Un bon « Mois »

Critique d’Un mois à la campagne, de Tourgueniev, traduction de Michel Vinaver, vu au Théâtre de l’Athénée le 11 janvier 2023
Avec Louis Berthélémy, Clémence Boué, Jean-Noël Brouté, Stéphane Facco, Isabelle Gardien, Juliette Léger, Guillaume Ravoire, Mireille Roussel, Daniel San Pedro, et en alternance Nathan Goldsztejn / Lucas Ponton / Martin Verhoeven, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Par complice de MDT

Je n’avais au départ pas l’intention de voir cette production, Alain Françon ayant monté naguère cette pièce de façon inoubliable, avec Anouk Grinberg en Natalia. Ce qui a déclenché l’envie, c’est le nom d’Isabelle Gardien dans la distribution. Sociétaire de la Comédie-Française, elle avait été remerciée la même année que Catherine Hiegel, sans qu’on en parle. J’aimais beaucoup cette actrice du Français, en outre excellente chanteuse ; j’avais essayé de la retrouver sur scène mais apparemment elle ne jouait plus. Je suis reconnaissante à Clément Hervieu-Léger de lui donner l’occasion de remonter sur scène, et à moi de la revoir. Donc, en route pour l’Athénée.

Un mois à la campagne est écrit par Tourgueniev en 1850. Natalia (Clémence Boué) est la femme d’un riche propriétaire terrien, elle a un fils, Kolia, une pupille, Véra (Juliette Léger), et un chevalier servant, Rakitine (Stéphane Facco) qui lui fait souvent la lecture, et qu’elle malmène. Durant l’été, un nouveau précepteur, jeune homme venu de Moscou s’occupe de son fils. Natalia, qui s’ennuie, s’intéresse à ce jeune Alexeï (Louis Berthélémy), provoque les confidences de Véra qui est amoureuse de lui, et s’aperçoit qu’elle est jalouse. Rakitine se rend compte de tout cela, et va éviter un drame familial en s’effaçant et en poussant Alexeï à en faire autant. Véra aura grandi en un été, perdu toute confiance en Natalia, et épousera un vieux propriétaire terrien, poussée par le cynique médecin de la famille (Daniel San Pedro), qui y a intérêt. Le mari de Natalia (Guillaume Ravoire, un peu en dessous des autres au niveau du jeu) et sa belle-mère (Isabelle Gardien, dont on sent la joie de remonter sur un plateau) n’y auront vu que du feu.

Bref, en fin de compte, presque rien ne se passe, sinon le sacrifice volontaire de Rakitine, le départ d’Alexeï, et le triste mariage de raison de Véra. Mais on sera passé tout près d’une explosion de la famille, à cause des nerfs à vif de Natalia, qui prend soudainement conscience qu’elle n’a jamais aimé, et qu’elle n’est plus jeune, en s’attachant à un jeune homme qui, lui, n’a pas conscience de son pouvoir de séduction, surtout auprès d’une « grande dame ». C’est une très belle pièce, infiniment triste pour ce qu’elle dit de l’incompréhension entre les êtres, et même des êtres par eux-mêmes, et de vies manquées ou sacrifiées, et souvent très comique avec le contrepoint de personnages réalistes et terre à terre (le médecin, le mari), ou légèrement caricaturaux (la belle-mère, le vieux prétendant).

© Juliette Parisot

Les mises en scène de Clément Hervieu-Léger à la Comédie-Française ne m’avaient jamais convaincue, mais il signe ici un spectacle classique et très convaincant par sa direction d’acteurs. Tous les personnages sont bien dessinés, les dialogues font mouche et expriment bien la nature de leurs relations. Stéphane Facco est un remarquable Rakitine : d’une désinvolture de façade, il sait faire entendre l’affection profonde qu’il a pour Natalia, et la douleur de l’éloignement. Clémence Boué ne fait évidemment pas oublier Anouk Grinberg, Natalia nerveuse jusqu’au bout des ongles, fascinante et presque dangereuse, mais dans les scènes les plus dramatiques (avec Véra et Alexeï), elle laisse voir le désarroi d’un personnage qui perd pied. Daniel San Pedro est un excellent médecin – le rôle est en or. Après un démarrage un peu languissant, la pièce nous accroche car son fil dramatique est bien mis en relief, sans pour autant altérer les nuances des sentiments.

