Une mise en scène peu stratégique

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 14 octobre 2018 au Vieux-Colombier
Avec Éric Génovèse, Jérôme Pouly, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Claire de La Rüe du Can, dans une mise en scène de Emmanuel Daumas

De Emmanuel Daumas, je n’ai vu que sa mise en scène de Candide, il y a quelques années, au Studio-Théâtre. J’étais conquise, mais la distribution y était pour beaucoup. Là, j’étais déjà plus inquiète. Dans la distribution ne figuraient pas mon top Comédiens-Français, au contraire. Je suis arrivée un peu en traînant des pieds, ce dimanche où mon temps de divertissement était compté tant le travail pleuvait. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Voilà un spectacle qui s’écoute avec un certain ravissement.

La Comtesse aimait Dorante, mais Le Chevalier est passé et a séduit la Comtesse qui se met à délaisser son premier amant. Elle est persuadée de ne l’aimer plus – d’autant plus persuadée d’ailleurs que lui l’aime de tout son coeur. C’est plus facile de n’aimer plus lorsqu’en face on aime toujours plus et on jure un amour éternel. La Marquise, qui s’est vue délaissée par Le Chevalier, a bien compris cela, et propose à Dorante de se jouer d’eux pour reconquérir leurs coeurs : en feignant un amour naissant puis un mariage à venir, Dorante et La Marquise feront renaître la flamme dans le coeur de leurs amants respectifs. Car chez Marivaux, amour et jalousie ne sont jamais très loin…

Que je l’aime, mon Marivaux. J’étais un peu en froid avec lui depuis la découverte de son Petit-maître corrigé, vu à la Salle Richelieu il y a quelques années, et c’est ce souvenir qui m’a fait entrer à reculons au Vieux-Colombier. J’avais tort, je le confesse. Retrouver cette langue a ravi mon oreille. Tant de finesse, tant de subtilité, tant de clairvoyance dans les rapports amoureux et la complexité du coeur féminin… Je suis ravie de découvrir ce texte, mais aussi ravie de l’avoir entendu de pareille manière.

Elle est dure, cette pièce, pour les femmes. Claire de la Rüe du Can est une Comtesse délicate, un peu perdue, mais surtout très touchante. On lit parfaitement dans ses yeux le désarroi d’avoir perdu son Dorante, et sa peine m’a fait l’effet d’une gifle. Je me suis reconnue en elle, il y a quelques années. Et quand le poids de sa faute s’est pleinement révélée à elle, sa soudaine impuissance m’a donné des frissons. Julie Sicard campe une Marquise plus lucide sur la situation, et manipule ce petit monde avec finesse et, parfois, un petit ton narquois qui lui va très bien – ce qui ne m’a pas empêché de voir en elle une femme profondément blessée.

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© Christophe Raynaud de Lage

Une blessure qui se retrouve aussi dans le jeu de Jennifer Decker, moins mature que le personnage de La Marquise, plus naïve, plus enfantine. Touchante quand elle perd ses moyens, Jennifer Decker poursuit sa conquête improbable de mon coeur. Depuis plusieurs spectacles déjà, me voilà à l’attendre lorsqu’elle sort de scène, à ne voir qu’elle lorsqu’elle est sur le plateau. C’est une découverte – une redécouverte plutôt, puisque j’ai l’impression d’avoir devant moi une comédienne nouvelle. J’ai hâte de la revoir.

Et puis, quel talent de pouvoir ainsi dominer les penchants cabotins de Loïc Corbery ! Lui qui tend à retrouver ses vieux démons dans les scènes de valet, le voilà transformé lorsqu’il joue en duo avec Jennifer Decker. Quelque chose passe, entre eux, et c’est vraiment beau. De son côté, Jérôme Pouly a quelque chose de déchirant. Son amour pour La Comtesse est comme une évidence et on se surprend à en vouloir à La Marquise qui le malmène et l’oblige à porter la supercherie jusqu’au bout. Laurent Lafitte est le contrepoint comique de la pièce, et cela fonctionne si bien qu’on lui pardonnera un accent marseillais venu remplacer de manière totalement impromptue ses origines gasconnes. Les accents ne semblent d’ailleurs pas le fort de la direction d’acteur car j’ai trouvé celui de Nicolas Lormeau peu convaincant – mais rattrapé par une composition bien plus pertinente. C’est sur la proposition d’Eric Génovèse que j’ai plus de réserves, car si le comédien est toujours aussi délicieux, l’ambivalence de son Frontin m’a gênée : ce valet mène-t-il la danse ou n’est-il lui aussi qu’un pion dans ce grand jeu ? Ce n’est pas clair.

