Rodrigues a du coeur

© Magali Dougados

Critique de Dans la mesure de l’impossible, de Tiago Rodrigues, vu le 22 septembre au Théâtre de l’Odéon
Avec Adrien Barazzone, Beatriz Brás, Baptiste Coustenoble, Natacha Koutchoumov, accompagnés par Gabriel Ferrandini, mis en scène par Tiago Rodrigues

Tiago Rodrigues, c’est un rendez-vous que j’attends toujours avec impatience. J’avais préféré manquer celui de La Cerisaie en voyant les premiers retours, et j’en suis ravie : cela a évité de tâcher le nom de ce metteur en scène portugais que j’adore. Dans cette Mesure de l’impossible, il met en scène les témoignages de travailleurs de l’humanitaire, pour essayer de comprendre leur quotidien, leur expérience sur le terrain, de pouvoir peindre les différentes facettes de ce métier quand c’est toujours sous le prisme du don de soi qu’il est perçu.

Il faut dire quelque chose avant tout, parce que sinon je risque de l’oublier, c’est que c’est un grand spectacle. Mais ce n’est pas un spectacle qui appelle les superlatifs : c’est un très beau spectacle, un spectacle proche d’une certaine forme de perfection, c’est un spectacle essentiel, mais c’est aussi un spectacle que j’ai l’impression de dénaturer un peu en lui rendant cet hommage. C’est presque un peu déplacé. Alors je vais faire en sorte que ma ferveur s’arrête là.

Ce n’est pas très dur, car ce n’est pas un spectacle qui rend enthousiaste. Il nous plonge dans un état étrange, comme une sorte de méditation. Il nous plonge un peu dans l’état dans lequel doivent être les travailleurs de l’humanitaire qui sont face à nous. Ils nous racontent des choses dures, des choses impossible à concevoir, mais à aucun moment ils ne déchargent sur nous leur fardeau. Le poids des mots reste sur scène, et on ne plie pas sous la lourdeur de ce qui nous est conté. Depuis le plateau, ils nous protègent des horreurs qu’ils voient et qu’ils racontent. Ils font écran. J’ai encore du mal à comprendre par quel mystère Tiago Rodrigues réussit ce tour de passe-passe de toucher sans provoquer d’effondrement intérieur.

En fait, il a recourt a ce qui lui a toujours le plus réussi : la simplicité. L’une des trouvailles les plus géniales de ce spectacle, qui lui permet d’être ce qu’il est, c’est de représenter la complexité dans son plus simple appareil. Tiago Rodrigues a su composer une très belle harmonie scénique : un quatuor de comédiens puissant, une scénographie magnifiquement épurée, et une musique qui vient seconder la langue lorsque celle-ci manque de mots. Pas de grand décor, de vidéo, de trucs en tout genre pour accompagner les témoignages. Juste le génie de la nuance entre le possible, le monde des spectateurs, et l’impossible, les zones de conflit évoquées.

Cela devient une évidence, dans le spectacle, une langue commune, un lieu où tout le monde peut se retrouver et s’inventer à la fois, et c’est là l’essence de ce spectacle. Construite autour de ce possible et de cet impossible propres à chacun et liens de tous, la forme théâtrale fonctionne parfaitement. C’est un théâtre documenté, à la fois sérieux et narratif, qui utilise la puissance de l’objet dramatique pour arriver à ses fins, et permettre au spectateur de comprendre le regard des travailleurs humanitaires sur le monde. Sans attendrissement. Sans chichi. Avec simplement une grande humanité.

Comme un coup de poing dans du chamallow. ♥ ♥ ♥

© Magali Dougados

Malavoy entre dans la Légende

Critique de La légende du saint buveur, de Joseph Roth, vu le 7 septembre 2022 au Théâtre du Lucernaire
Interprétation, adaptation et mise en scène de Christophe Malavoy

Ça fait un bout de temps que ce spectacle me fait de l’oeil. Créé au Festival OFF d’Avignon en 2019, il était prévu pour une tournée en 2020, malheureusement annulée par notre cher covid. Il a repris une partie de cette tournée l’année dernière, et est enfin revenu à Paris pour cette rentrée théâtrale 2022. Je ne connais ni l’histoire, ni l’auteur, ni l’interprète, mais j’en ai beaucoup entendu parler et j’en ai conclu que ce trio était la promesse d’une bonne soirée. Je ne m’étais pas trompée.

