Dedienne et Calamy mènent le jeu à la Porte Saint-Martin

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Critique du Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, vu le 17 janvier 2018 au Théâtre de la Porte Saint-Martin

Avec Laure Calamy, Vincent Dedienne, Clotilde Hesme, Nicolas Maury, Alain Pralon, Cyrille Thouvenin, dans une mise en scène de Catherine Hiegel

Plus de doute possible : le Théâtre de la Porte Saint-Martin est devenu un de mes incontournables. Si j’ai manqué Le Tartuffe qui ouvrait sa saison à cause d’un Michel Bouquet devenu inapte à la scène, je serai en revanche du reste de la saison : tant ce Jeu de l’amour et du hasard que L’Oiseau vert, monté par Pelly, sont des spectacles prometteurs. Le matin-même du jour où je me suis rendu au Saint-Martin, j’apprenais que c’était un Tartuffe de Peter Stein qui ouvrirait la prochaine saison. Jean Robert-Charrier fait fi des conventions public/privé et le geste mérite d’être encouragé. Par ailleurs, retrouver un spectacle de Hiegel, qui m’avait tant enchantée avec son Bourgeois Gentilhomme il y a quelques années sur cette même scène était plutôt alléchant : c’est donc en confiance que je me suis rendue au théâtre, ce soir-là. Et la promesse était tenue. En partie.

Le jeu de l’amour et du hasard met en scène deux jeunes couples. Silvia, fille d’Orgon, doit se marier avec Dorante. Mais elle appréhende ce mariage qui pourrait se faire alors qu’elle ne connaît encore mal son mari. Soucieuse de son bonheur, elle propose alors à son père l’arrangement suivant : pour mieux découvrir Dorante, elle veut l’accueillir sous le déguisement de sa coiffeuse, Lisette. Cela lui permettra de pouvoir observer son promis à sa guise sans faux semblants. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que de son côté, Dorante aura eu la même idée, et se présente alors dans la maison sous le nom de Bourguignon, ayant laissant son bel habit à son valet, Arlequin, qui prend sa place.

Voilà une bien jolie pièce de théâtre dans le théâtre que ce Jeu de l’amour et du hasard – d’ailleurs, pour nous le rappeler, la servante est installée sur la scène lorsque les spectateurs arrivent. Cela donne le ton à la mise en scène de Catherine Hiegel : tout du long, un petit aspect pédagogique se fera ressentir. L’intention est louable : en effet, la salle semblait très hétérogène, et nombreux étaient les spectateurs qui découvraient le texte. Ayant anticipé son public, Hiegel propose une mise en scène un peu longue au démarrage, posant son histoire de la manière la plus claire possible, et les rires qui ponctuent les révélations sur le double jeu qui va s’opérer montre qu’elle avait vu juste.

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Cependant, le spectacle va peu à peu prendre ses marques et se laisser porter par le texte de Marivaux. La mise en scène restera sage, s’appuyant fortement sur la partition et les comédiens qui sont réunis sur scène. Et il y a du niveau : quel ravissement infini que de découvrir Vincent Dedienne. Outre son talent comique, dont je me doutais – le nom de l’acteur étant pour moi fortement lié au one-man show – il est un excellent comédien et sa formation classique n’est pas à mettre en doute : son Arlequin est léger et drôle, toujours naturel, jamais cabot. Son entrée amène une belle respiration dans ce début de pièce un peu lourd et la prouesse se renouvellera à chaque fois, si bien qu’on se retrouvera toujours à attendre son retour sur scène.

Il faut dire qu’il trouve en Laure Calamy une partenaire idéale : passionnée, le regard vif, elle a un rire franc et contagieux sans jamais tomber dans l’hystérie. J’ai découvert la comédienne dans la série Dix pour cent et je suis absolument ravie de l’avoir retrouvée sur scène, où elle est tout aussi à l’aise : son port élégant ne jure aucunement avec son air malin et sa Lisette est à la fois piquante et attachante. Le duo formé par les deux valets soulève aisément les rires de la salle, sans jamais forcer le trait. C’est un plaisir également que de retrouver Alain Pralon, dont le regard paternel attendri, fin et malicieux, amène un peu de raison face à ces jeunes gens très impulsifs.

