Un grand désar-roi

Critique du Roi Lear, de Shakespeare, vu le 4 novembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Jacques Weber, Astrid Bas, Frédéric Borie, Thomas Durand, Babacar M’baye Fall, Clovis Fouin-Agoutin, Bénédicte Guilbert, Manuel Le Lièvre, François Marthouret, Laurent Papot, Jose-Antonio Pereira, Grace Seri, Thomas Trigeaud, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Georges Lavaudant

Evidemment. Evidemment que j’allais prendre des places pour ce Lear avec le grand Jacques Weber monté par Lavaudant dont j’avais eu la chance de découvrir la Rose et la Hache il y a quelques années. Le Roi Lear est probablement l’un de mes Shakespeare préférés et ce hors-les-murs du Théâtre de la Ville, présenté au Théâtre de la Porte Saint-Martin, était assurément l’un des spectacles à ne pas manquer en cette première partie de saison. J’avais vraiment envie d’aimer.

Lear est déjà vieux au début de la pièce, lorsqu’il partage son royaume entre ses trois filles. Trois ? Non, seulement deux puisque de Goneril, Régane et Cordélia, seules les deux premières sauront parler à leur père de façon à le convaincre de leur léguer une part de son royaume. Cordélia, qui avoue ne l’aimer que comme un père, ne saura pas s’attirer ses faveurs. Rejetée par Lear, elle ne réapparaîtra pas avant la fin de la pièce, lorsque le vrai visage de ses soeurs sera révélé au grand jour. En attendant, le vieux Lear, dépassé par les événements, sombre dans une forme de délire, surveillé de près par son fidèle Kent ainsi que son bouffon.

On ne peut monter Le Roi Lear sans roi Lear (si vous avez besoin d’autres truismes, je suis là). Vous m’avez comprise : l’oeuvre de Shakespeare nécessite un monstre sacré, un comédien capable d’assumer un rôle d’une telle envergure. Jacques Weber semblait avoir les épaules pour endosser le costume du roi Shakespearien. Mais hélas, trois fois hélas, ce géant du théâtre a perdu de sa superbe. Weber est un roi fainéant. Le début est laborieux – on entend sa dépendance à l’oreillette autant qu’on la voit : il poitrine pour couvrir ses trous, mais l’attente de la réplique est vraiment perceptible et gâche le plaisir du spectateur. C’est sur cet effet de voix que repose une grande partie de son interprétation dans la première partie du spectacle ; dans la seconde, où la folie prend le pas sur la raison, ses changements de ton soudain et ses ruptures se fondent mieux dans le personnage.

© Jean-Louis Fernandez

Arrive ce moment où on en vient presque à attendre les scènes où Weber n’est pas pour profiter un peu du moment de théâtre qu’on est venu chercher. Mais autour de lui le temps n’est pas non plus au beau fixe. Il y a du bon et du moins bon dans la mise en scène de Lavaudant. Un peu sage, un peu attendue, un peu scolaire, l’ensemble peine à décoller pour véritablement nous emporter, et il y a un vide que personne n’arrive à combler sur le grand plateau du théâtre de la Porte Saint-Martin.

Mais ce serait mentir que de nier les belles scènes qu’on a aussi pu y voir, avec en tête le supplice imposé par le duc de Cornouailles à Gloucester. Puissante, rapide, avec une intention au-delà de la simple efficacité, la scène est Shakespearienne à souhait. Les effets stroboscopiques et la cascade d’objets en tout genre fonctionnent bien aussi, malgré un petit air de déjà-vu. Globalement, il faut reconnaître que la seconde partie est plus convaincante que la première.

Au niveau de la distribution, on saluera un Manuel Le Lièvre en pleine forme – décidément le comédien ne cesse de nous étonner depuis quelques années – proposant un fou très rock’n’roll sans jamais une note à côté. Toujours du côté de la démence, Thibault Vinçon trouve également le ton très juste dans la composition de son Tom et de son errance philosophique. J’aurais pu conclure que c’est finalement dans la folie que se révèle la distribution de Georges Lavaudant mais ce serait sans compter le merveilleux Babacar M’baye Fall, contrepoint sage et honnête dans ce monde fou, qui incarne l’intégrité avec autorité, sans fioriture, et qui devient pour le spectateur comme un repère de stabilité dans une tempête déchaînée.

On pouvait attendre mieux d’une telle affiche.

© Jean-Louis Fernandez

#OFF21 – Dorothy

Critique de Dorothy, à partir des oeuvres de Dorothy Parker, vu le 16 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec et mis en scène par Zabou Breitman

J’ai découvert Dorothy quand le spectacle a été annoncé au Théâtre de la Porte Saint-Martin. J’étais étonnée qu’un seul en scène sur un sujet qui me semble peu connu du grand public (en tout cas totalement inconnu de moi) soit joué dans la grande salle, mais je connais suffisamment l’exigence de Jean Robert-Charrier pour que la confiance l’emporte sur la méfiance. Et puis j’aime beaucoup Zabou Breitman.

Apparemment, je ne suis pas la seule. La salle est comble. C’est fou : vous mettez la même affiche, le même titre, et vous enlevez le nom de Zabou Breitman et je pense qu’il devient très difficile de remplir même la plus petite salle du OFF. Je pense que la comédienne le sait, d’ailleurs. Et, au début du spectacle, elle en joue : elle est déjà là quand on entre dans la salle, discute parfois un peu avec les spectateurs du premier rang, puis, quand ça commence, elle cabotine un peu, s’adresse à son public directement, rigole avec lui. Je suis d’abord un peu déçue : ce n’est pas vraiment ce que j’escomptais.

Et puis elle entre dans le vif du sujet : après nous avoir raconté l’anecdote de l’enterrement de Dorothy Parker, elle se met à interpréter ses textes. Et là, quelque chose se passe. L’instant d’avant, c’était Zabou Breitman qui faisait son show sur scène, et soudain les personnages de Dorothy Parker prennent vie sur scène. Ce sont des petites scènes, un peu comme des sketchs, qui s’enchaînent devant nos yeux ébahis. Cinq moments de plongée dans l’Amérique des années folles.

