L’avis de la Mort

Critique du Laboureur de Bohème, de Johannes von Tepl, vu le 2 septembre 2020 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo, dans une mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Évidemment, ça fait quelque chose. Retourner au théâtre après 6 mois d’absence, ça ne se fait pas sans une certaine émotion. Et encore moins lorsqu’on sait que c’est pour une rencontre avec la mort. Il y a des gens qui sont très à l’aise avec la mort, d’autres qui n’y pensent jamais, certains qui croient que ça n’arrive qu’aux autres… Moi, j’y pense quasi-quotidiennement. Je vis avec ma finitude comme un fardeau. Alors je dois avouer que j’avais quand même bien envie d’entendre ce qu’avait à dire le Seigneur des Morts pour défendre ses actes. Et j’ai été plutôt conquise.

Ce texte est une dispute, au sens premier du terme, c’est-à-dire une discussion où l’un des personnages soutiendra un point de vue, par exemple la nécessité de la finitude de l’homme, et son interlocuteur le point de vue opposé. C’est tout particulièrement cette première partie autour de la question de la mort comme faisant partie intégrante de la vie qui m’a intéressée. Le Seigneur des Morts y est particulièrement brillant, démontrant aisément qu’il est vain de pleurer des mortels et que rien n’est plus juste que la manière dont il agit, ne jugeant ni l’origine ni la bonté ni la richesse de celui qui est choisi.

La joute oratoire est passionnante, prenant parfois des accents stoïciens, et faisant la part belle au Seigneur des Morts qui enchaîne de belles punchlines à base de « Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir » ou encore « Stupide est celui qui pleure ainsi les mortels ». Impossible de ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle qui nous ramène cruellement à notre situation de mortel alors même qu’aujourd’hui tout autour de nous est fait pour nous faire oublier notre finitude.

C’est plutôt chouette d’avoir le sourire aux lèvres – enfin surtout aux yeux puisque le reste du visage est masqué – devant des sujets qui nous terrifient. Mais, il n’y a pas à dire, le Seigneur des Morts tel que le compose Marcel Bozonnet a quand même quelque chose de génial. Il a le truc pour incarner ces êtres sublunaires, parfois clownesques, avec quelque chose d’un pantin, qui n’est ni un esprit ni un homme : indéfinissable. Malin et parfois sérieux, cynique, joueur, il explose de couleurs dans un monologue savoureux durant lequel il nous régale. Il laisse alors libre court à cette diction déclamante qui lui va si bien sans tomber dans une grandiloquence inutile : il y est délicieux. A ses côtés, Logann Antuofermo met un peu plus de temps à rentrer dans son personnage, un peu mécanique dans sa plainte qui ouvre la pièce, mais il se reprend vite et finalement défend les mortels, et surtout les mortels amoureux, avec beaucoup d’ardeur. Leur duo fonctionne très bien, leur complémentarité étant confortée par certains détails scéniques, comme ce décor yin et yang simple et efficace.

Un chouette rendez-vous avec la Mort. ♥ ♥

Mesguich VS Labiche

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Critique de Mon Isménie, de Labiche, vue le 14 janvier 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Frédéric Cuif, Sophie Forte, Guano, Alice Eulry d’Arceau et Frédéric Souterelle, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

J’ai une histoire toute particulière avec Labiche : il a contribué à mon amour du théâtre, avec un gros coup de coeur pour une mise en scène de Doit-on le dire que j’ai vu trois fois quand j’avais neuf ou dix ans, et qui a gravé en moi, je pense, l’enthousiasme que peut provoquer le théâtre de divertissement. Même si j’élargis mes horizons théâtrales depuis quelques années, je ne peux snober ce théâtre-là en raison de ce beau souvenir. J’aime rire au théâtre, j’aime me détendre, j’aime le vaudeville quand il est bien monté.

Isménie ne pense qu’à une chose : elle souhaite se marier. Seulement voilà, son père n’est pas vraiment de cet avis et renvoie tous les prétendus les uns après les autres. Mais cette fois-ci, le jeune Dardenboeuf est envoyé par sa soeur qui surveille la rencontre : elle et Isménie vont tout faire pour que tout se passe bien. Le père tente tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le galant, mais rien n’y fait : il déjoue tous les pièges.

