Dream team à la Madeleine

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Critique de Faisons un rêve, de Sacha Guitry, vu le 29 septembre 2017 au Théâtre de la Madeleine
Avec Nicolas Briançon, Marie-Julie Baup, Éric Laugérias, et Michel Dussarat, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Il y a ces critiques qu’on peine à écrire, celles qui rament un peu, qu’on a du mal à sortir de notre ventre parce que le spectacle était certes bon, mais qu’il nous laissera finalement un souvenir plutôt flou. Et il y a les critiques qu’on aimerait incroyables, aussi entraînantes que le spectacle dont on sort, celles dont on s’imagine un nombre incalculable de bons mots superbement rythmés à la sortie de la pièce mais qui au fond déçoivent toujours tant elles sont en dessous de ce qu’on voudrait écrire et transmettre. La critique qui va suivre est de celles-là.

Ceux que je vois grincer des dents à l’annonce d’une pièce de Sacha Guitry ne connaissent pas Faisons un Rêve. A mon sens, c’est un chef-d’oeuvre de théâtre : l’un de plus beaux monologues, l’une des plus belles fins, l’une des répliques les plus perspicaces sur les réactions humaines absurdes (mais je vous laisse la découvrir…). Et pourtant, tout cela part d’une situation bien banale : le mari, la femme, l’amant. Mais la finesse et le charme des dialogues de Guitry nous entraîne bien plus loin qu’une simple scène de boulevard et je vous invite à découvrir (ou à redécouvrir) cette pièce entre les mains de Nicolas Briançon.

C’est un texte que je devinais fait pour lui. Il a ce talent-là de faire éclater des bulles de Guitry sans jamais perdre la saveur du délicieux champagne qu’il nous sert. Le texte lui sied à merveille, et il lui rend si bien : endossant la casquette de metteur en scène, il nous livre un spectacle éclatant, sans aucun artifice : il le sait, ce texte a du génie, et si on l’entend bien le résultat sera là. Partant de ce constat, sa direction d’acteur est impeccable, et il a su créer une belle harmonie sur la scène – du trio amoureux, aucun ne cherche à se démarquer, et cet accord parfait est un charme supplémentaire de ce spectacle.

Mais, on le sait, il a plus d’une corde à son arc, et il peut diriger brillamment un spectacle tout en incarnant l’un des personnages principaux avec maestria. Son Lui est exquis : charmeur sans lourdeur, plaisant sans bouffonnerie, il a le regard vif et l’oeil coquin. Il faut bien le reconnaître : il est absolument délicieux, et il nous conquiert aussi rapidement qu’il séduit Elle, incarnée par Marie-Julie Baup. Grâcieuse et très touchante, elle confère à son personnage une dimension que je n’avais jusqu’alors pas observée chez Elle : une réelle humanité et une délicatesse de femme. Son Je t’aime ! déclaré avec une réelle spontanéité est des plus beaux, des plus sincères, et des plus émouvants qu’il m’ait été donné de voir. Pour compléter le trio, Éric Laugérias campe un mari plutôt simple, en contrepoint des deux autres, dont l’accent chantant et les remarques décalées soulèvent tout autant les rires que ses camarades. Et comme la finesse est de mise dans ce spectacle, j’aurais aussi un mot pour Michel Dussarat qui est un valet de chambre cocasse, jamais pesant !

Je l’attendais, le voilà : mon coup de coeur de cette rentrée théâtrale. ♥ ♥ ♥

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On n’y meurt ni de rire ni d’ennui

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Critique de Piège Mortel, de Ira Levin, vu le 15 avril 2017 au Théâtre La Bruyère
Avec Nicolas Briançon, Cyril Garnier, Virginie Lemoine, Marie Vincent, et Damien Gajda, dans une mise en scène d’Eric Metayer

Troisième pièce sélectionnée pour le prix de la fondation Jacques Toja, Piège Mortel est le seul encore à l’affiche cette saison – on ne reviendra pas sur le désastreux Cas Sneijder, vainqueur du prix et qui s’arrête prématurément. Ici, le succès est plutôt compréhensible : l’affiche, après tout, est plutôt attrayante. Moi qui suis Nicolas Briançon dans tous ses spectacles depuis plusieurs années, c’est donc un peu après tout le monde, mais quand même fidèle à mes comédiens favoris, que je découvre également la pièce.

