Moulin de son coeur

DERNIERE VERSION JEAN MOULIN

Critique de Jean Moulin, Évangile, de Jean-Marie Besset, vu le 16 septembre 2017 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Sophie Tellier, Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Chloé Lambert, Stéphane Dausse, Michaël Evans, Loulou Hanssen, Jean-Marie Besset, dans une mise en scène de Régis de Martrin-Donos

Bon, je dois l’avouer, je n’y allais pas en traînant les pieds mais j’avais un peu peur de ce que j’allais voir. Même si pour moi, Jean-Marie Besset est un grand auteur contemporain, et que Un coeur français fait sans nul doute partie de mes pièces préférées. Mais j’avais entendu parler, de loin, de sa pièce sur l’homosexualité de Molière et je craignais que sa petite obsession pour ce thème ne vienne obstruer sa nouvelle pièce, Jean Moulin, Évangile. En réalité, l’idée d’un Jean Moulin homosexuel n’est finalement que peu présente dans la pièce et c’est bien plus sur son parcours au sein de l’organisation de la France libre que se centre le spectacle.

Jean-Marie Besset a voulu en faire trop : la pièce de 2h20 comporte des longueurs – et encore, si le texte avait été joué dans son intégralité, il aurait été près de deux fois plus long. Parmi elles, des scènes inutiles qu’il pourrait aisément tronquer, qui semblent ajoutées artificiellement à la pièce, comme si elles avaient été dans un premier temps oubliées. Peut-être aurait-il fallu se concentrer plus encore sur l’Histoire, qui m’a laissée parfois sur le côté en tant que non spécialiste de la résistance. Cependant, il faut bien le reconnaître, on se prend dans cette histoire aux allures de thriller et s’il faut parfois s’accrocher pour comprendre les différents tenants et aboutissants, on n’est jamais totalement perdu : d’abord grâce au programme soigneusement distribué à l’entrée du théâtre qui permet de nous situer à n’importe quel moment de la pièce, ensuite grâce aux acteurs qui portent le spectacle avec un don d’eux-mêmes évident.

L’impression qui ressort de l’écriture, c’est que l’auteur n’a pas su choisir entre l’historique et l’intime, et qu’il a choisi l’un sans vouloir écarter l’autre. Cela donne un spectacle essentiellement centré sur l’histoire mais par instant saupoudré de scènes plus familières qui s’intègrent mal à l’ensemble. Une dualité dommageable, car non seulement la sphère intime a moins d’intérêt pour nous, en tant que spectateur, mais on se retrouve soudainement moins sûr de la véracité des faits qui se déroulent sous nos yeux. Et quel besoin de venir éternellement ajouter une pointe d’homosexualité dans sa pièce ! Je suppose que cela lui tient à coeur, mais si c’est très compréhensible dans des fictions autour de ce thème, ça tombe ici comme un cheveux sur la soupe : la scène pourrait être retirée de l’intrigue, cela n’aurait aucune conséquence sur notre perception de la pièce…

Cependant, on ne tombe jamais dans l’ennui, et ce d’abord grâce à un premier rôle porté de main de maître par Arnaud Denis. Le comédien s’impose à nouveau comme un grand de sa génération en campant un Jean Moulin renversant de véracité, jamais en force, soulignant avec délicatesse les doutes habitant le personnage. Sophie Tellier, qui incarne une amie intime de Jean Moulin, s’émancipe au fil de la pièce et finit par écarter totalement un démarrage qui sonnait faux. Gonzague Van Bervesselès et Laurent Charpentier interprètent leurs différents rôles avec une belle justesse. Malheureusement, la distribution est inégale puisque Loulou Hanssen est une Lydie Bastien bien trop frêle et Michael Evans un Klaus Barbie peu effrayant, frôlant parfois le ridicule – c’est dommage car on aurait espéré le summum de la terreur nazie et on découvre une pâle imitation de Drago Malefoy.

La mise en scène de Régis de Martrin-Donos est sobre et efficace. Le choix de son décor, qui n’est pas sans rappeler celui du Bajazet d’Éric Ruf, est ici plus que justifié puisqu’il impose une ambiance qui s’équilibre entre le suspens, le danger, l’incertitude et la peur qui régnaient en continu pour les résistants. Enfin, en continu, pas tout à fait, car on nous rappelle à plusieurs reprises que Jean Moulin était un homme avant d’être un résistant, à travers des scènes trop légères, contrastant de manière trop brutale avec le reste – comme cette bataille de polochon qui a provoqué chez moi un rire jaune : le chef de la résistance perdant ainsi son temps en de telles futilités ? Si c’est vrai, ce n’est pas très bien amené, et si c’est faux, ça casse le rythme de la pièce pour rien. Dommage.

