#OFF18 – Mademoiselle Molière

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Critique de Mademoiselle Molière, de Gérard Savoisien, vu le 15 juillet 2018 au Buffon
Avec Anne Bouvier et Christophe de Mareuil, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Dans la série « acteurs que je suis depuis longtemps », donnez-moi Arnaud Denis ! Très présent au OFF cette année, j’ai déjà vu la plupart des spectacles qu’il y joue : ainsi L’Idiot a d’abord été présentée au Théâtre 14, et Le Portrait de Dorian Gray tourne depuis plusieurs années ; les deux spectacles sont aujourd’hui à la Condition des Soies. C’est donc vers sa nouvelle mise en scène, Mademoiselle Molière, que je me suis tournée, en attendant son projet Liaisons Dangereuses qui devrait se donner en janvier prochain au Théâtre Montparnasse.

Mademoiselle Molière, comme son nom l’indique, prend pour sujet le couple Madeleine Béjart / Jean-Baptiste Poquelin, alors que celui-ci commence à s’intéresser à la fille de Madeleine, Armande. On les découvre d’abord dans les coulisses, on découvre leur intimité, leurs discussions, leurs débats sur les pièces, puis ils montent sur scène, jouer la pièce du moment. Mais c’est surtout l’évolution du couple qui sera le thème de la pièce.

Mais alors voilà : quel est l’intérêt d’un tel spectacle ? Moi qui connaissait finalement peu de choses sur la vie des deux amants, je n’ai pas l’impression d’en ressortir grandie de connaissances. Je ne connais pas la part historique de ces échanges mais je doute de leur authenticité, et même si Savoisien tombe dans le vrai, j’ai du mal à percevoir l’intérêt de voir Molière peloter Madeleine avant les entrées en scènes, après les sorties de scène, pendant l’écriture de ses spectacles… Certes, on voit l’évolution du couple dans l’évolution de leur intimité, mais je n’ai pas réussi à vraiment m’y intéresser.

En cause, un texte souvent creux, au sein duquel Gérard Savoisien a glissé sans beaucoup de finesse quelques citations de Molière. Les dialogues sont souvent très simplistes – c’est sûrement mon côte romanesque mais j’ose espérer que la scène de rupture entre Molière et Madeleine était moins conventionnel que ce cher « Adieu Jean-Baptiste – Au revoir, Madeline – Tu as tort, Jean-Baptiste – Peut-être. ». Mais après tout, peut-être n’était-ce que des gens simples comme vous et moi.

Enfin, si les moyens scéniques de passage des coulisses à la scène m’ont beaucoup plu, j’ai quand même été un peu choquée par la différence entre l’époque à laquelle se situe la pièce – puisqu’après tout, elle est temporalisée – et le jeu des comédiens, très moderne, un peu boulevard. C’est assez étrange, plutôt décontenançant, alors que par ailleurs les comédiens sont plutôt convaincant. Dommage, donc.

Pas essentiel.

Un idiot un peu limité

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Critique de L’Idiot, de Fiodor Dostoïevski, vu le 30 mai 2018 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Thomas Le Douarec / Gilles Nicoleau, Bruno Paviot, Daniel-Jean Colloredo, Fabrice Scott, Marie Lenoir, Marie Oppert, Solenn Mariani, et Caroline Devismes, dans une mise en scène de Thomas Le Douarec

Je crois que c’est parce que j’ai vu l’annonce de L’Idiot monté au 14 avec Arnaud Denis que je me suis emparée du roman de Dostoïevski l’année dernière, pendant mon stage scientifique. J’avais alors beaucoup de temps libre et je me suis dit que c’était sans doute le meilleur moment pour attaquer ce pavé… qui ne m’a plus quittée. J’étais intriguée par l’adaptation que pourrait en faire Thomas le Douarec, comme par l’incarnation que proposerait Arnaud Denis, qui est un acteur que je suis depuis plus de 10 ans maintenant. Le bilan est finalement mitigé.

L’idiot désigne le Prince Mychkine, jeune homme considéré comme tel en raison de sa maladie – il est épileptique. Au début du roman, il rentre en Russie après un long séjour dans un sanatorium de Suisse ; il est alors presque tout à fait guéri. S’il reste d’une naïveté à toute épreuve, le Prince est aussi un personnage attachant, profondément gentil, qui sait trouver le bien chez chacune de ses fréquentations. Dès son arrivée en Russie, il rencontrera Nastassia Filippovna dont il tombera amoureux – mais il n’est pas le seul. L’idiot suit Le Prince dans son entrée progressive dans la société russe, ses analyses psychologiques pertinentes de ceux qui l’entourent, ses amitiés naissantes et ses fréquents pardons.

C’est toujours étrange – et risqué – lorsqu’un personnage né dans notre imaginaire prend forme humaine sur scène. Mais on peut faire confiance à Arnaud Denis pour s’effacer derrière son personnage et, véritable caméléon, se rapprocher au plus près des traits dessinés par l’auteur et, fatalement, tracés dans notre esprit. Dès que j’ai découvert l’affiche, la transformation de son regard m’a frappée : il n’était plus le comédien assuré qu’on connaissait mais déjà ce Prince Mychkine au regard à la fois doux et inquiétant, ce personnage mystérieux en décalage avec la société russe qu’il se prendra de plein fouet. Sur scène, la promesse est tenue : le personnage est incarné avec puissance et intériorisation. Et oui, chez Arnaud Denis, les deux ne sont pas incompatibles.

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© Laurencine Lot

Cependant, Arnaud Denis aurait pu briller encore davantage s’il n’avait été brimé par ses partenaires de jeu. Du côté des hommes, le travail est très correct. Mais c’est du côté des femmes que cela pêche, ce qui est bien dommage puisque les deux intrigues amoureuses que mène Le Prince sont intrigantes et passionnantes. On imputera sa jeunesse à Marie Oppert pour expliquer son Aglaé particulièrement agaçante par des cris répétés – malheureusement cela n’a jamais été synonyme d’intensité au théâtre. C’est plus difficile d’excuser Caroline Devismes, déjà rencontrée dans les créations de Thomas Le Douarec, et qui campe une Nastassia démesurément vide, se contentant de réciter platement le texte de cette femme qui devrait soulever les foules. C’est un comble d’incarner un personnage si clivant avec pareille apathie. Quelle déception !