Difficile de résumer un spectacle lorsque la demande est expressément faite en fin de spectacle de ne rien dévoiler de l’intrigue et de ses rebondissements. Je pense qu’on me laissera au moins révéler la trame : un auteur à succès – en tout cas un auteur qui a écrit des succès – a du mal à se renouveler et tombe sous le charme d’un texte que lui envoie l’un de ses élèves. Difficile pour un auteur de thriller de ne pas céder à la tentation de faire disparaître le-dit élève et de s’approprier son travail…

Bon, bon, bon. J’avoue être un petit peu déçue parce que quand même, depuis le temps que la pièce se joue j’ai vu passer pas mal d’excellents avis sur la pièce. J’attendais un thriller prenant et j’ai eu une comédie. Après tout, pourquoi pas, rire ne peut pas faire de mal en ce moment. Mais le rire ne survient presque que lors des rebondissements. Entre chaque coup de théâtre, ce n’est pas exactement l’ennui mais plutôt un certain désintérêt devant une pièce qui s’emmêle et qui nous perdrait certainement sans la mise en scène et les acteurs.

Heureusement Eric Metayer parvient à nous maintenir à peu près en haleine grâce à sa mise en scène plutôt rythmée et dynamique. On retrouve également un Nicolas Briançon en bonne forme, parvenant à faire ressortir aisément les différentes facettes de son personnage – que je ne décrirai pas pour ne rien spoiler. J’avoue cependant que j’espère vite le retrouver dans des personnages plus intéressants. Marie Vincent campe une voyante plutôt délurée avec intelligence : elle tire en effet tout ce qu’elle peut de comique de ce personnage ingrat pouvant facilement tomber dans la surcaricature. Je suis en revanche plutôt déçue du personnage incarné par Virginie Lemoine, mal construit et plutôt dérangeant sur la scène : on ne comprend pas toujours son intérêt. Dommage.

Une agréable soirée, dont – il faut bien l’avouer – on ne retiendra cependant pas grand chose… 

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C’est bien… ça !

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Critique de Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute, vu le 18 novembre au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Nicolas Briançon, Nicolas Vaude, et Roxana Carrara, dans une mise en scène de Léonie Simaga

J’avais manqué la mise en scène de Léonie Simaga il y a quelques années à la Comédie-Française (sisi, c’est vrai…). Après son départ de cette Maison, j’ai guetté son retour, et c’est avec joie et impatience que j’ai attendu sa nouvelle mise en scène de la pièce de Sarraute. Invitée par les Théâtre Parisiens Associés, que je remercie au passage, j’ai passé une excellente soirée au Poche, grâce à l’intelligence, la maîtrise, et la subtilité de l’équipe du spectacle.

Voilà une pièce qui peut laisser perplexe ; à la lecture, pas de personnage défini mais H1 et H2, deux amis qui s’affrontent pour rien, ou ce qui peut nous sembler rien. Un rien qui part d’une phrase, d’une intonation, et qui peu à peu s’élargit pour devenir un tout. Une pièce sur le conformisme, sur la difficulté d’exprimer le rien, le ressenti intérieur. Le non-dit, maître mot du spectacle, est brillamment transmis dans cette mise en scène de Léonie Simaga.

L’une des grandes réussite du metteur en scène, à mon sens, est qu’à aucun moment, on ne prend parti. Léonie Simaga a l’art de faire parler le texte, de lui faire avouer tout ce qu’il a à dire, sans le dénaturer. Certes, on serait tenté d’envier Nicolas Briançon, l’homme qui a réussi : l’air assuré, imperturbable, il domine aisément le conflit. Mais qu’a-t-il vraiment réussi ? N’est-il pas un pion de plus, comme le dénonce l’autre Nicolas ? Ce dernier n’est-il pas dans la vérité, malgré son apparente folie ?