Avant de saluer la prestation, je tiens à saluer l’artiste dans son choix, car Zabou Breitman a ici tout à perdre : personne ne sait vraiment pourquoi on est dans la salle, ce qu’on va voir, tout le monde est là pour elle, elle n’a pas le droit à l’erreur. Tout repose entièrement sur elle – d’ailleurs, peut-être pour le souligner, c’est elle qui assure la régie sur scène : elle lance son micro, gère la lumière sur scène et dans la salle, maîtrise les effets sonores.

C’est un challenge culotté – et réussi. Elle s’efface complètement derrière ses personnages, si bien qu’elle donne l’illusion de multiples interprètes. Ça donne l’impression de quelque chose de fin, drôle, léger, sans prise de tête, mais c’est surtout incroyablement travaillé, millimétré – c’est une incroyable performance d’actrice. On sent le plaisir de l’artiste à être sur scène et à proposer ce spectacle complètement libre, à l’image de l’autrice à qui il rend hommage, et le plaisir se répand dans le parterre de spectateurs.

J’avais peur du naufrage, j’ai été embarquée.  ♥ ♥

© Pascal Victor / Opale

Le dernier Maître, Ô !

Critique de Avant la Retraite, de Thomas Bernhard, vu le 15 octobre 2020 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, André Marcon, Noémie Lvovsky, et Helena Eden, dans une mise en scène d’Alain Françon

Alain Françon. Le premier metteur en scène qui m’a bouleversée : je sors quasiment toujours de ses pièces en ayant la sensation d’avoir touché au parfait. Et l’artiste ayant signé le dernier spectacle que j’ai vu avant le confinement. Avant la retraite était sans doute l’un des spectacles que j’attendais le plus en cette rentrée 2020. Réunissant un trio d’acteurs très prometteur autour d’une pièce au sujet fort, j’étais plus qu’impatiente. Trop impatiente. Et je sais comme l’impatience peut conduire à la déception. Mais rarement avec Françon.

On est le 7 octobre et, comme chaque année, dans cette fratrie, on célèbre l’anniversaire d’Himmler. La soirée commence seulement et Vera s’affaire partout dans le salon : il s’agit de préparer cette réunion particulière. Sa soeur Clara la regarde avec un dégoût non dissimulé : c’est que le duo incestueux représente tout ce qu’elle exècre. Mais, paralysée des jambes, elle ne peut intervenir dans le manège des préparatifs de Vera. Tout doit être parfait pour que son frère Rudolf soit satisfait. Car si on fait tout ça, c’est parce que c’est important pour lui : ancien officier nazi, c’est le moment où l’on se souvient avec tendresse des grandes années du Troisième Reich. D’autant que cette année est une année particulière : c’est la dernière année avant qu’il ne prenne sa retraite en tant que juge.

Je ne suis pas une grande fan de Thomas Bernhard, et je comprends de mieux en mieux pourquoi. Moi qui aime bien avoir le contrôle sur tout, son théâtre qui parfois frôle l’absurde me dérange. La banalité effrayante qui ressort des dialogues de sa pièce est scandaleuse. Ce que je vois est totalement décorrélé de ce que j’entends. D’un côté la tendresse, de l’autre l’abjection. Françon est fait pour ce genre de texte dont il peut révéler toute la profondeur. Je pensais pouvoir résumer la pièce en deux lignes, je dois me restreindre pour ne pas écrire un pavé sur tout ce qu’on y trouve, ce qu’on y puise ou ce qu’on y vomit. Par un travail plus que fin sur le texte, grâce à une direction d’acteurs au cordeau, au travers d’une scénographie amèrement réaliste, ce spectacle permet à la pièce d’entrer dans une autre dimension. J’ai été happée, transportée dans cette maison sinistre, comme un quatrième couvert ajouté à la table de la fratrie. Ce soir-là, je l’ai passé dans ce salon avec eux.

Je connais évidemment le talent des trois comédiens que dirige Françon. Mais connaître n’est pas voir, et c’est toujours un choc de se retrouver face à Catherine Hiegel sur scène. Je ne connaissais pas la pièce et n’avais donc aucune idée de la répartition des rôles. Spoiler : Catherine Hiegel porte tout. Elle est en scène d’un bout à l’autre du spectacle, parfois sur des monologues interminables – mais constamment captivants – oscillant entre banalité et horreurs au gré de la conversation, elle parle, elle parle, elle parle, et nous on regarde, on tremble, on rit. Sous ses tirades aux apparences banales, elle sème avec finesse des indices scéniques ou verbaux d’une domination qui se met progressivement en place au fil du spectacle. Celle qui pouvait apparaître comme une simple maîtresse de maison au service de son frère au début de la pièce se transforme peu à peu en oppresseur en insinuant délicatement le doute sur l’origine réelle de cette situation. Elle est terrifiante. Elle est banale. Elle est immense.

Qu’elle porte tout n’enlève rien au talent de ses partenaires. Si leur partition est moins étonnante, ils n’en restent pas moins très impressionnants. André Marcon fonctionne pratiquement en duo avec Catherine Hiegel. Elle nous prépare longtemps à sa venue et le voilà entrant en scène aussi brillant qu’elle nous l’a décrit. Mais sa palette est large, et le voici bientôt abject et pitoyable. La relation qui se joue entre les deux personnages a quelque chose de nauséabond – mais théâtralement parlant, c’est fascinant. J’ai d’abord eu plus de réserves sur le jeu de Noémie Lvovsky, que je découvrais au théâtre. Elle a peu de texte, et lorsqu’elle prend la parole, c’est avec moins d’autorité que ses partenaires. Ça questionne un peu, surtout quand on connaît la rigueur de Françon. Alors on peut aussi remarquer comme elle excelle dans son mutisme bouillonnant de colère : et là elle est la reine. Cette opposition dans le jeu des comédiens dérange autant qu’il interroge. Comme tout le spectacle : tout est pensé, tout a sa place, tout est génie.

