La Cigale fort bien pourvue…

20509_497404003676667_915511764_n.jpgCritique du Misanthrope, de Molière, vu le 3 septembre à La Cigale
Avec Jonathan Bizet, Hugo Brunswick, Arnaud Denis, Catherine Griffoni, Jules Houdart, Laetitia Laburthe-Tolra, Sébastien Lebinz, Hervé Rey, Stéphane Ronchewski, Jean-Laurent Silvi, Elisabeth Ventura, mise en scène de Michèle André

On dit que les trois plus grandes pièces de Molière sont Le Tartuffe, Dom Juan, et Le Misanthrope. Trois pièces autour d’un certain caractère. Du trio, je n’en connaissais que deux. Mais à l’annonce d’un Misanthrope avec pareils acteurs, ni une ni deux, les places furent prises … et pour la première s’il vous plaît ! Je mourais d’envie de découvrir la pièce … Et le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue.
A ceux qui ne connaîtraient pas l’intrigue, je peux la rappeler brièvement. Alceste n’aime pas l’hypocrisie des hommes et souhaite presque se retirer de la société. Mais ce personnage aux penchants si contradictoires aime la femme peut-être la plus conforme aux normes du monde dans lequel il vit, mondaine à souhait, recevant chez elle toutes sortes de personnes et feignant un intérêt pour chacun. C’est pour moi en cela que réside la meilleure définition d’Alceste, et son plus grand paradoxe : en ce personnage mystérieux qu’est Célimène. Mystérieux car on ne sait rien de ce que pense réellement la jeune femme. On comprend au fil de la pièce qu’elle dit de belles choses à chacun, et qu’elle n’entretient pas seulement une relation avec Alceste … Mais qui aime-t-elle véritablement, nous n’en savons rien.
C’est peut-être un des rôles les plus délicats du répertoire français : comment parvenir à maîtriser le rôle d’un personnage qu’on ne connaît pas vraiment, et sur lequel on a peu de certitudes ? Difficile. Pour cela, on pardonne la légère faiblesse de Laetitia Laburthe Tolra, moins juste que ses camarades, mais restant tout à fait honnête. Elle est principalement mise en valeur dans sa scène avec Catherine Griffoni, alias Arsinoé. Ce personnage s’oppose en quelques points à Célimène : plus âgée, aux moeurs différentes, elle reçoit moins et ne semble avoir de vues que sur un seul homme : Alceste. La scène dont je parle oppose les deux femmes, qui s’envoient des piques tout en feignant l’amitié. Catherine Griffoni est au sommet de son art : l’air agacé, les bouche pincée, les sourcils légèrement froncés, n’en levant qu’un de temps à autre, les gestes lents, la bouche à peine ouverte, elle incarne le personnage avec brio, et permet également à son interlocutrice de briller à ses côtés en lui donnant pareillement la réplique.
Je ne peux écrire mon article sans aborder le jeu d’un certain acteur. Présent pendant une grande partie de la pièce, il faut un bon Alceste pour que le spectacle soit réussi. C’est vrai qu’on aurait plutôt tendance à choisir un acteur quadragénaire pour interpréter le rôle, mais le confier à Arnaud Denis reste cependant une excellente idée. Tout simplement car l’acteur sait saisir un rôle, le comprendre dans ses profondeurs et le posséder, le sublimer sur scène. Habitué à ce genre de personnage, « à part » (on se souvient de lui dans Nils Abott ou Trissotin), il brille pour la première fois sur la scène de la Cigale, composant un personnage plutôt sombre, à la limite de la folie. Sa passion entraîne des accès de violence, et sa raison de longs discours … que l’on entend merveilleusement. Et ce grâce aussi à la mise en scène qui met en valeur le sublime texte de Molière, brisant légèrement l’alexandrin pour rendre le tout plus naturel, n’ajoutant aucun geste de trop, favorisant l’opposition entre Alceste de Philinte (son meilleur ami) en brusquant les déplacements de l’un ainsi que sa voix, lorsque l’autre est plus calme et moins empressé … Michèle André n’a rien ajouté au texte, qui parle de lui même : tout ce qu’elle crée est entièrement au service de ce texte : là est le bon parti, car il ne peut alors que résonner sans encombre et, porté au plus haut par sa simple existence, il enchante l’esprit du spectateur qui boit les paroles des personnages.
Le reste de la troupe n’en demeure pas moins bon. On connaissait déjà Jonathan Bizet et Elisabeth Ventura. Lui campe un marquis « hype » (tel serait mon expression au vu de ses habits), Acaste, persuadé que Célimène l’a choisi (de même que Hervé Rey, en Clitandre). Elle est peut-être légèrement moins bonne que d’habitude (poussant trop sa voix ?) dans son interprétation d’Eliante, cousine de Célimène. J’ai également découvert un véritable talent comique : Stéphane Ronchewski joue Oronte, un autre marquis qu’Alceste remettra à sa place après avoir entendu un de ses sonnets (dont la lecture est un moment hilarant). Philinte enfin, incarné par Jean-Laurent Silvi, seconde excellement Alceste lors de leurs scènes en duo, tentant de le raisonner sans pourtant réellement y croire. Il faut dire qu’Alceste crée une coupure entre leurs deux personnages dès la première scène …