J’aurai des réserves sur la scénographie. Le décor est essentiellement une estrade à double niveau, dont je n’ai pas vu l’intérêt (son plancher craque et couvre parfois les voix). Si le dialogue est très bien dit et porté, les déplacements des personnages, sont contraints par ce dispositif : ils montent et descendent, ou tournent autour de cette estrade. Le fond de scène est noir tout au long de la pièce. Est-ce par manque de moyens ou pour figurer le néant, la mort qui attend tous ces êtres qui s’agitent ? En tout cas c’est un peu frustrant, et surtout cela ne permet pas d’évoquer « la campagne » du titre, lieu de travail pour certains, d’exaltation ou d’ennui pour d’autres, et facteur important de la pièce. D’ailleurs, comme souvent chez Clément Hervieu-Léger, il n’y a pas de création d’atmosphère, il n’y a que les personnages et le texte, et rien qui les enveloppe et les porte pour les transcender, pas non plus d’idées de mise en scène qui permettrait de donner une portée symbolique à ce drame. Sauf peut-être l’image finale…

Mais pour qui veut découvrir cette pièce magnifique et cruelle, cette production repose sur une lecture vraiment attentive du texte, et sur une bonne troupe. ♥ ♥

© Juliette Parisot

Temps fort

Critique de Contre-temps, de Samuel Sené, vu le 16 décembre 2022 à l’Artistic Théâtre
Avec Marion Préïté, en alternance avec Cloé Horry, et Marion Rybaka accompagnées au piano par Raphaël Bancou

J’ai vu Comédiens ! il y a un mois, dans ce même théâtre, et j’avais passé une chouette soirée, si bien que quand on nous a proposé de réserver pour l’autre spectacle de la même équipe artistique – à moitié prix, puisqu’on en a déjà vu un ! – j’ai sauté sur l’occasion. Je ne savais pas grand chose sur le spectacle, si ce n’est qu’il racontait l’histoire d’un chef d’orchestre français : il s’agit donc de suivre le destin de François Courdot, petit prodige de l’opérette qui veut tenter sa chance à Broadway, et le tout en musique, s’il vous plaît !

J’aurais dû me douter, après avoir vu un premier spectacle de cette équipe, que le second allait tout autant m’entraîner là où je ne m’y attendais pas ! Quelle heureuse surprise ! Déjà, de base, je le reconnais, j’ai suis vraiment bon public pour ce genre de spectacles : moi, la musique, au théâtre, c’est vraiment mon point faible… quand c’est bien fait ! Et là, c’est vraiment bien fait. Je dirais même plus : c’est de mieux en mieux fait au fil du spectacle (promis, je ne divulgâcherai rien !) !

Au début, le destin du jeune homme prend une tournure qui semble donner le la au spectacle : on va parler d’opéra, d’opérette, et moi je dois dire que ça me va déjà très bien comme ça. J’avoue que l’inspiration Fauréenne des compositions du chef d’orchestre n’est pas ce qui m’enthousiasme le plus, mais on n’entend pas que sa musique donc je peux aussi y trouver mon compte. Mais en réalité, et de manière assez inattendue, notre personnage va en fait s’intéresser à des styles de musique très différents, et à l’opérette vont venir s’ajouter des morceaux de jazz ou encore de comédie musicale… pour mon plus grand bonheur !

Je n’ai pas vraiment senti le tournant du spectacle, le moment où on passe du petit récital (attendu, mais tout de même chouette) au véritable show. C’est théâtralement bien fichu et assez malin, et scéniquement, même si tout est très simple, les quelques idées de mise en scène fonctionnent vraiment bien ! On se fait complètement balader en tant que spectateurs et je crois qu’on adore ça. Il faut dire que sur scène, les deux comédiennes-chanteuses envoient vraiment : elles tiennent complètement l’ensemble des genres musicaux proposés, et elles ont un véritable swing ! On regretterait presque l’absence d’un piano acoustique et d’une sonorisation plus importante pour que le tout prenne encore une autre ampleur : ce spectacle est un vrai numéro à lui tout seul, ça mériterait d’être poussé encore davantage !

Un spectacle qui nous emporte ailleurs, et nous fait atterrir avec un grand sourire ! ♥ ♥ ♥

Un Escape Game dont on s’échappe trop facilement…

Critique de Inscape Game, de Eric Boucher, vu le 11 décembre au Studio Hébertot
Avec Yannick Blivet, Éric Boucher, Mathieu Hoarau et Michaël Msihid, mis en scène par Éric Boucher et Mathieu Hoarau

C’est d’abord le titre qui m’a donné envie de lire le résumé de ce spectacle. Mêler le monde des Escape Games à la scène me semblait être une bonne idée. Après tout, ce n’est qu’un huis clos 2.0, et j’ai toujours aimé les huis clos. Je partais donc avec un bon a priori. J’avoue que quand le spectacle a commencé avec 20 minutes de retard sans aucune annonce public, mes bonnes dispositions ont commencé doucement à s’étioler… pour finalement se désagréger totalement pendant le spectacle.