Un spectacle intéressant sur l’histoire de la résistance et qui gagnerait à s’assumer en tant que pièce historique. ♥ ♥

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Un personnage en quête d’hauteur

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Critique du Personnage désincarné, de Arnaud Denis, vu le 7 octobre 2016 au Théâtre de la Huchette
Avec Marcel Philippot, Audran Cattin, et Grégoire Bourbier, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Étrange coïncidence de retrouver, à peine une semaine après, une pièce sur le même thème qu’Acting : une pièce sur l’acteur, son jeu, son rapport à l’auteur. Avec Le personnage désincarné, Arnaud Denis livre une pièce qui résonne encore en moi, que je n’ai probablement pas perçue dans ses plus fins recoins, et qui fait de l’ombre à la pièce de Xavier Durringer. Si les deux spectacles abordent les mêmes thèmes, l’un est actuellement joué dans une grande salle parisienne lorsque l’autre habite le Théâtre de la Huchette : ne vous trompez pas, l’une est superficielle, l’autre profonde.

Sujet délicat donc, d’autant plus que le théâtre dans le théâtre n’est pas ma tasse de thé : mais c’est fait ici avec une telle subtilité, une telle intelligence, que à aucun moment on ne pourrait reprocher à l’auteur de se diriger vers ce sujet. La rébellion d’un personnage face à son auteur, la peur de la cage dans laquelle il est enfermé et contraint d’évoluer, le désir de dépendance, de liberté, sont un canevas puissant pour cette pièce. L’habileté d’Arnaud Denis réside en un jeu constant sur le rapport des personnages, rapport de force instable et en permanente évolution.

On lui connaissait un jeu plus que convaincant, des mises en scène totalement réussies, une plume affutée après son Nuremberg il y a quelques années. Il délivre là une pièce aboutie qui mêle esprit, philosophie, adresse et passion. Que c’est bon aussi de retrouver sa patte dans sa mise en scène – et même un intermède musical en commun avec l’un de ses précédents spectacles ! Faire des spectateurs un personnage à part entière est une idée brillante et pertinemment utilisée.

La distribution suit cette excellence : je découvre en Audran Cattin un jeune acteur encore plein de l’insouciance de la jeunesse, parfois emporté par cet élan, mais toujours juste, touchant, mystérieux. Marcel Philippot est un auteur oscillant entre ange et démon, un bourreau au coeur sensible, un créateur retrouvé pris au piège. Enfin Grégoire Bourbier, émissaire indispensable, est un régisseur authentique et bienveillant.

Puisqu’il faut critiquer, je regretterais donc une « facilité » d’écriture : une légère tendance au pathos s’insinue au cours de la pièce, révélée par des conversations autour d’une relation père/fils tendue. Si on comprend qu’Arnaud Denis amène ainsi sa fin, si cela pousse encore le vice de l’incarnation de son personnage – qui est-il réellement ? – il y a dans cette scène d’émotion soudaine un manque de crédibilité de par la spontanéité de l’action. Je sens dans cette scène Marcel Philippot comme marchant sur un fil, trop fin, et tomber lorsque les larmes arrivent. Cette même sensation se produit plus tôt dans le spectacle, lorsque Audran Cattin délivre une belle tirade sur sa jeunesse : si elle m’a touché au coeur, je le sentais prêt à trébucher à la moindre fausse note. Cette légère tendance à vouloir nous tirer des larmes sera mon seul bémol du spectacle.