Et ma contrariété ne s’arrête pas là. J’ai eu du mal avec l’adaptation proposée par Thomas Le Douarec. Il faut dire qu’adapter Dostoïevski en 2h20 a quelque chose d’impossible. Si le livre I a été à peu près respecté, le second livre subit ellipse sur ellipse tant et si bien qu’on sent dans la deuxième partie du spectacle le rythme s’accélérer, jusqu’à passer parfois à côté de l’histoire : pourquoi ce revirement soudain de Mychkine vers Aglaé ? Le Prince est-il sincère, ou cette déclaration d’amour n’est-elle qu’une déclaration d’amitié maladroite ? Difficile à dire. Et enfin que dire de cette fin ? Étrange, maladroite, incompréhensible, et surtout bien loin de la fin dramatique du roman, voilà une fin qui conclut le spectacle d’une bien mauvaise manière. Osera-t-on ? Une fin idiote.

Pas franchement convaincue par cet Idiot. Mais comme Dostoïevski semble avoir la cote en ce moment, je tenterai à nouveau ma chance pour Les Démons à l’Odéon la saison prochaine, ainsi que Le Double, qui sera présenté au Théâtre 14. 

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© Laurencine Lot

Moulin de son coeur

DERNIERE VERSION JEAN MOULIN

Critique de Jean Moulin, Évangile, de Jean-Marie Besset, vu le 16 septembre 2017 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Stéphane Dausse, Michaël Evans, Loulou Hanssen, Jean-Marie Besset, dans une mise en scène de Régis de Martrin-Donos

Bon, je dois l’avouer, je n’y allais pas en traînant les pieds mais j’avais un peu peur de ce que j’allais voir. Même si pour moi, Jean-Marie Besset est un grand auteur contemporain, et que Un coeur français fait sans nul doute partie de mes pièces préférées. Mais j’avais entendu parler, de loin, de sa pièce sur l’homosexualité de Molière et je craignais que sa petite obsession pour ce thème ne vienne obstruer sa nouvelle pièce, Jean Moulin, Évangile. En réalité, l’idée d’un Jean Moulin homosexuel n’est finalement que peu présente dans la pièce et c’est bien plus sur son parcours au sein de l’organisation de la France libre que se centre le spectacle.

Jean-Marie Besset a voulu en faire trop : la pièce de 2h20 comporte des longueurs – et encore, si le texte avait été joué dans son intégralité, il aurait été près de deux fois plus long. Parmi elles, des scènes inutiles qu’il pourrait aisément tronquer, qui semblent ajoutées artificiellement à la pièce, comme si elles avaient été dans un premier temps oubliées. Peut-être aurait-il fallu se concentrer plus encore sur l’Histoire, qui m’a laissée parfois sur le côté en tant que non spécialiste de la résistance. Cependant, il faut bien le reconnaître, on se prend dans cette histoire aux allures de thriller et s’il faut parfois s’accrocher pour comprendre les différents tenants et aboutissants, on n’est jamais totalement perdu : d’abord grâce au programme soigneusement distribué à l’entrée du théâtre qui permet de nous situer à n’importe quel moment de la pièce, ensuite grâce aux acteurs qui portent le spectacle avec un don d’eux-mêmes évident.

L’impression qui ressort de l’écriture, c’est que l’auteur n’a pas su choisir entre l’historique et l’intime, et qu’il a choisi l’un sans vouloir écarter l’autre. Cela donne un spectacle essentiellement centré sur l’histoire mais par instant saupoudré de scènes plus familières qui s’intègrent mal à l’ensemble. Une dualité dommageable, car non seulement la sphère intime a moins d’intérêt pour nous, en tant que spectateur, mais on se retrouve soudainement moins sûr de la véracité des faits qui se déroulent sous nos yeux. Et quel besoin de venir éternellement ajouter une pointe d’homosexualité dans sa pièce ! Je suppose que cela lui tient à coeur, mais si c’est très compréhensible dans des fictions autour de ce thème, ça tombe ici comme un cheveux sur la soupe : la scène pourrait être retirée de l’intrigue, cela n’aurait aucune conséquence sur notre perception de la pièce…

Cependant, on ne tombe jamais dans l’ennui, et ce d’abord grâce à un premier rôle porté de main de maître par Arnaud Denis. Le comédien s’impose à nouveau comme un grand de sa génération en campant un Jean Moulin renversant de véracité, jamais en force, soulignant avec délicatesse les doutes habitant le personnage. Sophie Tellier, qui incarne une amie intime de Jean Moulin, s’émancipe au fil de la pièce et finit par écarter totalement un démarrage qui sonnait faux. Gonzague Van Bervesselès et Laurent Charpentier interprètent leurs différents rôles avec une belle justesse. Malheureusement, la distribution est inégale puisque Loulou Hanssen est une Lydie Bastien bien trop frêle et Michael Evans un Klaus Barbie peu effrayant, frôlant parfois le ridicule – c’est dommage car on aurait espéré le summum de la terreur nazie et on découvre une pâle imitation de Drago Malefoy.

La mise en scène de Régis de Martrin-Donos est sobre et efficace. Le choix de son décor, qui n’est pas sans rappeler celui du Bajazet d’Éric Ruf, est ici plus que justifié puisqu’il impose une ambiance qui s’équilibre entre le suspens, le danger, l’incertitude et la peur qui régnaient en continu pour les résistants. Enfin, en continu, pas tout à fait, car on nous rappelle à plusieurs reprises que Jean Moulin était un homme avant d’être un résistant, à travers des scènes trop légères, contrastant de manière trop brutale avec le reste – comme cette bataille de polochon qui a provoqué chez moi un rire jaune : le chef de la résistance perdant ainsi son temps en de telles futilités ? Si c’est vrai, ce n’est pas très bien amené, et si c’est faux, ça casse le rythme de la pièce pour rien. Dommage.

Un spectacle intéressant sur l’histoire de la résistance et qui gagnerait à s’assumer en tant que pièce historique. ♥ ♥

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Un personnage en quête d’hauteur

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Critique du Personnage désincarné, de Arnaud Denis, vu le 7 octobre 2016 au Théâtre de la Huchette
Avec Marcel Philippot, Audran Cattin, et Grégoire Bourbier, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Étrange coïncidence de retrouver, à peine une semaine après, une pièce sur le même thème qu’Acting : une pièce sur l’acteur, son jeu, son rapport à l’auteur. Avec Le personnage désincarné, Arnaud Denis livre une pièce qui résonne encore en moi, que je n’ai probablement pas perçue dans ses plus fins recoins, et qui fait de l’ombre à la pièce de Xavier Durringer. Si les deux spectacles abordent les mêmes thèmes, l’un est actuellement joué dans une grande salle parisienne lorsque l’autre habite le Théâtre de la Huchette : ne vous trompez pas, l’une est superficielle, l’autre profonde.