Quatre amis se retrouvent un soir dans un bar d’un tout nouveau genre, conseillé par l’un d’entre eux. Ils se retrouvent en réalité dans une salle d’Escape Game futuriste, multipliant les capteurs et autres intelligences artificielles capables d’analyser les individus devenus joueurs malgré eux. La salle va jouer avec eux, leur faisant revivre l’année de leur rencontre à travers un Escape Game dans une salle de classe, et faisant surgir leurs secrets cachés, leurs peurs enfouies, afin de se révéler un peu mieux à eux-mêmes et aux autres.

Je continue de penser que le concept pouvait être intéressant. Ce n’est ni plus ni moins qu’une excuse pour un spectacle à suspens, à enquête même, qui peut presque avoir un aspect interactif en impliquant le public qui connaît les mécanismes de l’Escape Game et peut mener son enquête de son côté. C’est à peu près ce que j’avais en tête, en tout cas. Mais je m’avoue déçue.

En fait, il y a bien cet aspect enquête présent dans le spectacle, et qui fonctionne d’ailleurs plutôt pas mal. On se surprend à essayer d’investiguer auprès des personnages, même si on comprend assez vite que les indices sont incompréhensibles pour qui n’a pas participé à l’écriture de la pièce. Mais ce n’est pas si grave en réalité, car ils parviennent à maintenir l’intérêt avec leur recherche fictive à eux – et puis, l’univers de l’école, ça parle à tout le monde et ça touche forcément un peu quelque part.

Mais le problème, c’est que l’enquête en question, qui devrait durer une heure si on était dans un véritable escape game, c’est peut-être un quart ou un tiers de la pièce… pas plus ! Le reste, c’est une sorte de règlement de compte entre amis – après tout, c’est aussi un peu pour ça qu’ils sont là. Le problème, c’est que ces échanges tournent rapidement en rond : les personnages crient beaucoup sans faire véritablement avancer l’action, les réactions de chacun sont assez caricaturales et se devinent à l’avance… et finalement, c’est tout le déroulé du spectacle et les différentes étapes par lesquelles chaque personnage va passer qui deviennent complètement prévisible, ôtant une grande partie de plaisir au spectateur.

L’Escape Game annoncé devient une excuse pour un spectacle autour de l’amitié et de l’identité qui manque d’originalité. Dommage

© Mathias Kellermann

L’odyssée de l’espèce

Critique de La Part Animale, de Christophe Botti, vue le 7 décembre 2022 au Théâtre Clavel
Avec Anne Clerc-Sarraf, Marion Gélain, Stéphane Henriot, Franck Isoart, Patrick Rubat du Mérac, Sacha Uzan, mis en scène par Stéphane Henriot

Le problème quand on est parisien, c’est qu’on a tellement de spectacles à se mettre sous la dent que les plus petites propositions peuvent souvent passer inaperçues. Je me suis moi-même rendu compte que j’allais souvent voir les créations des mêmes théâtres, en général des productions importantes ou en tout cas des artistes ayant déjà une petite notoriété. Je me suis dit qu’il pouvait être bien d’élargir un peu le spectre de mes sorties et de voir le travail de compagnies plus jeunes, comme je peux le faire lorsque je suis à Avignon par exemple. Alors c’est parti pour ajouter un nouveau théâtre et une nouvelle compagnie à mon escarcelle : direction le Théâtre Clavel pour La Part Animale.

On atterrit dans un laboratoire digne du Visiteur du Futur, et on comprend bien vite qu’on se trouve dans la cachette d’un groupe d’activistes écologistes extrémistes, genre Extinction Rébellion du futur. On comprend que leur refuge sert à cacher une plante qui pourrait bien sauver l’humanité, mais on comprend aussi que tous n’ont pas la même idée sur la bonne manière d’agir pour la protéger. La tension cristallise les relations et révèlera le véritable visage de chacun…

J’ai choisi ce spectacle pour son affiche. Je la trouve esthétique, claire, presque engagée. On sait de quoi on va parler, ou en tout cas on s’en doute. Pas de tromperie sur la marchandise : c’est bien la menace climatique qui est au coeur de cette histoire post apocalyptique.

