Famille, je vous hais(me)

40x60_CALM_B-DEFCritique de Comme à la maison, de Bénédicte Fossey et Éric Romand, vu le 2 novembre au Théâtre de Paris
Avec Annie Gregorio, Lisa Martino, Françoise Pinkwasser, Aude Thirion, Pierre-Olivier Mornas et Jeoffrey Bourdenet, dans une mise en scène de Pierre Cassignard

Décidément, cette saison, j’enchaîne les comédies cyniques sur les familles à éviter absolument ! Après La Perruche et Ramsès II, c’est dans Comme à la maison qu’on se retrouve au sein d’une famille un peu barjot pleine de secrets bien enfouis jusqu’ici mais qui vont un peu exploser au cours de ce déjeuner post-réveillon où toute la famille est réunie. Je m’abstiendrais d’en dévoiler davantage au risque de trop vous divulgacher le spectacle mais je préviens d’avance : âmes sensibles, s’abstenir !

Difficile de se faire un avis arrêté devant ce spectacle : on est en équilibre sur un fil et on penche sans arrêt de chaque côté : devant des blagues vraiment trash, on a du mal à rire franchement, et puis finalement une réplique passe un peu de pommade de manière à nous faire sortir ce rire qu’on retenait peut-être par la force. C’est un sentiment étrange que d’hésiter ainsi entre rire et s’indigner. Peut-être est-ce dû aussi à l’utilisation de ficelles parfois un peu lourdes du théâtre de boulevard qui fait qu’on n’arrive pas vraiment à lâcher prise devant ces situations extravagantes et franchement hardcore ?

Pourtant, si les situations sont parfois grotesques, on sent que niveau dialogue les auteurs se sont fait plaisir. Les échanges sont cyniques, insolents, parfois bien trouvés, souvent acerbes. On le comprend dès que le rideau se lève : les premières répliques d’Annie Grégorio imposent un rythme soutenu et des vannes piquantes qui fusent à chaque fin de dialogue. Les bases d’un bon boulevard sont là, et pourtant le spectacle semble se chercher encore : avec ces situations loufoques style humour anglais, ces répliques indigestes qui oscillent entre un rire francs et ces relations poisons qui ont un côté touchant devant l’humanité indéniable de chaque personnage, difficile de se positionner.

En vérité, je ne suis pas sûre que le spectacle tiendrait sans le bel ensemble de comédiens que Pierre Cassignard a réuni sur la scène de la Salle Réjane. Annie Grégorio mène la danse avec une verve impressionnante, sorte de monstre de pierre au coeur de velours. Sous sa carapace de mère indigne où elle enchaîne les (bons) mots les plus immoraux, on sent malgré tout une grande humanité, une peur de se dévoiler, une impossibilité à donner l’amour dont elle semble avoir été privée.

Tous oscillent ainsi entre l’être et le paraître ; Lisa Martino touche par son regard de l’enfant qui attend la récompense et la reconnaissance, Aude Thirion est une bru méprisée qui a su obtenir rapidement toute ma sympathie et un soutien sans faille tout le long du spectacle. Jeoffrey Bourdenet affiche le sourire en coin de celui qui a réussi mais parvient à montrer l’indicible. Heureusement, Françoise Pinkwasser vient raviver le tout avec un bel entrain et son regard apaisant est un échappatoire non négligeable. Enfin, Pierre-Olivier Mornas est sans nul doute le personnage qui nous met dans la situation la plus inconfortable. Il est gênant et sa situation dérange autant qu’elle indigne. Il est l’oiseau tombé du nid et sa détresse irradie le plateau à la manière d’une douleur diffuse.

Un spectacle oscillant entre caricature et humanité.  