Sujet délicat donc, d’autant plus que le théâtre dans le théâtre n’est pas ma tasse de thé : mais c’est fait ici avec une telle subtilité, une telle intelligence, que à aucun moment on ne pourrait reprocher à l’auteur de se diriger vers ce sujet. La rébellion d’un personnage face à son auteur, la peur de la cage dans laquelle il est enfermé et contraint d’évoluer, le désir de dépendance, de liberté, sont un canevas puissant pour cette pièce. L’habileté d’Arnaud Denis réside en un jeu constant sur le rapport des personnages, rapport de force instable et en permanente évolution.

On lui connaissait un jeu plus que convaincant, des mises en scène totalement réussies, une plume affutée après son Nuremberg il y a quelques années. Il délivre là une pièce aboutie qui mêle esprit, philosophie, adresse et passion. Que c’est bon aussi de retrouver sa patte dans sa mise en scène – et même un intermède musical en commun avec l’un de ses précédents spectacles ! Faire des spectateurs un personnage à part entière est une idée brillante et pertinemment utilisée.

La distribution suit cette excellence : je découvre en Audran Cattin un jeune acteur encore plein de l’insouciance de la jeunesse, parfois emporté par cet élan, mais toujours juste, touchant, mystérieux. Marcel Philippot est un auteur oscillant entre ange et démon, un bourreau au coeur sensible, un créateur retrouvé pris au piège. Enfin Grégoire Bourbier, émissaire indispensable, est un régisseur authentique et bienveillant.

Puisqu’il faut critiquer, je regretterais donc une « facilité » d’écriture : une légère tendance au pathos s’insinue au cours de la pièce, révélée par des conversations autour d’une relation père/fils tendue. Si on comprend qu’Arnaud Denis amène ainsi sa fin, si cela pousse encore le vice de l’incarnation de son personnage – qui est-il réellement ? – il y a dans cette scène d’émotion soudaine un manque de crédibilité de par la spontanéité de l’action. Je sens dans cette scène Marcel Philippot comme marchant sur un fil, trop fin, et tomber lorsque les larmes arrivent. Cette même sensation se produit plus tôt dans le spectacle, lorsque Audran Cattin délivre une belle tirade sur sa jeunesse : si elle m’a touché au coeur, je le sentais prêt à trébucher à la moindre fausse note. Cette légère tendance à vouloir nous tirer des larmes sera mon seul bémol du spectacle.

Un bel hommage au théâtre. ♥ ♥ 

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Quelques nuances de Gray

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Critique du Portrait de Dorian Gray, d’après Oscar Wilde, vu le 25 février 2016 au Théâtre du Lucernaire
Avec Arnaud Denis/Valentin de Carbonnières, Lucile Marquis/Caroline Devismes, Fabrice Scott, et Thomas Le Douarec, dans une mise en scène de Thomas Le Douarec

C’est étrange, car ce spectacle – avec d’autres comédiens – a fait l’objet d’une de mes premières critiques sur ce blog. Vu pour la première fois au Festival d’Avignon 2011, je l’ai revu lors de la première au Vingtième Théâtre où il a poursuivi sa route. Gardant plutôt un bon souvenir du spectacle et toujours désireuse de retrouver Arnaud Denis sur les planches, je l’ai donc revu pour la troisième fois lors de sa reprise au Lucernaire. La mise en scène n’a pas évolué depuis 4 ans, et les nouveaux comédiens choisis par Thomas Le Douarec sont moins bons. Dommage.

L’adaptation du merveilleux roman d’Oscar Wilde, bien qu’elle omette bien des passages savoureux, est plutôt réussie. Pour ceux qui ne connaîtraient pas le roman, comme c’était mon cas la première fois que j’ai vu ce spectacle, elle donne très envie de découvrir le monde de Dorian Gray, et plus largement celui d’Oscar Wilde. Dorian Gray, un jeune homme d’une grande beauté, se fait peindre par Basil après leur rencontre lors d’une soirée. C’est chez Basil que Dorian rencontre Lord Henry, un très beau personnage, cynique et dont les citations sont souvent ponctuées du rire de la salle. Celui-ci, malgré lui, va entraîner, Dorian à faire un pacte avec le Diable : le portrait de Dorian Gray subira la vieillesse et portera les traits de l’âme de Dorian, pendant que lui conservera une éternelle jeunesse.

Ma grosse déception, dans cette reprise, se tient principalement dans le personnage de Lord Henry : l’acteur qui l’interprétait dans la version de 2011, Laurent Maurel, possédait tout le cynisme et le charisme nécessaires au personnage. En se distribuant dans ce rôle, Thomas Le Douarec fait une erreur : certes, ses citations provoquent des réactions chez le public, mais c’est uniquement dû à la plume d’Oscar Wilde, car il n’a pas la finesse de jeu de son prédécesseur, et sa voix pas toujours bien placée, aux accents d’Édouard Baer, ne sied par avec le rôle qu’il s’est attribué. Fabrice Scott, qui reprend le rôle de Basil, est également en dessous de ce que nous proposait Gilles Nicoleau, avec moins de nuances dans le personnage. Enfin, la composition d’Arnaud Denis en Dorian Gray est juste mais on connaît le talent de l’acteur, et on n’aurait pas hésité à le pousser un peu plus dans la noirceur, car il peut augmenter encore ce côté dérangeant, malsain, qui colle si bien avec Dorian Gray.

Une version que j’aurais souhaitée plus intense. 

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Une pèlerine de seconde main

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Critique de La Pèlerine Écossaise, de Sacha Guitry, vu le 22 octobre 2014 au Théâtre Daunou
Avec Arnaud Denis, Delphine Depardieu, Marcel Philippot, Mona Walravens, Nathan Dunglas, Antoine Courtray, et Serge Ridoux, dans une mise en scène de Pierre Laville

C’est un curieux hasard que d’enchaîner un spectacle qui parle de Guitry, de sa vie et de son oeuvre, et une pièce de l’auteur même. Dans le premier, pourtant seul en scène assez court, un beau décor surmonte la scène : douillet et cossu, comme l’appelle toute pièce de Guitry. Malheureusement ici, c’est quelque chose de bien plus cheap qui nous est donné à voir au théâtre Daunou. Dommage, car on sent bien qu’avec plus de moyens, le spectacle aurait pu donner quelque chose.