Je ne veux pas en dire plus, car ce serait risquer de gâcher un tel texte. Il ne reste qu’à prendre des places et … applaudissez, maintenant ! ♥ ♥ ♥

L’importance d’être sérieux, au TOP

l-importance-d-etre-serieux-n1337-d-oscar-wilde-livre-thea.jpegCritique de L’Importance d’être sérieux, d’Oscar Wilde, vu le 2 février 2013 au TOP
Avec Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Mathilde Bisson, Matthieu Brion, Arnaud Denis, Marilyne Fontaine, et Margaret Zenou, dans une mise en scène de Gilbert Désveaux

Ce n’est que mon deuxième Wilde, mais quelle joie de voir ses pièces ! Après Dorian Gray que j’ai vu et lu, je retrouve quelques personnages aux traits communs que j’adore, et bien que l’histoire ait un aspect bien moins sérieux que celle de Dorian Gray, les deux me conviennent parfaitement. A travers les thèmes de la jeunesse, de l’amour, ou du mariage, abordés assez légèrement par certains personnages, Wilde, traduit ici par Jean-Marie Besset, se dirige plus vers la farce que vers une pièce morale. Algernon, un homme cynique à souhait et qui ne croit pas au mariage, ce genre de personnage qui rappelle Sir Henry dans Dorian Gray, s’invente un ami à la campagne de manière à pouvoir échapper à la ville ; de son côté, Jack fait le contraire, pour pouvoir rejoindre la ville quand il le souhaite. Les deux hommes, dont la relation voulue amicale reste ambigue, sont amoureux de deux jeunes femmes, Cécilie et Gwendoline, qui ne rêvent que d’un homme dont le prénom est « Ernest ». Ils sont bien sûrs prêts à changer leur nom, et tout ceci pourrait se faire facilement, sans le personnage de la mère de Gwendoline, incarné par Claude Aufaure, si drôle mais si rigide en matière d’éducation.
L’histoire n’est donc pas très réaliste. Qu’importe, puisqu’elle est servie par une traduction admirable et d’excellents acteurs. Concernant cette traduction, tous les bons mots y sont excellement transmis, et le seul bémol qu’on puisse trouver – bien que ça ne m’ait pas dérangée – sont les « connard » qui viennent parfois ponctuer une discussion. Rien de grave. Venons-en aux acteurs … Je dois dire qu’ils sont tous parfaits. Les différents duos marchent à merveille, et tous ont su s’approprier leur rôle avec brio. Arnaud Denis et Mathieu Bisson ouvrent la pièce. Immédiatement, le rythme rapide et sans accroche s’installe. Arnaud Denis, qui excelle dans ce genre de rôle d’homme cynique, qui se moque de tout, et joue avec les gens comme avec les mots, atteint ici des sommets : son jeu est brillant, sans aucun faux pas, aucune fausse note, il fait rire la salle de ses mots placés avec un rythme sans faille, ce style si naturel, et son ton en accord parfait avec son rôle. Avec Mathieu Bisson, excellent également, ils forment un duo amical très ambigu ; lui est moins décalé, plus dans la norme, croit aux valeurs du mariage. Les deux partis pour et contre mariage nous sont donc présentés avec brio, par deux acteurs de grand talent. De plus, un membre de la famille de Mathieu Bisson joue dans la pièce : il s’agit de Mathilde Bisson, incarnant Cécilie, la femme qui change les choses pour Algernon. Naïve, pure, innocente, l’actrice paraît aussi candide que son personnage, son jeu est aussi sincère que doivent l’être ses pensées. L’actrice avec qui elle a une belle scène, Marilyne Fontaine, est très bien aussi, si ce n’est qu’elle cabotine un peu, par trop de moues, de petits gestes qui attirent les regards vers elle. Dommage, elle n’en a pas besoin. Mathieu Brion, tantôt serviteur d’Algernon puis jardinier de Jack, est tout à fait dans le ton aussi, de même que Margaret Zenou, chargée des cours de Cécilie. Et puis il y a Claure Aufaure. Claude Aufaure, sa voix si puissante et si grave, son jeu si précis, son jeu superbe. La dureté de Lady Bracknell n’en ressort que mieux, ses phrases tranchantes n’en sont que plus drôles, son décalage par rapport aux jeunes de la pièce n’en est que plus frappant. Et l’acteur nous prouve à nouveau son talent en se transformant pour jouer le révérend-Chasuble, homme simple et bon. On ne le reconnaît pas.
La troupe est donc plus qu’excellente. Et chaque détail comptant, le fait que les décors soient beaux, élégants, élaborés, sans non plus en faire trop, et que les costumes et particulièrement leurs couleurs soient impeccables et parfaitement accordées, tout cela ne peut qu’ajouter un plus à ce spectacle déjà si réussi. Et puis vraiment, cette traduction m’a semblé sans accroc. Les quelques allusions aux mariage gay ne m’ont pas déplu puisque c’est très implicite, la traduction est moderne, … que demander de plus ?