C’est un projet ambitieux qui tient certaines de ses promesses, la première étant celle d’une histoire bien ficelée et prenante construite comme une série d’anticipation. Visuellement, tous les codes sont là : décors et costumes nous plongent immédiatement dans l’univers proposé qui fonctionne bien. On prend du plaisir à suivre notre équipe d’activistes et les différents rebondissements que connaît l’action tombent au bon moment pour ranimer l’intérêt. Le groupe en lui-même est d’ailleurs bien pensé, chaque personnage trouvant sa place et apportant une couleur particulière à l’ensemble. Cela permet aussi de compenser une certaine hétérogénéité chez les comédiens, et évite de perdre le spectateur (en tout cas, de me perdre moi).

Les dialogues sont bien construits et font avancer l’action, mais pêchent un peu dès qu’il s’agit de toucher au « message » qu’on cherche à faire passer. Ils sont encore trop en relief, manquent de naturel et s’entendent un peu trop dans le reste des conversations, d’autant qu’ils seront soulevés de toute façon par l’histoire en elle-même, sans que les personnages aient à les formaliser oralement. Il faut faire confiance au spectateur : le miroir tendu par les sujets brûlants que pose cette histoire devrait être suffisant pour qu’il se pose les bonnes questions. Peut-être s’agirait-il d’aller encore plus loin la prochaine fois : au-delà de l’action, encore un peu superficielle, il faudra aller titiller davantage le spectateur pour parvenir à vraiment provoquer une émotion. Et à toucher au coeur, après s’être adressé au cerveau.

L’impression d’avoir assisté à une vraie histoire, qui reste quand même encore un peu en surface. ♥

Viens voir les comédiens !

Critique de Comédiens ! de Samuel Sené, vu le 18 novembre 2022 à l’Artistic Théâtre
Avec Marion Préïté, Fabian Richard, et Cyril romoli, mis en scène par Samuel Sené

Alors il faut le dire, je ne suis pas particulièrement en avance en découvrant Comédiens ! en 2022. Le spectacle a été joué il y a pas moins de quatre ans à la Huchette, et c’est donc une reprise qui s’installe à l’Artistic Théâtre. L’Artistic, c’est un petit théâtre que j’aime beaucoup, Fabian Richard est un comédien que j’aime beaucoup, et le spectacle musical est un genre que j’aime beaucoup. Si le spectacle est repris, c’est bien qu’il doit être bon, non ? Il ne m’en faut pas beaucoup plus pour réserver avec l’espoir de passer une bonne soirée.

On atterrit dans les répétitions d’une comédie musicale qui ne se passent pas comme prévu : l’un des comédiens a dû être remplacé au pied levé, les décors n’ont pas pu être livrés à temps, il s’agit donc de tout réaccorder en vitesse avant la première qui doit avoir lieu le soir-même. Sur le plateau, on joue donc des extraits du fameux spectacle en préparation, mais on assiste aussi aux échanges entre les comédiens, on découvre ce qui les unit, ce qui les fait rêver et ce qui les angoisse profondément.

Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais, mais probablement pas à ça. C’est un spectacle qui ne s’apprécie pleinement qu’une fois la fin dévoilée. Pour ceux qui ne souhaitent pas en savoir trop, je vous conseille de vous arrêter là. Je vais forcément divulgacher un peu pour expliquer mon ressenti.

En fait, pendant tout le spectacle, j’étais un peu circonspecte. Ayant entendu beaucoup de bien de ce spectacle, j’avais quelques attentes, et finalement je me retrouve face à ce que je qualifierais d’un bon petit spectacle, mais voilà, « un petit spectacle », même « bon », c’est pas la folie non plus. C’est très bien fait, les comédiens maîtrisent complètement leur art, le texte se tient théâtralement parlant, les gags fonctionnent, mais je ne suis pas suffisamment happée pour ne pas me demander ce qui a bien pu causer la réputation de ce spectacle. Je ne m’ennuie pas, je n’ai pas la sensation de longueurs, mais quelque chose manque.

Ce qui manque, c’est la fin. Là est la clé du spectacle. C’est comme si tout prend sens. C’est étrangement fait, car il n’y a pas de montée progressive en puissance, on ne la sent pas vraiment venir. C’est un signal créneau, comme on dirait en physique : l’instant d’avant on est au niveau 0, l’instant d’après au niveau 1, et la courbe entre les deux est une pente infinie. Complètement brutal. Et ce n’est pas négatif, car le choc semble doubler l’émotion. J’essaie de ne pas trop en dire, mais souhaite quand même saluer ce morceau de bravoure. Le comédien y est déchirant et troublant de vérité. Cette scène me marquera longtemps.

