Appelez-moi le directeur !

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Critique de Palace, d’après la série télévisée de Jean-Michel Ribes, vu le 21 septembre 2019 au Théâtre de Paris
Avec Salim Bagayoko, Joséphine de Meaux, Salomé Dienis-Meulien,Mikaël Halimi, Magali Lange, Jocelyn Laurent, Philippe Magnan, Karina Marimon, Gwendal Marimoutou, Coline Omasson, Thibaut Orsoni, Simon Parmentier, Christian Pereira, Alexie Ribes, Rodolphe Sand, Emmanuelle Seguin, Anne-Elodie Sorlin, Alexandra Trovato, Eric Verdin, Philippe Vieux, Ben Akl, Armelle Gerbault, dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes

Vous avez forcément entendu parler de l’adaptation scénique de Palace, et pour cause : le spectacle a été annoncé il y a plus d’un an et les billets sont en vente sur le site du spectacle depuis la saison dernière. Avec pareille communication, on avait droit de s’attendre à quelque chose de grand, et j’y allais avec envie : j’ai même passé mon après-midi à revoir ces épisodes que nous regardions en famille lorsque j’étais petite, et j’étais déjà dans l’ambiance avant même d’entrer dans la salle. Mais le pari de reprendre cette série culte n’est pas entièrement réussi.

Car Palace, c’est avant tout la série télévisée créée par Jean-Michel Ribes, diffusée dès 1988 et accueillant quelques-uns des plus grands acteurs de l’époque. On pouvait en effet y retrouver Jean Carmet, Pierre Arditi, Jacqueline Maillan, mais c’est aussi l’émission qui a lancé la carrière de Valérie Lemercier, inoubliable Lady Palace ! Tournée – comme son nom l’indique – dans un palace, c’est un enchaînement de conversations entre clients riches, ponctués par des séquences régulières, telles que les Brèves de comptoir ou Soyez Palace chez vous !

On ne va pas se mentir, il y a des choses qui fonctionnent, et qui fonctionnent même très bien : et du côté de la forme, notamment, la promesse est tenue. Les intermèdes animés par les grooms sont plutôt réussis et ils n’y sont pas allés à l’économie sur ces parties : ils font vraiment le show ! Chanteurs et danseurs créent l’illusion pendant les changements de décor et c’est plutôt impressionnant ! J’ai même ma petite Madeleine quand résonne pour la première fois la musique de la série. La magie prend. Cependant, j’ai regretté que certaines parties soient en play-back car c’est extrêmement visible et ça gâche l’engouement créé par ces parties live très entraînantes ! Ceci étant, ça permet aussi à certains comédiens qui ne connaissent pas les paroles de se fondre tranquillement dans la masse – mais on ne nommera personne !

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Mais c’est plutôt le fond qui m’a posé problème. Pourtant, au début, j’étais vraiment emballée. J’ai beaucoup ri pendant les premières minutes du spectacles. Les sketchs choisis sont courts et entre-coupés de vannes qui s’enchaînent de manière très fluide. Et puis ce sketch au spa plombe un peu l’ambiance. Calme plat dans la salle. Difficile de repartir après ce raté. Le rythme s’empâte un peu. On est moins sur les échanges que sur des enchaînements de sketch. Or les passages choisis, je les connais. Si on peut oublier certains bons mots qui font les beaux jours des brèves de comptoirs et peuvent animer le spectacle sans problème, c’est plus difficile avec une saynète entière. Je les ai en mémoire, incarnés par les comédiens d’alors. Même mis au goût du jour – les migrants font leur apparition dans les discussions des clients – quelque chose ne prend pas. Est-ce la comparaison qui leur nuit, ou est-ce le sketch en lui-même qui a vieilli ? Difficile à dire.

Alors se pose la question : pourquoi donner sur scène cette série chère à nos coeurs ? Le spectacle risque d’avoir du mal à se positionner et à trouver son public : ceux qui connaissaient la série préfèreront ne pas prendre le risque de la voir rendue ici en demi-teinte, et les plus jeunes y verront une proposition vieillotte pas vraiment destinée à leur génération. Alors à ces deux générations-là, je n’ai plus qu’un conseil à donner : la série est disponible sur Youtube à cette adresse, alors faites-vous plaisir !

