Rencontre avec Nicolas Briançon

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Cet entretien a quelque chose de très symbolique pour moi. Pas seulement parce qu’il signe le retour de ce format après plus de 3 ans d’absence. Pas non plus parce que c’est le premier comédien que j’interroge qui ne vient pas de la Comédie-Française. Non, si cet entretien est très particulier pour moi, c’est que je me souviens bien du jour où Gladscope a publié un entretien avec Nicolas Briançon. Devant mon enthousiasme (et, avouons-le, ma jalousie), elle me proposa alors de nous mettre en contact. Trop intimidée, je déclinai aussitôt : je n’étais pas prête. Me voilà, cinq ans après, la même admiration pour ce comédien chevillée au corps, et prête à le rencontrer. Mood : gamine de 5 ans.

Nicolas Briançon est pluriel. Dans ce monde où tout doit rentrer dans des cases, difficile de le classer : il accumule les casquettes – comédien, metteur en scène, directeur de Festival – mais également les styles – ainsi, on trouvera sur son parcours Shakespeare, Kundera, Molière, Ben Jonson, Marcel Aymé, Sacha Guitry, mais aussi Canal + pour lequel il a tourné deux séries. Avec son Le Canard à l’Orange de William Douglas Home, actuellement à la Michodière et qui rencontre un vif succès, il rétablit la noblesse du genre. Rencontre avec un transformiste du verbe et de la prose…

MDT : Pouvez-vous vous décrire en trois mots ?
Nicolas Briançon : 56 ans, comédien, parfois metteur en scène.

Comment en êtes-vous venu au théâtre ?
Je suis d’une famille assez bourgeoise, mon père était magistrat, on déménageait tous les 5-6 ans. Mon adolescence est à Bordeaux, mon père est prof à l’école de la magistrature, j’ai beaucoup d’admiration pour lui mais il n’est pas très présent pour des tas de raisons. Je ne sors pratiquement jamais avec lui. Et un jour il m’emmène au cinéma voir La flûte enchantée de Mozart que Bergman avait tournée. Mon père a fait deux choses dans sa vie : il m’a amené au cinéma et il m’a mis dans les mains un bouquin de Michel Déon qui m’a ouvert de nombreuses portes. Alors est-ce que c’est parce qu’il a fait si peu pour moi que j’ai accordé beaucoup d’importance à ce qu’il m’a donné, ou est-ce qu’il est tombé juste, je ne sais pas. Le fait est qu’à cette époque, je n’écoute pas de musique classique, je ne suis jamais allé au théâtre, et là il se passe quelque chose comme dans les films : il y a un avant et un après. Je sors de la séance complètement époustouflé par ce que j’ai vu. Je me rends compte qu’il y a là un autre monde beaucoup plus intéressant que le vrai. Et donc je commence à creuser un peu, je vais à l’Opéra de Bordeaux et je loue des 33 tours d’opéra que j’écoute en boucle chez moi. À force de zoner dans cette médiathèque, Gérard Boireau, le patron de l’Opéra de l’époque, me repère et me propose de faire de la figuration. Et me voilà parti pour faire un jeune garçon qui accompagne Falstaff partout. Falstaff, c’était une star qui s’appelait Gabriel Bacquier. Je découvre le théâtre, les rideaux, le lieu, l’endroit absolument magnifique – d’autant que l’Opéra de Bordeaux c’est peut-être le plus beau théâtre du monde et un endroit extraordinaire pour un enfant. Et c’est le moment où je me suis dit : je vais vivre dans un théâtre. Il y avait un truc que j’adorais, c’était le dimanche. Chez moi, c’était une vraie source d’angoisse : promenade en forêt, gigot d’agneau, millefeuille, et ennui apocalyptique. Et voilà que ça devenait synonyme de répétitions et de matinée : j’avais l’impression de sauver ma journée. Très vite, Bacquier, qui m’avait pris sous son aile, m’a dit « ne fais pas chanteur, c’est un métier de merde. Sois comédien ! ». Voilà comment, parallèlement à mes figurations à l’Opéra, j’ai commencé à aller zoner au cours de théâtre de mon collège où  j’ai très vite eu un petit succès. Je me disais que c’était quand même génial ce boulot qui faisait que, tout d’un coup, les gens s’intéressent à vous – j’avais toujours été un enfant plutôt discret. Je suis allé m’inscrire au Conservatoire de Bordeaux, où j’ai été pris, j’ai passé mon bac, mais je n’arrivais pas à me dire que j’avais la légitimité d’être acteur. Et puis après mon bac, mon père a été muté aux Antilles, et comme il était hors de question que j’aille faire mes études supérieures là-bas, il a été décidé que je monterai à Paris. Je me suis inscrit à la fac, je n’ai jamais été en cours, et la vie a commencé comme ça.

Racontez-nous votre histoire avec le théâtre.
J’ai la chance de vivre de mon métier. En réalité, j’ai toujours eu cette chance, simplement je me suis beaucoup laissé porter au début : je travaillais, on m’engageait, je me posais assez peu de questions sur ce métier. J’étais libre, c’était marrant et payé, donc je le faisais. En fait j’ai commencé à me poser des questions quand j’ai fait un spectacle qui a été très marquant. Mais il faut que je retourne longtemps en arrière pour raconter ça.
Au tout début de ma carrière, je suis parti dans une compagnie en province parce que j’avais du mal à être à Paris, ce qui signifiait alors prendre des cours et ne pas jouer. Avec une bande de potes, dont étaient déjà Nicolas Vaude et Eric Laugérias, on avait monté Volpone dans les campagnes du Berry et du Sud-Ouest. C’est là que Roger Louret, qui avait une troupe dans le Lot et Garonne, est venu voir le spectacle, et nous a proposé de venir jouer en septembre, ce qu’on a accepté. J’ai déboulé dans ce village de 900 habitants où il y avait cette troupe de théâtre, et où ma jeune première – c’est pour dire l’expérience théâtrale complètement dingue – c’était Muriel Robin. Je suis resté trois ans dans cette troupe – c’était vraiment le Capitaine Fracasse : on jouait dans des salles des fêtes, sur des planches de contreplaqué posées sur les tables d’école, c’était fou – puis je suis rentré à Paris parce que je suis tombé amoureux d’une fille. A cette époque, j’ai bossé au Français sous Le Poulain. J’ai joué avec Roland Bertin dans Turcaret de Lesage, dans une mise en scène de Yves Gasc. C’est à ce moment qu’Hervé Van der Meulen, l’assistant d’Yves Gasc de l’époque, m’a proposé de prendre sa place en tant qu’assistant de Jean Marais, car il ne pouvait pas le faire. J’accepte et, quand je rencontre Jean Marais, j’étais déjà devenu assistant de fait, il me présentait son travail, ses idées, etc. Au bout de vingt minutes de discussion, il me demande si ça m’amuserait de jouer le rôle de Bacchus, dans la pièce du même nom qu’il montait. Le spectacle a été créé au Festival d’Anjou, puis repris aux Bouffes Parisiens chez Brialy. C’est là que j’ai commencé à jouer, vraiment jouer ; j’ai enchaîné des Festival, des comédies, des théâtres parisiens. J’ai enquillé, enquillé, enquillé, en ne me posant aucune question. A ce moment, Louret, qui avait présenté à Paris un très bon spectacle musical sur les années 40, La Java des Mémoires, me propose de participer à celui à venir, sur les années 60. J’ai suivi, et je me suis retrouvé dans ce spectacle qui s’appelait Les années Twist. Personne n’y croyait, et nous voilà pourtant programmés au Palais des Sports. Succès critique incroyable, mais on ne fait que 2000 personnes par soir sur les 4000 que peut accueillir la salle, donc on se prépare à s’arrêter au bout d’un mois, comme prévu. C’était sans compter Gérard Louvin, le Monsieur TF1 de l’époque – on était en 1995, qui est venu voir le spectacle 2 jours avant qu’on termine, et qui s’est indigné de ce que le spectacle ne soit pas repris à Paris ! Le lendemain, on avait au garde-à-vous les anciens propriétaires de la Porte Saint-martin, des Folies Bergères, et du Cirque d’Hiver. Et c’était le début de 5 ans de tournée, d’abord aux Folies Bergères, puis en Province, puis à nouveau aux Folies Bergères… C’était génial, on vivait tous ensemble : on est tous arrivés mariés dans ce spectacle, on en est tous sortis divorcés ! Jusqu’à cette période-là, c’est la vie qui m’a promené à travers les spectacles. C’est vraiment avec les Années Twist, et mon travail en tant qu’assistant de Louret, que j’ai commencé à m’intéresser à ce que je faisais vraiment et au sens que ça avait. Et quand j’ai vu arriver la fin du spectacle, je me suis posé sincèrement la question de la suite. Le paradoxe, c’est que le succès, quand il dure vraiment, il isole. Pendant 6 mois, vous êtes le roi de Paris, et puis la deuxième année, les copains, le métier, tout le monde est globalement venu vous voir, la troisième année se passe, la quatrième année on commence à se demander où vous êtes et ce que vous faites alors que vous jouez toujours dans le même spectacle ! C’est vraiment à ce moment que j’ai commencé à me poser les questions que j’aurais peut-être dû me poser bien en amont. Et j’en ai tiré trois réponses : d’abord, que je n’avais pas envie de n’être que dans le désir des autres. Ensuite, que j’avais franchement envie de revenir aux auteurs même si cette expérience de théâtre musical m’avait beaucoup amusé. Et, enfin, que c’est un métier où, si on veut être vraiment libre, il faut bosser, et bosser vraiment. Je ne pouvais donc pas continuer à être cette espèce de chose ballotée par les circonstances.
Je me suis rappelé un souvenir de fin d’adolescence : j’avais vu la création de Jacques et son maître au théâtre des Mathurins, j’étais sorti en me disant « Je veux jouer ce truc-là ». Donc je me suis dit que c’était bien pour commencer cette nouvelle période de ma vie – on est à la toute fin des années 90, j’ai rameuté des copains et j’ai décidé de monter des pièces dans le théâtre de Louret. Et ça a été le début d’une certaine boulimie : j’ai monté quatre spectacles en quatre mois. Je montais un spectacle, je commençais à le jouer et en parallèle je mettais en répétition le suivant, etc. Jacques et son Maître a bien marché, on a fait une présentation à Paris et on a été pris au Théâtre 14, ça a été très vite un succès critique et public, puis on est allé à la Madeleine, à l’Hébertot, et jusqu’aux Molière où j’étais nommé. Et c’était reparti, en fait. Mais c’était reparti mieux, c’était reparti du bon pied. J’ai commencé à mettre beaucoup en scène et à faire un peu moins l’acteur car je me disais qu’il faut être sérieux, on ne peut pas mettre en scène et jouer. Bullshit ! A un moment, j’en ai eu marre, car j’ai mis en scène des acteurs dans des rôles que j’aurais pu jouer, et quand ils jouaient je me disais que j’aurais pu le faire mieux. Je voulais beaucoup jouer Trahisons de Pinter et je me suis empêché de le mettre en scène en même temps, donc j’ai demandé à Léonie Simaga de me mettre en scène. Et puis j’ai continué, parfois à jouer, parfois à ne pas jouer. Léonie m’aidait souvent : je mettais en scène et je demandais à Léo de venir une semaine pour s’occuper de moi, de mon rôle. C’est elle qui m’a remis dans le droit chemin pour Volpone en me disant que ce n’était ni Jacques et son maître, ni Scapin. C’est elle qui m’a dit de garder les mains liées dans le dos pendant toute la pièce pour jouer Mosca ; je me souviens qu’elle me disait « joue-le couleur des murs – il n’y a qu’au dernier acte, à la dernière scène, qu’il sort du panier ». De temps en temps, une phrase comme ça vous éclaire vraiment sur un rôle, beaucoup plus que des milliers d’explications. Les grands directeurs d’acteur sont ceux qui trouvent peu de mots, très simples, pour vous éclairer.
Aujourd’hui, ce que je retiens de la première partie de ma vie d’acteur, c’est une forme de liberté que j’essaie de toujours conserver dans mon travail, une certaine liberté de choix, de ne pas rester là où on m’imagine. C’est pour ça aussi que le Festival d’Anjou m’a beaucoup aidé : il m’a obligé à m’intéresser au travail des autres – il fallait vraiment que je sache ce qui se faisait. Ça m’a fait grandir. Je me suis beaucoup enrichi de voir des méthodes de travail différentes, de voir des esthétiques différentes, qui vont parfois à l’encontre de ce que je peux faire ou dire mais toujours très intéressantes à observer – ne serait-ce que pour préciser parfois ce qu’on n’a pas envie de faire. Je suis devenu aussi beaucoup plus tolérant : maintenant j’ai très bien accepté l’idée qu’on pouvait faire très différent de moi et que ça pouvait être formidable. Je pense qu’il y a très peu de metteurs en scène qui acceptent cette idée – il faut savoir que les metteurs en scène, lorsqu’ils vont voir une pièce, pensent toujours simultanément à la mise en scène qu’ils auraient, eux,  proposée – et évidemment ils auraient toujours fait mieux !
J’aborde la dernière partie de ma vie très joyeusement : je suis concentré sur l’idée de prendre du plaisir. Je crois que le théâtre se relèvera toujours de tout. Tant qu’il y aura un type qui écrit et un type qui a envie de dire le texte, ça existera. Mais c’est vrai qu’il y a une petite montée de l’amateurisme qui me chagrine. Je n’irais pas jusqu’à évoquer la prédiction de Michel Bouquet qui, en parlant du théâtre, dit que ce ne sera bientôt plus qu’un divertissement joué par des amateurs. Je trouve qu’il y a une tendance à l’avignonnerie. Et je suis las de ceux qui montent sur les planches sans avoir rien à y faire. Un chanteur qui tout d’un coup a envie de jouer, je comprends. Un mec qui vient du one, aussi. Mais ceux qui viennent de la télé réalité, par exemple, n’ont rien à faire là. On est un peu dans le « ça va marcher parce qu’il ou elle est connu ! ». Mais le théâtre, ce n’est pas ça. C’est un peu affolant.

