Rencontre avec Catherine Frot

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Depuis cette saison, le Théâtre Antoine organise des rencontres avec des grands comédiens populaires (Pierre Arditi a ouvert la saison, et la prochaine rencontre sera consacrée à François Berléand). Pour faire connaître la formule auprès du public, le théâtre m’a proposé d’assister à cette deuxième rencontre, et de découvrir Catherine Frot par l’intermédiaire des questions posées par Franz-Olivier Giesbert, animateur de cette soirée. Un interlocuteur qu’on aurait souhaité plus profond dans ses questions, plus percutant dans ses répliques, plus intéressé par le métier d’acteur que par les futilités qu’il a mises en avant ce soir-là. Un type de rencontre appréciable et intéressant, mais qui gagnerait à être plus approfondi.

F-O Giesbert : Parlez-nous de votre enfance…
C. Frot : C’est ma grand-mère qui m’a transmis le théâtre : elle parlait tout le temps des spectacles qu’elle allait voir, elle était passionnée par les grands acteurs de la Comédie-Française, elle y a été abonnée pendant 40 ans, et elle pouvait réciter des répliques entières de ses pièces préférées. Elle m’a beaucoup marquée parce que c’était une forte personnalité, très drôle, mais sans le vouloir, très spontanée. Par exemple, quand je me suis retrouvée dans une tournée de province à 18 ans, à jouer Intermezzo de Giraudoux, je l’ai entendue commenter tout fort, à mon entrée en scène « C’est ma petite fille ! C’est elle ! C’est elle ! ». Ce n’est qu’une anecdote de jeunesse, mais c’est une des raisons pour lesquelles ma grand-mère est pour moi une figure. Devenir actrice, c’était également une manière de parler des femmes, et ma tante, ma grand-mère, mes soeurs, ma mère, ont représenté des sortes de figures pour moi : dans mes choix de comédienne, je cherchais souvent la représentation des femmes de mon enfance.
Mon père nous emmenait également beaucoup au cinéma : Jacques Tati, Buster Keaton, Charlie Chaplin… tous les dimanches, nous allions à Paris voir ces grands films-là, ces acteurs immenses qui ont inventé leur propre univers. Longtemps, je me suis posée la question de trouver mon propre clown ; on allait souvent voir des cirques et notamment Zavatta. Il était extraordinaire : c’était un grand monsieur qui faisait l’auguste et qui avait un dont d’acrobatie incroyable. Un jour, en CM2, j’ai créé Zavattine, et pendant toutes les récréations l’année du CM2 j’ai fait des représentations spontanées, toute l’école venait et je choisissais quelqu’un dans l’assistance pour faire Zavattine : j’ai fait une série illimitée… Je pense que dans les carrières artistiques il y a quelque chose de cette valeur là qu’il ne faut jamais perdre : même quand on a des textes difficiles, il faut cette spontanéité là, qui est essentielle pour capter l’attention.

Pourtant, au départ, vous étiez plutôt destinée à un avenir de géologue… Quel est le déclic qui vous emmène au Conservatoire national ?
On m’a beaucoup encouragée. Je voulais être géologue, car mon père est quelqu’un de très intéressant dans sa grande culture scientifique et géographique, et j’ai eu cette envie de travailler la géologie, les pierres… avant de m’apercevoir que ce n’était pas tellement la science qui m’intéressait, mais la beauté de tous ces cailloux ! Contrairement à mes camarades, je ne voulais pas vraiment un métier : ils se voyaient chirurgiens ou avocats, et je voulais un avenir artistique.

Commence une carrière de tortue…
Je n’ai pas été populaire tout de suite. Je suis à peu près de la génération de Huppert, Adjani, et mon père me disait tout le temps : « Tu as vu Huppert ? Tu as vu Adjani ? Qu’est-ce que tu fais ? » ;  c’était affreux ! J’ai décidé de fonder une compagnie avec un ami, et entre 18 et 28 ans, on faisait absolument tout : on écrivait, on faisait les costumes, on se produisait à Avignon… J’ai eu 10 années de construction comme ça, toute seule. Et puis à un moment j’ai joué Un air de famille au Théâtre de la Renaissance, et j’ai connu un gros succès, la salle est restée pleine pendant 1 an… La sensation de la salle, c’était un miracle tous les soirs. Et rencontrer tous ces acteurs qui étaient avec moi : Jaoui, Bacri, Darroussin… Un trajet d’acteurs est ainsi fait de plusieurs vies, de plusieurs atmosphères.

J’aimerais revenir sur une phrase de Jouvet que vous connaissez par cœur..
« Tous ces yeux qui vous regardent, cette vie intense et muette que l’on ressent en soi par ces regards, cela donne une intimité, une volupté, comme un rêve, on en vient à douter de sa propre existence, on en est transformé ». C’est vraiment ce sentiment d’être acteur au moment où le rideau se lève, cette transformation-là est merveilleusement exprimée dans cette phrase. C’est quelque chose que je cherche à retrouver à chaque fois.