Malheureusement, je ne peux passer à côté d’une erreur de distribution aux lourdes conséquences : pourquoi Catherine Hiegel a-t-elle choisi Nicolas Maury pour incarner Dorante ? La question reste entière. Il ne semble pas du tout heureux d’être sur scène : au contraire, il a l’air mal à l’aise, comme parachuté ici sans son accord. Le comédien, que j’ai également découvert dans Dix pour cent, semble composer ici le même personnage que dans la série : un peu triste, un peu renfrogné, l’air maussade, le visage fermé, on ne croit pas à une minute à ce Dorante mal élevé. Lorsqu’il entre pour la première fois en scène sous le déguisement de son valet, on en vient à se demander si l’on a bien suivi le cours des choses et si le personnage qui entre n’est finalement pas le véritable valet qu’on découvre : finalement, c’est un Arlequin, serviteur d’aucun maître qui nous est proposé, et le manque du personnage de Dorante se fait vraiment sentir tout au long du spectacle. En effet, la lourdeur du personnage en vient à peser sur la pauvre Silvia, dont on ne peut s’imaginer une seule seconde qu’elle tombe amoureuse de cet être peu recommandable. Pour combler le décalage, Clothilde Hesme se voit obliger de légèrement surjouer, ce qui est dommage car on la sent bien plus libre dans les scènes sans son boulet. Il aurait fallu faire l’échange avec Cyrille Thouvenin, coquin Mario qui, lui, semble prendre un vrai plaisir à regarder le jeu se mener…

La proposition a quelque chose de charmant, mais l’erreur de casting handicape fortement le spectacle. Dommage.   

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Les Lourderies de Scapin

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Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 janvier 2018 à la Comédie-Française 
Avec Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can/Pauline Clément, Didier Sandre, Julien Frison, Gaël Kamilindi, et les comédiennes de l’Académie de la Comédie-Française Maïka Louakairim et Aude Rouanet, dans une mise en scène de Denis Podalydès

Les Fourberies de Scapin ont une place importante dans mes souvenirs de théâtre : c’est le premier spectacle dont je me rappelle vraiment. J’étais en CM2, c’était une sortie scolaire, je découvrais la pièce bien que je sois déjà allée quelquefois au théâtre. Premier balcon, côté cour, premier rang. Je me souviens d’avoir ri à en pleurer, à en hurler même et avoir applaudi comme jamais. Depuis, j’ai vu plusieurs Scapins : celui monté par Arnaud Denis où il incarnait le rôle titre, il y a quelques années, monté comme une farce et qui m’a touchée comme mon premier ; et celui de Laurent Brethome en 2014, qui a mis du temps à faire son chemin mais qui me laisse un grand souvenir, dû à cette vision nouvelle de la pièce et à un Scapin indépassable, Jérémy Lopez. Comme j’aime beaucoup les mises en scène de Denis Podalydès, mon quatrième Scapin devait suivre cette excellence. Raté.

On ne présente plus Scapin : ce valet qui va intriguer pour des jeunes gens amoureux et qui, en plus d’arracher de l’argent à leurs pères, va se venger par une scène de coups de bâtons à la fois drôle et cruelle. On le présente souvent intelligent et vif, metteur en scène de cette grande farce qu’il va orchestrer pour notre plus grand plaisir – je l’ai aussi connu blasé, usé par la vie et profondément seul, un Scapin plus humain que jamais et qui faisait résonner certaines tirades de la pièce avec une énergie dénonciatrice, lourde d’un passé qu’on devinait. Scapin est un terreau fertile pouvant donner lieu à diverses interprétations. Alors pourquoi la proposition de Denis Podalydès est-elle aussi vide ?

Son Scapin est totalement bipolaire : est-on dans la farce ou dans le drame ? Pourquoi Scapin aide-t-il ses maîtres ? Il ne ressemble plus qu’à une vague marionnette, un pantin dépourvu d’âme. Pour combler le vide, rien de mieux que de lourds décors qui prennent autant de place qu’ils sont inutiles. Je préfère ne pas penser au coût d’une telle installation : disposés sur les 3/4 de la scène, ils figurent un port offrant plusieurs points de vue aux comédiens : à cour, c’est un échafaudage de 5 étages que les acteurs passeront leur temps à monter et descendre, avec force bruits et mouvements ; à jardin, une sorte de belvédère duquel on devine vaguement une vue sur le port, et sur lequel les acteurs feront quelques allers-retours sans intérêt. Tout ça pour finalement venir jouer le reste du temps à l’avant-scène, bien loin de ce décor finalement inutile.