La légende du saint buveur, c’est celle d’Andréas, un sans-abri alcoolique à qui un inconnu offre de l’argent au début de l’histoire. Andreas n’a plus aucun bien matériel, il vit sous les ponts, mais cette misère ne lui enlève aucun cas son honneur, et il promet à l’inconnu qu’il remboursera sa dette. Nous suivrons alors ses différentes tentatives pour tenir sa promesse, et comment, alors qu’il semble incapable d’économiser l’argent qui lui reste, une étrange providence multipliera les occasions de se racheter en faisant pleuvoir sur son chemin des pluies de billets.

Je n’ai pas lu la nouvelle, mais le spectacle fait complètement honneur à cette légende évoquée dans le titre. Malavoy parvient à créer une réelle atmosphère, à nous emmener ailleurs, dans un ailleurs qui pourrait être le rêve d’Andréas. C’est un texte qui ne ressemble à rien d’autre, une histoire qui pourrait être un délire d’agonie autant qu’un conte fantastique. Christophe Malavoy parvient à proposer tout ça à la fois, grâce à une adaptation, une mise en scène et une interprétation d’une très grande finesse.

Ce spectacle est une petite merveille, plein de miracles au même titre que son histoire. Malavoy réussit à mettre le spectateur dans le même état que son personnage, Andreas. Il nous maintient dans une espèce de légèreté presque euphorique tout en y mêlant une mélancolie prégnante. Tout rappelle le tragique à cet homme qui pourtant reste joyeux et positif, et le spectateur a beau sentir la fatalité qui pèse sur l’histoire, il rit de ces situations extraordinaires qui s’enchaînent en faisant fi de tout réalisme.

Ces deux ambiances cohabitent parfaitement sur le plateau. Christophe Malavoy a fait de la place pour tous les moments, pour toutes les émotions. Il semble laisser des indices ça et là qui indiquent au spectateur de voir plus loin que l’histoire qu’il raconte. Les chansons et les morceaux de trompette qu’il interprète, avec la puissance d’incarnation d’un Reggiani, sont en totale harmonie avec la tonalité du spectacle. La construction et l’interprétation singulières de tout ce qui entoure Andréas sont pour moi de l’ordre d’un effet spécial théâtral, comme un flou intentionnel pour nous déstabiliser. Le tout est empaqueté dans une grande légèreté, de cette simplicité brillante qu’on ne rencontre que chez les plus Grands. Bravo.

C’est une émotion sur le fil. L’émotion de l’enfant qui écoute une histoire. L’émotion de l’adulte qui entend cette histoire. ♥ ♥ ♥

© L’Arsène

Une idée triplement géniale

Critique de Une idée géniale, de Sébastien Castro, vu le 25 août 2022 au Théâtre Michel
Avec Sébastien Castro, José Paul, Laurence Porteil et Agnès Boury, mis en scène par José Paul et Agnès Boury

Il y a trois ans, Sébastien Castro montait son premier texte de théâtre, J’ai envie de toi. J’aimais beaucoup le comédien, mais devant le titre et l’affiche, j’avais quand même un doute. J’y suis allée en traînant un peu des pieds, j’en suis ressortie enchantée. Autant vous dire que j’ai sauté de joie en découvrant l’affiche d’Une idée géniale, et que j’y ai couru enchantée, en espérant ne pas sortir dans un état contraire… J’avais tellement confiance, j’avais tellement d’espoir, que j’avais convié toute la famille. Vous sentez mon enthousiasme et attendez la chute ? Il n’y en a aucune : la soirée fut au-delà de mes attentes.

Arnaud et Marion sont en couple depuis 7 ans, et après s’être demandés s’ils n’allaient pas déménager sur Paris, ils ont rencontré Cédric, un agent immobilier, pour parler de leur projet… Seulement voilà, dès le début de la conversation, Arnaud a senti que Marion avait un faible pour Cédric. Quelques jours après, par chance, il rencontre Thomas, sosie de Cédric, dans le métro, ce qui lui donne une idée : il va demander à Thomas de se faire passer pour Cédric auprès de Marion, en enlaidissant évidemment le personnage afin de la dégoûter de son petit coup de coeur. Vous vous doutez bien que tout ne va évidemment pas se passer comme prévu…

Sébastien Castro est bluffant. Ecrire un texte pareil au deuxième coup seulement, c’est vraiment impressionnant. J’ai relu ma précédente critique en souriant. Les réserves que j’avais se sont toutes envolées. Dans le genre, ce spectacle est une perfection. Il manie les codes les plus classiques de la comédie avec le doigté des plus grands. C’est un Feydeau ultra moderne à qui on a ajouté une touche de folie. Parce que malgré le résumé que j’ai pu faire, ce n’est pas avec un sosie qu’il a décidé de jouer, mais avec deux. Excusez du peu.