La scène a l’air d’un ring. Progressivement, la tension monte. Les deux Nicolas se regardent et s’affrontent, anciens amis que tout semble opposer aujourd’hui : d’un côté, Briançon apparaît calme, simple et tranquille, bien habillé, coiffé, élégant. Il respire la satisfaction de soi, la fierté plus que l’orgueil. De l’autre, je découvre un Nicolas Vaude impressionnant dans son égarement : le regard fou, le geste brusque, la diction saccadée, la composition est poussée à l’extrême mais jamais caricaturale. Un très beau duo de comédiens.

On le sait, on le sent, le bonheur apparent de l’un ne reflète pas la vérité, tout comme le rejet absolu de l’autre. Au lecteur de gratter sous le texte, de lire entre les lignes les suppositions de Nathalie Sarraute. Au spectateur de se laisser porter par une mise en scène menée de main de maître par Léonie Simaga, qui dirige ces deux grands comédiens pour notre plus grand bonheur : aux amoureux des mots, voilà un spectacle à ne pas manquer.

La vie est là, simple et tranquille, dans toute sa complexité, au Poche-Montparnasse, du mardi au samedi à 19h, et le dimanche à 17h30. ♥ ♥ 

Un spectacle à la coule

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Critique de Irma la douce, d’Alexandre Breffort, vue le 25 septembre 2015 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Lorant Deutsch, Marie-Julie Baup, Nicole Croisille, Andy Cocq, Olivier Claverie, Fabrice de la Villehervé, Jacques Fontanel, Valentin Fruitier,Laurent Paolini, Claire Perot, Bryan Polach, Pierre Reggiani, Loris Verrecchia,Philippe Vieux.

Qui lit régulièrement mon site ne peut manquer mon engouement certain pour les spectacles de Nicolas Briançon. Rarement décevants, ils sont toujours synonymes d’une soirée électrique, brillante, mémorable. Ce metteur en scène a le don de nous en mettre plein les yeux avec doigté ; il y a toujours quelque chose d’un peu clinquant, des dorures, des musiques, des costumes colorés, mais avouons-le : on l’aime pour ça ! En montant Irma la Douce, il signe à nouveau une belle soirée haute en couleurs, menée par une Nicole Croisille au sommet.

Irma la douce, c’est avant tout une histoire rocambolesque, qui n’en finit pas de rebondissements invraisemblables. Irma, c’est une prostituée qui tombe amoureuse de Nestor, titi parisien qu’elle croise souvent au bar des inquiets. Mais ils vivent dans un amour loin d’être parfait : en effet, Nestor est jaloux des hommes qu’Irma rencontre chaque jour. Ils en viennent à la conclusion qu’il ne faudrait qu’un seul contributeur pour atténuer la jalousie de Nestor. Pour pallier ce sentiment, il se transforme en Oscar, et rend visite à Irma durant ses heures de travail. Déguisé, elle ne le reconnaît pas, et il peut lui annoncer qu’il reviendra tous les jours pour lui donner 10 000 euros. Bien sûr, ce sont toujours les mêmes billets, mais elle ne s’en rend pas compte, et retourne tout heureuse l’annoncer à Nestor. Après quelques temps de ce tour, Nestor se lasse et met fin à sa double vie. Accusé injustement de sa mort, il est envoyé au bagne. S’ensuivent de nombreuses péripéties jusqu’aux retrouvailles finales entre Nestor et Irma, qui marquent également la naissance de leurs enfants.

Nicolas Briançon a le don pour monter ce genre de pièce un peu folle. Je me souviens encore de l’excellent voyage avec ma tante, ou la folie était également de mise. On se retrouve presque dans le même contexte ici, si ce n’est que le spectacle se compose de bien plus de comédiens, accompagnés par de véritables musiciens sur scène. Assurément, ces derniers confèrent un réel plus au spectacle : la musique live est toujours bienvenue au théâtre ! En effet, même si le livret est un peu faible parfois, les intermèdes musicaux permettent d’oublier cette faiblesse et de redémarrer sur de meilleures bases. Les airs toujours entraînants sont chantés avec brio par les différents comédiens, qui ont plus d’une corde à leur arc, et ajoutent à leurs parties chantées ce que certains chanteurs de profession ne possèdent pas : une âme, un geste, une intention.