Tout commence dans la rue Daunou. On passe devant le théâtre sans le voir : aucun néon, aucune enseigne ne signale sa présence. Lorsqu’enfin on pousse une porte en verre digne d’un HLM, on découvre un théâtre qu’on devine avoir été beau et accueillant, mais qui aurait besoin d’un sérieux ravalement : poussiéreux, dont la peinture s’écaille, et mal insonorisé – on entend le bar d’à côté durant toute la représentation. Pourtant la salle fait partie des plus jolis théâtres parisiens que je connaisse : rénovée, elle serait très agréable.

On retrouve, comme souvent chez Guitry, une histoire de couple : nous sommes chez Philippe et Françoise, mariés depuis quelques années déjà, qui se sont installés à Dinard, loin du stress et de l’agitation de la capitale. On les découvre mal vêtus, négligés, peut-être installés trop tranquillement dans leur train-train quotidien, et, enfermés dans cette routine, ils en oublient la séduction constante qui devrait s’exercer dans un couple, et ce n’est qu’au bord de l’adultère qu’ils se détournent de cette nonchalance pour revenir au fondement de la vie à deux, chacun vers l’autre. Cet adultère va être provoqué par l’arrivée chez eux d’un couple, celui de Marcel et sa jeune compagne Huguette, qui va chasser toute tranquillité de la maison…

La grosse erreur de mise en scène – sans doute due à de faibles moyens – est d’avoir transposé la pièce dans une époque contemporaine. Cela donne donc lieu à des failles à plusieurs moments de la pièce, comme le médecin qui dit avoir connu Flaubert, ce qui perd tout son sens dans cette transposition moderne. De plus, elle est en totale opposition avec le cadre bourgeois de la pièce de Guitry : le décor rappelle trop notre époque, manque de dorures, de tableaux, de même que les costumes, mal coupés, qui ne mettent aucun comédien à son avantage : ce sont autant d’éléments qui entravent le bon déroulement du spectacle. D’autres détails gênent également, comme le manque de différence physique entre deux personnages de plus de 10 ans d’écart, ce qui peut troubler le spectateur lorsqu’ils discutent de l’effet de l’âge.

Je ne sais pas si tous ces éléments m’ont découragée, ou si les acteurs eux-même l’étaient déjà, mais ils m’ont semblé ne pas croire en ce qu’ils jouaient, ne pas se donner entièrement pour défendre cette pièce qui en plus, il faut le dire, n’est sans doute pas la meilleure de Guitry. Je reste d’avis que, lorsque certaines pièces d’un auteur relativement connu sont très rarement jouées, c’est pour une raison essentielle, à savoir que la pièce est loin d’être un chef-d’oeuvre. Cependant les acteurs sont tous justes. A commencer par Delphine Depardieu, épouse douce et aimante, femme qui aime être séduite. Mona Walravens est pétillante à souhait, et Huguette est peut-être finalement le personnage auquel on croit le plus. On a connu Arnaud Denis plus en forme : son Philippe, sans doute le rôle le plus délicat de la pièce, est un peu terne et manque de l’éclat que Guitry lui confère : dommage, car on ne doute pas qu’il puisse s’approprier ce registre là également. Marcel Philippot quant à lui, est plutôt dans le ton, juste, précis dans le rythme, drôle sans être hilarant.

On attendait mieux de ce spectacle : la mise en scène très honorable de Pierre Laville et la justesse ainsi que l’expérience des acteurs auraient pu donner un bon spectacle. Dommage. pouce-en-bas

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Festival d’Avignon 2014

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Enfin, nous y sommes ! Après des conflits acharnés, de nombreuses délibérations, des manifestations, des mécontentements, mais pas encore de réussite dans ce combat maintenant bien connu des intermittents, le Festival d’Avignon a finalement débuté, et les rues de la ville sont déjà gorgées d’amateurs de théâtre venus savourer le délicieux mélange théatre-soleil avignonnais.

En première partie de cet article, les critiques des spectacles vus au Festival OFF ; en seconde partie, celles des spectacles vus au Festival IN.

Pour plus de variété dans les choix des lecteurs, j’ai fait appel à ma complice, qui sera au Festival d’Avignon après moi, pour critiquer ce qu’elle voit. Ainsi ses critiques seront précédées d’une * pour la distinction.

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Racine par la racine (Théâtre de l’Essaïon)

On parlait de triomphe d’Avignon Off 2013, j’en avais beaucoup entendu parler. Et on ne peut pas être déçu d’un spectacle qui met en valeur les vers de Racine, non ? Et bien si. J’en attendais sûrement trop, au regard des critiques alignées sur le prospectus. Mais si le fil directeur est perceptible : l’enchaînement et la présentation des 11 tragédies de Racine, en sélectionnant pour chacune un passage bien connu, l’intention, elle, l’est moins. Qu’est-ce que cette présentation des scènes apporte ? Si on ne connaît pas les vers, ça nous apparaît comme un joyeux capharnaüm, et si on connaît, on est parfois déçus par la prestation. Pour Phèdre particulièrement, j’ai trouvé que ça manquait cruellement d’émotion… Bien dommage, car l’actrice qui l’interprète s’en était plutôt bien sorti en Andromaque. Ils sont quatre sur scène, et seule elle se détache du lot : l’autre actrice est satisfaisante, et je n’ai pas réussi à prendre au sérieux l’un des deux acteurs restants, son visage étant bien trop comique pour être convaincant dans du Racine.

Pas essentiel. ♥ 

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Lettre d’une inconnue (Théâtre du Chien qui fume)

Lorsqu’un écrivain connu rentre chez lui de voyage, ce soir là, il découvre une enveloppe dans laquelle douze pages, manuscrites, l’attendent. Cette enveloppe, c’est l’histoire d’une femme passionnée, une femme rongée par un amour si puissant qu’il la mènera jusqu’à la mort, une femme qui n’a vécu que pour cette homme qui ne la connaît pas. Dans son roman, Zweig met à nouveau en scène ces sentiments qu’on lui approprie souvent : une passion si forte qu’elle conduit l’être à la folie, à l’esclavage envers celui qu’il aime. Et ce sentiment intense, Sarah Biasini et Frédéric Andreau la retranscrivent avec une justesse incroyable : on la voit se transformer, et son excitation de petite fille devenir un désir de femme. On le voit s’étonner, parfois s’enorgueillir d’un tel amour, puis d’un air triste, songeur, penser à ce qui est passé à côté de lui sans qu’il s’en aperçoive. Les deux acteurs sont magistraux et le duo fonctionne à merveille.