Un sans faute brillant, plein de vie, comique à souhait. A voir, et à revoir au théâtre Montparnasse à partir de mars ! ♥ ♥ ♥

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Nuremberg, la fin de Goering, Vingtième Théâtre

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Critique de Nuremberg, la fin de Goering, d’Arnaud Denis, vu 2 fois, au Vingtième Théâtre
Avec Götz Burger, Jean-Pierre Leroux, Jonathan Max-Bernard, Arnaud Denis/David Zeboulon, et Raphaëlle Cambray, mis en scène par Arnaud Denis

Arnaud Denis semble se lancer des défis de difficultés croissantes chaque année … Ainsi, après avoir monté Ionesco, Molière, Voltaire, Besset, il enchaîne tout simplement en nous présentant une pièce … qu’il a écrite. Quoi de plus normal, quand tout semble lui réussir ?

Mais à vrai dire, « sembler » n’est pas le verbe qu’il convient : et une fois de plus, il nous prouve son talent. Car quoi de plus difficile que de tenir un public en haleine pendant plus de 2 heures, sur un sujet des plus glauques ? Il a en effet choisi, pour sa première pièce, de faire du théâtre documentaire, c’est-à-dire que tout ce qu’il nous présente est réel. Cela s’est produit, et on a trop souvent tendance à l’oublier. Le spectateur est là, et, tout comme dans Autour de la Folie, il est obligé d’assister à ce procès, à ces injustices, à ces abominations, à la défense de ces menteurs assassins.

Entre un excellent choix des comédiens, et une maîtrise parfaite de la mise en scène, on commence à se poser des questions quant aux éventuelles faiblesses d’Arnaud Denis. Car, si on connaissait déjà son talent au théâtre en tant que metteur en scène et comédien, rien n’indiquait qu’il excellerait également dans l’écriture théâtrale. Et pourtant … Le texte tient parfaitement la route, le texte coule tout seul, et on sent pas le travail, les nombreuses recherches, les choix, bien qu’on les suppose nombreux. Il y a une ligne directrice, un très bon début, et une excellente fin, les deux sont inventifs et surprenants.  Pour faire simple, malgré certains passages un peu longs, je n’ai rien à redire, si ce n’est qu’il joue avec le feu en présentant une telle pièce : c’est très spécial, le théâtre documentaire. Différent de tout ce que j’avais vu auparavant. Il y a bien une histoire, mais on sent le côté réel des choses, et avec l’accent allemand de l’acteur jouant Goering, qui rend le procès encore plus authentique, on a vraiment l’impression de se retrouver au coeur du jugement.

Vous l’aurez compris, avec un nom pareil, c’est bien sûr du Procès de Nuremberg que traite la pièce d’Arnaud Denis. Un procès des vainqueurs sur les vaincus, les accusant de crime contre l’humanité. La pièce est entièrement portée sur le déroulement du procès de Goering, de son arrestation jusqu’à sa mort. Les scènes de jugement sont interrompues par des scènes se déroulant dans la cellule du principal accusé.