Voilà. Tout pourrait s’arrêter là, et tout serait bien merveilleux dans le meilleur des mondes possibles. Alors pourquoi Emmanuel Daumas a-t-il ainsi gâché son spectacle ? Rien de trop grave finalement, car la forme ne pèse pas trop sur le fond, mais la question se pose quand même. Pourquoi le directeur d’acteur si fin a-t-il laissé le metteur en scène en roue libre ? Pourquoi ce décor si laid fait de bâches et de coups de peinture (et on passera sur les costumes) ? Pourquoi ces intermèdes musicaux entre les scènes, qui ne font que ralentir un rythme pourtant bien introduit ? Pourquoi utiliser ici un dispositif bifrontal, si ce n’est pour simplifier les entrées et sorties des comédiens ? Pourquoi ces lumières si disgracieuses, pourquoi ces soudains bruitages venant interrompre un texte qu’on entendait si bien ?

J’ai comme l’impression qu’Emmanuel Daumas a eu peur de l’étiquette classique. Ce que j’ai vu ce soir, c’est une mise en scène fondamentalement classique, dans sa manière de faire entendre le texte, de gérer les déplacements, d’utiliser les symétries. J’ai eu l’impression qu’il cherchait à se faire violence pour proposer une scénographie volontairement disruptive, mais ne parvenait qu’à créer une incohérence entre sa direction d’acteur et ce qui l’entourait. Malgré tous ses efforts, son travail reste grandement conventionnel – et ce n’est pas un problème car pas à un instant on ne s’ennuie ! Mais cela reste dommage de s’être perdu dans des détails totalement contre-productifs.

Cela reste malgré tout une belle découverte. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

L’hostilité

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Critique de La Convivialité, de Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, vu le 13 octobre 2018 au Monfort
Avec Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, dans une mise en scène de Arnaud Pirault, Clément Thirion, Dominique Bréda

La découverte de ce spectacle vient d’un hasard total : c’est en discutant écriture inclusive avec Julia Passot, qui travaille au Théâtre du Rond-Point, qu’elle me parle de ce spectacle présenté il y a quelques années au Festival OFF et qui revient sur les critiques faites aux règles de français aujourd’hui. Moi qui défends cette langue et lutte contre les nouvelles lubies simplificatrices ou inclusives de notre temps, me voilà intriguée. Et même si je doute qu’on parvienne à me convaincre sur le sujet, j’aimerais quand même entendre ce que ces deux jeunes belges ont à nous dire.

Pourquoi le français comporte-t-il toutes ces exceptions ? Pourquoi continuons-nous à souffrir des ces choux, hiboux, cailloux et genoux alors que les gnous suivent la règle d’accord ? D’où vient cette contrainte étrange qui transforma les cheveus en cheveux ? Avez-vous remarqué comme le français accumule les marques de pluriel comparé aux autres langues ? Avez-vous remarqué qu’en français, le son [s] peut s’écrire de 13 façons différentes ? Avez-vous compris les règles, les avez-vous intégrées, ou vous embêtent-elles au quotidien ? Le spectacle soulève les incohérences, les exceptions, les difficultés imposées par les règles d’écriture du français, et cherche quasiment à les décrédibiliser.

Tout commence par une dictée. C’est bien, j’ai toujours adoré ça. Je suis très confiante ; j’apprendrai par la suite que j’ai fait une faute. Tant mieux, le spectacle m’aura au moins appris que le mot baratin ne prend qu’un « r ». Pour le reste, je ne sais pas ce que j’y apprends. Ou plutôt non : je ne sais pas ce que ça va changer. Les deux compères font une démonstration quasi-mathématiques pour prouver que les règles d’aujourd’hui ne sont pas ou plus pertinentes, qu’elles relèvent d’erreurs du passé, qu’elles ne sont pas tellement liées à l’histoire de la langue.

