Tigran Mekhitarian nous fourbe

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Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 2 avril 2019 au Théâtre 13
Avec Isabelle Andrzejewski, Théo Askolovitch / Axel Giudicelli / Damien Sobieraff, Sébastien Gorski / Tigran Mekhitarian, Charlotte Levy / Pauline Huriet, Tigran Mekhitarian / Théo Askolovitch, Louka Meliava, Théo Navarro-Mussy, Etienne Paliniewicz, Blanche Sottou et Samuel Yagoubi dans une mise en scène de Tigran Mekhitarian

J’avoue m’être un peu laissée porter vers cette création : c’est parce qu’on m’a proposé d’y aller que je me suis retrouvée dans la salle ce soir-là. Rien lu, rien vu, rien entendu. Avant d’entrer, on me prévient quand même : c’est une version rap des Fourberies de Scapin. Après tout, pourquoi pas. J’ai vu des Fourberies de toutes les couleurs ces dernières années, alors le rap ne me fait pas vraiment peur. Il rappelle même le côté « Scapin des rues » de Laurent Brethome, sans doute la version qui m’a le plus marquée. Ceci étant, lorsque j’entre dans la salle, PNL à fond, drap tendu en fond de scène où je déchiffre le nom d’Adama Traoré, je m’attends à une expérience vraiment spéciale, à un nouveau point de vue, à une intéressante surprise. Mais on sera plutôt sur une déception.

Scapin, c’est le valet de Léandre, le fils de Géronte. Alors que son père était parti, Léandre s’est entiché de Zerbinette, qu’il souhaite racheter aux gitans qui la possèdent. Un problème similaire se pose du côté d’Octave, le fils d’Argante, qui lui s’est marié à Hyacinthe en l’absence de son père. Lorsque les deux pères reviennent et apprennent les nouvelles, ils entrent dans des fureurs folles et les deux fils fautifs se voient dans l’obligation de faire appel aux services de Scapin dont les fourberies pourraient les sortir d’affaire.

Une version rap, jeune, gangsta de Scapin n’a en soi rien d’incohérent. Scapin peut tout à faire faire partie de la street, être vu comme une racaille, n’être qu’un chien de la casse. Le pari de Tigran Mekhitarian n’avait donc rien de transgressif, au départ. C’est un point de vue même plutôt intéressant, dont Jérémy Lopez avait incarné toute la complexité et la noirceur dans la version de Laurent Brethome. Difficile de jouer la comparaison. Mais plus difficile encore lorsque le point de vue semble en réalité émaner d’une idée décorrélée du texte-même.

Je m’explique. La pièce s’ouvre sur un rap de Scapin. Pourquoi pas. Mais il ne s’agit pas de raper Molière, il s’agit d’ajouts sur le point de vue de Scapin, sur sa vie. Soit. A plusieurs reprises, des parties rapées viendront s’ajouter au texte, mais sans rien lui apporter. Elles alourdissent plus qu’elles ne servent. Elles cassent un rythme qui ne parviendra jamais à véritablement s’installer. Elles ennuient, comme lors d’un échange entre Léandre et Zerbinette, où le premier prétend que Scapin rap mal et que sa bien-aimée lui répond qu’il est jaloux. L’échange se poursuit ainsi : – T’es jaloux – Non – T’es jaloux – Non – T’es jaloux – Non – T’es jaloux – Non. Molière avait certainement besoin d’une telle verve…

Alors oui, à plusieurs reprises, on rit. Mais jamais pour Molière lui-même. On rit d’un petit wallah ou d’un miskine rajouté à la fin d’une phrase. On rit parce que c’est un peu inhabituel et décalé, pas parce que c’est fondamentalement cohérent avec ce qu’on est en train de voir. Ça aurait pu l’être : faire jouer Scapin dans une cité, faire des personnages des véritables voyous, pourquoi pas. Mais là on dirait simplement qu’il y a d’un côté l’idée du rap et des petits ajouts, et, de l’autre, le texte. Entre les deux, le vide.

Résultat ? Pas mal d’incohérences qui viennent presque gêner la compréhension du texte originel. Que vient faire cette banderole réclamant justice pour Adama Traoré en fond de scène ? Elle n’a absolument rien à voir avec le propos et la seule tirade qui aurait pu, peut-être, éventuellement, justifier ce décor, à savoir la tirade de Scapin sur la justice est, comme souvent, crachée d’une traite sans en concevoir la juste valeur. On s’en débarrasse rapidement sans savoir qu’en faire. Et on laisse le spectateur perplexe.

Et pourquoi Géronte se met-il à chanter du Richard Cocciante ? Est-il amoureux ? Où est passée la fermeté des pères ? C’est déjà délicat de les faire jouer par des comédiens du même âge que leurs fils, mais alors là, on efface toute autorité de ces figures, et donc presque tous les enjeux du texte. D’autant que les comédiens ne semblent pas bien dirigés : l’énergie qu’ils mettent pour incarner les différents personnages rend leur jeu efficace, mais ils n’ont aucune nuance, hurlent leur texte, et n’y font pas passer grand chose. Ils font le pari que les changements de rythme ou d’intonation sur un petit « miskine » rajouté à la volée suffira à convaincre…

Pas moi, en tout cas. pouce-en-bas

Mais alors finalement, elle est morte Agrippine ?