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Nicole Croisille est tout simplement éblouissante. Ne connaissant que la chanteuse, j’avais peur qu’elle soit plus un nom pour attirer qu’une réelle actrice. Mais je ne connaissais pas l’artiste entière, cette comédienne de talent qui incarne à la perfection la gérante du bar, la Maman de toute la troupe. Dès qu’elle entre sur scène, on ne voit plus qu’elle ; et même lorsqu’elle est entourée d’autres comédiens et que tous chantent ou dansent en cœur, impossible de détacher ses yeux de la doyenne de la troupe. Une telle prestation ne peut qu’être saluée bien bas, et rien que pour Nicole Croisille, je vous crie : allez-y !

Lorànt Deutsch et Marie-Julie Baup, dont la complicité se ressent sur scène, forment un très beau duo. Lui, que je suis rarement la première à encenser, campe un Nestor dont je n’ai rien à redire, et que j’applaudirai plutôt deux fois qu’une. Perdant quelques habitudes de cabotinerie, il réussit à me toucher, particulièrement dans les parties chantées. Quant à sa femme, elle est une Irma douce et touchante, peut-être un peu pudique pour une prostituée : plus de sensualité, voire un côté un peu plus racoleur, permettraient de parfaire son Irma.

On ne peut que saluer les performances du reste de la troupe, et souligner le sous-emploi de l’excellente Claire Perot. Ses rares apparitions sur le devant de la scène ne font que mettre en valeur son talent, sa composition parfaite. Heureusement, j’ai lu sur le programme qu’elle remplacerait Nicole Croisille dans son rôle de Maman de temps en temps, ce qui est rassurant pour une comédienne de cet acabit. Un autre sous-emploi est étonnant, celui d’Andy Cocq. Présenté comme une vraie star dans la bande-annonce, on le voit finalement assez peu dans le spectacle et il n’a qu’une grande scène, pourtant très professionnelle. Étrange.

Nicolas Briançon nous entraîne une nouvelle fois dans son monde : lumineux, enthousiaste, enchanté. Comme nous, au sortir de la pièce. ♥  

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Voyage en Haute-Excentricité

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Critique de Voyages avec ma tante de Graham Greene, vu le 7 février 2015 à la Pépinière
Avec Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier, et Pierre-Alain Leleu, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je les connaissais tous, les acteurs de ce spectacle. Chacun découvert dans des spectacles différents, j’étais ravie à l’annonce de la réunion de ces comédiens que j’admire beaucoup. En tête, Claude Aufaure, découvert dans un rôle travesti de L’importance d’être sérieux, et Jean-Paul Bordes, le merveilleux Poète-Chéri d’une Colombe inoubliable. Les deux acteurs qui les rejoignent, Pierre-Alain Leleu et Dominique Daguier, sont des habitués du travail avec Nicolas Briançon, que je suis depuis quelques années déjà. Ce metteur en scène de talent signe une très belle adaptation des Voyages avec ma tante, en offrant au public 1h30 de grand show, à la limite de l’absurde, délirant et festif. De quoi passer une superbe soirée.

A la mort de sa mère, Henry Pulling redécouvre sa tante Augusta, qu’il n’avait rencontrée que rarement, venue spécialement pour le retrouver à l’enterrement. Lui, habitué à une vie paisible, qui lui offre la possibilité d’un mariage tranquille lui permettant de vivre en bonne compagnie près de ses dahlias jusqu’à la fin de ses jours, va se retrouver confronté à cette vieille excentrique excitée totalement farfelue et si attachante qu’est sa tante Augusta. Embarqué avec elle dans chacun de ses voyages, il va découvrir un mode de vie jusqu’alors inconnu, rythmé par des rencontres saugrenues et des découvertes fantastiques. Et le spectacle est à la hauteur de ses voyages : simplement renversant.

