Mi-mage, mi-kremlin

Critique du Mage du kremlin, librement adapté du roman de Giuliano da Empoli, vu le 6 septembre 2024 à La Scala Paris
Avec Hervé Pierre, Karina Beuthe Orr, Philippe Girard, Andranic Manet, Stanislas Roquette, Claire Sermonne, Irène Ranson Terestchenko, mis en scène par Roland Auzet

A l’annonce de l’adaptation du Mage du Kremlin au théâtre, j’étais tiers-dubitative – je n’ai pas adoré le roman à la hauteur de mes attentes, en tout cas à la hauteur des critiques qui pullulaient de partout – tiers curieuse – pourquoi adapter ce roman ? qu’est-ce que la scène apportera de plus que l’écrit ? – tiers-enthousiaste – Hervé Pierre, toujours, que je suis encore plus attentivement depuis son départ de la Comédie-Française. C’est l’enthousiasme qui a pris le dessus lorsque j’ai découvert l’entièreté de la saison de la Scala : tout ou presque me fait envie. Et c’est la déception qui a finalement été gagnante de ce combat au sortir du spectacle. Tout cette palette d’émotions, pour ça.

Comment résumer le Mage du Kremlin ? Ou en tout cas, comment résumer l’adaptation théâtrale qui en a été faite ? Le mage du kremlin, c’est Vadim Baranov, l’homme qui murmurait à l’oreille de Poutine. Il va raconter son histoire, et donc celle de l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine. C’est donc une plongée dans les mécanismes du pouvoir, mais aussi dans l’histoire de la Russie. Et c’est pas simple, l’histoire de la Russie.

Ça commence vraiment très mal. Le début du spectacle consiste en un déplacement tout à fait inutile du décor. Genre, le décor est dans une position quand les spectateur s’installent, et les comédiens changent tous les meubles de place avant de commencer la première scène. C’est le genre de truc de mise en scène gratuit, déjà un peu désuet, qui ne me met pas dans les bonnes conditions. Et la suite est pire. La première scène est longue. Très longue. Trop longue. Interminable, en fait. Et, a posteriori, difficilement reliable au reste. Je finis par décrocher. Je fais des grimaces dans le miroir. Je regarde Armelle Héliot qui pique du nez. J’attends la suite.

Et puis la première scène se termine. Et on entre enfin dans le vif du sujet. Et c’est là que le spectacle commence à présenter de multiples personnalités. Il y a cette mise en scène inutilement agressive pour les yeux, pour les oreilles, mi-kitsch mi-électro, qui vient remuer trop régulièrement la salle et semble en totale dissonance avec ce texte parfois trop verbeux, parfois trop littéraire, qui tente de s’articuler entre les différents personnages. Parlons-en, de ce texte. Lui aussi a de multiples personnalités. Certaines scènes fonctionnent mieux que d’autres : certains dialogues semblent construits et paraissent interminables quand d’autres, souvent des monologues construits comme des morceaux de bravoure, moins artificiels, fonctionnent bien mieux.

En analysant davantage le texte, un petit couac se fait connaître. Je me rends compte que c’est souvent lors des scènes impliquant les personnages féminins que je m’ennuie. Mince, voilà mon féminisme qui en prend un coup. Ceci étant, c’est bizarre, je ne me souviens pas qu’il y ait tant de personnages féminins dans le roman. Je ne me souviens que d’un. Or, sur scène, elles sont quatre. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, alors les personnages féminins sont bien ajoutés. Ajoutés ou non, une chose est sûre : la plupart des personnages féminins ne servent à rien. Quatre hommes, quatre femmes – pour l’égalité entre les genres, c’est chouette, mais pour l’égalité de qualité des dialogues, on repassera.

Bon, et malgré tout ça, pourquoi on reste ? On reste parce que quand même, il faut bien le reconnaître, Philippe Girard est exceptionnel. Il semble porter dans sa chair le poids des souvenirs de ses années de travail au côté de Poutine. Il a quelque chose de glaçant, il maîtrise constamment une colère sourde qui voudrait s’échapper, il est digne, imposant, incroyablement tragique, sans jamais rien forcer. Il semble mettre dans ce rôle, dans cette histoire, dans ce spectacle, une détermination et une forme de rage semblable à celle de son personnage, prenant conscience du monstre qu’il a contribué à nourrir.