Alors oui, c’est vrai, j’entends. Et je vois, car ce spectacle-conférence sait utiliser des outils pour convaincre : lorsqu’on propose de nouvelles orthographes aux spectateurs, un algorithme enregistre en temps réel les réponses pour donner le pourcentage de validation et de refus de la salle. Un autre algorithme trouvera 240 façons d’écrire un mot inventé par les comédiens. Un autre enfin proposera une orthographe aléatoire à l’écoute d’un son. Mais tout cela est totalement extrême, et je me situe à l’autre extrémité. Réfractaire à ce changement, me voilà à me bloquer complètement.

Plusieurs choses m’ont gênée dans ce spectacle. D’abord, il manque un contradicteur, car si les arguments présentés sont pour la plupart recevables, ceux de l’autre bord, le mien, le seraient tout autant. Et puis, certaines affirmations me semblent exagérées – on est parfois pas si loin du point Godwin. Ensuite, il y avait des scolaires dans la salle ce soir-là. Je trouve ça très chouette d’emmener des scolaires voir ce genre de spectacle. Mais devant leurs réactions, je ne peux m’empêcher de constater que, pour eux, simplifier l’orthographe ne vient que satisfaire leur flemme d’apprendre. Je ne peux m’empêcher d’y voir un certain nivellement par le bas : on prend le niveau actuel des élèves, on se rend compte qu’ils n’arrivent plus à intégrer certaines règles, alors on les supprime. Et j’ai mal.

Il y a de l’idée. Mais il en manque certaines aussi. ♥ ♥

On en bande encore

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Critique de Hard, adapté par Bruno Gaccio, vu le 10 octobre 2018 au Théâtre de la Renaissance
Avec Claire Borotra, François Vincentelli, Nicole Croisille, Charlie Dupont, Isabelle Vitari, et Stephan Wojtowicz, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Chaque année, je suis bluffée par le fait que Nicolas Briançon arrive, encore, à me surprendre. Surprise d’abord parce qu’en revenant cette saison avec Hard, le metteur en scène que je suis depuis plus de 7 ans maintenant parvient à renvoyer la balle loin de là où il l’avait laissée avec Faisons un rêve l’année dernière à la Madeleine. Il tape fort, il tape juste : en réalité, il tape même en plein dedans. Mon esprit prude craignait un humour lourdingue qui m’aurait laissée de côté. C’est mal connaître Nicolas Briançon : il ne laisse jamais son public de côté.

Hard est adaptée de la série du même nom présentée sur Canal + entre 2008 et 2015. Et pour ceux qui, comme moi, l’auraient manquée, en voici un court résumé : à la mort de son mari Alexandre, Sophie découvre qu’il n’était pas transporteur comme il le prétendait, mais patron d’une société de films pornographiques nommée Soph’X. Elle se retrouve alors à la tête de l’entreprise, avec pour mission de la sortir de sa lente agonie. Difficile d’accuser le coup, surtout quand on se rend compte que sa belle-mère est lesbienne et adepte de porno, et que l’acteur principal de la boîte surnommé Roy Lapoutre tombe soudainement amoureux de vous !

Que ce soit le titre de cette critrique ou celui du spectacle, le ton en est donné. Vous n’aurez plus l’excuse de ne pas savoir ce que vous alliez voir ni l’opportunité d’accuser une langue trop crue venue vous chatouiller votre oreille chaste. L’humour est gras et facile, ne nous le cachons pas, les expressions sont sans filtre, les jeux de mots lubriques s’enchaînent, et on rit. Mais on rit sans vulgarité, car dans ce spectacle rien n’est gratuit. C’est étrange de se dire que parmi les spectacles que j’ai vus récemment, Hard est l’un des seuls où je n’ai pas vu d’organe génital à l’air libre. On en parle, on en rigole, mais on ne montre rien.