Il y a peut-être un peu trop de préparation pour arriver à cette fin. Mais cette fin. Waouw. ♥ ♥

Défaite de famille

Critique de Demain la revanche, de Sébastien Thiery, vu le 10 novembre au Théâtre Antoine
Avec Brigitte Catillon, Jean-Luc Moreau, et Gaspard Proust, mis en scène par Ladislas Chollat

Après plusieurs faux départs, Demain la revanche a finalement joué sa première le 5 novembre dernier. Avec pas moins de deux changements de comédiens pour le rôle du père, la pièce semblait maudite. Je ne vais pas vous mentir, je n’étais franchement pas très confiante. Je ne suis ni une grande fan de Sébastien Thiery, ni une grande fan de ces têtes d’affiche qui font leurs premiers pas sur scène et qu’on met en avant. Je dirais même que j’ai tendance à les attendre au tournant… pourquoi je me retrouve à voir ce spectacle, me direz-vous ? Parce qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et que je suis la première à souhaiter me tromper. J’adore me tromper. Et bingo, ce soir, je m’étais trompée.

La pièce s’ouvre, comme souvent chez Sébastien Thiery, avec une situation absurde : Matthieu, 39 ans, débarque chez ses parents en pleine nuit persuadé qu’il est encore en terminale. Ses parents accusent le coup face à cette amnésie soudaine mais finissent par lui avouer la vérité sur son âge. Que se passe-t-il en nous lorsqu’on encaisse 20 ans un peu trop soudainement ? Que fait-on de nos rêves ? Comment juge-t-on la personne qu’on est devenu ? Et surtout : à qui incombent nos succès et nos échecs ?

Pendant la scène d’exposition, je suis encore un peu partagée. On n’est plus vraiment surpris par cette étrangeté qui est devenue la marque de fabrique de Sébastien Thiery. Elle deviendrait presque contre-productive quand on sait que le mystère initial ne sera pas forcément résolu en bonne et due forme. On rigole un peu, la situation apporte quelques belles répliques, mais cela reste encore un peu répétitif. On tourne en rond autour du mystère, il est temps d’avancer.

© Fabienne Rappeneau

Et peu à peu le propos s’installe et Sébastien Thiery transforme l’essai. On n’est plus en simple absurdie, on est dans une vraie comédie dramatique familiale grinçante… et avec un vrai fond, qu’on ne divulgachera pas. Et ça fonctionne bien, on rit franc, on rit jaune, on se reconnaît et on prend assez vite parti, on soutient son poulain et on s’insurge avec lui des répliques des autres. Bref, ça marche.

Et ça marche aussi parce que les comédiens tiennent parfaitement leurs rôles. Brigitte Catillon est souveraine. Elle porte les échanges avec une classe et une autorité naturelle incontestables. A ses côtés, Jean-Luc Moreau est un père désemparé touchant, qui encaisse les coups avec une belle endurance. Gaspard Proust, enfin, est plutôt une belle surprise. Il est évidemment plus mécanique que ses partenaires, sa palette est moins développée, mais il faut bien le dire : il joue. Sa composition légèrement brutale et vindicative fonctionne bien et équilibre parfaitement le trio.

Ceci étant on pourrait avoir le même propos, avec les mêmes échanges, les mêmes idées, les mêmes critiques, sans cette étrange situation initiale. C’est presque une fausse piste : elle ne mène en réalité nulle part. On a un début, un milieu, et une fin, qui sont comme collés l’un à l’autre, sans continuité véritable. L’ensemble ne forme pas un tout. Pourtant, léger changement par rapport à d’habitude, le spectacle parvient à se terminer. Et entraîne même une légère interrogation sur l’intention véritable de la scène initiale. C’est intrigant et malin, mais ça laisse un léger goût d’insatisfaction. Un léger goût d’insatisfaction, un léger goût de surprise, un léger goût de profondeur. Décidément, Sébastien Thiery ne fait rien comme tout le monde.

La revanche de Sebastien Thiery porte bien son nom. De quoi donner envie de revenir à son théâtre. ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

C’est pas du pipeau !

Critique de Sonate, de Camille de Leobardy, vu le 1er novembre 2022 au Studio Hébertot
Avec Camille de Leobardy, mise en scène par Pierre Ficheux

Je choisis toujours un peu mes spectacles de proche en proche, parce que j’ai vu un tel ou jour ou parce que je suis le projet d’un autre de loin. Je manque peut-être encore un peu d’audace pour oser découvrir totalement un spectacle dont je ne sais rien, dont je ne connais ni l’auteur, ni le metteur en scène, ni les comédiens. C’est peut-être pour ça que ne vais pas assez au Studio Hébertot. Je sais pourtant la programmation de qualité, je connais les affiches, je vois passer les bonnes critiques. J’aurais pu y voir le spectacle de Jean-Paul Farré, que j’aime beaucoup et dont les spectacles pianistiques sont l’assurance de bonne soirées. Je me suis finalement retrouvée un peu par hasard devant un autre spectacle. Il y avait aussi un piano. Et j’ai aussi passé une très bonne soirée. Comme quoi, de proche en proche, même si ça nous amène un peu loin, ça fonctionne toujours.

