Voyage en Haute-Excentricité

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Critique de Voyages avec ma tante de Graham Greene, vu le 7 février 2015 à la Pépinière
Avec Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier, et Pierre-Alain Leleu, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je les connaissais tous, les acteurs de ce spectacle. Chacun découvert dans des spectacles différents, j’étais ravie à l’annonce de la réunion de ces comédiens que j’admire beaucoup. En tête, Claude Aufaure, découvert dans un rôle travesti de L’importance d’être sérieux, et Jean-Paul Bordes, le merveilleux Poète-Chéri d’une Colombe inoubliable. Les deux acteurs qui les rejoignent, Pierre-Alain Leleu et Dominique Daguier, sont des habitués du travail avec Nicolas Briançon, que je suis depuis quelques années déjà. Ce metteur en scène de talent signe une très belle adaptation des Voyages avec ma tante, en offrant au public 1h30 de grand show, à la limite de l’absurde, délirant et festif. De quoi passer une superbe soirée.

A la mort de sa mère, Henry Pulling redécouvre sa tante Augusta, qu’il n’avait rencontrée que rarement, venue spécialement pour le retrouver à l’enterrement. Lui, habitué à une vie paisible, qui lui offre la possibilité d’un mariage tranquille lui permettant de vivre en bonne compagnie près de ses dahlias jusqu’à la fin de ses jours, va se retrouver confronté à cette vieille excentrique excitée totalement farfelue et si attachante qu’est sa tante Augusta. Embarqué avec elle dans chacun de ses voyages, il va découvrir un mode de vie jusqu’alors inconnu, rythmé par des rencontres saugrenues et des découvertes fantastiques. Et le spectacle est à la hauteur de ses voyages : simplement renversant.

Aucun doute possible : ils sont doués, ces quatre comédiens ; car ils sont seulement quatre pour endosser plus de vingt rôles : hommes, femmes, animaux, rien ne leur fait peur ! Même l’incarnation d’un même personnage par plusieurs comédiens dans une seule et même scène se fait aisément : bien que foisonnant de personnages, aucun problème de compréhension ne se pose. Et quelles incarnations ! Claude Aufaure est absolument divine en tante Augusta ; il compose à merveille ce personnage débordant d’énergie et de joie de vivre, et plus que tout désirant partager ce mode de vie délirant pour qui est prêt à la suivre. Je retiens tout particulièrement quelques moments de grâce, comme ce moment hors du temps lorsqu’elle se souvient de ses années folles… Magique. Jean-Paul Bordes suit de près cette excellence : il se voit souvent attribuer le rôle de Henry et parvient à faire de son désarroi face à toutes les fantaisies auxquelles il est confronté de véritables moments comiques ; mais on le retrouve également puissant dans les quelques moments d’émotion du spectacle. Il forme avec Claude Aufaure un duo qui fonctionne à merveille. Dominique Daguier, qui prend souvent le visage de Zachary, le compagnon noir de la tante Augusta, parvient à soulever la salle de ses simagrées parfaitement maîtrisées. Pierre-Alain Leleu, enfin, se voit confier de nombreux rôles animalesques, et pour cause : le contrôle total de son corps et de ses mimiques lui permet des transformations réussies et hilarantes, passant du chien au perroquet sans difficulté.

Que c’est bon ! Voilà un spectacle comme je n’en avais pas vu depuis longtemps : léger dans le propos, certes, mais puissant dans le ressenti final ; la magie du théâtre est là, et l’énergie des comédiens qui semble infinie se transmet à nous, spectateurs, si bien qu’on en ressort frais et revigorés. Ce sentiment d’excitation, cette puissante envie de vivre au sortir du spectacle, je la dois aussi à Nicolas Briançon pour cette mise en scène dynamique et intelligente. Ce n’est pas la première fois qu’une telle sensation m’emporte après un de ses spectacles, et c’est un réel bonheur que de le retrouver en tant que metteur en scène. Merci pour ces belles soirées qui nous emmènent vraiment loin, et bravo !

