémentarité étant confortée par certains détails scéniques, comme ce décor yin et yang simple et efficace.

Un chouette rendez-vous avec la Mort. ♥ ♥

Mesguich VS Labiche

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Critique de Mon Isménie, de Labiche, vue le 14 janvier 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Frédéric Cuif, Sophie Forte, Guano, Alice Eulry d’Arceau et Frédéric Souterelle, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

J’ai une histoire toute particulière avec Labiche : il a contribué à mon amour du théâtre, avec un gros coup de coeur pour une mise en scène de Doit-on le dire que j’ai vu trois fois quand j’avais neuf ou dix ans, et qui a gravé en moi, je pense, l’enthousiasme que peut provoquer le théâtre de divertissement. Même si j’élargis mes horizons théâtrales depuis quelques années, je ne peux snober ce théâtre-là en raison de ce beau souvenir. J’aime rire au théâtre, j’aime me détendre, j’aime le vaudeville quand il est bien monté.

Isménie ne pense qu’à une chose : elle souhaite se marier. Seulement voilà, son père n’est pas vraiment de cet avis et renvoie tous les prétendus les uns après les autres. Mais cette fois-ci, le jeune Dardenboeuf est envoyé par sa soeur qui surveille la rencontre : elle et Isménie vont tout faire pour que tout se passe bien. Le père tente tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le galant, mais rien n’y fait : il déjoue tous les pièges.

En fait, j’ai aussi une histoire avec Daniel Mesguich, qui m’a fait découvrir Pinter dans ses Trahisons du OFF 2014, et dont la mise en scène du Cyrano l’année dernière m’a laissée la fois froide et fascinée. Du texte je ne me souviens de presque rien, mais il y a une atmosphère et un souffle que je ressens encore aujourd’hui. C’est ce que j’aime chez Mesguich, en tout cas du peu que je connais de lui. Mais j’avais du mal à voir comment cela pouvoir seoir à Labiche. Et j’ai toujours du mal, en fait.

La question que je me pose est la suivante : Daniel Mesguich a-t-il monté beaucoup de vaudevilles ? Ce type de pièce, sous son apparence simplette, répond à des codes bien précis. Or Mesguich ne semble pas avoir bien senti la mécanique de cette Isménie. J’en ai vu, des Labiche, et il y a d’un côté les mises en scène où on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du génie tellement tout s’enchaîne avec simplicité, rythme, et rires, et celles où l’un des rouages est manquant et où l’on s’enlise dans quelque chose de lourd, mal huilé, presque ennuyeux. Ce spectacle est de ceux-là.

Le problème apparaît dès les premières minutes : Daniel Mesguich a cherché à en faire trop. Si j’ai du mal à percevoir ce qui manque pour que la mécanique se mette en place – car tout semble y être, le rythme, l’enthousiasme sur scène, une assez bonne direction d’acteur – je sens ce qui est en trop. Les ajouts, les comiques de répétition qui n’en finissent pas, les clins d’oeil répétés au public alourdissent un texte qui n’avait pas besoin de modifications. Ce texte forme un tout à jouer à toute allure, pas une base à étirer à l’infini.

Si quelques ajouts dans les répliques ne me choquent, pour moderniser un peu les blagues par exemple, je ne comprends pas l’intérêt de remanier tout le texte : on perd en fluidité, donc on perd en rythme, donc on perd en rire. On sent beaucoup trop les ajouts – il va même jusqu’à ajouter un monologue entier – on voit beaucoup trop Mesguich devant Labiche ; mais le mélange est hétérogène, la symbiose ne prend pas. Les ajouts sont grossiers, le plateau est complètement surexcité en enchaînant ses vannes et on se perd. Et c’est dommage, parce que l’élan était là, mais il aurait fallu davantage faire confiance au texte et à ses comédiens avant d’essayer de le mettre à sa sauce.

Déçue.

Passion Tchekhov

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Critique de Tchekhov à la folie (La demande en mariage / L’ours), d’Anton Tchekhov, vu le 3 mai 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Émeline Bayart, Jean-Paul Farré et Manuel Le Lièvre, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoit

Tchekhov à la folie signe des retrouvailles. Retrouvailles avec le Poche-Montparnasse, tout d’abord, où je n’avais pas mis les pieds depuis plus d’un an et demi – malgré une programmation qui m’attire toujours – à cause d’une histoire d’invité politique qui m’avait quelque peu déconcertée. Retrouvailles avec Jean-Paul Farré, que je suis depuis des années et que j’ai toujours grand plaisir à voir sur scène. Mais également retrouvailles avec le théâtre, puisque suite à des circonstances indépendantes de ma volonté je me suis retrouvée alitée – et donc, fatalement, éloignée de ce cher art – depuis plus d’un mois maintenant. Quoi de mieux pour une convalescence que de l’oublier, le temps d’un spectacle ?

Deux courtes histoires sont donc présentées, n’ayant au premier abord rien à voir entre elles mais piquant malgré tout dans les habitudes de Tchekhov de présenter cette société russe de manière toujours un peu sarcastique. D’un côté, La demande en mariage met en scène un homme venu demander la main de sa voisine qui, avant même d’entendre sa demande, pinaillera sur leurs propriétés respectives. De l’autre, L’ours traite d’une veuve à qui l’on vient demander de rembourser les dettes de son mari défunt et qui ne peut régler immédiatement ce qu’elle doit.

