Têtes d’affiche, malheureux stratagème

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 9 octobre 2019 au Théâtre Edouard VII
Avec Eric Elmosnino, Sylvie Testud, Suzanne Clément, Jérôme Robart, Jean-Yves Roan, Simon Thomas, Roxane Duran et Florent Hill, dans une mise en scène de Ladislas Chollat

Cela faisait partie de ma must-see list de la rentrée. L’affiche était attirante, le texte envoûtant, la distribution clinquante, la mise en scène nous mettait en confiance : bref, c’était la promesse d’une bonne soirée. Je ne mets que rarement les pieds à l’Edouard VII et j’étais ravie de retrouver l’un des plus beaux théâtres privés parisiens, son bar attractif, sa salle rouge et or. Vous l’avez compris, j’avais des étoiles plein les yeux. Mon ciel s’est rapidement couvert.

La Comtesse et Dorante coulaient le parfait amour jusqu’à l’arrivée du Chevalier. Trouvant sans doute sa situation trop stable, son amour sans vague, son prétendant trop parfait, celle-ci se laisse séduire par le Chevalier et délaisse son ancien amant, qui, mâle simple bien loin d’imaginer les manigances inconscientes de sa moitié, ne comprend d’abord pas du tout ce revirement de situation. C’est grâce à la Marquise, qui a été délaissée par le Chevalier et qui, elle, devine le jeu de la Comtesse, qu’il va comprendre le pourquoi du comment et, aidé par elle, renverser une situation fausse pour – presque – chaque coeur.

C’est la deuxième fois que je vois ce texte de Marivaux. En deux fois, il est peut-être devenu ma pièce préférée de l’auteur. Dois-je redire une nouvelle fois mon amour pour ses textes, sa clairvoyance de l’esprit féminin tout en contradictions qui transparaît sans jamais une once de misogynie à travers ses dialogues toujours précis et ciselés à la perfection ? Même si j’ai été heureuse de retrouver ce grand texte ce soir, j’avoue que mes oreilles ont un peu saigné parfois.

J’adore Ladislas Chollat. Découvert sur le tard dans sa mise en scène du Père de Florian Zeller, c’est, pour moi, dans Les Cartes du Pouvoir qu’il a révélé tout son talent de mise en scène. Même dans les plus récents Inséparables à l’Hébertot qui, je dois le reconnaître, ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissables, il apportait sa patte et rendait le moment plus qu’agréable. Mais je ne suis pas sûre qu’il soit fait pour la langue de Marivaux dans laquelle chaque virgule doit être incarnée par son interprète et où la subtilité règne en maître. On devrait presque entendre les pensées des personnages par-dessus leurs répliques. Et je ne sais pas si le travail sur le texte a été suffisamment poussé pour permettre à Marivaux d’être correctement entendu…

Je ne sais pas vraiment sur qui rejeter la faute. A-t-il fait le choix de ses guests ou lui a-t-on imposé ? A-t-il échoué à diriger ses acteurs ou Marivaux lui a-t-il échappé ? Le fait est qu’il semble avoir fait le choix de jouer Marivaux comme un boulevard et que ça ne prend pas. Sa distribution tape-à-l’oeil composée de guests peine à faire vivre le texte et on en vient à interroger la présence de Sylvie Testud sur un plateau de théâtre – elle n’avait pas remis les pieds sur une scène depuis 2011. Autant elle me convainc tout le temps au cinéma, autant là je n’ai pas compris sa proposition. Mangeant ses mots, la voix trop monotone, atteinte de la bougeotte, sa Comtesse n’est qu’un spectre sur scène – mais un spectre autour duquel tout le monde gravite, ce qui handicape beaucoup le spectacle. Je ne suis pas beaucoup plus convaincue par Suzanne Clément dont le jeu est sans relief. C’est finalement Eric Elmosnino, qui m’avait habitué à un jeu plus cabotin, qui s’en sort le mieux. Il a été bridé juste ce qu’il faut, nous laissant entendre ses fins de phrases tombantes assez rarement pour créer vraiment le rire, trouvant l’émotion juste dans le désespoir initial comme dans l’explosion finale de son amour. Il est vraiment délicieux en Dorante.

