Festival d’Avignon 2014

Festival d’avignon 2014

Enfin, nous y sommes ! Après des conflits acharnés, de nombreuses délibérations, des manifestations, des mécontentements, mais pas encore de réussite dans ce combat maintenant bien connu des intermittents, le Festival d’Avignon a finalement débuté, et les rues de la ville sont déjà gorgées d’amateurs de théâtre venus savourer le délicieux mélange théatre-soleil avignonnais.

En première partie de cet article, les critiques des spectacles vus au Festival OFF ; en seconde partie, celles des spectacles vus au Festival IN.

Pour plus de variété dans les choix des lecteurs, j’ai fait appel à ma complice, qui sera au Festival d’Avignon après moi, pour critiquer ce qu’elle voit. Ainsi ses critiques seront précédées d’une * pour la distinction.

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Racine par la racine (Théâtre de l’Essaïon)

On parlait de triomphe d’Avignon Off 2013, j’en avais beaucoup entendu parler. Et on ne peut pas être déçu d’un spectacle qui met en valeur les vers de Racine, non ? Et bien si. J’en attendais sûrement trop, au regard des critiques alignées sur le prospectus. Mais si le fil directeur est perceptible : l’enchaînement et la présentation des 11 tragédies de Racine, en sélectionnant pour chacune un passage bien connu, l’intention, elle, l’est moins. Qu’est-ce que cette présentation des scènes apporte ? Si on ne connaît pas les vers, ça nous apparaît comme un joyeux capharnaüm, et si on connaît, on est parfois déçus par la prestation. Pour Phèdre particulièrement, j’ai trouvé que ça manquait cruellement d’émotion… Bien dommage, car l’actrice qui l’interprète s’en était plutôt bien sorti en Andromaque. Ils sont quatre sur scène, et seule elle se détache du lot : l’autre actrice est satisfaisante, et je n’ai pas réussi à prendre au sérieux l’un des deux acteurs restants, son visage étant bien trop comique pour être convaincant dans du Racine.

Pas essentiel. ♥ 

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Lettre d’une inconnue (Théâtre du Chien qui fume)

Lorsqu’un écrivain connu rentre chez lui de voyage, ce soir là, il découvre une enveloppe dans laquelle douze pages, manuscrites, l’attendent. Cette enveloppe, c’est l’histoire d’une femme passionnée, une femme rongée par un amour si puissant qu’il la mènera jusqu’à la mort, une femme qui n’a vécu que pour cette homme qui ne la connaît pas. Dans son roman, Zweig met à nouveau en scène ces sentiments qu’on lui approprie souvent : une passion si forte qu’elle conduit l’être à la folie, à l’esclavage envers celui qu’il aime. Et ce sentiment intense, Sarah Biasini et Frédéric Andreau la retranscrivent avec une justesse incroyable : on la voit se transformer, et son excitation de petite fille devenir un désir de femme. On le voit s’étonner, parfois s’enorgueillir d’un tel amour, puis d’un air triste, songeur, penser à ce qui est passé à côté de lui sans qu’il s’en aperçoive. Les deux acteurs sont magistraux et le duo fonctionne à merveille.

Aux amoureux de Zweig, comme aux autres, voilà un spectacle du Off à ne pas manquer. Attention ! La salle est pleine. ♥ ♥ ♥

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Le Nazi et le Barbier (Théâtre Cabestan)

J’avais déjà entendu parler de la pièce à Paris, et me laissant guider une nouvelle fois par les excellentes critiques de ce spectacle (et par mon programme de français de l’année prochaine, avouons-le, portant sur la Guerre – quelle originalité !), je me suis donc rendue au Cabestan cet après-midi. L’histoire est abominable, il faut le dire : Max Schultz, dont tout le monde dit qu’il a l’air d’un juif, mais qui ne l’est pas, vit avec sa mère en Allemagne, en face d’une maison où habitent des juifs. Il se lit d’amitié avec Itzig Finkelstein, le garçon de la famille d’en face, qu’il suivra partout jusqu’à la montée d’Hitler et du nazisme. Max Schultz s’engagera alors dans les armées d’Hitler, et ira jusqu’à tuer son vieil ami et toute sa famille. Lorsque la guerre se finira, il tirera profit de son physique et se fera passer pour Itzig le restant de ses jours. L’homme, d’abord naïf et innocent, puis génocidaire, finira sa vie ainsi, en tant que juif se battant pour sa religion. Mais si l’histoire est forte, le texte ne va pas assez loin : lorsqu’il aborde son engagement dans l’armée, ou sa lutte aux côté d’autres juifs, on aimerait en entendre plus, plus d’explications, de sentiments d’alors de Max. Car on sent que l’acteur a plus d’une corde à son arc, et qu’il pourrait nous emmener loin, bien plus loin que là où il nous emporte au Cabestan. On reste sur sa faim.

Approndi, j’aurais été totalement convaincue. Belle performance d’acteur. ♥ ♥

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Le Misanthrope (Théâtre Actuel)

Des trois Misanthropes vus cette saison dans les salles parisiennes, voici sans doute le meilleur : vu à la Cigale en début d’année dernière, il est repris ici à Avignon avec la même distribution à quelques exceptions près : Elodie Navarre reprend le rôle de Célimène, et Loïc Bon celui de Basque, le valet de Célimène. Et cette nouvelle distribution a su me convaincre encore davantage : Elodie Navarre est, en effet, une Célimène plus mondaine, peut-être aussi plus minaudière, et son humanité jure avec la misanthropie d’Alceste qu’incarne Arnaud Denis. Lui est un atrabilaire amoureux proche de la folie, parfois violent et brusque, parce qu’agité d’un amour jaloux et incontrolable. Les deux acteurs principaux, de même que le reste de la troupe, incarnent le chef-d’oeuvre de Molière avec brio. Une note aussi pour Catherine Griffoni, qui m’avait déjà enchantée en septembre, et qui ajoute avec toujours autant de talent son sourire ironique – parfois narquois – à sa voix dévastatrice.

Un Misanthrope comme il s’en joue rarement dans le Off. A voir. ♥ ♥ ♥

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Souterrain Blues (Collège de la Salle)

Il est seul sur scène, et pendant presque toute la durée du spectacle, il assassinera verbalement tous ses collègues de voyage, ces hommes qui s’entassent dans le métro, tous laids à faire peur, dégradés, ridicules, en tout cas selon ses yeux. D’abord maladroit, Yann Collette s’approprie assez vite ce personnage misanthrope, en quête de la beauté, profondément déçu par ce qui l’entoure. Il crache sa haine avec tant de ferveur qu’il provoque aisément les rires dans la salle. Mais malgré ce mal qui le ronge, on s’attache à ce personnage solitaire, et la douceur de l’acteur, parfois mêlée à un sourire approbateur qui se transformera en sourire rêveur, sied parfaitement au personnage qu’il compose. A la fin de la pièce, il se retrouvera seul avec une femme (Véronique Sacri), qui dans sa robe rouge flamboyante, pourrait incarner la beauté : elle, il l’écoutera avec attention, et tel un petit garçon, peiné, fautif, il fera un premier pas vers elle, vers les hommes qu’il a tant critiqués. Il se sentait à part, mais après tout, l’était-il ?

Un beau moment de théâtre : Yann Collette porte la prose de Peter Handke avec une présence poétique, intrigante, captivante. ♥ ♥ ♥

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Le cas de la famille Coleman (Théâtre des 3 Soleils)

Enfin ! Enfin, c’est une actrice dans la rue qui nous aborde et qui parvient à nous convaincre d’aller voir son spectacle l’heure d’après. Et le choix s’est avéré délicieux : l’histoire de la famille Coleman est totalement délirante : ils vivent tous entassés dans un petit appartement, avec leur grand-mère, leur mère (« Néné ») dont l’âge mental ne dépasse pas 7 ans, et tous ses enfants, issus de plusieurs lits différents. Les acteurs se donnent à fond pendant plus d’une heure pour créer une atmosphère folle : un rythme effrené et surtout réglé à la 1/2 seconde près, des répliques heurtant tout bon sens, des situations incroyablement extravagantes, et la salle est comblée. On rit beaucoup des inventions les plus folles de cette famille, de ce capharnaüm géant. Seul petit bémol : on aurait bien poussé parfois le texte un peu plus loin, quitte à choquer encore plus – on y était prêt !

Un texte sur une famille envahissante et totalement délirante qui donne à rire sans compter ! ♥ ♥ ♥

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Mangez-le si vous voulez (Théâtre Actuel)

C’est une histoire saugrenue, tirée d’une histoire vraie qui s’est déroulée en France : un jour de 1870, Alain de Monéys se rend à Hautefaille pour la foire qui y a lieu, et blague à propos de la guerre ; l’ironie est mal perçue par son interlocuteur, qui commence à le battre et appelle les habitants du village à le battre avec lui : ils le tortureront à mort, le feront rôtir, et le mangeront. L’histoire est intéressante, le propos cru aurait pu captivant s’il avait été bien traité si ce n’était pas cris ininterrompus, mise en scène parfois incompréhensible et sans grand rapport avec la pièce : que fait cette cuisinière tout du long de la pièce ? Et, si la musique qui accompagne le spectacle nous casse constamment les oreilles, au moins on peut reconnaître le talent de Jean-Christophe Dollé qui incarne tous les personnages avec vigueur, précision, et un savoir-faire indéniable. Seul point positif du spectacle.

Ennuyeux et fatigant. Déconseillé.

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Trahisons (Théâtre du Chêne Noir)

Voilà un spectacle qui signe ma réconciliation avec Pinter ! Après la découverte de Ashes to Ashes et de The Birthday Party, qui toutes deux m’avaient peu convaincu, car trop dans l’évocation, dans le sous-entendu, et pas assez dans la clarté. Peut-être ces deux pièces ont mûri en moi, en tout cas le fait est que j’ai été emportée par ces Trahisons montées par Mesguich au Chêne Noir. Grâce à différents tableaux, on récupère diverses informations sur le passé d’Emma (la femme), de Robert (le marie), et de Jerry (l’amant). On reconstitue alors leur histoire commune, et l’histoire de chaque duo. On comprend peu à peu les relations qui les lient, et les sous-entendus, les non-dits sont mis en valeur avec brio, sans être non plus trop appuyés, par la mise en scène de Mesguich. Simple mais brillante et intelligente, elle traduit aisément la tension sous-jacente, et l’étude psychologique des différents personnages. Les trois acteurs sont impressionnants de justesse, et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé Sterenn Guirriec et Eric Verdin, charismatiques et fascinants, tout comme j’ai découvert le jeu Daniel Mesguich, simplement captivants.

Une perle du OFF. A voir. ♥ ♥ ♥

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Le Porteur d’Histoire (Théâtre des Béliers)

Ça faisait des mois et des mois que j’entendais parler de ce spectacle, et de cet auteur qui monte, Alexis Michalik. Mais manque de temps, ou douteuse face à ce succès trop « facile », je ne m’y étais encore jamais rendue. C’est donc grâce au Festival que j’ai découvert cette petite merveille. Car il n’y a plus de doute possible : c’est un excellent spectacle. Un spectacle durant lequel on nous raconte une histoire. L’histoire de deux femmes, qui se retrouve mêlée à celle d’un homme. Qui lui-même leur contera son histoire, passionnante, envoutante. On redevient enfant, quand on nous lisait un conte avant de nous endormir, mais ici c’est mieux encore, car on la voit, on la vit. C’est un phénomène presque magique qui se déroule sur scène, et qui nous emporte loin, très loin, avec les acteurs. Leur jeu, tout autant que l’histoire qu’ils racontent, est fascinant. Et à la sortie du spectacle, on en vient même à se demander : mais n’est-ce pas un fait historique avéré qu’ils nous ont conté ? C’est trop bien ficellé, trop bien écrit pour sortir entièrement de l’imagination d’un homme ! Mais non, les Saxe de Bourville n’existent pas. En tout cas, il n’existaient pas avant la création de ce spectacle. Aujourd’hui, grâce à ces formidables acteurs, ils prennent vie sur scène.

Superbe, dingue, prenant et merveilleux. Inrattable. ♥ ♥ ♥

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Les Cavaliers (Théâtre Actuel)

C’est à mon admiration pour Grégori Baquet que je dois la découverte de ce spectacle. Sans son nom sur l’affiche, je n’y serais probablement pas allée. Et j’aurais clairement manqué quelque chose. Adapté du roman de Kessel, Les Cavaliers racontent l’histoire d’Ouroz, fils du grand Toursène, qui succède à son père en tant que cavalier lors du Bouzkachi du roi. Mais contrairement à lui, il ne parvient pas à gagner le tournoi, tombe de cheval et se casse la jambe, et c’est sa fidèle monture, Jehol, montée par un autre cavalier de sa province, qui l’emporte. L’histoire se déroule en Afghanistan, et même si ce n’était pas mentionné par les personnages, l’ambiance seule suffirait à le comprendre. Les bruitages sonores, nous les devons à Khalid K, qui à lui seul recrée chaque atmosphère avec un talent, une fidélité, une réalité incroyable. Ainsi les bruits des chevaux, la prière du matin, la douleur d’Ouroz sont transmises avec une précision inouies. Et les acteurs suivent cette excellence : Grégori Baquet incarne un Ouroz orgueilleux tout d’abord, qui apprend la patience et le respect durant ce voyage initiatique, et Eric Bouvron, successivement Toursène et Mokkhi, son serviteur, passe de la sévérité et la fermeté pour l’un à la servitude, l’envie et une certaine forme de haine lorsqu’il incarne l’autre.

C’est littéralement un voyage en Afghanistan qui s’effectue pour les spectateurs des Cavaliers. Cette ambiance est unique, et époustouflante. Bluffant. ♥ ♥ ♥

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Les Perses (L’Albatros)

Programme de français oblige, c’est donc vers cette version des Perses, en grec surtitré français, que je me suis rendue pour mon avant-dernier spectacle. Je connaissais déjà l’oeuvre pour l’avoir déjà lue, et c’était une mise en scène que je cherchais. Avant le spectacle, le metteur en scène a tenu à adresser quelques mots aux spectateurs : il a expliqué sa vision des choses, sa manière de procéder. Ainsi, la tragédie passait par le corps, et tout corps se sentant menacé menaçait à son tour. Il a également utilisé des objets symboliques : par exemple des équerres, pour rappeler la grandeur mathématique de la Grèce Antique. Et c’est effectivement ce qui nous est donné à voir sur scène : les hommes, puissants athlètes, enchaînent les acrobaties. La diction, intense, peut-être trop criée, sied parfaitement à ce jeu si énergique. Mais passé ce jeu des corps, on reste un peu sur sa faim niveau mise en scène… Et c’est dommage.

Conseillé pour ceux qui s’y intéresseraient de près…
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Le Cabaret Blanche (Théâtre des Carmes)

Même si ce n’est plus sous leur premier nom qu’ils se présentent, Les Carboni, c’est ainsi que je les ai connus, et c’est la raison pour laquelle je me suis rendue à leur spectacle pour ma dernière soirée à Avignon. Je connaissais la moitié de la distribution, et la seconde moitié ne m’a pas déçue : Pippo, et son accent du sud à couper au couteau, se retrouve, par un hasard de circonstances, dans un Cabaret parisien dirigé par Blanche. Alternant parties parlées et chantées, ce spectacle est réjouissant et entraînant. L’acteur interprétant Pippo – qui pour moi reprend le genre de rôle attribués auparavant à Marc Pistolesi – est délicieux entre sa légère folie, sa vivacité, et son sourire en toutes circonstances. Mention spéciale à Mathieu Becquerelle, qu’on ne connaissait que comme pianiste, et qui nous a enchanté de son style clownesque et de sa jolie voix, ainsi que Benjamin Falletto, depuis toujours mon favori, à la voix tout simplement magnifique, et qui campe une Blanche entre tyran et femme fatale. Son interprétation finale de Où sont tous mes amants ? était juste sublime.

On ressort d’humeur joyeuse, entonnant à tue-tête dans les rues d’Avignon « le trou de mon quai ». A voir ! ♥ ♥ ♥
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Fratricide (La Luna) *

Je suis allée voir cette pièce pour les deux vieux briscards qui la jouent (en compagnie d’un jeune, d’aillleurs excellent) : Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon. Du même âge, mais aussi différents que possible, l’un massif, solide, l’autre presque décharné, le regard brûlant, ils sont idéaux pour jouer deux personnages que tout oppose. En effet, l’auteur a imaginé deux frères qui se revoient chez le notaire, à la mort de leur père centenaire. L’un s’est engagé dans les guerres coloniales, a fait de la prison, l’autre, bourgeois,  a fait une belle carrière, et leur père a concocté une mise en scène post mortem qui va faire éclater quelques vérités, provoquer un affrontement, puis une réconciliation… Dans un décor canapé-table basse avec l’inévitable whisky, rien de très original : personnages qui ne sortent jamais du stéréotype, écriture assez banale et vieillote, mais ces deux beaux comédiens parviennent à nous tenir en haleine, et parfois à nous émouvoir.

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L’Odyssée de la Moustache (Théâtre des Béliers) *

J’ai découvert Ali Bougheraba dans Un de la Canebière, et depuis j’ai vu tous ses spectacles, sans jamais être déçue. Ce seul en scène a été créé l’an dernier au off, et sûrement enrichi cette année. Son fil directeur : le questionnement d’un jeune père qui se demande s’il va être à la hauteur de sa tâche, permet à Ali d’aborder plusieurs thèmes qui lui tiennent à coeur : la vieillesse, la différence, la double culture, et il fait merveille. Il sait camper un personnage en un clin d’oeil, il a un tel sens du rythme que ses formules font mouche à tout coup, il parvient à entrelacer observation satirique et émotion, il maîtrise des formes de comique très différentes, jamais vulgaires, il nous fait rire aux larmes quand il réécrit pour sa fille Blanche-neige en conte gay (avec comme héros Blanc-en-neige !). Surtout, ce grand professionnalisme est porté par une authenticité, une évidente générosité, et c’est pour cela que l’on quitte le spectacle profondément joyeux, « gaillard » et confiant en l’humanité ! Vivement que cette Odyssée monte à Paris ! ♥ ♥