Aux amoureux de Zweig, comme aux autres, voilà un spectacle du Off à ne pas manquer. Attention ! La salle est pleine. ♥ ♥ ♥

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Le Nazi et le Barbier (Théâtre Cabestan)

J’avais déjà entendu parler de la pièce à Paris, et me laissant guider une nouvelle fois par les excellentes critiques de ce spectacle (et par mon programme de français de l’année prochaine, avouons-le, portant sur la Guerre – quelle originalité !), je me suis donc rendue au Cabestan cet après-midi. L’histoire est abominable, il faut le dire : Max Schultz, dont tout le monde dit qu’il a l’air d’un juif, mais qui ne l’est pas, vit avec sa mère en Allemagne, en face d’une maison où habitent des juifs. Il se lit d’amitié avec Itzig Finkelstein, le garçon de la famille d’en face, qu’il suivra partout jusqu’à la montée d’Hitler et du nazisme. Max Schultz s’engagera alors dans les armées d’Hitler, et ira jusqu’à tuer son vieil ami et toute sa famille. Lorsque la guerre se finira, il tirera profit de son physique et se fera passer pour Itzig le restant de ses jours. L’homme, d’abord naïf et innocent, puis génocidaire, finira sa vie ainsi, en tant que juif se battant pour sa religion. Mais si l’histoire est forte, le texte ne va pas assez loin : lorsqu’il aborde son engagement dans l’armée, ou sa lutte aux côté d’autres juifs, on aimerait en entendre plus, plus d’explications, de sentiments d’alors de Max. Car on sent que l’acteur a plus d’une corde à son arc, et qu’il pourrait nous emmener loin, bien plus loin que là où il nous emporte au Cabestan. On reste sur sa faim.

Approndi, j’aurais été totalement convaincue. Belle performance d’acteur. ♥ ♥

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Le Misanthrope (Théâtre Actuel)

Des trois Misanthropes vus cette saison dans les salles parisiennes, voici sans doute le meilleur : vu à la Cigale en début d’année dernière, il est repris ici à Avignon avec la même distribution à quelques exceptions près : Elodie Navarre reprend le rôle de Célimène, et Loïc Bon celui de Basque, le valet de Célimène. Et cette nouvelle distribution a su me convaincre encore davantage : Elodie Navarre est, en effet, une Célimène plus mondaine, peut-être aussi plus minaudière, et son humanité jure avec la misanthropie d’Alceste qu’incarne Arnaud Denis. Lui est un atrabilaire amoureux proche de la folie, parfois violent et brusque, parce qu’agité d’un amour jaloux et incontrolable. Les deux acteurs principaux, de même que le reste de la troupe, incarnent le chef-d’oeuvre de Molière avec brio. Une note aussi pour Catherine Griffoni, qui m’avait déjà enchantée en septembre, et qui ajoute avec toujours autant de talent son sourire ironique – parfois narquois – à sa voix dévastatrice.

Un Misanthrope comme il s’en joue rarement dans le Off. A voir. ♥ ♥ ♥

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Souterrain Blues (Collège de la Salle)

Il est seul sur scène, et pendant presque toute la durée du spectacle, il assassinera verbalement tous ses collègues de voyage, ces hommes qui s’entassent dans le métro, tous laids à faire peur, dégradés, ridicules, en tout cas selon ses yeux. D’abord maladroit, Yann Collette s’approprie assez vite ce personnage misanthrope, en quête de la beauté, profondément déçu par ce qui l’entoure. Il crache sa haine avec tant de ferveur qu’il provoque aisément les rires dans la salle. Mais malgré ce mal qui le ronge, on s’attache à ce personnage solitaire, et la douceur de l’acteur, parfois mêlée à un sourire approbateur qui se transformera en sourire rêveur, sied parfaitement au personnage qu’il compose. A la fin de la pièce, il se retrouvera seul avec une femme (Véronique Sacri), qui dans sa robe rouge flamboyante, pourrait incarner la beauté : elle, il l’écoutera avec attention, et tel un petit garçon, peiné, fautif, il fera un premier pas vers elle, vers les hommes qu’il a tant critiqués. Il se sentait à part, mais après tout, l’était-il ?

Un beau moment de théâtre : Yann Collette porte la prose de Peter Handke avec une présence poétique, intrigante, captivante. ♥ ♥ ♥

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Le cas de la famille Coleman (Théâtre des 3 Soleils)

Enfin ! Enfin, c’est une actrice dans la rue qui nous aborde et qui parvient à nous convaincre d’aller voir son spectacle l’heure d’après. Et le choix s’est avéré délicieux : l’histoire de la famille Coleman est totalement délirante : ils vivent tous entassés dans un petit appartement, avec leur grand-mère, leur mère (« Néné ») dont l’âge mental ne dépasse pas 7 ans, et tous ses enfants, issus de plusieurs lits différents. Les acteurs se donnent à fond pendant plus d’une heure pour créer une atmosphère folle : un rythme effrené et surtout réglé à la 1/2 seconde près, des répliques heurtant tout bon sens, des situations incroyablement extravagantes, et la salle est comblée. On rit beaucoup des inventions les plus folles de cette famille, de ce capharnaüm géant. Seul petit bémol : on aurait bien poussé parfois le texte un peu plus loin, quitte à choquer encore plus – on y était prêt !

Un texte sur une famille envahissante et totalement délirante qui donne à rire sans compter ! ♥ ♥ ♥

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Mangez-le si vous voulez (Théâtre Actuel)

C’est une histoire saugrenue, tirée d’une histoire vraie qui s’est déroulée en France : un jour de 1870, Alain de Monéys se rend à Hautefaille pour la foire qui y a lieu, et blague à propos de la guerre ; l’ironie est mal perçue par son interlocuteur, qui commence à le battre et appelle les habitants du village à le battre avec lui : ils le tortureront à mort, le feront rôtir, et le mangeront. L’histoire est intéressante, le propos cru aurait pu captivant s’il avait été bien traité si ce n’était pas cris ininterrompus, mise en scène parfois incompréhensible et sans grand rapport avec la pièce : que fait cette cuisinière tout du long de la pièce ? Et, si la musique qui accompagne le spectacle nous casse constamment les oreilles, au moins on peut reconnaître le talent de Jean-Christophe Dollé qui incarne tous les personnages avec vigueur, précision, et un savoir-faire indéniable. Seul point positif du spectacle.