Sonate, c’est un dialogue imaginaire entre Ludwig von Köchel et Wolfgang Amadeus Mozart. Si tout le monde connaît évidemment ce compositeur de génie, c’est moins évident de replacer le premier… alors même qu’on connaît tous une partie de son oeuvre, sans le savoir : il est l’auteur de la classification de l’oeuvre de Mozart. Les fameux « K » qui suivent les noms des différents morceaux, c’est lui ! Cet échange, c’est l’occasion pour le personnage de Mozart de se poser mille questions sur son oeuvre… et surtout de tenter de nombreuses variations sur la Sonate qui ouvre le spectacle, la Sonate n°11.

Et c’est vraiment ça, la force de ce spectacle. Au fond, le fil directeur de la pièce est un peu fragile, l’échange entre les deux personnages s’approchant davantage de l’excuse que du fondamental. Mais on passe vite dessus, tant les parties musicales sont réussies. Peut-être parce que je suis musicienne aussi et pianiste à mes heures perdues, mais j’ai été vraiment emportée. Elle passe une heure à disséquer cette Sonate n°11, elle multiplie les variations autour du premier mouvement, et parvient toujours à se renouveler et à nous emmener autre part. En variant les styles, elle me rappelle Pierre-Yves Plat qui rend jazzy tous les classiques. Lorsqu’elle se met à imaginer l’histoire que pourrait raconter le mouvement, je me retrouve projetée dans La leçon de musique de Jean-François Zygel. C’est complètement ludique, pas dénué d’humour, et, pour ne rien gâcher, c’est un véritable plaisir pour les oreilles !

Et puis vient un autre plaisir, peut-être plutôt celui de musicien. On se surprend évidemment à chercher ce qu’elle mêle à ses variations, ce qu’elle emprunte à d’autres morceaux, on se souvient de cette symphonie un peu oubliée qu’on s’était promis d’essayer. Moi qui suis plutôt team Chopin, me voilà qui ressors avec une envie de me plonger dans les partitions de Mozart et d’écouter la Flûte Enchantée. Et c’est vraiment chouette, car le courant passe totalement de la scène à la salle : le partage est là. Ce soir-là, en plus du théâtre, on parlait une autre langue : celle de la musique.

De la Sonate n°1, je ne connaissais que le dernier mouvement, la Marche Turque – comme tout le monde. Je fais à présent partie des rares élus qui peuvent se vanter de pouvoir siffloter le premier mouvement. La classe ! ♥ ♥

Le mort lui va si bien

Critique du Comble de la vanité, de Valérie Fayolle, vu le 27 octobre 2022 au Théâtre de la Pépinière
Avec Virginie Pradal, Mikaël Chirinian, Julie Farenc, Cécile Rebboah et David Talbot, mis en scène par Ludivine de Chastenet

La raison pour laquelle je voulais voir ce Comble de la vanité tient en deux mots : Virginie Pradal. On ne présente plus cette comédienne géniale à la carrière prolifique, passée par la Comédie-Française et… se faisant de plus en plus rare sur les planches ces dernières années. Ce qui est rare étant précieux, je ne voulais pas rater cette nouvelle apparition, d’autant que je fais en général plutôt confiance à la programmation de la Pépinière – il suffit d’ailleurs d’être dans le hall du théâtre entouré de toutes les affiches des dernières années pour se demander où on était à ce moment là. Bref, Virginie Pradal, me voilà !

L’affiche était plutôt éloquente, mais pour vous situer, on atterrit au milieu d’une famille dont le patriarche vient de passer l’arme à gauche. Il a laissé un testament que ses enfants découvrent par hasard et qui répartit ses biens entre quatre personnes : les trois enfants, et un de leurs camarades de classe qu’ils ont complètement perdu de vue. La question est : pourquoi cet ami d’enfance se retrouve-t-il sur le testament de leur père ? Ils ne peuvent hélas plus lui demander, mais peut-être que leur mère en sait quelque chose…

Bon, alors, voilà. Ce n’est sûrement pas le spectacle de ma vie. L’histoire est assez attendue, la mise en scène fonctionne, mais sans éclat, les personnages sont dessinés trop grossièrement, on retrouve toujours les mêmes archétypes qui manquent de relief (le gros macho, la vieille fille…), et qui sont interprétés de manière un peu trop caricaturales par des comédiens qui semblent manquer d’indication et de feuille de route.