On a un peu envie de dire : tout ça pour ça… ♥ 

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Calme plat Salle Réjane

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Critique de Localement agité, de Arnaud Bedouët, vu le 13 février 2019 à la Salle Réjane du Théâtre de Paris
Avec Anne Loiret, Lisa Martino, Thierry Frémont, Nicolas Vaude, Arnaud Bedouët, et Guillaume Pottier, dans une mise en scène d’Hervé Icovic

Je suis généralement plutôt emballée par les créations contemporaines proposées Salle Réjane. J’aurais dû l’être d’autant plus au vu de la distribution que réunissait Localement agité : en rassemblant Thierry Frémont, Anne Loiret et Nicolas Vaude, j’étais déjà sûre d’être convaincue par la moitié du plateau. Mais c’était sans compter le texte calamiteux qui les accompagnait, et qui paradoxalement m’a donné le mal de mer face à tant de platitude. J’ai attendu désespérément que le vent se lève pour donner un peu d’ardeur et de vie à ce voyage, mais il est resté terriblement insipide.

Vous l’aurez compris, Localement agité emprunte son titre à la météo. En effet, nous voilà au fin fond de la Bretagne, où une fratrie ainsi qu’une pièce rapportée, l’ex-femme de l’un des hommes, se retrouvent en ce 29 février pour exaucer les dernières volontés de feu leur père : disperser ses cendres par vent de sud-ouest sur un rocher précis qu’il chérissait. Ils avaient déjà tenté il y a quatre ans – année bissextile oblige – et les voilà de nouveau réunis en attendant la brise, mais c’est plutôt un vent de tension qui souffle sur la maison.

Localement agité, c’est un spectacle que j’ai l’impression d’avoir déjà vu 15 fois. Cela se sent dès la lecture du pitch : il est à la fois complètement farfelu et très banal. Alors c’est vrai, si je n’allais pas tant au théâtre, j’aurais probablement ri à plusieurs reprises en découvrant la pièce. Mais ce texte, je le connais trop bien. Je connais les trucs, je vois les ficelles qui sont tirées, j’ai presque l’impression de pouvoir prévoir certaines répliques à l’avance. C’est comme si j’avais sur moi mon bingo de la comédie/drama familial et que je cochais les cases au fur et à mesure.

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© Céline Nieszawer

Et allez, on y va de nos secrets de famille. Et allez, on y va des couples séparés dont l’attirance est toujours perceptible sur la scène et dont on se doute qu’ils se remettront ensemble après la fin de la pièce. Et allez, on y va du frère à qui tout réussit, qui trompe sa femme qui l’apprend au début de la pièce et qui menace de le quitter – voire, le quitte – par téléphone. Et allez, on y va du petit dernier baba cool qui connaît échec sur échec dans sa vie professionnelle mais qui prend tout du bon côté et s’opposera, évidemment, à celui qui a réussi. Cette opposition donnera d’ailleurs naissance à un quasi-monologue, assez mal écrit, pas du tout dramatique, sur le vide respectif de nos existences, se transformant en leçon de vie de ceux qui se définissent par ce qu’ils sont sur ceux qui se définissent par ce qu’ils font. Un moment de pur cliché.

Il faut dire que les clichés se ramassent à la pelle dans ce spectacle. J’en ai déjà cité quelques uns, auxquels je souhaite quand même ajouter celui de la soeur qui a raté sa vie, laborantine, vieille fille, couchant avec des hommes mariés dont l’un l’a emmené à Djerba, voyage qu’il avait gagné grâce à ses bons résultats en tant que commercial mais duquel sa femme n’a pu profiter en raison de sa peur de l’avion. Et, pour couronner le tout – ATTENTION SPOILER – l’histoire révèlera que le père était à la fois Prix Nobel de Physique, écrivain, adultère couchant avec sa belle-fille et fervent soutien de Staline. Tout ça dans une seule famille.

