Beaux et bons

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Critique des Beaux, de Léonore Confino, vu le 17 septembre 2019 au Petit Saint-Martin
Avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet, dans une mise en scène de Côme de Bellescize

J’étais un peu dubitative en me dirigeant vers ces Beaux qui semblaient déjà faire les beaux jours du Petit Saint-Martin. Et pour cause : il y a près de 6 ans maintenant, au même endroit, sur le même thème j’y avais vu Ring par la même autrice qui ne me laisse pas grand chose d’autre qu’un vague goût d’oubli en bouche. Mais après tout, des années ont passé, ma vision du couple a évolué, l’écriture de Léonore Confino aussi : allons-y !

La pièce s’ouvre sur un couple parfait. Ils sont beaux, ils s’aiment, ils sont tellement irréprochables que c’en devient presque flippant. Parfois, des cris résonnent au-dessus de leur tête qui semble les effrayer, leur conversation s’interrompt alors brusquement et ils cherchent alors à se cacher dans les coussins du canapé. Ces êtres merveilleux sont en réalité des reproductions réduites des parents de la petite Alice, qu’elle met en scène tout au long de la journée pour échapper à un quotidien de cris et d’engueulades. Une fois la supercherie dévoilée, on passera dans le vrai monde, avec les vrais parents qui font subir ce supplice bruyant à leur fille. Un beaux-nheur.

D’abord, je dois dire que je suis un poil déçue de m’être fait spoiler l’histoire avant le début du spectacle. Allez savoir pourquoi, moi qui ne lis jamais les bibles, voilà que j’ai pris connaissance de celle-là quelques minutes avant le début du spectacle. Je n’ai donc pas eu la surprise de la situation et cela m’a manqué. Je pense – même si je vous ai moi même divulgâché l’histoire, vous m’en voyez désolée – qu’on doit gagner en surprise et en intérêt à essayer de comprendre ce qui est en jeu. Je n’ai pas eu cette chance.

Néanmoins, j’ai trouvé l’idée intéressante et très bien utilisée. La restitution d’Alice est littérale, ce qui donne certaines situations un peu cocasses – mais après tout, c’est vrai, que représente un chasseur de tête pour une enfant de 7 ans ? Le monde de l’enfance est parfaitement reproduit, avec ses incompréhensions, sa naïveté, sa vision déformée et une pointe de cruauté qui vient saupoudrer le tout, c’est d’ailleurs d’autant plus cruel que l’image – parfaite – et le son – plutôt glauque – sont totalement décalées. J’aurais d’ailleurs beaux-coup aimé que le parallèle entre les deux couples – celui en plastique et celui en chair – se poursuive dans la suite du spectacle. Mais elle devient encore plus sombre que la première partie.

Ici, on passe dans la « vraie vie ». Les cris sont réels, les insultes violentes, les punchlines fusent. La cruauté d’Alice en devient presque attendrissante. Le rire, léger dans la première partie, se fait bien plus jaune ici : les situations sont certes caricaturales mais elles sonnent douloureusement justes. Clairement, on est sur des scènes de la vie quotidienne vécues. Répétées, amplifiées, mais vécues. Les répliques sont cinglantes. Ca fuse de partout et c’est très bien mené. Deux petits regrets malgré tout : le rôle d’Alice, qui ne semble qu’un prétexte à la première scène et ne revient que peu par la suite, ce qui est presque frustrant, et la fin qui cherche un peu trop l’émotion pour convaincre réellement. Cette histoire d’Alice qui travers le miroir tombe un peu comme un cheveu sur la soupe

C’est suffisamment rare pour être souligné : le trio écriture mise en scène acteurs est vraiment convaincant. Le travail de Côme de Bellescize rythme parfaitement ce texte explosif et la coordination entre les décors et l’avancée de l’histoire est finement pensée. Il complète le tableau avec une direction d’acteurs au poil : les deux comédiens tiennent leurs échanges avec ardeur, faisant de cette joute verbale un match de beau-xe où l’on ne compte plus les points. Son personnage de mère perdue donne à entendre quelques accents de désamour pour son enfant toujours très subtils et sans jugement, et Élodie Navarre semble errer durant toute la pièce dans un triangle sans fin : mère-femme-épouse. Lui passe avec brio de la douceur à la folie, les yeux soudainement écarquillés et le visage tendu comme si toute sa haine passait dans ses grimaces. Il est effrayant à souhait. Et au milieu de tout cet emportement, entre leurs insultes, on parvient malgré tout à saisir une pointe de détresse, sans pathos, très bien dosée.  Un beau duo !