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On vous a vu il y a des années dans des théâtres municipaux. Aujourd’hui, Nicolas Briançon rime avec théâtre privé. Quel regard portez-vous sur ce constat ? Et, de manière plus générale, sur le clivage entre théâtre public et théâtre privé ?
J’adorerais travailler dans le théâtre public. Mes grandes émotions de théâtre, je les vois au Théâtre Public. J’ai eu un Dieu du théâtre, c’était Strehler. J’ai vu tous les spectacles de Strehler à Paris depuis que j’étais en âge de les voir, j’ai pleuré devant tous ses spectacles, souvent de joie ! J’ai eu aussi des joies dans le privé : Poiret dans Joyeuses Pâques reste pour moi un modèle – d’ailleurs, quand j’ai fait Le Canard à l’Orange, c’était dans l’idée de rendre hommage au Théâtre de boulevard mais aussi à Poiret. Ces gens-là sont parvenus à me donner l’impression que tout s’inventait devant moi au présent : et c’est ça qui embarque le spectateur. Chez Strehler, on avait l’impression que tout surgissait devant nous.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que les barrières public/privé s’estompent en ce qui concerne les comédiens : ils passent plus facilement de l’un à l’autre. Le public a besoin de ses stars de temps en temps : ils vont chercher Karin Viard, Marina Foïs, Pierre Arditi, Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart… ils ne rechignent pas non plus à la tête d’affiche ! Ce qui est dommage, c’est que l’ouverture ne s’est faite que d’un côté : le théâtre privé s’est largement ouvert au théâtre public, et c’est génial. Par exemple, j’aime l’idée que Joël Pommerat ait la possibilité de montrer son spectacle à d’autres gens que la petite sphère d’aficionados classiques. Ce sont vraiment des spectacles qui s’adressent à tous, pas seulement au petit clan de profs de lettres de la région parisienne. Mais de l’autre côté, je trouve que de temps en temps, il y a des productions dans le privé qui pourraient, en tournée, se retrouver dans des Scènes Nationales et ça n’arrive jamais – y compris avec des spectacles comme Jacques et son Maître. Pourtant on pourrait se dire que Diderot, Kundera, monté sans star et avec une vraie équipe d’acteurs, ça aurait sa place dans une Scène Nationale ! Mais non, on n’en a pas fait une seule, simplement parce qu’on a joué au départ au Théâtre de la Pépinière. Alors bon, on s’en fout, c’est pas très grave, mais on sent qu’il y a cette méfiance qui subsiste, d’un côté comme de l’autre.
Le théâtre privé va mal. Je ne suis pas contre les groupes qui récupèrent les théâtres. Par exemple quand Fimalac garde Jean Robert-Charrier à la Porte St Martin, c’est très bien. Quand il laisse faire en son nom des gens qui sont plus des ferrailleurs que des directeurs de théâtre, c’est un très mauvais choix. Je pense qu’à l’arrivée il faut que les théâtres soient gérés par des gens qui sont des gens de théâtre, et pas par leurs propriétaires. Un théâtre a besoin d’une identité et d’une âme. Un petit objet comme le Poche-Montparnasse fonctionne parce qu’il ont su créer une âme – on peut adhérer ou non à la programmation, mais il y a quelque chose qui se passe quand on rentre dans cet endroit-là. Et puis il y a d’autres endroits où on ne sait pas où on est. Quand je parlais tout à l’heure d’une forme d’amateurisme, je parle aussi de ça.
Je pense que c’est très important d’avoir le théâtre public. Je suis très content par exemple que la Comédie-Française touche beaucoup d’argent. Mais je pense aussi que le Français a besoin d’une réforme de ses statuts – ce que personne ne fera puisque vu la tendance en ce moment, il n’y a pas un gouvernement qui va aller foutre le merdier dans un endroit qui fonctionne à peu près et qui ne pose pas de problèmes. Mais que des gens touchent des bénéfices sur de la subvention, je trouve que ça n’a pas de sens. Que des comédiens soient virés par d’autres comédiens, c’est horrible. Ce système est pourri : on devrait donner un ou deux ans de sa vie au Français et après aller voir ailleurs. J’adorerais voir André Dussollier dans un très grand rôle au Français par exemple, pourquoi nous empêcher de voir ça ? A la Royal Shakespeare Company, ils ne s’emmerdent pas avec ça.
Alors évidemment, quand on y va de la comparaison avec les Anglais, on voit émerger plein de problèmes chez nous ! Par exemple, l’un des problèmes du théâtre privé, c’est que les grandes stars – ces gens qui remplissent les salles sur leur nom – au lieu de profiter de leur notoriété pour se mettre à la tête d’aventures théâtrales un peu ambitieuses, font des merdes à deux pour récupérer un peu plus d’argent sur les recettes. Mais mince quoi : il ne vous serait pas possible de jouer un grand texte, d’avoir un peu une ambition au lieu d’avoir toujours l’ambition du fric ? Là on est dans un vrai problème. Je mets de côté Pierre Arditi qui, de temps en temps, prend des risques, comme lorsqu’il va faire un spectacle avec Didier Bezace : il fait des allers retours. Il y en a quelques uns comme ça. Mais le reste… quelle honte ! J’ai vu Kevin Spacey à Londres dans Richard III ; il y avait deux loges, une pour les filles et une pour les mecs, et il n’avait aucun traitement de faveur. Il était avec les autres acteurs, il devait gagner 1000£ par semaine et je peux dire qu’il ne jouait pas au rabais ! Il faut qu’on s’y mette aussi : le théâtre n’est pas qu’un endroit pour faire du pognon quand on est connu. Il y a un vrai problème de conscience chez nos élites d’acteurs : qu’ils aillent de temps en temps au théâtre pour gagner du blé, ok, c’est aussi un métier et il faut gagner son pain. Mais il faut aussi savoir prendre des risques. Quand je vais au théâtre à Londres, je vois des grands acteurs dans de vrais projets avec de vraies aventures de théâtre, ambitieuses – parfois ratées, peut-être, mais il y a quand même une ambition de fond. Chez nous, il y a quand même un souci. Et il y a aussi un manque d’ambition généré par les medias : aujourd’hui on n’a plus une seule émission qui parle de théâtre à la télé. Comment ça se fait que le service public n’ait pas une émission mensuelle sur le théâtre, les sorties du moment, et qui ne soit pas une émission où on cherche toujours le buzz en mettant toujours des critiques, un qui est là pour aimer et un qui est là pour foncer dans le tas… je suis un peu fatigué de tout ça.

Allez-vous souvent au théâtre ?
J’essaie, sauf évidemment dans les périodes où je joue tous les soirs. Là par exemple je suis beaucoup allé au théâtre entre septembre et janvier parce que j’étais en tournée avec le Guitry. D’ailleurs j’ai vu des trucs plutôt pas mal, y compris des spectacles souvent massacrés par la critique. Par exemple, Scorpios au loin, qui a été descendu en flamme par tout le monde – je ne peux pas dire que la pièce m’ait anéanti d’étonnement et de bonheur, mais j’ai quand même trouvé qu’Arestrup était extraordinaire. Il y a très peu d’acteurs français capables de faire ça : une vraie composition à l’anglo-saxonne avec une transformation sans perruque, sans maquillage, sans rien, mais on ne voit plus l’acteur, on voit Churchill. J’ai passé ma soirée à le regarder vivre ce truc-là. Je trouve que ça n’a pas été beaucoup souligné dans ce que j’ai lu – après on est dans une pièce de genre qui tombe dans les écueils qu’on connaît et qu’on peut deviner avant de voir le spectacle, mais ça reste un acteur formidable.

Qu’est-ce que le boulevard ? Pourquoi monter des boulevards aujourd’hui ?
Le boulevard, c’est Joyeuses Pâques de Jean Poiret. Dans ma petite mythologie personnelle, ça a toujours été ça, c’est-à-dire une qualité d’écriture, une efficacité, et surtout la capacité pour les acteurs de jouer une vraie situation. Pour Le Canard à l’Orange par exemple, le premier truc qu’on s’est dit c’est qu’il fallait prendre la situation au sérieux, qu’il ne s’agissait pas d’aller au comique tout de suite. Sur certaines répliques, on a de vrais moments hors du rire : quand Anne me dit qu’elle part, dans la scène d’introduction, je ne m’interdis rien – si je veux placer un vrai silence, je le mets. C’est important de ne pas se dire qu’il faut aller au rire à tout prix, toutes les secondes. Ce n’est pas un théâtre qui est fait pour ça. En fait, je n’ai pas eu l’impression de traiter ce théâtre-là différemment que La nuit des rois ou toute autre pièce, si ce n’est qu’il faut y glisser à un moment donné une forme de jubilation. On doit sentir que les acteurs sont heureux de jouer ça. C’est là la vraie différence : on laisse transparaître quelque chose qui est de l’ordre du bonheur pur du jeu. Peter Brook termine L’espace vide en disant « Jouer est un jeu ». C’est une phrase qui revient dans ma vie constamment : il faut que le théâtre reste un jeu. Dans ce théâtre-là, comme dans Feydeau d’ailleurs, il y a quelque chose de l’ordre du plaisir de jeu qu’on doit laisser passer, montrer, et presque mettre en scène aussi tout en restant dans la situation et dans ce qui se joue à un moment précis. En ce sens – et ce n’est pas du tout pour défendre le boulevard en citant des grands noms ! – Chéreau  disait que « le théâtre de boulevard est la seule histoire de théâtre qui existe en France, hélas ». Les Anglo-saxons ont le théâtre Elisabethain, les Italiens ont la Commedia dell’arte. Nous on a le théâtre classique mais il est directement inspiré des Grecs, et, la vraie invention, c’est le vaudeville. L’invention des Français, c’est les maris cocus, les femmes trompées et les amants dans le placard. C’est un genre en soi qui mérite qu’on s’y intéresse, qu’on le traite sérieusement – en tout cas avec respect et honnêteté.

Vous avez été dans les starting blocks pour racheter le Théâtre de l’Atelier avec Nagui. Pourquoi lui ? Envisagez-vous un autre rachat ? Pour quelle raison posséder un théâtre aujourd’hui ?
Clairement, j’ai refusé cette idée pendant longtemps. Et puis il y a eu Anjou ; j’arrête le Festival d’Anjou cette année, je pense que 16 ans c’est le bon moment, on fête les 70 ans du festival et j’ai dit ce que j’avais à dire avec ça. Maintenant, ça m’amuserait d’animer un lieu – ce serait très différent d’Anjou évidemment mais je pense que si j’ai réussi un truc dans ce Festival, en 16 ans, c’est d’y créer une âme. Je crois que ça, précisément, je saurais le faire, et je pense que c’est ce qui manque dans les lieux. Ça ne veut pas dire que je ne me planterai pas ! Ça, c’est la vie du théâtre. Mais j’ai toujours fait autre chose que jouer, et, même si je pense que l’acteur c’est la base, et que c’est la dernière chose que je garderais si je devais tout lâcher, cette envie de faire vivre un lieu m’anime de plus en plus. Alors évidemment, je suis tributaire de quelqu’un qui achète un théâtre et qui a envie de me le confier. Nagui, c’est quelqu’un que j’aime beaucoup, et dont je trouvais les raisons qui le poussaient à acheter un théâtre vraiment géniales, belles, par rapport à la langue française, à sa mère, à son éducation. Sa démarche me paraissait extrêmement intéressante et je pense que c’est quelqu’un avec qui je peux m’entendre très bien. Si l’occasion devait se représenter et qu’il était toujours partant de le faire avec moi, je serai de la partie !
Après, il y a un juste milieu à trouver. Avoir un théâtre et ne pas être dedans, je ne vois pas l’intérêt, mais y être tout le temps serait une erreur. Je pense que l’un des problèmes qu’on rencontre aujourd’hui dans certains théâtres privés c’est le manque d’âme, d’identification du lieu mais aussi d’identification directe avec quelqu’un. Un directeur de théâtre est là pour incarner la fonction. Je le vois bien à Angers, j’ai un rapport presque charnel avec ce travail là : je suis là tous les soirs, je parle avec les gens, j’entends les retours. Mais évidemment il ne s’agit pas d’y proposer cinq spectacles de Briançon dans la saison !