Aucun doute possible : ils sont doués, ces quatre comédiens ; car ils sont seulement quatre pour endosser plus de vingt rôles : hommes, femmes, animaux, rien ne leur fait peur ! Même l’incarnation d’un même personnage par plusieurs comédiens dans une seule et même scène se fait aisément : bien que foisonnant de personnages, aucun problème de compréhension ne se pose. Et quelles incarnations ! Claude Aufaure est absolument divine en tante Augusta ; il compose à merveille ce personnage débordant d’énergie et de joie de vivre, et plus que tout désirant partager ce mode de vie délirant pour qui est prêt à la suivre. Je retiens tout particulièrement quelques moments de grâce, comme ce moment hors du temps lorsqu’elle se souvient de ses années folles… Magique. Jean-Paul Bordes suit de près cette excellence : il se voit souvent attribuer le rôle de Henry et parvient à faire de son désarroi face à toutes les fantaisies auxquelles il est confronté de véritables moments comiques ; mais on le retrouve également puissant dans les quelques moments d’émotion du spectacle. Il forme avec Claude Aufaure un duo qui fonctionne à merveille. Dominique Daguier, qui prend souvent le visage de Zachary, le compagnon noir de la tante Augusta, parvient à soulever la salle de ses simagrées parfaitement maîtrisées. Pierre-Alain Leleu, enfin, se voit confier de nombreux rôles animalesques, et pour cause : le contrôle total de son corps et de ses mimiques lui permet des transformations réussies et hilarantes, passant du chien au perroquet sans difficulté.

Que c’est bon ! Voilà un spectacle comme je n’en avais pas vu depuis longtemps : léger dans le propos, certes, mais puissant dans le ressenti final ; la magie du théâtre est là, et l’énergie des comédiens qui semble infinie se transmet à nous, spectateurs, si bien qu’on en ressort frais et revigorés. Ce sentiment d’excitation, cette puissante envie de vivre au sortir du spectacle, je la dois aussi à Nicolas Briançon pour cette mise en scène dynamique et intelligente. Ce n’est pas la première fois qu’une telle sensation m’emporte après un de ses spectacles, et c’est un réel bonheur que de le retrouver en tant que metteur en scène. Merci pour ces belles soirées qui nous emmènent vraiment loin, et bravo !

Éclatant comme du diamant, pétillant comme du champagne ; un spectacle à consommer sans modération. ♥ ♥ ♥ 

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L’Apollon à la fourrure

66065a6a7bd03e20e1313f51fc17cae4Critique de La Vénus à la fourrure, vu le 29 octobre 2014 au Théâtre Tristan Bernard
Avec Marie Gillain et Nicolas Briançon, dans une mise en scène de Jérémie Liepmann

Déjà lors de la sortie du film de Roman Polanski, j’avais été étonnée par la bande-annonce, et curieuse d’en savoir plus, mais n’avais pas trouvé le temps. Ayant été contactée par les Théâtres Parisiens Associés pour assister à une représentation de La Vénus à la fourrure au Tristan Bernard, et dans le but de savoir à quoi m’attendre, j’ai regardé le film de Polanski quelques jours avant. J’ai alors trouvé que si Mathieu Amalric était parfait dans le rôle, Emmanuelle Seigner, quant à elle, ne poussait pas assez loin le vice. Seulement, après avoir vu Marie Gillain sur scène, j’ai compris que le rôle était encore plus délicat que ce que je pensais.

L’histoire est complexe : alors qu’un metteur en scène semble désespéré après avoir auditionné des actrices toute la journée pour le rôle de Wanda dans sa future pièce, La Vénus à la fourrure, tiré du roman de Sacher-Masoch, une jeune femme débarque dans le théâtre. Elle est trempée jusqu’aux os, elle est vulgaire, elle est directe, et elle se présente comme s’appelant Wanda, qui voudrait passer les auditions pour jouer Wanda. Déjà, on perçoit la confusion qui va s’installer entre la réalité et la pièce de théâtre. Et tout va aller très vite : elle convainc le metteur en scène de passer l’audition et s’empare du personnage avec une étrange facilité : elle connaît le texte par coeur, et séduit assez vite le metteur en scène. Mais tout va alors s’intensifier, et le rapport metteur en scène – actrice en audition va se transformer pour conduire à un jeu de rôle entre Wanda et Thomas, en apparence personnages de la pièce qu’ils interprètent, mais tendant pourtant vers leurs réelles personnalités. La mise en abyme du théâtre prend alors une tournure étonnante, puisque les deux personnages vont s’installer dans un jeu de domination/soumission d’abord inattendu.