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Critique de La Mort d’Agrippine, de Cyrano de Bergerac, vue le 13 mars 2019 au Théâtre Déjazet
Avec Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Joëlle Lüthi, Jordane Hess, Yan Richard, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

Cette saison, j’use mes fonds de culottes sur les sièges du Théâtre Déjazet ! Après une réouverture en demi-teinte l’année dernière, le théâtre semble avoir opéré un changement de cap avec une programmation plus alléchante mais toujours très exigeante et plutôt éclectique. Ainsi, après un Molière haut en couleurs qui m’a permis de découvrir le Théâtre du Petit Monde, puis un Thomas Bernhard donnant la part belle à un André Marcon en grande forme, c’est à Daniel Mesguich de proposer un spectacle rarement joué, La Mort d’Agrippine. Rarement joué, on comprend rapidement pourquoi : le texte, d’un monsieur bien connu nommé Cyrano de Bergerac, est d’une complexité monstre. Et pourtant, devant ce spectacle, quelque chose fait qu’on s’accroche malgré tout…

Je vais avoir beaucoup de mal à résumer le spectacle, pour la simple et bonne raison que je n’en ai pas saisi grand chose. Mais, en gros, on se situe sous le règne de Tibère où Germanicus, le mari d’Agrippine, vient d’être assassinée. Cette dernière veut se venger, et conspire contre l’empereur aux côtés de Sejanus et de Livilla. Les vraies raisons qui motivent chaque personnage seront probablement dévoilées – je ne les ai pas comprises – mais c’est aussi une excuse que prend l’auteur pour glisser ses propres idées au sein de la pièce : athéisme, épicurisme, et liberté teintent les partitions des personnages qui deviennent en quelque sorte les porte-paroles de celui qui les a peints.

Dès la première scène, je sais que je suis hors jeu. Le jeu, la diction, la gestuelle, tout est extrêmement stylisé – probablement trop pour moi. A posteriori, dans cette exagération, je trouve du bon et du moins bon. Du bon dans l’esthétique absolument superbe pour laquelle on retiendra particulièrement les costumes, qui forment une belle harmonie et donnent lieu, avec une scénographie tout aussi travaillée, à des images marquantes qu’on a plaisir à suivre tout au long du spectacle, même moi, qui ai lâché l’intrigue. Du moins bon dans la diction, qui respecte trop l’alexandrin. Or les phrases de Cyrano de Bergerac sont tellement compliquées, alambiquées, étrangement assemblées, qu’il semblait nécessaire de travailler davantage la phrase dans son ensemble que seulement l’alexandrin.

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En fait, j’en veux un peu à Daniel Mesguich. Au sortir du spectacle, un peu frustrée d’avoir si peu suivi l’intrigue de l’histoire, je décide de faire quelque chose que je fais rarement : lire la note d’intention du metteur en scène. Or cette explication se révèle, pour moi, tout aussi obscure – et même un poil prétentieuse – que le spectacle que je viens de voir. Ce que j’y comprends, en revanche, c’est que Daniel Mesguich a fait le choix de ne pas expliquer le texte, de ne pas le faire comprendre. Même les inserts ajoutés en début de scènes et permettant au spectateur de mieux suivre l’intrigue semblent volontairement vouloir le perdre, comme si Mesguich prenait un malin plaisir à nous mener par le bout du nez. C’est pour moi le choix d’une certaine facilité, face à un texte aussi complexe. Cela donne lieu à une alternance de scènes brumeuses, où les liens entre les personnages ne sont jamais ceux qu’on pourrait croire qu’ils sont – avec des tournures de phrases qui ressemblent à celle-là, je vous laisse imaginer – et d’autres qui fonctionnent très bien, portant plutôt sur les réflexions des personnages sans interroger directement l’intrigue.

Et dans ces scènes-là, il faut bien reconnaître qu’on entend parfaitement les mots de Cyrano. J’en retiendrai une entre toutes, d’une incroyable fulgurance dans cet ensemble brumeux. Une scène entre Sejanus et Agrippine qui dissertent sur la mort de Sejanus à venir. Celui-ci assure qu’il ne la craint pas et Agrippine lui opposent ses propres incertitudes. Cette scène est non seulement parfaitement incarnée par les deux comédiens mais c’est surtout un plaisir – et un supplice, pour moi – pour les oreilles. Pour qui craint la mort comme je la crains moi-même, écouter les arguments rationnels tels que les expose Sejanus ne peut que donner des frissons. Je ne peux m’empêcher de laisser ici une infime partie de l’échange :

Seianus

J’ai beau plonger mon âme et mes regards funèbres
Dans ce vaste néant et ces longues ténèbres,
J’y rencontre partout un état sans douleur,
Qui n’élève à mon front ni trouble ni terreur ;
Car puisque l’on ne reste après ce grand passage,
Que le songe léger d’une légère image ;
Et que le coup fatal ne fait ni mal ni bien
Vivant, parce qu’on est, mort, parce qu’on est rien :
Pourquoi perdre à regret la lumière reçue,
Qu’on ne peut regretter après qu’elle est perdue ;
[…]

Il est quelque chose d’assez spécial dans ce spectacle. J’ai eu beau cesser d’écouter les vers des comédiens et trouver la direction d’acteurs extrêmement stylisée, pas à un instant ils ne me sont apparus ridicules. Pourtant leurs costumes pourraient être risibles, d’autant qu’on les voit tantôt se rouler par terre tantôt se taper le torse de manière quasi-primitive. Mais on a devant nous une troupe qui croit tellement à ce qu’elle fait que c’en devient beau, attirant, quasiment fascinant. J’avais l’impression d’avoir devant moi une jeune troupe faisant son premier Avignon – le métier en plus – et défendant ce texte corps et âme. Ils sont absolument remarquables et forment un ensemble très réussi – les déplacements, quasiment chorégraphiés, étant joués au cordeau et parfaitement rythmés – et, surtout, ils semblent jouer leur vie sur scène. Une mention spéciale à Sterenn Guiriec que j’ai eu plaisir à retrouver et dont la voix me procure des sensations auditives rares et délicieuses, si précieuses au théâtre…