En fait, j’ai aussi une histoire avec Daniel Mesguich, qui m’a fait découvrir Pinter dans ses Trahisons du OFF 2014, et dont la mise en scène du Cyrano l’année dernière m’a laissée la fois froide et fascinée. Du texte je ne me souviens de presque rien, mais il y a une atmosphère et un souffle que je ressens encore aujourd’hui. C’est ce que j’aime chez Mesguich, en tout cas du peu que je connais de lui. Mais j’avais du mal à voir comment cela pouvoir seoir à Labiche. Et j’ai toujours du mal, en fait.

La question que je me pose est la suivante : Daniel Mesguich a-t-il monté beaucoup de vaudevilles ? Ce type de pièce, sous son apparence simplette, répond à des codes bien précis. Or Mesguich ne semble pas avoir bien senti la mécanique de cette Isménie. J’en ai vu, des Labiche, et il y a d’un côté les mises en scène où on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du génie tellement tout s’enchaîne avec simplicité, rythme, et rires, et celles où l’un des rouages est manquant et où l’on s’enlise dans quelque chose de lourd, mal huilé, presque ennuyeux. Ce spectacle est de ceux-là.

Le problème apparaît dès les premières minutes : Daniel Mesguich a cherché à en faire trop. Si j’ai du mal à percevoir ce qui manque pour que la mécanique se mette en place – car tout semble y être, le rythme, l’enthousiasme sur scène, une assez bonne direction d’acteur – je sens ce qui est en trop. Les ajouts, les comiques de répétition qui n’en finissent pas, les clins d’oeil répétés au public alourdissent un texte qui n’avait pas besoin de modifications. Ce texte forme un tout à jouer à toute allure, pas une base à étirer à l’infini.

Si quelques ajouts dans les répliques ne me choquent, pour moderniser un peu les blagues par exemple, je ne comprends pas l’intérêt de remanier tout le texte : on perd en fluidité, donc on perd en rythme, donc on perd en rire. On sent beaucoup trop les ajouts – il va même jusqu’à ajouter un monologue entier – on voit beaucoup trop Mesguich devant Labiche ; mais le mélange est hétérogène, la symbiose ne prend pas. Les ajouts sont grossiers, le plateau est complètement surexcité en enchaînant ses vannes et on se perd. Et c’est dommage, parce que l’élan était là, mais il aurait fallu davantage faire confiance au texte et à ses comédiens avant d’essayer de le mettre à sa sauce.

Déçue.

Passion Tchekhov

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Critique de Tchekhov à la folie (La demande en mariage / L’ours), d’Anton Tchekhov, vu le 3 mai 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Émeline Bayart, Jean-Paul Farré et Manuel Le Lièvre, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoit

Tchekhov à la folie signe des retrouvailles. Retrouvailles avec le Poche-Montparnasse, tout d’abord, où je n’avais pas mis les pieds depuis plus d’un an et demi – malgré une programmation qui m’attire toujours – à cause d’une histoire d’invité politique qui m’avait quelque peu déconcertée. Retrouvailles avec Jean-Paul Farré, que je suis depuis des années et que j’ai toujours grand plaisir à voir sur scène. Mais également retrouvailles avec le théâtre, puisque suite à des circonstances indépendantes de ma volonté je me suis retrouvée alitée – et donc, fatalement, éloignée de ce cher art – depuis plus d’un mois maintenant. Quoi de mieux pour une convalescence que de l’oublier, le temps d’un spectacle ?

Deux courtes histoires sont donc présentées, n’ayant au premier abord rien à voir entre elles mais piquant malgré tout dans les habitudes de Tchekhov de présenter cette société russe de manière toujours un peu sarcastique. D’un côté, La demande en mariage met en scène un homme venu demander la main de sa voisine qui, avant même d’entendre sa demande, pinaillera sur leurs propriétés respectives. De l’autre, L’ours traite d’une veuve à qui l’on vient demander de rembourser les dettes de son mari défunt et qui ne peut régler immédiatement ce qu’elle doit.

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Je parlais de retrouvailles tout à l’heure, et c’est toujours chouette. Retrouver un comédien, un théâtre, une ambiance que l’on a aimée et qui nous fait immédiatement sentir chez soi. Mais c’est d’autant mieux lorsque c’est mêlé de découvertes, comme ce fut le cas pour ce Tchekhov à la folie. La première découverte réside dans le texte : bien que j’aie vu passer ces pièces de nombreuses fois, dans des programmes de Festival OFF par exemple, je n’avais jamais eu l’occasion de les voir en vrai. Ce sont des petits moments de vie très bien ficelés, dont le trait est bien plus forcé que ce que je pouvais connaître de Tchekhov mais qui rend le texte objectivement drôle.