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C’est peut-être l’un des spectacles de la Comédie-Française que j’ai vus où l’esprit de Troupe était le plus absent. Forcément, à venir toujours en solitaire devant les spectateurs, cela jure avec la véracité des dialogues et leur crédibilité. De manière générale, sur ce spectacle, la direction d’acteurs laissait fortement à désirer : dès les premières minutes du spectacle, Julien Frison – Octave, ses cris et ses gesticulations à outrance donnaient le ton du spectacle : bruyant et mouvementé. Grande déception également du côté d’Adeline d’Hermy – Zerbinette, qui est d’habitude lumineuse et singulière sur le plateau, et qu’on retrouve ici totalement hors du ton, avec des rires sonnant faux, presque vulgaire dans ses intonations, à se demander pourquoi Léandre manque de se tuer pour elle. Seuls les deux comédiens incarnant les pères, Gilles David et Didier Sandre, semblent avoir compris quelque chose de leurs personnages, offrant des scènes plus rythmées. Je salue également le jeu de Gaël Kamilindi, que je vois pour la deuxième fois sur la scène de la Salle Richelieu, et qui a composé un Léandre touchant, tout en innocence et en sensibilité.

Comme j’ai retardé ma venue aux Fourberies pour cause d’Hommage à Molière, j’ai quand même eu le temps de voir passer quelques critiques. Loin d’être unanimes sur la mise en scène, je voyais quand même ressortir un point commun en la personne de Benjamin Lavernhe. Je n’avais aucun doute sur le talent du jeune homme. Je n’en ai toujours aucun et ne mettrai pas en cause le comédien, mais bien plutôt encore la direction d’acteur, pour avoir ainsi écrasé les dispositions du pensionnaire sous une incarnation basée uniquement sur l’énergie et le cabotinage. Est-il vraiment utile de préciser que sa tirade sur la justice, que j’avais enfin réussi à entendre dans la version de Brethome, résonnait ici comme une liste de courses, un mauvais moment à passer ? Il est sans doute la plus grosse erreur de Podalydès dans ce spectacle : avoir transformé le rôle de Scapin en le numéro de Scapin. Il est celui qui joue le plus pour le public, semblant totalement hors de l’histoire alors qu’il devrait la créer. Il cherche à faire son propre spectacle et plus il ajoute des gags, moins je rentre dans son jeu. Ce qui m’a le plus marquée, c’est à quel point ce Scapin, qui tentait de faire rire le public, ne semblait pas s’amuser.

Dommage de vouloir honorer la mémoire de Molière en l’enterrant une seconde fois. pouce-en-bas

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Nenespérant

1094790_nenesse-au-theatre-dejazet_160416Critique de Nénesse, de Aziz Chouaki, vu le 13 janvier 2018 au Théâtre Déjazet
Avec Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graïa et Geoffroy Thiebaut, dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Enfin, je découvre le théâtre Déjazet ! On en parlait comme le théâtre à suivre cette année, alors que Jean Bouquin confiait sa programmation à Jean-Louis Martinelli. Une programmation exigeante, en tout cas en apparence, et plutôt éclectique, puisqu’elle aura accueilli cette année autant Françon que Gerra, Aziz Chouaki ou Nathalie Dessay. Malheureusement, mes premiers pas dans ce très beau théâtre se sont soldés en une violente nénéception…

Pourtant sur le papier, le propos paraissait plutôt intéressant. Nénesse passe sa journée à cracher sur tout ce qui peuple la France d’aujourd’hui : arabes, noirs, juifs, femmes, homosexuels… Facile et tellement humain, de rejeter tous ses malheurs sur les autres. Olivier Marchal parle de son personnage en disant qu’il est « attachant ». D’ailleurs, malgré ses tares, il loge et exploite chez lui deux sans-papiers, un musulman bosniaque et un diplomate d’origine russe, qui parle d’ailleurs de cette France avec amour, reconnaissance et fierté. Un mélange qui aurait donc pu conduire à de beaux débats d’idée.

Le problème, c’est que sur scène, c’est plutôt un vaste nénéant. On comprend rapidement que le texte va rester sur cette ligne de conduite durant tout le spectacle, qui ne se révèlera donc qu’une longue série d’insultes de la part de Nénesse. Aucune portée, aucune échappatoire, pas même choquant, la partition m’a laissée insensible et m’a plongée dans un profond désintérêt. Les acteurs, auxquels on ne peut rien pourtant reprocher, ne parviennent pas à sauver ce texte qui plombe le spectacle.