Et toutes les couleurs de Thomas Bernhard font partie du tableau, le traumatisme des bourreaux en tête. On est vraiment face à un texte très inconfortable, et Françon ne nous fait pas de cadeau. Il sait parfaitement faire monter la tension, tout en restant toujours en retenue. Rien n’explose jamais : ce serait une facilité. Tout s’accentue progressivement, très subtilement, vers une fin qui ne nous sera pas proposée mais qui nous prend à la gorge. Le décor de Jacques Gabel et les lumières de Joël Hourbeigt accentuent encore ce sentiment d’étouffement progressif. Je pense n’avoir jamais vu un titre de pièce aussi bien servi : on sent vraiment qu’on est avant quelque chose, que la retraite va entraîner un changement, que tout va basculer. Rudolf va-t-il tuer tout le monde chez lui ? Va-t-il sortir en costume de SS ? La réponse n’est pas apportée mais le doute est impossible.

C’est grinçant, c’est glaçant, c’est gênant. C’est parfait. ♥ ♥ ♥

Peter Noster

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Critique du Tartuffe de Molière, vu le 21 septembre 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Pierre Arditi, Jacques Weber, Isabelle Gelinas, Manon Combes, Catherine Ferran, Bernard Gabay, Félicien Juttner, Jean-Baptiste Malartre, Marion Malenfant, Loïc Mobihan, Luc Tremblais, dans une mise en scène de Peter Stein

J’ai découvert Peter Stein avec Le Prix Martin. Étonnant mélange que la rigueur allemande et la folie labichienne ; de curieuse, je devins conquise. Le résultat était parfait. J’ai compris depuis que tout ce que touchait Peter Stein se transformait en or. Il doit lui-même avoir conscience de ce pouvoir et ne l’utilise qu’à bon escient, attendant ses 80 ans passés pour monter son premier Molière et s’attaquer à ce monument du théâtre français. Et pourtant, devant un tel spectacle, il est difficile de croire à une première fois.

Rigoureux, drôle, réaliste, classique, moderne, stylisé, mais surtout incroyablement Moliérien, Peter Stein est de ces metteurs en scène qui partent du verbe pour monter leur spectacle. Étonnamment, je n’avais jamais entendu l’alexandrin pareillement dit : cassant le rythme habituel – le rythme français ? -, son oreille allemande nous le fait percevoir d’une manière différente. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : j’ai rarement aussi bien entendu le texte de Molière. La déclamation a une allure nouvelle, efface presque les rimes, lisse la versification et lui donne un naturel nouveau.

Ça surprend dans un premier temps… pour finalement convaincre très rapidement, emportés par une langue qu’on redécouvre, à la fois quotidienne et classique. D’ailleurs, pour la rendre la plus accessible possible, Peter Stein a coupé dans le texte tout ce qui pouvait ancrer l’histoire dans un temps passé : les références datées, les tirades évoquants des portraits de Cour ou les longues descriptions du futur marital qui attend Marianne. Étonnante également, cette façon de traiter le Tartuffe aussi comme un drame bourgeois, avec des costumes très disparates : Madame Pernelle et Valère endossent des costumes qui évoquent le XVIIème, Marianne et Dorine ont respectivement une robe et un costume de bonne du début XXème, Damis est plutôt dans un esprit dandy du même siècle, et Orgon et Elmire s’accordent avec des habits des années 30. Tartuffe, quant à lui, porte une soutane intemporelle qui semble traverser les siècles et impacter à sa manière chacun des personnages qui gravitent autour de lui.

Peter Stein est, quelque part, le grand couturier de la mise en scène – mais Yves Saint-Laurent, pas John Galliano. Les coutures sont invisibles, et le tissu semble parfait. Là où une robe s’adapte avec élégance, finesse, et surtout simplicité à la silhouette qui lui est destinée, son travail s’efface derrière la scène qui prend vie de la manière la plus évidente qui soit. Il est de ces travaux qui ne s’analysent pas : quand, soudain, un comédien se trouve en haut de l’escalier, son déplacement nous a semblé si naturel, si nécessaire, si authentique, que nous l’avons suivi sans arrière pensée avec une sorte de béatitude revendiquée.

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Remercions aussi une direction d’acteur d’une qualité rare. Devant l’annonce de ce spectacle, j’ai fait la moue : je connais les failles de Pierre Arditi pour l’avoir vu souvent au théâtre ces dernières années. Il n’en est pas question ici. C’est l’Arditi des sommets, celui des Fausses Confidences de Didier Bezace. Peter Stein ne l’a pas dénaturé : par instants, on reconnaîtrait presque Pierre Arditi, à travers à un sourire, un geste, une intonation. Mais le reste du temps il n’est que Tartufferie, et forme avec Jacques Weber un duo des plus grands. Lui aussi s’est transformé. Il propose une succession de Et Tartuffe ? d’anthologie, l’adoration et la bienveillance envers son protégé se lisant dans son regard enfantin. Et soudain les deux personnages côte à côte, la tête reposant sur l’épaule de l’autre, se détachent du reste du spectacle pour ne former plus qu’un. Enfin, lorsqu’Orgon apprend la trahison de celui qu’il croyait son ami, Jacques Weber semble prendre 10 ans d’un coup. Un vrai coup de poignard, pour lui comme pour nous.

Cette potion de transformation qu’il impose à ces comédiens a touché également Isabelle Gélinas, méconnaissable Elmire. Pour Stein, elle reste l’un des supports comiques de la pièce, puisqu’il la fait surjouer dans la scène Elmire-Tartuffe où Orgon est caché sous la table. C’est d’ailleurs avec une grande finesse qu’on s’aperçoit au fil de la pièce qu’elle porte des bas noirs, acmé de sa scène avec Tartuffe, et qui seront dévoilés progressivement, par des gestes toujours subtils. Et sa palette ne s’arrête pas là car, le reste du temps, elle joue une Elmire grande bourgeoise, très classe, solide, comme le pilier principal d’une maison où tout part à vau l’eau. Avec cette force qui lui est propre, elle donne à entendre, sans l’appuyer et avec beaucoup de dignité, cette réplique sur la libre-décision de la femme, comme une réponse de Molière au mouvement MeToo – et que je ne résiste pas à copier ici :

Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.