© Emilie Brouchon

La grande réussite de ce spectacle, c’est la maîtrise absolue du comique de situation. Pas de triche, pas de faire-valoir, pas d’effet poudre aux yeux, juste un sens très aiguisé de la comédie. La situation est complètement jouée sur scène, sans aucune distanciation ni aucun jeu avec le public, sans non plus chercher à passer en force du côté des comédiens, juste dans un premier degré le plus total. Ça en paraît presque simple, dit comme ça, mais c’est probablement l’un des exercices les plus difficiles qui soit.

Evidemment, pour réussir le pari, il fallait une mise en scène au cordeau. Avec José Paul et Agnès Boury aux manettes, aucune place pour un quelconque flottement. Les portes claquent, les changements de costume sont parfois de l’ordre du transformisme, le plaisir de spectateur est total. La direction d’acteurs suit cette rigueur, avec une distribution de haute volée. Le dialogue entre José Paul et Sébastien Castro, qui ouvre le spectacle, est une leçon de théâtre ; ce sont deux styles comiques qui s’affrontent, et c’est un régal absolu. Sous ses airs naïfs, Laurence Porteil est une manipulatrice accomplie, transformant le léger agacement du spectateur constatant sa tentative d’adultère en une certaine forme de complicité lorsqu’elle décide de s’amuser de la situation. Agnès Boury, enfin, excelle dans ce personnage décalé qui semble jouer dans une autre pièce. On n’en voit pas souvent, des spectacles aussi réussis, alors si en plus on a plusieurs pièces en une, que demande le peuple ?

Un troisième spectacle de Sébastien Castro, et vite ! ♥ ♥ ♥

© Emilie Brouchon

#OFF22 – Insuline & Magnolia

Critique de Insuline & Magnolia de Stanislas Roquette, vu le 19 juillet 2022 à 14h30 au Théâtre du Train Bleu
Interprété et mis en scène par Stanislas Roquette

Encore un spectacle qui multiplie les critères de sélection. D’abord, le titre du spectacle, original sans faire l’intéressant, ce qui me fait m’arrêter quelques secondes. Ensuite, le nom de Stanislas Roquette, découvert dans Le Fils mis en scène par Jacques Lassalle il y a quelques années. C’est toujours chouette de retrouver un comédien dans un spectacle totalement différent. Enfin le Train Bleu, en qui j’ai entièrement confiance pour la programmation (et je crois que ça s’est un peu vu dans mon Festival). Le thème du spectacle m’évoque La métamorphose des Cigognes, qui avait ouvert mon OFF de l’année dernière complètement au hasard, et qui avait tiré dans le mille. Plutôt de bon augure, non ?

Avec un titre pareil, Insuline & Magnolia, on a une petite idée de ce dont va traiter le spectacle. Et bien en fait, pas tant que ça. Certes, Stanislas Roquette raconte la découverte de son diabète de type 1 et tout ce qui va avec : vivre avec la maladie, les cinq piqûres par jour, l’obligation de toujours contrôler son taux de sucre. En fait, apprendre à avancer avec la mort à ses côtés. Mais cette histoire semble aussi être une excuse pour introduire celle à qui on doit l’autre partie du titre, Magnolia. Elle s’appelle Fleur, et, au moment où on fait connaissance avec elle dans le spectacle, elle est en prépa littéraire et elle semble déjà infiniment libre.

Qu’il est beau, ce spectacle hommage, comme un tombeau théâtral à cette Fleur à qui Stanislas Roquette doit tant. A l’écouter, il lui doit la découverte du théâtre et de la poésie, il lui doit d’avoir su vivre avec la maladie, il lui doit une sorte de libération face à l’épreuve de la rencontre avec la mort. C’est un récit initiatique où Stanislas apprend au côté de cette Fleur qu’il fait renaître auprès de lui, qui semble occuper tout l’espace de sa présence joyeuse. On la découvre pleine de vie et de fantaisie, et le spectacle se teinte alors de ses couleurs qu’il lui emprunte.

Loin d’être un spectacle égocentré comme je l’imaginais, Stanislas Roquette préfère nous présenter cette flamme qui semble l’avoir libéré du monde des morts dont il a fait partie trop soudainement. C’est un moment à la fois très frais et légèrement désuet, dans lequel Stanislas Roquette retrouve ses émotions d’alors, et nous les transmet aisément. C’est la littérature qui l’a aidé à surmonter les difficultés liés au diabète, et son récit est d’ailleurs truffé de références littéraires, poèmes et répliques de théâtre. Il profite du spectacle pour être à son tour un passeur : cela fait sourire les sachants, mais peut-être cela créera-t-il des vocations dans la salle, comme la sienne il y a plus de dix ans.