Que dire des acteurs, si ce n’est qu’ils ont tous trouvé le ton exact de leur personnage … Jean-Pierre Leroux est excellent comme à son habitude : il a toujours cette voix si belle et puissante, cette magnifique voix de théâtre qui le rend si reconnaissable. Mais si on omet ce caractère spécifique, il s’est transformé depuis le Besset de l’an passé : dans son costume de procureur, il impose le respect et le silence. Pour moi, il est un personnage très intéressant de par son évolution au cours de la pièce, mais je n’en dis pas plus … Arnaud Denis et Jonathan Max-Bernard sont deux excellents seconds rôles : le premier, psychiatre américain chargé d’observé les accusés et plus particulièrement Goering, mettra en lumière le caractère caché de celui-ci. Quant au second, je ne peux pas en dire trop de peur de gâcher la surprise : c’est un lieutenant américain. Tout deux sont d’une extrême justesse tant dans leur ton que dans leurs gestes ou leurs mimiques, exprimant haine, parfois dégoût, ou même la gène. Raphaëlle Cambray, actrice que je découvre, est formidable : elle brille particulièrement lors de sa description des camps de concentration en tant qu’ex-déportée, qu’elle raconte avec une dignité impressionnante. Avec son articulation impeccable et son incroyable présence, elle contribue également à ce sentiment de mal aise chez le spectateur, qui ne se représente que trop bien ce qu’elle décrit. Et enfin Götz Burger, acteur allemand incarnant le rôle éponyme : l’idée d’engager un acteur étranger à l’accent marqué est excellente. Cela met vraiment en situation ! Et malgré quelques fautes de français et des trous à peine perceptibles, sans doute dus à un grand stress (c’était la première), c’est un très bon acteur, et on perçoit l’évolution du personnage sans aucun problème !

Quant au décor… et bien il n’y en a pas, enfin pas à proprement parler, car ce sont plutôt des éléments qui le constituent et qui bougent : quelques tables et des chaises lorsqu’a lieu le procès, et un plateau rectangulaire représentant la cellule de Goering. On comprend très bien les changements, aucun problème de ce côté-là non plus.

Arnaud Denis réussit avec aisance ce nouveau défi qu’est l’écriture, et à tous les vrais amateurs de théâtre, amoureux d’histoire, ou juste curieux, ce spectacle est plus que conseillé !  

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Sortie du DVD tant attendu

 

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie du DVD de Ce qui arrive et ce qu’on attend, de Jean-Marie Besset, mis en scène par Arnaud Denis, avec Virginie Pradal, Adrien Melin, Jonathan Max-Bernard, Jean-Pierre Leroux, Blanche Leleu, François Mougenot, et Arnaud Denis. Sa sortie officielle est le 16 septembre.

Une pièce que j’ai vu 6 fois et que je reverrai encore ; je conseille donc à ceux qui ne la connaissent pas ou qui n’ont pas eu la chance de la voir d’acheter la captation de la pièce, qui vaut vraiment le détour. 

Vous pouvez commander le DVD sur le site de la Copat : ici, ou sur amazon, ici . 

Le DVD sera également disponible en grandes surfaces (fnac, gibert). 

Réalisation : Philippe Miquel

Autour de la Folie, Lucernaire

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Critique d’Autour de la Folie créé par Arnaud Denis, vu 3 fois, au théâtre du Lucernaire
Arnaud Denis seul en scène, mise en scène d’Arnaud Denis et Jonathan Max-Bernard 