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Vous laissez le Festival d’Anjou aux mains de Jean Robert-Charrier. Quel bilan sur votre mandat ? Quels espoirs et quelles craintes pour son futur ?
C’est un excellent choix : Jean, dans son genre, c’est un très bon. Je n’ai pas à rougir de mon mandat : je laisse un bilan comptable excellent, on est passé de 20 000 à 26 00 spectateurs, on a fait exploser les recettes, on est passé de 15 représentations à 28, on a développé les partenariats privés, on a considérablement changé le public, on a créé le concours des compagnies… Sans aucune langue de bois, il y a une équipe sur place absolument géniale. Cette équipe, qui bosse à l’année, est vraiment ultra compétente. J’incarne le Festival en faisant les choix artistiques mais je n’oublie pas l’équipe qui est derrière.
Moi, comme je suis très orgueilleux, je voulais partir quand c’était bien. Et puis j’ai assez gueulé contre mes confrères qui dirigent des institutions culturelles et qui hurlent comme des gorets quand on les déplace de l’Odéon à Avignon ou qui trouvent scandaleux que, après avoir pendant 50 ans dirigé un Centre Dramatique National, on leur demande poliment de laisser la place à des gens plus jeunes… on n’est pas propriétaires, et surtout pas des institutions publiques ! D’ailleurs, j’ai une théorie sur le théâtre : ceux qui possèdent des théâtres, notamment des théâtres privés, ne sont pas les réels propriétaires des lieux. Si j’ai déjà joué dans un théâtre privé et que j’y retourne, c’est chez moi. Je serai toujours plus propriétaire de ce théâtre que son propriétaire. C’est un truc que les directeurs de théâtre ont du mal à comprendre mais c’est une réalité que je sais partagée par tous les acteurs. Les lieux appartiennent aux artistes. Et, à un moment, les propriétaires sur le papier doivent les rendre. A Anjou, je suis arrivé au bout de l’invention que je pouvais avoir, de l’énergie que je pouvais y mettre et c’est bien que quelqu’un d’autre arrive, qui va faire quelque chose de fondamentalement différent.
Je me disais qu’il était encore temps de passer à autre chose, que j’avais aussi assez d’énergie pour partir vers de nouvelles aventures. Et puis la période d’été regroupe aussi beaucoup de tournages que j’ai été obligé de refuser ces dernières années à cause du Festival, et j’aimerais bien me laisser la porte ouverte à des propositions, qui arrivent de plus en plus nombreuses, ce qui me réjouit.

Vous êtes un personnage important de la série Engrenages sur Canal +. Comment appréhendez-vous votre travail à la télévision ? Cela demande-t-il un travail différent pour le comédien ?
J’ai été fan d’Engrenages avant de jouer dedans. J’ai découvert la série un été alors que je vivais entre le cendrier, le canapé et la casserole de pâtes. J’ai dévoré le DVD de la saison 1 en 48 heures. J’ai appelé mon agent pour lui dire que je voulais arrêter de tourner des merdes et qu’il fallait que je tourne dans une série de Canal. Je lui lançais un challenge, elle adore ça. Il faut dire que jusque-là j’ai toujours eu du mal à prendre mes tournages au sérieux ; j’ai toujours eu l’impression de partir en vacances quand je tournais. J’ai passé des essais pour Maison Close six mois après, ce qui m’a permis de rencontrer des gens de Canal à qui j’ai dit que je voulais absolument passer dans Engrenages, même si ce n’était que pour une scène. Et puis ils m’ont appelé pour passer des essais pour la saison 4, ils m’ont bien aimé donc j’ai participé à toutes les saisons jusqu’à la dernière. J’aime beaucoup les séries, et j’aimerais beaucoup en refaire une – mais une bonne. Et puis, juste pour rêver, il y a trois séries étrangères que j’aurais adoré faire : House of Cards, Succession, et Game of Thrones. Succession c’est un peu la série qui me fait dire en France « hé ho, les acteurs, travaillez, donnez-vous du mal ! » C’est là qu’on voit qu’on a un énorme problème de formation chez nous. C’est dingue le manque de souplesse et de maniabilité des comédiens français. Ce n’est pas un hasard si les acteurs anglais sont les meilleurs du monde. Ok, tous leurs spectacles ne sont pas des chefs-d’oeuvre de vision, de mise en scène, mais les acteurs sont toujours au rendez-vous. Les acteurs sont dingues, et pourquoi ? Parce qu’ils bossent. Et qu’ils ont un tronc commun de formation : ils apprennent la même chose dans tous les cours. En France, n’importe qui peut mettre sur sa porte « prof de théâtre », et il le devient. Moi, je serais drastique : je suis pour le carte professionnelle. Ce n’est pas une affaire de diplôme, mais de cooptation. Les artistes anglais sont cooptés, ils ont deux parrains : si le jeune comédien n’est pas à l’heure, s’il ne sait pas son texte, s’il est bourré, c’est eux qu’on appelle. Et si tu n’as pas ta carte professionnelle, tu ne travailles pas.

Êtes-vous tenté par d’autres activités au sein de la culture ?
J’aimerais beaucoup mettre en scène un opéra mais je ne sais pas comment faire. Je vois le temps passer, et je ne le fais pas. Je voudrais monter les Noces de Figaro, mais c’est un petit milieu, trusté, dans lequel il est très compliqué de rentrer, et je ne suis pas sûre d’avoir des portes à pousser pour le moment. C’est aussi mon problème : moi, on ne sait pas trop où me mettre. Je fais Le Songe, Volpone, Engrenages, Le canard à l’orange. Je ne suis pas dans les cases. Je sais que l’Opéra viendra, mais je ne sais pas encore comment. Ce serait l’échec de ma vie si ça ne se faisait pas.

L’ère MeToo, ça a changé quelque chose pour vous ? Pour la profession en général ?
Moi, j’ai commencé très tôt à bosser avec des homos… en forme. J’étais assez mignon quand j’avais 25 ans, et ils étaient présents. Je ne l’ai pas vécu comme du harcèlement, d’abord parce que mes choix sexuels étaient très clairs, et puis j’avais quand même 25 ans donc je n’étais pas dans une zone d’hésitation majeure et ils ne me faisaient pas peur – j’ai toujours pris ça à la rigolade. Il faut s’imaginer Le Poulain me faisant signer mon contrat dans le bureau d’administrateur tout en me disant « C’est génial, on a besoin de jeunes dans la troupe en ce moment – touche ma bite en parlant » … ! Mais je ne me suis jamais senti menacé par ces mots, je n’ai jamais eu peur, j’ai adoré ces gens là et je me suis toujours marré avec eux. Ça c’est une chose. Après, l’autre chose qui existe et que je n’ai jamais vécue, c’est le vrai harcèlement pendant le travail. Chez moi, bosser avec quelqu’un me coupe quelque chose dans ma libido, que ce soit avec des actrices ou des élèves. La relation de dépendance que ça crée vis-à-vis de moi est absolument anti-érotique. D’abord, c’est peut-être de l’orgueil mais je n’aimerais pas me dire que c’est de ça dont dépend ma relation à l’autre, ce serait quand même assez bas. Moi si on m’aime c’est parce que je suis extraordinaire ! J’ai été épargné en fait par cette tentation que d’autres ont vécue, et qu’on peut comprendre intellectuellement : on bosse avec des femmes très belles, très brillantes, très sexy, ça pourrait glisser. Mais je suis hors de ça. Si le mouvement a pu recadrer un certain nombre de faux pas, je le trouve extrêmement sain, et il était temps. Je suis un féministe acharné sur le plan de la parité des salaires, de l’égalité profonde entre les hommes et les femmes, j’ai même plutôt du mal à comprendre que ça puisse être différent. Maintenant, je ne peux pas être dans une approche qui serait une confrontation permanente entre les hommes et les femmes, parce que je ne le conçois pas, parce que moi j’adore les femmes et je ne vois pas en quoi ma masculinité et mon hétérosexualité seraient un ennemi de la gent féminine – au contraire !

Vous avez quitté Twitter : pourquoi ?
D’abord parce que j’en ai marre des gens qui donnent leur avis sur tout. On finit par n’en plus pouvoir des avis des uns et des autres, et la forme de Twitter fait qu’on finit très vite par se dire des choses très violentes et de manière très désagréable. Quand je m’aventurais sur des considérations politiques, je prenais des choses très brutales avec la tentation d’en renvoyer aussi. J’en ai eu marre. Et puis avoir la tentation de cliquer sur son nom de temps en temps et de tomber sur des trucs atroces… J’ai gardé Facebook, j’y fais de la promo, je publie des articles, je mets de la musique et des trucs que j’aime bien – et je ne fais plus que ça. J’ai gardé Instagram parce que c’est l’egotrip, tout va bien dans ma vie, mon monde est un miracle permanent, chaque heure qui passe est merveilleuse, team de ouf, spectacle de dingue… C’est inoffensif. Twitter, c’est devenu trop violent pour moi. Et puis j’en ai marre, je ne veux plus donner mon avis. Ma zone de certitude a tendance à se réduire et je n’en peux plus de lire l’avis des cons. Ça me protège. Certes, je suis alors dans un monde imaginaire, mais après tout c’est aussi pour ça que je fais ce métier.

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Carte d’identité littéraire

Livre préféré : Tout l’amour du monde de Michel Déon – ce livre-là a décidé d’un certain rapport avec les femmes, d’une élégance, que je n’ai pas toujours eue dans ma vie, mais qui reste un modèle. J’y attache aussi mon histoire avec cet écrivain que j’ai beaucoup aimé et qui a été comme un père – même mieux qu’un père puisque c’était un père choisi.
Film préféré : La Nuit du Chasseur – c’est un film d’acteur, c’est peut-être pour ça. Le seul film de Charles Laughton, par ailleurs immense acteur anglais.
Pièce de théâtre préféréeJacques et son Maître – c’est une pièce que je souhaite remonter tous les 10 ans. Dans mon Panthéon – et sans me comparer à lui, car je sais de façon douloureuse que je n’arriverai jamais à son niveau – il y a Strehler, qui a remonté Arlequin valet de deux maîtres toute sa vie, comme une façon de comprendre où il en était, de sa vie d’artiste, de sa vie d’homme. J’ai cette même relation avec Jacques.
Compositeur préféré : Mozart, c’est le plus grand
Un grand acteur : Bryan Cox
Un grand metteur en scène : Strehler, il a été mon Dieu vivant, capable de programmer des miracles à heures fixes – ses spectacles, que j’ai vus 4 fois, 5 fois chacun, étaient toujours parfaits.
Un grand réalisateur : Bergman
Une belle citation de théâtre : la fin de Jacques et son Maître : « Je vais vous révéler un grand secret, une astuce immémoriale de l’humanité. En avant, c’est n’importe où. […] Où que vous regardiez, partout, c’est en avant. » Et le maître répond « Alors en avant, mon petit Jacques. »

Rencontre avec Catherine Frot

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Depuis cette saison, le Théâtre Antoine organise des rencontres avec des grands comédiens populaires (Pierre Arditi a ouvert la saison, et la prochaine rencontre sera consacrée à François Berléand). Pour faire connaître la formule auprès du public, le théâtre m’a proposé d’assister à cette deuxième rencontre, et de découvrir Catherine Frot par l’intermédiaire des questions posées par Franz-Olivier Giesbert, animateur de cette soirée. Un interlocuteur qu’on aurait souhaité plus profond dans ses questions, plus percutant dans ses répliques, plus intéressé par le métier d’acteur que par les futilités qu’il a mises en avant ce soir-là. Un type de rencontre appréciable et intéressant, mais qui gagnerait à être plus approfondi.

F-O Giesbert : Parlez-nous de votre enfance…
C. Frot : C’est ma grand-mère qui m’a transmis le théâtre : elle parlait tout le temps des spectacles qu’elle allait voir, elle était passionnée par les grands acteurs de la Comédie-Française, elle y a été abonnée pendant 40 ans, et elle pouvait réciter des répliques entières de ses pièces préférées. Elle m’a beaucoup marquée parce que c’était une forte personnalité, très drôle, mais sans le vouloir, très spontanée. Par exemple, quand je me suis retrouvée dans une tournée de province à 18 ans, à jouer Intermezzo de Giraudoux, je l’ai entendue commenter tout fort, à mon entrée en scène « C’est ma petite fille ! C’est elle ! C’est elle ! ». Ce n’est qu’une anecdote de jeunesse, mais c’est une des raisons pour lesquelles ma grand-mère est pour moi une figure. Devenir actrice, c’était également une manière de parler des femmes, et ma tante, ma grand-mère, mes soeurs, ma mère, ont représenté des sortes de figures pour moi : dans mes choix de comédienne, je cherchais souvent la représentation des femmes de mon enfance.
Mon père nous emmenait également beaucoup au cinéma : Jacques Tati, Buster Keaton, Charlie Chaplin… tous les dimanches, nous allions à Paris voir ces grands films-là, ces acteurs immenses qui ont inventé leur propre univers. Longtemps, je me suis posée la question de trouver mon propre clown ; on allait souvent voir des cirques et notamment Zavatta. Il était extraordinaire : c’était un grand monsieur qui faisait l’auguste et qui avait un dont d’acrobatie incroyable. Un jour, en CM2, j’ai créé Zavattine, et pendant toutes les récréations l’année du CM2 j’ai fait des représentations spontanées, toute l’école venait et je choisissais quelqu’un dans l’assistance pour faire Zavattine : j’ai fait une série illimitée… Je pense que dans les carrières artistiques il y a quelque chose de cette valeur là qu’il ne faut jamais perdre : même quand on a des textes difficiles, il faut cette spontanéité là, qui est essentielle pour capter l’attention.

