Des Misérables (in)adaptés

Critique des Misérables, de Chloé Bonifay, Lazare Herson-Macarel d’après Victor Hugo, vus le 24 novembre 2021 au Théâtre de la Tempête
Avec Marco Benigno, Philippe Canales, Céline Chéenne, Émilien Diard-Detœuf, David Guez, Sophie Guibard, Éric Herson-Macarel, Karine Pédurand, Claire Sermonne, Abbes Zahmani dans une mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lazare Herson-Macarel, cela faisait un petit bout de temps que je ne l’avais pas revu. Découvert lors des Journées du Conservatoire en 2011, je suis depuis de loin son parcours en essayant de voir son travail dès que je le peux. J’avais beaucoup aimé son Cyrano mais manqué Le Ciel, La Nuit et La Fête dans lequel il jouait cet été au Festival d’Avignon (je n’ai d’ailleurs pas encore dit mon dernier mot !). Et le Covid a failli avoir raison de nos retrouvailles aux Misérables – je profite d’ailleurs de cet article pour remercier le Théâtre de la Tempête d’avoir accepté le report de ma place pour cause de maladie. Mais a-t-il vraiment eu raison de reporter mon billet ?

Monter Les Misérables, sacré challenge ! Lazare Herson-Macarel a souhaité transposer à notre époque les personnages célèbres de Victor Hugo, en adaptant leurs problèmes, leurs misères et leurs rêves. Mais il faut avant tout poser le décor, présenter les protagonistes, et c’est ce à quoi va s’atteler le début du spectacle. C’est comme un résumé des deux premières parties du livre sous forme d’un enchaînement de scènes très courtes, qui sont un peu les images marquantes des Misérables : l’épisode du chandelier, la détresse de Fantine, la vente de ses dents et de ses cheveux, la maltraitance de Cosette…

Il y a plusieurs choses qui m’embêtent dans cette première partie. La première, c’est la forme. Les scènes sont entrecoupées de noirs aveuglants qui certes permet des changements de décor, mais qui sont parfois presque aussi longs que la scène qui les suit, ce qui casse complètement le rythme et nous empêche d’entrer vraiment dans la pièce. Cette première partie aurait probablement gagné à supprimer les changements de décors en occupant différemment l’espace scénique et en remplaçant les noirs par des focus lumineux sur l’une ou l’autre partie du plateau suivant les scènes. D’autant que ce sont vraiment les scènes les plus connues de l’oeuvre : on a presque envie de faire avance rapide devant certains tableaux.

La deuxième, c’est le choix des passages. Contrairement à la deuxième partie du spectacle, où on assiste à une véritable adaptation de l’oeuvre, ici on est de manière assez brute chez Victor Hugo, avec comme seul changement notable le positionnement dans les années 2000. Mais certaines choses ne fonctionnent pas : dans les années 2000, on ne confie pas ses enfants à des aubergistes et on ne vend pas ses dents. J’ai ressenti dans ce début de spectacle le poids de l’oeuvre monstre sur les épaules du metteur en scène, comme s’il n’avait pas réussi à s’en libérer tout de suite.

© Baptiste Lobjoy

J’aurais vraiment pas mal de choses à reprocher à cette première partie. Et pourtant, en la voyant, je ne peux m’empêcher de trouver ça beau et parfaitement exécuté. Le choix qui est fait est clairement celui de l’image et je n’ai rien à reprocher de ce côté-là. Je bous à chaque noir mais je regarde quand même avec attention chaque scène. Partir n’est jamais une option. Et lorsqu’enfin la seconde partie débute, je ne regrette pas d’être restée.

Cette deuxième partie présente aussi des défauts. Les noirs sont remplacés par des transitions en pleine lumière avec une musique électro – quelque part, c’est mieux, sans être idéal non plus. On se détache progressivement de Hugo en plaçant la troisième partie du roman dans un hôpital psychiatrique : Gavroche est un fou et les barricades sont des manifestations du ras-le-bol des soignants. Ça ne se tient pas entièrement, mais c’est une belle tentative. L’adaptation cherche probablement à en faire trop et tout y passe : les précaires, les soignants, le réchauffement climatique… L’action est située dans le temps et dans l’espace (on passe par Aubervilliers ou encore par Dunkerque) et ces précisions réalistes sont inutiles et même nuisibles pour l’ensemble. Vu de loin, ces deux parties semblent n’avoir pas su choisir : il y a à la fois trop de Hugo et trop de précisions pour essayer de faire vivre l’adaptation – le tout manque d’authenticité.