La seule explication que je trouve pour éclairer l’intention de Jean-Louis Martinelli en montant cette pièce, c’est qu’il a voulu faire un coup. Monter un texte traitant d’un homme raciste, homophobe, antiféministe et j’en passe, aujourd’hui, cela aurait pu faire le buzz… et aurait sans doute fonctionné si le texte avait porté en lui une idée, un intérêt, ou une réponse.

C’est une fausse note dans la programmation du Déjazet, ce qui ne m’empêche pas de vous conseiller de courir au Mois à la campagne qui succèdera à Nénesse. pouce-en-bas

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La Campagne de Françon

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Critique d’Un mois à la campagne, de Tourgueniev, vu le 10 janvier 2018 au Théâtre Montansier
Avec Jean-Claude Bolle-Reddat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque, Nicolas Avinée et un enfant, dans une mise en scène d’Alain Françon

Critiquer un spectacle d’Alain Françon est toujours quelque chose de délicat pour moi. J’ai l’impression de critiquer à la fois un chef-d’oeuvre et quelque chose de très simple, entre intime et sobriété. Lorsque j’ai vu Fin de Partie, j’avais 16 ans, je me souviens que je me suis sentie comme scotchée à mon siège. Il avait ouvert une nouvelle dimension sur scène, comme le peintre qui ajoute une touche finale à son tableau, comme le joueur qui façonne son Golem et qui voit briller la lumière de la vie dans ses yeux : Françon, lui, ajoute cette âme indescriptible qui laisse une impression forte et laisse des traces visibles, du coeur au cerveau.

Un mois à la campagne signe donc ma rencontre avec Tourgueniev. Dans le titre autant que chez le dramaturge, impossible de ne pas penser à Tchekhov – qui s’est d’ailleurs beaucoup inspiré de Tourgueniev – et cette pièce a des résonances russes indéniables : la manière d’étirer le temps, de montrer ainsi une tranche de vie sans action véritable mais simplement à travers les êtres et leurs relations est une chose que je n’ai encore rencontrée que chez eux. Ici, on se retrouve chez Natalia Petrovna qui semble un peu s’ennuyer, délaissée par son mari et ayant pour principale compagnie Mikhaïl Aleksandrovitch Rakitine, un intellectuel épris d’elle mais qui ne parvient pas à la sortir de son morne quotidien. C’est Alekseï Nikolaïevitch Belyaev, le nouveau tuteur de Kolia, le fils de Natalia Petrovna, qui va amener la lumière qui manquait à sa vie ; pour la première fois, elle va tomber amoureuse.

On entend souvent dire de Françon qu’il est un metteur en scène classique. J’ai surtout l’impression que ce qui fait de lui un metteur en scène traditionnel – allez disons-le carrément : ringard ! dépassé ! – est qu’il rend le texte limpide. Il se met entièrement au service du texte qu’il sert et tout son art part de là, sans s’embarrasser inutilement des gadgets à la mode qui pourraient faire bien sur une scène de théâtre. Ainsi les noms des personnages souvent compliqués dans les pièces russes deviennent rapidement familiers, ainsi aucun artifice de mise en scène, aucun rajout, aucune « idée révolutionnaire », ainsi la vie prend forme sur scène de la manière la plus naturelle et la plus percutante qui soit. Cette tendance à la simplicité se perd et ces mises en scène, toujours plus rares, n’en deviennent que plus précieuses.

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Ce texte-là n’est pas de premier ordre. Ce n’est pas vraiment ça qui restera, mais plutôt une atmosphère, des échanges, des instants de vie. Dans sa direction d’acteurs, toujours exemplaire, Françon s’attache à s’ancrer dans le présent : aidé par une traduction moderne et efficace, sa mise en scène est éclatante de vérité et permet aisément à la tension dramatique de s’installer sans fausse note. Françon a dessiné ses personnages avec un tour de main précis, les a colorés de sentiments au pastel et leur a donné le mouvement tel un chorégraphe : on assiste à un véritable tableau en mouvement, terrassant de beauté et respirant la vie.