Un spectacle à l’image de son inspiration, de son histoire et de son interprète : sincère et touchant. ♥ ♥ ♥

#OFF22 – Seuil

Critique de Seuil, de Marilyn Mattei, vu le 19 juillet à 10h au Théâtre du Train Bleu
Avec Baptiste Dupuy et Camille Soulerin, mis en scène par Pierre Cuq

Faire sa programmation pour Avignon, c’est un peu un jeu de proche en proche. Il y a des noms connus, des artistes qu’on a déjà croisés, qui sont liés à un bon souvenir théâtral. Alors, même si c’était en tant qu’acteur et que c’est pour les retrouver en tant que metteur en scène, on tente l’aventure. C’est le cas pour Seuil, mis en scène par Pierre Cuq, que j’avais découvert en tant que comédien dans L’Aiglon au début de la saison dernière. Le titre ne me parle pas, j’ai à peine jeté un coup d’oeil au résumé de la pièce, mais j’ai eu envie de faire confiance. Bien m’en a pris.

Pas facile de savoir ce qui se cache derrière ce titre. Seuil. Je n’y serais peut-être pas allée le coeur aussi léger si j’avais su. Elle se présente comme une enquête : on remonte l’histoire pour comprendre pourquoi le jeune Matteo a laissé un message inquiétant sur les réseaux sociaux. Et, pour ça, on va suivre l’arrivée à l’internat de Noa, un ami d’enfance de Matteo. On va découvrir son passé de harcelé, son entrée dans la chambre 109, son envie de faire partie du groupe, ses différentes tentatives pour l’intégrer. Et son évolution nécessaire pour en être.

Seuil est une pièce qui évoque une certaine forme de harcèlement scolaire, mais pas que. Elle aborde cette jungle qu’est le collège, avec ses règles tacites, décrivant ceux qui font la loi, aux traits si reconnaissables, et ceux qui la subissent, tout aussi identifiables. Je pense que chacun y voit un peu midi à sa porte selon ses souvenirs du collège. Moi qui ai tant haï cet endroit, qui ai analysé les règles du jeu pour mieux pouvoir les transgresser, j’y ai vu ces jeux de pouvoir, ces tests qu’on se fait passer entre adolescents pour mieux se jauger. Mais il y a aussi quelque chose de plus spécifiquement masculin, de ces normes viriles qu’on impose aux garçons pour qu’ils fassent leurs preuves, pour montrer qu’ils sont de vrais hommes. Bref, Seuil est spectacle puissant qui fait remonter des choses pas toujours agréables.

Ce n’est pas le premier spectacle que je vois sur le sujet, mais c’est sans doute le premier qui me convainc parfaitement. Il fait passer la théâtralité avant le message, et c’est comme ça qu’il est, à mon avis, le plus fort. Dramaturgiquement, c’est très réussi. On sent chez Pierre Cuq une vraie sensibilité à l’atmosphère, il veut créer un cadre dans lequel évolueront les comédiens. Il n’y a pourtant pas grand chose sur scène, mais tout apparaît. Le spectacle se déroule dans un établissement de la MAIF, la salle est aménagée comme une salle de classe, en bifrontal, et ça fonctionne très bien : la mise en scène maîtrise à merveille l’art des déplacements, s’autorise des montées en tension très rapide, rend captif le public en l’impliquant malgré lui dans le spectacle, comme lorsque tous ces regards sur notre protagoniste, Noa, se font soudain lourds de sens.

Pierre Cuq a également su diriger ses acteurs à la perfection. Leurs compositions se jouent dans les tripes. Ils nous font revivre la cour d’école dans ce qu’elle a de plus féroce, avec cette fureur propre à l’adolescence, cette rage qui monte et qu’on ne contrôle pas. Dans les rares moments de liberté aussi, ils donnent à voir la jeunesse, avec cette insouciance et ce lâcher-prise si intense quand ils éclatent au grand jour.

Baptiste Dupuy, qui incarne Noa, a le mal-être chevillé au corps, et son évolution se joue dans les détails. C’est l’attitude qui change, mais la transformation est quasiment physique. C’est impressionnant. Camille Soulerin, qui incarne quatre personnages, m’a littéralement clouée sur ma chaise. Cette comédienne a une présence, une autorité sur scène, qu’elle utilise différemment selon les personnages qu’elle incarne, le plus marquant étant celui de Boris, le camarade de la chambre 109. Il est simplement effrayant ; c’est de lui que vient la violence qui s’invite sur le plateau, et, progressivement, prend toute la place.