Comme à la maison copyright Celine Nieszawer 40_0

Oiseaux de paradis

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Critique de La Perruche, de Audrey Schebat, vue le 6 octobre 2017 au Théâtre de Paris
Avec Arié Elmaleh et Barbara Schulz, dans une mise en scène de Audrey Schebat

Cette rentrée théâtrale est décidément sous le signe des retrouvailles : après le théâtre de la Madeleine, j’ai maintenant fait mon retour au théâtre de Paris après plus de 1 an et demi sans y mettre les pieds… Invitée par les Théâtres Parisiens Associés à voir La Perruche, la nouvelle création de la Salle Réjane, et curieuse de découvrir deux acteurs que je ne connaissais que de nom, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé cette salle dans laquelle se joue un boulevard au ton parfois un peu cynique…

C’est le genre de pièce pour laquelle il est délicat de dévoiler le pitch car cela risquerait un peu de divulgâcher le spectacle. Je vais donc poser ici les bases de l’histoire, et vous allez tout de suite penser « c’est un spectacle que j’ai déjà vu 50 fois » mais en fait pas du tout ! Même s’il s’agit d’un couple qui attend un autre couple pour dîner et que ces derniers annulent pour cause de cambriolage, ce qui va amener notre premier couple à une petite séance d’introspection, on est loin d’un boulevard classique qui se retranche dans des situations connues d’avance…

En réalité, ce spectacle m’a rapidement fait penser à L’illusion conjugale – sans doute ma pièce préférée d’Éric Assous – car elle appartient à cette catégorie bien particulière qu’est le boulevard pensant. On croit venir voir une bonne comédie mais on ressort finalement avec de la matière à une certaine analyse, comme si un petit état des lieux de sa propre vie s’imposait. Si la situation est un peu longue à s’installer, on se rend vite compte que ça valait le coup, car ce qui suit est un condensé de vannes très bien trouvées, de critiques de la lâcheté de chacun dans le couple, de la bassesse des hommes et de la mauvaise foi des femmes.

En réalité, j’ai trouvé le regard sur chaque membre de ce couple tellement empli de véracité que je suis presque déçue par le choix de l’auteur/metteur en scène d’en avoir fait des caricatures. Avec un texte aussi bien trouvé, des personnages plus simples, des « monsieur tout le monde » auraient pu faire l’affaire. Cependant, Arié Elmaleh nous a lui-même avoués que « plus il jouait le connard, plus la salle riait ». Il faut dire que qu’il incarne un goujat de premier ordre, un petit bourgeois vite détestable entre son machisme et son manque d’ouverture d’esprit. A ses côtés, Barbara Schulz, sous ses airs premiers de gourdasse, se positionne finalement en défenseuse de la cause féminine et brille de son courage face à ses révélations sur son couple. Un duo qui, somme toute, fonctionne très bien !

Une belle analyse à la fois drôle et fine du couple qui pique un peu à certains moments… pour notre plus grand plaisir ! ♥ ♥ ♥

LA PERRUCHE copyright Celine Nieszawer 9.JPG

L’Auteuil efface l’auteur

LEDD WEB

Critique de L’Envers du Décor, de Florian Zeller, vu le 23 janvier 2016 au Théâtre de Paris
Avec Daniel Auteuil, Valérie Bonneton, François-Éric Gendron, et Pauline Lefèvre, dans une mise en scène de Daniel Auteuil

Parfois, je suis un mouton. Comme quand je prends des places pour une comédie de Florian Zeller, alors que tous ses spectacles précédents m’avaient déplu (et je parle en connaissance de cause, j’ai vu La Vérité, Le Mensonge, Le Père, et La Mère). Je sais pertinemment que je n’aime pas son écriture, qu’elle n’a su m’atteindre que légèrement lors du Père, et ce grâce au talent de Robert Hirsch. Et je sais que ses comédies sont lourdes, vulgaires, faciles. Dans La Vérité comme dans Le Mensonge, c’était Pierre Arditi qui essayait de porter la pièce. Mais Arditi ne se donne plus comme avant, son public est acquis et il se contente de faire du Arditi. Ce qui n’est pas du tout le cas de Daniel Auteuil : grâce à cet acteur, j’ai passé ce soir-là, une excellente soirée.

Comme toujours dans les comédies de Zeller, l’histoire est la même : elle met en scène deux couples et un dîner (je suis mauvaise, ce canevas ne concerne que Le Mensonge). Isabelle et Daniel ont invité Patrick et sa nouvelle compagne Emma, de vingt ans sa cadette. Daniel craint la réaction d’Isabelle, la meilleure amie de Laurence, l’ex-femme de Patrick, devant cette jeune femme belle, séduisante, sexy. Toute la soirée, Daniel oscillera entre jalousie de son ami et tentatives désespérées de détendre l’atmosphère.

Aucun doute possible, c’est bien du Zeller. C’est facile, parfois vulgaire, encore que peu répétitif pour une fois. Les personnages sont complètement caricaturaux, mais on l’oublie vite. Finalement, ce n’est plus pour le texte qu’on est là. On l’oublie à peu près à la 5e minute de la pièce, lorsque Daniel Auteuil nous arrache un rire qui ne nous quittera plus jusqu’aux 3/4 de la pièce. Ce rire, j’ai eu du mal à l’accepter, car c’est rare que je desserre les dents devant du Zeller. Mais devant tant d’habileté et de clownerie, comment ne pas succomber ! Daniel Auteuil est tout simplement divin, et chacune de ses répliques se conclut en un rire général. Le voir jouer dans une pièce si facile, forcément, ça irrite un peu. A le voir si heureux sur scène, à se donner autant, on l’attendrait dans de grands classiques : à quand Daniel Auteuil dans un Beckett ?

J’essaie de comprendre comment un spectacle qu’en réalité j’ai déjà vu 3 fois ne m’a plu que la troisième fois ; car rien n’a changé entre cette pièce et Le Mensonge. Zeller ne s’est pas refait une plume, le contenu est toujours aussi vide et caricatural. En réalité, je pense que c’est entièrement dû au talent de Daniel Auteuil, qui signe également la mise en scène. Là où Arditi ne donne plus rien de lui-même, Daniel Auteuil donne tout et ose bien plus que son prédécesseur. Il transforme le texte de Zeller à sa sauce, et en fait tout autre chose : ce n’est plus du théâtre, c’est au bord du clownesque. Et c’est la raison pour laquelle on n’entend plus vraiment le texte et on reste bien plus sur la gestuelle, les mimiques, le tempo parfaits. Impressionnants.

Pas de doute, la pièce est écrite pour lui : les autres acteurs ne sont que des faire-valoir de son jeu. Bien dommage d’ailleurs, car bien que sa partition soit réduite, Valérie Bonneton se révèle géniale en femme jalouse et quelque peu manipulatrice. François-Éric Gendron n’est pas en reste, tout à fait convaincant en ami riche et qui expose sa richesse et son bonheur. Pauline Lefèvre est parfaitement son personnage, et on comprend facilement l’irritation de Valérie Bonneton face à cette femme immense, mince, aguicheuse, l’air un peu simple.

Malheureusement, le talent – que dis-je, le génie ! – de Daniel Auteuil ne peut toujours dépasser la simplicité de Zeller, et le rire retombe lors de la dernière scène. C’est dommage, j’aurais aimé une conclusion brillante, et cette morale bourgeoise, qui permet de réconcilier notre couple de stars, tombe totalement à plat. On retrouve ici le Zeller qu’on connaissait, malheureusement bien trop facile pour donner quelque chose de grand.

Un spectacle porté par l’immense Auteuil, grâce à qui on passe une excellente soirée.  ♥ 

FILM "UN HOMME"

Le spleen de Paris

lhs fb 3Critique des Heures souterraines, de Delphine de Vigan, vu le 22 mai 2015 au Théâtre de Paris Avec Anne Loiret et Thierry Frémont, dans une mise en scène d’Anne Kessler

Depuis les si géniales Cartes du Pouvoir présentées au Théâtre Hébertot en début de saison, je me suis promis de suivre certains acteurs : Raphaël Personnaz et Thierry Frémont. C’est la raison pour laquelle ce spectacle présenté au Théâtre de Paris m’a tapé dans l’oeil : il met en scène non seulement Thierry Frémont, mais également Anne Loiret, si marquante lors du festival NAVA il y a quelques années. Le tout dirigé par Anne Kessler, dont les mises en scène récentes ont toujours su me convaincre : le spectacle était prometteur, et s’est avéré à la hauteur de mes attentes.

Attention, voici un spectacle qui ne met pas particulièrement en joie. Le texte, toujours très réaliste, aborde la solitude qui peut parfois habiter certains êtres. Ici, Mathilde et Thibault vivent tous deux un passage difficile : elle subit un harcèlement de la part de son boss pendant que lui se remet difficilement de sa rupture avec Lila, son travail d’urgentiste n’aidant pas à l’établissement d’un nouveau mode de vie sain et agréable. Tous deux doivent malgré tout continuer à avancer. A vivre. Même s’ils n’ont plus goût à rien, ils doivent trouver la force de se lever le matin. Ils doivent continuer. Ce spectacle, c’est une bataille de tous les instants. Une bataille quotidienne, réaliste, intense.