Je me doutais que ce ne serait pas le spectacle de l’année – j’ai presque envie de dire que ce n’est pas le contrat : Valérie Fayolle est journaliste et signe ici sa première pièce de théâtre, Ludivine de Chastenet est davantage comédienne que metteuse en scène. Je le savais. Je connaissais les règles. Et c’était ok. Car, si on se souvient bien, moi, je venais pour Virginie Pradal. Et Virginie Pradal m’a complètement régalée. Elle est juste divine : son sens du rythme, ses yeux qui pétillent, cette espèce d’insouciance enfantine dans son sourire malin, tout cela me comble de bonheur. Elle est tout l’opposé de cette pièce, finalement assez prévisible, puisque chaque mot qui sort de sa bouche est une surprise. Elle est le bonbon de ce spectacle. Elle est la pièce maîtresse qui fait que, finalement, ça fonctionne.

Et oui, ça fonctionne. Ça fonctionne car les bases sont les bonnes : c’est un texte de théâtre, avec des défauts, mais avec un enjeu malgré tout. Le côté policier est bien ficelé et permet de maintenir l’intérêt du spectateur jusqu’à la révélation finale ; l’aspect macabre de la pièce, qu’on voit rarement monté ainsi au théâtre, fait aussi la différence. Et elle, au milieu de tout ça, apporte une telle fraîcheur sur scène qu’elle efface les défauts trop visibles du spectacle et permet de faire ressortir le meilleur. Et le théâtre, quand c’est comme ça, avec cet Ulysse venu sauver ses compagnons, c’est beau aussi. Ça fait croire aux miracles.

Virginie Pradal en maîtrise complète du game. Tout simplement. ♥ ♥

© François Fonty

Rencontre de deux types

Critique de Ambroise et Xavier, de Ambroise Carminati, Xavier Lacaille, Navo, Thomas Soulignac, et Martin Darondeau, vus le 25 octobre 2022 à la Comédie de Paris
Avec Ambroise Carminati et Xavier Lacaille, mis en scène par Navo et Martin Darondeau

Moi qui n’étais encore jamais allée à la Comédie de Paris, voilà que je m’y retrouve deux fois en l’espace de deux semaines. Et j’adore cette idée ! Si je suis venue voir le spectacle de Monsieur Poulpe la semaine dernière – soit un artiste bien installé et avec une certaine notoriété aujourd’hui – c’est pour Ambroise et Xavier, deux jeunes un peu moins connus, que je reviens aujourd’hui. Et pour ce qui est du pourquoi du comment : j’ai découvert Xavier Lacaille dans la série Parlement diffusée sur France TV, et de cookies en cookies, internet étant ce qu’il est aujourd’hui, j’ai découvert qu’il était l’un des créateurs de la chaîne Sympa Cool sur Youtube, que j’ai trouvée… sympa et cool (et un peu bizarre, il faut bien l’avouer)… et qu’il faisait aussi de la scène ! Et me voilà donc en route une nouvelle fois pour la Comédie de Paris, ne sachant pas vraiment à quoi m’attendre, mais enthousiaste malgré tout.

Ce qu’ils font ? Je ne saurais vraiment le dire. Ce sont de bons comédiens, mais ce n’est pas vraiment du théâtre. Ils ont de bonnes punchlines, mais ce n’est pas vraiment du stand up. Ça ne ressemble à rien de ce que je connaissais, et dans ce style (bizarroïde, donc), c’est plutôt réussi. Ils empruntent un peu à plusieurs genres, jouent avec les codes, s’autorisent pas mal de choses, et ça fonctionne. Ils sont deux mais se laissent parfois toute la place sur scène, et c’est aussi bien comme ça. Ça manque peut-être un peu de vannes – peut-être aussi parce qu’on espérait voir quelque chose qui se rapprochait davantage du stand-up – mais une fois le parti pris accepté, le spectacle avance bien et les spectateurs avec.

Leur spectacle est construit comme un entonnoir : il y a de la place pour les sketchs au début, et, petit à petit, le sujet se resserre pour ne concentrer plus qu’un thème principal. Attention spoiler : on va alors entrer dans un univers un peu méta, où l’un des personnages va chercher à sortir de son rôle. Si le sujet n’est pas complètement nouveau, il faut reconnaître qu’il est très bien ficelé. Et, surtout, il est mené à bout : alors certes, cela entraîne forcément quelques longueurs mais ce qu’on retient surtout, c’est qu’ils arrivent à le conclure en beauté, ce qui n’est pas donné à tout le monde… et était loin d’être gagné d’avance !