Ennuyeux et fatigant. Déconseillé.

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Trahisons (Théâtre du Chêne Noir)

Voilà un spectacle qui signe ma réconciliation avec Pinter ! Après la découverte de Ashes to Ashes et de The Birthday Party, qui toutes deux m’avaient peu convaincu, car trop dans l’évocation, dans le sous-entendu, et pas assez dans la clarté. Peut-être ces deux pièces ont mûri en moi, en tout cas le fait est que j’ai été emportée par ces Trahisons montées par Mesguich au Chêne Noir. Grâce à différents tableaux, on récupère diverses informations sur le passé d’Emma (la femme), de Robert (le marie), et de Jerry (l’amant). On reconstitue alors leur histoire commune, et l’histoire de chaque duo. On comprend peu à peu les relations qui les lient, et les sous-entendus, les non-dits sont mis en valeur avec brio, sans être non plus trop appuyés, par la mise en scène de Mesguich. Simple mais brillante et intelligente, elle traduit aisément la tension sous-jacente, et l’étude psychologique des différents personnages. Les trois acteurs sont impressionnants de justesse, et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé Sterenn Guirriec et Eric Verdin, charismatiques et fascinants, tout comme j’ai découvert le jeu Daniel Mesguich, simplement captivants.

Une perle du OFF. A voir. ♥ ♥ ♥

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Le Porteur d’Histoire (Théâtre des Béliers)

Ça faisait des mois et des mois que j’entendais parler de ce spectacle, et de cet auteur qui monte, Alexis Michalik. Mais manque de temps, ou douteuse face à ce succès trop « facile », je ne m’y étais encore jamais rendue. C’est donc grâce au Festival que j’ai découvert cette petite merveille. Car il n’y a plus de doute possible : c’est un excellent spectacle. Un spectacle durant lequel on nous raconte une histoire. L’histoire de deux femmes, qui se retrouve mêlée à celle d’un homme. Qui lui-même leur contera son histoire, passionnante, envoutante. On redevient enfant, quand on nous lisait un conte avant de nous endormir, mais ici c’est mieux encore, car on la voit, on la vit. C’est un phénomène presque magique qui se déroule sur scène, et qui nous emporte loin, très loin, avec les acteurs. Leur jeu, tout autant que l’histoire qu’ils racontent, est fascinant. Et à la sortie du spectacle, on en vient même à se demander : mais n’est-ce pas un fait historique avéré qu’ils nous ont conté ? C’est trop bien ficellé, trop bien écrit pour sortir entièrement de l’imagination d’un homme ! Mais non, les Saxe de Bourville n’existent pas. En tout cas, il n’existaient pas avant la création de ce spectacle. Aujourd’hui, grâce à ces formidables acteurs, ils prennent vie sur scène.

Superbe, dingue, prenant et merveilleux. Inrattable. ♥ ♥ ♥

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Les Cavaliers (Théâtre Actuel)

C’est à mon admiration pour Grégori Baquet que je dois la découverte de ce spectacle. Sans son nom sur l’affiche, je n’y serais probablement pas allée. Et j’aurais clairement manqué quelque chose. Adapté du roman de Kessel, Les Cavaliers racontent l’histoire d’Ouroz, fils du grand Toursène, qui succède à son père en tant que cavalier lors du Bouzkachi du roi. Mais contrairement à lui, il ne parvient pas à gagner le tournoi, tombe de cheval et se casse la jambe, et c’est sa fidèle monture, Jehol, montée par un autre cavalier de sa province, qui l’emporte. L’histoire se déroule en Afghanistan, et même si ce n’était pas mentionné par les personnages, l’ambiance seule suffirait à le comprendre. Les bruitages sonores, nous les devons à Khalid K, qui à lui seul recrée chaque atmosphère avec un talent, une fidélité, une réalité incroyable. Ainsi les bruits des chevaux, la prière du matin, la douleur d’Ouroz sont transmises avec une précision inouies. Et les acteurs suivent cette excellence : Grégori Baquet incarne un Ouroz orgueilleux tout d’abord, qui apprend la patience et le respect durant ce voyage initiatique, et Eric Bouvron, successivement Toursène et Mokkhi, son serviteur, passe de la sévérité et la fermeté pour l’un à la servitude, l’envie et une certaine forme de haine lorsqu’il incarne l’autre.

C’est littéralement un voyage en Afghanistan qui s’effectue pour les spectateurs des Cavaliers. Cette ambiance est unique, et époustouflante. Bluffant. ♥ ♥ ♥

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Les Perses (L’Albatros)

Programme de français oblige, c’est donc vers cette version des Perses, en grec surtitré français, que je me suis rendue pour mon avant-dernier spectacle. Je connaissais déjà l’oeuvre pour l’avoir déjà lue, et c’était une mise en scène que je cherchais. Avant le spectacle, le metteur en scène a tenu à adresser quelques mots aux spectateurs : il a expliqué sa vision des choses, sa manière de procéder. Ainsi, la tragédie passait par le corps, et tout corps se sentant menacé menaçait à son tour. Il a également utilisé des objets symboliques : par exemple des équerres, pour rappeler la grandeur mathématique de la Grèce Antique. Et c’est effectivement ce qui nous est donné à voir sur scène : les hommes, puissants athlètes, enchaînent les acrobaties. La diction, intense, peut-être trop criée, sied parfaitement à ce jeu si énergique. Mais passé ce jeu des corps, on reste un peu sur sa faim niveau mise en scène… Et c’est dommage.

Conseillé pour ceux qui s’y intéresseraient de près…
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Le Cabaret Blanche (Théâtre des Carmes)

Même si ce n’est plus sous leur premier nom qu’ils se présentent, Les Carboni, c’est ainsi que je les ai connus, et c’est la raison pour laquelle je me suis rendue à leur spectacle pour ma dernière soirée à Avignon. Je connaissais la moitié de la distribution, et la seconde moitié ne m’a pas déçue : Pippo, et son accent du sud à couper au couteau, se retrouve, par un hasard de circonstances, dans un Cabaret parisien dirigé par Blanche. Alternant parties parlées et chantées, ce spectacle est réjouissant et entraînant. L’acteur interprétant Pippo – qui pour moi reprend le genre de rôle attribués auparavant à Marc Pistolesi – est délicieux entre sa légère folie, sa vivacité, et son sourire en toutes circonstances. Mention spéciale à Mathieu Becquerelle, qu’on ne connaissait que comme pianiste, et qui nous a enchanté de son style clownesque et de sa jolie voix, ainsi que Benjamin Falletto, depuis toujours mon favori, à la voix tout simplement magnifique, et qui campe une Blanche entre tyran et femme fatale. Son interprétation finale de Où sont tous mes amants ? était juste sublime.