Enfin, rien… Il faut reconnaître que François Vincentelli et Charlie Dupont passent une bonne partie du spectacle en sous-vêtements – ce qui n’est pas pour nous déplaire. Mais si l’atout-charme est important, il l’est moins que l’atout qualité, et le jeu des comédiens est sans faille dans ce spectacle. Le mot d’ordre semble avoir été la caricature : en tout cas, chaque comédien a forcé sur certains traits de la personnalité de son personnage. Mais c’est un comique qui fonctionne bien, et on a plaisir à les retrouver tout au long du spectacle : en se donnant pareillement pour chaque personnage, les comédiens sont à mourir de rire. Bravo donc à Charlie Dupont d’avoir ainsi maintenu seul la salle en haleine pendant un changement de décor, à François Vincentelli d’osciller avec finesse entre beaufitude et idéal masculin, à Stephan Wojtowicz pour cette mollesse désopilante !

Étrangement, la ligne directrice semble avoir été différente chez les comédiennes qui, ce soir-là, m’ont un peu moins convaincue. C’est un plaisir de retrouver Nicole Croisille sur scène et je dois dire que certaines de ses punchlines étaient très bien envoyées, mais il m’a semblé que d’autres manquaient encore d’aplomb. Une question de rythme, peut-être, mais quelques répliques ne m’ont décroché qu’un sourire alors que, mieux amenées, ou mieux répondues peut-être, elles auraient pu être hilarantes. A ses côtés, si Isabelle Vitari convainc en meilleure amie influente et ambigüe, Claire Borotra peine un peu plus avec le rôle de Sophie, clairement le plus ingrat du spectacle. On l’aurait souhaitée plus drôle.

Si ces situations rocambolesques et ces personnages caricaturaux fonctionnent, c’est principalement grâce à la main de Nicolas Briançon. Comme toujours, sa mise en scène intelligente et énergique permet à un texte qui – à mon avis – ne se suffirait pas à lui-même, de rendre l’essentiel de son essence comique et d’emmener le spectateur dans cette histoire délirante. On se surprend à rire de blagues toujours croissantes sur l’échelle de la grivoiserie, mais qu’est-ce que c’est bon ! Et, mine de rien, on entend également quelque chose sur ce milieu particulier, sur la considération d’un métier tel qu’acteur de film pornographique, sur le plaisir féminin ou encore sur la sexualité des personnes âgées. Je ne parle pas d’une ambition philosophique profonde, simplement d’un texte qui rentre, et qui, à travers le rire, donne quand même à réfléchir.

Un spectacle décidément bien monté ! ♥ ♥

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Crazy frogs

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Critique des Crapauds fous, de Mélody Mourey, vu le 9 octobre 2018 au Théâtre des Béliers Parisiens
Avec, en alternance,  Benjamin Arba, Merryl Beaudonnet, Charlotte Bigeard, Constance Carrelet, Hélie Chomiac, Gaël Cottat, Rémi Couturier, Charlie Fargialla, Tadrina Hocking, Frédéric Imberty, Damien Jouillerot, Blaise Le Boulanger, Claire-Lise Lecerf, Christian Pelissier, dans une mise en scène de Mélody Mourey

Lors de la précédente émission de Radio Mortimer, Le Théâtre Côté Coeur a parlé de l’un de ses coups de coeur du moment : il s’agissait, vous l’avez deviné, des Crapauds Fous aux Béliers Parisiens. Elle en parlait avec les yeux brillants et le sourire aux lèvres, et m’a donné l’envie de découvrir ce spectacle. Place fut prise, donc, et voilà que je me rends aux Béliers Parisiens, un mardi soir… pour trouver une salle pleine – chose rare en semaine ! C’était un bon début. Et tout le reste a suivi.

Les crapauds fous, c’est le surnom qu’on donne à cette infime portion de batraciens qui nagent à contre courant, ceux qui ne suivent pas la masse des crapauds migrants dans une seule direction. En général, les crapauds fous survivent plus longtemps. L’histoire qu’on nous raconte est celle de deux crapauds fous… humains. Deux personnes qui nagent aussi à contre-courant et qui proposent de nouvelles solutions quand tout semblait perdu. Deux médecins qui ont poursuivi une idée, intelligente et dangereuse, dans le but de sauver un village de Pologne menacé par l’occupation allemande. Ingénieux, et passionnant.