Si j’avais un bémol – il en faut bien un ! – ce serait dans l’interprétation de Marianne par Marion Malenfant. C’est le seul personnage que Peter Stein fait jouer de manière caricaturale et, si je ne doute pas de son intention première, je pense que ce qu’il a en tête est si précis et si fin à jouer que Marion Malenfant peine à trouver le bon équilibre : elle passe de longues scènes à chouiner bruyamment et ne parvient pas encore à convaincre par sa composition. Mais je ne m’inquiète pas : quand je retournerai voir ce Tartuffe, elle aura trouvé.

On s’incline. ♥  

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Laurent Pelly, l’oiseau rare

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Critique de L’Oiseau Vert, de Carlo Gozzi, vu le 26 mai 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Pierre Aussedat, Georges Bigot, Sabine Zovighian, Emmanuel Daumas, Nanou Garcia, Eddy Letexier, Régis Lux, Olivier Augrond, Marilú Marini, Jeanne Piponnier, Antoine Raffalli, Fabienne Rocaboy, dans une mise en scène de Laurent Pelly

Quelles belles retrouvailles ! Avec Carlo Gozzi d’abord, l’auteur qui signa ma première rencontre avec le théâtre, il y a 18 ans de cela. Je n’en conserve qu’un vague souvenir de costumes et de décors féériques, mais la légende dit que, du haut de mes quatre ans, j’avais été d’une sagesse absolue, happée par le conte qui m’était proposé. C’était le début d’une grande histoire d’amour ! L’Oiseau vert signe aussi mes retrouvailles avec Laurent Pelly dont j’enrage d’avoir raté certains spectacles ces dernières années, tant L’Opéra de quat’sous monté il y a 7 ans à la Comédie-Française me laisse un grand souvenir. Mais au milieu de ces souvenir, L’Oiseau Vert s’impose aussi et surtout comme l’un des plus beaux spectacles de cette saison.

Difficile de résumer cette pièce pléthorique. Oublions d’abord toute notion de réalisme : ici les pommes chantent, l’eau danse, et les statues parlent – et sont bonnes conseillères ! Elles viendront murmurer à l’oreille des deux jumeaux dont on suit l’histoire, Renzo et Barbarina. Abandonnés par leur père, le roi Tartaglia, à leur naissance, ils seront recueillis par Truffaldino et Smeraldine dont ils se séparent au début du spectacle, enorgueillis par une passion pour la philosophie qu’ils appliquent un peu trop à la lettre : pour eux, toute action découlerait de l’amour propre – et ils refusent de se faire berner par l’apparent altruisme de leurs parents… Mais toute morale sera bien vite oubliée quand les deux jeunes gens se retrouveront riches grâce à un tour de l’Oiseau Vert, qui semble vouloir les tester autant qu’il les éduque. Conte philosophique, fable enchanteresse, et surtout beau moment de théâtre, L’Oiseau Vert saura convaincre petits et grands.

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Ce spectacle est un enchantement d’un bout à l’autre. Laurent Pelly a réussi à créer une nouvelle dimension dans laquelle il nous entraîne deux heures durant : on fait un saut dans ce pays où l’on parle aux oiseaux, où la magie existe et où l’on a enfermé une reine sous un évier… La pièce est complexe, elle a quelque chose de bizarre, elle part dans tous les sens : à mon avis, elle doit être très difficile à monter. D’ailleurs la scène d’exposition a tendance à effrayer en mettant en place trop rapidement les liens de filiation et les histoires en jeu dans le spectacle. Mais passé ce moment d’inquiétude, on se raccroche très vite aux branches d’une grande clarté animées par la main de maître de monsieur Laurent Pelly.

D’abord, chapeau bas à ce grand artiste qui à lui seul signe également la scénographie, les décors, et les costumes. On pourrait craindre un melon démesuré, mais ici, c’est surtout son talent qui l’est : tout est pensé au millimètre, et le rendu est magnifique. Le décor, finalement assez sobre mais à la forme bien particulière, révèle ses différentes fonctions au fil du spectacle. La scénographie rappelle les spectacles de Mnouchkine, où à une base simple viennent s’ajouter différents éléments de décor au fil du spectacle : là encore, Laurent Pelly fait preuve d’une belle inventivité, et les différents tableaux s’enchaînent pour le plus grand bonheur de nos yeux.

Outre un metteur en scène d’exception, un scénographe de génie, un décorateur prodige et un costumier de goût, Laurent Pelly ajoute à son arc une direction d’acteur au poil. Il faut dire qu’il a su s’entourer des plus grands : voir Marilú Marini sur scène est un réel privilège et je l’ai compris dès son entrée en scène. Elle compose une Tartagliona aux airs de Sorcière de Blanche-Neige simplement hilarante, chacune de ses entrées en scène soulevant la salle de rire. Bien que très marqué dans sa gestuelle et dans ses mimiques, elle a su trouver le juste équilibre pour laisser toujours son personnage à sa place et on ne pourra lui reprocher à aucun moment de cabotiner. Une excellence de jeu que suivront tous les comédiens, empruntant à la Comedia Dell’Arte sans jamais tomber dans les exagérations liées au style. Quelque part, ils réinventent le genre. Chapeau bas.

Simplement l’un des plus beaux spectacles du moment. Voire de la saison. Voire de ma vie. ♥ ♥ ♥

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Dedienne et Calamy mènent le jeu à la Porte Saint-Martin

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Critique du Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, vu le 17 janvier 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Laure Calamy, Vincent Dedienne, Clotilde Hesme, Nicolas Maury, Alain Pralon, Cyrille Thouvenin, dans une mise en scène de Catherine Hiegel

Plus de doute possible : le Théâtre de la Porte Saint-Martin est devenu un de mes incontournables. Si j’ai manqué Le Tartuffe qui ouvrait sa saison à cause d’un Michel Bouquet devenu inapte à la scène, je serai en revanche du reste de la saison : tant ce Jeu de l’amour et du hasard que L’Oiseau vert, monté par Pelly, sont des spectacles prometteurs. Le matin-même du jour où je me suis rendu au Saint-Martin, j’apprenais que c’était un Tartuffe de Peter Stein qui ouvrirait la prochaine saison. Jean Robert-Charrier fait fi des conventions public/privé et le geste mérite d’être encouragé. Par ailleurs, retrouver un spectacle de Hiegel, qui m’avait tant enchantée avec son Bourgeois Gentilhomme il y a quelques années sur cette même scène était plutôt alléchant : c’est donc en confiance que je me suis rendue au théâtre, ce soir-là. Et la promesse était tenue. En partie.