Ma deuxième découverte, c’est Émeline Bayart. Alors certes, c’est, comme ces pièces de Tchekhov, un nom dont j’entends parler depuis plusieurs années mais que je n’avais pas encore eu l’occasion d’associer à un jeu. Voilà qui est fait, et rudement bien fait ! Si ces pièces m’ont tant convaincue, c’est aussi certainement grâce au jeu de cette comédienne au visage hyperlaxe dont les moues n’en finissent plus de nous étonner et de provoquer le rire dans toute la salle. Ça aurait pu être parfois trop, c’est au contraire extrêmement bien dosé et l’on en redemande. J’aimerais aussi la voir dans différents registres car sa palette me semble tout à fait extensible. J’ai hâte !

Ses partenaires ne sont pas en reste. C’est un plaisir de les voir sauter d’un personnage à l’autre dans ces deux pièces : on avait rarement vu Jean-Paul Farré avoir l’occasion de déclarer sa flamme sur scène, c’est chose faite, et avec une sincérité méritant tous les éloges ! Il est un amoureux touchant et si délicat qu’il ajoute un véritable moment d’émotion à ce qui était jusque-là une franche rigolade. Manuel Le Lièvre réussit également avec brio cette transformation, proposant une belle palette de jeu allant de la quasi-épilepsie à une retenue presque religieuse. La mise en scène soutient le tout en imposant un rythme effréné et ce brin de folie promis dans le titre du spectacle. Que demander de plus ?

Il faudrait être fou pour rater ça ! ♥ ♥

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Critique d’Amphitryon, de Molière, vu le 30 septembre 2017 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Jean-Paul Bordes, Benjamin Boyer, Antony Cochin/Yannis Baraban, Odile Cohen, Mathias Maréchal, Guillaume Marquet/Laurent Collard, Christelle Reboul et Nicolas Vaude, dans une mise en scène de Stéphanie Tesson

On ne le dira jamais trop : le Théâtre de Poche est un lieu incontournable à Paris. Sa programmation, éclectique, toujours exigeante, est à surveiller de près. Pour ouvrir cette saison, c’est simple : les trois spectacles m’attiraient. Comme mon agenda est blindé, et qu’il faut bien arriver à faire un choix, c’est avec Amphitryon, mis en scène par Stéphanie Tesson, que je retrouvais le théâtre ; dans la distribution, Jean-Paul Bordes et Nicolas Vaude, deux comédiens que j’adore. Cela promettait d’être un très bon moment. Malheureusement de bons comédiens ne suffisent pas toujours à proposer une belle production…

Et pourtant, avec une bonne comédie de Molière, on peut passer de très bons moments. Surtout celle-ci, qui joue sur les quiproquo pour notre plus grand plaisir : Jupiter ayant été séduit par Alcmène, fraîchement mariée à Amphitryon, il prend l’apparence du mari le temps d’une soirée alors que celui-ci est au combat – Mercure de son côté prenant l’apparence de Sosie, le valet d’Amphitryon, pour seconder son père. Lorsque son mari revient, évidemment, Alcmène s’étonne de le voir revenir si tôt, alors que lui ne pense pas l’avoir vue depuis un moment… Les Dieux, maîtres de la situation, s’amusent un peu avant de tout ramener dans l’ordre.

Amphitryon est donc un pur divertissement, et supporte mal les mises en scène grandiloquentes. Au contraire, il lui faut du rythme et un grain de folie, et c’est ce qui m’a semblé manquer dans la mise en scène de Stéphanie Tesson. De rythme, d’abord, puisque la direction d’acteurs m’a laissée perplexe : la manière de dire les vers, particulièrement, trop récitée, les réactions des personnages, trop jouées, sont autant de choses qui m’ont laissée sur le côté. De folie, ensuite : on sent qu’il y a quelque chose qui est là, mais qui n’est pas forcément abouti. De belles idées scénographiques mais un ensemble qui retombe un peu à plat, comme un peu mou…

Et puis, il y a Nicolas Vaude. Je pense que je pourrais presque conseiller le spectacle rien que pour voir ce petit génie en action. C’est un concentré de vivacité, de bizarrerie, de gaieté, d’extravagance et de loufoquerie. Il est un Sosie succulent, et nous enchante à chacune de ses apparitions. Étrangement, il est le seul dont la diction des vers est naturelle et agréable à l’oreille. A ses côtés, ses partenaires nous font malheureusement trop sentir que nous sommes au théâtre : diction appuyée, sanglots abusifs, tirades en force, et un peu de cabotinerie… Dommage.