Mais le rythme s’accélère, les personnages prennent de la consistance et se mettent à exister réellement devant nous. L’originalité de l’adaptation permet de renouveler mon intérêt et me voilà subitement captivée par ce qui se passe devant moi. Il faut dire que le meneur de troupe, Émilien Diard-Detœuf, est simplement fabuleux. Parler de son énergie serait trop bateau pour rendre compte de ce qu’il incarne réellement sur scène, et son Gavroche psychédélique est probablement la grande réussite de cette deuxième partie.

Cette adaptation des Misérables m’a mi-fascinée, mi-ennuyée. Les images sont d’une grande qualité, le travail est là, mais l’ambition était peut-être un peu trop grande, ou pas suffisamment bien définie. Je m’y perds scénaristiquement mais m’y retrouve scéniquement. On ne donne pas tout de suite les noms des personnages mais l’oeuvre de Hugo est trop présente malgré tout. La deuxième partie m’emballe vraiment, mais on n’y voit pas assez Jean Valjean, génial Éric Herson-Macarel, à mon goût. L’idée de l’hôpital psychiatrique pourrait fonctionner, mais les évocations des multiples problèmes sociétaux sont de trop.

Je suis donc mi-figue, mi-raisin. Mais plutôt raisin, quand même. ♥ ♥

© Baptiste Lobjoy

Mendjisky fait son Malin

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Critique du Maître et Marguerite, d’après Mikhaïl Boulgakov, vu le 18 mai 2018 au Théâtre de la Tempête
Avec Marc Arnaud, en alternance avec Adrien Melin, Romain Cottard, Pierre Hiessler, Igor Mendjisky, Pauline Murris, Alexandre Soulié, Esther Van den Driessche, en alternance avec Marion Déjardin, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène de Igor Mendjisky

Je suis le travail d’Igor Mendjisky depuis longtemps : découvert par hasard au Théâtre Mouffetard quand celui-ci n’était pas encore consacré aux marionnettes, j’avais été très intéressée par son adaptation moderne de la pièce de Shakespeare, avec de belles trouvailles scéniques de sorte que des images me restent encore aujourd’hui. Par la suite, c’est pour ses formidables Masques et Nez que je l’ai essentiellement suivi, moments d’improvisations uniques et drôles, mais j’étais ravie de le retrouver à nouveau avec un grand roman classique dans les mains.

N’ayant pas lu l’oeuvre de Boulgakov, je découvrais l’histoire : étalée sur trois temps différents, elle est une sorte de parcours initiatique d’Ivan, le personnage principal, un auteur qui au début de l’histoire rencontre le diable et lui déclare qu’il ne croit pas en lui. Celui-ci prédit alors la mort de son ami Berlioz, et tandis que les deux amis continuent de le nier, la réalité les rattrape et la prophétie se réalise. Ivan, témoin de cette scène, tente alors de faire éclater la vérité au grand jour mais ne réussit qu’à se faire enfermer dans un asile de fous où il passera la suite de l’histoire. C’est dans cet asile qu’il rencontrera le Maître, ce qui donnera lieu à un deuxième temps – le temps de son histoire passée, la découverte de Marguerite, et, par la suite, les épreuves qui attendront sa bien-aimée. Enfin, le troisième temps semble totalement décorrélé du reste, et se situe à Jérusalem sous le gouvernement du procurateur Ponce-Pilate – c’est sans doute la partie qui m’a laissée le plus perplexe.

Décidément cette saison, je n’ai pas beaucoup de chance avec le diable : après le désastreux Faust de la Comédie-Française, ma deuxième rencontre de l’année avec le démon, si elle s’avère bien moins ennuyeuse, me laisse tout de même encore désappointée. Car si je ne me suis pas ennuyée le moins du monde durant ce spectacle, j’en ressors l’esprit – sinon vide – du moins pas franchement plus rempli qu’à l’arrivée. Je sens que je suis passée à côté de quelques sentences de ce texte, et je sens aussi que le choix d’adaptation et de mise en scène d’Igor Mendjisky n’y est pas pour rien.