Un spectacle saisissant. ♥ ♥ ♥

© Alban van Wassenhove

#FDA22 – La Tempesta

© Christophe Raynaud de Lage

Critique de La Tempête de Shakespeare, vu le 18 juillet 2022 à l’Opéra-Théâtre d’Avignon
Avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Vincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared McNeill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori, traduction, adaptation et mise en scène d’Alessandro Serra – spectacle en italien

Par Complice de MDT

« Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, c’est le lustre » (Baudelaire). Eh bien moi aussi, au sortir de cette « Tempesta », j’aurais surtout envie de vous parler du magnifique lustre de l’Opéra-Théâtre rénové… Je voulais le voir, ce vieux théâtre municipal, où, lycéenne, j’étais allée assister à un concert de Léo Ferré, au Cercle de craie caucasien (monté par qui ? Otomar Krejka ?), je voulais le voir sortant de plusieurs années de travaux, comme neuf. La rénovation est de grande classe, rouge pompéien et beige mat, un peu « Teatro alla Scala », fauteuils bien espacés et confortables, et ce lustre (626 pampilles de porcelaine blanche, 550 kg) ! Cela manque seulement encore de patine.

Pour découvrir cette salle, il fallait y voir un spectacle : ce fut La Tempesta, en italien surtitré, mise en scène par Alessandro Serra. Soirée agréable, mais peu marquante.

La pièce commence avec une tempête, suscitée par Prospero, roi d’une île qu’il gouverne depuis que son frère l’a détrôné du duché de Milan. Prospero compte sur la magie qu’il a apprise dans son île pour se venger de son frère, grâce aux deux génies qu’il contrôle, l’aérien Ariel, à qui il a promis la liberté, et l’infernal esclave Caliban, fils d’une terrible sorcière. Il a séparé les rescapés du naufrage : son frère et ses conseillers d’une part, les matelots Stefano et Trinculo d’autre part, et enfin son neveu Ferdinando. Chaque groupe se croit seul survivant. Prospero va favoriser l’amour entre sa fille Miranda et le prince Ferdinando, et mettre les autres rescapés dans des situations qui révèleront leurs mauvais penchants et leurs désirs de pouvoir, créant des scènes risibles ou tragiques, les rendre totalement dépendants de lui pour à la fin leur pardonner.

La Tempête est une pièce mystérieuse, où se trouve la phrase fameuse : « Nos vies sont faites de la même étoffe que les songes ». Sa longueur favorise sa complexité. Je l’ai vue il y a bien longtemps mise en scène par Peter Brook aux Bouffes du Nord et j’en garde, malgré les années écoulées, un souvenir de vie intense et de grande cruauté. La mise en scène de Robert Carsen, au Français il ya quelques années m’avait au contraire beaucoup ennuyée. Cette production se situerait entre les deux, mais assez proche de l’oubliable.

L’adaptation faite par le metteur en scène la resserre beaucoup, tout en modernisant parfois les dialogues pour faire sourire (Ariel demandant à Prospero d’être libéré ne serait-ce que « le temps d’une pause café »). Est-ce pour cela que l’impression dominante est celle d’une superbe imagerie, mais sans profondeur ?

Alessandro Serra cultive dans sa scénographie une esthétique du songe. La scène est très sombre, presque noire, envahie de brume (une brume très fine, rien à voir avec de grossiers fumigènes, une brume coûteuse !). Elle est éclairée d’en haut, comme par des puits de lumière. Les personnages qui viennent jouer sur une estrade surélevée au centre du plateau semblent se détacher d’une nuit qui les réengloutit. La scène est nue. Seuls accessoires : une toile sombre et légère, agitée au début pour évoquer la tempête et une planche dans la scène entre Ferdinando et Miranda. Il y a aussi de la musique, qui m’a semblé très convenue (la fameuse valse de Chostakovitch entre autre).

Comme l’estrade le laissait supposer, Serra veut suggérer dans le spectacle un hommage à l’illusion théâtrale : dans une fausse fin, on voit les acteurs changer de costumes, en fond de scène, près d’un portant qui apparaît.

L’ensemble est très fluide, les scènes se succèdent, toutes belles, avec de belles harmonies de couleur dans les costumes. Les acteurs sont plutôt bons : Prospero (Marco Sgrosso) a de la noblesse, Caliban (Jared MCNeill) est impressionnant, Ariel (Chiara Michelini) malicieuse et aérienne, mais dans un jeu qui manque d’intensité, comme en surface.