Partagée entre le plaisir de retrouver Nicolas Vaude et la déception face à cette mise en scène un peu scolaire… 

Diable en poche

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Critique de l’Histoire du Soldat, de Ramuz et Stravinsky, vue le 26 mai 2017 au Théâtre de Poche
Avec Claude Aufaure, Licinio Da Silva, Fabian Wolfrom, Aurélie Loussouarn, Olivier Dejours / Loïc Olivier, Thomas Cardineau / Mélanie Ravaux / Cécile Subirana, Léonard Lepissier / Audrey Lucas, Seung-Hwan Lee / Hélène Richard, Blandine Delangle / Adrien Goldschmidt, Florent Farnier / Luce Perret / Victor Rosi, Valentin Moulin / Lucas Ounissi / Geoffray Proye, Quentin Broyart / Hugo Chassaniol, dans une mise en scène de Stephan Druet

Quel plaisir de retrouver ce petit théâtre de Poche que je n’avais pas visité depuis novembre dernier ! En cette jolie fin de mai, c’est bien en avance que je me rends dans la cour du théâtre. Je croise alors un charmant garçon – la soirée s’annonçait agréable. Vous devinerez mon ravissement lorsque je me suis rendue compte quelques instants plus tard que le charmant garçon en question se trouvait être le soldat dont l’histoire nous était contée, et qu’il avait plus d’une corde à son arc puisqu’il s’est avéré, comme le reste de la distribution, tout à fait à sa place sur scène.

L’Histoire du soldat est une fable mettant en scène un lecteur, qui prend les traits du narrateur de l’histoire, qui vient conter l’histoire survenue entre Le Soldat et Le Diable. Le Soldat a en effet vendu son âme au Diable un jour qu’il l’avait croisé sur la route, en lui échangeant son violon contre un livre. Trop heureux, le Diable propose au jeune homme de s’arrêter un instant chez lui, ce qu’il accepte, mais les 3 jours qu’il pensait passer en sa compagnie sont en réalité 3 ans. Ignoré de tous à son retour au village, le Soldat se sert alors du livre magique pour devenir immensément riche, mais il se rendra vite compte que ce n’est pas dans la richesse que se trouve le bonheur…

Ma réflexion au sortir de la salle fut la suivante : je crois que si je n’avais pas su que la pièce était suisse, j’aurais pu le deviner tant elle était rythmée à la manière de leurs montres bien-aimée. Mais ce n’est pas son seul côté exotique : je trouve par exemple qu’outre l’aspect envoûtant qu’on peut directement lier à la forme « conte », cette pièce prend son temps, mais sans se regarder le nombril, bien plutôt avec une certaine élégance. C’est un petit bijou dans son style : les alternances entre les parties jouées et les parties musicales sont très bien coordonnées et tout à fait complémentaires. En effet, malgré mon appréhension à l’idée de me retrouver à écouter du Stravinsky toute la soirée, je dois bien reconnaître que les morceaux reflètent bien la tonalité du conte qui nous est joué.

Les comédiens portent cette étrange pièce avec brio, secondés par des lumières édifiant aisément les différentes atmosphères du spectacle : c’est pour le captivant Claude Aufaure que j’ai réservé pour ce spectacle, et bien évidemment c’est une nouvelle réussite pour l’acteur qui, de sa voix enveloppante, nous conte cette histoire en faisant monter chez nous un intérêt grandissant. A ses côtés, le charmant jeune homme de la cour du Poche, Fabian Wolfrom, est un Soldat naïf avec un enthousiasme juvénile parfaitement dosé. Licinio Da Silva, enfin, a trouvé la composition parfaite pour son diable piquant, espiègle et frétillant, sans jamais tomber dans la caricature.

Une merveille du genre. ♥ ♥ 

Histoire du Soldat - Ramuz et Stravinsky - Druet - Theatre de Poche Montparnasse

C’est bien… ça !

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Critique de Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute, vu le 18 novembre au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Nicolas Briançon, Nicolas Vaude, et Roxana Carrara, dans une mise en scène de Léonie Simaga

J’avais manqué la mise en scène de Léonie Simaga il y a quelques années à la Comédie-Française (sisi, c’est vrai…). Après son départ de cette Maison, j’ai guetté son retour, et c’est avec joie et impatience que j’ai attendu sa nouvelle mise en scène de la pièce de Sarraute. Invitée par les Théâtre Parisiens Associés, que je remercie au passage, j’ai passé une excellente soirée au Poche, grâce à l’intelligence, la maîtrise, et la subtilité de l’équipe du spectacle.