Qu’est-ce que la folie ? La question pourrait nous entrainer très loin … Arnaud Denis, partant des définitions de Oliver Wendell Holmes « On appelle fous ceux qui ne sont pas fous de la folie commune », et « La folie est souvent la logique d’un esprit juste que l’on opprime », nous présente différents textes, écrits par différents auteurs, plus ou moins connus, dont le thème est, bien évidemment, la folie. Mais les textes se suivent et ne se ressemblent pas ; et voilà comment Arnaud Denis excelle : il passe de la folie dangereuse, comme l’est celle de « Mémoire d’un fou » de Flaubert, à une folie plus douce, telle celle de Karl Valentin, avec, semble-t-il, une plus grande facilité que le spectateur, qui lui est cloué à son siège, étonné, effrayé, impuissant. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; les passages d’un texte à l’autre ne sont pas non plus brutaux : l’enchaînement se fait à l’aide d’un noir, qui crée une sensation de vide autour de soi, qui entraîne le spectateur dans la peur, dans le trouble, dans la folie. De plus, la mise en scène (Arnaud Denis est assisté de Jonathan Max-Bernard) participe aussi à la dégradation des sens du spectateur ; ce dernier perd, par exemple, sa notion de l’espace, grâce à la taille des chaises, décor principal, qui diminue au fil du spectacle. C’est là un élément de scénographie simple, mais efficace. A plusieurs reprises, un autre objet vient compléter les chaises ; il prononce Flaubert enchaîné, en homme non-libre … et un Lautréamont crucifié, immobile. 
Peut-être reconnaissez-vous l’affiche … ou du moins, l’inspiration, de l’affiche. Cela vient – me semble-t-il – de l’autoportrait de Gustave Courbet ; « désespéré » … peinture assez mystérieuse d’ailleurs.
Je sors à peine du spectacle, à l’heure où j’écris cette critique. Je suis encore sous le choc. C’est saisissant. Le public est tendu. Les noirs paniquent et étouffent. La sensation de la folie, en face de nous, se fait de plus en plus réelle. Le talent du comédien y est évidemment pour beaucoup : il devient fou, sous nos yeux. Ses gestes – des tremblements, des tocs, ses  bruits – parfois étranges, entre le cri et le rire, son visage – exprimant tantôt la crainte, tantôt la rage, tantôt l’incompréhension qui l’amènent bien vite à la folie … tout est fait pour que le spectateur s’inquiète, se sente mal à l’aise, car inhabitué à la présence d’un fou, si proche … C’est également un spectacle où il crie beaucoup. Mais pas des cris inutiles, pas des cris « jesaispasquoifaired’autrealorsjecris », ce sont de vrais cris, authentiques, paniqués … Sa voix n’est d’ailleurs pas cassée … c’est un grand travail que d’arriver à crier sans se blesser sa voix … mais, comme aucun obstacle ne semble lui résister, il y arrive, car cela fait plus de 2 semaines qu’il joue et rien ne laisse à penser qu’il crie tant, tous les soirs …

Ce qui m’a fait le plus d’effet, ce sont les textes durs, violents, plus que ceux, par exemple, de Karl Valentin (bien que j’aie été heureuse de les découvrir !). J’ai oublié de citer les différents auteurs des textes : Maupassant, Flaubert, Shakespeare, Michaux, Karl Valentin, Lautréamont, et Francis Blanche. Car oui, Arnaud Denis clôt son spectacle  sur une chanson, « Ça tourne pas rond ». Chanson qui peut apparaître effrayante à cause de sa gestuelle … Mais il manque un texte, même lorsque je cite tous ces auteurs. Il s’agit de celui qui nous lance dans la folie, le premier que l’on entend … un témoignage d’un schizophrène, en anglais – moi qui suis très loin d’être bilingue, j’ai tout compris, rassurez-vous. J’ai beaucoup aimé celui-ci, effrayant également, par le texte et les expressions de l’acteur … C’est son entrée en scène, peut-être donc l’un des passages les plus importants, et il ne la rate pas : on en vient à se demander si c’est réellement Arnaud Denis devant nous, on a du mal à le reconnaître, dans sa tenue blanche, ses cheveux très courts, et ses étranges réactions.
On n’en sort donc pas indemne, et certains textes laissent beaucoup à réfléchir (et tout particulièrement le texte de Maupassant « Lettre d’un fou » , que j’ai trouvé extrêmement riche et intelligent … peut-être le texte qui m’a le plus troublée …). Vous pouvez trouver un extrait de la pièce ici, ainsi que plusieurs interviews sur les sites de france inter (émission « Fol été ») et france culture (émission « Déjeuner sur l’herbe »). Je vous incite fortement à aller la voir (billetreduc offre des tarifs intéressants) … elle redonne confiance en les « seul en scène autour d’un thème (très) compliqué et (très)     riche », qui n’est pas un genre facile, mais stupéfiant lorsque bien joué, avec des textes bien choisis et une mise en scène intelligente.
Et [je ne peux m’en empêcher] …  vous passerez une soirée de folie. Réelle.

A voir impérativement.