Conseillé, mais il faudra accepter certaines vérités…  ♥ 

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Des fleurs méritées pour Grégory

Des-Fleurs-pour-Algernon-1.jpgCritique de Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, vu le 9 Mars au théâtre du Petit St-Martin
Avec Grégory Gadebois, dans une mise en scène d’Anne Kessler

On parle souvent d’intelligence, sans prendre la mesure du mot. On dit d’une personne qu’elle est intelligente car elle a un sens logique, car elle sait résoudre telle ou telle équation, parce qu’elle fait des remarques constructives. Mais l’intelligence, ce n’est pas que ça. Et c’est tout d’abord une réflexion. La réflexion est une forme d’intelligence, quelle qu’elle soit. Et Charlie, le personne qu’incarne Grégory Gadebois, ne sait même pas ce qu’est la réflexion. Il ne pense pas. Il n’analyse rien. Il prend ce qu’il voit, tel quel. Ses amis rient lorsqu’il est là, il ne lui vient pas à l’idée qu’ils rient de lui. Il est profondément bête. Alors il est le personnage idéal pour tester des expériences scientifiques, puisqu’il est incapable de réfléchir aux conséquences que pourrait avoir l’opération. Lorsqu’on lui propose une expérience pouvant l’amener à être intelligent, à tripler son QI, il accepte. L’expérience a été au préalable testé sur une souris, Algernon, et il voit bien qu’elle est intelligente, alors il accepte. 
Gregory Gadebois, ancien du Français, révèle pleinement, ici, son talent. On voit tout d’abord arriver un homme profondément simple. Son regard semble vide, pas une once de réflexion n’est observable derrière ses yeux. Il parle avec difficulté, n’employant que des mots basiques, il se trompe, il recommence. Il est agité, ahuri, hébété. Puis, progressivement, une fois l’expérience faite, son comportement se modifie. Le changement se fait si progressivement, et avec tant de finesse qu’on ne le voit pas réellement : on ne s’en rend compte que lorsque Charlie commence à parler de physique quantique, ou encore lorsqu’il utilise des procédés tels que l’ironie ou la dérision. Ses agitations ont disparus, il parle de manière assurée, et même son faciès semble avoir évolué : ses yeux plus ouverts et dans lesquels se réflètent de l’esprit, sa bouche moins hésitante, son port plus droit, tout cela change radicalement le regard que l’on porte sur lui. Il impose à présent le respect, parfois même l’admiration. Puis un peu d’exaspération. Malheureusement, et il peut s’en rendre compte grâce à son incroyable intelligence, celle-ci ne durera pas ; et, après avoir atteint son point culminant, elle diminuera jusqu’à redevenir telle qu’elle était avant l’expérience. Là encore, le changement est loin d’être brutal. Mais cette partie de la pièce est déchirante : peu à peu, il voit disparaître tout ce qu’il avait construit, jusqu’à ne pas s’en souvenir, comme s’il était atteint d’Alzheimer. Des personnages comme Gauss ou Planck qu’il admirait ne lui disent à présent plus rien. Seul Algernon, son compagnon durant l’expérience, reste en lui. Il fut, on peut dire, son seul ami.

Dans un décor sobre et une mise en scène intelligente, Grégory Gadebois est bouleversant et entraîne le spectateur dans son histoire, tantôt drôle, tantôt tragique, avec une facilité étonnante. Les mouchoirs sont de mise.  ♥ ♥ ♥

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Ita L. née Goldfeld, Théâtre du Petit St-Martin

Ita L. nee Goldfeld - Helene Vincent - Theatre du Petit SaCritique d’Ita L. née Goldfeld, vu le 15 février 2012 au théâtre du Petit St-Martin
Avec Hélène Vincent, mise en scène de l’actrice et Julie Lopes Curval

Dans la petite salle, le silence se fait alors que les lumières s’éteignent. L’actrice entre. Elle porte un cahier, contenant son texte. Elle s’assoit. Le silence régnant dans le théâtre est presque religieux. Elle ouvre son cahier, commence à lire. Dès que sa voix se fait entendre, ça y est. La voix est ferme et forte, Hélène Vincent n’a pas besoin de temps pour entrer dans son rôle : immédiatement, elle est Ita, et nous sommes happés dans son histoire. Nous sommes pris par cette actrice de talent qui rejoue, devant nos yeux, une heure de la vie d’Ita L. née Goldfeld. Ita, c’est une femme juive qui vient de recevoir une visite de la police française, lui demandant de préparer ses affaires et d’être prête à partir d’ici 1 heure. Une « vérification d’identité » comme il s’en faisait souvent à cette époque. Elle a donc une heure pour se décider : rester ou partir ? 1 heure pour faire un retour sur sa vie … Une heure pour nous apprendre qui elle est.
Ce thème n’est pas forcément des plus joyeux. Pas des plus enthousiasmants. Peut-être même des plus glauques que je connaisse. Notre coeur est serré, nos larmes sont au rendez-vous lorsque cette petite femme nous raconte sa vie, ce qu’elle a vécu, ses espérances et ses tourments. Tant de passion dans quelques mots, tant d’émotions dans quelques bouts de chansons, sa voix est d’une incroyable justesse et elle trouve les tons exacts pour chacune des situations : joie, crainte, nostalgie, et même espoir. Le plateau est presque nu, un tapis délimite les contours d’une pièce, peut-être une chambre. L’actrice va et viens, sortant dehors, rentrant à nouveau … Elle utilise le petit espace avec intelligence et tous ses gestes sont parfaitement compréhensibles, malgré le peu de décor. L’histoire est racontée avec beaucoup de délicatesse et d’émotion, et j’ai été particulièrement sensible aux quelques passages chantés, qui ont résonné dans le théâtre avec une certaine mélancolie, mêlé à du regret mais toujours, au fond, un peu d’espoir. Moment très intense.

C’est une histoire puissante que nous raconte Hélène Vincent, parvenant à nous maintenir sous pression pendant plus d’une heure avec talent et sensibilité. A voir. ♥ ♥ ♥

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