Un bel hommage au théâtre. ♥ ♥ 

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Quelques nuances de Gray

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Critique du Portrait de Dorian Gray, d’après Oscar Wilde, vu le 25 février 2016 au Théâtre du Lucernaire
Avec Arnaud Denis/Valentin de Carbonnières, Lucile Marquis/Caroline Devismes, Fabrice Scott, et Thomas Le Douarec, dans une mise en scène de Thomas Le Douarec

C’est étrange, car ce spectacle – avec d’autres comédiens – a fait l’objet d’une de mes premières critiques sur ce blog. Vu pour la première fois au Festival d’Avignon 2011, je l’ai revu lors de la première au Vingtième Théâtre où il a poursuivi sa route. Gardant plutôt un bon souvenir du spectacle et toujours désireuse de retrouver Arnaud Denis sur les planches, je l’ai donc revu pour la troisième fois lors de sa reprise au Lucernaire. La mise en scène n’a pas évolué depuis 4 ans, et les nouveaux comédiens choisis par Thomas Le Douarec sont moins bons. Dommage.

L’adaptation du merveilleux roman d’Oscar Wilde, bien qu’elle omette bien des passages savoureux, est plutôt réussie. Pour ceux qui ne connaîtraient pas le roman, comme c’était mon cas la première fois que j’ai vu ce spectacle, elle donne très envie de découvrir le monde de Dorian Gray, et plus largement celui d’Oscar Wilde. Dorian Gray, un jeune homme d’une grande beauté, se fait peindre par Basil après leur rencontre lors d’une soirée. C’est chez Basil que Dorian rencontre Lord Henry, un très beau personnage, cynique et dont les citations sont souvent ponctuées du rire de la salle. Celui-ci, malgré lui, va entraîner, Dorian à faire un pacte avec le Diable : le portrait de Dorian Gray subira la vieillesse et portera les traits de l’âme de Dorian, pendant que lui conservera une éternelle jeunesse.

Ma grosse déception, dans cette reprise, se tient principalement dans le personnage de Lord Henry : l’acteur qui l’interprétait dans la version de 2011, Laurent Maurel, possédait tout le cynisme et le charisme nécessaires au personnage. En se distribuant dans ce rôle, Thomas Le Douarec fait une erreur : certes, ses citations provoquent des réactions chez le public, mais c’est uniquement dû à la plume d’Oscar Wilde, car il n’a pas la finesse de jeu de son prédécesseur, et sa voix pas toujours bien placée, aux accents d’Édouard Baer, ne sied par avec le rôle qu’il s’est attribué. Fabrice Scott, qui reprend le rôle de Basil, est également en dessous de ce que nous proposait Gilles Nicoleau, avec moins de nuances dans le personnage. Enfin, la composition d’Arnaud Denis en Dorian Gray est juste mais on connaît le talent de l’acteur, et on n’aurait pas hésité à le pousser un peu plus dans la noirceur, car il peut augmenter encore ce côté dérangeant, malsain, qui colle si bien avec Dorian Gray.

Une version que j’aurais souhaitée plus intense. 

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Une pèlerine de seconde main

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Critique de La Pèlerine Écossaise, de Sacha Guitry, vu le 22 octobre 2014 au Théâtre Daunou
Avec Arnaud Denis, Delphine Depardieu, Marcel Philippot, Mona Walravens, Nathan Dunglas, Antoine Courtray, et Serge Ridoux, dans une mise en scène de Pierre Laville

C’est un curieux hasard que d’enchaîner un spectacle qui parle de Guitry, de sa vie et de son oeuvre, et une pièce de l’auteur même. Dans le premier, pourtant seul en scène assez court, un beau décor surmonte la scène : douillet et cossu, comme l’appelle toute pièce de Guitry. Malheureusement ici, c’est quelque chose de bien plus cheap qui nous est donné à voir au théâtre Daunou. Dommage, car on sent bien qu’avec plus de moyens, le spectacle aurait pu donner quelque chose.

Tout commence dans la rue Daunou. On passe devant le théâtre sans le voir : aucun néon, aucune enseigne ne signale sa présence. Lorsqu’enfin on pousse une porte en verre digne d’un HLM, on découvre un théâtre qu’on devine avoir été beau et accueillant, mais qui aurait besoin d’un sérieux ravalement : poussiéreux, dont la peinture s’écaille, et mal insonorisé – on entend le bar d’à côté durant toute la représentation. Pourtant la salle fait partie des plus jolis théâtres parisiens que je connaisse : rénovée, elle serait très agréable.