Avis aux amateurs de duos un peu perchés : ce spectacle sera pour vous ! ♥ ♥

Rendez-vous avec la vie d’Agatha Christie

Critique de Lady Agatha, de Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos, vu le 19 octobre 2022 au Théâtre Saint-Georges
Avec Camille Favre-Bulle, Tatiana Gousseff, Marie-Aline Thomassin, Matthieu Brugot, Erwan Creignou et Léo Guillaume, mis en scène par Cristos Mitropoulos

Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas mis les pieds au Saint-Georges, et je suis ravie d’avoir plusieurs bonnes raisons d’y retourner. Mes premières bonnes raisons s’appelle Cristos Mitropolos et Ali Bougheraba, et sont les co-auteurs du spectacle. Ma troisième bonne raison se nomme Camille Favre-Bulle, découverte avec la même bande dans Sarvil l’oublié de la Canebière il y a un moment déjà. Et ma dernière raison s’appelle Agatha Christie, liée comme pour beaucoup à des moments de lecture marquant, et dont la vie m’est totalement inconnue. Des retrouvailles et des découvertes, ça sonne comme un bon début, non ?

Deux sentiments un peu contraires s’affrontent au sortir de la pièce : j’ai passé un bon moment, mais j’ai quand même ressenti certaines longueurs. C’est simple, sur mes notes, j’ai écrit à la suite « Très sympathique » et « Trop long ». Pour être tout à fait honnête, connaissant déjà le travail d’une partie de la troupe, j’avais quelques attentes et c’est peut-être une certaine forme de déception qui appuie aussi cette impression de longueurs. Les sachant capables de la perfection, je laisse plus difficilement passer certaines facilités présentes dans le spectacle.

Car c’est à elles que j’impute ces longueurs, surtout présentes dans le début du spectacle. On y présente l’éducation d’Agatha Christie, sa jeunesse, les différentes affaires de famille qu’elle traverse. Ce n’est pas inintéressant en soi, mais ça n’apporte pas non plus d’éléments clés pour la suite de l’histoire si bien qu’on aurait peut-être pu passer un peu plus rapidement dessus. D’autant que tous les personnages qui entourent Agatha Christie sont comme surjoués, dans des compositions toujours caricaturales, évoquant parfois même le gag : cela donne surtout un sentiment « d’occupation » des spectateurs en attendant que l’histoire commence vraiment. C’est presque dommage, car cette maniérisation systématique des personnages est contre-productive, certaines compositions très réussies se perdant un peu dans le lot.

© Cédric Vasnier

Ces compositions marquées sont d’autant plus visibles qu’elles entourent une Agatha Christie totalement naturelle incarnée avec brio par Camille Favre-Bulle. On connaissait surtout l’artiste à travers sa voix incroyable, on découvre à présent tout l’étendue de son talent d’actrice. Et quel talent ! Ce qui marque en premier, après son charisme fou – car cette comédienne rayonne et illumine tout le plateau par un simple sourire – c’est sa sincérité absolue. Elle émane probablement de cette espèce d’aura qu’elle dégage, et elle touche en plein coeur. Impossible alors de ne pas s’attacher à son personnage. Il faut dire aussi qu’elle porte haut les valeurs d’Agatha Christie, cette femme moderne, courageuse, et complètement libre. A la regarder, tout semble une évidence. C’est elle qui parvient à nous embarquer dans la pièce, et sa spontanéité mêlée à son énergie sont telles qu’on aimerait sauter avec elle sur le plateau.

Car on a commencé par le négatif, mais il y a beaucoup de choses qui fonctionnent complètement sur le plateau. Et encore plus à partir du moment où Agatha Christie commence à écrire, car les auteurs ont alors donné vie à ses personnages, et ce pour notre plus grand plaisir ! C’est inventif et drôle, c’est fait avec beaucoup de doigté, et ça donne de très chouettes moments de théâtre. De manière plus globale, la scénographie fonctionne beaucoup (et très bien) sur le mouvement. Elle utilise beaucoup les praticables, mais toujours à bon escient, et parvient à complètement faire exister le monde qui entoure Agatha Christie. Et c’est finalement assez fondamental, car cette incroyable vie prend toute son ampleur lorsqu’on la considère aussi à l’aune de l’Histoire : Agatha Christie a traversé presque tout le vingtième siècle, et c’est parfaitement représenté sur scène. Tout bouge, tout se renouvelle, tout avance… à la manière d’un bon roman policier.

Il faut le temps que ça s’installe, mais une fois dedans, la machine s’emballe, emportée par une merveilleuse duchesse du crime : Camille Favre-Bulle. ♥ ♥

© Cédric Vasnier