Le jeu de l’amour et du hasard met en scène deux jeunes couples. Silvia, fille d’Orgon, doit se marier avec Dorante. Mais elle appréhende ce mariage qui pourrait se faire alors qu’elle ne connaît encore mal son mari. Soucieuse de son bonheur, elle propose alors à son père l’arrangement suivant : pour mieux découvrir Dorante, elle veut l’accueillir sous le déguisement de sa coiffeuse, Lisette. Cela lui permettra de pouvoir observer son promis à sa guise sans faux semblants. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que de son côté, Dorante aura eu la même idée, et se présente alors dans la maison sous le nom de Bourguignon, ayant laissant son bel habit à son valet, Arlequin, qui prend sa place.

Voilà une bien jolie pièce de théâtre dans le théâtre que ce Jeu de l’amour et du hasard – d’ailleurs, pour nous le rappeler, la servante est installée sur la scène lorsque les spectateurs arrivent. Cela donne le ton à la mise en scène de Catherine Hiegel : tout du long, un petit aspect pédagogique se fera ressentir. L’intention est louable : en effet, la salle semblait très hétérogène, et nombreux étaient les spectateurs qui découvraient le texte. Ayant anticipé son public, Hiegel propose une mise en scène un peu longue au démarrage, posant son histoire de la manière la plus claire possible, et les rires qui ponctuent les révélations sur le double jeu qui va s’opérer montre qu’elle avait vu juste.

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Cependant, le spectacle va peu à peu prendre ses marques et se laisser porter par le texte de Marivaux. La mise en scène restera sage, s’appuyant fortement sur la partition et les comédiens qui sont réunis sur scène. Et il y a du niveau : quel ravissement infini que de découvrir Vincent Dedienne. Outre son talent comique, dont je me doutais – le nom de l’acteur étant pour moi fortement lié au one-man show – il est un excellent comédien et sa formation classique n’est pas à mettre en doute : son Arlequin est léger et drôle, toujours naturel, jamais cabot. Son entrée amène une belle respiration dans ce début de pièce un peu lourd et la prouesse se renouvellera à chaque fois, si bien qu’on se retrouvera toujours à attendre son retour sur scène.

Il faut dire qu’il trouve en Laure Calamy une partenaire idéale : passionnée, le regard vif, elle a un rire franc et contagieux sans jamais tomber dans l’hystérie. J’ai découvert la comédienne dans la série Dix pour cent et je suis absolument ravie de l’avoir retrouvée sur scène, où elle est tout aussi à l’aise : son port élégant ne jure aucunement avec son air malin et sa Lisette est à la fois piquante et attachante. Le duo formé par les deux valets soulève aisément les rires de la salle, sans jamais forcer le trait. C’est un plaisir également que de retrouver Alain Pralon, dont le regard paternel attendri, fin et malicieux, amène un peu de raison face à ces jeunes gens très impulsifs.

Malheureusement, je ne peux passer à côté d’une erreur de distribution aux lourdes conséquences : pourquoi Catherine Hiegel a-t-elle choisi Nicolas Maury pour incarner Dorante ? La question reste entière. Il ne semble pas du tout heureux d’être sur scène : au contraire, il a l’air mal à l’aise, comme parachuté ici sans son accord. Le comédien, que j’ai également découvert dans Dix pour cent, semble composer ici le même personnage que dans la série : un peu triste, un peu renfrogné, l’air maussade, le visage fermé, on ne croit pas à une minute à ce Dorante mal élevé. Lorsqu’il entre pour la première fois en scène sous le déguisement de son valet, on en vient à se demander si l’on a bien suivi le cours des choses et si le personnage qui entre n’est finalement pas le véritable valet qu’on découvre : finalement, c’est un Arlequin, serviteur d’aucun maître qui nous est proposé, et le manque du personnage de Dorante se fait vraiment sentir tout au long du spectacle. En effet, la lourdeur du personnage en vient à peser sur la pauvre Silvia, dont on ne peut s’imaginer une seule seconde qu’elle tombe amoureuse de cet être peu recommandable. Pour combler le décalage, Clothilde Hesme se voit obliger de légèrement surjouer, ce qui est dommage car on la sent bien plus libre dans les scènes sans son boulet. Il aurait fallu faire l’échange avec Cyrille Thouvenin, coquin Mario qui, lui, semble prendre un vrai plaisir à regarder le jeu se mener…

La proposition a quelque chose de charmant, mais l’erreur de casting handicape fortement le spectacle. Dommage.   

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Il était une fois, Pommerat

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Critique de Cendrillon, de Joël Pommerat, vu le 1er juin 2017 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Alfredo Cañavate, Noémie Carcaud, Caroline Donnelly, Catherine Mestoussis, Nicolas Nore, Deborah Rouach, Marcella Carrara, Julien Desmet, dans une mise en scène de Joël Pommerat

Mon premier Pommerat. C’est toujours un moment spécial lorsqu’on découvre un auteur ou un metteur en scène dont on a entendu parler depuis longtemps. Je ne suis pas particulièrement adepte des spectacles pour enfant mais les critiques de ses adaptations de conte étaient telles que je me suis finalement décidée à prendre des places. Pour tout dire, j’étais quand même curieuse et impatiente face à cet artiste qui a su se faire une place totalement méritée dans le théâtre contemporain.