Un moment de théâtre qui me laissera à la fois beaucoup et peu de chose. ♥ ♥

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Le Demi-santhrope d’Alain Françon

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© Michel Corbou

Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 3 mars 2019 au Théâtre du Nord
Avec David Casada, Pierre-Antoine Dubey, Daniel Dupont, Pierre-François Garel, Gilles Privat, Lola Riccaboni, Régis Royer, Dominique Valadié, Marie Vialle, David Tuaillon, dans une mise en scène d’Alain Françon

Situation presque improbable : le Misanthrope, aka l’une de mes pièces préférées, est montée par les deux plus grands metteurs en scène à mes yeux à quelques jours d’écart. C’est trop beau pour ne pas en profiter ! Et comme Le Misanthrope de Françon n’est pas créé à Paris, on s’autorise même à faire un aller-retour Paris-Lille dans la journée pour découvrir son dernier spectacle. Je ressens, juste avant le spectacle, le même enthousiasme mêlé de peur que ce que j’ai pu ressentir devant le Misanthrope de Peter Stein, dix jours avant. Et, lors des applaudissements… la même pointe de déception.

Le Misanthrope signe la première rencontre de Françon avec Molière. Impossible de ne pas se poser la question, après ce spectacle en demi-teinte : Françon est-il vraiment fait pour monter ça ? Lui qui vient souvent structurer, éclairer, cérébraliser les textes qu’il monte, quelle était ici sa véritable valeur ajoutée, puisque le texte ne manque de rien ? Lui qui se distingue aussi comme directeur d’acteur, pourquoi brime-t-il autant ses comédiens ici ?  – évidemment je suis trop dure et ce spectacle reste un bon travail, mais quand on sait les grands moments de théâtre qu’ils nous a offerts jusqu’ici, on peut légitimement questionner ce choix de texte.

Tout commençait pourtant très bien. La scène d’ouverture nous présente un Misanthrope hypersensible qui présente par instants des accents quasi autistiques, accompagné d’un Philinte parfaitement convaincant, bienveillant mais également droit dans ses bottes et qui ne se laissera pas faire par son ami. Cependant, rapidement, les choses se gâtent. Lorsqu’entre Oronte, ce personnage si fier de son sonnet qu’il ne peut s’empêcher de le lire à nos deux comparses, le comique ne prend pas… ou plutôt il ne semble pas vraiment recherché : le comédien passe sa scène à toute allure, sans prendre le temps de laisser monter le comique de répétition, comme si Françon avait peur que le rire atténue le propos du spectacle.

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© Michel Corbou

Puis entre Célimène, sans doute le personnage le plus complexe de ce spectacle. J’ai rarement vu une Célimène qui me convenait – les metteurs en scène semblant régulièrement la mettre de côté et faire comme si elle n’existait pas en espérant que le spectateur l’oublie également – celle-ci n’est pas plus de mon goût que les autres. Françon ne fait de la jeune femme qu’une figure : elle vient, elle s’asseoit, elle fait le moins de bruit possible. Quant à sa relation avec Alceste, qui est peut-être l’un des points les plus fondamentaux de la pièce, la voilà quasiment inexistante : les deux personnages ne se touchent à aucun moment, ne semblent pas se désirer, aucun magnétisme ne les liant. D’ailleurs, si Gilles Privat assume avec brio le costume d’Alceste, il faut bien reconnaître qu’il y a une gêne côté physique – non que le comédien soit laid, mais on a du mal à croire à sa relation avec Marie Vialle, et ce n’est pas Alain Françon qui vient nous contredire en faisant jouer la frigidité absolue entre les deux amants.

Mais c’est le traitement d’Arsinoé qui m’a le plus déçue. Arsinoé, c’est Dominique Valadié, que je suis depuis longtemps. C’est donc en connaissance de cause que je jubilais lors de son entrée en scène pour la première confrontation avec Célimène. Elle aurait dû être une Arsinoé géniale, dont on pouvait sentir les prémices dans Qui a peur de Virgnia Woolf il y a quelques années. Or la voilà l’air plutôt coincé sur scène, ne gardant du personnage que sa minauderie en évinçant toute agressivité sous-jacente, quasiment toute méchanceté. Elle maintient durant toute la scène une voix haut perché affectée sans jamais aller dans sa voix plus grave, aux accents presque vulgaires, qui conviendrait si bien pour déverser cette fureur qui ne vient pas.

Me voilà donc étonnamment sur ma faim – une sensation qui ne m’était peut-être encore jamais arrivée avec un spectacle de Françon. J’ai comme l’impression qu’il a voulu jouer ce Misanthrope comme une pièce fondamentalement réaliste, en enlevant le comique qu’on peut trouver, sur le papier, trop dessiné. Mais sans ce comique-là, la pièce perd une de ces saveurs et ne peut être rendue dans son entièreté. Et même les quelques belles idées disséminées au fil de la pièce ne semblent pas aller jusqu’au bout : ainsi, ces bruits de chuchotement qui évoquent des commérages entre chaque acte, et le cabinet de Célimène vers lequel Alceste semble se diriger au début de la pièce ne sont pas assez utilisés. Et, pour ajouter à ma frustration, je dois reconnaître que je n’ai pas compris où il souhaitait nous emmener par la fin qu’il propose… Me voilà donc face à un spectacle assez froid, voire un peu fade, qui ne s’appuie ni suffisamment sur le texte, ni suffisamment sur les comédiens pour se construire. Dommage.

