Un spectacle bien trop pesant

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Critique de J’ai pris mon père sur les épaules, de Fabrice Melquiot, vu le 23 février 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénéficte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter, dans une mise en scène d’Arnaud Meunier

Encore une grande promesse théâtrale de la saison qui tombe à l’eau ! Décidément, cette deuxième partie de saison qui s’annonçait si belle a déjà le goût de la déception. Pourtant, l’affiche était alléchante : le retour d’Arnaud Meunier au Théâtre du Rond-Point après son glaçant Je crois en un seul Dieu et son très acclamé Chapitres de la Chute ne pouvait se faire sans moi, d’autant plus que le metteur en scène allait diriger Rachida Brakni et Philippe Torreton dans le même spectacle. J’en salivais d’avance.

La pièce s’ouvre sur Anissa (Rachida Brakni). On comprend rapidement que son personnage est lié à la fois à Roch et à Énée, ses voisins du dessous, un père et un fils. On comprend qu’elle a couché avec chacun d’eux, qu’elle est enceinte mais on ne sait pas lequel est le père. Elle même ne souhaite pas le savoir. Cette information, qui ouvre quasiment la pièce, n’est pas tant réutilisée par la suite. On va suite les évolutions du quartier autour de d’Énée et Roch, celui-ci venant d’apprendre qu’il avait un cancer du genou et qu’il n’en avait plus pour très longtemps.

Je ne vais pas m’appesantir sur un spectacle qui ne laisse en moi rien d’autre qu’un vague sentiment d’ennui et de désintérêt. Et une pointe d’agacement quand me revient cette phrase qui sert de refrain à la pièce : « La scène représente… ». Le spectacle s’ouvre sur cette phrase, et Rachia Brakni nous dit que la scène représente son coeur qui bat, ses organes, ou quelque chose comme ça. Seulement sur cette il y a ce gros bloc de marbre qui plus tard représentera un immeuble. Je n’ai toujours pas compris pourquoi elle prétendait que la scène représentait son coeur qui bat. Ou alors il s’agit pour le spectateur de se représenter la scène qu’elle décrit.

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© Sonia Barcet

Seulement voilà, le verbe de Fabrice Melquiot me tombe des mains, ou plutôt, dans le cas présent, des oreilles. Je n’arrive pas à m’accrocher à ses bavardages. J’appelle ça bavardage car, en plus de ce refrain complètement stylisé qui se voudrait probablement à haute portée symbolique et intellectuelle, ses dialogues sont tout aussi arrogants et difficiles à suivre, utilisant des mots sonnant terriblement faux dans les conversations qu’il met en scène, ces mots qui ne sont ni du langage parlé, ni du langage théâtral, ni du langage poétique. Des mots de dictionnaire, des mots écrits, des mots qui m’ont laissée de côté.

Et ce, malgré la présence de deux grands acteurs de théâtre. Si Philippe Torreton parvient à tenir son texte pendant les deux tiers de la pièce, donnant même lieu à quelques belles scènes, il ne peut soutenir à lui tout seul la dernière partie qui s’étire en longueur – il faut dire que le spectacle dure trois heures. Rachida Brakni, qui a probablement la partition la plus compliquée – c’est-à-dire à la fois la moins intéressante et la moins accessible – peine davantage à donner de la consistance à son personnage d’Anissa.

Le spectacle ne me laissera pas grand chose, peut-être une image ici ou là, mais au-delà de cette langue que je trouve mal choisie, je lui reprocherai d’avoir voulu en faire trop. C’est comme si Fabrice Melquiot avait voulu traiter à la fois des relations père-fils, de l’immigration, de l’homosexualité, du féminisme, des problèmes dans les cités, de l’ascenseur social, de la maladie, du deuil, et j’en oublie probablement encore. Je lui reprocherai tout cela, mais je lui en veux aussi un peu. Je lui en veux d’avoir amené soudainement le 13 novembre dans cette histoire car je l’ai ressenti comme une facilité. Et le 13 novembre ne devrait être une facilité pour personne.