Alors j’ai pris mon mal en patience. J’ai eu mal de voir ces comédiens que j’aime tant pareillement sous-employés mais j’ai malgré tout savouré autant que possible leur présence sur scène – après tout, ce n’est pas tout les jours qu’on retrouve pareille distribution ! Je ne sais pas s’ils peuvent vraiment croire à ce qu’ils jouent, mais en tout cas je dois reconnaître qu’ils font bien semblant. Thierry Fremont est détestable, reprenant toutes les manières d’un ancien de mes professeurs au profil professionnel semblable, Anne Loiret est poignante dans ses éclats et sa voix reste l’une des merveilles de ce monde, Nicolas Vaude est touchant en ex-mari hésitant et perdu. J’ai vraiment du mal à qualifier le jeu de Guillaume Pottier : sur scène, j’ai vu un jeune comédien arrivant les mains dans les poches, sans formation, estimant qu’on peut faire du théâtre comme on est dans la vie. Sur le papier, je découvre qu’il est formé au Studio Théâtre d’Asnières puis au CNSAD, c’est-à-dire tout simplement la voie royale. Lui a-t-on alors demandé de jouer celui qui ne savait pas jouer la comédien ? Je le saurai le 29 juin prochain, puisqu’il sera des Trois Mousquetaires du Collectif 49 701 dont j’ai entendu tant de bien.

Un naufrage textuel. pouce-en-bas

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© Céline Nieszawer

Un Malade au pouls bien faible

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Critique du Malade Imaginaire, de Molière, vu le 6 février 2019 au Théâtre de Paris
Avec Daniel Auteuil, Alain Doutey, Aurore Auteuil, Victoire Bélézy, Pierre-Yves Bon, Natalia Dontcheva, Jean-Marie Galey, Gaël Cottat, Loïc Legendre, Cédric Zimmerlin, et Laurent Bozzi, dans une mise en scène de Daniel Auteuil

J’ai une relation toute particulière au Malade Imaginaire. C’est l’un des premiers Molière que j’ai vus quand j’étais petite – je devais avoir quelque chose comme 5 ou 6 ans. Mes parents avaient réservé à la Comédie-Française et j’avais vraiment très envie d’y aller. Seulement voilà : j’étais malade. On m’a donc mise face au chantage suivant : pour aller au Français, je devais mettre un suppositoire – chose que je refusais jusque-là. Et bien, devinez quoi ? Je suis allée au théâtre, j’ai vu la pièce, et je ne saurai jamais qui, du maudit suppositoire ou du génial spectacle, m’aura guérie le temps de la représentation. Depuis, à chaque Malade que je vois, je ne peux m’empêcher de penser à cette anecdote et d’espérer que je retrouverai le même enthousiasme qu’enfant devant cette pièce. Mais ce soir, devant ma profonde indifférence à ce qui était joué, je me suis sentie cruellement adulte.

Argan est hypocondriaque. Il redouble de médecines, de clystères et autres lavements pour vaincre cette maladie qu’il s’imagine prête à le tuer. Autour de lui, personne ne s’inquiète véritablement : sa femme attend qu’il passe l’arme à gauche pour lui soutirer tout son argent, sa fille Angélique s’éprend de Cléante et aimerait en faire son époux, sa servante Toinette ne s’apitoie pas sur son sort et sert les intérêts de sa jeune maîtresse, intriguant pour favoriser ce mariage. Mais Argan ne l’entend pas de cette oreille et aimerait lui faire épouser Thomas Diafoirus, un futur médecin, lui permettant de faire entrer quelqu’un de la Faculté dans sa famille…

On l’attendait tellement, le Malade de Daniel Auteuil. Il ne faisait aucun doute que le rôle était fait pour lui. Mais il a été trop paresseux, et sur la mise en scène, et sur la distribution, faisant passer à la trappe la quasi-totalité du texte de Molière. L’auteur résiste comme il peut mais on entend finalement très mal ce qu’il a à nous dire, et, chose que je pensais impossible devant cette pièce : on s’ennuie. Sa mise en scène ne témoigne d’aucune idée, sa direction d’acteurs est quasi-nulle, et on en vient presque à se demander pourquoi il voulait monter un tel texte et non pas un one-man show. Pire encore : il ne se contente pas seulement de gâcher presque volontairement des effets comiques intrinsèques au texte, il nous prive en plus de la scène finale de l’assemblée des médecins, censée être chantée sur des airs de Marc-Antoine Charpentier…