Une pointe de déception.

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© Michel Corbou

Un spectacle bien trop pesant

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Critique de J’ai pris mon père sur les épaules, de Fabrice Melquiot, vu le 23 février 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénéficte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter, dans une mise en scène d’Arnaud Meunier

Encore une grande promesse théâtrale de la saison qui tombe à l’eau ! Décidément, cette deuxième partie de saison qui s’annonçait si belle a déjà le goût de la déception. Pourtant, l’affiche était alléchante : le retour d’Arnaud Meunier au Théâtre du Rond-Point après son glaçant Je crois en un seul Dieu et son très acclamé Chapitres de la Chute ne pouvait se faire sans moi, d’autant plus que le metteur en scène allait diriger Rachida Brakni et Philippe Torreton dans le même spectacle. J’en salivais d’avance.

La pièce s’ouvre sur Anissa (Rachida Brakni). On comprend rapidement que son personnage est lié à la fois à Roch et à Énée, ses voisins du dessous, un père et un fils. On comprend qu’elle a couché avec chacun d’eux, qu’elle est enceinte mais on ne sait pas lequel est le père. Elle même ne souhaite pas le savoir. Cette information, qui ouvre quasiment la pièce, n’est pas tant réutilisée par la suite. On va suite les évolutions du quartier autour de d’Énée et Roch, celui-ci venant d’apprendre qu’il avait un cancer du genou et qu’il n’en avait plus pour très longtemps.

Je ne vais pas m’appesantir sur un spectacle qui ne laisse en moi rien d’autre qu’un vague sentiment d’ennui et de désintérêt. Et une pointe d’agacement quand me revient cette phrase qui sert de refrain à la pièce : « La scène représente… ». Le spectacle s’ouvre sur cette phrase, et Rachia Brakni nous dit que la scène représente son coeur qui bat, ses organes, ou quelque chose comme ça. Seulement sur cette il y a ce gros bloc de marbre qui plus tard représentera un immeuble. Je n’ai toujours pas compris pourquoi elle prétendait que la scène représentait son coeur qui bat. Ou alors il s’agit pour le spectateur de se représenter la scène qu’elle décrit.

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© Sonia Barcet

Seulement voilà, le verbe de Fabrice Melquiot me tombe des mains, ou plutôt, dans le cas présent, des oreilles. Je n’arrive pas à m’accrocher à ses bavardages. J’appelle ça bavardage car, en plus de ce refrain complètement stylisé qui se voudrait probablement à haute portée symbolique et intellectuelle, ses dialogues sont tout aussi arrogants et difficiles à suivre, utilisant des mots sonnant terriblement faux dans les conversations qu’il met en scène, ces mots qui ne sont ni du langage parlé, ni du langage théâtral, ni du langage poétique. Des mots de dictionnaire, des mots écrits, des mots qui m’ont laissée de côté.

Et ce, malgré la présence de deux grands acteurs de théâtre. Si Philippe Torreton parvient à tenir son texte pendant les deux tiers de la pièce, donnant même lieu à quelques belles scènes, il ne peut soutenir à lui tout seul la dernière partie qui s’étire en longueur – il faut dire que le spectacle dure trois heures. Rachida Brakni, qui a probablement la partition la plus compliquée – c’est-à-dire à la fois la moins intéressante et la moins accessible – peine davantage à donner de la consistance à son personnage d’Anissa.

Le spectacle ne me laissera pas grand chose, peut-être une image ici ou là, mais au-delà de cette langue que je trouve mal choisie, je lui reprocherai d’avoir voulu en faire trop. C’est comme si Fabrice Melquiot avait voulu traiter à la fois des relations père-fils, de l’immigration, de l’homosexualité, du féminisme, des problèmes dans les cités, de l’ascenseur social, de la maladie, du deuil, et j’en oublie probablement encore. Je lui reprocherai tout cela, mais je lui en veux aussi un peu. Je lui en veux d’avoir amené soudainement le 13 novembre dans cette histoire car je l’ai ressenti comme une facilité. Et le 13 novembre ne devrait être une facilité pour personne.

Une grande déception. pouce-en-bas

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© Sonia Barcet

Échangez… vos billets !

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Critique de 2+2, de Cyril Gely et Eric Rouquette, vu le 23 février 2019 au Théâtre Tristan Bernard
Avec José Paul, Claire Nebout, Elsa Lunghini et Eric Savin, dans une mise en scène de Jeoffrey Bourdenet

C’est pour José Paul que j’ai décidé de découvrir ce boulevard monté au Tristan Bernard au titre numérique. L’acteur est une valeur sûre, je le suis depuis plus de dix ans maintenant et je sais que sa présence sur scène empêchera tout naufrage d’un spectacle :  sa présence, son charisme et ses apartés merveilleusement rythmés ne sont plus à prouver. J’y vais donc les yeux fermés, et ce n’est qu’après réservation que j’apprend que la pièce porte sur l’échangisme. Mais cela ne me refroidit pas : au contraire, je n’ai encore jamais vu de boulevard portant sur le sujet et j’ai plutôt hâte de voir ce que Cyril Gely et Eric Rouquette ont à dire à ce propos. Apparemment, pas grand chose.