Je m’aperçois que je n’ai rien à dire que de très descriptif de ce spectacle. Il faut l’imputer en partie à la barrière de la langue : le décalage obligé entre la lecture des sur-titres et la vision de l’expression scénique du texte refroidit le rapport scène-salle et désamorce en particulier les scènes comiques, ce qui doit aussi refroidir les acteurs.

Mais c’est aussi qu’on a affaire à une mise en scène avant tout esthétique, qui ne parle pas au cœur et aux émotions, ni même vraiment à l’intellect, le texte étant trop raboté.

Qu’a voulu faire, dire, Alessandro Serra ? Je suis bien en peine de répondre à cette question. ♥

© Christophe Raynaud de Lage

#OFF22 – Immortels

Critique d’Immortels, de Nasser Djemaï, vu le 18 juillet 2022 à 22h à la Fabrik Théâtre
Avec Pauline Huriet, Victor Bonnel, Charlotte Déniel ou, Laure Millet (en alternance), Paõla Duniaud, Charlotte Durand-Raucher, Meledeen Yacoubi, Samuel Yagoubi,

Pour ce spectacle, j’ai décidé de faire confiance. Faire confiance au musicien de la troupe, Selim Kerrou, rencontré dans les rues d’Avignon alors qu’il tractait. J’adore être tractée. Je trouve l’exercice formidable. Selim Kerrou m’a convaincue de venir voir le spectacle, il était plein d’envie, plein d’enthousiasme, ses yeux brillaient lorsqu’il racontait le projet. Il a su me partager cette émotion. Alors retour dans ce petit théâtre pour lequel j’ai une tendresse particulière, cette Fabrik juste en-dehors des murs d’Avignon, où, déjà, il y a quatre ans, je m’étais rendue un peu au hasard sur un conseil de festivaliers. Le hasard fera-t-il bien les choses deux fois de suite ?

Immortels est une histoire d’adolescents. Joachim vient de perdre son frère, et il essaie de comprendre. Pourquoi l’a-t-on retrouvé avec pas mal d’alcool dans le sang, lui qui ne buvait pas ? Comment est-il arrivé au sommet de ce building, la nuit du drame ? Quoi de mieux que d’apprendre à connaître sa deuxième famille, celle qu’il s’était choisie : sa bande d’amis ?

Immortels est porté par une toute jeune troupe, et c’est toujours intéressant à voir. C’est souvent plus marqué, dans les qualités comme dans les défauts. Et il peut y avoir une ingénuité, une fraîcheur qui vient apporter une couleur rare au spectacle. Cette couleur se dessine dans Immortels, sous les doigts de Victor Bonnel. Le jeune comédien, qui fait ses premiers pas sur les planches si j’en crois son CV, est un Joachim plus que convaincant. Il ouvre la pièce et nous plonge tout de suite dedans, avec cette voix parfaitement posée et cette présence naturelle au plateau. Il est le point central du spectacle, et il faut dire que ça lui va bien. Un comédien à suivre, assurément.

Autour de lui, tout ne va pas autant de soi. Si certains comédiens tirent leur épingle du jeu, comme Pauline Huriet et Samuel Yagoubi, deux contrepoints comiques très efficaces, ou encore Charlotte Durand-Raucher qui porte en elle une part de mystère de façon très simple et authentique, on regrette que Meledeen Yacoubi, pourtant très convaincant au début du spectacle, n’évolue pas davantage au fil du spectacle, conservant une attitude trop monocorde pour incarner celui qui semble être le leader du groupe. C’est plus embêtant pour Paõla Duniaud, qui signe aussi la mise en scène, et s’est distribuée dans un rôle charnière qu’elle ne parvient pas à assumer totalement.

Du côté de la mise en scène, il y a de bonnes idées, comme ce côté ombres et lumières qui mettent un vrai focus sur l’action et nous plongent au centre des situations, aux côtés des personnages. Mais il y a quelque chose de la rue, une urgence qui vient aussi d’une certaine forme de brutalité de Victor Bonnel, bien soutenu par la musique de Selim Kerrou, mais que la mise en scène aurait pu accentuer encore davantage : si le désordre est bien présent sur scène, les déplacements des comédiens restent encore trop scolaires, trop symétriques, pour coller au petit côté révolutionnaire du texte. C’est peut-être la faiblesse de ce travail, qui s’est concentré sur la sincérité des liens entre les personnages, mais perd son enjeu politique, pourtant important dans la pièce de Nasser Djemaï.