Ce spectacle signe aussi ma rencontre avec Anouk Grinberg. Je ne trouve pas de meilleur mot que subjuguée pour décrire ma réaction face à son jeu. Immédiatement m’est venu le nom de Sarah Bernhardt : Anouk Grinberg incarne l’image que je m’étais faite de l’illustre comédienne. Tour à tour fascinée par sa verve et énervée par des rapidités de fin de phrase, elle provoquait en moi des sentiments contraires qui ont finalement laissé place à un magnétisme puissant. Envoutée par sa voix, quelque part entre Raphaëline Goupilleau et Adeline d’Hermy, étonnée par sa transformation, successivement adolescente de 15 ans puis femme mûre de 50, ahurie par son rythme particulier, induisant constamment un léger décalage entre gestuelle et parole, irradiée par sa puissance, éblouie par sa beauté… J’ai simplement vu la plus grande comédienne française contemporaine.

Mais Françon ne s’est jamais contenté d’une tête d’affiche. La distribution est en tout point exceptionnelle. Le rôle de Rakitine sied parfaitement à Micha Lescot : son éternel air désabusé et ce corps démesurément grand dont il ne semble pas toujours conscient servent parfaitement ce personnage à la fois hors du temps et pourtant lucide sur son entourage. Ce fut un plaisir de retrouver Nicolas Avinée, découvert dans le Vu du Pont d’Ivo Van Hove : le comédien incarnant Alekseï m’a fait autant d’effet qu’à Natalia ! Il faut dire qu’il ressort parfaitement du cadre avec ses grands yeux ouverts sur le monde et sa démarche pleine d’entrain, débordant de jeunesse et de vie. Grande découverte également : Philippe Fretun, médecin clairvoyant et cynique, dont le jeu d’acteur m’a semblé tellement porté vers l’autre qu’il en ressortait transcendé.

Un spectacle d’exception, dont le tableau final constitue un point d’orgue à couper le souffle. Françon reste le Maître. ♥  

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Flop flop flop…

LaTempête

Critique de La Tempête, de Shakespeare, vue le 21 décembre 2017 à la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe / Noam Morgensztern, Christophe Montenez, dans une mise en scène de Robert Carsen

L’annonce a fait l’effet d’une tornade au sein du Français : le célèbre Robert Carsen viendra mettre en scène un Shakespeare salle Richelieu. Décidément, la deuxième saison d’Eric Ruf fait de belles promesses… qu’elle ne parvient pas à tenir. Sur le papier pourtant, les photos sont belles, imposantes, presque sculpturales ; ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, car ce ne sont pas les premiers adjectifs que j’associe à Shakespeare. Il n’est pas de ces auteurs à qui la fixité et le dépouillement siéent bien. Dommage, car c’est le choix qu’a fait Carsen en montant un spectacle à l’image froide, sans vigueur, presque éteint.

Prospero, anciennement duc de Milan, a été victime du goût du pouvoir de son frère, Antonio : avec l’aide d’Alonso, roi de Naples, il l’a fait jeter à la mer avec sa fille Miranda et ils se sont échoués sur une île dont Prospero est devenu le maître, avec l’aide de son fidèle esprit, Ariel. Cependant, Prospero prépare sa vengeance, et profite du voyage de la cour de Naples aux abords de l’île pour provoquer une tempête qui fait échouer tous les personnages sur son domaine. Il tient alors sa vengeance, et passera le reste de la pièce à se jouer des naufragés.

L’histoire n’est pas des plus simples, et la mise en scène met bien peu de choses en oeuvre pour nous aider à l’apprivoiser. En réalité, j’ai rapidement peiné à suivre l’action tant le sens du texte lui-même semblait échapper aux comédiens. C’est à se demander quelle idée Carsen souhaitait réellement mettre en valeur, comme s’il avait fait le choix de cette scénographie avant même d’étudier le texte de Shakespeare, tant elle semble décorrélée de la partition. On notera même des petits contresens, ou des absurdités, dans la scénographie de Carsen : à vouloir absolument rester dans sa scéno toute en noir et blanc, il va jusqu’à représenter Iris, la déesse de l’arc-en-ciel, et Cérès, la déesse de la moisson, associée à l’été, dans ces couleurs fades et qui ne semblent pas vraiment de mise.