Marie Gillain manque de brio. On devrait observer un réel changement entre son entrée en tant que jeune femme moderne, un peu vulgaire et totalement opposée à la conduite de Thomas, et son entrée en scène comme actrice, dans le rôle de Vanda. Elle devrait alors être passionnée, sensuelle, inquiétante. Sa relation avec Thomas devrait être charnelle et gênante à la fois. Mais elle ne pousse pas assez loin son incarnation, et on voit trop la Marie Gillain, douce et inoffensive, pour y croire réellement. On attendait quelque chose de poignant, qui nous prend aux tripes. On n’a eu qu’une pâle imitation, qu’un essai vague de domination, quelque chose qui reste en surface. Dommage.

A ses côtés, Nicolas Briançon illumine le plateau. Il s’empare de chaque aspect de son rôle avec facilité et passe de l’une à l’autre des facettes de Thomas avec agilité et simplicité. Lorsque les deux personnages échangent leurs rôles, il s’avère même meilleur dans le rôle de Vénus que Marie Gillain. Tour à tour dominant, dominé, inquiet, curieux, ou dans l’incompréhension totale, il nous séduit d’un bout à l’autre du spectacle. Lorsque Wanda conseille à Thomas d’interpréter le personnage de Wanda lui-même, on ne peut que savourer le double sens, et approuver ce conseil. Bravo.

La mise en scène de Jérémie Liepmann est plus qu’honorable : certaines scènes sont de véritables bijoux. Par exemple, lorsque leur jeu devient particulièrement dangereux, cette scène où la mise en abîme devient totale, est comme accélérée par une musique sourde et un effet stroboscopique des plus ingénieux. Cependant, on lui reproche de n’être pas allé assez loin dans la gêne, de ne pas avoir imposé une gradation dans la personnalité des deux personnages, qui s’opposerait : si on le voit s’aplatir progressivement, on ne la voit commencer à dominer que parce qu’il a plié devant elle. En ce point, la direction d’acteur aurait pu être plus ferme. On aurait aimé être véritablement dérangé depuis notre siège, pas seulement assister à un spectacle de l’extérieur.

On conseillera plutôt le film de Polanski, qui accentue plus le jeu qui se déroule entre les deux personnages, jusqu’à l’humiliation, et qui rétablit mieux l’ambiance qu’on attendait pour un tel spectacle.  

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Nicoméo et Julias : un Shakespeare un peu trop Briançonnesque

Critique de Roméo et Juliette, de Shakespeare, vu le 22 janvier 2014 au Théâtre de la Porte St-Martin
Avec Ana Girardot, Niels Schneider, Valérie Mairesse, Bernard Malaka, Dimitri Storoge, Cédric Zimmerlin, Bryan Polach, Charles Clément, Valentine Varela, Mas Belsito, Pierre Dourlens, Pascal Elso, Adrien Guitton, Côme Lesage, Geoffrey Dahm, Eric Pucheu, Ariane Blaise, Marthe Fieschi, et Noémie Fourdan, dans une mise en scène de Nicolas Briançon.

Qui ne connaît pas l’histoire de ces deux amants, à l’amour impossible car interdit ? La haine de leurs deux maisons, Capulet et Montaigu, empêche en effet tout rapprochement des deux jeunes gens. Mais, tombés fous amoureux l’un de l’autre lors d’un bal, ils se marient en secret. Malheureusement, Roméo étant coupable d’un crime envers les Capulet, il est condamné à l’exil, et Juliette se voit obligée par son père de se marier avec Pâris. Voulant se retrouver et partir tous deux, un malentendu les réunira finalement tous deux dans la mort. La langue de Shakespeare est belle, ce n’est pas une nouveauté, tout comme la patte de Nicolas Briançon est visible. Mais sur ce spectacle, elle est peut-être trop présente, eclipsant le grand William.