Que préférez-vous ? Cinéma ou théâtre ?
J’aime les deux, sincèrement. C’est totalement différent : au cinéma, on retrouve cette sensation de puzzle que je trouve très intéressante, mais on n’a pas le même pouvoir que sur scène. D’une certaine manière, je pense que je préfère la scène où on est plus libre : tout dépend de nous dans cet instant présent un peu dangereux, le moment de la représentation, qui est un peu inoubliable, à chaque fois.

Le premier jour, le trac est intense ?
Horrible : à la limite d’avoir envie de vomir – d’aller vomir s’il le faut ! – de s’endormir pile au moment où il faudrait aller en scène… Mais enfin on vient toujours me réveiller. Pour tout vous dire, je préfère dormir que vomir.

Vous avez deux passions : Shakespeare pour ses sonnets, et Rimbaud pour sa poésie…
Quand j’avais 18-19 ans j’ai été engagée pour faire un disque pour la radio scolaire où on disait de la poésie, et je me suis retrouvée dans un studio tout petit à dire des poèmes avec Roger Blin et Laurent Terzieff. Je disais Les Fables de La Fontaine et eux disaient Rimbaud, Mallarmé, Verlaine.. Depuis ce jour j’ai gardé un goût pour la poésie, et notamment Rimbaud que j’affectionne particulièrement. Encore une fois on retrouve cette idée de transformation : quelque part, quelqu’un qui écrit transforme une réalité, et le plaisir de cette transformation chez Rimbaud est un fantasme pur : c’est magnifique.

Vous avez encore des rêves ?
Le succès que j’ai rencontré cette année fait que j’ai envie de me poser. Je ne sais plus vraiment où aller, alors je réfléchis, je ne me précipite pas. C’est vrai que Oh les beaux jours et Fleur de Cactus sont des pièces que j’ai toujours voulu jouer. Ce ne sont pas des propositions qu’on m’a faites, mais bien moi qui les ai voulues, comme Marguerite avec Xavier Giannoli : j’ai fait savoir que j’aimerais travailler avec lui et il m’a envoyé ce scénario. Dans ces trois cas, j’ai vraiment agi pour que ça se fasse !
Actuellement, je tourne Momo avec Christian Clavier, qui est un acteur très impressionnant ! Mais je n’ai plus de réel désir d’aller vers quelque chose… Mes projets ont abouti et c’était déjà bien, avec du succès à la clé en plus !

Qu’est-ce qui vous fascine ? Qu’est-ce que vous aimez ?
Shakespeare. J’aurais adoré en jouer mais c’est fini pour moi… Enfin si, je pourrais encore jouer la mère d’Hamlet mais moi je rêvais de Catharina dans La mégère apprivoisée. Après, je rejouerais bien une autre pièce de Ionesco, de Barillet et Grédy… J’ai été vraiment repue ces dernières années ; comme actrice, j’ai toujours eu beaucoup d’ambition, et pendant 15 ans quand j’étais avec la compagnie, j’ai fait quelques téléfilms, mais je ne travaillais pas assez et j’avais l’impression que le robinet coulait au compte-gouttes. Puis un jour il s’est mis à couler continument et je ne m’y attendais pas du tout… Aujourd’hui je suis dans le merveilleux, et ce métier a quelque chose d’extraordinaire : on a bien voulu m’entendre, moi.

Votre dernier grand bonheur théâtral ?
Fleur de Cactus !

Votre plus grand malheur théâtral ?
Un jour de mes débuts, je jouais dans L’intervention de Victor Hugo. On était quatre sur le plateau et il y avait vraiment très peu de gens dans la salle, c’était quasi-vide. Une soirée, on n’a eu que deux personnes, un peu âgées, qui nous ont dit : « jouez pour nous ! »… Alors on a joué ! Mais l’un d’eux s’est endormi…

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Comment abordez-vous les textes ? Vous travaillez sur le personnage, ses intentions… ?
C’est un ensemble de choses : sur le Beckett qui est quasiment un monologue, où cette femme est en boucle avec elle-même, il s’agissait d’éclairer le texte, de mettre en lumière l’espèce d’abstraction insensée qu’est cette partition. J’ai décidé d’être très concrète : elle était dans son trou, elle avait ses petits objets dans son sac à main, et je l’ai joué comme une pièce toute simple, comme du boulevard avec ses drôleries, ses relations humaines… Mais tout est différent d’un spectacle à l’autre : quand on a des partenaires, un autre rythme s’installe : parler est aussi intéressant que les silences !