On en attendait beaucoup mieux. Stratageme_original_backup.jpg

Les Justes ont tout faux

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Critique des Justes, de Camus, vus le 4 octobre 2019 au Théâtre du Châtelet
Avec Sabrina Ouazani, Clotilde Courau, Marc Zinga, Lyes Salem, Youssef Hajdi, Karidja Touré, Montassar Alaya, Matteo Falkone, Frédéric Chau, et Camille Jouannest, ainsi que Luiza de Figueiredo , Amira Bouter , Sarah Diop , Celia Meguerba , Horya Benabet , Moriba Bathily , Zineddine Nouioua , Nassim Qaïni , Maxime Renaudeau , Régis Nkissi, dans une mise en scène d’Abd Al Malik

La nouvelle direction du Châtelet fait beaucoup parler d’elle en cette rentrée qui signe la réouverture de la salle, refaite à neuf. Ruth Mackenzie et Thomas Lauriot dit Prévost, qui succèdent à Jean-Luc Choplin, ont en effet pour ambition d’ouvrir le Châtelet aux familles et aux publics qui n’avaient pas pour habitude de fréquenter le lieu sous la précédente direction. Gros challenge, qu’on ne peut qu’encourager, les productions du Châtelet étant synonymes de grande qualité. Confier la mise en scène des Justes de Camus à Abd Al Malik, c’était entamer leur saison en plein dans leur nouvelle ligne éditoriale, et je leur tire mon chapeau pour avoir osé ce pari. J’aurais tiré gants, chaussettes et manteaux si cela avait été réussi.

Les Justes évoquent, dans la Russie de 1905, un groupe de terroristes qui prépare sa révolution : ils vont tenter un attentat contre le grand-duc Serge. Autour de leurs préparatifs puis, plus tard, du succès de leur ambition et de l’arrestation de l’un d’entre eux, une question revient sans cesse : peut-on tuer au nom de la liberté ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Devient-on un assassin lorsqu’on tue au nom d’une cause que l’on estime juste ?

J’avais peur de ce texte. Traumatisée par une confrontation précoce à cette pièce de Camus – un bac de français apparemment mal digéré – je n’ai pourtant pas hésité longtemps. Je me suis dit que, justement, c’était peut-être là une manière de redécouvrir ce texte autrement. J’étais même plutôt convaincue par le teaser, vu quelques heures avant le spectacle. J’ai aimé y entendre ce texte rappé, presque slamé, qui promettait le meilleur. J’y allais confiante sur la proposition, moins sur mon rapport au texte. Et puis tout s’est inversé.

Il y a d’abord la première scène. Gros coup. Je suis happée, directement. La voix me prend et m’emporte, tout mon corps est à l’écoute de Frédéric Chau qui rap son texte sur la musique – live, je ne m’y attendais pas. J’entends encore sa manière de dire « Respecter l’ordre des choses » à contretemps du rythme imposé par la batterie. Et je m’avoue aussi convaincue côté scénographie : l’ouverture est belle et prend son temps, l’apparition lente du comédien sur scène fonctionne bien. Rien à dire, on est pris.

Mais rapidement, tout va à vau-l’eau. La première scène se termine, la pièce et son histoire prennent place. Dans la fosse d’orchestre, la musique continue, mais la diction des comédiens ne semble plus s’en préoccuper : c’est comme si musique et voix étaient décorrélés. Ils ne rapent ni ne slament, ils disent leur texte par dessus les instruments qui ne s’arrêtent pas. Et – je le comprendrais très vite – ne s’arrêteront pas de tout le spectacle. Alors figurez-vous une musique d’ambiance, plutôt agréable à la première écoute, simple et mélodieuse, dont le thème principal dure environ une minute. Figurez-vous maintenant une scène d’une quinzaine de minutes. Le même thème sera répété, en boucle, durant tout le scène. Ça peut exaspérer, à un moment.

Pour moi, cette musique en continu constitue presque un aveu d’impuissance à faire rayonner le texte par lui-même. La musique, au théâtre, c’est souvent une facilité pour satisfaire son public – et moi la première : j’adore les incursions musicales dans une pièce. Mais je ne suis pas dupe : ici, la musique m’a aussi maintenue connectée au spectacle. Elle a, sur moi, ce pouvoir que n’a pas le comédien : s’il ne parvient pas à faire vivre son texte, je peux m’ennuyer, alors que l’oreille sera toujours satisfaite par un orchestre de bonne composition comme c’est le cas ici. Mais j’ai essayé de faire la part des choses, en mettant les notes en sourdine et ne gardant que les cordes vocales. Voilà ce que j’en tire : on l’entend ce texte, et c’est peut-être ça qui est le plus frustrant. Je l’ai entendu à nouveau et compris, mieux que lors de mes études. Les comédiens sont justes, sans non plus transcender leur partition. Tous, sauf un. Il m’a marquée à chacune de ses apparitions, il réitère l’exploit ici : Marc Zinga explose tout, littéralement. Il compose un Ivan Kaliayev totalement hors du monde et ses doutes premiers se mêlent à la folie et à la poésie qu’il inculque au personnage, formant un tout à la fois lunaire, décalé et malgré tout complètement identifiable pour le spectateur.