2+2, comme son nom l’indique, raconte l’histoire de deux couples d’amis, Patricia et Alain d’un côté, Caroline et Stéphane de l’autre ; les premiers ont invité les seconds dans leur maison de campagne pour le week-end. On comprend rapidement que ces vieux couples ont tous les deux eu quelques moments difficiles ces dernières années… problèmes que Patricia et Alain ont résolu en se rendant dans un club échangiste plusieurs fois par mois. Cerise sur le gâteau, si cela a relancé leur couple, il semble que ça ait aussi excité davantage Alain qui a récemment proposé à Caroline de l’accompagner dans le même club pour combler un manque que Stéphane ne souhaite pas satisfaire. Seulement voilà : Patricia n’est pas au courant de ce petit arrangement, et Stéphane ne sait même pas que ses amis pratiquent l’échangisme…

Je dois reconnaître que j’étais assez intéressée par le sujet. Ma déception fut grande : le spectacle peut se résumer comme un grand débat avec d’un côté Alain expliquant à Stéphane que non, l’échangisme n’est pas sale et que c’est un fantasme présent chez de nombreux couples que de voir son partenaire dans les bras d’un autre, et, de l’autre, Stéphane hurlant à Alain qu’il n’est qu’un dépravé et un pervers sexuel et que jamais lui ne s’adonnerait à pareilles pratiques. En gros, c’est ça pendant 1h15 – on comprend d’ailleurs pourquoi le spectacle est si court : les auteurs semblent tellement peu inspirés !

A quelques reprises, on sent des emprunts à la géniale Illusion Conjugale de Eric Assous, quand les auteurs cherchent à élever un peu le débat en insinuant que embrasser une autre femme sans le consentement de son partenaire peut se révéler pire que pratiquer l’échangisme avec lui. Mais les tentatives sont vaines et le désintérêt se fait de plus en plus présent à mesure que la pièce avance. Certains trucs de mise en scène deviennent pénibles, comme la répétition d’un gros plan sur un personnage spécifique en début de scène, rappelant la situation présente et présentant le moment à venir – ces explications inutiles sentent le remplissage à plein nez et n’apportent aucun complément d’information au spectateur ni ne servent à faire avancer l’action. Bref, un effet inutile.

J’ai du mal à comprendre comment Cyril Gely, l’auteur du pourtant génial Diplomatie qui m’a laissé un souvenir marquant et qui était un vrai texte théâtral, a pu pondre pareille pièce : elle n’avance pas, elle ne surprend pas, elle ne part de presque rien et ne va nulle part, tant et si bien qu’elle est obligée de faire intervenir le surnaturel – ou, du moins, des phénomènes inexpliqués – pour amener une fin pourtant sans aucune originalité. Le texte, heureusement, ne tombe pas dans la vulgarité, mais ne fait pas dans la dentelle et la subtilité non plus, en témoigne cette cheminée phallique qui trône sur la scène – au cas où on n’avait pas bien compris quel était le sujet. On sauvera les acteurs, qui permettent de faire de ce spectacle, sinon un vague divertissement, du moins un moment qui se laisse voir.

Plus qu’à attendre le prochain José Paul. pouce-en-bas

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© Fabienne Rappeneau

Fanny et Alexandre : enfants de Troupe

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Critique de Fanny et Alexandre, d’Ingmar Bergman, vu le 22 février 2019 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison / Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger Berta et Léa Schweitzer, dans une mise en scène de Julie Deliquet

Impossible de passer à côté de l’information : 2018 était une année hommage à Ingmar Bergman. J’ai manqué certains spectacles encensés par la critique, comme la proposition des TG Stan au Théâtre de la Bastille, j’en ai vu d’autres, comme l’adaptation de Face à Face par Léonard Matton au Théâtre de l’Atelier. Ce n’était pas mon premier Bergman au théâtre mais, comme à chaque fois, je me dis qu’il serait temps que j’en voie un pour m’approcher au plus près de la substantifique moëlle de ce qui fait son oeuvre. Et, sans surprise, après ce Fanny et Alexandre, toujours la même réflexion, toujours la même curiosité, toujours la même envie.

Fanny et Alexandre conte l’histoire de cette Troupe de Théâtre menée par Oscar Ekdahl, cette Troupe familiale qui n’est pas sans rappeler la Troupe du Français. Dans l’ordre générationnel, on trouve d’abord Helena, doyenne de la Troupe et mère de Gustav Adolph, Oscar et Carl, mariés respectivement à Alma, Émilie et Lydia. Les deux premiers s’occupent du théâtre quand le troisième a endossé les habits de professeurs. Des deux premières unions ont donné naissance à Peter d’un côté et Fanny et Alexandre de l’autre. La famille vit heureuse jusqu’à la mort prématurée d’Oscar, laissant le théâtre sans directeur, Émilie sans époux, Fanny et Alexandre sans père. Se trouvant incapable de reprendre le jeu sans cette épaule qui l’accompagnait depuis toujours, elle décide de se remarier avec Edvard Vergerus, un évêque qu’elle croisait souvent au théâtre, et part donc de l’entreprise familiale pour aller s’installer dans l’évêché avec ses enfants. Edvard  et sa famille se révèleront être de véritables tortionnaires, sources continues de souffrances pour le trio nouveau venu pour qui tout espoir semble devoir être abandonné.