Sur scène, un plateau presque nu et des murs blancs évoquent tout d’abord une atmosphère d’hôpital. A plusieurs reprises lors du spectacle, des vidéos seront projetées en fond de scène : utiles au début pour présenter les personnages, elles deviennent un peu lassantes lorsqu’elles ne représentent plus que la mer qui s’agite. Robert Carsen dit avoir voulu représenter l’espace mental de Prospero, et que pour cela, le dépouillement le plus pur s’imposait. De manière générale, cette mise en scène a quelque chose d’assez majestueux et, il faut bien le reconnaître, d’un peu pédant. L’idée du mur blanc pour laisser parler l’imaginaire de chacun, c’est du déjà vu avec Le Songe de Mayette il y a quelques années – à croire que Shakespeare laisse les metteurs en scène de la Maison bien désarmés.

Dans le texte pourtant, on retrouve cette profusion propre à Shakespeare : entre les scènes sérieuses liées directement à Prospero et qui portent probablement cette Tempête – mais je ne le saurais pas avec cette mise en scène, car j’y ai finalement compris peu de choses, on retrouve des scènes plus légères de comédies pures censées faire rire le public. Autant dire que c’était le calme plat dans la salle Richelieu. On aimerait redécouvrir l’amour, le désir pur, et le fantasme avec les jeunes amoureux, totalement étrangers à ce qui se passe autour d’eux, et dont le monde semble se réduire à leur couple. Mais aucune émotion à l’horizon. On aimerait, enfin, à travers le merveilleux personnage d’Ariel, retrouver la féérie propre à Shakespeare, ce brin de folie qui agite souvent ses pièces. Mais Christophe Montenez reste lisse comme de l’eau en bouteille.

Il faut dire que la mise en scène brime les comédiens qui doivent dire un texte en décalage avec leur environnement. Résultat, la plupart d’entre eux semblent en pilotage automatique. Bon, comme ce sont les Comédiens Français, ce n’est pas un jeu faux, mais pour qui les voit souvent – ce qui est mon cas – on reconnaît rapidement les facilités. A commencer par Michel Vuillermoz, qui joue de sa voix et de ses expressions sans direction claire et qui nous perd rapidement dans ses monologues. Gilles David, élément comique de la garde, rappelle un peu l’oncle Vésinet qu’il incarnait dans Le Chapeau de paille d’Italie. Seul Stéphane Varupenne parvient à tirer son épingle du jeu ; seulement, entouré de toute cette froideur, le comédien ne provoque que quelques rires parsemés ici ou là.

Robert Carsen n’a pas su diriger correctement le navire qui lui a été confié et provoque une noyade généralisée salle Richelieu. Déception. pouce-en-bas

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Filmen or not filmen…

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Critique de Festen, de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, dans une adaptation théâtrale de Bo Hr. Hansen, vu le 17 décembre 2017 aux Ateliers Berthiers
Avec Estelle André, Vincent Berger, Hervé Blanc, Sandy Boizard ou Marion Pellissier, Sophie Cattani, Bénédicte Guilbert, Mathias Labelle, Danièle Léon, Xavier Maly, Lou Martin-Fernet, Ludovic Molière, Catherine Morlot, Anthony Paliotti, Pierre Timaitre, Gérald Weingand et la participation de Laureline Le Bris-Cep, dans une mise en scène de Cyril Teste

Je suis un peu un mouton. Je suis un mouton parce que même si je n’ai pas aimé du tout les deux premiers spectacles que j’ai vus à l’Odéon cette saison, je continue de prendre mes places pour les spectacles qui suivent. J’ai donc réservé Festen, puis j’irai voir Macbeth et Ithaque. Avant de revenir sur le spectacle que je viens de voir, je dois reconnaître que le théâtre de l’Odéon propose de nouvelles formes théâtrales qui, si elles ne m’ont pas convenues jusqu’ici, m’ont quand même dérangée et fait beaucoup réfléchir sur ma conception de cet art, sur ma relation au spectacle vivant et sur son évolution, et, pour ça, je lui en suis reconnaissante.

Festen, c’est donc l’adaptation du film de Thomas Vinterberg – que je n’ai pas vu – sorti en 1998. C’est l’anniversaire du patriarche, Helge : famille et amis sont invités à se réunir dans un hôtel pour fêter ensemble ses soixante ans. On comprend vite que cet anniversaire succède de peu à l’enterrement de Linda, fille de Helge, soeur de Christian, Hélène, et Michaël, également présents ce soir. Seulement, la soirée ne se déroulera pas comme prévu puisqu’elle sera entachée de révélations de secrets de famille sombres et bien enfouis jusqu’alors : Christian annoncera en effet l’inceste dont lui et sa soeur jumelle Linda ont été victimes lorsqu’ils étaient jeunes.