Allô moman bobo

Critique de Moman pourquoi les méchants sont méchants, de Jean-Claude Grumberg, vu le 22 mai 2024 à la Scala Paris
Avec Clotilde Mollet et Hervé Pierre, mis en scène par Noémie Pierre, Clotilde Mollet et Hervé Pierre

C’est déjà le troisième spectacle dans lequel joue Hervé Pierre depuis son départ de la Comédie-Française, et le deuxième en compagnie de Clotilde Mollet. Le voir dans de tels spectacles nous ferait presque regretter qu’il ne soit pas parti plus tôt. Je ne sais pas trop s’il se fait plaisir, si c’est viable, si ce sont les seuls projets qu’on lui propose depuis sa sortie du Français ou s’il profite de sa notoriété pour tenter des choses. Quelle que soit sa raison, le résultat est le même pour moi : j’en profite au maximum.

On va éviter d’en dire trop sur l’histoire pour ne pas divulgâcher. Et pour ne pas gâcher tout court, d’ailleurs. Le titre se suffit à lui-même. Il y a une mère et son fils, il y a des interrogations d’enfant et des réponses de parent. Il y a une part de délire et une part de réalité. Une part de rêve et une part de raison. Un peu la tête en l’air, un peu les pieds sur terre. Et puis il y a la vie.

Je vais à ce spectacle dans une étrange schizophrénie. Mes précédentes rencontres avec Jean-Claude Grumberg ne sont pas de bons souvenirs de théâtre. Mais je sais ce duo capable de merveilles. Alors j’attends, quelque part entre la résignation et l’impatience.

Il y a deux choses qui coexistent dans ce spectacle. Il y a d’abord l’enfance. Partout. Dans ces personnages, d’abord, qui font exister sur scène des sensations si propres à cet âge de tous les possibles : l’insouciance, évidemment, une certaine naïveté aussi, mais surtout cette impression prégnante que rien d’autre n’existe que l’instant présent. C’est peut-être le point commun ultime entre l’enfance et le théâtre. Alors les deux mêlés ensemble, c’est le combo absolu. J’ai toujours eu un besoin de nécessité au théâtre ; là, elle habite tout le plateau. Il y a un besoin vital d’obtenir une réponse à chacune des questions posées. Tout est concentré sur le moment, sur le sujet de la question, ce qui passe par la tête de l’enfant. Et tout a la même importance. C’est quelque chose que l’on a tendance à perdre un peu, avec l’âge et cette tendance à hiérarchiser et à prioriser qui efface petit à petit la spontanéité qui nous habitait jusqu’alors, et c’est beau de pouvoir la toucher à nouveau du bout du doigt.

Cette enfance existe jusque dans leur jeu. Ce sont deux clowns. Deux grands enfants. Deux complices qui jouent ensemble. Qui jouent tout ce qu’ils ont à jouer, sans jamais rien appuyer, en s’amusant juste avec cette matière qui leur est donnée. Et avec leur talent. Il faut dire qu’ils se sont bien trouvés. Et qu’ils se renvoient des balles toujours plus incroyables. Tous les deux ont des voix de théâtre fascinantes, des voix à accent, des voix qui donnent envie de jouer avec. Avec un texte pareil, le terrain de jeu paraît infini. Pour le public, en tout cas, c’est une sacrée gourmandise. Une friandise de plus qui a le goût de l’enfance.

Mais le goût ultime de la jeunesse, cette sensation que tout est possible, vient souvent avec la conviction absolue que rien ne peut nous arriver. Perdre cette insouciance, c’est déjà devenir adulte. J’aime le théâtre parce que c’est un lieu où je me sens bien. Où je me sens à ma place, et en sécurité. Mais il y a quelque chose de plus, ici, et c’est peut-être d’autant plus fort que ça a lieu dans un endroit où mon état de base est déjà comblé. Ils arrivent à reproduire sur scène ce sentiment unique que seul le cocon familial peut faire naître. Le sentiment de protection absolue face au monde. Car moman est là, et elle est une barrière face à l’extérieur. C’est tendre. C’est drôle.

Mais c’est aussi cruel. Car si moman est une barrière face à l’extérieur, c’est que l’extérieur est sombre, effrayant, sournois. La prouesse de ce spectacle, c’est sans doute d’arriver à faire coexister les deux mondes. L’insouciance, et l’angoisse. On sent la précarité. On sent la guerre. On sent la menace, partout, tout le temps. On sent le mal qui rode et qui cherche à se faire une place dans cette maison. On sent l’ombre qui tente de nous recouvrir. Mais jusqu’au bout, même quand la lumière est au bord de se tarir, c’est sa chaleur qui prendra le dessus. Et c’est très fort.

Moman pourquoi les méchants sont méchants – La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
A partir de 21 €
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