Et c’est là que débutent mes interrogations : qu’a été exactement la contribution d’Abd Al Malik en tant que metteur en scène ? J’attendais de lui un vrai travail et sur le texte, et sur la diction ; je me rends compte qu’il ne rend pas grand chose. Au contraire, son ajout musical nuit au jeu de ses comédiens qui, microtés, pensent sans doute d’abord à se faire entendre du public avant de faire entendre leur texte. Quant au choeur composé de comédiens amateurs d’Aulnay-sous-Bois, si l’intention est louable, le résultat est plus que discutable, et leurs apparitions sur scène ne sont que vociférations et douleurs pour les oreilles. Mais le pire, c’est que si Abd Al Malik n’est pas là où on l’attendait, il n’est pas non plus là où on ne l’attendait pas. La mise en scène est donc quasi inexistante, les comédiens très statiques, mais c’est surtout le décor qui me met dans tous mes états. Le décor est sublime. Vraiment, rien à dire. Cette maison sur plusieurs étages, qui laisse une vie en avant comme en fond de scène, est un grand plaisir pour les yeux. Mais à quoi bon construire un tel décor pour n’en utiliser qu’un cinquième ? A quoi bon figurer des pièces voisines si les voisins qui le occupent n’interviennent à aucun moment dans le spectacle ? Ce décor, pour moi, c’est un caprice, et un caprice qui a dû couter cher.

Alors là vient le petit coup de gueule : j’étais ravie par le discours que tenaient les deux nouveaux directeurs du Châtelet. Le théâtre se doit de prouver à tous qu’ils sont les bienvenus chez lui. Et pour cela, c’est bien d’aller proposer des petites formes aux publics éloignés, mais c’est encore mieux de donner accès à sa grande et belle salle en baissant les prix. Et pour baisser les prix du billet, il faut évidemment travailler sur les coûts de production. Et – par exemple – faire des concessions sur le décor, surtout quand celui-ci n’est là que pour la figuration. Un décor est un personnage à part entière, ou il est une démonstration financière. J’espère que le Théâtre du Châtelet n’a pas fait son choix trop vite.

Une fausse note signée Abd Al Malik. Dommage. pouce-en-bas

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Fallait-il qu’elles trissent !

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Critique de Cyrano, d’après Edmond Rostand, vu le 3 octobre 2019 au Funambule Montmartre
Avec en alternance Iana-Serena De Freitas, Lucie Delpierre, Nataly Florez et Marjorie De Larquier, dans une mise en scène de Bastien Ossart

En tant que critique, il y a des choses que vous devez accepter : si vous conseillez avec bienveillance un spectacle et qu’on vous en conseille un en retour, vous pouvez, vous aussi, essayer de faire confiance à la personne qui vous préconise telle ou telle pièce. J’ai souvent besoin de quelques piqûres de rappel pour enfin me rendre aux spectacles recommandés par des copains. Mais là, après les insistances successives de Théâtre Côté Coeur et A Bride Abattue, je me suis dit que quand même, je n’allais pas rater une mise en scène de ma pièce préférée aussi vivement conseillée. Donc sans rien lire, sans rien voir, direction la petite salle des Funambules Montmartre dans laquelle je rentrais pour la première fois.

Oui, Cyrano est ma pièce préférée. J’en aime chaque tirade, chaque vers, chaque virgule. Il faut dire que lorsqu’on dessine un personnage aussi haut en couleurs et qui a décidé d’être « admirable en tout, pour tout », mieux vaut savoir écrire les vers en conséquence. Notre personnage donc, amoureux de Roxane, sait qu’il ne peut espérer de retour de ses sentiments en raison de ce long nez qui le précède en tout lieu. D’ailleurs, Roxane se confie auprès de lui : elle aime Christian, qui a récemment rejoint les cadets où Cyrano officie. Cyrano décide alors de servir leur amour et de le vivre lui-même à travers ce jeune homme en lui prêtant ses mots pour conquérir celle qui fait vibrer leurs beaux yeux.

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J’A-DORE. J’adore ce genre de surprise. J’adore m’attendre à aller voir Cyrano, me rendre compte une fois dans la salle que devant moi ne se trouvent que trois comédiennes et qu’à elles trois elles composent l’ensemble de la distribution. J’adore sentir en moi l’étonnement – et une pointe d’agacement, cela va sans dire – devenir intérêt quand la pièce commence. Je souris d’abord devant le superbe pastiche de la tirade des nez qui fait office d’annonce contre les téléphones portables, puis je suis embarquée une nouvelle fois dans cette pièce que j’adore.