Le spectacle se compose donc de deux parties parfaitement distinctes : d’abord, la présentation de la troupe et l’ambiance qui y règne, puis la nouvelle vie d’Emilie auprès d’Edvard. Il s’est passé sur la première partie quelque chose qui m’amuse – et me frustre a posteriori ; il faut savoir que je sortais d’une semaine très fatigante mais surtout d’une journée assez désagréable – difficile donc de me dérider, ce soir là. Or je me rends compte que, dans un autre état d’esprit, j’aurais pris beaucoup plus de plaisir devant cette première partie dont je n’ai su, ce soir-là, que relever les défauts qui me sautaient aux yeux. Voici donc une description teintée de mon état bourru du moment, à laquelle j’essaierai de faire suivre un pendant plus optimiste, analyse rétrospective d’une soirée globalement très réussie.

Mais débarrassons-nous d’abord des remarques négatives. Le début de la pièce est tout en joie, en fête et en frivolité, on apprend à découvrir la Troupe et les liens qui unissent chacun des personnages, on fête Noël, on est heureux. L’entrée en matière a des allures de Règle du Jeu qui me dérangent car Julie Deliquet n’en a gardé que la légèreté en omettant la profondeur qui faisait de cette pièce un spectacle total. Ici, la tension dramatique ne semble pas vraiment exister : on chante, on danse, on s’envoie des vannes, mais a quoi tout cela sert-il ? On comprend a posteriori l’utilité de cette partie qui fait sens lorsqu’on considère la pièce dans sa globalité, mais je reste quand même critique sur les facilités dans lesquelles peut tomber la mise en scène ; le moment est quand même un peu long, répétitif, et on aurait pu attendre un peu plus de diversité pour chauffer la salle. Mais soit.

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© Brigitte Enguérand

D’autant que cette partie me semble incohérente par instants. Julie Deliquet prend donc le parti de nous amuser mais j’ai du mal à comprendre si elle nous montre la Troupe des Comédiens-Français ou la troupe de théâtre d’Oscar Ekdahl. Tout le jeu semble favoriser ma première hypothèse, mais le texte vient parfois déranger cette intuition en ancrant trop les personnages dans l’histoire qu’ils interprètent. Je regrette donc que l’idée n’ait pas été poussée à fond et que l’adaptation ne transforme intégralement le contexte, faisant de la dynastie Ekdahl l’actuelle Troupe de la Comédie-Française.

Une fois le parti pris « Comédiens-Français » accepté, il faut reconnaître que tout cela fonctionne très bien, en grande partie grâce à cette Troupe magnifique. Quel plaisir de les voir ainsi jouant à la limite du cabotinage, s’envoyant des répliques cinglantes à la figure, transcender les talents de chacun. Ainsi, Laurent Stocker est absolument délicieux en oncle proche de l’alcoolisme mais surtout atteint du syndrome Gilles de la Tourette lorsqu’il s’adresse à sa femme, merveilleuse Véronique Vella – elle nous avait manqué ! – qui encaisse les insultes de son mari avec une distance singulière dont le ton comique est renforcé par un accent allemand parfaitement tenu.

Hervé Pierre campe un Gustav Adolph au rire communicatif et à la bonhomie réjouissante, ces deux caractéristiques lui seyant si bien. Impossible de ne pas penser à Macha et Olga devant le duo formé par Florence Viala et Elsa Lepoivre dont la complicité ne fait aucun doute. Dominique Blanc  semble prendre un malin plaisir à incarner celle qui dit en avoir fini avec le théâtre mais qui y revient toujours, pour le plus grand plaisir des siens comme des spectateurs ! Enfin, Noam Morgensztern, comme à son habitude, porte avec une singulière authenticité son personnage étrange de magicien, et parvient en peu de mots à lui donner sa juste place au sein du spectacle.

Cependant, tout parier sur ses comédiens peut s’avérer également risqué car on y perçoit d’autant mieux les disparités bien présentes au sein de la Troupe : lorsque le texte ne soutient rien, il faut un sacré talent pour parvenir à distraire le public – talent éternellement absent de la jeune Rebecca Marder qui, sur ces quelques moments, parvient une nouvelle fois à rester totalement en surface, se contentant de crier ses répliques sans aucune intériorisation.

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© Brigitte Enguérand

Mais c’est Denis Podalydès qui rafle peut-être la mise de cette première partie. Dans un ton en décalage avec le reste de la troupe, plus ancré dans la réalité, moins festif, plus intellectuel – plus Denis Podalydès, quoi ! – il a su me tirer les larmes pour la scène de sa mort. Voyant arriver ses derniers instants, son regard porte alors en lui quelque chose de solennel et fataliste mais aussi de si profondément sincère qu’on croirait que l’acteur est près de mourir, là, devant nous. Consciente que cela faisait partie de la pièce et presqu’énervée que les comédiens ne s’inquiètent pas davantage, il m’a malgré tout provoqué ce frisson directement lié à la mort qui rôde, au soudain rappel de notre fin à venir, et à un certain non-sens de la vie. Un frisson annonciateur du deuxième acte.

Car tout de suite après vient cette deuxième partie, bien plus sombre, et qui, par son manque de liberté totale et son ton inquiétant, opère une rupture brutale avec ce qui a précédé. Elle semble d’ailleurs d’autant plus froide et sans espoir que la première est libérée et débraillée. Et elle donne tout son sens au spectacle : avec elle vient le fond, la tension dramatique, l’explication de quelques idées lancées ça et là dans la première partie. Mais avec elle vient également la grandeur du spectacle, son intensité, et une nouvelle preuve que Julie Deliquet est une grande directrice d’acteurs.