Voilà une pièce qui peut laisser perplexe ; à la lecture, pas de personnage défini mais H1 et H2, deux amis qui s’affrontent pour rien, ou ce qui peut nous sembler rien. Un rien qui part d’une phrase, d’une intonation, et qui peu à peu s’élargit pour devenir un tout. Une pièce sur le conformisme, sur la difficulté d’exprimer le rien, le ressenti intérieur. Le non-dit, maître mot du spectacle, est brillamment transmis dans cette mise en scène de Léonie Simaga.

L’une des grandes réussite du metteur en scène, à mon sens, est qu’à aucun moment, on ne prend parti. Léonie Simaga a l’art de faire parler le texte, de lui faire avouer tout ce qu’il a à dire, sans le dénaturer. Certes, on serait tenté d’envier Nicolas Briançon, l’homme qui a réussi : l’air assuré, imperturbable, il domine aisément le conflit. Mais qu’a-t-il vraiment réussi ? N’est-il pas un pion de plus, comme le dénonce l’autre Nicolas ? Ce dernier n’est-il pas dans la vérité, malgré son apparente folie ?

La scène a l’air d’un ring. Progressivement, la tension monte. Les deux Nicolas se regardent et s’affrontent, anciens amis que tout semble opposer aujourd’hui : d’un côté, Briançon apparaît calme, simple et tranquille, bien habillé, coiffé, élégant. Il respire la satisfaction de soi, la fierté plus que l’orgueil. De l’autre, je découvre un Nicolas Vaude impressionnant dans son égarement : le regard fou, le geste brusque, la diction saccadée, la composition est poussée à l’extrême mais jamais caricaturale. Un très beau duo de comédiens.

On le sait, on le sent, le bonheur apparent de l’un ne reflète pas la vérité, tout comme le rejet absolu de l’autre. Au lecteur de gratter sous le texte, de lire entre les lignes les suppositions de Nathalie Sarraute. Au spectateur de se laisser porter par une mise en scène menée de main de maître par Léonie Simaga, qui dirige ces deux grands comédiens pour notre plus grand bonheur : aux amoureux des mots, voilà un spectacle à ne pas manquer.

La vie est là, simple et tranquille, dans toute sa complexité, au Poche-Montparnasse, du mardi au samedi à 19h, et le dimanche à 17h30. ♥ ♥ 

Un arbitrage de seconde zone

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Critique de La Médiation de Chloé Lambert, vue le 9 janvier 2016 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Julien Boisselier, Raphaëline Goupilleau, Chloé Lambert, et Ophelia Kolb, dans une mise en scène de Julien Boisselier

Il y a un type d’acteurs un peu à part, en général de ces acteurs ayant une voix particulière, dont le timbre reste en nous longtemps après un spectacle, et qui pourraient lire le bottin sur scène qu’on en resterait tout aussi passionnés. Je sais que ce n’est pas le plus beau compliment qu’on puisse faire à un acteur, mais en tant que spectatrice, cela reste un compliment dans ma bouche, ou plutôt sous ma plume. Parvenir à faire d’un texte vide un moment sympathique est une prouesse, et c’est la raison pour laquelle je salue bien bas Julien Boisselier et Raphaëline Goupilleau, qui font de La Médiation un moment sinon agréable, du moins amusant.

La médiation, c’est l’histoire d’un couple qui ne peut plus dialoguer, et qui a donc recourt à des professionnels pour aboutir à un accord sur l’éducation de leur fils. Pierre et Anna sont séparés depuis 2 ans déjà, et Archimède leur fils a 3 ans. Il est paléontologue, elle est styliste. C’est un adolescent attardé, elle est psychorigide. Nous allons donc assister à leurs débats, leurs disputes, leurs confrontations que tenteront d’apaiser Isabelle et Jeanne, les médiatrices. Voilà un sujet qui me paraît peu théâtral, on sent le risque d’une trame dramatique faible, mais après tout pourquoi pas.