Éclatant comme du diamant, pétillant comme du champagne ; un spectacle à consommer sans modération. ♥ ♥ ♥ 

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Magik Michalik

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Critique du Cercle des Illusionnistes, d’Alexis Michalik, vu le 2 août 2014 à la Pépinière théâtre
Avec Jeannes Arènes, Maud Baecker, Michel Derville, Arnaud Dupont, Vincent Joncquez, et Mathieu Métral, dans une mise en scène d’Alexis Michalik

Encore émerveillée par ce spectacle brillant qu’est Le Porteur d’Histoire, vu il y a quelques semaines dans le Festival Off d’Avignon, découvrant à peine le talent du jeune auteur Alexis Michalik, je n’ai pas pu résister à l’envie de goûter à son autre pièce, Le Cercle des Illusionnistes. Basée d’un bout à l’autre sur le même principe que son premier succès, la deuxième pièce de Michalik traite de l’Histoire de la Magie à travers les péripéties de deux jeunes gens, Avril et Décembre.

Le même principe que le Porteur d’Histoire donc, il faut que je l’explique pour ceux qui ne connaîtraient pas encore la patte d’Alexis Michalik. Sur un point de départ contemporain, ici la rencontre entre Décembre et Avril, on va voyager à travers le temps. Comme Décembre se passionne pour la magie, il va semer ses petites histoires de magie de-ci de-là, qui, alignées, retracent avec précision et intelligence la transition qui s’est faite pour passer de la magie au cinéma, et les acteurs de cette évolution : ainsi les noms de Robert Houdin ou de Georges Méliès arrivent-ils à mon oreille incultivée, et c’est un des premiers aspects qui me plaît dans ce spectacle : on n’a pas l’impression d’apprendre, et pourtant c’est aussi une leçon d’Histoire qui nous est donné à voir durant près de deux heures.

Pour ne pas perdre le spectateur dans cette pièce qui ne cesse d’aller et venir entre le passé et le moment présent, il faut que tout soit réglé avec un doigté et un sens du détail très aiguisés. Cette minutie, cette exactitude, Alexis Michalik semble les maîtriser totalement, et ce perfectionnisme est sans nul doute une des lignes directrices de son travail. Un exemple m’a tout particulièrement marquée : lors d’une scène de magie, un des acteurs reproduit à l’identique un tour filmé par Méliès, lors duquel il faisait disparaître une femme derrière une couverture. Le film de ce tour, diffusé en fond de scène, était donc la source du travail de l’acteur, et il reproduisait jusqu’au moindre détail des gestes du magicien, alors qu’il lui tournait le dos, si bien que ce tour ajoutait encore de la magie au spectacle.

Car s’il parle de magie, il en fait également quelques démonstrations, pour notre plus grand plaisir. Qui n’écarquille pas ses yeux à la disparition d’un foulard, ou lors de la transformation d’un tulipe blanche en rose rouge ? Si les tours interprétés par les acteurs sont relativement basiques, ils n’en restent pas moins très bien interprétés. Ainsi au plaisir que l’on éprouve à écouter cette histoire, racontée avec la plume juste et talentueuse de Alexis Michalik, se mêle un plaisir des yeux indéniable. De même que devant le Porteur d’Histoire, on se sent redevenir enfant. Cependant, il faut avouer que l’histoire est moins lisse que ne l’était celle du premier spectacle de l’auteur, et la part de réalité qu’il s’est imposée lui inflige certaines barrières peut-être un peu lourdes parfois, et on aurait aimé se concentrer plus sur l’histoire de Méliès sans les fioritures concernant Houdin.