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Pour un oui ou pour un non, EABJM

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Critique de Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute, vu le 30 avril 2011 à l’EABJM
Avec Arnaud Denis, David Zeboulon, Jocelyne Mucig, et Olivier Bellot, mis en scène par le duo Arnaud Denis et David Zeboulon

« 6 représentations exceptionnelles » de Pour un oui ou pour un non, avec un de mes acteurs favoris, c’était à ne surtout pas manquer ! J’ai donc réservé des places, et nous nous sommes rendues à l’École Active Bilingue Jeannine Manuel hier soir.

C’est une pièce courte et qui nécessite peu d’acteurs ; 2 principaux, et 2 voisins. Le duo principal représente deux grands amis, dont l’amitié risque d’être brisée à cause d’une légère intonation dans la voix, qui laisserait sous-entendre le mépris, presque la supériorité. C’est donc une amitié qui se déchire « pour un oui ou pour un non ».

Ici, on découvre une mise en scène parfaitement au service du texte ; en effet, tout oppose les deux personnages ; l’un est en costume noir avec souliers vernis, l’autre habillé de lin blanc et pieds nus, mais on remarque aussi que tous les gestes sont pensés, et qu’on pourrait, à plusieurs reprises, placer un axe de symétrie entre eux deux, ils seraient parfaitement opposés. Même leurs accessoires sont ajustés ; ils portent tous deux une bague au même doigt, et, à un certain moment, Arnaud Denis, qui est en noir, desserre sa cravate (noire également), et laisse apparaître le revers de celle-ci : elle est blanche … cela nous montre aussi qu’il possède son « côté blanc ». Malgré cet « échange de couleurs », on peut remarquer l’accentuation de l’opposition au fil du spectacle, cet éloignement entre ces amis, ces frères, est marqué aussi par le « jeu » des accessoires ; nos deux personnages utilisent à plusieurs reprises des chaises (pour s’asseoir, pour se tenir …) ; et on peut remarquer qu’au début de la pièce, le personnage blanc possède la chaise noir, et inversement. Mais, vers les deux tiers de la pièce, sans que le spectateur s’en aperçoive, chacun des personnages retrouve la chaise « de sa couleur » ; les deux hommes sont ainsi plus éloignés, ils se comprennent moins et l’opposition en est d’autant plus réelle.

Le jeu des acteurs suit la qualité de la mise en scène ; ils utilisent beaucoup le jeu de regards, marquant ainsi l’élément principal de la pièce : le sous-entendu, l’implicite ; beaucoup de choses peuvent s’échanger en un regard … Ils peuvent jouer l’espoir, l’attente de la réponse, l’énervement, la tristesse, tout en nous faisant croire qu’on assiste réellement à une mésentente entre amis, qu’on n’est pas au théâtre, que tout n’est pas pensé, appris, et qu’ils cherchent leurs paroles (pas dans le sens où ils ne connaissent pas leur texte ; mais dans le sens réel et intuitif des choses).

Les deux autres acteurs, dans le rôle des voisins, qui sont beaucoup moins présents, sont en parfait décalage avec le duo principal ; ils ne comprennent pas vraiment ce que nos deux personnages cherchent à expliquer, et ajoutent du comique à la situation.

Enfin, je dois tout de même souligner les conditions, pas très bonne, dans lesquelles jouent les comédiens ; le métro passe assez souvent (remarquez, ça renforce la tension déjà présente), et, la première fois que nous l’avons vu, nous avons eu droit au bruit des agents de service … auquel se rajoutent les bruits des enfants (enfin, quelle idée d’emmener un gosse de 6 ans voir ce genre de spectacle ?!). Ils ont vraiment du mérite d’arriver à jouer !

En un mot, il faut aller le voir et remplir la salle ; la pub manque à ce spectacle, faites-en le plus possible, prévenez famille et amis (plus d’information ici) … parce que … et je le dis sans aucun implicite, ni aucun mépris :

C’était vraiment très très bien, ça !

Placement : premiers rangs, milieu.

Arnaud Denis et Les Compagnons de La Chimère

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Voilà un article sur le « fameux » Arnaud Denis.