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C’est un mauvais pari, car on approche d’une rentabilité nulle pour une partition qui contient des moments que je pensais inratables. Et pourtant ! La scène de Thomas Diafoirus, dont le souvenir de ma première rencontre est gravé dans ma mémoire – et dans mes zygomatiques – est lente, longue, profondément ennuyeuse. Il a choisi Gaël Cottat pour incarner le futur époux censé être absolument repoussant pour Angélique ; or Gaël Cottat est un bel homme, bien fait de sa personne à l’air plutôt sympathique. La seule idée de la scène consiste d’abord à lui mettre une écharpe que son père lui enlèvera, ensuite à le faire parler très près des autres personnages. Et hop, envolé, tout le potentiel comique de cette illustre scène. D’ailleurs, personne n’a ri.

La plupart des scènes suit malheureusement ce modèle. On en sauvera une ou deux, notamment la scène entre les deux amants, Angélique et Cléante, qui est touchante même si on la sent encore un peu fragile. On reconnaîtra aussi que Daniel Auteuil a quelques fulgurances et qu’il lui suffit parfois de lever un sourcil pour créer le rire dans la salle. Mais je n’ai ri que trois fois, et toujours sur des cabrioles, jamais sur le texte – qu’il ne semble pas totalement maîtriser, d’ailleurs. Il cabotine un peu pour notre plus grand plaisir, mais on n’entend véritablement ni Argan, ni Cléante, ni Angélique, ni Diafoirus, ni Béralde…

Ni Toinette. Aurore Auteuil est peut-être la plus grosse erreur de casting de ce spectacle. Un coup d’oeil à sa fiche Wikipedia me permet de vérifier que ce Malade Imaginaire signe sa quatrième apparition au théâtre seulement. On en vient presque à croire que si son père ne la met pas en scène, personne ne le fera. Et on le comprend. Je ne pensais pas qu’on pouvait autant rater la scène du poumon, les lançant les uns après les autres sans aucune variation comme s’il s’agissait de faire passer la scène le plus rapidement possible. Objectivement, cela a quelque chose de touchant de se dire que le père privilégiera sa fille au bon déroulement de son spectacle. Mais subjectivement, quand on est spectateur, on s’enquiert plutôt de sa qualité. Surtout quand les places montent jusqu’à 73€.

Comme un sentiment de tromperie sur la marchandise. Déçue.

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Vera ? Verra pas.

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Critique de Vera, de Petr Zelenka, vu le 20 mars 2018 au Théâtre de Paris
Avec Karin Viard, Helena Noguerra, Lou Valentini, Rodolfo De Souza, Pierre Maillet / Jean-Luc Vincent et Marcial Di Fonzo Bo / Clément Sibony, dans une mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo

Tout me tentait. Le thème, cette femme qui marche allègrement sur des cadavres et qui connaîtra une chute brutale et douloureuse ; la distribution, Karin Viard en tête, que j’avais hâte de découvrir sur les planches ; la mise en scène dont l’aspect burlesque et délirant éclatait à travers les photos ; Di Fonzo Bo, dont la mise en scène de Démons, bien que pas assez poussée à mon goût, me laisse quand même un souvenir marquant. Tout cela devait donner lieu à un grand spectacle qui aurait soulevé les foules se précipitant au Théâtre de Paris. J’avais tout faux.

Vera est une directrice de casting qui a le vent en poupe : au début du spectacle, sa société est rachetée par des Anglais qui la caressent dans le sens du poil mais ne manqueront pas de retourner leur veste au moindre faux pas. Caricaturale, Vera est une femme sans scrupule, presque sans une once d’humanité, que seule sa carrière semble intéresser. Le spectacle montre son ascension rapide et sa chute attendue, en la suivant dans son quotidien, tant professionnel que personnel.

Rapidement, on comprend que quelque chose ne va pas. Ça ne prend pas. L’histoire telle qu’elle est présentée, alourdie par des effets de mise en scène inutiles, manque d’intérêt. A trop se concentrer sur la forme, on en oublie le fond. Et la forme est pesante. Dès le début, la débauche de moyens étonne par sa complexité et sa futilité. Cachent-ils un manque d’idée de mise en scène ? Probable. L’ascenseur, les projections, les intermèdes chantés sont autant de poids ajoutés à chaque pied des comédiens qui s’enlisent peu à peu, submergés par le trop-plein d’artifices jusqu’à en oublier l’histoire.