On retrouve, comme souvent chez Guitry, une histoire de couple : nous sommes chez Philippe et Françoise, mariés depuis quelques années déjà, qui se sont installés à Dinard, loin du stress et de l’agitation de la capitale. On les découvre mal vêtus, négligés, peut-être installés trop tranquillement dans leur train-train quotidien, et, enfermés dans cette routine, ils en oublient la séduction constante qui devrait s’exercer dans un couple, et ce n’est qu’au bord de l’adultère qu’ils se détournent de cette nonchalance pour revenir au fondement de la vie à deux, chacun vers l’autre. Cet adultère va être provoqué par l’arrivée chez eux d’un couple, celui de Marcel et sa jeune compagne Huguette, qui va chasser toute tranquillité de la maison…

La grosse erreur de mise en scène – sans doute due à de faibles moyens – est d’avoir transposé la pièce dans une époque contemporaine. Cela donne donc lieu à des failles à plusieurs moments de la pièce, comme le médecin qui dit avoir connu Flaubert, ce qui perd tout son sens dans cette transposition moderne. De plus, elle est en totale opposition avec le cadre bourgeois de la pièce de Guitry : le décor rappelle trop notre époque, manque de dorures, de tableaux, de même que les costumes, mal coupés, qui ne mettent aucun comédien à son avantage : ce sont autant d’éléments qui entravent le bon déroulement du spectacle. D’autres détails gênent également, comme le manque de différence physique entre deux personnages de plus de 10 ans d’écart, ce qui peut troubler le spectateur lorsqu’ils discutent de l’effet de l’âge.

Je ne sais pas si tous ces éléments m’ont découragée, ou si les acteurs eux-même l’étaient déjà, mais ils m’ont semblé ne pas croire en ce qu’ils jouaient, ne pas se donner entièrement pour défendre cette pièce qui en plus, il faut le dire, n’est sans doute pas la meilleure de Guitry. Je reste d’avis que, lorsque certaines pièces d’un auteur relativement connu sont très rarement jouées, c’est pour une raison essentielle, à savoir que la pièce est loin d’être un chef-d’oeuvre. Cependant les acteurs sont tous justes. A commencer par Delphine Depardieu, épouse douce et aimante, femme qui aime être séduite. Mona Walravens est pétillante à souhait, et Huguette est peut-être finalement le personnage auquel on croit le plus. On a connu Arnaud Denis plus en forme : son Philippe, sans doute le rôle le plus délicat de la pièce, est un peu terne et manque de l’éclat que Guitry lui confère : dommage, car on ne doute pas qu’il puisse s’approprier ce registre là également. Marcel Philippot quant à lui, est plutôt dans le ton, juste, précis dans le rythme, drôle sans être hilarant.

On attendait mieux de ce spectacle : la mise en scène très honorable de Pierre Laville et la justesse ainsi que l’expérience des acteurs auraient pu donner un bon spectacle. Dommage. pouce-en-bas

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Quel (abominable) homme !

Critique de Dom Juan, de Molière, vu le 23 mars 2014 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Jean-Pierre Leroux, Alexandra Lemasson, Vincent Grass, Eloïse Auria, Jonathan Bizet, Julie Boilot, Loïc Bon, Gil Geisweiller, Stéphane Peyran

On l’attendait, ce retour d’Arnaud Denis en tant que metteur en scène. On l’attendait d’autant plus impatiemment que de nombreux obstacles sont survenus peu avant la création du spectacle, comme la perte de la subvention de la Mairie de Paris, alors même que le Maire de Paris avait remis à Arnaud Denis le Prix de Brigadier deux ans auparavant. On vous parlait il y a quelques mois de la collecte organisée par l’acteur et sa troupe, dans le but de financer les décors du spectacle. Collecte réussie, pièce montée, et spectacle grandiose, les Compagnons de la Chimère ont relevé le défi avec brio.

On se contentera de résumer brièvement l’intrigue : Dom Juan est un homme qui se joue du Ciel et des femmes, comme de tous ceux qui l’entourent. La pièce s’ouvre sur un nouveau méfait de Dom Juan, qui vient de quitter Done Elvire après l’avoir fait sortir d’un couvent, et épousée. Sa vie ne sera faite que d’actes mauvais et mal intentionnés, à l’instar de ce premier tableau, tout dans le seul but de son plaisir, sans aucun scrupule, aucun remors apparent. Il est servi par Sganarelle, valet constamment effrayé par l’attitude de son maître, qui le craint ainsi que le courroux du Ciel, mais qui n’est pas de taille à l’affronter et qui, à plusieurs reprises, tente de tenir tête sans y parvenir.