C’est toujours chouette de voir une jeune troupe. Et de découvrir un comédien. Sera-t-il immortel, celui-là ? ♥

#OFF22 – Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon

Critique de Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon, de Pierre Solot et Emmanuel de Candido, vu le 18 juillet 2022 à 17h35 à La Manufacture
Avec Emmanuel De Candido, Pierre Solot, Benjamin Laurent, mis en scène par Emmanuel De Candido, Pierre Solot, et Olivier Lenel

C’est encore grâce à la sélection de Théâtre Côté Coeur que j’ai retenu ce spectacle. Heureusement d’ailleurs, car j’étais sans doute passée trop rapidement sur la programmation de La Manufacture qui fait pourtant partie de mes chouchous du Festival, et je l’avais manqué. C’est le genre de titre à rallonge qu’on croise souvent à Avignon, ces titres racoleurs qui cachent souvent autre chose derrière eux. Sur moi, ça fonctionne souvent très bien, et la curiosité l’emporte : alors, de quoi on parle vraiment, derrière Brandon et Jessica ?

Derrière Brandon se cache en réalité Brandon Bryant. Peut-être le connaissez-vous. Il était pilote de drônes au sein de l’US Air Force entre 2006 et 2011 avant de quitter l’armée et de témoigner des crimes de guerre dont il a été témoin : il est alors devenu un lanceur d’alerte. Le spectacle ne s’intéresse pas tant à la vie de Brandon, et ne prend pas la forme d’un biopic, mais plutôt celle d’une enquête sur les raisons qui ont amené Brandon à être quitté par Jessica aujourd’hui. Et, pour cela, c’est l’environnement dans lequel a grandi et évolué Brandon qui va être passé au crible.

Le spectacle est divisé en plusieurs parties qui mettent l’accent sur certains éléments qui pourraient s’avérer intéressants pour notre enquête, comme cette histoire des jeux vidéos qui revient sur la violence intrinsèque à certains jeux avec lesquels Brandon a pu grandir. La forme est complètement originale, multipliant les exemples technologiques et visuels pour mieux appuyer l’argumentation, assumant aussi une bonne dose d’humour. Les deux comédiens sont complices sur scène et ça se sent.

Seulement voilà, si la théorie fonctionne bien, en pratique, je ne peux pas dire que j’ai été complètement convaincue. Je me suis un peu perdue dans le différents chapitres qui rythment le spectacle, les sujets s’enchaînent sans que j’arrive vraiment à les relier à notre histoire de départ – où plutôt je vois le lien mais je ne comprends pas bien le projet théâtral autour de tout ça. L’ensemble me donne l’impression d’une construction, d’un assemblage, un peu surfait, et pas d’une démonstration mathématique rigoureuse. Et je pense que mon moi scientifique a eu un peu de mal avec ça.

Un spectacle original dans sa forme, mais qui m’a laissée un peu de côté pour le fond. ♥

#OFF22 – Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze

Critique de Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze, de Chloé Oliveres, vu le 18 juillet 2022 à 14h30 au Théâtre des Béliers
Avec Chloé Oliveres, mis en scène par Papy

Chloé Oliveres, je l’ai découverte il y a plus de dix ans maintenant dans un texte de Besset, Je ne veux pas me marier. J’ai suivi son parcours, la formation des Filles de Simone, collectif engagé dont les spectacles aux noms à rallonge abordent avec humour des préoccupation féministes, et j’ai été un peu étonnée – et ravie ! – de découvrir la présence de son seul en scène à Avignon cette année. Je connais mal Patrick Swayze, en plus, ça tombe bien !

Bon, ça ne tombait pas si bien en fait, parce que j’ai manqué une bonne partie des références du spectacle. Mais ce n’était pas si grave que ça. Parce que j’adore en apprendre davantage sur les comédiennes que je suis depuis des années, parce que je trouve intéressant, aussi, de n’avoir pas d’image et de me confronter à la matière brute du spectacle, et parce que ce costume à paillettes accompagné de chaussettes à paillettes et de chaussures à paillettes – et d’une gourde à paillettes – est immensément chouette.

Dans ce premier seul en scène, Chloe Oliveres se livre. Elle raconte la petite fille légèrement exubérante qu’elle était, son besoin d’avoir les regards constamment tournés vers elle, sa découverte de Dirty Dancing et son amour des comédies romantiques, sa construction en tant que femme et la naissance de son combat féministe. On entre un peu dans son intimité, on partage ses doutes, ses désirs, ses peurs.