C’est un jeune acteur et metteur en scène que j’ai découvert totalement par hasard : en effet, j’allais voir Les Fourberies de Scapin, ce qui est normal étant donné que c’est une pièce que j’adore, avec ma mère, et c’est là que nous avons eu la révélation (si je puis dire !) : après le spectacle, nous avons décidé que nous le suivrions dans toutes ses pièces … Et c’est ce que nous avons fait : j’ai vu 2 fois L’Ingénu, 2 fois Les Femmes Savantes (avec Jean-Laurent Cochet, dont il a été l’élève), 6 fois Ce qui arrive et ce qu’on attend (vous pouvez vous procurer le DVD ici), et 2 fois Autour de la Folie… J’ai également vu voir quelques-unes pièces qu’il a jouées avant les Fourberies : La Mouette (mise en scène Nicole Gros), Les Revenants (mise en scène Arnaud Denis). J’aurais adoré voir La Cantatrice Chauve (Ionesco), mais, malheureusement, le spectacle n’a pas été capté …

Arnaud Denis est né en mai 1983, à Paris. Il devient bilingue après avoir vécu 2 ans en Amérique (Pittsburgh, aux États-Unis), et poursuit ses études à l’École Active Bilingue Jeannine Manuelle (EABJM), où il rencontre Julie Saget, professeur de théâtre, grâce à qui il fait ses premiers pas sur scène dans Les Précieuses Ridicules (Molière. Il jouait Mascarille). Il passe ensuite par les cours Cochet (enfin, Jean-Laurent Cochet ! Ce grand maître … professeur de Lucchini, Dussollier, Depardieu, et tous ces Grands …), puis par le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Lorsqu’on lui demande ce qu’est le métier d’acteur, il dit qu »on ne s’ennuie pas, mais que c’est plus difficile que d’être violoniste » (source). 

En clair, c’est un excellent acteur, et un metteur en scène extraordinaire : il a un don pour choisir ses acteurs, et ses mises en scène sont toujours parfaites. De plus, elles ont la particularité d’évoluer au cours de la saison ; voilà pourquoi il est très intéressant de voir ses pièces plusieurs fois … cela nous permet d’observer les détails qui ont changé : des mouvements en plus, certains passages coupés ou, au contraire, rajoutés. Enfin, il monte des pièces de genre divers, et ne s’adonne pas qu’aux classiques (il passe des Femmes Savantes de Molière à Ce qui arrive et ce qu’on attend de Jean-Marie Besset, puis enchaîne sur Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute).

Mais ce jeune comédien a plus cordes à son arc, et apparaît plusieurs fois à la télé, ou dans des films (comme Vivre !, de Yvon Marciano). Et n’oubliez pas que jouer au théâtre et au cinéma est très différent. Alors, jugez de vous-mêmes ; est-il aussi bon à la télé qu’au théâtre ? [ Oui, mais je préfère le théâtre, et donc je le préfère au théâtre, personnellement ] :

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Et voici une vidéo sur Les Femmes Savantes où on ne le voit qu’une fois, mais où l’on peut entendre les rires de la salle, rires produits grâce à son excellente mise en scène ; il est d’ailleurs interviewé à 2 moments :
Animation Flash

 

Et, pour lui avoir parlé une fois, il n’a pas l’air d’avoir la grosse tête, comme certains …

Enfin … c’est déjà un Grand, alors dans 20 ans, ce sera un Géant !

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1. Les Compagnons de la Chimère jouent Les Femmes Savantes

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2. Les Compagnons de la Chimère jouent Les Fourberies de Scapin

Les Compagnons de la Chimère est la troupe créée par Arnaud Denis en 2003 (Jean-Pierre Leroux assure la charge d’administrateur de la troupe). Les acteurs changent, en général, selon les pièces, mais certains sont plutôt stables, comme Jean-Pierre Leroux (1 : à gauche, debout, la tête penchée, 2 : premier plan) ou Jonathan Bizet (1 : en rouge, debout, totalement à gauche ; 2 : à droite de JP Leroux, il le regarde, il est « au dessus » de Stephane Peyran) . C’est une troupe complète, comprenant des membres de 25 à 70 ans environ, ce qui permet au metteur en scène d’avoir le choix entre un grand nombre de pièces différentes.

Le Site des Compagnons de La Chimère

Ce qui arrive et ce qu’on attend, Vingtième Théâtre

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Critique de Ce Qui Arrive Et Ce Qu’on Attend, de Jean-Marie Besset (mise en scène Arnaud Denis), vu 6 fois
Avec Arnaud Denis, Jean-Pierre Leroux, Adrien Melin, Virginie Pradal, Jonathan Max-Bernard, Blanche Leleu, et Niels Adjiman//François Mougenot.

Voilà une pièce … que j’ai vue 1 2 3 4 5 6 fois.

J’avoue que ce n’est pas le genre de pièce que je serais allée voir, si je ne « connaissais » pas Arnaud Denis (voir article). L’histoire ? Un concours décidera de l’architecte qui construira le premier monument sur la Lune … parmi les candidats, un jeune homme, marié, et qui retrouve un « ami » d’enfance dans le jury … et un autre homme, plus âge, prêt à tout pour faire aboutir son projet …  Ce qui arrive et ce qu’on attend. Quel titre, n’est-ce pas ? On comprend d’ores et déjà que la pièce parle de l’attente. Mais pas seulement. Plusieurs autres thèmes y sont abordés, tels que l’homosexualité, les retrouvailles, l’administration… Mais je ne vais pas trop en dire, et vous laisse découvrir la pièce, soit en la lisant, soit en achetant le DVD lorsque celui paraît  (le lien apparaîtra alors ici).

Je vais donc donner mon avis.

Les acteurs sont excellents, très bien choisis : ils sont au nombre de 7 mais ne sont jamais présents tous en même temps ; Arnaud Denis, qui signe aussi la mise en scène, interprète Nils, un jeune homme issu d’un milieu aisé et qui profite un peu de tout le monde – il est le seul qui n’attend rien de spécial, et d’ailleurs il le dit à un moment (il me semble) « j’ai tout mon temps ». Arnaud Denis, habitué aux rôles de manipulateur (Scapin, Monsieur Trissotin – à quand Tartuffe ?), excelle ici ; il utilise à bon escient son corps : en effet, il est très grand et permet ainsi de mettre son interlocuteur mal à l’aise. C’est quelque chose de très impressionnant et qui marche très bien – il s’en était déjà servi dans Les Femmes Savantes, et j’avais déjà beaucoup aimé, mais il faut le voir pour comprendre (je ne trouve malheureusement pas de photo pour souligner ce que je dis). Le jeune couple formé d’Adrien Melin et de Blanche Leleu « sonne très juste » ; ils sont naïfs, paraissent instables et semblent réellement destabilisés par l’arrivée de Jason (Jonathan Max-Bernard) ; gay, malade du SIDA, cela fait 20 ans qu’il attend son premier amour … alors le retrouver derrière une porte, lui en jury et l’autre attendant d’être jugé … il tentera tout de même sa chance et essaiera de récupérer celui qu’il aime encore … J. Max-Bernard nous touche grâce à sa qualité de jeu, sincère et efficace. Jean-Pierre Leroux et Virginie Pradal forment également un duo parfait (je n’enjolive pas les choses – tout était excellent, je ne fais que dire la vérité) : l’une directrice de l’Architecture et du Patrimoine, autoritaire, dans la force de l’âge mais agissant comme une furie, et l’autre, prêt à tout pour arriver à ses fins (Lebret, personnage interprêté par JP Leroux, participe également à ce concours). Enfin, un huissier (Niels Adjiman puis François Mougenot – ma préférence va largement au premier !) aide au bon déroulement des choses … Il fait entrer les uns, sortir les autres, annonce certains personnages …

La mise en scène est parfaite et je n’ai rien à redire. Les costumes sont simples mais élégants. Le décor … personnellement, je l’adore ! Je me souviens d’une fois où, au commencement de la pièce, une dame derrière moi a dit quelque chose qui ressemblait à « Il est trop simple ce décor ». C’était peut-être la même personne qui a parlé tout le long du spectacle. Mais passons. Le décor ne change pas. Certains accessoires bougent, mais on comprend très bien pourquoi. Je dois dire aussi que la musique est très bien choisie (le groupe Applause).

La pièce dégage une atmosphère de tension, comme une bombe prête à éclater. On sent qu’il y a quelque chose de grave, de très grave, malgré les petites scènes « comiques » entre ces moments dramatiques. Car c’est aussi cela qui fait le Grand de cette pièce. Elle comporte tout ! On rit et on pleure. On est heureux puis anxieux. Et quand on ressort, on n’a plus envie que d’une chose ; la revoir !

 » Ce qui est arrivé était encore mieux que ce à quoi je m’attendais … »

Voici une vidéo sur la pièce : lien. Elle passe au Vingtième Théâtre. Elle passe à présent au théâtre du petit montparnasse (jusqu’au 9 janvier)…  Allez-y, vraiment, allez-y !!!

Placement : les premiers rangs ; comme d’habitude !

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