Voilà un Don Juan à qui enfin on donne une consistance : ce n’est plus seulement un libertin qui va de femmes en femmes, et même parfois se tournant vers les hommes : séduisant tout ce qui bouge, c’est un être effrayant, un grand seigneur méchant homme, un homme profondément mauvais, méchant, et manipulateur, qui n’hésite pas à faire le mal autour de lui. Et qui d’autre pour incarner cet être de la démesure, ce séducteur constamment dans l’offense, que le jeune metteur en scène lui-même ? Arnaud Denis endosse le rôle à la perfection : à peine entré en scène que le mal semble déjà flotter autour de lui. Son air cynique, son corps élancé, dominant sans peine la scène et les autres personnages, lui confèrent une certaine importance ; son maquillage pâle, contrastant avec ses lèvres très rouge accentue la monstruosité qui est la sienne. Pourtant, c’est ce même maquillage, ajouté à sa perruque, ainsi que son grand corps mince, qui lui donne parfois un air efféminé dont il joue et qu’il accentue, et il joue de ce côté bissexuel pour tenter de séduire homme comme femme, comme si cette tentation était en lui, malgré lui. Mais il est par dessus tout terrifiant, et les paroles qui sortent de sa bouche prennent une tournure telle qu’on a rarement dans les représentations de Dom Juan : lorsqu’il menace Sganarelle de la sorte : Si tu m’importunes davantages de tes sottes moralités, si tu me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu’un, demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups. M’entends-tu bien ?, réplique habituellement peu retenue, elle prend ici une ampleur effroyable, appuyant à nouveau la méchanceté de Dom Juan. Cet aspect, trop souvant délaissé au profit de la frivolité du personnage, est fondateur dans la mise en scène d’Arnaud Denis, qui a su parfaitement nous convaincre. Ce n’est plus un Dom Juan à demi-mot comme on le joue trop souvent. C’est le diable en personne qui est présenté devant nos yeux.

Poursuivant cette vision du personnage, il ne pouvait donner vie qu’à un Sganarelle effrayé constamment, un homme apeuré, mais pas un simple bouffon sans réelle consistance comme je l’ai trop souvent vu. J’ai beaucoup vu jouer Jean-Pierre Leroux, qui est un très grand acteur, mais il trouve en ce Sganarelle peut-être un des plus grands rôles de sa vie. L’humanité qu’il confère au personnage jure avec l’égoïsme pur de son maître, et c’est finalement vers lui que se tourne l’empathie du spectateur : il devient alors le porteur du message de Molière. Il n’est pas un simple sot, il est un homme qui n’a pas eu d’éducation mais qui malgré tout tente d’affronter son maître, d’affronter cet homme qui ne lui voue qu’un certain mépris. La relation entre Dom Juan et Sganarelle n’est pas affective, mais brutale, et le rapport maître-valet est clairement défini. Sganarelle vit dans la peur, et il finit par craindre autant le Ciel que son propre maître.

A leurs côtés, la troupe qu’a réunie Arnaud Denis brille tout autant. On pense notamment à Éloïse Auria, Charlotte pure et d’une naïveté enfantine, attendrissante et qui, par cette candeur, appuie à nouveau le contraste avec le mauvais fond de l’homme qui la séduit. Stéphane Peyran incarne avec brio un Pierrot vif et jaloux, et il conte son récit de la rencontre avec Dom Juan avec talent. C’est Vincent Grass qui interprète le père de Dom Juan, un père à l’agonie et qui parvient à toucher le spectateur. Gil Geisweiller est successivement un pauvre digne, puis un Monsieur Dimanche manipulé, et on retient tout particulièrement cette scène du pauvre pour la nouvelle signification qu’en veut Arnaud Denis, et pour la tournure inhabituelle qu’elle prend (mais je vous laisse la surprise…). Jonathan Bizet est un Dom Carlos qui, comme toujours, sait nous contenter à merveille. Loïc Bon, qu’on avait découvert lors de la présentation du spectacle et dont la prestation nous inquiétait un peu, incarne un Dom Alonse échauffé et parfaitement à sa place dans la troupe ; notre peur n’était donc pas fondée sur cet acteur. Cependant, elle l’était bien plus concernant Alexandra Lemasson, qui est une Done Elvire bien plate face à tous ces talents qui l’entourent. Elle ne parvient pas à habiter réellement son personnage, et sa voix haut perchée ne se pose à aucun moment. On accorde que la scène d’entrée de Done Elvire n’est pas des plus aisées à jouer, mais c’est ici un échec cuisant, et elle ne parvient pas non plus à nous convaincre lors de son avertissement à Dom Juan, plus tard dans la pièce. Si le physique frêle de l’actrice convient bien à Done Elvire, on se demande quels autres aspects de son jeu ont su convaincre le metteur en scène.