On ressort d’humeur joyeuse, entonnant à tue-tête dans les rues d’Avignon « le trou de mon quai ». A voir ! ♥ ♥ ♥
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Fratricide (La Luna) *

Je suis allée voir cette pièce pour les deux vieux briscards qui la jouent (en compagnie d’un jeune, d’aillleurs excellent) : Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon. Du même âge, mais aussi différents que possible, l’un massif, solide, l’autre presque décharné, le regard brûlant, ils sont idéaux pour jouer deux personnages que tout oppose. En effet, l’auteur a imaginé deux frères qui se revoient chez le notaire, à la mort de leur père centenaire. L’un s’est engagé dans les guerres coloniales, a fait de la prison, l’autre, bourgeois,  a fait une belle carrière, et leur père a concocté une mise en scène post mortem qui va faire éclater quelques vérités, provoquer un affrontement, puis une réconciliation… Dans un décor canapé-table basse avec l’inévitable whisky, rien de très original : personnages qui ne sortent jamais du stéréotype, écriture assez banale et vieillote, mais ces deux beaux comédiens parviennent à nous tenir en haleine, et parfois à nous émouvoir.

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L’Odyssée de la Moustache (Théâtre des Béliers) *

J’ai découvert Ali Bougheraba dans Un de la Canebière, et depuis j’ai vu tous ses spectacles, sans jamais être déçue. Ce seul en scène a été créé l’an dernier au off, et sûrement enrichi cette année. Son fil directeur : le questionnement d’un jeune père qui se demande s’il va être à la hauteur de sa tâche, permet à Ali d’aborder plusieurs thèmes qui lui tiennent à coeur : la vieillesse, la différence, la double culture, et il fait merveille. Il sait camper un personnage en un clin d’oeil, il a un tel sens du rythme que ses formules font mouche à tout coup, il parvient à entrelacer observation satirique et émotion, il maîtrise des formes de comique très différentes, jamais vulgaires, il nous fait rire aux larmes quand il réécrit pour sa fille Blanche-neige en conte gay (avec comme héros Blanc-en-neige !). Surtout, ce grand professionnalisme est porté par une authenticité, une évidente générosité, et c’est pour cela que l’on quitte le spectacle profondément joyeux, « gaillard » et confiant en l’humanité ! Vivement que cette Odyssée monte à Paris ! ♥ ♥

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Bourlinguer (Théâtre des Trois Soleils) *

Là encore, c’est pour l’acteur que je suis allée voir Bourlinguer, ignorant tout de ce texte de Cendrars. Jean-Quentin Chatelain est un comédien singulier et puissant qui me fascine, et j’ai grâce à lui découvert l’écriture puissante aussi, et foisonnante, de Cendrars. Debout, planté dans le sol, dans le noir presque complet, son visage seulement éclairé par le haut, ne s’adressant pas à nous mais semblant traversé par la parole, Chatelain profère des extraits de Bourlinguer, surtout des souvenirs d’enfance près de Naples et du Pausilippe : les jeux sérieux des enfants dans une nature protectrice et inquiétante, la mort tragique d’une petite compagne de jeu… Les spectateurs sont pris dans une houle de mots qui imposent des images, des senteurs, des émotions. On comprend parfaitement le texte, mais ce n’est pas notre intellect qui est sollicité : quelque chose d’intime est frappé en nous, des sensations anciennes se déplient. Jean-Quentin Chatelain m’est apparu ce soir là comme un chamane. C’est très impressionnant. Je n’oublierai pas la façon délicate et torturée, magnifique, dont il a dit trois fameux vers de Baudelaire sur le vert paradis des amours enfantines. ♥ ♥ ♥

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Le Prince de Hombourg (Cour d’Honneur du Palais des Papes)

Ma deuxième fois dans la Cour d’Honneur. Cet endroit est magique, et Giorgio Barberio Corsetti l’a bien compris. Son Prince de Hombourg utilise avec intelligence l’espace qui lui est offert. Il sublime cette pièce de Kleist, parfois un peu indigeste à l’écoute ; en tout cas, quelques détails m’ont échappée. Mais ce n’est pas pour me démotiver, et le jeu des acteurs dépasse mes quelques incompréhensions pour me transporter plus loin.

L’histoire, je ne la connaissais pas. La plume de Kleist, parfois rugueuse et âpre, nous entraîne dans la veille d’une bataille contre les Suédois à laquelle Le Prince va participer. Mais troublé par une crise de somnambulisme qui lui laisse peu de souvenir sinon un gant de femme dans les mains, il n’est que peu attentif aux instructions d’attaque du Grand Electeur. Ainsi, quand, dans la bataille, il ordonne l’attaque sans en avoir la permission, il désobéit aux ordres qu’on lui avait donné. Cette faute, même si elle leur permet la victoire, se doit d’être punie : Le Prince est condamné à mort. D’abord terrifié à cette idée, l’angoisse se transforme peu à peu en un devoir qu’il affrontera avec honneur. L’acceptation de la sentence sera finalement pour lui signe d’un dénouement plus heureux.

Xavier Gallais est un Prince de Hombourg idéal : son dynamisme et sa curiosité irradient le plateau après cette crise de somnambulisme, qui est finalement la cause de son arrestation future. Puis l’angoisse, la crainte, la peur de la mort le déchirent de l’intérieur, et il en devient presque lâche, lui qui était un héros. Enfin l’honneur reprend le dessus, et l’homme que l’on avait découvert au début du spectacle réapparaît. Personnage en trois temps, donc, Xavier Gallais donne à son Prince une certaine originalité qui lui permet de sortir du lot du reste des acteurs ; ainsi le comédien est-il en quelque sorte détaché du reste de la distribution, au même titre que son personnage est déjà autre part, presque séparé des autres. Bien sûr, le reste de la distribution suit cette précision et cette justesse de jeu.