Des doutes, des désirs et des peurs dans lesquels on se retrouve souvent, en tant que spectateur – ou en tant que femme ? Sa place dans le monde, le rôle de l’amour, la honte de son corps, autant de questions qui nous ont traversées un jour. C’est son histoire et l’histoire de tellement de femmes, aussi. Et c’est fait avec un joli mélange de finesse et d’énergie, mais aussi avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision.

J’adore regarder les acteurs bouger. J’aime le théâtre pour son texte, mais aussi pour ces comédiens qui transcendent les mouvements du corps. Et j’ai de la chance, car Chloé Oliveres bouge magnifiquement. La regarder danser est un bonheur. Lorsqu’elle se pose, lorsqu’elle raconte, elle a quelque chose dans la gestuelle qui m’évoque Florence Foresti. Les anecdotes s’enchaînent bien, le sens du rythme – et de la chute – est parfaitement maîtrisé, ses yeux brillent de souvenirs. Que l’on revit à ses côtés.

Un seul en scène à la fois hyper authentique et complètement punchy. A déguster comme un bon cocktail vitaminé. ♥ ♥ ♥

#OFF22 – Glenn naissance d’un prodige

Critique de Glenn, naissance d’un prodige, de Ivan Calbérac, vu le 18 juillet 2022 à 11h50 aux Béliers
Avec Josiane Stoleru, Bernard Malaka, Thomas Gendronneau, Lison Pennec, Benoit Tachoires, Stéphane Roux, mis en scène par Ivan Calbérac

C’est plusieurs choses qui m’ont attirée ici. L’affiche en ombre chinoise, qui est assez graphique et se remarque dans la mêlée des affiches avignonnaises. Le nom de Josiane Stoleru, comedienne que je suis depuis quelques années maintenant. Celui de Glenn, derrière lequel je devine Glenn Gould (sans être allée vérifier, j’imagine ma tête si ce n’est pas de ce Glenn là qu’on parle !). L’occasion peut-être de se réconcilier avec le célèbre pianiste dont les interprétations m’ont souvent laissée de marbre !

Lorsque ses parents se rendent compte que leur fils, Glenn Gould, a l’oreille absolue alors qu’il n’a que trois ans, ils décident de tout faire pour qu’il devienne un pianiste émérite. Et c’est ce qu’il se passera. Avec des méthodes pas toujours recommandables, sa mère va se donner corps et âme pour que son fils obtienne la place qui lui revient, dans la lumière. Le spectacle retrace la vie de cet artiste étonnant et caractériel, pianiste novateur, homme névrosé.

Si on m’avait dit que je passerais un aussi bon moment devant un biopic théâtral, je ne l’aurais pas cru ! Mais c’était sans compter Ivan Calberac, qui maîtrise l’art de la dramaturgie sur le bout des doigts ! Cette Naissance d’un prodige compose une partition tout à fait équilibrée entre théâtralité et didacticité. Il faut dire que le choix Glenn Gould était pertinent, la vie de ce personnage haut en couleurs supportant bien l’adaptation scénique : entre la mère qui met tout en oeuvre pour la réussite de son fils, le père qui s’efface un peu malgré lui, la cousine qui s’accroche à cet homme qu’elle admire, et l’artiste au comportement pour le moins excentrique, tout est parfaitement dosé, pour un rendu complètement prenant. Tous les comédiens tiennent leur note avec beaucoup de doigté, chacun composant dans sa propre tonalité, dessinant ainsi la belle variété de profils qui entourait l’artiste.

La mise en scène d’Ivan Calbérac est très classique, et c’est très bien comme ça. Elle laisse toute la place à l’originalité de Glenn Gould et à ses lubies, interprété avec beaucoup de finesse et d’élégance par Thomas Gendronneau. Il ne passe jamais en force, choisissant de jouer sur le modèle d’une variation, alors même que les extrêmes par lesquels passe le pianiste aurait pu appeler une certaine forme d’atonalité. Avoir choisi un comédien musicien ajoute encore à l’incarnation, à la construction de ce personnage à la tenue si particulière. Si la composition du comédien met évidemment en exergue le trouble du spectre autistique du pianiste, elle va plus loin que ça, soulignant sa profonde solitude face à ce monde où tout est un danger potentiel. Sans nous le rendre agréable – le pari semble impossible – elle nous permet de mieux comprendre l’homme derrière l’artiste et la relation si particulière qu’il nouait avec son instrument. Et, moi qui n’ai jamais vraiment su apprécier sa musique, elle me donne envie de m’y replonger.

Un spectacle à l’image du dernier puritain : épuré dans la forme, sans trémolos inutiles, se concentrant sur l’essentiel. ♥ ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau