Quelques nuances de Gray

AFFICHE Dorian Gray

Critique du Portrait de Dorian Gray, d’après Oscar Wilde, vu le 25 février 2016 au Théâtre du Lucernaire
Avec Arnaud Denis/Valentin de Carbonnières, Lucile Marquis/Caroline Devismes, Fabrice Scott, et Thomas Le Douarec, dans une mise en scène de Thomas Le Douarec

C’est étrange, car ce spectacle – avec d’autres comédiens – a fait l’objet d’une de mes premières critiques sur ce blog. Vu pour la première fois au Festival d’Avignon 2011, je l’ai revu lors de la première au Vingtième Théâtre où il a poursuivi sa route. Gardant plutôt un bon souvenir du spectacle et toujours désireuse de retrouver Arnaud Denis sur les planches, je l’ai donc revu pour la troisième fois lors de sa reprise au Lucernaire. La mise en scène n’a pas évolué depuis 4 ans, et les nouveaux comédiens choisis par Thomas Le Douarec sont moins bons. Dommage.

L’adaptation du merveilleux roman d’Oscar Wilde, bien qu’elle omette bien des passages savoureux, est plutôt réussie. Pour ceux qui ne connaîtraient pas le roman, comme c’était mon cas la première fois que j’ai vu ce spectacle, elle donne très envie de découvrir le monde de Dorian Gray, et plus largement celui d’Oscar Wilde. Dorian Gray, un jeune homme d’une grande beauté, se fait peindre par Basil après leur rencontre lors d’une soirée. C’est chez Basil que Dorian rencontre Lord Henry, un très beau personnage, cynique et dont les citations sont souvent ponctuées du rire de la salle. Celui-ci, malgré lui, va entraîner, Dorian à faire un pacte avec le Diable : le portrait de Dorian Gray subira la vieillesse et portera les traits de l’âme de Dorian, pendant que lui conservera une éternelle jeunesse.

Ma grosse déception, dans cette reprise, se tient principalement dans le personnage de Lord Henry : l’acteur qui l’interprétait dans la version de 2011, Laurent Maurel, possédait tout le cynisme et le charisme nécessaires au personnage. En se distribuant dans ce rôle, Thomas Le Douarec fait une erreur : certes, ses citations provoquent des réactions chez le public, mais c’est uniquement dû à la plume d’Oscar Wilde, car il n’a pas la finesse de jeu de son prédécesseur, et sa voix pas toujours bien placée, aux accents d’Édouard Baer, ne sied par avec le rôle qu’il s’est attribué. Fabrice Scott, qui reprend le rôle de Basil, est également en dessous de ce que nous proposait Gilles Nicoleau, avec moins de nuances dans le personnage. Enfin, la composition d’Arnaud Denis en Dorian Gray est juste mais on connaît le talent de l’acteur, et on n’aurait pas hésité à le pousser un peu plus dans la noirceur, car il peut augmenter encore ce côté dérangeant, malsain, qui colle si bien avec Dorian Gray.

Une version que j’aurais souhaitée plus intense. 

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Jouissif

AFFICHE ETUDE DE FESSES

Critique d’Études de fesses, de X. Gallais et le Projet Bloom, vu au Lucernaire le 10 octobre 2015, par complice de MDT
Avec Xavier Gallais, Raquel Camarinha (soprano) et Christelle Séry ou Margot Fontana (guitare électrique)

Voilà un spectacles des plus troublants et des plus réussis. Dans une salle obscure, à l’atmosphère tamisée et intime, nous découvrons les trois artistes : Xavier Gallais assis devant un lutrin, une jeune guitariste d’allure garçonnière à ses côtés, et en retrait, debout, en robe du soir, une jeune et belle cantatrice. Sans se quitter du regard, sans que jamais ne s’interrompe l’espèce de courant électrique qui les relie, l’un va lire des textes, les autres jouer ou chanter.

Les textes, que Xavier Gallais habite de manière époustouflante, sont tous en rapport avec le sexe, les chants, souvent plus sentimentaux, se trouvent colorés d’érotisme par leur alternance avec les textes, les morceaux de guitare électrique accentuent l’atmosphère vibrante de la soirée. On rit beaucoup, lorsque Xavier Gallais, accompagnant sa lecture d’une gestuelle discrète, mais étudiée, lit un extrait des « Cochons sont lâchés » de Dard, on est terrifié par la force qu’il donne à un récit abject de Christian Prigent. Raquel Camarinha, magnifique soprano, est d’une classe folle dans la fameuse « Sonata erotica », et clôt la soirée avec une interprétation infiniment mélancolique de « Youkali  de Kurt Weil. Le dosage, le rythme, l’intelligence de l’ensemble sont saisissants. Tous les aspects du désir sexuel, de sa gaillardise à ses abîmes se succèdent, de manière presque envoûtante grâce à ce dispositif.