Pourtant, au départ, vous étiez plutôt destinée à un avenir de géologue… Quel est le déclic qui vous emmène au Conservatoire national ?
On m’a beaucoup encouragée. Je voulais être géologue, car mon père est quelqu’un de très intéressant dans sa grande culture scientifique et géographique, et j’ai eu cette envie de travailler la géologie, les pierres… avant de m’apercevoir que ce n’était pas tellement la science qui m’intéressait, mais la beauté de tous ces cailloux ! Contrairement à mes camarades, je ne voulais pas vraiment un métier : ils se voyaient chirurgiens ou avocats, et je voulais un avenir artistique.

Commence une carrière de tortue…
Je n’ai pas été populaire tout de suite. Je suis à peu près de la génération de Huppert, Adjani, et mon père me disait tout le temps : « Tu as vu Huppert ? Tu as vu Adjani ? Qu’est-ce que tu fais ? » ;  c’était affreux ! J’ai décidé de fonder une compagnie avec un ami, et entre 18 et 28 ans, on faisait absolument tout : on écrivait, on faisait les costumes, on se produisait à Avignon… J’ai eu 10 années de construction comme ça, toute seule. Et puis à un moment j’ai joué Un air de famille au Théâtre de la Renaissance, et j’ai connu un gros succès, la salle est restée pleine pendant 1 an… La sensation de la salle, c’était un miracle tous les soirs. Et rencontrer tous ces acteurs qui étaient avec moi : Jaoui, Bacri, Darroussin… Un trajet d’acteurs est ainsi fait de plusieurs vies, de plusieurs atmosphères.

J’aimerais revenir sur une phrase de Jouvet que vous connaissez par cœur..
« Tous ces yeux qui vous regardent, cette vie intense et muette que l’on ressent en soi par ces regards, cela donne une intimité, une volupté, comme un rêve, on en vient à douter de sa propre existence, on en est transformé ». C’est vraiment ce sentiment d’être acteur au moment où le rideau se lève, cette transformation-là est merveilleusement exprimée dans cette phrase. C’est quelque chose que je cherche à retrouver à chaque fois.

Que préférez-vous ? Cinéma ou théâtre ?
J’aime les deux, sincèrement. C’est totalement différent : au cinéma, on retrouve cette sensation de puzzle que je trouve très intéressante, mais on n’a pas le même pouvoir que sur scène. D’une certaine manière, je pense que je préfère la scène où on est plus libre : tout dépend de nous dans cet instant présent un peu dangereux, le moment de la représentation, qui est un peu inoubliable, à chaque fois.

Le premier jour, le trac est intense ?
Horrible : à la limite d’avoir envie de vomir – d’aller vomir s’il le faut ! – de s’endormir pile au moment où il faudrait aller en scène… Mais enfin on vient toujours me réveiller. Pour tout vous dire, je préfère dormir que vomir.

Vous avez deux passions : Shakespeare pour ses sonnets, et Rimbaud pour sa poésie…
Quand j’avais 18-19 ans j’ai été engagée pour faire un disque pour la radio scolaire où on disait de la poésie, et je me suis retrouvée dans un studio tout petit à dire des poèmes avec Roger Blin et Laurent Terzieff. Je disais Les Fables de La Fontaine et eux disaient Rimbaud, Mallarmé, Verlaine.. Depuis ce jour j’ai gardé un goût pour la poésie, et notamment Rimbaud que j’affectionne particulièrement. Encore une fois on retrouve cette idée de transformation : quelque part, quelqu’un qui écrit transforme une réalité, et le plaisir de cette transformation chez Rimbaud est un fantasme pur : c’est magnifique.

Vous avez encore des rêves ?
Le succès que j’ai rencontré cette année fait que j’ai envie de me poser. Je ne sais plus vraiment où aller, alors je réfléchis, je ne me précipite pas. C’est vrai que Oh les beaux jours et Fleur de Cactus sont des pièces que j’ai toujours voulu jouer. Ce ne sont pas des propositions qu’on m’a faites, mais bien moi qui les ai voulues, comme Marguerite avec Xavier Giannoli : j’ai fait savoir que j’aimerais travailler avec lui et il m’a envoyé ce scénario. Dans ces trois cas, j’ai vraiment agi pour que ça se fasse !
Actuellement, je tourne Momo avec Christian Clavier, qui est un acteur très impressionnant ! Mais je n’ai plus de réel désir d’aller vers quelque chose… Mes projets ont abouti et c’était déjà bien, avec du succès à la clé en plus !

Qu’est-ce qui vous fascine ? Qu’est-ce que vous aimez ?
Shakespeare. J’aurais adoré en jouer mais c’est fini pour moi… Enfin si, je pourrais encore jouer la mère d’Hamlet mais moi je rêvais de Catharina dans La mégère apprivoisée. Après, je rejouerais bien une autre pièce de Ionesco, de Barillet et Grédy… J’ai été vraiment repue ces dernières années ; comme actrice, j’ai toujours eu beaucoup d’ambition, et pendant 15 ans quand j’étais avec la compagnie, j’ai fait quelques téléfilms, mais je ne travaillais pas assez et j’avais l’impression que le robinet coulait au compte-gouttes. Puis un jour il s’est mis à couler continument et je ne m’y attendais pas du tout… Aujourd’hui je suis dans le merveilleux, et ce métier a quelque chose d’extraordinaire : on a bien voulu m’entendre, moi.

Votre dernier grand bonheur théâtral ?
Fleur de Cactus !

Votre plus grand malheur théâtral ?
Un jour de mes débuts, je jouais dans L’intervention de Victor Hugo. On était quatre sur le plateau et il y avait vraiment très peu de gens dans la salle, c’était quasi-vide. Une soirée, on n’a eu que deux personnes, un peu âgées, qui nous ont dit : « jouez pour nous ! »… Alors on a joué ! Mais l’un d’eux s’est endormi…

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Comment abordez-vous les textes ? Vous travaillez sur le personnage, ses intentions… ?
C’est un ensemble de choses : sur le Beckett qui est quasiment un monologue, où cette femme est en boucle avec elle-même, il s’agissait d’éclairer le texte, de mettre en lumière l’espèce d’abstraction insensée qu’est cette partition. J’ai décidé d’être très concrète : elle était dans son trou, elle avait ses petits objets dans son sac à main, et je l’ai joué comme une pièce toute simple, comme du boulevard avec ses drôleries, ses relations humaines… Mais tout est différent d’un spectacle à l’autre : quand on a des partenaires, un autre rythme s’installe : parler est aussi intéressant que les silences !

Avez-vous aimé jouer Vipère au poing ?
Oui, beaucoup. D’ailleurs, ça ne s’est pas très bien passé à la sortie du film : il paraît que je n’ai pas l’air Folcoche. Mais le rôle m’a beaucoup intéressée… Pourtant, dès le premier mercredi de la sortie c’était un catastrophe. Et le dimanche suivant, on m’a appelée pour me dire que le film démarrait. C’est d’ailleurs le film pour lequel j’ai reçu le plus de courrier… : « Madame, comment pouvez-vous être aussi méchante ? » (rires)

Tchekhov disait que sur scène il vaut mieux jouer qu’être. Êtes-vous déjà arrivée à cette limite, rester dans votre personnage après le spectacle… ?
Oui il faut jouer, mais oui il faut être un peu : il faut savoir s’abandonner, mais jusqu’où ? En fait, il faut arriver à s’arrêter et reculer. Quand j’étais au conservatoire, j’avais comme professeur Marcel Bluwal, qui nous a appris le concept de ligne rouge : il mettait une bande de scotch rouge par terre, et on devait être avant – après. Il y avait cette ligne, et dès qu’on la franchissait, quelque chose devait se produite ; et quand on reculait il fallait de nouveau n’être personne. On apprenait à être et à ne pas être…

Vous êtes-vous déjà intéressée à la mise en scène ou à la réalisation ?
Oui, mais comme on me propose sans cesse des choses et que je suis toujours occupée, je n’ai pas vraiment le temps de me concentrer là-dessus.. Mais je ne sais pas si je serais capable de faire quelque chose toute seule, j’ai l’impression de ne pas avoir vraiment les épaules pour ça.

Quels sont les domaines où vous vous sentez le plus à l’aise ?
Je me sens un peu comique… mais je me sens aussi dans le tragique : comme dans la vie, j’aime les personnages qui sont mêlés de tout ça. Je me sens quand même plus comique que tragique, car j’aime la vie et que j’ai envie de m’amuser. Mais il n’y a pas tant de personnages comiques qui me plaisent – à part chez Barillet et Grédy, car ils sont emprunts d’autre chose ! Pour moi même dans Fleur de cactus, j’ai l’impression qu’il y a une certaine profondeur : je vois bien que c’est du divertissement, mais dans le fond il y a d’autres choses encore.

Avez-vous encore des peurs scéniques ?
Oui ça m’arrive, mais c’est toujours lié aux écritures : tout ce qui est des films un peu chocs, un peu coup de poing, ces espèces de thriller un peu poussés, violent… Je m’y retrouve pas. Je ne saurais pas le jouer plus que ça, d’autres le feraient mieux que moi. Aujourd’hui ce qui m’intéresserait, ce sont les films dits sociaux, comme en Angleterre… mais il y en a peu en France. Pourtant, avec tout ce qu’il se passe ici, on a de la matière : j’aimerais jouer quelque chose ancré dans notre réalité de tous les jours, qui soulève les passions, qui raconterait les difficultés d’aujourd’hui.

Est-ce que vous avez toujours su avec qui et vers où vous vouliez aller ?
Non, c’est quelque chose qu’on apprend au fur et à mesure. Mais je conseillerais aux plus jeunes, aujourd’hui, de ne pas faire qu’acteurs : il faut toucher à l’écriture par exemple… J’ai beaucoup d’admiration pour les collectivités ; ce que fait Alexis Michalik, par exemple, c’est extraordinaire ! Pas une vedette, 15 acteurs sur scène et il souffle le public, la salle est pleine tous les soirs ! On revient aux bases avec ce qu’il fait, c‘est vraiment ça le théâtre !

Lorsque vous rentrez en scène, vous est-il déjà arrivé de ne pas être dans l’état du personnage ?
Ça ne m’arrive pas, ça ne peut pas m’arriver ! Ce qui peut arriver, par contre, c’est que quelque chose ne prenne pas et que vous ne compreniez pas pourquoi. On se demande « mais qu’est-ce qu’ils ont mangé avant de venir ? Ça n’a pas l’air d’aller du tout !» Alors qu’on fait tout comme d’habitude ! Pour tout vous dire, dans la semaine quand on joue au théâtre, surtout au privé, il y a des styles : le lundi c’est relâche, le mardi c’est froid, le mercredi c’est sec, le jeudi c’est un peu intellectuel – les gens sont difficiles à venir mais très intelligents, il y a une certaine exigence : difficiles à conquérir mais bons joueurs -, le vendredi c’est un petit peu vulgaire – les gens ont envie de se marrer, et on le sent, le spectacle est souvent dépassé par les choses et on court un peu derrière -, le samedi c’est familial, très bon enfant – j’aime beaucoup les samedis, notamment les samedis après-midi, il y a beaucoup de vieilles dames, c’est très bonne ambiance -, et le dimanche c’est sonotone, c’est un petit peu plus difficile. Mais il y a une certaine tradition : chaque jour de la semaine a une atmosphère. Venez un jeudi, vous penserez à moi !

Rencontre avec Jérémy Lopez

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Il y a 4 ans, j’écrivais mon article sur L’École des Femmes que Jacques Lassalle présentait à la Comédie-Français, et je découvrais en Jérémy Lopez une très bonne recrue du Français. Depuis, le pensionnaire n’a cessé de m’étonner, justifiant ce premier avis, à travers les nombreux spectacles auxquels il a participé : entre autres, Le Système Ribadier, La Princesse aux petits pois, Dom Juan, ou Peer Gynt. Cette année, toujours très distribué, on pourra l’applaudir dans La Mer ou Roméo et Juliette dans lequel il tient le rôle titre. Malgré le succès grandissant, l’artiste ne se prend pas la tête : l’accueil qu’il me réserve est des plus chaleureux et des plus simples, confortablement installés dans sa loge, et la conversation ne se réduit pas simplement à des réponses à mes questions ; il cherchera toujours à aller au fond des choses, quitte à dériver de la question d’origine et amener la conversation vers d’autres chemins, si bien que la discussion n’en est que plus passionnante et animée. Merci à cet acteur qui semble avoir autant à donner humainement que sur scène.

MDT : Vous décrire en 3 mots ?
Jérémy Lopez : Fort, faible, fragile.