Cependant, là est le seul bémol de la mise en scène. Tout le reste n’est qu’intelligence, idée, et talent. On pense par exemple à l’ingénieuse Statue du Commandeur, incarnée virtuellement par Michael Lonsdale, grâce à une utilisation particulière de la projection vidéo. Certains ajouts de tableaux muets ont également fini de nous convaincre, appuyant alors le découpage de tableaux de la pièce, qui, finalement, présente plusieurs aspects de la cruauté de Dom Juan en nous prenant à témoin des scènes, et cette la liste des méfaits aurait tout à fait pu s’allonger encore, comme nous propose le metteur en scène.

A nouveau, Arnaud Denis signe un spectacle d’une rare qualité. Ce Dom Juan, plus mal que mâle, vaut le détour. Pour parodier le poète : Gloire à Arnaud Denis, qui fit reluire un soir, cette pièce de Molière souvent pas assez noire... ♥ ♥ ♥

Pourquoi participer à la collecte pour le Dom Juan mis en scène par Arnaud Denis ?

C’est vrai, j’ai déjà consacré un article à Arnaud Denis et aux Compagnons de la Chimère sur mon blog. Mais si je reprends ma plume pour vanter leur talent aujourd’hui, c’est qu’ils ont besoin de vous : en effet, Arnaud Denis monte en mars prochain Dom Juan, au Théâtre 14. J’ai confiance en son travail, puisque je le suis depuis 8 ans déjà. Je sais qu’il montera quelque chose de respectueux de l’oeuvre de Molière, quelque chose de sensé, d’intelligent, de réfléchi et d’abouti.  Mais je sais aussi qu’un spectacle sans décor, c’est comme Cyrano sans sa tirade des nez : on peut jouer sans, seulement ça laissera comme un vide : il manquera quelque chose.

Et monter un spectacle a un coût, et les décors, tout particulièrement, tournent autour de 20 000€. Sacré somme ! C’est pourquoi la troupe fait appel à nous, spectateurs, et amateurs de théâtre. On peut donner à partir de 5€ pour les aider à financer ce projet, grâce au sitekisskissbankbank.com. Je sais que pour ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas le comédien et sa troupe, ce n’est pas évident. Mais pour moi, c’est une évidence. Arnaud Denis mérite qu’on lui donne à nouveau une chance de faire ses preuves, de se faire connaître pour son talent de metteur en scène autant que celui d’acteur. Pour moi, il sera l’un des plus grands metteurs en scène du XXIe siècle.. Et il est encore jeune. A force de travail et de ténacité, il sera sur le devant de la scène d’ici quelques années.

Mais pour cela, il a besoin de vous. N’hésitez pas à faire vos dons ici.

La Cigale fort bien pourvue…

20509_497404003676667_915511764_n.jpgCritique du Misanthrope, de Molière, vu le 3 septembre à La Cigale
Avec Jonathan Bizet, Hugo Brunswick, Arnaud Denis, Catherine Griffoni, Jules Houdart, Laetitia Laburthe-Tolra, Sébastien Lebinz, Hervé Rey, Stéphane Ronchewski, Jean-Laurent Silvi, Elisabeth Ventura, mise en scène de Michèle André