La proposition de ces trois comédiennes tient son étrange pari : elles jouent la pièce avec un mélange d’inspiration Comedia Dell Arte dans les codes de jeu et plutôt asiatique dans la création visuelle, jonglant avec les différents personnages, trissant parfois certaines tirades, le tout avec une extrême fluidité. On sent un travail précis sur la gestuelle qui accompagne avec brio l’histoire de notre héros dont certains passages semblent presque chorégraphiés. Le travail sur les masques est aussi très réussi, on aurait presque aimé que tous les personnages soient joués masqués – je ne sais pas si je suis la seule à avoir vu Voldemort dans le masque de De Guiche, mais j’avoue que ça a bien fonctionné sur moi. Le traitement de Cyrano est particulièrement impressionnant : les trois comédiennes se passent le masque au grand nez et chacune donne à Cyrano un accent différent. Successivement optimiste et désespéré, amoureux ou solitaire, belliqueux ou poète, le fait de tripler l’incarnation du personnage met en valeur sa pluralité, ses doutes, ses complexes, ses envies, ses tourments.

Si j’avais un seul bémol, c’est ce que je reproche toujours lorsqu’on se tourne vers la Comedia Dell Arte : la manière de jouer bride l’émotion. Mais c’était à mon avis intrinsèque au choix de l’adaptation, et sur sur plusieurs points. D’abord parce qu’en jouant cette pièce à trois, il faut forcément couper. Or, pour parodier Cyrano, mon sang se coagule en pensant qu’on en peut sauter une virgule. Je reconnais la prouesse de leur exercice et j’ai d’ailleurs passé un bon moment, mais je savoure trop les vers de Rostand pour être entièrement happée par un Cyrano en accéléré. Ensuite parce que la Comedia Dell Arte est tellement codifiée qu’elle appelle à une certaine technique presque incompatible avec l’émotion. Et c’est seulement quand ce processus se repose que l’émotion peut naître, comme c’est le cas dans la scène finale.

Une chouette approche de l’oeuvre de Rostand qui plaira à petits et grands ! ♥ 

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N’y allez pas Mesdames

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Critique de N’écoutez pas, mesdames, de Sacha Guitry, vu le 2 octobre 2019 au Théâtre de la Michodière
Avec Michel Sardou, Nicole Croisille, Lisa Martino, Carole Richert, Patrick Raynal, Eric Laugerias, Laurent Spielvogel, Michel Dussarrat, Dorothée Deblaton, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je me souviens de la réaction des twittos lorsque l’affiche de N’écoutez pas mesdames est parue : plutôt indignée. Evidemment, Michel Sardou au théâtre, ça va faire parler, mais c’était surtout de le voir seul sur l’affiche, dans cette position plutôt risible, son nom en énorme surplombant le reste de la distribution, qui en a dégoûté plus d’un. Certes, je ne trouvais pas non plus l’affiche très réussie, mais c’est la loi du marketing de mettre en valeur ses noms pour attirer le public. Et après tout, c’est aussi sur un nom que je me suis décidée à aller voir le spectacle : celui de Nicolas Briançon, metteur en scène dont je ne rate (presque) aucun spectacle, et qui m’a habituée au meilleur. On lui pardonnera bien un raté.

La pièce s’ouvre sur Daniel, seul, face au public et d’ailleurs conscient de l’être, qui explique avec la géniale plume de Guitry les différents torts des femmes à ses yeux. Puis on comprend mieux sa diatribe lorsque l’histoire commence sur le plateau : sa femme a découché pour la deuxième fois en quelques semaines, et lui sert la même excuse qu’il réfute cette fois-ci. Persuadé qu’elle le trompe, il décide donc de divorcer. Apprenant cela, son ancienne épouse revient en grande pompe chez lui pour le reconquérir, créant évidemment des situations rocambolesques.

Faisons un rêve, du même auteur, est l’une des mes pièces préférées. Briançon l’avait d’ailleurs montée avec brio il y a quelques saisons, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu lui faire confiance sur ce coup-là. Si on entend les accents incisifs de Guitry, j’ai trouvé la pièce moins bien construite que ce que je connaissais de l’auteur : elle fait moins « tout ». Les scènes semblent moins corrélées les unes aux autres, ou peut-être est-ce simplement l’histoire qui prend moins. A quelques jours du spectacle, j’aurais déjà du mal à résumer la pièce en plaçant les différentes péripéties dans le bon ordre.