Mieux vaut ne pas lire avant la note d’intention de l’auteur. Elle risquerait d’en décourager certains, de donner de mauvais a priori à d’autres. Mais elle m’a fait tellement rire après coup que je ne peux que retranscrire ici un court extrait de ce texte : « Une réalité de la vie m’a toujours surprise : le retentissement dans notre intimité de la découverte de la vie des autres. Comme un effet mécanique et tout émotif, comme une poussée d’Archimède qui nous relie de manière invisible les uns aux autres. » Voici donc la raison pour laquelle cet enfant a un nom si ridicule. Seulement voilà – pardon pour ce petit intermède « je suis en école d’ingénieur » – mais cette phrase n’a pas de sens scientifique. Une poussée d’Archimède ne relie rien, c’est simplement une force qui s’oppose au poids. Voilà voilà.

A lire cette critique, on pourrait croire que je n’ai pas aimé le spectacle. Or il n’en est rien : j’ai plutôt passé un bon moment ; en tout cas je ne me suis pas ennuyée. Je remercie pour cela deux acteurs prodigieux, Raphaëline Goupilleau et Julien Boisselier. Je la connais depuis un bout de temps déjà, et je pense que je ne pourrais pas détester un spectacle dans lequel elle jouerait. Par sa présence, par sa voix, par son rythme, par ses répliques magiques, je ne peux que passer un bon moment lorsqu’elle est sur scène. De même pour lui, qui a un jeu, une gestuelle, et une voix si particuliers : pour cette deuxième fois où je le vois sur scène, il parvient encore à m’étonner, à me surprendre et à m’intéresser. Il arrive à donner une contenance à un personnage qui n’a pas d’âme, ce qui est une véritable prouesse. Chapeau bas.

Mais dès qu’ils sortent de scène – heureusement rarement – je comprends que ce texte n’est pas grand chose. Tout particulièrement lors de la scène finale, quand Ophelia Kolb est seule sur scène avec un monologue vide et un jeu pauvre, je suis presque gênée. Le texte est digne de magazines féminins, empilant les clichés et les phrases mal construites. Dois-je encore mentionner cet accord oublié, choquant, « des tendresses qu’on n’a pas compris » (ou quelque chose dans ce goût-là). Brrrh.

Ça doit être mon côté « magazine féminin ». 

Voisin du néant

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Critique des Voisins, de M. Vinaver, mise en scène de Marc Paquien, vu au Poche Montparnasse le 11 octobre 2015, par complice de MDT
Avec Patrick Catalifo, Lionel Abelanski, Alice Berger et Loïc Mobihan

         De bons acteurs, un auteur réputé, un metteur en scène que j’apprécie généralement : c’est en principe la garantie d’une excellente soirée (matinée en l’occurrence), d’autant que les critiques du spectacle sont plutôt bonnes.

         M’aurait-on trompée sur l’intérêt des textes de Michel Vinaver ? Je réserve mon jugement tant que je n’ai pas vu une de ses « grandes » pièces, ou peut-être le Bettencourt boulevard annoncé au TNP. Mais ce qui est sûr, c’est que ces Voisins n’ont à aucun moment su capter mon intérêt.

         Deux voisins, l’un père d’une fille, l’autre d’un garçon (les jeunes gens s’aiment et veulent se lancer dans la restauration) passent de l’amitié à la méfiance et à la haine, pour, on ne sait trop pourquoi, redevenir amis, ce qui détermine, on ne sait trop comment, le suicide du fils (à moins qu’il n’ait été attaqué, mais par qui ?). L’un des voisins est dans les assurances, l’autre dans la production (semble-t-il). Des histoires d’argent, de travail, de commandes de vaisselle, de système mafieux, de construction d’un centre commercial, de rivalités politiques locales, traversent le dialogue sans que l’on comprenne vraiment l’impact de ces informations sur la relation entre les personnages. L’un des voisins est-il responsable d’un vol, ou est-ce le fils ? Pourquoi le fils semble-t-il inconsolable de la mort de sa chienne ? La femme de l’autre est-elle morte assassinée ? Toute une série de pistes se dessinent, dont on ne comprend pas les enjeux, et dont d’ailleurs on se contrefiche totalement. Rien de prenant, rien de touchant. Dès le premier quart d’heure on a hâte que cela finisse.

         Il semble que M. Vinaver ait écrit un dialogue « troué », sans continuité, peut-être pour que le spectateur assemble à sa manière les pièces de ce puzzle incomplet. S’il y avait de vrais personnages, un enjeu passionnel, on accepterait de jouer le jeu, mais la disparition de lingots d’or ou la gestion d’une baraque à frites n’ont rien de très excitant pour l’imagination ou l’affect.