On dit que les trois plus grandes pièces de Molière sont Le Tartuffe, Dom Juan, et Le Misanthrope. Trois pièces autour d’un certain caractère. Du trio, je n’en connaissais que deux. Mais à l’annonce d’un Misanthrope avec pareils acteurs, ni une ni deux, les places furent prises … et pour la première s’il vous plaît ! Je mourais d’envie de découvrir la pièce … Et le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue.
A ceux qui ne connaîtraient pas l’intrigue, je peux la rappeler brièvement. Alceste n’aime pas l’hypocrisie des hommes et souhaite presque se retirer de la société. Mais ce personnage aux penchants si contradictoires aime la femme peut-être la plus conforme aux normes du monde dans lequel il vit, mondaine à souhait, recevant chez elle toutes sortes de personnes et feignant un intérêt pour chacun. C’est pour moi en cela que réside la meilleure définition d’Alceste, et son plus grand paradoxe : en ce personnage mystérieux qu’est Célimène. Mystérieux car on ne sait rien de ce que pense réellement la jeune femme. On comprend au fil de la pièce qu’elle dit de belles choses à chacun, et qu’elle n’entretient pas seulement une relation avec Alceste … Mais qui aime-t-elle véritablement, nous n’en savons rien.
C’est peut-être un des rôles les plus délicats du répertoire français : comment parvenir à maîtriser le rôle d’un personnage qu’on ne connaît pas vraiment, et sur lequel on a peu de certitudes ? Difficile. Pour cela, on pardonne la légère faiblesse de Laetitia Laburthe Tolra, moins juste que ses camarades, mais restant tout à fait honnête. Elle est principalement mise en valeur dans sa scène avec Catherine Griffoni, alias Arsinoé. Ce personnage s’oppose en quelques points à Célimène : plus âgée, aux moeurs différentes, elle reçoit moins et ne semble avoir de vues que sur un seul homme : Alceste. La scène dont je parle oppose les deux femmes, qui s’envoient des piques tout en feignant l’amitié. Catherine Griffoni est au sommet de son art : l’air agacé, les bouche pincée, les sourcils légèrement froncés, n’en levant qu’un de temps à autre, les gestes lents, la bouche à peine ouverte, elle incarne le personnage avec brio, et permet également à son interlocutrice de briller à ses côtés en lui donnant pareillement la réplique.
Je ne peux écrire mon article sans aborder le jeu d’un certain acteur. Présent pendant une grande partie de la pièce, il faut un bon Alceste pour que le spectacle soit réussi. C’est vrai qu’on aurait plutôt tendance à choisir un acteur quadragénaire pour interpréter le rôle, mais le confier à Arnaud Denis reste cependant une excellente idée. Tout simplement car l’acteur sait saisir un rôle, le comprendre dans ses profondeurs et le posséder, le sublimer sur scène. Habitué à ce genre de personnage, « à part » (on se souvient de lui dans Nils Abott ou Trissotin), il brille pour la première fois sur la scène de la Cigale, composant un personnage plutôt sombre, à la limite de la folie. Sa passion entraîne des accès de violence, et sa raison de longs discours … que l’on entend merveilleusement. Et ce grâce aussi à la mise en scène qui met en valeur le sublime texte de Molière, brisant légèrement l’alexandrin pour rendre le tout plus naturel, n’ajoutant aucun geste de trop, favorisant l’opposition entre Alceste de Philinte (son meilleur ami) en brusquant les déplacements de l’un ainsi que sa voix, lorsque l’autre est plus calme et moins empressé … Michèle André n’a rien ajouté au texte, qui parle de lui même : tout ce qu’elle crée est entièrement au service de ce texte : là est le bon parti, car il ne peut alors que résonner sans encombre et, porté au plus haut par sa simple existence, il enchante l’esprit du spectateur qui boit les paroles des personnages.
Le reste de la troupe n’en demeure pas moins bon. On connaissait déjà Jonathan Bizet et Elisabeth Ventura. Lui campe un marquis « hype » (tel serait mon expression au vu de ses habits), Acaste, persuadé que Célimène l’a choisi (de même que Hervé Rey, en Clitandre). Elle est peut-être légèrement moins bonne que d’habitude (poussant trop sa voix ?) dans son interprétation d’Eliante, cousine de Célimène. J’ai également découvert un véritable talent comique : Stéphane Ronchewski joue Oronte, un autre marquis qu’Alceste remettra à sa place après avoir entendu un de ses sonnets (dont la lecture est un moment hilarant). Philinte enfin, incarné par Jean-Laurent Silvi, seconde excellement Alceste lors de leurs scènes en duo, tentant de le raisonner sans pourtant réellement y croire. Il faut dire qu’Alceste crée une coupure entre leurs deux personnages dès la première scène …

Je ne veux pas en dire plus, car ce serait risquer de gâcher un tel texte. Il ne reste qu’à prendre des places et … applaudissez, maintenant ! ♥ ♥ ♥