Pour l’occasion, c’est encore une nouvelle forme qui nous est présentée sur la scène de l’Atelier Berthier. Cyril Teste a en effet fait appel à l’image vidéo pour raconter l’histoire de ce jugement, ce tribunal mené par Christian contre son propre père. Non seulement l’usage est pour moi justifié car il permet de mieux confronter les différents partis et de donner la parole à chacun spécifiquement, mais il faut également souligner la grande réussite scénique, visuelle – peut-être un peu moins dramatique – de la pièce.

Ce spectacle est beau et d’une fluidité parfaite. Les décors sont imposants et permettent de nombreux points de vue dans la maison, l’atmosphère se tend au fil de la pièce et tout l’accompagne, tant les lumières que les ambiances sonores, et la froideur scandinave s’installe sans problème sur la scène. Plus encore, il faut bien reconnaître que, contrairement aux Damnés ou à La Règle du Jeu, le metteur en scène a vraiment recherché un certain art de l’image et le film qui est diffusé sur l’écran est une réussite visuellement parlant. Ajoutons à cela une distribution sans faille, et on peut conclure que c’est un très beau travail. Et c’est en cela même que ça me pose un problème : on sent trop le travail qu’il y a derrière.

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C’est évidemment lié aussi au dispositif en lui-même : probablement trop complexe, il fait tellement appel à nos sens « cérébraux » qu’il laisse fatalement de côté des réactions plus émotionnelles. Tout est tellement contrôlé et minutieusement rythmé pour que le rendu soit cohérent – et il l’est – que cela laisse finalement très peu de liberté aux comédiens : ce doit être de ces spectacles qui se ressemblent beaucoup d’une représentation à l’autre. En vérité, les acteurs ne peuvent s’écarter de leur partition et sont coincés dans cette précision absolue des déplacements, ce qui donne un résultat glacé – et totalement en accord avec la froideur générale du spectacle, évidemment. Mais qui me laisse aussi de côté. Ce spectacle a quelque chose de trop parfait, et là où je recherche la véracité de la vie, je me cogne à l’austérité de ce qui ressemble trop à une mise en scène issue d’un cerveau humain où tout serait trop clair et finalement, exempt de tout mystère.

Alors évidemment s’insinue en moi cette éternelle question : puis-je accepter de voir ce spectacle en tant que pièce de théâtre et puis-je aimer ce que je vois en ce moment en le nommant spectacle vivant ? Au fond, on s’en fiche un peu des noms des choses et tout cela n’est que pure convention, mais il faut être tolérant et comprendre mon irrépressible besoin de définir ce que je vois et, quelque part, cela remet à plat ma propre notion du théâtre. Et c’est absolument fascinant !

Je suis complètement tiraillée et une guerre s’établit en moi car je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé. Je n’ai pas été prise dans l’histoire et c’est quelque chose qui a tendance à me gêner au théâtre. Or ici, c’est probablement voulu puisque tout, de la scénographie jusqu’au propos en lui-même, nous invite à prendre de la distance par rapport à ce qu’il se passe sur scène. Alors forcément, je reste à côté et ça m’énerve. Une fois ce premier caprice passé, la question plus fondamentale que mon propre rapport à la pièce s’impose : qu’est-ce que le spectacle vivant, et quelles sont ses limites ?

Évidemment, ce qui est filmé est en direct donc les comédiens n’ont pas le droit à l’erreur donc je ne suis pas au cinéma. Mais d’un autre côté, les cameraman m’empêchent de suivre correctement ce qui se passe sur scène et me voilà contrainte, prise en otage par ce film qu’on m’impose. D’autre part, si les gros plans sur les comédiens m’offrent une vision incroyable sur leurs visages et expressions, ils refroidissent également l’ensemble car ils sont éloignés de moi par cet écran. L’image a malgré tout quelque chose d’artificel alors que le spectacle vivant offre une vérité à nulle autre pareille.