Cendrillon – j’allais dire : ce n’est pas mon Disney préféré. Je ne crois pas garder un quelconque souvenir du conte de Perrault – alors que par exemple Le Petit Chaperon Rouge ou Barbe Bleue resteront longtemps dans ma mémoire. Ici, l’adaptation reprend bien sûr la trame principale, celle d’une jeune fille qui perd sa mère durant son enfance et dont le père se remarie à une horrible femme qui a déjà deux filles, et qui, toutes ensembles, contribueront au malheur de Cendrillon. Heureusement, la chance finira par tourner puisque la maisonnée se retrouvera invitée à une fête organisée au château, lors duquel Cendrillon se fera repérer…

Mais ici, on est bien loin du cliché que Disney nous sert habituellement. Comme je l’attendais, Pommerat va plus loin, mettant plus en valeur l’orphelinité de Cendrillon et son combat à travers sa vie que la gloire simple (et finalement totalement injustifiée) du bien sur le mal. L’écriture de Pommerat est tout à fait particulière : parfois très cruelle, elle prend aux tripes et aborde frontalement les différents thèmes du conte. Sa mise en scène enrobe ses écrits de manière tout aussi étonnante : à travers des décors projetés sur les murs à grand renfort d’illusions d’optiques, et d’une musique jazzy, dans une ambiance toujours très sombre, Pommerat nous entraîne dans le flou artistique brumeux mais jamais confus de notre conscience de la vie, du rêve et de la réalité, où les contours ne sont jamais parfaitement définis. La touche Pommerat, c’est cette espèce d’âme hybride, indéfinissable, cette touche de poésie mêlée de réalisme qui fait de ce spectacle un ovni théâtral d’une perfection absolue.

Ici, pas de mièvrerie : Pommerat reprend le conte de manière plus rationnelle. Non, les jeunes filles ne pensent pas uniquement au prince charmant. En réalité, à l’âge où Cendrillon perd sa mère, on peut très bien supposer que c’est un événement traumatisant qui lui occupera l’esprit bien plus que la recherche de l’homme idéal, accentué par le fait qu’elle pense que sa mère lui a demandé de penser à elle le plus régulièrement possible pour l’éviter de « mourir vraiment ». Mourir vraiment. C’est empli de la naïveté et de l’imaginaire d’un enfant que de penser qu’on peut mourir « pas vraiment ». Et pourtant, c’est tellement vrai. Seules les grandes personnes penseront de manière rationnelle que les morts sont partis puisque leur cœur ne bat plus. L’idée qu’un proche puisse être encore là par la simple pensée est non seulement poétique, mais magique et pourtant concrète, puisqu’on fait réellement vivre nos morts en nous rappelant ce qu’ils ont été. C’est probablement tous ces moments un peu philosophique, oniriques et pourtant profonds qui font de ce spectacle un étonnement continu, et qui permettent au conte de nous donner à réfléchir profondément sur des questions toujours présentes mais jamais autant mises en valeur dans les histoires pour enfants.

Pour ce spectacle, les comédiens sont tout aussi inattendus – j’entends par-là que ce ne sont pas forcément des physiques que l’on voit couramment sur scène. Certains personnages sont joués par le même comédien – et je suis tellement entrée dans cet imaginaire que je n’y ai vu que du feu. A titre d’exemple, c’est Noémie Carcaud qui interprète l’une des fille de la marâtre et la fée, et ce n’est que lors des saluts que j’ai arrêté de chercher « l’autre comédienne ». La transformation est totale, et sa fille pimbêche se transforme en fée beaucoup trop cool qui se refuse à utiliser les moyens actuels à sa disposition mais préfère vivre dans un passé, certes plus poétique, mais également moins pratique. J’ai adoré ce personnage et notamment le duo qu’il forme avec Cendrillon, cette jeune fille aux accents belges lui donnant un côté un peu bourru et tellement attachant, rompant totalement avec un présent qu’elle fuit à tout prix. Mais il y a également la mère, dont les cris incessants soulignent un malheur évident dans ce corps qu’elle refuse de voir vieillir – Catherine Mestoussis transmet cette crise de la cinquantaine avec force énervements, si bien qu’on se retrouve à se demander qui d’elle ou de Cendrillon est la plus mûre. Il y a également un beau moment d’émotion qu’on doit à Caroline Donnelly, qui porte alors sa casquette de Prince, et qui entonne une chanson pour son père, le roi. La chanson est en anglais – la belle idée de l’avoir sous-titrée ! – l’air est envoûtant, les paroles, touchantes.

Une perfection en son genre. ♥ ♥ 

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Un air engageant

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Critique d’Un air de famille, de Jaoui-Bacri, vu le 15 février au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, Léa Drucker, Grégory Gadebois, Laurent Capelutto, Nina Meurisse, et Jean-Baptiste Marcenac, dans une mise en scène de Agnès Jaoui

Ah ! Ce cher théâtre de la Porte Saint-Martin. C’est un peu comme la Comédie-Française, pour moi : j’ai beau y voir des choses qui me font m’insurger au plus haut point, je reviens presque toujours à la création suivante. Là, comme je suis un mouton et que l’affiche est très belle – Catherine Hiegel et Grégory Gadebois me manquaient ! – j’ai pris des places – à reculons parce que quand même je gardais un très mauvais souvenir de la précédente collaboration Hiegel-Jaoui. Mais comme je suis quelqu’un de bonne foi et pas rancunière pour un sous, je vous dis sans problème que j’ai passé une très bonne soirée !

Je n’ai pas vu le film – contrairement à toute la salle qui riait avant la plupart des répliques. J’ai vu la bande-annonce – qui m’a fait un peu peur, j’avoue – mais ce n’est pas un spectacle à bande-annonce. Il y en a des comme ça : on ne peut pas en prendre des bouts sans tout gâcher. C’est un tout, ce spectacle : il aborde l’histoire d’une famille qui se retrouve comme tous les vendredi au bar d’Henri pour aller au restaurant. Ce soir-là, un événement particulier s’ajoute à l’habituelle soirée : c’est l’anniversaire de Yolande, la femme de Philippe, le frère d’Henri. Philippe, c’est un peu le fils modèle, celui qui a réussi ; d’ailleurs, on célèbre aussi son passage sur la chaîne régionale dans l’après-midi – bien que tout le monde se demande si il n’a pas un peu bafouillé. Au moment de partir au restaurant, Arlette, la femme d’Henri, se fait attendre. D’histoires de familles en règlements de compte, voilà un spectacle dans lequel tout le monde se retrouve un peu.