Quelle atmosphère sombre et déprimante… et quelle incarnation ! Les deux acteurs sont renversants. Thierry Frémont semble littéralement déchiré de l’intérieur et chaque second apparaît sur son visage comme une épreuve extrêmement douloureuse. Le combat qu’il livre semble presque perdu et il ne paraît rattaché à la vie que par un fil beaucoup trop fin. Les mêmes sentiments de tristesse, de désarroi, se lisent chez sa partenaire, Anne Loiret. La fatigue compose le principal trait de son visage, auquel viennent parfois s’ajouter des signes de défaite, comme si elle était blasée de tant de haine injustifiée. Ce qui est particulièrement impressionnant, dans son jeu, c’est la manière dont elle dessine son supérieur, jusqu’à le rendre réel et effrayant à nos yeux, bien qu’il n’apparaisse jamais sur scène. On en vient à le craindre, à appréhender ses apparitions vocales. Une telle puissance d’évocation est surprenante, rare.

La réussite de cette pièce réside également dans la qualité de sa mise en scène. Le réalisme est maître mot de ce spectacle, qui pourrait si facilement tomber dans le pathos mais qui se contente de se balader autour de sa frontière. Outre une direction d’acteurs précise, qui joue beaucoup sur les expressions faciales et les émotions qu’elles peuvent dégager, les rencontres entre les deux personnages sont toujours rythmées avec beaucoup de précision, de façon à ce qu’on y croit sans que cela paraisse une évidence. Mais on s’accroche tellement à ces deux personnages que la chute n’en est que plus difficile. Les scènes dans le métro, ce lieu si commun qui pourrait se transformer en lieu de rencontre, marquent une solitude et presque un renfermement troublant, accablant, et qui donne à réfléchir.

On en sort complètement chamboulés de l’intérieur. Un beau moment de théâtre et d’émotion. A voir. ♥ ♥ 

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Isabelle

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Critique de Kinship, de Carey Perloff, vu le 22 novembre 2014 au Théâtre de Paris
Avec Isabelle Adjani, Niels Schneider, et Vittoria Scognamiglio, dans une mise en scène de Dominique Borg

Voici un article quelque peu différent de ceux dont j’ai l’habitude. J’ai eu la chance d’être invitée à une représentation de Kinship au Théâtre de Paris, suivie d’une conférence de presse avec Isabelle Adjani et les comédiens du spectacle ; l’article se divisera donc en quelques points de critiques, et quelques paroles de l’actrice. Pour ne rien vous cacher, ce spectacle, à mes yeux, n’est pas transcendant. Il y manque beaucoup de choses, et tout particulièrement une mise en scène. Mais je suis également loin de le condamner comme l’ont fait la plupart des critiques. Je sais que c’est Adjani, et que tout le monde l’attendait au tournant. Seulement là, elle a mis le mythe, l’actrice reconnue, de côté, pour ne dévoiler que la femme. Elle même justifie ainsi le choix du texte : « J’ai eu envie de jouer la pièce sans trop me poser de questions ; pour parler aux femmes des femmes. »

Pour moi, le principal problème du texte est son américanicité : la société américaine actuelle, bien différente de celle dans laquelle on vit, me parle finalement peu. L’histoire que Carey Perloff met en scène est celle de Elle, journaliste, et de Lui, jeune reporter. Lui est fils de L’Amie, et Elle ne le sait pas. Elle et Lui vivent une courte romance, jusqu’à ce que tous comprennent la vérité. Alors L’Amie rejette Elle, qui a tenté de séduire son fils. C’est cette conséquence là qui ne me parle pas. J’avoue que je ne vois pas le problème dans cette séduction. Mais je n’ai pas été choquée par le texte, en ce sens que j’ai déjà connu des choses pires. Il y a des choses inutiles, comme des commentaires sur l’info participative… Mais les scènes entre Elle et Lui, sans être extraordinaires, sont des scènes de séduction tout à fait honorable, et c’est d’ailleurs ces scènes là qui l’ont particulièrement touchée : « Ce qui m’intéresse c’est la perte, chez cette femme, de tous ses repères : d’un pouvoir qui, socialement, est en place, d’un équilibre familial également en place… finalement, c’est ce qui se joue entre celui qu’elle rencontre, et elle ; et la façon dont les choses continuent à se dérouler hors champ. Il y a beaucoup d’hors champ dans cette pièce, qui fait exister ce qu’on joue frontalement. »