Enfin, si ce spectacle est efficace au point de faire salle comble un 2 août, c’est principalement, je pense, grâce à la qualité de jeu des acteurs. Car si les personnages n’ont pas vraiment de fond, et ne sont que des croquis, ils offrent tout de même une jolie palette de caractères aux acteurs qui les interprètent avec un talent fou. Durant toute la pièce, ils incarnent chacun plusieurs rôles, en composant à chaque fois un nouveau personnage. La voix, le maintien, les tics, le regard, tout se transforme entre deux de leurs compositions, et à nouveau, leurs entrée et sorties, nombreuses, sont réglées comme du papier à musique (ou comme un tour de cartes, c’est à voir !). Et s’ils sont tous brillants dans cet art de la transformation, j’ai quand même une préférence pour la géniale Jeanne Arènes, qui a d’ailleurs reçu le Molière de la révélation féminine pour ces nombreux rôles dans la pièce. Elle est impressionnante, et tout particulièrement dans les modulations qu’elle inflige à sa voix, qui varie d’une tonalité à l’autre sans effort, avec des accents ou des tons empruntés à plusieurs catégories sociales sans tomber dans la caricature, juste ce qu’il faut pour nous conquérir tout à fait.

C’est un excellent divertissement que ce Cercles des Illusionnistes présenté à la Pépinière, et on s’instruit même tout en s’amusant. Conseillé donc, pour petits et grands. ♥ ♥ ♥

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Jacques et son maître, La Pépinière Théâtre

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Critique de Jacques et son maître, d’après Diderot, vu le 28 février 2012 à la Pépinière Opéra

Le titre aurait pu aussi être « Les aventures de Jacques et son maître » … Car c’est là toute l’histoire. Y en a-t-il vraiment une ? Car c’est là un bel exemple du « nouveau roman », ou plutôt « d’antiroman » que le roman de Diderot ! Dans son roman, les personnages s’adressent clairement aux lecteurs. Ici, c’est à nous, spectateurs, que parlent Jacques et son maître, respectivement Nicolas Briançon et Yves Pignot. Ils nous expliquent qu’ils ne savent pas plus que nous là où ils vont, puisque tout est guidé par le poète, là-haut … Tout ce qui se passe est écrit, et tout ce qui est écrit va se passer.

Étrange et déroutant, en effet. C’est spécial, ça fait presque penser à de l’absurde. Ça ne part de pas grand chose, et on n’arrive pas à quelque chose de concrêt … on n’a pas avancé. Jacques, qui depuis le début de la pièce essaie de raconter « comment il est tombé amoureux », n’arrivera jamais à nous l’expliquer. Et ce n’est pas faute d’essayer ! (voir vidéo)

Pourtant, pas à un seul moment, on ne s’ennuie. Pas à un seul moment nous vient l’idée de penser à quelque chose. On est pris par ce rien, par cette histoire, et surtout par ses personnages ! Car quelles belles incarnations de Jacques et son maître que celles de Nicolas Briançon et Yves Pignot ! Le duo est extrêmement touchant, et on sent la sincérité de leur jeu : ils aiment jouer ensemble et ça se voit. Attachants et amusants, on ne les lâche à aucun moment. Si je connaissais Yves Pignot pour son talent d’acteur, et particulièrement pour le comique, il m’a tout de même impressionnée ici, car il passe aisément de ce registre à quelque chose de plus sérieux, de plus sombre peut-être. Mais la grande surprise est ici Nicolas Briançon, très grand acteur qui m’avait un peu déçue dans Le Songe d’une Nuit d’Été, et qui ici m’a parfaitement satisfaite : il est excellent du début à la fin, extrêmement naturel dans ses réactions, dans sa gestuel et a une véritable présence sur scène.

Mais les autres acteurs ne sont pas au même niveau : sans être mauvaises, il y a quand même un écart assez important entre le jeu des acteurs féminins et masculins. Enfin, une actrice se détache tout de même du lot : l’actrice qui joue l’hôtesse de nos deux personnages est extrêmement convaincante, et même plus : elle parvient sans difficulté à attirer tous les regards vers elle et à les conserver fixés ainsi. Lorsqu’elle est sur scène et qu’elle raconte ses histoires, les spectateurs sont simplements scotchés.

Un spectacle à ne pas rater ! ♥ ♥ ♥

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