Il faut être beau jour, et je vais même reconnaître qu’au début de la pièce je boudais un peu. J’avais un mauvais a priori, je dois le reconnaître. Ce n’est pas la première scène qui m’a tout de suite emballé : on pose le cadre, c’est un peu formel. Mais une fois que Gadebois entre en scène, on est pris dans l’histoire. Il faut dire que cet acteurs a une présence qu’on ne décrit plus et il arrive à faire passer à travers ce texte, somme toute assez banale et quotidien, des émotions très fortes et parfois inattendues. Je pense – mais encore une fois je n’ai pas vu le film – qu’il ajoute une dimension supplémentaire au rôle que tenait Bacri à sa création : on connaît le côté râleur de ce dernier, mais Gadebois a une sensibilité et une mélancolie supplémentaires très touchantes. Et un côté bougon très comique aussi, évidemment !

Catherine Hiegel incarne une mère de famille dure, injuste, frondeuse, presque méchante par instants : on la connaît dans ces rôles où sa voix, son sens du rythme, et ses expressions forment un mélange parfait. Je regrette un peu que Léa Drucker n’ait pas eu plus à jouer car sa composition est – comme d’habitude – d’une finesse et d’une authenticité impeccables. J’ai découvert en Jean-Baptiste Marcenac un Philippe à la limite du prétentieux, avec ce regard de rapace sans émotion caractéristique de ces gens que seule l’ambition fait avancer. Laurent Capelutto incarne quant à lui un Denis, garçon de bar, nonchalant mais touchant et très humain. La seule faiblesse de la troupe serait Nina Meurisse, dont je vais justifier le manque de nuance par sa jeunesse qui se ressent dans sa nature explosive sur scène, mais qui peine un peu dans l’évolution.

Somme toute, on passe une très bonne soirée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Certes, la mise en scène est très simple, voire sobre, et laisse les acteurs s’exprimer naturellement sur le plateau, mais la pièce ne demande pas beaucoup plus que ça. Je l’ai trouvée bien construite bien que peut-être un peu lente au démarrage, et surtout portée à son plus haut grâce aux acteurs réunis sur le plateau !

Un chouette moment. ♥ ♥ 

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Les femmes navrantes

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Critique des Femmes Savantes, de Molière, vues le 24 septembre 2016 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Evelyne Buyle, Philippe Duquesne, Julie-Marie Parmentier, Catherine Ferran, Benjamin Jungers, Chloé Berthier,René Turquois, Baptiste Roussillon, Chloé Lorphelin, Thomas Harel,Thomas Keller, Olivier Lugo, dans une mise en scène de Catherine Hiegel

Voilà quelque chose que je ne fais jamais, ou si rarement : partir avant la fin d’un spectacle. Je trouve cela irrespectueux envers le travail des comédiens, metteur en scène, techniciens lumières et autres costumiers qui ont passé tant de temps pour nous offrir cela. Mais devant un travail aussi bâclé, sans idée, sans but, je ne peux plus perdre mon temps qui se fait rare cette année. Je suis allée voir les Femmes Savantes de la grande Catherine Hiegel, et j’assiste à une représentation digne d’une fin de collège. Lorsqu’on ne trouve pas une nécessité dans un spectacle, mieux vaut ne pas le monter que d’ennuyer ainsi le public.

Je me souviens des Femmes Savantes d’Arnaud Denis, après lesquelles je m’étais dit qu’il serait difficile de faire mieux. Sa mise en scène, classique et brillante, était limpide et intelligente. Quel contraste avec ce que j’ai vu ce soir ! Avec 10 fois plus de moyen, Catherine Hiegel n’atteint pas le petit orteil de ce spectacle qui me laisse encore aujourd’hui un souvenir incroyable. Quel besoin de mettre tant d’argent dans des costumes – certes magnifiques – et dans un décor – tout aussi beau – si l’âme du spectacle est absente ? En est-on à un tel point qu’on privilégie la forme à la matière ? A quel moment est-on tombés si bas ?

40 secondes à peine que le spectacle a débuté et déjà je sens que quelque chose ne va pas. Les deux jeunes femmes qui s’affrontent sur la scène sonnent faux, mal, dépensent leur énergie en criant alors que le texte reste incompréhensible. On attendait mieux de Julie-Marie Parmentier, qui campe une Henriette bien fade. Mais je suis aussi là pour le duo Bacri et Jaoui, comme les 4/5e de la salle, alors je prends mon mal en patience. Je vois passer un Benjamin Jungers bien terne avant qu’entre enfin en scène Jean-Pierre Bacri. Ah, voilà un Chrysale de qualité, bien que par moments Bacri lui-même ne semble pas y croire. Mais lorsqu’entre face à lui Agnès Jaoui, ce qu’il avait commencé à construire s’effondre : où est la femme forte qu’est Philaminte ? Où est la terreur, l’agressivité, l’intelligence ? Je ne vois qu’insipidité et banalité. La voix mal posée, les répliques tombantes, le corps gênant, on se demande bien ce qu’Agnès Jaoui fait là.

Seule Evelyne Buyle semble dans son élément, en accord avec cette idée de Catherine Hiegel de faire des Femmes Savantes une pièce féministe : l’actrice, bien qu’interprétant Bélise, est d’une grande classe. Mais elle est bien la seule : à croire que Catherine Hiegel est partie d’une idée sans la creuser, sans chercher en profondeur un fil directeur dans cette mise en scène qui n’en ressort que profondément vide et dénuée de sens.