Comment en êtes-vous venu au théâtre ?
J’ai grandi en banlieue lyonnaise, et je n’avais jamais fait de théâtre avant mes 20 ans. D’ailleurs, je n’étais jamais allé au théâtre à part avec le collège ; mais lors de ces sorties, je me sentais exclu ; on chahutait, je ne comprenais rien. Je pense qu’on ne voyait pas les bons spectacles. Scolairement, ça se passait assez mal : j’avais été renvoyé de plusieurs lycées, je suivais des cours par correspondance depuis la 2nde. L’année de mon bac, j’ai perdu quelqu’un de très cher, et ça m’a empêché de me concentrer pendant une partie de l’année. En réalité, je n’ai pas du tout ouvert un bouquin de l’année, en me disant que je referai une terminale plus tard. Finalement, comme j’étais inscrit au bac, je l’ai passé sans avoir révisé, et je l’ai eu aux rattrapages. J’avais 20 ans, mon bac, et je ne savais pas quoi faire. Enfin, si : au début, je voulais faire des films. Inconsciemment je voulais probablement être connu, être aimé, avoir l’impression de servir à quelque chose. Mais ma mère m’a dit que ça n’existait pas les écoles d’acteurs de cinéma : et qu’il fallait que je fasse du théâtre. Mais pour moi, c’était hors de question : je ne voulais pas jouer devant des gens, ça me faisait peur ! Finalement, sur le conseil de ma mère, j’ai contacté un petit cours de théâtre qui faisait passer des auditions… Fatalement, il fallait apprendre un texte de théâtre. Moi, je n’en avais jamais lu : j’ai appris 5 phrases mais j’étais totalement incapable de les dire. Ils m’ont pris quand même, je suppose qu’il n’y avait pas beaucoup de candidats. Mais au bout d’un mois et demi de cours, je n’’arrivais toujours pas à m’y mettre ; comme avant dans les lycées, ils ont voulu me renvoyer. Et ça a été le déclic : je me suis rendu compte que c’était ça que je voulais faire, qu’il fallait que j’arrête de déconner. Et dès le lendemain, je m’y suis mis. Puis le conservatoire de Lyon a ouvert ses portes 2 ans après. J’avais joué en amateur au théâtre de La Croix-Rousse à Lyon ; et Sihem Zaoui, qui est responsable des relations publiques, m’a vu jouer et m’a conseillé de faire les auditions pour le conservatoire. Je les ai passées, j’ai été pris, et dès la première année du conservatoire j’ai eu des énormes déclics, j’ai été pris à l’ENSATT, puis tout s’est enchaîné avec le Français…

L’ENSATT, c’est un parcours particulier ? Vous vous sentez plutôt lyonnais ou parisien ?
Je me sens très lyonnais, mais de plus en plus parisien. Et pourtant, je ne l’étais pas du tout avant de venir ; j’ai hésité longuement quand on m’a proposé de venir au Français. Je ne connaissais pas du tout Paris, et à vrai dire ça me faisait peur. Quand Muriel m’a contacté, j’étais encore à l’ENSATT, en fin de parcours, et j’avais eu la chance d’avoir déjà eu des propositions de théâtre ; je n’étais pas trop inquiet pour le futur. J’avais tellement peur de quitter Lyon que j’ai refusé des projets dans des théâtres comme La Tempête. Mais c’est plus compliqué de refuser le Français. J’ai beaucoup réfléchi, plusieurs personnes, dont des metteurs en scène, m’ont conseillé de le faire, de prendre ce risque là, car là-bas on ne me ferait pas de cadeau ; et c’est ce qu’il me fallait.
Nous sommes plusieurs de l’ENSATT : il y a aussi Suliane Brahim, Georgia Scalliet. On est arrivé à une période charnière de l’histoire de l’école ; les débuts étaient plus difficiles, on a un peu essuyé les plâtres. Puis on a tous trouvé nos marques et l’école aussi. J’y ai rencontré des gens formidables, comme Jean-Pierre Vincent, et même Alain Françon, que j’ai croisé à plusieurs reprises. Mais j’avoue que quand j’y étais, je voulais en partir ; et finalement je suis resté, et j’ai bien fait. Avec le recul, oui c’était bien, c’était même formidable.

Vous vous voyez à la Comédie-Française pour le reste de votre carrière ?
Ça fait exactement 5 ans que je suis là. Pourtant, quand Muriel me l’a proposé, j’ai dit à mes proches que je resterais 3-4 ans et que je m’en irais. Mais j’ai été agréablement surpris par la suite. Aujourd’hui, je n’ai pas du tout envie de partir : ici, il y a des gens extraordinaires, des metteurs en scène formidables, et c’est un luxe de travailler autant. Je pense que l’acteur avance plus vite ici qu’à l’extérieur, qu’il se construit plus rapidement. Le plus grand respect que je puisse avoir pour le Français, c’est de me dire que je ne sais pas combien de temps j’y resterai. Gilles David m’a dit, à mon entrée : « la meilleure chose à te dire, c’est qu’ici tu n’es que de passage. » Je refuse de penser à un plan pour les années à venir ; je n’anticipe rien. Je m’y plais.

Voudriez-vous travailler au cinéma ?
J’ai déjà fait un peu de cinéma : par exemple j’ai joué dans A coup sûr. Mais j’ai refusé plusieurs projets au cinéma, parce que je dois d’abord être au Français. Cette année par exemple, on m’a proposé un rôle assez important, et je n’ai pas pu le faire au dernier moment puisque j’étais pris au théâtre. Mais finalement, je n’y pense pas trop. J’aime bien l’ambiance qu’on peut trouver sur un tournage de cinéma ; le truc qui se produit quand on est sur une courte période avec une équipe, des acteurs, un réalisateur ; c’est spécial, c’est chouette, je me suis senti toujours à l’aise là dedans. Honnêtement, ça m’embêterait si on m’apprenait que je ne tournerai plus, mais je ne me lève pas le matin en pensant à ça. On est tellement pris ici qu’on n’a pas le temps de réfléchir, d’être frustré, ou d’être envieux.

Comment s’est déroulée votre entrée à la Comédie-Française ?
Je suis rentré en même temps que Pierre Niney ; mon souvenir est donc forcément lié à Pierre ; on était toujours ensemble. On est rentré pour jouer des petits rôles dans Le Fil à la Patte, donc finalement on passait plus de temps à regarder les acteurs répéter qu’à véritablement travailler. On n’avait pas trop de pression, et c’était un bon moyen de rentrer ici : c’était très agréable de rencontrer nos camarades doucement. D’un autre côté, on avait très envie de jouer, donc on était un peu frustré ; mais d’une certaine façon, ne pas être exposés tout de suite nous a protégés. J’étais très surpris par l’accueil des gens, par leur bienveillance, j’avais vraiment l’impression de rentrer dans une famille… Je me souviens qu’avec Pierre, on regardait des vidéos de Pierre Dux sur l’INA qui racontait l’histoire de la Comédie-Française siècle par siècle ; on avait encore beaucoup à apprendre.

Vous avez demandé un congé pour jouer dans le Scapin de Laurent Brethome. Comment avez-vous construit votre Scapin ? Avez-vous conscience de la puissance de votre scène de la justice ?
En fait, cette scène c’était pour moi LE moment de Scapin : il y parlait un peu de sa vie, il s’y livrait. Dans l’histoire du personnage qu’on s’est raconté avec Laurent Brethome, c’était évident que dans ce passage, il parlait réellement de lui, de ce qu’il avait vécu, et qu’il ne souhaitait à personne. Et c’était important de le dire aux gens, de le transmettre au public. Dans cette scène, quand il mentionne sa rencontre avec la justice, il y a quelque chose de très grave, très important ; on ne rigole pas avec ça. D’ailleurs dès le début, on sent que la justice est un thème important pour Scapin. Je trouve que souvent, au théâtre et particulièrement dans les pièces classiques, il y a des mots, des thèmes importants, mais qui font simplement sourire le public. Côté spectateur, c’est comme si on voyait de quoi il parle, mais qu’on s’en fout un peu. Mais si on prend ce mot, si on le sort et qu’on l’étudie un peu plus, on se rend compte qu’il y a quelque chose de plus qu’une simple allusion. Mais pour transmettre ça, il faut que ça coûte au personnage : si ça ne passe pas à travers le vécu du personnage présent sur scène, autant se contenter de lire la pièce.
En fait, je ne m’en rendais pas compte, mais ce rôle m’a beaucoup atteint. Actuellement, ce Scapin est en tournée dans la France, avec Antoine Herniotte pour jouer mon rôle. Lorsqu’il le répétait, il est venu chez moi pour que je lui parle du personnage. Pour travailler, il avait un DVD et je lui expliquais notamment mes déplacements, leur raison d’être. Et en lui montrant, en lui parlant, en lui expliquant mon travail, je me rendais compte à quel point c’était important pour moi, à quel point ça m’avait habité. Comme on travaille beaucoup ici, on n’a pas du tout le temps de se regarder, donc pas le temps de prendre du recul. Mais là, pour le coup, ça m’a beaucoup touché de revoir ça ; ce personnage est vraiment extraordinaire.
Certes, Scapin est un mec qui a vécu beaucoup de choses ; mais même la violence qui ressort est faite avec amour. Lorsque la pièce commence, il ne veut plus faire ses conneries, il ne veut plus aider personne parce que ça lui retombe toujours dessus : tout ça est terminé. Mais quand ses potes viennent et insistent, et lui demandent de l’aider une dernière fois, alors c’est reparti. Et de manière totale :  son aide peut aller jusqu’à la mort ; il fait partie de ces gens qui sont prêts à aller jusqu’au bout quand ils ont décidé quelque chose. C’est ça qui est beau, au théâtre, quand les choses peuvent toujours aller au bout ; dans la vie c’est différent.
Pour Scapin, comme pour Roméo, je n’ai pas du tout anticipé le premier jour de répétition : je ne sais pas pourquoi, j’avais peut-être confiance dans le texte, ou en moi, ou en Laurent, mais je suis véritablement venu sans rien. Je suis arrivé les mains dans les poches, et si ça a marché c’est peut-être justement parce que ça correspondait au personnage. Debout, mains dans les poches, et me laisser porter par ce qu’on me demande : c’est lui aussi, Scapin. Mais c’est le luxe aussi des grands rôles ; quoi qu’il arrive on va être porté par le texte, et il faut accepter de ne pas se cacher.

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Vous attendiez-vous à jouer Roméo ?
Toute la troupe a su en même temps qu’Éric Ruf allait monter Roméo et Juliette. Alors évidemment, on y pense : « peut-être que ça sera moi ». Je me disais : « c’est possible ». Je ne remercierai jamais assez Eric, parce que je ne pensais pas un jour jouer ça au Français, car malgré tout, il y a toujours une idée préconçue des rôles, c’est comme s’ils étaient distribués avant d’être joués. Au Français, il y a également un rapport à l’âge qui est très présent. J’avoue que je n’y avais pas du tout pensé. Eric Ruf m’a dit « Je te prends parce que je te connais : même quand tu fais le méchant, je vois que te n’es pas méchant. » Je ne savais pas trop quoi en penser, je n’étais pas forcément d’accord d’ailleurs. Mais après tout, je n’ai pas encore joué de rôle de grand méchant ici. Il m’a choisi parce qu’il voulait faire ressortir le concret de ce texte, et parce qu’il trouve que je suis très innocent. La jeunesse, ne se trouve pas dans la naïveté mais dans l’innocence, dans le crédit qu’on accorde aux événements vécu, et aux gens qui nous entourent. C’est ça, la jeunesse de Roméo ; il se refuse à penser, à préparer des choses, à les anticiper : il laisse la chance le guider. Il vit le moment présent, et lorsqu’il rencontre un problème, pour lui, c’est la fin de la vie.
Je pense qu’on est prêt. Hier, on a fait un filage qui s’est très bien passé. Il y a encore du travail, des choses à fluidifier, mais on a été tellement profondément dans les rapports humains, qu’à une semaine de la première, on peut se permettre de bouger une scène ou de modifier certains placements sans que cela soit un drame pour l’acteur, ce qui est rare.

Vous allez bientôt travailler avec Alain Françon…
Absolument. Pour l’instant, je suis tout entier dans Roméo et Juliette, mais dès la mi-décembre, je vais commencer à m’y mettre plus sérieusement. C’est une pièce que j’aime beaucoup, et étonnamment venant de Bond, c’est drôle. Surtout, je m’attends à apprendre encore, parce que Françon, c’est quand même quelqu’un.

Lisez-vous les critiques ?
Je dis aux gens que je ne les lis pas… mais en réalité je les lis ! Je les lis sur internet ; il y a des choses qui m’agacent, d’autres qui m’agacent moins. Je touche du bois, mais n’ai encore jamais été descendu ! En réalité, je lis les critiques en début de spectacle, puis à un moment donné ça commence à m’énerver et j’arrête de les lire, et ce jusqu’au bout du spectacle. Mais je ne les lis pas que pour moi : c’est aussi pour voir si ce qu’on a voulu faire passer a été compris. Par exemple, pour 20 000 lieues sous les mers, j’ai lu un blog qui m’a énervé : moi qui fais toujours attention à ne pas faire trop gag, à ne pas me mettre en avant ou déborder, je me suis vu reprocher de cabotiner, et j’ai eu un peu de mal à l’accepter.

Allez-vous au théâtre ?
Pas beaucoup, en ce moment, j’ai peu de temps pour moi. Mais sinon, oui ; je ne prends pas trop de risques, je vais voir ce que j’aime : des acteurs, des metteurs en scène en qui j’ai confiance.