Une grande déception. pouce-en-bas

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© Sonia Barcet

Bluebird roule au pas

bluebird_1000_1000Critique de Bluebird, de Simon Stephens, vu le 17 février 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Philippe Torreton, Baptiste Dezerces, Serge Larivière, Marie Rémond, et Julie-Anne Roth, dans une mise en scène de Claire Devers

Voilà une des grosses affiches de la présentation de saison. Je me souviens encore avoir applaudi à tout rompre l’annonce de ce spectacle en mai dernier : j’étais tellement heureuse de retrouver Grégory Gadebois sur scène, et ce rôle de chauffeur de taxi  désabusé semblait si bien lui convenir, que j’étais absolument enchantée. Enchantement qui s’est amoindri à l’annonce du changement de distribution quelques mois plus tard. Et qui s’est presque entièrement dissipé devant le spectacle, laissant tranquillement sa place à l’ennui.

Le spectacle est en deux parties. Jimmy, chauffeur de taxi, fera le lien entre les deux. On le retrouve d’abord en début de soirée : il conduit alors plusieurs charges – c’est le nom donné aux clients – jusqu’à leur destination. Tous sont un peu étranges : il y a cette prof dépressive qui ne répond à aucune de ses questions, cette prostituée qui lui fait un tour de cartes, ou encore ce videur de boîte plutôt impoli. Jimmy, lui, reste toujours calme et tente chaque fois de lancer une conversation. Entre deux courses, il tente de joindre Claire. Le mystère autour de ce personnage se dévoilera dans la seconde partie : c’est son ex-femme, qu’il a quittée il y a 5 ans après l’accident de leur fille Alice, écrasée par une voiture. Ils ne se sont pas vus depuis, et c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de l’enfant.

J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans le spectacle. Dans la première partie, les différentes interventions sont inégales : si les scènes avec Serge Larivière m’ont captivée, le dialogue s’installant entre les deux personnages étant alors à la fois très simple et pourtant empreint d’humanité, les charges incarnées par les autres comédiens semblent avoir moins à dire. Cependant, elles ne m’ont pas laissée sur le côté comme a pu le faire la seconde partie. Là, on passe encore un autre niveau. Tout est tellement souligné dans leur affrontement que ça en devient risible et peu réaliste. La différence de jeu entre les deux comédiens est flagrante et dessert un texte qui n’avait pas besoin de cela. Inutile de vouloir nous émouvoir avec des cris et forces larmes : on n’y croit pas.

Cependant, je dois reconnaître que même lorsque j’avais du mal à suivre les dialogues, j’ai pu profiter de la belle scénographie d’Emmanuel Clolus. Elle a quelque chose de très cinématographique qui fait penser au spectacle Des hommes en devenir d’Emmanuel Meirieu, surtout avec les projections du visage de Torreton en très gros plan. Mais ce n’est pas du tout pour me déplaire : si une bonne partie du spectacle se déroule dans la voiture de Jimmy, rendant certains points de vue totalement aveugles, on peut tout de même suivre les échanges grâce à cette vidéo en direct. Ajoutons à cela les différentes vues de Londres qui évoquent les courses de nuit dans la ville, et le rendu est plutôt réussi.

Et puis, il y a Philippe Torreton. Si j’étais déçue de le voir remplacer Gadebois, je dois quand même reconnaître que sa composition est une perfection à tout point de vue. Il a réussi à créer un personnage dont on sent le déchirement intérieur sans jamais tomber dans le pathos, et il parvient à délivrer sa partition, pourtant parfois si lourde dans l’affliction, avec une simplicité désarmante. Il n’est jamais un personnage central : il est un passant, toujours très naturel – ni dans la retenu ni dans l’excès. A vouloir ainsi s’effacer, le comédien brille encore plus et rapidement on ne voit plus que lui : il n’est qu’un homme, et nous touche avec des intonations vibrantes de sincérité.

Lorsqu’on s’ennuie, on peut toujours regarder Torreton. Et c’est quand même quelque chose. 

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