Allez, je reste encore un acte, pour la scène de Trissotin. Quand même, ça, c’est drôle. Mais non ! Catherine Hiegel a réussi l’exploit d’empoussiérer ces Femmes Savantes, de les rendre lentes et ennuyeuses, froides et mornes, inintéressantes, éteintes. Autour de moi, les enfants s’agitent, ne rient pas, s’ennuient. Comme je les comprends ! Mais j’ai la chance, contrairement à eux, de pouvoir prendre la décision de partir, et c’est ce que je fais. En moi la colère gronde : dire que des parents emmènent probablement pour la première fois leurs enfants au théâtre pour voir pareil spectacle, il y a de quoi les dégoûter ! Se jouer ainsi d’un public qui paie sa place plein pot, c’est indigne et je ne me tairai pas. Je ne me cacherai pas derrière « une mise en scène classique » sous prétexte que c’est Catherine Hiegel qui met en scène. Non, disons les choses clairement : Catherine Hiegel a fait une erreur. Elle ne voulait pas monter cette pièce et cela se sent. Il fallait penser au public avant de répondre au caprice d’acteurs incapable de se rendre compte que le rôle n’est pas pour eux. C’est fou, ça !

Il y a tant de beaux spectacles en cette rentrée théâtrale qu’il ne faut pas perdre son temps avec celui-ci. pouce-en-bas

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Un spectacle à la coule

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Critique de Irma la douce, d’Alexandre Breffort, vue le 25 septembre 2015 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Lorant Deutsch, Marie-Julie Baup, Nicole Croisille, Andy Cocq, Olivier Claverie, Fabrice de la Villehervé, Jacques Fontanel, Valentin Fruitier,Laurent Paolini, Claire Perot, Bryan Polach, Pierre Reggiani, Loris Verrecchia,Philippe Vieux.

Qui lit régulièrement mon site ne peut manquer mon engouement certain pour les spectacles de Nicolas Briançon. Rarement décevants, ils sont toujours synonymes d’une soirée électrique, brillante, mémorable. Ce metteur en scène a le don de nous en mettre plein les yeux avec doigté ; il y a toujours quelque chose d’un peu clinquant, des dorures, des musiques, des costumes colorés, mais avouons-le : on l’aime pour ça ! En montant Irma la Douce, il signe à nouveau une belle soirée haute en couleurs, menée par une Nicole Croisille au sommet.

Irma la douce, c’est avant tout une histoire rocambolesque, qui n’en finit pas de rebondissements invraisemblables. Irma, c’est une prostituée qui tombe amoureuse de Nestor, titi parisien qu’elle croise souvent au bar des inquiets. Mais ils vivent dans un amour loin d’être parfait : en effet, Nestor est jaloux des hommes qu’Irma rencontre chaque jour. Ils en viennent à la conclusion qu’il ne faudrait qu’un seul contributeur pour atténuer la jalousie de Nestor. Pour pallier ce sentiment, il se transforme en Oscar, et rend visite à Irma durant ses heures de travail. Déguisé, elle ne le reconnaît pas, et il peut lui annoncer qu’il reviendra tous les jours pour lui donner 10 000 euros. Bien sûr, ce sont toujours les mêmes billets, mais elle ne s’en rend pas compte, et retourne tout heureuse l’annoncer à Nestor. Après quelques temps de ce tour, Nestor se lasse et met fin à sa double vie. Accusé injustement de sa mort, il est envoyé au bagne. S’ensuivent de nombreuses péripéties jusqu’aux retrouvailles finales entre Nestor et Irma, qui marquent également la naissance de leurs enfants.

Nicolas Briançon a le don pour monter ce genre de pièce un peu folle. Je me souviens encore de l’excellent voyage avec ma tante, ou la folie était également de mise. On se retrouve presque dans le même contexte ici, si ce n’est que le spectacle se compose de bien plus de comédiens, accompagnés par de véritables musiciens sur scène. Assurément, ces derniers confèrent un réel plus au spectacle : la musique live est toujours bienvenue au théâtre ! En effet, même si le livret est un peu faible parfois, les intermèdes musicaux permettent d’oublier cette faiblesse et de redémarrer sur de meilleures bases. Les airs toujours entraînants sont chantés avec brio par les différents comédiens, qui ont plus d’une corde à leur arc, et ajoutent à leurs parties chantées ce que certains chanteurs de profession ne possèdent pas : une âme, un geste, une intention.

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Nicole Croisille est tout simplement éblouissante. Ne connaissant que la chanteuse, j’avais peur qu’elle soit plus un nom pour attirer qu’une réelle actrice. Mais je ne connaissais pas l’artiste entière, cette comédienne de talent qui incarne à la perfection la gérante du bar, la Maman de toute la troupe. Dès qu’elle entre sur scène, on ne voit plus qu’elle ; et même lorsqu’elle est entourée d’autres comédiens et que tous chantent ou dansent en cœur, impossible de détacher ses yeux de la doyenne de la troupe. Une telle prestation ne peut qu’être saluée bien bas, et rien que pour Nicole Croisille, je vous crie : allez-y !

Lorànt Deutsch et Marie-Julie Baup, dont la complicité se ressent sur scène, forment un très beau duo. Lui, que je suis rarement la première à encenser, campe un Nestor dont je n’ai rien à redire, et que j’applaudirai plutôt deux fois qu’une. Perdant quelques habitudes de cabotinerie, il réussit à me toucher, particulièrement dans les parties chantées. Quant à sa femme, elle est une Irma douce et touchante, peut-être un peu pudique pour une prostituée : plus de sensualité, voire un côté un peu plus racoleur, permettraient de parfaire son Irma.

On ne peut que saluer les performances du reste de la troupe, et souligner le sous-emploi de l’excellente Claire Perot. Ses rares apparitions sur le devant de la scène ne font que mettre en valeur son talent, sa composition parfaite. Heureusement, j’ai lu sur le programme qu’elle remplacerait Nicole Croisille dans son rôle de Maman de temps en temps, ce qui est rassurant pour une comédienne de cet acabit. Un autre sous-emploi est étonnant, celui d’Andy Cocq. Présenté comme une vraie star dans la bande-annonce, on le voit finalement assez peu dans le spectacle et il n’a qu’une grande scène, pourtant très professionnelle. Étrange.

Nicolas Briançon nous entraîne une nouvelle fois dans son monde : lumineux, enthousiaste, enchanté. Comme nous, au sortir de la pièce. ♥  

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