Belle idée du Lucernaire que cette « Carte blanche » à Xavier Gallais, diseur hors-pair, d’un naturel où la veulerie le dispute au désespoir, mais toujours sur un fond d’innocence, comme s’il voulait nous signifier que le fantasme dans l’ordre sexuel ne nuit à personne, sauf parfois à celui qui le conçoit. On souhaiterait que ce spectacle étonnant puisse avoir de plus nombreuses dates.

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Les Précieuses Ridicules, Lucernaire

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Critique des Précieuses Ridicules de Molière, vu le 29 août 2012 au théâtre du Lucernaire
Avec Régis Bocquet,Ariane Brousse, Barbara Gauvin, Aude Macé, Déborah Marique, Marion Lo Monaco, Denis Morin, Edouard Michelon, Justine Paillot, Cédric Révillion, Walter Stawinoga, Damien Vigouroux, Damien Zanoly, Jeanne Gogny, Regis Chaussard, dans une mise en scène de Pénélope Lucbert

Paris en août, c’est assez spécial … La plupart des parisiens sont partis, la ville est vide, les théâtres préparent leur rentrée, en septembre … En fait, ça ne ressemble plus au Paris qu’on connaît, puisqu’un des seuls théâtres qui continue de fonctionner est le Lucernaire. Alors, même si on n’est pas fan de ce théâtre aux petites salles inconfortables et un peu chères pour ce qu’elles sont, on est tenté de s’y rendre …

C’est en des pièces commes Les Précieuses Ridicules que l’on peut facilement s’apercevoir de ce qui fait l’immortalité de Molière. Immortel, car d’une modernité étonnante. En effet, le metteur en scène a pris le parti d’en faire un spectacle « rock’n’roll », et ceci concorde tout à fait avec le ton de la pièce. Pas de faux pas, pas de contresens, tout semble aller. 

Le spectacle dure 1h10, et c’est peut-être le seul point négatif .. En effet, les passages musicaux (il y a un guitariste sur scène) sont un peu longs, et le début de la pièce l’est également (on ne comprend d’ailleurs pas tout à ce début …). Mis à part ce léger détail, tout est bien … Les acteurs, sans être extraordinaires, maîtrisent leur rôle et mettent du coeur à l’ouvrage : ils se déchaînent, cabriolent, jouent avec le public … cela se ressent et amène le rire chez le spectateur : les précieuses sont en effet très ridicules dans leurs habits rock, leurs nombreuses mimiques, et leur chewing-gum. Mascarille et Jodelet ne restent pas en retrait et ont un égal talent comique. Enfin, le père des deux filles, petit boule de feu, est excellent.

De bonnes Précieuses Ridicules à voir au Lucernaire jusqu’au 15 septembre. ♥ ♥ 

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Les bonnes, Lucernaire

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Critique des Bonnes de Jean Genet, vu le 24 juillet 2012 au théâtre du Lucernaire
Avec Marie Fortuit, Odile Mallet, et Violaine Phavorin, dans une mise en scène de Serge Gaborieau et Armel Veilhan

Que de découvertes cet été … Après Jarry, voici maintenant Genet. J’en ai souvent entendu parler, mais jamais lu, jamais vu … Mais ayant reçu l’invitation, et débordant toujours de l’envie de découvrir de nouveaux auteurs et de nouvelles pièces, c’est avec un bon a priori que je me suis rendue au Lucernaire, mardi dernier.

Les Bonnes, c’est l’histoire de deux soeurs, aux relations parfois ambigues, qui servent pour Madame, et qui projettent de la tuer. Ainsi, à plusieurs reprises, elles jouent leur projet, le mettent en scène, le répètent, de manière à ne pas faillir quand viendra le moment fatal. Mais l’alternance entre les scènes « réelles » et les scènes de « jeu » se fait assez mal ici, et j’ai eu du mal à percevoir la différence … Quand les deux filles se projettent-elles dans le futur (ou plutôt l’irréel du futur) ? Quand reviennent-elles à la réalité ? Quand Claire est-elle dans son rôle de Madame ? Quand revient-elle à elle-même ? Difficile à déterminer. Voulu ou non, j’ai trouvé cela dommage.

De plus, je me suis vite rendue compte que je n’accrochais pas vraiment à l’histoire, et que le texte me semblait parfois trop peu naturel, un peu trop poétique, pour que je puisse vraiment l’apprécier. Et pour tout dire, les deux jeunes actrices incarnant les deux bonnes semblaient un peu vertes : trop de récitations, peut-être trop d’application … Mais rapidement intervient Odile Mallet, actrice ayant bien plus de métier (qui se fait sentir), et tout devient plus intéressant, plus brillant. La scène où elle apparaît, trop courte à mon goût, se détache du reste de la pièce. Une grande actrice.

Pourquoi pas ?