Ce n’était sans doute pas le but premier de ce spectacle, mais il m’aide à avancer dans ma vision du théâtre et je l’en remercie. J’ai passé un très bon moment, tout en étant consciente que j’étais au théâtre, devant des images d’une rare qualité. Je continue de préférer le spectacle vivant sans trop de caméra, mais je dois reconnaître que le dispositif, plus qu’intéressant, était vraiment réussi. Et que ce paragraphe, qui devait constituer ma conclusion, est encore trop long. Je n’ajouterai donc que quelques mots :

… that is the question. ♥ 

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Mordue au pays de Carroll

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Critique de Alice et autres merveilles, de Fabrice Melquiot, vu le 16 décembre 2017 à l’Espace Cardin
Avec Suzanne Aubert, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Sandra Faure, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krahenbühl, Gérald Maillet, Walter N’guyen, dans une mise en scène de Emmanuel Demarcy-Mota

Quand j’ai vu que L’étoffe des songes vendait ses places pour Alice et autres merveilles, j’ai étonnamment sauté sur l’occasion. Imprévisible, puisque je ne connaissais alors pas du tout l’univers de Carroll, mais j’étais curieusement attirée par cette histoire qui m’était encore étrangère. Pour fêter l’occasion, j’ai décidé de lire le roman le matin même du spectacle. J’ai alors découvert que j’étais totalement insensible à la folie de Carroll mais je restais quand même un peu fascinée par cette invention et cette douce absurdité. J’ai enfilé mon mental le plus enfantin, et je me suis rendue à l’Espace Cardin, l’espace alloué au Théâtre de la Ville le temps des travaux.

Pour ceux qui, comme moi, ne connaissaient Alice qu’à travers les films de Tim Burton, une tentative de résumé s’impose. Tentative vaine par avance, tant ce roman a quelque chose d’indescriptible. Peut-être ai-je un esprit trop français ? Après tout, les histoires qu’on me racontait, enfant, étaient tellement plus rationnelles ! Bref, Carroll compte l’histoire d’une petite fille qui tombe dans un terrier de lapin et atterrit dans un monde étrange gouverné par une reine qui veut voir tout le monde avec la tête coupée, où chaque mets qu’elle mange la fait changer de taille, et où les animaux ont des conversations douteuses (oui, voilà ma description du Pays des Merveilles).

Ici, on retrouve intégralement les diverses aventures d’Alice dans ce Monde, auxquelles Fabrice Melquiot a rajouté des personnages : en effet, au cours de ses aventures, Alice va également rencontrer Le Petit Chaperon Rouge, Le Grand Méchant Loup ou encore Pinocchio. L’ajout me laisse un peu perplexe car je trouve les univers totalement décorrélés. Et je ne comprends pas vraiment l’utilité de ces personnages dans l’histoire : le monde de Carroll, si on parvient à y entrer, se tient très bien de lui-même. Bref, petite incompréhension de ma part sur ce point-là.

Mais à part ça, j’ai retrouvé l’imaginaire que j’avais découvert le matin-même, qui prenait littéralement vie sur la scène de l’Espace Cardin. Alice ouvre le spectacle en apparaissant au milieu du public, et c’est une belle image que de la voir au milieu de tous ces enfants, dont on suppose que les imaginaires fourmillent d’inventions et de personnages aussi fous que ceux de Carroll. Les lumières sont impressionnantes et créent de véritables atmosphères fantastiques, la scénographie est inventive et permet de reproduire efficacement toutes les bizarreries qui arrivent à Alice. Ce spectacle est une explosion de couleurs et de musique, et même si je suis restée imperméable à ce monde, c’est une belle réussite sensitive.

Cependant, je ne suis pas sûre que ce spectacle est directement destiné aux enfants. Je pense en tout cas que moi, enfant, j’aurais pu avoir peur de ce qui se passait sur scène. Les animaux qui entourent Alice n’ont rien d’enchanteur, et sont au contraire plutôt laids. Le Chat du Cheshire, si convivial chez Disney, si mignon chez Tim Burton, est ici plutôt inquiétant et a des airs d’Homme qui rit. Pour la petite fille assise à côté de moi, la plupart des personnages, d’ailleurs, étaient « les méchants », ce qui ne semble pas être l’intention de Carroll. Par ailleurs, certains passages chantés reprennent des chansons anglaises, ce qui peut laisser certains enfants de côté. Un beau spectacle, donc, mais, si son fond est accessible à tous, il reste plutôt réservé aux adultes dans sa forme.

Pour les amateurs de Carroll, je pense que ce spectacle pourrait être enivrant ! ♥ 

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