Je connais bien les spectacles de Nicolas Briançon maintenant, et il n’y en a pas un que je n’ai pas aimé. Mais ici, on sent trop le metteur en scène derrière le texte. Déjà, un grand défaut de ce spectacle, c’est qu’il n’y a pas d’émotion palpable. Je n’ai rien ressenti ou presque, un petit frisson lors de la mort de Roméo. Mais sinon, n’est pas franchement ému, et c’est parfois même l’inverse qui se produit : lors de la mort de Mercutio, ami de Roméo, des rires fusent. Ces rires, qui reviennent à d’autres reprises durant le spectacle, sont le signe que quelque chose ne va pas dans la mise en scène : le tragique de la pièce s’est envolé. Cela est dû aussi à certains partis pris de Nicolas Briançon, avec lesquels d’ailleurs je ne suis pas d’accord : la manière de traiter le père de Juliette m’a déplu, puisqu’il apparaît grotesque et caricatural, et qu’on ne croit plus à son personnage, il ne provoque pas l’inquiétude qu’il devrait, on ne comprend pas pourquoi Juliette est effrayée alors qu’elle devrait presque rire devant la colère bouffone de son père. Ce lit mobile, qui traverse la scène à plusieurs reprises, le lit de Juliette, est une idée dont on aurait pu se passer. Ce n’est pas esthétique, et je n’en comprends pas la signification. Et puis, quel casting étrange ! On n’aurait pu trouver pire Juliette, d’après moi. C’est d’ailleurs très visible sur la vidéo (ci-dessous), au moment où elle parle à sa Nourrice, on entend bien qu’elle n’a pas d’intonation, qu’elle ne transmet rien ; elle a également du mal à se tenir sur scène : elle reste bras ballant, comme si elle ne savait que faire de son corps. Ana Girardot manque aussi de métier, car elle s’est pris les pieds dans son texte à plusieurs reprises, et ça pardonne difficilement, au théâtre. Elle a la jeunesse de Juliette, mais il lui manque le charme et la naïveté, l’insouciance de l’enfance. Son Roméo est plus convaincant, il a une bien meilleure maîtrise de son corps, même s’il lui reste un peu de chemin à parcourir. Il prend de l’assurance durant le spectacle et son Roméo est frais et amoureux. De même que pour sa partenaire, il faut faire attention dans la diction, car il y a certaines phrases dans lesquels il se perd : il les dit, mais il ne paraît pas les comprendre. Du coup, nous, spectateurs, nous nous perdons également, car la phrase manque d »intonation explicative.

Passé le jeune duo un peu faible, le reste de la distribution m’est apparu bien plus convaincant. A commencer par Valérie Mairesse, excellente Nourrice, un sens du rythme excellent, qui apporte cette vitalité au spectacle qui manquait aux deux jeunes. Bernard Malaka interprète un très bon Frère Laurent, prêtre de confesseur de Roméo, prêt à aider les deux jeunes gens dans leurs problèmes. Il a cette humanité, indispensable au rôle, qu’il endosse avec brio. Dimitri Storoge est un Mercutio très convaincant ; on regrette cependant quelques incompréhensions face à son personnage, peut-être liées à des coupes de texte : lors de la bataille qui conduira à sa mort, par exemple, il dit qu’il ne veut pas y participer avant, puis, d’un coup, sort un couteau et provoque son adversaire. Une scène qui m’a laissée perplexe. Le reste de la troupe n’est ni brillant ni médiocre ; ils font tous un travail correct, guidés par leur metteur en scène, Nicolas Briançon.

J’avais une vague idée du spectacle auquel j’allais assister avant d’y être, et je ne me trompais pas. Nicolas Briançon veut faire grand public, mais il faut parfois faire attention à ne pas en faire trop. Les lumières nous ravissent les yeux, les ombres des arbres sur les hauts décors sont une belle idée. Transformer les deux familles en espèce de mafieux italiens, aussi, pourquoi pas ! Et de la musique, comme toujours, de la musique car ça ravit et que ça ne peut pas faire de mal dans un spectacle… Mais c’est un peu facile tout ça. Roméo et Juliette, c’est plus profond que de la guitare et de belles ombres. Alors oui, on passe un moment agréable, mais on voit plus Briançon qu’on n’entend Shakespeare. On rit plus qu’on est ému. Faire rire, c’est bien, mais rire parce que le texte y invite, c’est mieux. Rire pour détendre, c’est une erreur, pour moi. De la triche.

C’est un bon spectacle, mais ce n’est pas un bon Shakespeare. On aurait voulu un peu moins de Briançon, un peu plus de William…