C’est dommage, car je venais quand même voir une Karin Viard que j’admirais beaucoup et dont j’attendais une prestation hors du commun. Quelle déception de la voir si lisse, toujours en force dans les cris comme dans la gestuelle, comprimée dans certains costumes qui la desservent alors même qu’elle est impérieuse lorsqu’elle en change. De ce côté-là, le metteur en scène n’a pas été tendre, mais il n’a pas compensé par sa direction d’acteur, qui s’avère bien trop linéaire. Tous suivent une ligne caricaturale et sans grand intérêt, nous perdant rapidement au milieu de ces cris et mouvements incessants.

Voilà une Vera vraiment vaine. pouce-en-bas

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Une collection de platitudes

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Critique de La Collection d’Harold Pinter, vue le 23 février 2018 au Théâtre de Paris
Avec Sara Martins, Davy Sardou, Nicolas Vaude et Thierry Godard, dans une mise en scène de Thierry Harcourt

En habituée de la salle Réjane que je suis, et ayant déjà vu le spectacle proposé à 21h, ne me restait plus qu’à découvrir celui de première partie de soirée. Un spectacle que j’attendais avec une grande impatience en vérité, puisqu’il mêlait plusieurs éléments sujets à mon enthousiasme : j’ai nommé messieurs Nicolas Vaude et Harold Pinter. Quelle ne fut pas ma déception devant l’absence de tout ce que j’avais espéré : ni trace de l’auteur, ni du talent du comédien.

Pourtant, j’ai senti dans le texte une belle trame dramatique et des dialogues pinteriens comme je les aime. Je suis malgré tout contente d’avoir découvert cette pièce, et j’ai hâte de la voir bien montée. Un individu étrange passe un coup de téléphone en pleine nuit. Il est 4h du matin, et il demande à parler à Bill Loyd. Devant son échec, il se présentera à l’appartement le lendemain matin. Inconnu de Bill et de son colocataire Harry, James leur présentera alors une situation étrange : il accusera Bill d’avoir couché avec sa femme lors d’un séminaire à Leeds. L’accusé niera tout d’abord en bloc, avant de consentir à certains aspects de l’histoire, puis d’en modifier des parties : se joue-t-il complètement de James ou refuse-t-il de reconnaître la vérité ? Comme souvent chez Pinter, tout est possible.

Le problème ? Probablement un manque d’idée du côté du texte. Pas facile de traiter Harold Pinter et tout ce qu’il soulève comme mystères : il faut trouver le bon compromis entre maintenir l’intérêt du spectateur et ne jamais résoudre franchement les secrets de la pièce. C’est comme s’il fallait amener le spectateur à se faire sa propre idée du problème en lui donnant toutes les clés en main pour conclure, sans jamais apporter la solution. Si le metteur en scène n’apporte pas un regard précis sur ce texte et le monte de manière linéaire, laissant de côté incertitudes et énigmes, sans vraiment s’en occuper, on perd toute l’atmosphère propre à Pinter et on tombe dans une espèce de pseudo-thriller sans grand intérêt.

C’est ce qui se passe ici : Thierry Harcourt semble s’être désintéressé du texte et des situations, travaillant plutôt le rendu plus matériel de sa scénographie. On sent un travail peut-être plus soigné sur les lumières, sur les déplacements relatifs des comédiens, sur leurs positions spécifiques à tel endroit de la pièce. Mais le fond est absent, et l’ennui prend sa place. Seule la relation ambigüe entre Bill et Harry a des aspects pinterien. Mais la technique visant à réaliser les dialogues sans que les comédiens ne se regardent dans les yeux lasse rapidement. Thierry Harcourt semble effrayé par les silences – pourtant personnage à part entière chez Pinter – et les comble autant qu’il peut. Le désintérêt vient. Le spectacle ne dure qu’une heure, et pourtant ça paraît long – d’autant plus que le spectacle, qui aurait pu durer 45 minutes, s’étire par tous les moyens possibles.