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Mais la pièce aurait pu davantage me plaire avec un autre comédien dans le rôle de Daniel. Il faut bien le reconnaître : Michel Sardou est un problème dans cette distribution. Il fait le job de comédien comme le ferait un amateur : il dit son texte mais n’y insuffle pas suffisamment de vie. Le début de la pièce, par exemple, est exquis – du Guitry comme on l’aime – mais il le joue sans saveur (et avec quelques petits problèmes de dictions probablement liés au poids des ans). Il dit, sans réciter, mais sans âme non plus – c’est trop monotone pour du Guitry ! On imagine sans difficulté Briançon lui-même dire ce texte avec cette légère ironie qu’on pouvait retrouver dans Le canard à l’orange et dans son précédent Guitry. C’était un personnage pour lui. M’enfin.

Le reste de la distribution se défend plutôt bien mais comme tout tourne autour de Daniel, je suis restée sur ma faim malgré la belle prestation de Lisa Martino qui apparaît comme un diamant, éclatante à côté du jeu terne de son partenaire. Laurent Spielvogel et Eric Laugérias, qu’on croise souvent dans les spectacles de Briançon, composent des personnages au poil, dans le genre rigide pour l’un, comique pour l’autre. J’avoue avoir été un peu déçue par la proposition de Nicole Croisille, qui semblait toujours un peu forcée ce soir-là. Par contre je n’ai pas du tout adhéré à la direction de Carole Richet, qui certes interprète une ex dont le métier de « poétesse » rappelé à plusieurs reprises semble souligner la folie du personnage, mais pour qui on aurait pu trouver d’autres manières de représenter l’extravagance que par des cris répétés : il aurait peut-être fallu trouver quelque chose dans le rythme, dans le regard, dans l’attitude pour venir compléter la puissance des décibels.

Je suis déçue car les spectacles de Briançon me font habituellement l’effet d’une bouteille de champagne : ça explose de partout, c’est joyeux et savoureux et on en sort ragaillardi. Ici, de ma bouteille de champagne, je n’ai eu que le pschit. Tout ce qui d’habitude me ravit m’a semblé ici un peu terne : par exemple, je m’avoue un peu déçue aussi par le décor. Je n’ai pas compris l’utilité de cet ascenseur qui alourdit encore le tout – j’ai d’ailleurs cru qu’il avait été là parce qu’à un moment Sardou aurait besoin de monter à l’étage, ce qui n’est pas le cas. Moi qui adore les propositions du metteur en scène d’habitude, légèrement désuètes dans le cas du Canard à l’Orange par exemple, j’ai trouvé celui-ci bien compliqué avec ses deux étages.

On attendra donc le deuxième Briançon de la saison : le rendez-vous est pris en mai au Théâtre du Rond-point. pouce-en-bas

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Certains l’auraient aimé plus show

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Critique de Sept ans de réflexion, de George Axelrod, vu le 27 septembre 2019 aux Bouffes Parisiens
Avec Guillaume De Tonquedec,  Alice Dufour,  Jacques Fontanel,  Agathe Dronne,  François Bureloup,  Clément Koch, dans une mise en scène de Stéphane Hillel

J’avoue, j’étais intriguée. J’avais envie de voir Guillaume de Tonquédec sur scène après l’avoir découvert au théâtre dans la captation de La Garçonnière, l’année dernière. J’avais aussi envie de voir ce que donnait cette adaptation de Billy Wilder sur scène – même si en réalité le film a lui-même été adapté d’un succès de Broadway datant de 1952. J’avais envie de voir si Alice Dufour, découverte la saison passée dans Le canard à l’orange, avait les épaules pour remplacer Marilyn Monroe. J’avais envie, enfin, que voulez-vous, et l’envie et la raison ne font pas bon ménage !

Richard est seul dans son appartement : sa femme et son fils sont partis en vacances mais il avait encore du travail et ne pouvait les suivre. Sa femme n’a pas à s’inquiéter : ils sont mariés depuis sept ans, il n’a jamais fauté, et ce n’est pas maintenant que ça va lui arriver. Et puis il croise sa voisine du dessus qui vient d’emménager. C’est évidemment un canon de beauté et il se met à fantasmer leur rencontre, jusqu’à ce que rêve et réalité se mêlent…

Je ne comprends pas bien l’intérêt de monter ce genre de pièce aujourd’hui. Elle a quelque chose de vieillot, de dépassé, de misogyne – mais pas la misogynie fine et espiègle de Guitry, plutôt celle un peu trop premier degré qui fait pas mal de dégâts aujourd’hui, le genre bien patriarcale comme il faut, qu’on n’a pas vraiment envie de retrouver au théâtre. Je suppose donc que l’idée, en remontant cette pièce, était de surfer sur la lancée de La Garçonnière et de chercher quel film des années 60 pourrait bien se retrouver adapté au théâtre avec Tonquédec dans le rôle-titre. Sauf qu’on sait depuis longtemps qu’il n’y a pas de formule magique et qu’au théâtre il ne suffit pas de reprendre la même recette pour faire un carton.