Lorsqu’on entre dans la salle, deux comédiens sont déjà sur scène et chantent pour mettre l’ambiance : après tout, on est dans un bar de New-York ! J’ai eu du mal à adhérer au processus de narration au début : on suit en réalité la petite-fille d’un des médecins-héros venue se renseigner sur l’histoire de son grand-père auprès de son ami, l’autre médecin-héros, habitant à New-York. Et puis on se surprend à prendre la place de la jeune femme et à écouter l’histoire avec attention. Parce que j’ai toujours aimé qu’on me raconte des histoires, et qu’on me les raconte bien, ce spectacle était fait pour moi…

On pense évidemment à Alexis Michalik. Parce qu’on nous raconte une histoire, parce que les changements se font rapidement, à vue, sur scène, parce que le but est au divertissement. Et c’est chouette de retrouver cette ambiance-là. La mise en scène de Mélody Mourey est énergique et ne laisse aucune place à l’hésitation. Elle mêle avec brio narration, musique, et danse à un rythme endiablé, sans que jamais aucune forme n’en cannibalise une autre. Les effets visuels comme sonores sont parfois très poussés mais forment un spectacle très cohérent qui va à 100 à l’heure. Et je découvre en Charlie Fargialla un comédien captivant, dont le regard trahi une belle intériorisation du personnage.

Voilà donc un spectacle vivifiant. Une histoire feel good qui nous rappelle qu’il y a toujours quelque part un village peuplé d’irréductibles gaulois qui résistent, encore et toujours, à l’envahisseur. Un spectacle qui nous donne les larmes aux yeux, et nous met du baume au coeur. Ce genre de spectacle qui vous remonte le moral un soir de pluie, vous fait oublier tous les soucis du quotidien et les rendus à finir pour le lendemain, et vous donne envie, à la sortie, de faire le bien autour de vous. Un spectacle qui vous rend niais, mais qui fait quand même du bien. Parce que c’est chouette de voir des gens heureux.

Et eux, nous rendent heureux. ♥ ♥

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Le string ne fait pas le king

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Critique de La nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare, vu le 6 octobre 2018 à la Comédie-Française
Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, et Paul-Antoine Bénos-Djian / Paul Figuier, Clément Latour / Damien Pouvreau

Ce spectacle, à la Comédie-Française, est sans doute l’un des événements de la rentrée théâtrale. La venue de Thomas Ostermeier dans le Premier Théâtre de France pour y monter pour la première fois La Nuit des Rois est un accomplissement certain pour Eric Ruf : il l’avait dit, l’un des buts de son mandat était de faire venir au Français les grands metteurs en scène européens. La saison passée avait été presque « sacrifiée » au profit de celle-ci, qui accueille de grands noms comme Ostermeier ou Ivo Van Hove. Mais grand nom implique-t-il forcément grand spectacle ?

La Nuit des Rois telle que l’a traduite Olivier Cadiot interroge la question du genre. On est en Illyrie et le bateau de Viola et Sébastien, deux jumeaux, vient de faire naufrage. Les frères et soeurs échouent à des endroits différents du royaume et pensent tous deux que leur moitié s’est noyée. Viola, amoureuse du duc d’Orsino qui gouverne le pays, décide de se faire passer pour un homme, Césario, et se rend à sa Cour pour lui proposer ses services. Orsino accueille le jeune travesti avec joie et lui confie la mission d’aller parler pour lui à la Comtesse Olivia, dont il est fou amoureux, et qui refuse constamment ses avances. Viola-Césario, bien que contrarié par cette situation, accepte l’ambassade et se rend auprès d’Olivia qui tombe amoureuse de lui (ou d’elle, cela dépend de comment vous voyez la chose). Voilà grossièrement l’intrigue à laquelle se mêlent des quiproquos introduits par les similitudes physiques qui lient Sébastien et Viola, et des scènes de pures comédies menée par le bouffon d’Olivia, son oncle ivrogne et un de leurs compagnons.

Vous avez forcément vu des images de ce spectacle sur les réseaux sociaux. Les Comédiens-Français en petite tenue – strings, guêpières et déshabillés de dentelle au programme – ont beaucoup fait parler. Il faut dire que l’idée était bonne et la forme est cohérente d’un bout à l’autre : quoi de mieux en effet pour traiter la question du genre que d’en souligner un de ses éléments les plus caractéristiques ? L’idée de la passerelle traversant la salle vient renforcer encore cet effet, mettant les derrières des comédiens à la vue de tous. Une idée qui fonctionne bien, il n’y a pas à dire.