C’est fou, car l’un des premiers articles sur le blog concernait un spectacle dans lequel jouait Davy Sardou. Je dois dire que c’est extraordinaire de voir à quel point il n’a pas évolué en 7 ans. Il est toujours d’une fadeur extrême, incapable d’exprimer la moindre émotion, la moindre nuance de jeu. Mais c’est bien aussi d’avoir des comédiens pareils : ça nous rappelle qu’il ne suffit pas de poser un homme sur une scène pour pouvoir jouer la comédie. A ses côtés, évidemment, Nicolas Vaude l’écrase. Le comédien, même s’il n’est pas à son meilleur et passe plusieurs fois en force, est le seul qui livre une partition intéressante, donnant un semblant de relief au spectacle. Il faut dire qu’avec ses petits yeux fous et son sourire inquiétant laissant apparaître quelques dents, le personnage de James semblait fait pour lui. Mais on l’a connu en meilleur forme – et mieux dirigé.

Déception et ennui. pouce-en-bas

La collection 113

Quand Papa n’est pas là

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Critique de Papa va bientôt rentrer, de Jean Franco, vu le 15 février 2018 au Théâtre de Paris
Avec Lysiane Meis, Marie-Julie Baup, et Benoît Moret, dans une mise en scène de José Paul

J’ai sauté de joie à l’annonce de ce spectacle. Retrouver Lysiane Meis aux côtés de Marie-Julie Baup, ce sont deux univers théâtraux que j’adore et qui se rencontrent pour mon plus grand plaisir. Ajoutons à cela une mise en scène de José Paul et je n’étais pas loin d’être comblée. Ma seule crainte résidait dans le texte. Je ne connaissais pas l’auteur, l’affiche me rebutait un peu et j’avais peur de me retrouver face à un texte aux résonances trop américaines à mon goût. J’ai découvert en Jean Franco une plume fine au sujet plutôt original, un propos intéressant, un texte tout à fait dramatique et mené de main de maître par ces trois comédiens. Une soirée à ne pas manquer.

Tout est parti de l’anecdote des Flat daddies, reproductions en cartons de leurs maris partis à la guerre d’Afghanistan, que l’on offrait aux épouses restées à la maison afin de pallier la longue absence de l’époux-soldat. Ces « papas plats » ont été offerts à Mia et Suzan, ces deux voisines qui attendent le retour de Paul et Richard, partis combattre au Vietnam. Une excuse pour se retrouver, se serrer les coudes, discuter de tout, de rien, de leur rôle de femme, d’épouse, de la vie, de leurs combats, de leurs attentes. Un train de vie qui va se retrouver chamboulé par le retour d’Isaac, un ex de Mia qui a déserté l’armée et vient se réfugier chez elle.

J’ai été très agréablement surprise par l’écriture éminemment dramatique de Jean Franco. L’histoire se déroule de manière très fluide et aborde de nombreux sujets avec beaucoup de cohérence et d’intelligence. Le spectacle ne craint pas de passer du rire aux larmes, et à certains éclats suivent des silences comme on en voit rarement au théâtre. Il faut dire qu’il est merveilleusement servi par les trois comédiens qui portent ce spectacle. Tous trois dans des tons différents et complémentaires, on sent une direction d’acteur au cordeau, mais également sensible et bienveillante. Benoît Moret compose un Isaac aux allures d’homme dans cette enveloppe d’adolescent. A la fois attendrissant et agaçant, il livre son message avec beaucoup d’humanité.

Mais ce sont les femmes qui sont particulièrement mises en lumière dans ce spectacle. On retrouve chez Marie-Julie Baup cette interprétation à fleur de peau, où soudain la réplique la plus banale nous touche au coeur et nous fait monter les larmes aux yeux. Sa sincérité, sa sensibilité sans artifice émeuvent à plusieurs reprises et sous la femme forte qu’elle compose on sent des failles qui pourraient la détruire. Celle qui dit assumer les choix qu’elle a portés a dans les yeux un voile qui semble la démentir aussitôt. En face, Lysiane Meis n’est pas en reste. A cette composition un peu nunuche qui lui va si bien, elle ajoute d’autres facettes : sa loyauté envers Mia est touchante, sa lucidité poignante et l’évolution de son personnage, pleine d’espoir.