En effet, si les comédiens semblaient incarner leurs propres rôles, presque en roue libre, dans la première partie, il n’en est plus rien ici. Ceux qui entrent en scène sont méconnaissables, ceux qu’on retrouve sont transformés. A commencer par Thierry Hancisse, qui campe le rôle de l’évêque tyrannique qui emprisonne Émilie et ses enfants. On comprend la peur qu’il leur inspire et qui émane de lui jusqu’à nous atteindre, pourtant éloignés de la scène depuis nos fauteuils de spectateurs. Il est impressionnant, effrayant, incontrôlable. Mais, aussi tortionnaire soit-il, Thierry Hancisse parvient à donner plusieurs couleurs à son personnage : dans les premiers instants, il est ainsi parvenu à me faire douter de sa folie. Il est en effet si sincère dans sa démarche qu’il est difficile de croire qu’il va devenir celui qu’on pressent être. Et pourtant. A ses côtés, Anne Kessler fait preuve de la même austérité que celui qui incarne son frère, et fait de son personnage une sorte de monstre, détestable, mais surtout véritablement effrayant. La fratrie est renforcée par le double-jeu démoniaque de Anna Cervinka, qu’on n’attendait pas forcément dans ce registre et qui se révèle totalement angoissante. Un trio digne de mes pires cauchemars.

C’est aussi dans cette partie que Jean Chevalier montre l’étendue de sa palette. Plutôt effacé dans la première partie, il se fait bien plus présent dans la seconde en s’imposant comme le souffre-douleur principal d’Edvard. Sa douleur, sa peur et sa profonde tristesse diffusent sans obstacle jusqu’aux spectateurs qui se crispent sur leurs fauteuils en partageant ses peines. Mais ces sentiments ne sont pas incompatibles avec une combativité et une ardeur qu’il met courageusement en avant à plusieurs reprises, venant redorer une âme qui à aucun moment ne se veut totalement meurtrie. Mais c’est probablement dans le dialogue avec son père, incarné par Denis Podalydès, qu’on peut le mieux appréhender son talent. Parce que, lors de cet affrontement, je n’ai pas vu pas un jeune comédien face à un autre qui aurait plus de bouteille. J’ai vu deux hommes opposer avec autant de coeur deux conceptions de vie différentes. Et ils m’ont donné la chair de poule.

Me voilà donc finalement convaincue par le travail de Julie Deliquet et surtout ravie que le théâtre ait pu remplir sa fonction première à mes yeux, à savoir me faire voyager dans une autre dimension le temps d’un spectacle. Je garderai de ce Fanny et Alexandre un amour toujours grandissant pour la Troupe du Français, mais tout de même une pointe de déception : sans doute à cause des coupures imposées par la longueur de l’oeuvre originale, certaines idées semblent moins fouillées qu’elle auraient pu être et laissent en moi une certaine frustration. Par ailleurs, je suis plutôt étonnée de ne pas retrouver l’ambiance bergmanienne propre à l’auteur et que j’avais pensé avoir saisie après les deux adaptations théâtrales que j’ai vues de lui. Une chose est sûre : le spectacle m’a donné envie de découvrir la série télévisée, et un spectacle qui donne envie n’est jamais un spectacle perdu.

Une belle ode au théâtre. ♥ ♥ ♥

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© Brigitte Enguérand

Amoureuse de l’atrabilaire

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Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 20 février 2019 au Théâtre Libre
Avec Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo, Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Manon Combes, Pauline Cheviller, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau, dans une mise en scène de Peter Stein

C’est sans doute le spectacle que j’attendais le plus de la saison : Le Misanthrope, soit ma pièce préférée de Molière, mis en scène par Peter Stein, soit un metteur en scène qui ne m’avait encore jamais déçue, avec pour incarner Alceste Monsieur Lambert Wilson, soit un acteur qui se fait rare sur les planches qui les irradie à chacun de ses passages. Un trio gagnant, en somme. Perdu au milieu de la programmation de ce théâtre qui semble se chercher encore, succédant à un humoriste, précédant un spectacle de cirque, ce Misanthrope aurait dû étinceler de mille feux. On lui en concèdera la moitié.

Peter Stein m’a habituée à la perfection. Certains qualifieront de classiques des mises en scène toujours respectueuses du texte, s’effaçant presque derrière lui pour en tirer l’essence même, les mêmes lui reprocheront un manque d’audace ou d’idée car il ne s’encombre jamais de vidéo ou de trucs de scénographie suremployés aujourd’hui. Je n’ai jamais approuvé ces dires injustes et trop vite prononcés. Mais aujourd’hui je reconnais que je suis déçue : sa mise en scène du Misanthrope ne retrouve pas l’harmonie parfaite qu’il avait su diffuser dans son Tartuffe.

Les idées sont pourtant bien là, mais disséminées au fil des scènes sans former de réelle unité. Ainsi ces miroirs qui forment l’essentiel du décor et qui tantôt renvoient Alceste à sa solitude face au monde qui le regarde, tantôt lui offrent un échappatoire à ses propres conversations en lui permettant de regarder autre chose que les yeux de son interlocuteur. L’idée était simple mais elle est filée pendant tout le spectacle avec beaucoup de subtilité et permet d’accentuer encore dans l’inconscient du spectateur – ou le conscient, si on est bon observateur ! – le parti pris par Peter Stein pour ce Misanthrope.