Pour elle, ce texte se présente comme une série américaine : évidemment, ça surprend au premier abord, mais ça se laisse finalement écouter. Si la pièce a été si critiquée, c’est finalement qu’on attendait aussi Isabelle Adjani dans un autre registre, et elle en est consciente. A la question : Comment vivez-vous ce mythe Adjani ?, elle répond : « Je me rends compte de ce que ça constitue comme barrage pour moi : je fais cette pièce alors qu’on voudrait que je fasse Antoine et Cléopâtre, par exemple. C’est comme si je n’avais pas le droit de faire des choses qui me plaisent, comme si j’avais des comptes à rendre… Le mythe, c’est bien quand on est mort, mais quand on est vivant, c’est pas génial. »

Passée la barre du texte, vient celle de la mise en scène, à laquelle est irrémédiablement liée la question du changement de metteur en scène pendant les répétitions. A tous ceux qui se sont empressés de partager la nouvelle en insistant sur le caractère difficile d’Isabelle Adjani (et j’en suis !), elle répond : « Savez-vous combien il y a de pièces dont le metteur en scène change au cours des répétitions ? C’était le cas pour Diplomatie, par exemple. Ce qui est dur, c’est l’hystérie de l’interprétation des aléas du processus artistique ; mais c’est une tentative de déstabilisation qui n’a pas fonctionné sur nous. » Mais il faut reconnaître qu’on aurait souhaité un véritable metteur en scène, plutôt que la costumière, Dominique Borg, car ce qu’elle propose est très minimaliste : pas de décor, pas de déplacement… Comme si le texte pouvait se suffire à lui-même. Mais comme ce n’est malheureusement pas le cas, il aurait fallu un contour plus net, qui l’aide à se déployer. Dommage.

Cependant, peu soutenus par le texte et la mise en scène, les acteurs s’en tirent bien. Vittoria Scognamiglio, qui incarne la mère, est une véritable tornade sur scène, et elle est assurément le contrepoint comique de la pièce. C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Niels Schneider, découvert dans le Roméo et Juliette de Nicolas Briançon. L’acteur, que j’avais alors trouvé encore un peu maniéré et hésitant, s’affirme et incarne un Lui tout à fait dans le ton. Tour à tour séducteur et pris de regrets, il semble finalement bien mieux contrôler la situation qu’Elle. Elle paraît si frêle sur la grande scène du Théâtre de Paris. Peut-être parce que je l’ai rencontrée après et que la femme qui nous a parlé n’était pas du tout le mythe auquel je m’attendais. Mais tout semble la protéger du regard extérieur : de ses lunettes de soleil durant son interview aux vêtements bien trop amples qu’elle porte sur scène, l’actrice, dont le métier est pourtant une forme d’exhibition, ne semble pas sereine de ce point de vue. Dommage, car elle étonne et elle convainc sans problème. Mieux encore, les instants où elle dit quelques vers de Phèdre, poésie absolue, sont transcendants. Elle s’est peut-être mise à nu trop brutalement en voulant montrer la femme qu’elle est plus que ce mythe Adjani qui lui colle à la peau. Ce retour après 8 ans loin de la scène n’est probablement pas celui qu’on s’imaginait, mais il marque tout de même les esprits : sur scène, c’est Isabelle Adjani telle qu’on ne l’attendait pas. Mais, et elle le dit elle-même, elle sera bientôt là où on l’attend plus, puisqu’elle parle d’un prochain spectacle avec Luc Bondy. Elle ne semble d’ailleurs plus décidée à quitter la scène, puisqu’elle déclare à propos du théâtre : « Quand j’en fais, ça redevient ma vie. Il n’y a alors de place pour rien d’autre. Si je commence à faire ça, je ne ferai que ça. » Faites, faites, on sera là.