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Autour de la Folie, Lucernaire

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Critique d’Autour de la Folie créé par Arnaud Denis, vu 3 fois, au théâtre du Lucernaire
Arnaud Denis seul en scène, mise en scène d’Arnaud Denis et Jonathan Max-Bernard 

Qu’est-ce que la folie ? La question pourrait nous entrainer très loin … Arnaud Denis, partant des définitions de Oliver Wendell Holmes « On appelle fous ceux qui ne sont pas fous de la folie commune », et « La folie est souvent la logique d’un esprit juste que l’on opprime », nous présente différents textes, écrits par différents auteurs, plus ou moins connus, dont le thème est, bien évidemment, la folie. Mais les textes se suivent et ne se ressemblent pas ; et voilà comment Arnaud Denis excelle : il passe de la folie dangereuse, comme l’est celle de « Mémoire d’un fou » de Flaubert, à une folie plus douce, telle celle de Karl Valentin, avec, semble-t-il, une plus grande facilité que le spectateur, qui lui est cloué à son siège, étonné, effrayé, impuissant. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; les passages d’un texte à l’autre ne sont pas non plus brutaux : l’enchaînement se fait à l’aide d’un noir, qui crée une sensation de vide autour de soi, qui entraîne le spectateur dans la peur, dans le trouble, dans la folie. De plus, la mise en scène (Arnaud Denis est assisté de Jonathan Max-Bernard) participe aussi à la dégradation des sens du spectateur ; ce dernier perd, par exemple, sa notion de l’espace, grâce à la taille des chaises, décor principal, qui diminue au fil du spectacle. C’est là un élément de scénographie simple, mais efficace. A plusieurs reprises, un autre objet vient compléter les chaises ; il prononce Flaubert enchaîné, en homme non-libre … et un Lautréamont crucifié, immobile. 
Peut-être reconnaissez-vous l’affiche … ou du moins, l’inspiration, de l’affiche. Cela vient – me semble-t-il – de l’autoportrait de Gustave Courbet ; « désespéré » … peinture assez mystérieuse d’ailleurs.
Je sors à peine du spectacle, à l’heure où j’écris cette critique. Je suis encore sous le choc. C’est saisissant. Le public est tendu. Les noirs paniquent et étouffent. La sensation de la folie, en face de nous, se fait de plus en plus réelle. Le talent du comédien y est évidemment pour beaucoup : il devient fou, sous nos yeux. Ses gestes – des tremblements, des tocs, ses  bruits – parfois étranges, entre le cri et le rire, son visage – exprimant tantôt la crainte, tantôt la rage, tantôt l’incompréhension qui l’amènent bien vite à la folie … tout est fait pour que le spectateur s’inquiète, se sente mal à l’aise, car inhabitué à la présence d’un fou, si proche … C’est également un spectacle où il crie beaucoup. Mais pas des cris inutiles, pas des cris « jesaispasquoifaired’autrealorsjecris », ce sont de vrais cris, authentiques, paniqués … Sa voix n’est d’ailleurs pas cassée … c’est un grand travail que d’arriver à crier sans se blesser sa voix … mais, comme aucun obstacle ne semble lui résister, il y arrive, car cela fait plus de 2 semaines qu’il joue et rien ne laisse à penser qu’il crie tant, tous les soirs …

Ce qui m’a fait le plus d’effet, ce sont les textes durs, violents, plus que ceux, par exemple, de Karl Valentin (bien que j’aie été heureuse de les découvrir !). J’ai oublié de citer les différents auteurs des textes : Maupassant, Flaubert, Shakespeare, Michaux, Karl Valentin, Lautréamont, et Francis Blanche. Car oui, Arnaud Denis clôt son spectacle  sur une chanson, « Ça tourne pas rond ». Chanson qui peut apparaître effrayante à cause de sa gestuelle … Mais il manque un texte, même lorsque je cite tous ces auteurs. Il s’agit de celui qui nous lance dans la folie, le premier que l’on entend … un témoignage d’un schizophrène, en anglais – moi qui suis très loin d’être bilingue, j’ai tout compris, rassurez-vous. J’ai beaucoup aimé celui-ci, effrayant également, par le texte et les expressions de l’acteur … C’est son entrée en scène, peut-être donc l’un des passages les plus importants, et il ne la rate pas : on en vient à se demander si c’est réellement Arnaud Denis devant nous, on a du mal à le reconnaître, dans sa tenue blanche, ses cheveux très courts, et ses étranges réactions.
On n’en sort donc pas indemne, et certains textes laissent beaucoup à réfléchir (et tout particulièrement le texte de Maupassant « Lettre d’un fou » , que j’ai trouvé extrêmement riche et intelligent … peut-être le texte qui m’a le plus troublée …). Vous pouvez trouver un extrait de la pièce ici, ainsi que plusieurs interviews sur les sites de france inter (émission « Fol été ») et france culture (émission « Déjeuner sur l’herbe »). Je vous incite fortement à aller la voir (billetreduc offre des tarifs intéressants) … elle redonne confiance en les « seul en scène autour d’un thème (très) compliqué et (très)     riche », qui n’est pas un genre facile, mais stupéfiant lorsque bien joué, avec des textes bien choisis et une mise en scène intelligente.
Et [je ne peux m’en empêcher] …  vous passerez une soirée de folie. Réelle.

A voir impérativement.

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