Mais ensuite ? Comment faire entendre ce qu’on a donné à voir ? Sur ce dernier point, je trouve qu’Ostermeier pêche un peu. Beaucoup. Pour parler crûment – après tout je reste ainsi dans le ton du spectacle : on s’ennuie ! Le désir, l’amour, le bouillonnement attendus manquent à l’appel. La sensualité est également aux abonnés absents. A aucun moment on ne sent les personnages déstabilisés par le désir – on se contente de les voir, mais jamais cela ne passe des yeux dans la poitrine. Seule la fin, assez brillante, semble ajouter un peu de fond à une forme peut-être trop privilégiée dans ce spectacle où tout reste en surface.

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© Jean-Louis Fernandez

Il faut dire que le spectacle a du mal à se lancer. En cause, un Denis Podalydès un peu mou, qui peine à trouver le rythme adéquat lors de la première scène et nous perd dans ses déclarations. Il faut dire qu’en plus d’être difficilement crédible dans son rôle de duc d’Orsino, il est un intrus total dans cette distribution jeune et dynamique. La différence est d’autant plus appuyée que Podalydès, comme les autres comédiens, est en string, et même si, après certaines mises en scène récentes, sa physionomie n’a plus de secret pour nous, on a du mal à croire que Viola (Georgia Scalliet) soit folle de lui. Enfin, son incarnation est également en décalage avec le reste de la troupe, et on ne comprend pas vraiment où il va : il le joue fou, légèrement halluciné, rappelant parfois son interprétation magistrale de Calogero dans La Grande Magie il y a quelques années. Mais sans grand effet ici.

Le manque de rythme se fait lourd durant la première partie de la pièce. Les scènes entre Viola et Olivia m’ont laissée totalement de marbre, aucune alchimie ne semblant lier les personnages. Là où l’air devrait devenir électrique, le courant est nul. Les échanges sont lents, les silences ne semblent porter aucune intention véritable. L’ambiguïté liant les deux personnages n’éclate pas. Adeline d’Hermy, pourtant si belle dans son costume d’Olivia, est bien fade dans ses échanges avec Georgia Scalliet. De plus, si les interludes musicaux qui viennent ponctuer la plupart des scènes sont très appréciables au début de la pièce, ils deviennent un peu lassants avec l’avancée du spectacle (oui, même Monteverdi peut lasser !), en cassant un rythme qui a déjà du mal à s’installer.

Heureusement, les intermèdes burlesques parviennent à réveiller nos esprit endormis. Le contrepoint comique est mené de main de maître par un Laurent Stocker en grande forme. Si le trio Stocker-Varupenne-Montenez fonctionne à merveille, il est clair que c’est le premier qui mène la danse. Le moindre de ses gestes, le moindre de ses mots, la moindre de ses grimaces provoque le rire de la salle. Son échange avec Christophe Montenez sur l’actualité politique est facile, mais finalement bien trouvé et hilarant. L’arrivée d’Anna Cervinka dans le trio devenu quatuor ne gâte rien. Leur présence fait du bien, et ça se sent : dans la seconde partie du spectacle où ils sont plus présents, un certain rythme semble prendre ses marques, et notre attention se fait soudainement plus présente. Et je pense qu’on le leur doit en grande partie.

Le jour où j’ai vu le spectacle, Adeline d’Hermy a dû faire une annonce avant le début de la pièce : Noam Morgensztern ayant des problèmes de transport, ils ne savaient pas si un comédien devrait le remplacer ou s’il arriverait à temps pour interpréter son rôle. C’est peut-être cet imprévu qui les a rendus si absents ce jour-là, mais il n’a pas atteint une seconde le comédien en question : Noam Morgensztern, même dans un plus petit rôle, était brillant. Il avait vraiment saisi quelque chose de son personnage, n’en faisant pas qu’un pantin destiné à aimer mais un Antonio complexe, dégageant à la fois une puissance animale et une peur d’aimer qu’il semblait combattre. En quelques répliques, il a fait de son personnage le centre de toutes les attentions, il est devenu duc, il est devenu roi. Peut-être le seul roi de la Salle Richelieu, ce soir-là.