La mise en scène de José Paul est impeccable. Dès les premières notes du spectacle, on est happé par un rythme qui ne faiblira à aucun moment. Il s’est débarrassé des effets inutiles qui alourdissent souvent les spectacles aujourd’hui et chez lui, chaque détail compte : très vite, avant même que le noir se fasse, on comprend que l’horloge jouera son rôle dans le spectacle. Les lumières sont également pensées de manière très fine, dupant notre cerveau qui soudain transforme cette ombre provenant d’une simple reproduction en carton en un réel personnage présent autour de la table. Perturbant.

Un coup de coeur de cette rentrée théâtrale. ♥  

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Famille, je vous hais(me)

40x60_CALM_B-DEFCritique de Comme à la maison, de Bénédicte Fossey et Éric Romand, vu le 2 novembre au Théâtre de Paris
Avec Annie Gregorio, Lisa Martino, Françoise Pinkwasser, Aude Thirion, Pierre-Olivier Mornas et Jeoffrey Bourdenet, dans une mise en scène de Pierre Cassignard

Décidément, cette saison, j’enchaîne les comédies cyniques sur les familles à éviter absolument ! Après La Perruche et Ramsès II, c’est dans Comme à la maison qu’on se retrouve au sein d’une famille un peu barjot pleine de secrets bien enfouis jusqu’ici mais qui vont un peu exploser au cours de ce déjeuner post-réveillon où toute la famille est réunie. Je m’abstiendrais d’en dévoiler davantage au risque de trop vous divulgacher le spectacle mais je préviens d’avance : âmes sensibles, s’abstenir !

Difficile de se faire un avis arrêté devant ce spectacle : on est en équilibre sur un fil et on penche sans arrêt de chaque côté : devant des blagues vraiment trash, on a du mal à rire franchement, et puis finalement une réplique passe un peu de pommade de manière à nous faire sortir ce rire qu’on retenait peut-être par la force. C’est un sentiment étrange que d’hésiter ainsi entre rire et s’indigner. Peut-être est-ce dû aussi à l’utilisation de ficelles parfois un peu lourdes du théâtre de boulevard qui fait qu’on n’arrive pas vraiment à lâcher prise devant ces situations extravagantes et franchement hardcore ?

Pourtant, si les situations sont parfois grotesques, on sent que niveau dialogue les auteurs se sont fait plaisir. Les échanges sont cyniques, insolents, parfois bien trouvés, souvent acerbes. On le comprend dès que le rideau se lève : les premières répliques d’Annie Grégorio imposent un rythme soutenu et des vannes piquantes qui fusent à chaque fin de dialogue. Les bases d’un bon boulevard sont là, et pourtant le spectacle semble se chercher encore : avec ces situations loufoques style humour anglais, ces répliques indigestes qui oscillent entre un rire francs et ces relations poisons qui ont un côté touchant devant l’humanité indéniable de chaque personnage, difficile de se positionner.

En vérité, je ne suis pas sûre que le spectacle tiendrait sans le bel ensemble de comédiens que Pierre Cassignard a réuni sur la scène de la Salle Réjane. Annie Grégorio mène la danse avec une verve impressionnante, sorte de monstre de pierre au coeur de velours. Sous sa carapace de mère indigne où elle enchaîne les (bons) mots les plus immoraux, on sent malgré tout une grande humanité, une peur de se dévoiler, une impossibilité à donner l’amour dont elle semble avoir été privée.

Tous oscillent ainsi entre l’être et le paraître ; Lisa Martino touche par son regard de l’enfant qui attend la récompense et la reconnaissance, Aude Thirion est une bru méprisée qui a su obtenir rapidement toute ma sympathie et un soutien sans faille tout le long du spectacle. Jeoffrey Bourdenet affiche le sourire en coin de celui qui a réussi mais parvient à montrer l’indicible. Heureusement, Françoise Pinkwasser vient raviver le tout avec un bel entrain et son regard apaisant est un échappatoire non négligeable. Enfin, Pierre-Olivier Mornas est sans nul doute le personnage qui nous met dans la situation la plus inconfortable. Il est gênant et sa situation dérange autant qu’elle indigne. Il est l’oiseau tombé du nid et sa détresse irradie le plateau à la manière d’une douleur diffuse.

Un spectacle oscillant entre caricature et humanité.  

Comme à la maison copyright Celine Nieszawer 40_0