Avignon Off 2015

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Malheureusement prise cette année par mes oraux, je n’ai pas pu assister au Festival d’Avignon, comme c’est mon habitude. Cependant, une de mes proches qui a déjà écrit quelques articles sur ce site, notamment lors des périodes de Festival, et qui a eu la chance d’y assister cette année encore, m’a proposé d’écrire des cours avis sur les pièces vues. Pour maintenir la tradition, voici donc 4 critiques de pièces vues en Avignon cet été 2015.

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Nous n’irons pas ce soir au paradis, texte et interprétation Serge Maggiani, vu au Théâtre des Halles le 16 juillet 2015

Connaissant très mal Dante, j’ai décidé, pour ma culture, d’aller voir ce spectacle. Serge Maggiani présente certains épisodes de La divine comédie – on apprendra par lui que les connaisseurs disent seulement La Commedia.

La chaleur était écrasante sous ce chapiteau installé dans la cour du Théâtre des Halles, les gradins de bois inconfortables. Grand, souple, Serge Maggiani ne semblait pas affecté par la chaleur –quel exploit !-, sa voix est belle, il dit de nombreux passages en italien, et le rythme de cette langue semble s’insinuer dans son phrasé du français, qu’il accentue et dont il ouvre les voyelles d’une manière inhabituelle. Cela a un effet un peu hypnotique, qui, conjugué à la chaleur m’a parfois mise tout près de « décrocher ».On apprend pourtant bien des choses sur La Commedia, tant sur le rapport de Dante avec les papes que sur la signification secrète de l’épisode de Paolo et Francesca, ou sur l’incroyable construction numérique de l’ensemble.

Le fil directeur m’a semblé cependant manquer, et du coup l’on n’est sensible qu’à des « pics » de cette conférence, et une partie de l’information se perd. Mais peut-être Serge Maggiani a-t-il voulu, pour éviter tout didactisme, qu’on soit comme plongé dans la selva oscura, à l’instar de Dante lui-même… En fin de compte, les conditions n’étaient pas réunies pour que je profite à plein de ce moment, mais je salue la performance de l’acteur.

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Opus Cœur, d’Israël Horovitz, mise en scène de Caroline Darnay, avec Marcel Maréchal et Nahalie Newman, vu au Pandora le 17 juillet 2015

Cette pièce d’Israël Horovitz, fondée sur le face-à-face entre une jeune femme et un vieil homme a été déjà portée par des comédiens âgés, en pleine possession de leur art, comme Pierre Vaneck en France. Son fil directeur est assez convenu, reposant sur la rencontre de deux personnages qui n’ont rien en commun : un vieux professeur spécialiste de musicologie et une jeune veuve réduite à faire des ménages, rencontre qui s’avèrera ne rien devoir au hasard en fin de compte, par le biais de révélations progressives. Mais cette trame scénaristique doit toute son originalité au rôle qu’y joue la musique : c’est l’écoute d’une radio locale consacrée à la musique classique (splendide voix-off) qui marque l’écoulement du temps et aussi le conflit des générations, et c’est aussi la musique qui permettra de dénouer le conflit. Le texte est très habilement écrit, beau faire-valoir pour acteurs.

Et ici ils sont excellents : Marcel Maréchal, très grand comédien, à la voix exceptionnelle rend l’émotion présente, sans pathos, tout en donnant aux dialogues comiques toute leur portée : la scène de la fumigation est hilarante ! Sa partenaire, Nathalie Newman, est parfaite face à ce grand monsieur du théâtre : elle a beaucoup de force, et parvient à faire croire aux revirements (malgré tout un peu improbables) de sa relation avec son vieux professeur, qui aboutit à l’amitié et à l’entraide mutuelle.

On est donc sous le charme d’un théâtre un peu suranné, mais efficace, excellemment joué, dans une mise en scène réaliste et sans chichi. Le message humaniste nous met la larme à l’œil, sans que jamais les acteurs ne tirent trop sur la corde de l’émotion. C’est donc un excellent moment, dans une des salles les plus confortables du Off (le Pandora est un ancien cinéma, fauteuils profonds, excellente visibilité). Et, ce jour-là, l’auteur, M. Horovitz, était dans la salle !

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À mon âge, je me cache encore pour fumer, de Rayhana, mise en scène de Fabian Chappuis, avec Julie Kapour, Élisabeth Ventura, Taïdir Ouazine, Catherine Giron, Rébecca Finet, Myriam Loucif, Maria Laborit, Paula Brunet, Frédéric Meille, vu au Collège de La Salle le 17 juillet 2015

Cela fait plusieurs années, depuis sa création avec l’auteur elle-même, que cette pièce tourne ; j’aurais déjà pu la voir au Théâtre 13, ou au Off 2014. Son succès, semble-t-il, ne se dément pas, ce qui est déjà un indice de sa qualité.

En Algérie, sur le fond de la guerre civile des années 90, plusieurs femmes vont se retrouver dans un hammam, accueillies par deux masseuses, l’une âgée, mal mariée, revenue de tout, le verbe haut, l’autre plus jeune, aspirant au mariage et au prince charmant. Le contraste de ces deux personnages confère souvent au dialogue une dimension comique, alors que les autres personnages sont davantage des types sociaux (la belle-mère traditionnelle, la dévote intégriste, la divorcée libérée…). La pièce n’est pas seulement chorale, car elle repose sur une trame dramatique qui ne se fait jamais oublier : le sort d’une jeune fille enceinte hors-mariage, cachée dans le hammam et que son frère recherche pour la tuer, crée une attente et un suspense. Le texte mêle de manière très habile les portraits de femmes et ce fil dramatique, qui permet de limiter la pente militante de l’œuvre dans ce qu’elle pourrait avoir de trop didactique.