Ce n’est pas le spectacle du siècle, j’en conviens. Mais c’est bien moins pire que ce que tous clament : ce sont de très bons acteurs, mal dirigés, qui défendent honorablement un texte faible. En somme, quelque chose de très fréquent dans les salles parisiennes. ♥ 

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Un boulevard presque parfayet

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Critique des Gens intelligents, de Marc Fayet, vu le 27 août 2014 au Théâtre de Paris
Avec Marc Fayet, Gérard Loussine, Lisa Martino, Lysiane Meis, Marie Piton, et Stéphan Wojtowicz, dans une mise en scène de José Paul

Des Gens intelligents, c’est avant tout des acteurs que je souhaitais revoir. Marc Fayet et Gérard Loussine m’avaient laissé un souvenir impérissable dans Un petit jeu dans conséquence, vu il y a quelques années, mais également Lysiane Meis, que j’avais découverte dans Un Fil à la Patte avec José Paul, un duo qui fonctionnait à merveille. J’avais déjà retrouvé le trio une fois dans Jacques a dit, dont Stéphan Wojtowicz faisait également partie : les revoir dans une comédie de Marc Fayet me semblait donc incontournable. Et c’est avec le même ravissement que je suis sortie du Théâtre de Paris après la première du spectacle, le 27 août.

C’est une banale histoire de couple qui lance la pièce : David a quitté Chloé, et il l’annonce à ses deux amis, Alexandre et Thomas. Il leur raconte la scène, dans laquelle il argumentait pour prouver à Chloé que le meilleur pour eux deux était la séparation, et l’étrange réaction de Chloé : elle reste parfaitement impassible. Ce comportement, analysé successivement par les hommes puis les femmes, entraînera suspicion et doute des deux côtés du couple, et les sous-entendus comme les non-dits entraîneront le spectateur, lui-même incertain, dans leur chute.

J’ai souvent peur lorsque je vais voir des pièces de boulevard écrites par des auteurs contemporains : peur d’assister à une pâle imitation de Feydeau, de tomber dans le ridicule ou le grotesque, dans une abondance de clichés inintéressante ou dans quelque chose de déjà fait. Là, c’est vrai que Marc Fayet base sa pièce sur des clichés : celui de l’homme aux nombreuses maîtresses, de la femme suspicieuse et vengeresse… Mais la mise en scène de José Paul, colorée et entraînante, ainsi que l’écriture bien dosée et rarement lourde de la pièce, parviennent à effacer ce côté basique de la pièce pour en faire un boulevard très correct et agréable, drôle et convaincant. On passe une très bonne soirée, et le spectacle est d’autant plus intéressant qu’il est interprété par des acteurs de talent qui savent nous faire rire.

Lysiane Meis est une actrice qui me fascine. Elle n’a qu’à apparaître sur scène pour que son sourire amadoue toute la salle, que sa tonicité et son enthousiasme associés à son parler tout à fait naturel nous convainquent totalement. Elle interprète ici la femme d’Alexandre, à qui Marc Fayet a donné quelques petits défauts lexicaux, parfaitement dosés et insérés dans la pièce : et entendre Lysiane Meis refuser de « manger des vessies pour des lanternes », avec un air d’innocence affiché, c’est hilarant. L’autre acteur dont le talent comique est indéniable, c’est Gérard Loussine. Toujours cantonné dans le même genre de rôle, c’est vrai, il y excelle : l’ami un peu paumé, bien gentil, toujours un peu à côté de la plaque, et qui évidemment sort une énorme gaffe au moment où on s’y attend le plus, Loussine l’interprète avec simplicité et talent.

Marc Fayet, quant à lui, interprète David, celui qui lance l’histoire. Toujours dans une certaine forme de précipitation mesurée, il lui arrive cependant de s’emporter et de faire rire le public avec quelques bégaiements peut-être parfois trop appuyés. Si il a bien dosé sa pièce, il faut qu’il dose aussi les côtés comiques de son rôle pour ne pas en faire trop. Stephan Wojtowicz interprète le dernier personnage masculin, d’abord plus posé et calme que ses amis, donc d’autant plus surprenant et drôle lorsqu’il commence à s’énerver. Il est difficile de commenter le jeu des deux autres personnages féminins, car l’attention que Marc Fayet a apporté aux dialogues féminins semble moins importante que celle accordée aux dialogues masculins… ou peut-être a-t-il simplement plus de facilité pour s’imaginer l’un que l’autre… Finalement, leurs rôles ont une partition moins intéressante dont elles s’accordent relativement bien, puisqu’elles sont toutes deux très convaincantes : Lisa Martino en femme réfléchie et mesurée, qui réussit à créer le doute chez son compagnon, et Marie Piton dans son rôle de Corse imposante et presque dominatrice.