Car, encore une fois, on ne peut reprocher à Peter Stein de ne pas donner de véritable contenance au texte qu’il monte. Et sa représentation du Misanthrope est des plus sombres que j’ai vues – pourtant, c’est sans doute la pièce de Molière que j’ai le plus fréquentée au théâtre. Il fait de son Misanthrope un homme profondément et désespérément seul, autour de qui les hommes sont des créatures mi-monstre mi-pantin, tous relevant d’une certaine forme de médiocrité – des marquis abjects à un Philinte incroyablement mou. Ce Misanthrope-là est une tragédie. Peter Stein a pris le parti de ne pas du tout utiliser le potentiel comique du texte, l’étouffant presque par sa vision détestable de l’ensemble du monde, les marquis en tête.

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© Svend Anderson

Et, en réalité, si la vision est parfaitement recevable et présente dans le texte, elle est aussi, pour moi, le principal défaut de ce spectacle. Je m’explique : Peter Stein a choisi un comédien plus que marquant pour interpréter son Alceste et, dans le même temps, il a pris le parti de détacher Alceste des autres personnages pour souligner le décalage entre eux, donnant ainsi quasiment raison au misanthrope de déconsidérer pareillement le reste du monde. Seulement voilà : en accentuant cette rupture, il permet à Lambert Wilson de se dissocier de la distribution et le pousse même à défaire tous les liens qui pourraient exister avec ses partenaires. Il l’autorise, en quelque sorte, à jouer seul. Le problème, c’est qu’en cautionnant cela, il omet un petit détail : se retrouvant ainsi hors de la distribution, le voilà maintenant au-dessus, écrasant parfois ses camarades par une présence, un charisme, et une évidence d’incarnation incroyables.

Je me rends bien compte que je critique le jeu parfait d’un comédien. Mais il faut comprendre que cela dessert le spectacle dans son ensemble bien qu’il ravisse mes yeux et mes oreilles la majeure partie du temps. Car du personnage d’Alceste que je vénère, Lambert Wilson a tout, incarnant ce Misanthrope jusqu’au bout des ongles. Il en a d’abord la diction, peut-être un peu vieille France mais cela constitue aussi un point de différenciation d’avec ses partenaires. Il en a assurément la voix, de cette voix profonde et caressante qui résonne admirablement dans cette grande salle dont les murs semblent faits pour réfléchir ses ondes vocales directement vers nos oreilles envoûtées. Il en a le corps, la posture, le port de tête, incroyablement nobles mais aussi témoins permanents de la violence qui l’habite. Il est magnifique, et son Alceste restera comme l’un des plus déchirants qu’il m’ait été donné de voir.

Mais, probablement sans le vouloir, il éclipse parfois ses partenaires, rendant alors le texte moins audible. A commencer par Célimène qui ne trouve pas en Pauline Cheviller la force nécessaire pour affronter Alceste. Si sa gestuelle est toujours impeccable, son texte a du mal à s’imposer à travers des alexandrins trop chantés, et l’on a du mal à comprendre la vision de Stein derrière cette Célimène. Étonnant problèmes de voix et de diction aussi du côté de Paul Minthe qui interprète un petit marquis dont le « je suis jeune » n’est pas très digeste. De manière plus générale, les rares absence d’Alceste sur scène pèsent sur ce spectacle dont on pourrait dire qu’il prend son temps et qui devient alors objectivement lent. Des problèmes de direction d’acteurs étonnant et incompréhensibles chez Peter Stein.

Le reste de la distribution, cependant, trouve plus facilement sa place, donnant lieu à de très belles scènes : ainsi, on se retrouve quasiment en apnée lors de l’échange entre Alceste et Arsinoé, admirable Brigitte Catillon. Manon Combes, qui campait une excellente Dorine dans le Tartuffe de début de saison, endosse ici avec une certaine passivité le rôle d’Eliante dont la partition prend des accents d’indifférence inaccoutumés. Même traitement pour Philinte, qui de la présence toujours rassurante et positive devient un personnage vil et sans teinte. J’imputais cela au jeu d’acteur tout d’abord avant de mieux comprendre l’ensemble créé par Stein qui m’obligeait – et ce fut difficile – à renier aussi Philinte. Il devient ici un homme comme les autres, c’est-à-dire bas et suiveur, et Hervé Briaux me semble d’ailleurs avoir été choisi pour son physique somme toute assez banal, jurant là aussi avec la grandeur émanant de Lambert Wilson.

C’est donc un Misanthrope en quasi demi-teinte que nous offre Peter Stein, dont la vision pâtit d’une distribution déséquilibrée. On a connu le metteur en scène en meilleure forme, et surtout plus sûr de lui : pour la première fois, me voilà critique sur sa manière de conclure la pièce. L’idée, que je ne dévoilerai pas, était belle, même magnifique, mais elle ne m’a pas parue entièrement assumée et présente un petit côté artificiel inhabituel chez Stein. Bref, un spectacle un peu décevant quand on connaît le travail du metteur en scène, mais qui porte en lui d’indéniables qualités, à commencer par un Alceste d’anthologie. Pas si mal, quand même, non ?

On en attendait plus de Peter Stein. Mais en comparaison, si toutes les mises en scène étaient de ce niveau, Molière se porterait très bien sur les scènes françaises. ♥ ♥

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© Svend Anderson