J’ai compris dès le départ qu’il y avait un problème. Tonquédec est longuement seul sur scène au début de la pièce et, beaucoup trop vite à mon goût, j’ai trouvé le temps long. Tonquédec est un bon acteur, mais pour porter seul un texte un peu lourd, un peu poussiéreux, un peu ennuyeux pendant une dizaine de minutes, cela relève carrément du génie. Or la direction d’acteurs semblant quasiment absente de ce spectacle, le génie de Tonquédec peine à faire surface et c’est l’indifférence qui prend sa place. L’entrée en scène d’Alice Dufour ne fera pas l’effet du filtre magique qu’on attendait : le couple fonctionne plutôt bien, mais il n’est pas non plus captivant et on ne peut pas dire que la mise en scène les aide beaucoup. Si on choisit ce texte, c’est bien qu’on avait envie de le monter non ? Là est tout le problème de ce spectacle. Ça manque de piquant, ça manque de rythme, ça manque de vie. Ça manque d’envie.

Quand on y pense : cela fait 67 ans que la pièce a été créée. 67 ans de réflexion… et ça ne suffit pas. pouce-en-bas

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Tu quoque, Dana

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Critique de Jules César, de William Shakespeare, vu le 25 septembre 2019 au Vieux-Colombier
Avec Martine Chevallier, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Christian Gonon, Georgia Scalliet, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can, et Jean Joudé, dans une mise en scène de Rodolphe Dana

A l’annonce du projet, j’ai fait la moue : un Jules Cesar avec une distribution majoritairement féminine, quelle idée étrange ! Mais devant cette proposition pour le moins transgressive, je ne pouvais douter de la vision artistique préexistante du metteur en scène. Le défi était d’autant plus grand pour Rodolphe Dana, l’actuel directeur du CDN de Lorient, qu’il passait derrière les Tragédies Romaines d’Ivo Van Hove, moment de théâtre pour le moins inoubliable. Quelle ne fut pas ma surprise alors de me retrouver devant un spectacle absolument vide d’idées, appuyant encore ma théorie de la malédiction frappant le Vieux-Colombier depuis la création de Faust au printemps 2018.

La pièce s’ouvre sur une Rome en fête : Jules César revient victorieux de sa victoire contre Pompée et tout son peuple l’acclame. On sent cependant que, sous la joie apparente, des projets plus sombres se trament. En effet, Cassius tente de convaincre Brutus de rejoindre le camp des conspirateurs contre César. Ce dernier est embarrassé : il admire César et lui voue une affection particulière, mais il craint son ambition qui pourrait remettre en cause la liberté du peuple romain. Vous connaissez la suite : César sera trahi de toute part et même Brutus lui assènera l’un des coups de poignards qui lui seront fatal.

La mise en scène de Rodolphe Dana n’est pas seulement plate, elle est maladroite. Les rares choix qu’il semble avoir faits s’avèrent rapidement handicapants pour son propre spectacle. D’abord, il faut bien reconnaître que le dispositif bifrontal n’est pas du tout adapté ici. On peut comprendre l’intention de représenter ainsi le peuple qui se presse autour de nos protagonistes, mais le texte comporte de nombreux discours qui doivent se faire face au peuple et qui perdent beaucoup en intensité lorsque les personnages nous tournent le dos. Lors du fameux discours de Marc-Antoine, celui-ci exhibe le manteau de César pour essayer d’émouvoir son auditoire. Mais avec ses constants mouvements pour ne délaisser aucune partie de la salle, on dirait presque un défilé de mode dans lequel Georgia Scalliet nous présenterait son dernier modèle de pardessus.

De plus, alors que tous les choix semblent ternes – costumes, décors et musiques ne se font pas les témoins d’une lecture radicale de la pièce – il a pris le parti de faire gicler le sang sur le plateau du Vieux-Colombier. Soit. Dommage que ce qui pouvait ressembler à un début d’idée aboutisse à un tel fiasco. Il est fort possible que ça n’ait gêné que les misophones comme moi, mais j’y tiens quand même. En utilisant des petites poches de faux sang pour un effet imparable de jaillissement – et de véracité, cela va sans dire – Rodolphe Dana a oublié un micro-détail : le bruit. Quand la poche explose, ça fait ploc, plic, pouf, pouic, bref : ça fait rire. Alors oui, j’avoue avoir ricané sur la mort d’un des conspirateurs. Pire : lors de l’assassinat de César, c’est Françoise Gillard qui s’est pris une explosion de sang non maîtrisée dans le visage et a laissé échappé une exclamation de surprise – il aurait fallu prévoir ce genre d’incident, car ça ne fait pas sérieux sur une telle scène.

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© Vincent Pontet

Et la question des femmes, alors ? Contrairement à ce que je pensais, je suis davantage mitigée qu’outrée. On se rend compte que le texte de Shakespeare résiste à tout, mais surtout que ses personnages sont moins sexualisés que politisés, et qu’ils soient hommes ou femmes ne change pas grand chose à l’affaire. Ce n’est ni une idée révolutionnaire, ni un échec total. Martine Chevallier compose même un Jules César plutôt convaincant, à la fois légèrement en retrait dans son attitude et éclatante par sa présence indéniable, lucide sur la situation et confiante malgré tout, fataliste et déterminée. Hélas, la transformation n’était pas évidente pour tous les personnages, et il aurait été préférable de faire un Casca féminin plutôt que de changer le sexe de Cassius. En effet, c’est un personnage surexcité et l’absence de direction d’acteur a laissé Clotilde de Bayser en roue libre. Résultat : beaucoup de cris et un personnage désagréable, constamment au bord de l’hystérie, gâchant les trente premières minutes du spectacle à vociférer son texte.

Alors c’est vrai que je dresse un tableau plutôt noir de ce spectacle. Mais je dois reconnaître que, malgré tout ça, quelque chose est passé. Je n’ai pas décroché, je ne me suis pas particulièrement ennuyée. Il y a d’abord ce texte, immuable, frappant de sa puissance à chaque écoute – peut-être le plus grand texte de Shakespeare (mais je reconnais que je dis ça à chaque fois que je vois un Shakespeare). Mais il y a aussi la raison pour laquelle je continue de venir malgré les ratés successifs du Français. Les comédiens. Ils ne sont certes pas à leur sommet – il manque une direction d’acteurs – mais ils se battent pour ce texte. Bridés par des déplacements probablement imposés par Rodolphe Dana, ce sont des pantins. Mais des pantins avec voix et visage. J’ai entendu le grand discours de Marc Antoine avec toutes ses petites lignes lorsque Georgia Scalliet, particulièrement émue – mais j’en parlerai dans la suite – déclame son fameux « Ils le sont tous, tous des hommes honorables ». J’ai aimé, comme souvent, la légère ironie mêlée d’authenticité que Noam Morgenstern sait donner à ses personnages, toujours évidents en apparence et pourtant si incarnés. J’ai suivi les craintes de Brutus, ses doutes, ses questionnements, à travers les regards de Nâzim Boudjenah. Ses yeux révélaient à eux seuls tout l’enjeu de la pièce, le gouffre dans lequel il se jetait tout en sachant pertinemment que là n’était pas la bonne solution, sans lâcheté, cherchant juste à faire ce qu’il croyait être bon. Cette quête de la vérité était dans ses yeux. Un grand Brutus.

Et puis il y a eu un moment dans le spectacle – de ces moments rares qui vous laissent quelque chose gravé en vous. Je sais que ce moment n’était pas voulu, mais il m’a profondément marquée. Il s’est passé durant la scène qui suit la mort de César – scène par ailleurs plutôt réussie dans sa scénographie. Marc Antoine revient et discute avec les assassins de son ami, mort sur le sol. Cela faisait peut-être une dizaine de minutes que César était mort quand soudain, il se mit à tousser, de cette toux qui ne peut être retenue. Aussitôt dans la salle, tout le monde se tend. On sent les efforts de Martine Chevallier pour repousser ce souffle inopportun, mais impossible. Alors sur le plateau quelque chose se passe. Georgia Scalliet, très réactive, a un geste d’une extrême bienveillance tout en restant dans son personnage de Marc Antoine : elle dépose délicatement sa veste sous la tête de César. Acte en apparence quasi insignifiant, il était en réalité un grand moment de ma soirée. Derrière Marc Antoine, les conspirateurs, qu’on sentait tendus, semblaient soudain questionner leur geste, comédiens unis dans une même crainte pour leur partenaire. Dans ces quelques secondes s’est trouvée toute la vie qui manquait à ce spectacle. Un instant incarné et saisissant.

Déçue, mais quand même.

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© Vincent Pontet

Appelez-moi le directeur !

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Critique de Palace, d’après la série télévisée de Jean-Michel Ribes, vu le 21 septembre 2019 au Théâtre de Paris
Avec Salim Bagayoko, Joséphine de Meaux, Salomé Dienis-Meulien,Mikaël Halimi, Magali Lange, Jocelyn Laurent, Philippe Magnan, Karina Marimon, Gwendal Marimoutou, Coline Omasson, Thibaut Orsoni, Simon Parmentier, Christian Pereira, Alexie Ribes, Rodolphe Sand, Emmanuelle Seguin, Anne-Elodie Sorlin, Alexandra Trovato, Eric Verdin, Philippe Vieux, Ben Akl, Armelle Gerbault, dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes

Vous avez forcément entendu parler de l’adaptation scénique de Palace, et pour cause : le spectacle a été annoncé il y a plus d’un an et les billets sont en vente sur le site du spectacle depuis la saison dernière. Avec pareille communication, on avait droit de s’attendre à quelque chose de grand, et j’y allais avec envie : j’ai même passé mon après-midi à revoir ces épisodes que nous regardions en famille lorsque j’étais petite, et j’étais déjà dans l’ambiance avant même d’entrer dans la salle. Mais le pari de reprendre cette série culte n’est pas entièrement réussi.

Car Palace, c’est avant tout la série télévisée créée par Jean-Michel Ribes, diffusée dès 1988 et accueillant quelques-uns des plus grands acteurs de l’époque. On pouvait en effet y retrouver Jean Carmet, Pierre Arditi, Jacqueline Maillan, mais c’est aussi l’émission qui a lancé la carrière de Valérie Lemercier, inoubliable Lady Palace ! Tournée – comme son nom l’indique – dans un palace, c’est un enchaînement de conversations entre clients riches, ponctués par des séquences régulières, telles que les Brèves de comptoir ou Soyez Palace chez vous !

On ne va pas se mentir, il y a des choses qui fonctionnent, et qui fonctionnent même très bien : et du côté de la forme, notamment, la promesse est tenue. Les intermèdes animés par les grooms sont plutôt réussis et ils n’y sont pas allés à l’économie sur ces parties : ils font vraiment le show ! Chanteurs et danseurs créent l’illusion pendant les changements de décor et c’est plutôt impressionnant ! J’ai même ma petite Madeleine quand résonne pour la première fois la musique de la série. La magie prend. Cependant, j’ai regretté que certaines parties soient en play-back car c’est extrêmement visible et ça gâche l’engouement créé par ces parties live très entraînantes ! Ceci étant, ça permet aussi à certains comédiens qui ne connaissent pas les paroles de se fondre tranquillement dans la masse – mais on ne nommera personne !

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Mais c’est plutôt le fond qui m’a posé problème. Pourtant, au début, j’étais vraiment emballée. J’ai beaucoup ri pendant les premières minutes du spectacles. Les sketchs choisis sont courts et entre-coupés de vannes qui s’enchaînent de manière très fluide. Et puis ce sketch au spa plombe un peu l’ambiance. Calme plat dans la salle. Difficile de repartir après ce raté. Le rythme s’empâte un peu. On est moins sur les échanges que sur des enchaînements de sketch. Or les passages choisis, je les connais. Si on peut oublier certains bons mots qui font les beaux jours des brèves de comptoirs et peuvent animer le spectacle sans problème, c’est plus difficile avec une saynète entière. Je les ai en mémoire, incarnés par les comédiens d’alors. Même mis au goût du jour – les migrants font leur apparition dans les discussions des clients – quelque chose ne prend pas. Est-ce la comparaison qui leur nuit, ou est-ce le sketch en lui-même qui a vieilli ? Difficile à dire.

Alors se pose la question : pourquoi donner sur scène cette série chère à nos coeurs ? Le spectacle risque d’avoir du mal à se positionner et à trouver son public : ceux qui connaissaient la série préfèreront ne pas prendre le risque de la voir rendue ici en demi-teinte, et les plus jeunes y verront une proposition vieillotte pas vraiment destinée à leur génération. Alors à ces deux générations-là, je n’ai plus qu’un conseil à donner : la série est disponible sur Youtube à cette adresse, alors faites-vous plaisir !

On a un peu envie de dire : tout ça pour ça… ♥ 

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