Avez-vous aimé jouer Vipère au poing ?
Oui, beaucoup. D’ailleurs, ça ne s’est pas très bien passé à la sortie du film : il paraît que je n’ai pas l’air Folcoche. Mais le rôle m’a beaucoup intéressée… Pourtant, dès le premier mercredi de la sortie c’était un catastrophe. Et le dimanche suivant, on m’a appelée pour me dire que le film démarrait. C’est d’ailleurs le film pour lequel j’ai reçu le plus de courrier… : « Madame, comment pouvez-vous être aussi méchante ? » (rires)

Tchekhov disait que sur scène il vaut mieux jouer qu’être. Êtes-vous déjà arrivée à cette limite, rester dans votre personnage après le spectacle… ?
Oui il faut jouer, mais oui il faut être un peu : il faut savoir s’abandonner, mais jusqu’où ? En fait, il faut arriver à s’arrêter et reculer. Quand j’étais au conservatoire, j’avais comme professeur Marcel Bluwal, qui nous a appris le concept de ligne rouge : il mettait une bande de scotch rouge par terre, et on devait être avant – après. Il y avait cette ligne, et dès qu’on la franchissait, quelque chose devait se produite ; et quand on reculait il fallait de nouveau n’être personne. On apprenait à être et à ne pas être…

Vous êtes-vous déjà intéressée à la mise en scène ou à la réalisation ?
Oui, mais comme on me propose sans cesse des choses et que je suis toujours occupée, je n’ai pas vraiment le temps de me concentrer là-dessus.. Mais je ne sais pas si je serais capable de faire quelque chose toute seule, j’ai l’impression de ne pas avoir vraiment les épaules pour ça.

Quels sont les domaines où vous vous sentez le plus à l’aise ?
Je me sens un peu comique… mais je me sens aussi dans le tragique : comme dans la vie, j’aime les personnages qui sont mêlés de tout ça. Je me sens quand même plus comique que tragique, car j’aime la vie et que j’ai envie de m’amuser. Mais il n’y a pas tant de personnages comiques qui me plaisent – à part chez Barillet et Grédy, car ils sont emprunts d’autre chose ! Pour moi même dans Fleur de cactus, j’ai l’impression qu’il y a une certaine profondeur : je vois bien que c’est du divertissement, mais dans le fond il y a d’autres choses encore.

Avez-vous encore des peurs scéniques ?
Oui ça m’arrive, mais c’est toujours lié aux écritures : tout ce qui est des films un peu chocs, un peu coup de poing, ces espèces de thriller un peu poussés, violent… Je m’y retrouve pas. Je ne saurais pas le jouer plus que ça, d’autres le feraient mieux que moi. Aujourd’hui ce qui m’intéresserait, ce sont les films dits sociaux, comme en Angleterre… mais il y en a peu en France. Pourtant, avec tout ce qu’il se passe ici, on a de la matière : j’aimerais jouer quelque chose ancré dans notre réalité de tous les jours, qui soulève les passions, qui raconterait les difficultés d’aujourd’hui.

Est-ce que vous avez toujours su avec qui et vers où vous vouliez aller ?
Non, c’est quelque chose qu’on apprend au fur et à mesure. Mais je conseillerais aux plus jeunes, aujourd’hui, de ne pas faire qu’acteurs : il faut toucher à l’écriture par exemple… J’ai beaucoup d’admiration pour les collectivités ; ce que fait Alexis Michalik, par exemple, c’est extraordinaire ! Pas une vedette, 15 acteurs sur scène et il souffle le public, la salle est pleine tous les soirs ! On revient aux bases avec ce qu’il fait, c‘est vraiment ça le théâtre !

Lorsque vous rentrez en scène, vous est-il déjà arrivé de ne pas être dans l’état du personnage ?
Ça ne m’arrive pas, ça ne peut pas m’arriver ! Ce qui peut arriver, par contre, c’est que quelque chose ne prenne pas et que vous ne compreniez pas pourquoi. On se demande « mais qu’est-ce qu’ils ont mangé avant de venir ? Ça n’a pas l’air d’aller du tout !» Alors qu’on fait tout comme d’habitude ! Pour tout vous dire, dans la semaine quand on joue au théâtre, surtout au privé, il y a des styles : le lundi c’est relâche, le mardi c’est froid, le mercredi c’est sec, le jeudi c’est un peu intellectuel – les gens sont difficiles à venir mais très intelligents, il y a une certaine exigence : difficiles à conquérir mais bons joueurs -, le vendredi c’est un petit peu vulgaire – les gens ont envie de se marrer, et on le sent, le spectacle est souvent dépassé par les choses et on court un peu derrière -, le samedi c’est familial, très bon enfant – j’aime beaucoup les samedis, notamment les samedis après-midi, il y a beaucoup de vieilles dames, c’est très bonne ambiance -, et le dimanche c’est sonotone, c’est un petit peu plus difficile. Mais il y a une certaine tradition : chaque jour de la semaine a une atmosphère. Venez un jeudi, vous penserez à moi !

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