C’est donc un spectacle donc plutôt réussi que ces Gens Intelligents au théâtre de Paris ; on pourrait lui reprocher certains détails un peu gênants tels que son hétérogénéité : on rit beaucoup lors des scènes entre hommes par exemple, alors que les scènes de couple sont moins abouties. Et comme l’action est coupée par les tableaux, forme de plus en plus courante aujourd’hui et qui n’est pas forcément la plus théâtrale, les fluctuations en sont d’autant plus marquées : on sent une lourdeur lorsqu’une scène de couple un peu lente suit une scène de trio masculin très drôle. Enfin, et puisque j’aborde les points négatifs, je ne suis absolument pas convaincue par la fin de la pièce : clôture trop facile et manque d’idées, c’est bien dommage de finir un boulevard si agréable et divertissant par une narration trop farfelue.

Un spectacle absolument… virevoltant ! (comprenne qui pourra !) ♥ ♥

Au pied du mur

Critique de Mur, d’Amanda Sthers, vu le 5 juin 2014 au Petit Théâtre de Paris
Avec Nicole Calfan et Rufus, dans une mise en scène d’Anne Bourgeois

Ça faisait déjà plusieurs temps que j’avais envie d’aller voir ce spectacle. Parce que les comédies romantiques autour de ce thème amour/haine et de l’évolution progressive des relations entre deux personnes que tout semble opposer me plaisent, parce que Rufus est un comédien que j’admire beaucoup, parce que Nicole Calfan est une actrice d’expérience, parce que tout semblait alléchant.

Mais assez vite, il s’est avéré que tout était bien moins rose que ce que je m’étais imaginé. La pièce s’ouvre en musique, les deux personnages s’installent. Elle est une maîtresse à la retraite, elle fait du piano à longueur de journée dans l’espoir de parvenir à jouer la Lettre à Élise un jour. Lui est un officier également à la retraite, bougon mais attachant ; il ne supporte plus la musique – que dis-je, le bruit ! – qui lui vient de l’autre côté du mur. Et pour faire cesser ce dérangement constant, il décide de lui écrire une lettre, ce à quoi elle répondra par une autre lettre, qui enchaînera toute une rimbabelle de lettres, puis une invitation à dîner qui se transformera en rendez-vous galant… Plutôt bonne idée de départ, mais malheureusement assez mal utilisée.

En effet, le spectacle ne décolle pas. Et ce tout d’abord à cause du texte d’Amanda Sthers. Une écriture pareille, ça ne devrait pas être autorisé. Il n’y a aucun fil directeur, ça part dans tous les sens – d’ailleurs ça n’en a pas toujours, du sens – et parfois, on sent que ça se voudrait poétique mais.. ça tombe à plat. L’écriture est le gros défaut de ce spectacle. Un manque d’intention, un manque évident de maîtrise des codes théâtraux, qui aboutissent fatalement à un manque d’attention du spectateur, que les deux acteurs comblent tant bien que mal.

Et pourtant, ils sont bons. On s’attache assez vite à ces deux personnages et à leurs caractères bien à eux. Rufus campe à merveille ce vieil acariâtre psychorigide au coeur tendre, et Nicole Calfan interprète la pianiste amateur avec vivacité et sourire : mais les personnages n’étant que grossièrement dessinés, il leur est assez vite difficile de se donner corps et âmes pour leurs personnages respectifs. Cependant ils parviennent toujours à attirer l’attention d’un spectateur qui s’était perdu ou désinterressé, et à le faire revenir dans la partie. On attendrait cependant des deux acteurs des partitions plus adaptés, des rôles plus intéressants, à la hauteur de leur jeu.

Heureusement que le texte est court, et que les acteurs sont bons.