         Les acteurs, chevronnés, se dépêtrent comme ils peuvent de ce texte dénué d’intérêt. Patrick Catalifo compose un personnage un peu bourru, Loïc Mobihan donne au fils une allure demeurée, mais pourquoi ? Tous crient, du début à la fin. Le public, perplexe, applaudit poliment cette dépense d’énergie pour rien. Une soirée (matinée, en l’occurrence) perdue. Ce n’est pourtant pas la coutume, au Poche…

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Diabovillus Maximus

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Critique de The Servant, de Robin Maugham, vu le 14 février 2015 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Maxime d’Aboville, Roxane Bret, Xavier Lafitte, Adrien Melin, et Alexie Ribes, dans une mise en scène de Thierry-Harcourt

Décidément, le théâtre de Poche-Montparnasse est un théâtre où je ne vais pas assez souvent : ils ont chaque année une excellente programmation et je ne m’y rends qu’une ou deux fois par saison. C’est d’ailleurs au théâtre Montparnasse que se trouve la meilleure ouvreuse de tout Paris, en tout cas la meilleure que j’ai jamais vu. Enfin une annonce convaincue et convaincante anti portable, et un sourire sincère et agréable. C’est un théâtre qui gagne à être connu, et The Servant en est un parfait exemple.

Voici un huis-clos comme je les aime : la pièce se passe à Londres, où Tony vient d’emménager. Il y retrouve sa petite amie qui l’y attendait, ainsi qu’un ami de longue date, qui lui trouve un logement ainsi qu’un domestique, Barrett. Ce dernier se présente chez Tony et commence à y travailler : il est étrange, mais il fait un travail impeccable et Tony n’a rien à lui reprocher, il l’engage donc réellement et Barrett commence petit à petit à s’installer, et à prendre ses aises dans cette maison qu’il doit servir. Il devient si familier que son rôle dans cette maison serait à redéfinir : il est certain qu’il n’est plus un simple domestique. Un jeu pervers s’installe alors entre Tony et son domestique ; un jeu de rôle étrange et qui pourrait les entraîner très loin…

J’adore lorsque le théâtre représente les liens malsains qui peuvent s’établir entre les êtres. J’aime encore plus lorsqu’il pousse le vice jusqu’au bout ; et c’est ce que je reprocherai à cette pièce : d’avoir peur d’y aller carrément. Certes, l’ambiance est tendue grâce à l’ambiguité et aux non-dits qui pèsent sur les conversations. Mais même ce qu’on ne dit pas peut être poussé au plus haut. Et c’est dommage de ne pas mettre le spectateur encore plus mal à l’aise qu’il ne l’est déjà.

Je pense par exemple au jeu de Maxime d’Aboville. Il est un excellent servant, sombre et angoissant. Son visage toujours trop neutre rend le personnage encore plus étrange. Dans ses accès de colère, il devient encore plus inquiétant. Et pourtant, le personnage manque d’un petit quelque chose qui nous le rendrait effrayant, qui ferait qu’à chacune de ses apparitions, on craigne quelque chose, un peu comme le sentiment qu’on pourrait l’avoir devant un film d’horreur. Une tension supplémentaire ne serait pas de trop, au contraire. Cependant, il faut reconnaître qu’il fait un superbe travail, tout comme ses camarades.

Xavier Lafitte est un Tony extrêmement séduisant, mais qui perd en charme au fil de la pièce. Sa transformation est impressionnante : ses traits se creusent, ses yeux perdent leur pétillant, leur vie. A la fin de la pièce, il oscille entre le robot et le fantôme. Un acteur brillant. Je connais déjà le talent d’Adrien Melin, et c’est d’ailleurs pour l’admirer une nouvelle fois que je suis allée voir ce spectacle, dans lequel il interprète le meilleur ami de Tony. Raisonnable et intelligent, il tout d’abord est l’épaule de son ami, avant de l’abandonner à son sort. Enfin, si Roxane Bret campe plusieurs compagnes de Barrett avec vivacité et mordant, j’avoue avoir trouvé le jeu d’Alexie Ribes, l’amie de Tony, bien trop fade. Elle est juste, mais elle ne donne qu’un trait à son personnage, qui ne change ni d’intonation, ni d’expression, entre le début et la fin de la pièce. Le seul point faible de la distribution.

Thierry Harcourt signe une mise en scène intelligente d’un texte que j’aurais aimé plus malsain encore. Cela vaut quand même le détour. ♥ ♥ 

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Legs ? Go !