Une Nuit des Rois en petite culotte qu’on attendait bien plus culottée ! 

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© Jean-Louis Fernandez

Demisery

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Critique de Misery, de William Goldman d’après la nouvelle de Stephen King, vu le 23 septembre 2018 au Théâtre Hébertot
Avec Myriam Boyer et Francis Lombrail, dans une mise en scène de Daniel Benoin

La nouvelle avait surpris lorsqu’elle avait été annoncée la saison dernière : Francis Lombrail et Myriam Boyer en duo dans Misery, l’adaptation du roman de Stephen King. L’affiche qui a suivi a divisé : certains la trouvaient trop sombre, d’autre plutôt inquiétante. Pour ma part je dois dire qu’elle m’intriguait : un peu obscure, certes, mais la tête immense de Myriam Boyer qui semble écraser un Francis Lombrail bénéficiant pourtant d’une lumière assez fascinante attirait malgré tout mon oeil.

Paul Sheldon est un auteur à succès, créateur du personnage de Misery qui a donné son nom à la série éponyme contentant 9 tomes. Le dernier sort justement en librairie alors que Paul se réveille après un accident de voiture : une jambe cassée, une épaule démise, et une femme qui l’observe. C’est Annie, infirmière de profession, et fan n°1 de l’auteur, qui l’a recueilli chez elle après son accident. Elle lui voue un culte, et trouve dans Misery une amie qui accompagne sa solitude. A l’annonce du neuvième tome à paraître, elle saute de joie, mais son bonheur ne sera que de courte durée car cette ultime aventure signe la mort du personnage. Une fin qu’Annie ne supportera pas : elle imposera alors à l’auteur d’écrire un dixième roman et de ressusciter, d’une manière ou d’une autre, cette Misery qu’elle aime tant.

L’histoire pourrait glacer le sang. Elle ne le glace qu’à demi. J’ai envie de voir le film de William Goldman dont s’inspire l’esthétique du spectacle. Est-ce seulement le montage qui en fait le véritable thriller dont on m’a parlé ? Que manque-t-il alors entre le film et le spectacle ? Je soupçonne que ce n’est pas grand chose. On sent le potentiel du spectacle. On est d’ailleurs plutôt confiant sur les premières minutes, puis quelque chose se perd…

De manière générale, ce n’est pas un raté. On ne passe pas à côté du spectacle, mais cela semble plus dû à l’histoire palpitante de Stephen King qu’à une réelle intensité émanant du plateau. Elle existe dans les tableaux qui ouvrent le spectacle, puis elle y est comme disséminée, et c’est un geste cruel ou une parole inquiétante qui la ramènent à la vie. Certains actes m’ont même fait détourner le regard, mais j’aurais souhaité que cette peur du plateau soit presque constante, que l’oppression soit telle qu’elle me donne la nausée : après tout, c’est pour cela que je venais !

Au lieu de ça, j’assiste à un thriller convaincant, dont j’ai hâte de connaître l’issue, mais sans non plus haleter. Les noirs successifs cassent le rythme et sont une solution de facilité pour évoquer le temps qui passe – aujourd’hui, d’autres trucs de mise en scène permettent de contourner ce problème – d’autant qu’ils n’impliquent pas de changement de décor. Alors oui, ce ne sont pas des vrais noirs puisqu’ils sont accompagnés de projection vidéo, mais là encore, je trouve que projeter le visage grimaçant et déformé de Myriam Boyer est une solution de facilité pour créer la peur.

Myriam Boyer, me semble-t-il, ne devrait pas avoir besoin de ça pour venir soutenir une interprétation terrifiante. Ici, elle semble s’appuyer trop sur la scénographie pour composer un personnage à la fois inquiétant et cruel, montant en intensité, portant la peur du personnage de Paul jusque chez les spectateurs. Certes, elle parvient à susciter un sentiment de malaise, mais je pense qu’elle peut encore le multiplier par 10. Et rendre à l’horreur sa juste place.