Mais le plus prenant dans ce spectacle, c’est sans doute l’art de la mise en espace, et particulièrement l’utilisation du décor magistral que constitue la Cour d’Honneur. Les projections ajoutent à ce spectacle réalisme et grandeur, et sont un véritable bonheur pour les yeux. Mieux encore, et plus inattendu, ces flammes qui descendent sur scène à une vitesse impressionnante, et qui apportent encore à ce spectacle un certain pragmatisme. La guerre, pas forcément traitée avec héroïsme, est en tout cas réalisée avec quelque chose d’authentique, une réalité stupéfiante pour nos yeux.

Un Prince sublimé par une mise en scène et une mise en espace digne de ce lieu prodigieux, hanté ce soir-là par le fantôme de Gérard Philippe, célèbre Prince des années 50.  ♥ ♥ 

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Mai Juin Juillet (Opéra-Théâtre d’Avignon) *

Chistian Schiaretti a demandé à Denis Guénoun un texte sur la crise de mai 68 au théâtre, et de ce texte est né un spectacle de plus de trois heures, en trois volets. Au bout des deux premières parties du triptyque, j’’étais assez emballée. Puis l’’entracte est arrivé, et la troisième parte (« Juillet ») a beaucoup refroidi mon enthousiasme.

« Mai » est centré sur l’occupation de l’’Odéon, théâtre de Jean-Louis Barrault, par les étudiants et les ouvriers qui le considèrent comme théâtre du pouvoir et le transforment en agora. En contrepoint, on pénètre à l’’Elysée, où de Gaulle consulte ses ministres et le préfet de police (ces derniers excellemment joués par un comédien à transformation) sur la conduite à tenir. L’’ensemble est enlevé, clair, lisible, souvent drôle, l’’atmosphère d’’époque restituée (en plus sage…) grâce à de jeunes acteurs qui envahissent les loges latérales d’’où fusent des déclarations et des prises à partie. La position délicate de Barrault, entre protection de ce lieu sacré qu’’est un théâtre et sympathie pour l’’effervescence de la jeunesse, est bien rendue par Marcel Bozonnet: son texte lui permet de jouer sur la distance et l’’humour, car il est censé écrire à Vilar après les événements. Les débats organisés dans la salle de l’’Odéon occupée manifestent de la part de Schiaretti une volonté satirique: on se croirait au « Club de l’’Intelligence » de L’’Éducation sentimentale.

« Juin », partie plus austère, mais très intéressante, nous transporte à Villeurbanne, où sont réunis les directeurs de maisons de la culture, désignés par le nom de leur ville (Bourges, Strasbourg, Saint-Étienne…) ce qui évite de faire des personnalités (aux spectateurs de retrouver les noms) et leur donne l’’aspect de grands féodaux venus de leurs fiefs, des barons de la culture: là encore une pointe de satire allège le sérieux réel du fond. Ils sont à l’’affût des dernières nouvelles de Paris, collés à leur transistor, et s’’efforcent de dégager une position commune. Mai 68 a en effet remis en cause la place du public comme pur récepteur d’’un spectacle. Le problème est celui de la relation au public, du degré de sa participation : est-il invité à s’’élever grâce au contact avec les créations des poètes, ou est-il lui aussi à considérer comme créateur? L’’égalité a-t-elle un sens dans la relation théâtrale? La frontière scène-salle recouvre-t-elle un rapport de pouvoir inique? Questions politiques, difficiles, passionnantes, sur lesquelles plusieurs positions peuvent se concevoir, clairement exposées ici, avec un élément de distanciation créé par les interventions, souvent amusantes d’un personnage d’’auteur accompagnée de sa dramaturge (jouées par deux membres de la troupe de Schairetti, deux excellentes actrices qui incarnaient les deux filles aînées du « Roi Lear » au printemps).

Jusque là, le spectacle, porté avec rigueur et clarté didactique, mais aussi humour, n’’avait comme travers que de s’adresser à un public a priori intéressé par cet aspect-là des événements de mai 68, capable de mettre des noms sur des silhouettes politiques, public forcément … d’’un certain âge, et restreint. Du théâtre qui parle des conditions d’’exercice du théâtre quand la société change, cela n’’intéresse qu’’un petit cercle.

Mais après l’’entracte, tout change: terminé la netteté didactique et l’’alacrité. Le style se modifie, les plans se multiplient, avec un dialogue qui n’’en finit pas entre les ombres de de Gaulle et Malraux, avec la place grandissante prise par ce personnage d’’auteur déjà présente dans le deuxième volet, avec des allégories: Mai et Juin viennent parler, puis La Poésie et la Révolution se réconcilient autour d’’un verre de rosé (comique laborieux…) Le gâteau à plusieurs étages devient alors indigeste et écoeurant. « Juillet » pourtant se veut centré sur le personnage de Vilar. L’’angle d’’attaque est son conflit avec une compagnie américaine qui, pour défendre une autre pièce, avait décidé d’’ouvrir à tous la salle de son spectacle, devenu lieu de débat. L’’épisode n’’est pas inintéressant, mais long à exposer, ce qui ralentit un rythme déjà piétinant. À cela s’’ajoute la fiction de la rencontre nocturne entre Vilar et une jeune femme qui s’’avérera être l’’auteur de la pièce…. Robin Renucci ne parvient pas, malgré tout son talent, à donner vie à un texte profus, souvent emphatique. En fermant les yeux, on croirait entendre Jack Lang, tant il en fait des tonnes en séduction vocale pour faire passer ce texte délayé et verbeux. Tout s’’enlise, on s’’ennuie, on n’’en peut plus, alors même que Vilar semble bien être le héros de cette crise aux yeux de Guénoun et de Schiaretti, qui sollicitent autour de sa figure souffrante une émotion… qui ne vient pas.

Schiaretti, passionné par ce sujet, n’’a-t-il pas su imposer à son auteur des limites? Toujours est-il que la patience du spectateur est mise à l’’épreuve. Cette leçon d’’histoire culturelle aurait gagné à être plus concentrée et, à cultiver une certaine sécheresse didactique, pour faire réfléchir sur le bien fondé de la remise en question, par le mouvement de mai, de certaines formes de théâtre, sur les conditions d’’une éducation populaire par le théâtre.. L’’enflure du verbe est bonne chez les poètes, quand ils sont géniaux, mais inopérante et inappropriée ici.

Pour saluer l’ambition du spectacle :