Les attentats vont-ils changer quelque chose dans votre manière de jouer ? Dans votre conception du théâtre ?
Je n’ai pas rejoué depuis les attentats, et j’avoue que j’appréhende mon retour sur scène. J’ai passé 3-4 jours vraiment atroces après le 13 novembre, je ne suis pas sorti de chez moi pendant plusieurs jours. J’ai fait une grosse erreur, à cause d’un mélange de curiosité, de culpabilité, et de peur : j’ai vu et j’ai même cherché tous les reportages des gens qui étaient dans le Bataclan. En lisant ces témoignages, j’avais des mini paniques, comme des chocs momentanés. Je cherchais à comprendre ce qu’ils avaient vécu, mais évidemment ça m’effrayait.
Il faut absolument ne pas s’habituer à ça ; il faut rester choqué. J’ai bien sûr eu des souvenirs de Charlie et de l’hypercacher, mais ce qu’il s’est passé ce 13 novembre est pour moi bien pire, et j’ai peur qu’on s’habitue à l’horreur. Il ne faut pas. Quelque part, ça me fait penser à Roméo et Juliette : on sait que la pièce va finir par une horreur. Mais, pour moi, le spectacle sera réussi si, pendant une partie du spectacle, on arrive à faire oublier aux gens que tout se concluera dans l’horreur. Parce que c’est le début de la pièce n’est que joie, bonheur à l’état pur. Et c’est ce qu’il se passe en ce moment : les attentats sont une horreur parce qu’ils nous prennent au moment où on ne s’y attendait pas ; c’est ça qui marque l’horreur. Et il faut que ça le reste ; que lorsque cela se reproduira, car ça se reproduira, nous devons rester neuf par rapport à l’horreur.

A quoi peut servir le théâtre dans le monde troublé qu’est le notre actuellement ?
Les discours type « même pas peur » me mettent mal à l’aise. Il faut arrêter de dire ça : honnêtement, on a peur. Évidemment qu’il faut sortir, qu’il faut continuer ! Mais arrêtons de faire comme s’il ne s’était rien passé. Moi j’ai peur, je suis choqué et triste. Mais le théâtre fait partie de ces choses que ces gens veulent détruire. Donc évidemment, il faut qu’il vive. Mais je ne me sens pas particulièrement porteur d’une parole, je n’ai pas l’impression de faire un acte héroïque en disant ça. Je le fais, c’est tout.

Y a-t-il des rôles que vous aimeriez jouer ?
Oui et non ; je pourrais en citer, mais ce ne sont pas des rêves absolus. Je m’intéresse avant tout aux histoire, plus qu’aux rôles. Mais si je devais en citer, je penserais en premier à Richard III, Néron, ou encore Alceste. Mais également Tchekhov, que je n’ai jamais joué et qui m’attire beaucoup. J’aimerais jouer Ivanov.

Aimeriez-vous faire de la mise en scène ?
Absolument ! Quand je suis sorti de l’école, j’ai fait une co-mise en scène avec Damien Robert : on a monté des variations autour de Macbeth à l’école, et on en a fait un spectacle en sortant, juste avant de rentrer au Français. Ce qui m’intéresse – peut-être qu’il y a là dedans un manque de courage – c’est de mettre en scène à deux : j’ai besoin d’un échange, de débattre et de gérer une équipe à plusieurs. Le partage, ça m’intéresse énormément dans la mise en scène. Et peut-être que, inconsciemment, il y a aussi la peur d’être seul, que tout repose sur mes épaules. Je pense que je proposerai une mise en scène au Français, un jour.

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Carte d’identité littéraire :

Livre préféré : je n’en ai pas spécialement, mais il y a le premier livre que j’ai lu, quand j’avais 13 ans. J’ai fait une petite dépression, j’étais mal, alors je l’ai dit à ma mère, et elle m’a donné un livre pour que ça aille mieux : c’est La grande patience de Bernard Clavel. Il raconte son enfance pendant la guerre, où il était apprenti pâtissier dans le Jura. Ce n’est pas un livre qui a changé ma vie, je ne l’ai pas relu, mais je suis vraiment rentré dedans et ça m’a fait du bien. J’attendais le moment de me replonger dedans, j’attendais cette ivresse de la lecture.
Pièce de théâtre préférée : Roméo et Juliette ! J’aime aussi beaucoup Gertrude (le cri) de Howard Barker.
Compositeur préféré : Chopin et William Scheller, qui est un très grand musicien. Ce n’est pas de la variété, c’est un véritable compositeur.
Un grand acteur : Patrick Dewaere
Un grand metteur en scène : Enrique Diaz, qui est un des plus grands metteurs en scène sudaméricains, et grâce à qui j’ai eu les chocs théâtraux de ma vie, avec Répétitions Hamlet et La Mouette. C’est José-Manuel Gonçalvès, le directeur du 104, qui l’a amené en Europe. Je pense aussi à un jeune metteur en scène qu’il faut découvrir et qui va aller loin : Thierry Jolivet, qui a monté Belgrade de Liddell pour le festival Impatience, et a obtenu le prix du public. C’est quelqu’un de vraiment brillant.
Un grand joueur de foot : Juninho
Une belle citation de théâtre : « Ces sortes de péril ne m’ont jamais arrêté, et je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. » (Les Fourberies de Scapin, Molière)

 

Rencontre avec Laurent Stocker

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©Simone Perolari

Laurent Stocker est pour moi l’un des plus grands acteurs français. Découvert dans Le Mariage de Figaro à la Comédie-Française il y a quelques années, c’est un comédien que j’ai plaisir à suivre tant il enchaîne les réussites, au théâtre comme au cinéma. Dès son engagement comme pensionnaire au Français en 2001, il travaille avec les plus grands : Fomenko, Lassalle, puis Robert Wilson lors de son sociétariat en 2004. Si on l’a moins vu sur la scène du Français cette année, c’est qu’il a été très pris par le cinéma, et par le théâtre à l’extérieur, puisqu’il incarne en ce moment Moi dans Toujours la Tempête de Handke, mis en scène par Françon à l’Odéon. C’est la folie en ce moment, pour cet acteur de la Comédie-Française… Et pourtant, c’est à peine si on le voit, le succès, dans les réponses modestes de Laurent Stocker. Oui, c’est vrai, les choses se sont accélérées. Mais il n’a pas l’air de prendre la grosse tête, loin de là. Il joue, c’est ce qui compte. C’est en toute simplicité qu’il a accepté de jouer le jeu et de répondre à mes questions. Rencontre avec un grand comédien, dont la présence de plus en plus importante sur les scènes française ne semble aucunement altérer l’ego.

MDT : Vous décrire en trois mots ?
Laurent Stocker : Résistant, poète,… gastronome

1001 grammes, Toujours la Tempête, Caprice… D’autres projets ?
Côté cinéma, ça continue encore un peu : je pars en tournage avec Daniel Auteuil en Thaïlande, pour tourner un film qui s’appelle Les Naufragés. On est les deux rôles principaux, et on part trois mois là-bas : mai, juin, juillet. C’est vrai que j’ai peu été au Français cette année : je n’y ai joué que Trahisons en début d’année. Mais l’an prochain, ce sera mon retour Salle Richelieu, et ce dès octobre. En projet, il y a d’ailleurs une autre collaboration avec Alain Françon, sur un Edward Bond ; mais je n’en dis pas plus !

Vous n’allez quand même pas finir par préférer le cinéma au théâtre? Vous abordez les deux expériences différemment ou finalement vous y retrouverez les mêmes repères ?
Je ne compte nullement abandonner le théâtre ; j’y suis très attaché ! Les deux choses sont évidemment différentes mais j’y prends le même plaisir. D’un côté, le théâtre est l’infiniment grand, et de l’autre on a l’infiniment petit qu’est le cinéma. En effet, au cinéma tout est en filigrane, alors qu’au théâtre, il faut parler haut et clair, par exemple ; il s’agit de de décupler ses forces, au théâtre, alors qu’au cinéma il faut être plus dans le minimalisme : un clignement d’yeux, tout le monde le verra au cinéma. Mais j’aime beaucoup les deux ! Cependant, j’ai moins de trac au cinéma. L’objet caméra ne me fait pas peur alors que la masse spectatrice, beaucoup plus. Surtout ici, aux Ateliers Berthiers, car je suis vraiment à un mètre du public lorsque je joue : je vois les spectateurs ; c’est drôle d’être le spectateur des spectateurs. Et pour le rôle de « Moi » qui est un rôle particulier, je regarde les spectateurs comme pour leur dire : vous êtes mon miroir et je suis également le vôtre, je parle de ma famille, de mes ancêtres et je parle également des vôtres. Pendant que je joue, je repère les visages. Quelquefois ça me porte : je vois des gens qui m’émeuvent presque. Puis d’autres envoient des énergies moins sympathiques, alors je ne m’arrête pas à eux. Je ne garde que les énergies positives !

C’est au moins votre 3e collaboration avec Alain Françon… Vous avez travaillé avec Peter Stein, Bob Wilson… Il y a d’autres metteurs en scène avec qui vous aimeriez travailler ?
Bientôt une 4e avec Alain Françon, donc… J’ai aussi travaillé avec Piotr Fomenko, le Chéreau russe, et qui est mort il y a deux ans. C’était un metteur en scène extraordinaire, et j’ai travaillé avec lui sur sur La Forêt d’Ostrovski ; ça reste un grand souvenir. J’ai beaucoup aimé travailler avec Lavaudant également. Mais non, je n’attends pas spécialement de metteur en scène : je suis comédien, je me laisse porter.

Et vous, vous vous voyez metteur en scène ?
J’ai fait une mise en scène avec Cécile Brune qui s’appelait Marys’ à Minuit, qu’elle a joué au Studio-Théâtre. C’est un bon souvenir, mais moi je suis comédien. La mise en scène, c’est un métier à part entière, qui s’apprend, qui est complexe. Et bien sûr que tout le monde peut mettre en scène, mal. Il y a des comédiens qui endossent le rôle de metteur en scène, mais ça ne fonctionne pas toujours, et les choses sont mal faites ; ce n’est pas ce que je veux.

Quitter la CF, vous y avez songé ? Commencer autre chose…
Je n’ai pas du tout envie de quitter la Comédie-Française. Au contraire, là je vais plutôt me concentrer à partir de l’an prochain sur le théâtre : je vais rentrer au bercail !

Pierre Louis-Calixte a dit, pendant son école d’acteur, que vous étiez là pour déconner juste avant d’entrer en scène dans Juste la fin du monde. Rire et faire rire, c’est un besoin pour vous ?
Oui c’est un besoin, le rire c’est quelque chose de très important ; c’est le propre de l’homme, comme disait Rabelais. Juste la fin du monde, c’était pas évident du tout comme histoire, c’était même quelque chose d’assez lourd ; donc si on ne rit pas un peu avant quand on parle des choses les plus atroces, on n’y arrive pas. Moi j’ai besoin d’exulter avant de monter en scène ; faut que je déconne avant de jouer sinon je me sens pas bien. Même avant une tragédie ; je pense qu’avant de jouer Racine, par exemple, j’aurais besoin de ça.

© Agathe POUPENEY / Divergence

© Agathe POUPENEY / Divergence

Comment joue-t-on Pinter, et tout particulièrement Jerry, qui est un peu le personnage ingrat de Trahisons ?
Pinter, c’est une écriture très particulière ; ça paraît être quelque chose de quotidien, or si on tombe dans la quotidienneté, ça devient très vite inintéressant. Les phrases ressemblent vraiment à des choses très élémentaires : « ça va », « oui et toi ? » mais il y a 5 sous-textes par phrases, ça va bien au-delà de ces simples répliques ! Pinter, un peu comme Koltès et Lagarce, ce sont de ces auteurs qu’on ne comprend pas tout de suite, en les lisant une première fois : par exemple, ma première réaction devant Koltès a été de me demander pourquoi c’était monté ! On peut être tenté de jeter le bouquin et d’en commencer un autre, mais si on persévère, on comprend de plus en plus et on se rend compte de la richesse de ces textes. C’est comme la psychanalyse ou les rêves ; quand vous faites un rêve vous le comprenez pas forcément tout de suite, puis vous y revenez et il a un sens qui arrive plus tard. Mais je ne suis pas aussi défaitiste que vous sur le personnage : tout n’est pas perdu, et l’amitié n’est pas morte dans Trahisons. Mon personnage, Jerry, c’est Pinter lui-même car il lui est arrivé cette histoire ; à croire que je suis très « auteurs » en ce moment.

Un rôle qui vous a particulièrement marqué ?
Antoine Magneau dans Victor ou les enfants au pouvoir, qui était avant le Français. Ou, justement, Antoine dans Juste la fin du monde. Et il y a aussi Le Dindon de Feydeau : c’est avec cette pièce que je suis entré au Français.

En dehors des soirs où vous jouez, vous allez au théâtre ?
J’essaie d’aller au théâtre le plus souvent possible quand je ne joue pas ; dès que je peux, j’y vais. Et généralement, lorsque je ne suis pas allé voir un spectacle où j’étais invité par exemple, c’est par manque de temps. Je suis un bon spectateur, en plus ; je ne suis pas du genre à partir à l’entracte. Je trouve toujours quelque chose à sauver dans un spectacle, par respect pour les acteurs. Je sais tout le travail qu’il y a derrière, et dont certains ne se rendent pas toujours compte, de sorte qu’ils cassent parfois des spectacles trop facilement. Ce n’est jamais mon cas. Devant un spectacle, comme devant un roman, il y a toujours quelque chose de bien.

Est-ce que vous lisez les critiques ?
Non : je les lis à la fin, une fois que le spectacle est terminé. Parfois, un camarade me dit qu’on a eu tel ou tel bon papier, et je me dis d’accord, c’est bien, mais je ne vais pas aller vérifier. Là, je viens de finir de lire les critiques de Trahisons, dont la tournée s’est terminée il y a peu. Et je suppose que je lirai celle du Handke en mai, lorsque le spectacle sera derrière moi.

 Une définition du théâtre ?
« Un rêve de jour, n’importe où, n’importe quand », qui est une expression que Handke emploie. Oui, pour moi c’est ça, le théâtre.

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Carte d’identité littéraire :
Livre préféré : Le Maître et Marguerite de Boulgakov – surtout la scène du Diable qui se transforme en chat : ça me fait hurler de rire.
Film préféré : Mulholland drive ; je suis un fan absolu de David Lynch
Pièce de théâtre préférée : Victor ou les enfants au pouvoir, pour sa folie délirante
Compositeur préféré : Bach
Un grand acteur : Michel Serrault
Un grand metteur en scène : Alain Françon
Un grand réalisateur : Cassavetes
Un beau vers de théâtre : Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas d’un savant qui se tait (Le dépit amoureux, Molière)

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Critique de Kinship, de Carey Perloff, vu le 22 novembre 2014 au Théâtre de Paris
Avec Isabelle Adjani, Niels Schneider, et Vittoria Scognamiglio, dans une mise en scène de Dominique Borg

Voici un article quelque peu différent de ceux dont j’ai l’habitude. J’ai eu la chance d’être invitée à une représentation de Kinship au Théâtre de Paris, suivie d’une conférence de presse avec Isabelle Adjani et les comédiens du spectacle ; l’article se divisera donc en quelques points de critiques, et quelques paroles de l’actrice. Pour ne rien vous cacher, ce spectacle, à mes yeux, n’est pas transcendant. Il y manque beaucoup de choses, et tout particulièrement une mise en scène. Mais je suis également loin de le condamner comme l’ont fait la plupart des critiques. Je sais que c’est Adjani, et que tout le monde l’attendait au tournant. Seulement là, elle a mis le mythe, l’actrice reconnue, de côté, pour ne dévoiler que la femme. Elle même justifie ainsi le choix du texte : « J’ai eu envie de jouer la pièce sans trop me poser de questions ; pour parler aux femmes des femmes. »

Pour moi, le principal problème du texte est son américanicité : la société américaine actuelle, bien différente de celle dans laquelle on vit, me parle finalement peu. L’histoire que Carey Perloff met en scène est celle de Elle, journaliste, et de Lui, jeune reporter. Lui est fils de L’Amie, et Elle ne le sait pas. Elle et Lui vivent une courte romance, jusqu’à ce que tous comprennent la vérité. Alors L’Amie rejette Elle, qui a tenté de séduire son fils. C’est cette conséquence là qui ne me parle pas. J’avoue que je ne vois pas le problème dans cette séduction. Mais je n’ai pas été choquée par le texte, en ce sens que j’ai déjà connu des choses pires. Il y a des choses inutiles, comme des commentaires sur l’info participative… Mais les scènes entre Elle et Lui, sans être extraordinaires, sont des scènes de séduction tout à fait honorable, et c’est d’ailleurs ces scènes là qui l’ont particulièrement touchée : « Ce qui m’intéresse c’est la perte, chez cette femme, de tous ses repères : d’un pouvoir qui, socialement, est en place, d’un équilibre familial également en place… finalement, c’est ce qui se joue entre celui qu’elle rencontre, et elle ; et la façon dont les choses continuent à se dérouler hors champ. Il y a beaucoup d’hors champ dans cette pièce, qui fait exister ce qu’on joue frontalement. »

Pour elle, ce texte se présente comme une série américaine : évidemment, ça surprend au premier abord, mais ça se laisse finalement écouter. Si la pièce a été si critiquée, c’est finalement qu’on attendait aussi Isabelle Adjani dans un autre registre, et elle en est consciente. A la question : Comment vivez-vous ce mythe Adjani ?, elle répond : « Je me rends compte de ce que ça constitue comme barrage pour moi : je fais cette pièce alors qu’on voudrait que je fasse Antoine et Cléopâtre, par exemple. C’est comme si je n’avais pas le droit de faire des choses qui me plaisent, comme si j’avais des comptes à rendre… Le mythe, c’est bien quand on est mort, mais quand on est vivant, c’est pas génial. »

Passée la barre du texte, vient celle de la mise en scène, à laquelle est irrémédiablement liée la question du changement de metteur en scène pendant les répétitions. A tous ceux qui se sont empressés de partager la nouvelle en insistant sur le caractère difficile d’Isabelle Adjani (et j’en suis !), elle répond : « Savez-vous combien il y a de pièces dont le metteur en scène change au cours des répétitions ? C’était le cas pour Diplomatie, par exemple. Ce qui est dur, c’est l’hystérie de l’interprétation des aléas du processus artistique ; mais c’est une tentative de déstabilisation qui n’a pas fonctionné sur nous. » Mais il faut reconnaître qu’on aurait souhaité un véritable metteur en scène, plutôt que la costumière, Dominique Borg, car ce qu’elle propose est très minimaliste : pas de décor, pas de déplacement… Comme si le texte pouvait se suffire à lui-même. Mais comme ce n’est malheureusement pas le cas, il aurait fallu un contour plus net, qui l’aide à se déployer. Dommage.

Cependant, peu soutenus par le texte et la mise en scène, les acteurs s’en tirent bien. Vittoria Scognamiglio, qui incarne la mère, est une véritable tornade sur scène, et elle est assurément le contrepoint comique de la pièce. C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Niels Schneider, découvert dans le Roméo et Juliette de Nicolas Briançon. L’acteur, que j’avais alors trouvé encore un peu maniéré et hésitant, s’affirme et incarne un Lui tout à fait dans le ton. Tour à tour séducteur et pris de regrets, il semble finalement bien mieux contrôler la situation qu’Elle. Elle paraît si frêle sur la grande scène du Théâtre de Paris. Peut-être parce que je l’ai rencontrée après et que la femme qui nous a parlé n’était pas du tout le mythe auquel je m’attendais. Mais tout semble la protéger du regard extérieur : de ses lunettes de soleil durant son interview aux vêtements bien trop amples qu’elle porte sur scène, l’actrice, dont le métier est pourtant une forme d’exhibition, ne semble pas sereine de ce point de vue. Dommage, car elle étonne et elle convainc sans problème. Mieux encore, les instants où elle dit quelques vers de Phèdre, poésie absolue, sont transcendants. Elle s’est peut-être mise à nu trop brutalement en voulant montrer la femme qu’elle est plus que ce mythe Adjani qui lui colle à la peau. Ce retour après 8 ans loin de la scène n’est probablement pas celui qu’on s’imaginait, mais il marque tout de même les esprits : sur scène, c’est Isabelle Adjani telle qu’on ne l’attendait pas. Mais, et elle le dit elle-même, elle sera bientôt là où on l’attend plus, puisqu’elle parle d’un prochain spectacle avec Luc Bondy. Elle ne semble d’ailleurs plus décidée à quitter la scène, puisqu’elle déclare à propos du théâtre : « Quand j’en fais, ça redevient ma vie. Il n’y a alors de place pour rien d’autre. Si je commence à faire ça, je ne ferai que ça. » Faites, faites, on sera là.

Ce n’est pas le spectacle du siècle, j’en conviens. Mais c’est bien moins pire que ce que tous clament : ce sont de très bons acteurs, mal dirigés, qui défendent honorablement un texte faible. En somme, quelque chose de très fréquent dans les salles parisiennes. ♥ 

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Rencontre avec Cécile Brune

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Un passage rapide sur mon blog et plus de doute possible : je suis une grande fan de la Comédie-Française. C’est pourquoi j’ai été on ne peut plus ravie que Cécile Brune, sociétaire du Français, m’accorde cet entretien. L’actrice, que j’ai découverte dans Monsieur de Pourceaugnac il y a plus de 10 ans maintenant, est engagée comme pensionnaire au Français en 1993. Elle se fraye rapidement un chemin vers les grands classiques du répertoire et interprète notamment Araminte dans les Fausses Confidences mises en scène par Jean-Pierre Miquel en 1996 et Elmire dans le Tartuffe de Pitoiset, la même année. Elle est nommée sociétaire en 1997, année où elle incarne la Rodogune de Corneille. Plus récemment, on a pu la voir incarner le rôle titre dans le Fantasio mis en scène par Podalydès, ou dans l’Andromaque de Muriel Mayette. Cette année encore, on pourra la retrouver salle Richelieu en Dorine dans le Tartuffe de Galin Stoev, en Baronne de Champigny dans Le Chapeau de Paille d’Italie de Corsetti, puis elle sera présente dans Innocence, de Déa Loher, monté par Denis Marleau, et enfin elle sera Bernarda Alba dans la pièce de Lorca du même nom, que mettra en scène Lilo Baur. Rencontre avec une actrice dont la voix unique et le talent indéniable ont marqué de nombreux spectateurs.

MDT : Pouvez-vous vous décrire en trois mots ?
Cécile Brune : (Après une longue réflexion) Anxieuse, rêveuse, et persévérante.

Eric Ruf a été nommé administrateur de la Comédie-Française en juillet dernier, et succède donc à Muriel Mayette. Que pensez-vous de cette nomination ?
Je trouve qu’il est bon que la troupe puisse avoir un nouvel administrateur après huit ans de mandat de Muriel Mayette ; cela me semble presque logique. Je suis en effet ravie qu’Éric Ruf ait été nommé, d’autant plus que nous sommes entrés dans la Maison ensemble, engagés pour le Dom Juan de Jacques Lassalle en 1993. C’est un partenaire formidable, et un metteur en scène doublé d’un scénographe remarquable. D’ailleurs, j’ai appris qu’il offrait à Schiaretti et à Braunschweig, ses deux concurrents au poste d’administrateur, une mise en scène lors de la prochaine saison : c’est un geste que je trouve très élégant.

Qu’attendez-vous de ce nouvel administrateur ?
Ce que lui-même espère : voir revenir dans la Maison les grands noms du théâtre européen qui n’ont plus fréquenté le Français depuis un bout de temps maintenant, mais également des jeunes metteurs en scène qu’on commence à peine à connaître, et qui pourraient avoir l’opportunité de faire des mises en scène ici. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on abandonne les excellents metteurs en scènes qu’on peut trouver dans la maison : car nous avons des gens particulièrement doués pour ça, comme Anne Kessler, Denis Podalydès, Clément Hervieu-Léger ou, comme je le disais, Éric Ruf lui-même.

Si vous-même étiez administratrice, quel serait votre premier changement ?
Loin de moi l’idée d’être administratrice un jour : je ne me sens pas du tout capable de supporter un tel rôle. Je pense qu’en plus de nécessiter une très grande connaissance du théâtre et de la troupe, de son histoire, et de l’apprécier, il faut des qualités particulières que je n’ai pas. Et il faut aussi aimer le pouvoir – sans aucune connotation péjorative – il faut aimer diriger, avoir des responsabilités. Donc non, administrateur, ce n’est pas pour moi. Mais comme pour Éric, ça aurait été de chercher une autre salle, bifrontale, qui permettrait d’alterner avec cette salle à l’italienne qu’est la Salle Richelieu ; elle correspond à certains textes mais elle est limitée dès qu’on veut s’attaquer à d’autres répertoires que les classiques.