Car tout y passe ! –ce qui constitue la seule faiblesse du texte : par le biais des femmes qui se retrouvent au hammam, ce sont tous les aspects de la condition et de la sexualité féminine en pays musulman, tous les rapports à l’homme (y compris d’ailleurs l’amour conjugal heureux), toutes les manières de se révolter ou au contraire de se soumettre ou de composer qui sont présentées, d’où parfois l’impression de revue systématique, sans possibilité de développement. On sent dans cette œuvre un caractère d’urgence militante, qui est sa limite.

Mais ce défaut passe presque inaperçu grâce à l’incarnation, qui est la grande force du spectacle. Ici la représentation sublime le texte, tant les actrices sont engagées, tant elles jouent ensemble, renforçant ainsi la leçon de cette pièce, qui se veut optimiste en dépit de tout : celle de la solidarité féminine. Cette unité très perceptible est certainement due à l’effet de troupe (même si depuis 2009 il y a eu des changements dans la distribution), mais aussi à l’implication d’artistes femmes dans cette pièce de femmes. Le lieu unique du hammam, lieu interdit aux hommes qui restent à sa porte, mais havre fragile et menacé, est très habilement utilisé par la mise en scène, fluide, presque chorégraphique, donnant toute sa place aux corps féminins, aux rites de la toliette, mais sans jamais que l’esthétique l’emporte sur le propos.

Voilà donc une grande réussite : une création qui tient parfaitement la balance entre le sérieux du propos et l’agrément du spectacle. On comprend le succès de cette production : elle le mérite.

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Fille du paradis, adapté de Putain de Nelly Arcan, mise en scène Ahmed Madani, avec Véronique Sacri, vu au théâtre Girasole le 18 juillet 2015

J’ai choisi d’aller voir ce spectacle pour deux raisons : pour le metteur en scène dont j’avais adoré Illumination(s) au Off 2013 et parce que IoGazette, formidable quotidien qui accompagne pour la première fois le Festival, en donnait deux critiques assez divergentes, ce qui m’avait intriguée.

Il s’agit d’un montage de textes pris dans un récit autobiographique de la romancière québécoise Nelly Arcan (1973-2009), que j’ai découverte à cette occasion. La narratrice y raconte comment elle en est venue à se prostituer, et analyse de manière très dérangeante (sans cesser d’être poétique) le phénomène de la prostitution : celui-ci serait l’aboutissement de l’obéissance à l’injonction d’être belle et excitante qui concernerait toutes les femmes, incapables de vivre autrement que du désir de l’homme. Le parcours de vie de Nelly Arcan, tragique, est d’ailleurs celui d’une femme prise dans la contradiction insurmontable d’une aliénation à la fois consentie et dénoncée.

En fait, j’apprécie davantage ce spectacle a posteriori, après m’être informée sur Nelly Arcan, que je ne l’ai apprécié sur le coup. Peut-être manque-t-il quelque chose dans le montage effectué qui nous permettrait de mieux saisir cette contradiction tragique, et d’être plus ouvert à ce texte. Pour ma part, je ne me suis pas vraiment sentie concernée par les références à la psychanalyse, et l’aspect accusateur à l’endroit des femmes m’a agacée. Mais je conçois que la réaction de chaque spectateur à ce texte dérangeant puisse être très différente.

Ahmed Madani a choisi une scénographie très sobre, et une profération hiératique du texte, afin que nous soyons tout écoute. La comédienne ne joue absolument pas sur la beauté sensuelle qui est la sienne : au contraire, elle l’éteint, en arborant, dans la première partie du spectacle, un sourire lisse, quasi commercial –celui de Nelly Arcan lui-même à en croire les vidéos. Ensuite, du ton de la conversation on passe à une profération, beaucoup plus âpre, qui se fera dans le noir, d’où son visage émergera progressivement par un beau jeu de lumière.

Beaucoup est donc demandé à Véronique Sacri, dans ce monologue qui dure plus d’une heure, face public. Peut-être trop : il m’a semblé que l’énergie de l’actrice faiblissait par moment, qu’elle n’accompagnait pas assez rythmiquement le texte pour qu’il nous parvienne dans son intensité. Mais peut-être est-ce toujours le parti de sobriété imposé par le metteur en scène auquel elle obéit.

En fin de compte, ce spectacle m’aura permis de faire la connaissance d’une oeuvre qui n’est pas indifférente, et Ahmed Madani aura surtout été un passeur vers la lecture. J’attends avec impatience le spectacle prévu pour faire pendant à Illumination(s), qui portera sur les femmes des « cités », et qui éveillera certainement le souvenir de celui-ci.

Une réflexion sur “Avignon Off 2015

  1. J’ai vu quelques spectacles dans le Festival off que j’ai moi aussi relatés dans mon blog. Il est amusant de constater que vu le nombre de spectacles (plus de 1 300 !) on ne risque pas de faire des doublons. J’ai donc pris du plaisir à lire les impressions de votre amie et je vous invite, à votre tour, à lire les miennes.
    Bien cordialement

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