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Je parlais de retrouvailles tout à l’heure, et c’est toujours chouette. Retrouver un comédien, un théâtre, une ambiance que l’on a aimée et qui nous fait immédiatement sentir chez soi. Mais c’est d’autant mieux lorsque c’est mêlé de découvertes, comme ce fut le cas pour ce Tchekhov à la folie. La première découverte réside dans le texte : bien que j’aie vu passer ces pièces de nombreuses fois, dans des programmes de Festival OFF par exemple, je n’avais jamais eu l’occasion de les voir en vrai. Ce sont des petits moments de vie très bien ficelés, dont le trait est bien plus forcé que ce que je pouvais connaître de Tchekhov mais qui rend le texte objectivement drôle.

Ma deuxième découverte, c’est Émeline Bayart. Alors certes, c’est, comme ces pièces de Tchekhov, un nom dont j’entends parler depuis plusieurs années mais que je n’avais pas encore eu l’occasion d’associer à un jeu. Voilà qui est fait, et rudement bien fait ! Si ces pièces m’ont tant convaincue, c’est aussi certainement grâce au jeu de cette comédienne au visage hyperlaxe dont les moues n’en finissent plus de nous étonner et de provoquer le rire dans toute la salle. Ça aurait pu être parfois trop, c’est au contraire extrêmement bien dosé et l’on en redemande. J’aimerais aussi la voir dans différents registres car sa palette me semble tout à fait extensible. J’ai hâte !

Ses partenaires ne sont pas en reste. C’est un plaisir de les voir sauter d’un personnage à l’autre dans ces deux pièces : on avait rarement vu Jean-Paul Farré avoir l’occasion de déclarer sa flamme sur scène, c’est chose faite, et avec une sincérité méritant tous les éloges ! Il est un amoureux touchant et si délicat qu’il ajoute un véritable moment d’émotion à ce qui était jusque-là une franche rigolade. Manuel Le Lièvre réussit également avec brio cette transformation, proposant une belle palette de jeu allant de la quasi-épilepsie à une retenue presque religieuse. La mise en scène soutient le tout en imposant un rythme effréné et ce brin de folie promis dans le titre du spectacle. Que demander de plus ?

Il faudrait être fou pour rater ça ! ♥ ♥

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Critique d’Amphitryon, de Molière, vu le 30 septembre 2017 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Jean-Paul Bordes, Benjamin Boyer, Antony Cochin/Yannis Baraban, Odile Cohen, Mathias Maréchal, Guillaume Marquet/Laurent Collard, Christelle Reboul et Nicolas Vaude, dans une mise en scène de Stéphanie Tesson

On ne le dira jamais trop : le Théâtre de Poche est un lieu incontournable à Paris. Sa programmation, éclectique, toujours exigeante, est à surveiller de près. Pour ouvrir cette saison, c’est simple : les trois spectacles m’attiraient. Comme mon agenda est blindé, et qu’il faut bien arriver à faire un choix, c’est avec Amphitryon, mis en scène par Stéphanie Tesson, que je retrouvais le théâtre ; dans la distribution, Jean-Paul Bordes et Nicolas Vaude, deux comédiens que j’adore. Cela promettait d’être un très bon moment. Malheureusement de bons comédiens ne suffisent pas toujours à proposer une belle production…

Et pourtant, avec une bonne comédie de Molière, on peut passer de très bons moments. Surtout celle-ci, qui joue sur les quiproquo pour notre plus grand plaisir : Jupiter ayant été séduit par Alcmène, fraîchement mariée à Amphitryon, il prend l’apparence du mari le temps d’une soirée alors que celui-ci est au combat – Mercure de son côté prenant l’apparence de Sosie, le valet d’Amphitryon, pour seconder son père. Lorsque son mari revient, évidemment, Alcmène s’étonne de le voir revenir si tôt, alors que lui ne pense pas l’avoir vue depuis un moment… Les Dieux, maîtres de la situation, s’amusent un peu avant de tout ramener dans l’ordre.

Amphitryon est donc un pur divertissement, et supporte mal les mises en scène grandiloquentes. Au contraire, il lui faut du rythme et un grain de folie, et c’est ce qui m’a semblé manquer dans la mise en scène de Stéphanie Tesson. De rythme, d’abord, puisque la direction d’acteurs m’a laissée perplexe : la manière de dire les vers, particulièrement, trop récitée, les réactions des personnages, trop jouées, sont autant de choses qui m’ont laissée sur le côté. De folie, ensuite : on sent qu’il y a quelque chose qui est là, mais qui n’est pas forcément abouti. De belles idées scénographiques mais un ensemble qui retombe un peu à plat, comme un peu mou…

Et puis, il y a Nicolas Vaude. Je pense que je pourrais presque conseiller le spectacle rien que pour voir ce petit génie en action. C’est un concentré de vivacité, de bizarrerie, de gaieté, d’extravagance et de loufoquerie. Il est un Sosie succulent, et nous enchante à chacune de ses apparitions. Étrangement, il est le seul dont la diction des vers est naturelle et agréable à l’oreille. A ses côtés, ses partenaires nous font malheureusement trop sentir que nous sommes au théâtre : diction appuyée, sanglots abusifs, tirades en force, et un peu de cabotinerie… Dommage.

Partagée entre le plaisir de retrouver Nicolas Vaude et la déception face à cette mise en scène un peu scolaire…