Pouvez-vous me parler du Fantasio que vous avez joué il y a quelques années ?
Fantasio est un rôle qui m’a profondément marquée. D’abord, de par l’appréhension que j’en avais au départ : je savais que faire jouer Fantasio par une femme était risqué et que fatalement, ça n’allait pas plaire à tout le monde. Denis Podalydès (le metteur en scène, ndlr) avait pensé au départ à un jeune homme qui n’était pas libre, et c’est en regardant le trombinoscope de la troupe qu’il m’a dit avoir eu comme une révélation : « sans penser homme ou femme, je me suis dit, c’est pour Cécile ». Mais moi, je me la suis beaucoup posée, la question de l’évidence ou non de faire jouer ce rôle par une femme : car si on sait que Lorenzaccio a déjà été joué par des femmes, je ne suis pas sûre que ce soit le cas pour Fantasio. En revanche, le rôle est toujours tenu par une femme dans l’opéra comique d’Offenbach dont le disque vient d’ailleurs d’être réédité ! C’était un challenge, et je travaillais à la fois dans l’euphorie et dans l’anxiété. Fantasio est un savant mélange, comme son nom l’indique, de fantaisie, de neurasthénie, d’un état d’esprit qui va parfois jusqu’au suicide, et c’est un personnage qui m’a profondément éprouvée moralement, à tel point que si on m’avait demandé de le jouer une troisième année, je n’aurais pas souhaité le reprendre, car, d’une certaine façon, il était extrêmement lourd à porter au quotidien. Il fait partie de ces rares personnages qui vous hantent du matin au soir, qu’on joue ou qu’on ne joue pas d’ailleurs.
Je pense que Denis ne s’était pas trompé : il me connaît depuis une trentaine d’années et il savait très bien que, par bien des aspects, ce personnage était très proche de moi dans sa mentalité, dans sa complexité, dans à la fois sa gaité et sa tristesse, dans sa paresse, en ce sens qu’il ne se sent pas combatif par certains moments : pour lui tout est vain. C’est un personnage profondément désespéré au sens étymologique du terme : il n’a plus d’espoir. Je peux avoir dans ma mentalité quelque chose de cet ordre là, ce qui ne veut pas dire que je suis triste : on peut énormément rire avec le désespoir ! Une des armes de Fantasio c’est son humour sur lui-même. D’une certaine façon, il se connaît parfaitement, et aucun de ses amis ne le connaît aussi bien que lui-même. Il se connaît même trop : il a fait le tour de lui-même. On retrouve cette thématique dans l’oeuvre de Musset : Fantasio est d’une certaine manière le précurseur de Lorenzaccio, bien que dans cette oeuvre, le personnage va jusqu’à l’acte, le vrai : le meurtre du duc de Florence, là où Fantasio se contente d’une pirouette, d’une bouffonnerie ; et il se laisse mettre en prison sans même vraiment se défendre. On pourrait donc presque dire que Fantasio est l’esquisse de Lorenzaccio.
Finalement Fantasio est le personnage le plus désespéré que j’ai pu jouer. En comparaison avec un autre rôle qui est celui d’Andromaque, par exemple : elle, elle est dans une démarche, une action ; elle a un but qui est de sauver son fils. Fantasio n’a aucun but et il le dit lui même : « Il me prend des envies de m’asseoir sur un parapet, de regarder couler la rivière, et de me mettre à compter un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et ainsi jusqu’à ma mort. » Jouer des rôles comme celui-ci a été plutôt rare dans mon parcours : celui qui s’en rapproche le plus c’est peut-être Joanne, dans Oublier de Marie Laberge… encore qu’elle avait une pugnacité, une combativité en elle-même, une façon de réagir que n’a pas Fantasio. Pour lui, la seule chose qui lui permette d’être en mouvement, c’est de se rendre compte qu’il peut prendre la place du bouffon : ça l’occupe le temps d’un instant, mais ça ne va pas vraiment plus loin. C’est la raison pour laquelle il répond à la fin, à Elsbeth qui lui propose de rester, qu’il « ne peut faire aucun métier ».
Pour en revenir à Andromaque, c’est un rôle particulièrement complexe car en très peu de temps de parole, elle reste le personnage par qui tout arrive : elle plane sur la pièce. C’est donc un personnage en creux – contrairement à un personnage en plein qui serait ici Hermione. La difficulté majeure est donc qu’il ne faut pas chercher à aller au delà de sa présence extrêmement forte et active, ce qui peut paraître très ingrat pour le comédien. Je n’ai réussi à tenir quelque chose du personnage qu’au bout de la quatrième année : j’ai tourné autour longtemps, puis j’ai fini par l’incarner réellement, j’ai perçu quelque chose du côté de la pulsation du personnage ; Andromaque c’est un personnage comme un piano de concert lors d’un concerto. A un certain moment, il y a une cadence – c’est le terme musical – lors de l’acte III : « Songe, songe, Céphise… » et tout s’arrête autour. C’est un moment hors du temps. Et il ne faut pas oublier qu’Andromaque est le seul personnage qui s’en sort : en ce sens, c’est un personnage extrêmement puissant, et aux antipodes de Fantasio. Elle renaît de ses cendres, là où Fantasio stagne, en quelque sorte. Et c’est également une autre difficulté de ce rôle : Andromaque est un rôle beaucoup plus mental que Fantasio, qui pour moi était l’évidence même. Autant il y avait une véritable corrélation entre le personnage de Fantasio et moi, autant Andromaque a représenté un véritable travail de recherche : j’ai dû aller vers le personnage, ce qui n’était pas le cas pour Fantasio. Ce sont donc bien deux rôles très opposés pour moi.

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage Répétition de Tartuffe à la Comédie-Française

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage
Répétition de Tartuffe à la Comédie-Française

On vous a vu récemment interpréter Dorine dans le Tartuffe monté par Galin Stoev. Comment avez-vous abordé ce personnage ? Est-elle plutôt, à votre sens, totalement indépendante, ou fait-elle partie d’un tout avec le reste des personnages ?
Elle ne peut en aucun cas être un personnage indépendant : ils sont tous tributaires les uns des autres puisqu’il s’agit d’une famille. D’ailleurs, Dorine est vraisemblablement celle qui a tenu lieu de mère pour les enfants d’Orgon. Dorine telle que l’a conçue Galin Stoev – et c’est pour ça que certains n’ont pas compris mon costume – n’est pas tant une suivante, mais plutôt une gouvernante : c’est quelqu’un qui a son autorité propre dans la maison ; il suffit de regarder comme elle parle avec Madame Pernelle ou Orgon. C’est la raison pour laquelle il ne voulait pas d’un costume qui la caractérise trop, tout de suite, dans l’image de la servante : il la voulait aussi comme une cousine éloignée d’Elmire. Il y a deux sorte de gens qui essaient de détourner Orgon de sa folie : d’une part Clitandre, qui représente la sagesse intellectuelle, cultivée, qu’on voit dans les salons, et de l’autre la sagesse populaire, le bon sens, incarnés par la personne de Dorine ! Les deux vont essayer de détourner Orgon de sa lubie, chacun son tour, sans vraiment réussir, et la seule qui parviendra à ses fins c’est Elmire en se mettant elle-même en danger, en se positionnant dans le rôle de l’appât : c’est donc par le théâtre lui-même que l’imposteur va être démasqué. Rien n’a de prise sur Orgon tant qu’il ne voit pas : tant qu’on raisonne avec lui, qu’on ne s’adresse qu’à son cerveau, rien ne fonctionne ; il faut qu’on s’adresse à ses yeux !

Vous avez travaillé avec de grands metteurs en scène, et notamment Bob Wilson, qui a un style de travail tout à fait particulier. Comment pouvez-vous décrire votre travail avec lui ?
Travailler avec Bob Wilson, c’était très nouveau pour nous. Certains d’entre nous avaient déjà vu quelques uns de ses spectacles, et c’était mon cas ; en particulier, beaucoup d’opéras. Le premier que j’ai vu, c’était Black Rider, et la musique était de Tom Waits… j’étais sortie de là transportée par son travail. Puis j’ai vu d’autres choses de lui, comme Orlando avec Isabelle Huppert. Et quand il est venu, on était tous impatients de travailler avec lui ! C’est quelqu’un avec qui on apprend une discipline formidable et une patience inouies ; il y a un côté extrêmement physique dans les mises en scène de Wilson qui nous demandaient une activité mentale, organique, et physique de tous les instants. Avec Bob Wilson, tout doit être en éveil, tout le temps.
Les répétitions étaient d’ailleurs très éprouvantes, mais extrêmement riches : je retrouvais la discipline qui existe beaucoup chez les musiciens avec leur instrument. On jouait les Fables, mais il était à la fois metteur en scène et chef d’orchestre : d’abord, il souhaitait vraiment, sur le plan sonore, des voix transformées : il jouait beaucoup avec ça – sauf la mienne : il m’avait dit qu’il voulait spécialement ma voix pour « Les animaux malades de la peste ». Je me souviens d’ailleurs que durant des répétitions de cette Fable-là, nous avons pu passer des heures sur ma façon de tenir ma canne : et c’est là tout le génie de Bob ! Ça n’a l’air de rien, mais tout est réglé au millimètre près.
On avait très envie de retravailler ensemble,ce qui n’a malheureusement pas été possible durant le mandat de Muriel Mayette, mais j’aimerais beaucoup que cette opportunité puisse se retrouver.

Lorsque vous ne jouez pas, allez-vous au théâtre ?
Tout dépend si j’ai une semaine très chargée, comme en ce moment où je suis à la fois sur le Tartuffe et le Chapeau de paille d’Italie. Sinon, je commence évidemment par voir ce que font mes camarades. Mais j’avoue que plus ça va, et plus j’ai besoin, quand je ne joue pas, d’aller au cinéma ou à un concert plutôt que d’aller au théâtre. Et je ne suis pas persuadée en plus d’être très bon public au théâtre ! Je ne suis plus théâtrophage comme je l’étais quand j’avais 18 ans. Et, malheureusement, je trouve que les pièces à Paris ne se jouent pas assez longtemps : en général, quand je veux aller voir un spectacle en particulier, il est déjà fini.

Quels acteurs vous ont donné envie de faire ce métier ? 
J’ai une admiration assez grande pour tous les acteurs anglo-saxons, et en particulier les acteurs anglais : je garde un grand souvenir d’une actrice que j’ai très peu connue mais que j’ai vue à la télévision, qui est Glenda Jackson. J’ai également beaucoup d’admiration pour Emma Thompson, Meryl Streep, Helen Mirren, Al Pacino, ou Gary Oldman. C’est peut-être lié au fait que ce n’est pas ma langue ; donc j’ai beau comprendre à peu près l’anglais, je suis toujours fascinée par la capacité de travail de ces gens-là. Je trouve formidable qu’on les voit souvent dans des rôles de composition, ce qu’on voit plus rarement en France : on les voit vieillir, se rajeunir, prendre des kilos… C’est une véritable capacité de transformation : ils ne sont jamais là où on les attend.  C’est une qualité qu’on ne développe pas suffisamment dans le cinéma français ; on voit toujours les acteurs dans les même rôles, ou presque : on les appelle toujours un peu pour une variation d’un même personnage, à quelques rares exceptions près. Mais certains acteurs français sont tout de même impressionnants : j’ai beaucoup d’admiration pour Daniel Auteuil et François Cluzet, ou, chez les femmes, pour Juliette Binoche, Sandrine Kiberlain, et Emmanuelle Devos.

Si vous deviez choisir votre généalogie d’acteurs, de qui descendriez-vous ?
J’aimerais bien être la fille de Vanessa Redgrave, qui d’ailleurs a eu des enfants comédiens. C’est toute une famille d’acteurs ! Et mon père serait Peter Sellers. Ils constitueraient donc un savoureux mélange de tragédie et de clown, un peu comme le furent d’ailleurs mes vrais parents, qui avaient cette dualité en eux.

Aimeriez-vous faire de la mise en scène ?
Non ça ne me tente absolument pas : d’abord parce que je préfère jouer, mais aussi parce que je pense que je n’aurais pas la patience ni l’abnégation et la sérénité nécessaires pour passer au dessus des « angoisses » de certains acteurs. Certains metteurs en scène y arrivent très bien ! Mais ce qui me tenterait plus, en revanche, c’est de réaliser pour le cinéma, suite à un scénario que j’aurais écrit, comme l’a fait Nicole Garcia par exemple. Me servir de la caméra comme l’intermédiaire entre l’acteur et moi me plairait beaucoup.

Sur scène, quel est votre partenaire idéal ?
J’aime beaucoup jouer avec des acteurs qui sont fluctuants : ils restent fidèle à leur interprétation mais ils la font évoluer. Certains ne me surprennent jamais en scène mais d’autres le font et j’adore ça. J’aime le danger quand je joue : être confortable sur une scène, il n’y a rien de plus ennuyeux : c’est exactement ce que dit Octave dans les caprices de Marianne : « Figure−toi un danseur de corde, en brodequins d’argent (…). S’il regarde en bas, la tête lui tourne ; s’il regarde en haut, le pied lui manque. » J’aime cette sensation de funambule, d’être toujours sur une corde raide : c’est ça qui est euphorisant au théâtre. Je déteste la routine. Même avec moi, je suis très sévère : je déteste m’installer dans un rôle. Mais ça arrive à tous les acteurs : quand on exploite un personnage, il y a toujours un moment où on stagne, et il y a des paliers, et on se retrouve à évoluer, on avance, puis on retombe ; c’est comme en musique. On est notre propre instrument : on est à la fois instrumentiste et instrument. Si tu n’es que l’un ou l’autre, l’équilibre se rompt. Et ce qu’il y a de très agréable quand on est en scène, c’est d’avoir toujours un pied dans le personnage, et un pied en dehors.

Que pensez-vous de l’augmentation des blogs de critiques sur internet ?
Je trouve qu’il y en a un peu trop : ça foisonne. Mais c’est le problème d’internet en général, ça ne concerne pas plus le théâtre qu’autre chose ; il y a sûrement autant de blogs en cinéma ou en musique. Mais face à cette masse qui croît sans cesse, on ne sait plus où est la qualité. Aujourd’hui, tout le monde donne son avis : le moindre internaute peut y aller de son commentaire, sans qu’on sache à qui on à affaire.
Je trouve surtout que ça manque d’émissions télévisées sur le théâtre. Il y a de très bonnes émissions sur les sujets de société, comme celle de Taddeï, et il y en a aussi qui parlent de cinéma, mais de temps en temps, on attendrait aussi une émission qui confronte des auteurs dramatiques, des acteurs, et qui nous mette au courant des nouveaux auteurs, qu’on ne connaît pas et qui ont beaucoup de mal à se faire connaître ! Le grand problème en France c’est de faire connaître les jeunes auteurs : il y a des gens qui écrivent, mais ils n’arrivent pas à percer. Alors que dans les pays anglo saxons, c’est très différent : ils arrivent à se faire jouer.

Le plus bel alexandrin au théâtre ?
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur
L’enchaînement des monosyllabes est rare et précieux.

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Carte d’identité littéraire
Livre préféré : L’homme sans qualité (Robert Musil)
Film préféré : Providence (Alain Resnais)
Pièce de théâtre préféré : Le Partage de Midi
Compositeur préféré : Schumann
Un grand acteur : Richard Burton
Un grand metteur en scène : Peter Stein
Un grand réalisateur : c’est trop difficile de faire un choix, alors plutôt qu’un, en voici 6 :  Luchino Visconti, Federico Fellini, Martin Scorcese, Stanley Kubrick et Roman Polanski