Critique du Legs, de Marivaux, vu le 3 mai 2014 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Bernard Menez, Valérie Vogt, Marion Bierry/Marie Réache, Gilles Vincent Kapps, Estelle Andréa, et Sinan Bertrand

Marion Bierry est un metteur en scène très oscillant : j’avais applaudi à tout rompre La Veuvequ’elle avait monté en Avignon il y a deux ans, mais je n’avais pas caché ma déception face à sonTartuffe monté sur les seuls noms de Chesnais et Brasseur. Des idées, je ne doute pas qu’elle en a. Mais dans cette nouvelle mise en scène qu’elle signe, on ne voit pas toujours où elle veut en venir : dans quel but alterner le texte de Marivaux et des sonnets de Ronsard, si ce n’est pour un plaisir auditif certain ? Une fois cette interrogation passée, cependant, on ne peut que se prendre au jeu de cette intrigue marivaudienne interprétée avec finesse et intelligence sur la scène du Poche-Montparnasse.

On reconnaîtrait Marivaux simplement en découvrant l’histoire : mêlant intrigues amoureuses et problèmes liés aux milieux sociaux, elle nous peint les obstacles élevées contre le mariage du Marquis et de la Comtesse. En effet, le Marquis est légataire d’un testament, et a reçu 600 000 francs à charge d’épouser Hortense ; dans le cas où il ne souhaiterait pas conclure le mariage, il doit lui verser 200 000 francs. Voulant rester bénéficiaire de ce legs, il joue tout de même le jeu en la demandant en mariage, tout en espérant secrètement son refus. Hortense, elle aussi éprise d’un autre homme, tente, par l’intermédiaire des valets du Marquis et de la Comtesse, Lépine et Lisette, de faire avouer le Marquis et de le faire renoncer à ce mariage, en le pressant d’avouer sa flamme à la Comtesse. Seulement les caractères bien trempés de chacun des personnages rendra la chose plus difficile, et les faux semblants sont rois.

Il faut avouer que la mise en scène est facile : en fait, il n’y a pas grand chose. Il y a beaucoup de grandes caisses déplacées, on ne sait pas pourquoi, et beaucoup d’allées et venues, mais pas vraiment d’idée particulière, de mise en lumière de certains aspects de la pièce, de transcendance du texte. Cependant, j’ai quand même été prise dans ce spectacle gai et vivifiant : l’entrain des acteurs, le rythme du jeu, les intermèdes musicaux, le texte de Marivaux et la beauté des poèmes de Ronsard font qu’on adhère à ce spectacle, qu’on s’intéresse à leurs colères et leurs déceptions.

Et on adhère à cette proposition tout d’abord grâce au talent comique indéniable de Bernard Menez. Il n’a qu’à ouvrir la bouche, faire un pas, regarder de côté, pour qu’un rire soulève la salle. Ses changements de tons, brusques et précis, sont excellents, et il continue cette loufoquerie jusque dans les parties chantées. J’ai retrouvé le Bernard Menez qui m’avait tant plu dans Le Gros la Vache et le Mainate, et c’était une très bonne surprise. Le reste de la distribution m’était parfaitement inconnue, et j’ai pu découvrir en Marion Bierry, le metteur en scène, une actrice de talent. Elle incarne une Hortense intelligente et parfois amère, et sa voix est de celles qu’on n’oublie pas. Le duo des valets est délicieux, et plus encore lors des parties chantées : en effet, Estelle Andréa, qui m’a d’abord un peu rebutée à cause de son jeu, a su me charmer totalement par sa voix soprano d’une maîtrise totale, se lâchant plus lors des intérmèdes musicaux. Sinan Bertrand interprète un Lépine joueur et vif, dont l’oeil malicieux s’accorde à merveille avec son rôle de valet un peu voyou.

Finalement, ce spectacle s’apparente à une découverte du texte de Marivaux presque nu, comme si on assistait à une italienne. Avec du recul, le manque de mise en scène provoque un souvenir trop flou de ce spectacle, qui a pourtant su me ravir sur l’instant. Je continue de me questionner sur l’utilité de l’ajout des vers de Ronsard entre les scènes, qu’on distinguait du texte de Marivaux par un placement spécial des acteurs. Car si tous les poètes savent parler d’amour, Marivaux lui-même le fait tout aussi bien, avec sa langue aux distinctions et à la finesse si reconnaissables.

Pourquoi pas ? ♥ ♥