Un spectacle qui devrait gagner encore en intensité.  

Le feu ne prend pas

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Critique de Construire un feu, de Jack London, vu le 22 septembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Pierre Louis-Calixte et Nâzim Boudjenah dans une mise en scène de Marc Lainé

Il y a 2 ans, pour clore la saison 2015/2016, Julie Sicard proposait lors de son Grenier des acteurs une lecture de la nouvelle de Jack London, Construire un feu. J’étais à Londres ce jour-là, et n’ai pu y assister, mais je me souviens très bien qu’un proche alors présent sous la Coupole m’avait dit son émotion devant la découverte de ce récit auquel Julie Sicard rendait toute sa puissance évocatrice. C’est donc plutôt impatiente et même enthousiasmée par des premiers retours positifs que je me suis rendue au Studio-Théâtre pour découvrir, à mon tour, la nouvelle de Jack London.

Quelque part dans le Klondike, un homme part rejoindre un campement. L’hiver est rude, il fait -75°F mais c’est le premier hiver que passe l’homme dans ces froides contrées et, malgré les mises en garde de ses camarades, il ne perçoit pas tout de suite le danger de son expédition. Il construit un premier feu à l’heure du déjeuner, pour ne pas geler lors de son arrêt. Il n’est pas peu fier du chemin parcouru. Mais cette gloire sera de courte durée car, lorsqu’il reprend la route, la glace casse sous son poids et il se retrouve avec les mollets mouillés. Seule la construction d’un nouveau feu, durable, lui permettra d’éviter le gel de ses membres.

Qu’elle est belle, cette nouvelle. En lire à nouveau le résumé me donne la chair de poule. Mais quelque chose cloche : ce frisson-là ne m’a pas parcourue pendant la pièce. Au contraire : je me suis retrouvée en position de spectatrice plutôt détachée de l’histoire terrible qui se jouait devant mes yeux. Comment ai-je pu en arriver là ? De Jack London, j’ai lu L’Appel de la forêt et Croc-Blanc. J’ai pris un plaisir fou à me figurer les plaines enneigées du Canada qui accueillent ses histoires et à me représenter les hommes et les loups qui les composent. Les paysages décrits par Jack London existent déjà quelque part dans mon esprit. Et je ne crois pas avoir eu besoin de qui que ce soit pour m’aider à les représenter.

Alors je ne comprends pas la proposition de Marc Lainé. Je ne comprends pas l’intérêt d’illustrer un texte qui se suffit à lui-même. Je n’ai pas besoin que Nâzim Boudjenah enlève son gant lorsque Pierre-Louis Calixte dit que le personnage « enlève son gant » pour comprendre qu’il enlève son gant. Je n’ai pas besoin de neige sur le sol, de maquettes représentant des plaines enneigées et de brindilles disséminées sur la scène pour me figurer un homme marchant seul dans le froid et cherchant à faire du feu. Au contraire. Les écrans, les caméras, les effets spéciaux, tous ces trucs accaparent mon cerveau et m’empêchent de suivre le fil, ce fil si mince qu’il ne faut jamais lâcher, ce fil de la vie qui peut se rompre à tout moment. Mais il n’est plus question d’un fil, ici, mais d’un pull en Lainé.

Ce que je comprends, c’est que Marc Lainé est scénographe et que je l’ai senti avant de le savoir. Il s’est entouré d’un dispositif lourd, inutile ici, et qui dessert le récit. Quel intérêt de faire parler le personnage du chien ? Pire encore, pour bien montrer que c’est un chien, on lui donne une gestuelle différente de celle de l’homme mais qui rend le comédien soudainement ridicule ; distribuer Alexandre Pavloff dans ce rôle est d’ailleurs une absurdité : il n’est pas fait pour jouer une force naturelle – au contraire, il est bien meilleur lorsqu’il s’agit de jouer des personnages étranges, décalés, dans le vice. Tout cet éparpillement m’a mise à distance, en perdant toute l’oppression liée à l’histoire elle-même. Mais l’histoire, ici, n’est plus qu’une excuse. Quel dommage. Et soudain, devant ce genre de spectacle, on se demande : mais on fait plaisir à qui, là, exactement ?

Restée de glace. 

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