Je suis donc un peu partagée. Il faut savoir que j’y allais le coeur léger : retrouver cet endroit utopique qu’est La Cartoucherie sous un soleil de début d’été est un véritable plaisir. Or l’état d’esprit dans lequel on découvre un spectacle est primordial : selon mon humeur, je sais que je peux être plus ou moins exigeante pour entrer dans un spectacle. Ici, clairement, je me suis laissée porter par ce qu’on me proposait, j’ai sauté d’un temps à l’autre avec aisance, j’ai participé aux jeux proposés par les personnages, j’ai apprécié les différents éléments de scénographie. En fait, durant tout le spectacle, je me demandais gaiment où tout cela nous menait, mais arrivée à la fin, je n’ai pas vraiment eu de réponse à ma question.

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La proposition d’Igor Mendjisky est foisonnante : utilisation de la vidéo en direct, voix amplifiées au micro, projections, participation du public, images fortes créées sur la scène, tout est là pour ravir les yeux et les oreilles. Mais est-ce vraiment du Mendjisky que je vois là ? Les éléments qu’il utilise me font penser à Gosselin, à Bellorini, sans qu’une réelle harmonie les lie entre eux. Si j’apprécie le jeu avec le public, je ne peux m’empêcher d’y trouver un petit côté démago, ne saisissant pas toujours le rapport entre l’histoire et l’intermède proposé. Avec du recul, cela rend un peu comme s’il avait combiné un ensemble de « trucs à la mode » dans lesquels il n’a pas toujours su imposer sa patte.

En réalité, tout semble axé sur la scénographie… au détriment parfois des relations entre les personnages : ce ne sont pas tout à fait des pantins, mais ils semblent en tout cas dénués de tout sentiment. L’histoire d’amour entre le Maître et Marguerite, si elle est soulignée par un effet de neige visuellement agréable, ne transparaît pas du tout chez les comédiens, si bien que le spectacle se retrouve privé de toute émotion.

J’ai tendance à penser que le problème du spectacle réside dans son adaptation. Je ne connais pas le roman mais je suppose que, à la manière du spectacle qu’en a tiré Mendjisky, il jongle avec ces trois temps et ne suit aucune linéarité. Cela donne lieu à une adaptation composée de nombreux tableaux, ce qui peut facilement nuire au rythme de la pièce. Pour pallier ce problème, le metteur en scène a choisi l’abondance – cela a fonctionné sur moi, puisque j’ai suivi avec intérêt cette histoire, mais au détriment d’une part de morale qui m’a sans doute échappé. La scénographie, bien que très prenante, a finalement un petit goût artificiel qui vient combler une difficulté à traduire la pensée de l’auteur sur scène.

Cependant, Igor Mendjisky a su s’entourer d’une équipe qui fait plaisir à voir. J’aurais aimé qu’il fasse preuve d’autant de clairvoyance jusqu’au bout en ne se distribuant pas dans le rôle d’Ivan – sans être mauvais comédien, il est souvent dans le même registre et peine à donner plus d’une couleur au personnage d’Ivan, qui reste cantonné au sentiment de peur la plupart du temps. Mais à ses côtés, on retrouve un Romain Cottard très en forme : son diable-dandy fait grand effet et joue de son côté mystérieux pour impressionner tant ses camarades que le public !

Après avoir échangé de nombreux regards dans le noir avec Yuriy Zavalnyouk, je peux également saluer l’angoisse qu’il parvient à faire naître par ses coups d’oeil inquiétants. Chez les femmes, Esther Van den Driessche a su particulièrement retenir mon attention pour ses parties muettes dans lesquelles elle propose des parties dansées très gracieuses qui viennent ajouter encore à la beauté de la scénographie. Mention spéciale aussi à Alexandre Soulié pour la composition de son rôle de chat, dont la toilette récurrente trouve toujours son quota de rire dans le public !

Une bonne soirée malgré tout : sur les belles images qui me restent, je viendrai apposer ma propre lecture du roman, que je compte commencer au plus vite. ♥ ♥

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