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Bourlinguer (Théâtre des Trois Soleils) *

Là encore, c’est pour l’acteur que je suis allée voir Bourlinguer, ignorant tout de ce texte de Cendrars. Jean-Quentin Chatelain est un comédien singulier et puissant qui me fascine, et j’ai grâce à lui découvert l’écriture puissante aussi, et foisonnante, de Cendrars. Debout, planté dans le sol, dans le noir presque complet, son visage seulement éclairé par le haut, ne s’adressant pas à nous mais semblant traversé par la parole, Chatelain profère des extraits de Bourlinguer, surtout des souvenirs d’enfance près de Naples et du Pausilippe : les jeux sérieux des enfants dans une nature protectrice et inquiétante, la mort tragique d’une petite compagne de jeu… Les spectateurs sont pris dans une houle de mots qui imposent des images, des senteurs, des émotions. On comprend parfaitement le texte, mais ce n’est pas notre intellect qui est sollicité : quelque chose d’intime est frappé en nous, des sensations anciennes se déplient. Jean-Quentin Chatelain m’est apparu ce soir là comme un chamane. C’est très impressionnant. Je n’oublierai pas la façon délicate et torturée, magnifique, dont il a dit trois fameux vers de Baudelaire sur le vert paradis des amours enfantines. ♥ ♥ ♥

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Le Prince de Hombourg (Cour d’Honneur du Palais des Papes)

Ma deuxième fois dans la Cour d’Honneur. Cet endroit est magique, et Giorgio Barberio Corsetti l’a bien compris. Son Prince de Hombourg utilise avec intelligence l’espace qui lui est offert. Il sublime cette pièce de Kleist, parfois un peu indigeste à l’écoute ; en tout cas, quelques détails m’ont échappée. Mais ce n’est pas pour me démotiver, et le jeu des acteurs dépasse mes quelques incompréhensions pour me transporter plus loin.

L’histoire, je ne la connaissais pas. La plume de Kleist, parfois rugueuse et âpre, nous entraîne dans la veille d’une bataille contre les Suédois à laquelle Le Prince va participer. Mais troublé par une crise de somnambulisme qui lui laisse peu de souvenir sinon un gant de femme dans les mains, il n’est que peu attentif aux instructions d’attaque du Grand Electeur. Ainsi, quand, dans la bataille, il ordonne l’attaque sans en avoir la permission, il désobéit aux ordres qu’on lui avait donné. Cette faute, même si elle leur permet la victoire, se doit d’être punie : Le Prince est condamné à mort. D’abord terrifié à cette idée, l’angoisse se transforme peu à peu en un devoir qu’il affrontera avec honneur. L’acceptation de la sentence sera finalement pour lui signe d’un dénouement plus heureux.

Xavier Gallais est un Prince de Hombourg idéal : son dynamisme et sa curiosité irradient le plateau après cette crise de somnambulisme, qui est finalement la cause de son arrestation future. Puis l’angoisse, la crainte, la peur de la mort le déchirent de l’intérieur, et il en devient presque lâche, lui qui était un héros. Enfin l’honneur reprend le dessus, et l’homme que l’on avait découvert au début du spectacle réapparaît. Personnage en trois temps, donc, Xavier Gallais donne à son Prince une certaine originalité qui lui permet de sortir du lot du reste des acteurs ; ainsi le comédien est-il en quelque sorte détaché du reste de la distribution, au même titre que son personnage est déjà autre part, presque séparé des autres. Bien sûr, le reste de la distribution suit cette précision et cette justesse de jeu.

Mais le plus prenant dans ce spectacle, c’est sans doute l’art de la mise en espace, et particulièrement l’utilisation du décor magistral que constitue la Cour d’Honneur. Les projections ajoutent à ce spectacle réalisme et grandeur, et sont un véritable bonheur pour les yeux. Mieux encore, et plus inattendu, ces flammes qui descendent sur scène à une vitesse impressionnante, et qui apportent encore à ce spectacle un certain pragmatisme. La guerre, pas forcément traitée avec héroïsme, est en tout cas réalisée avec quelque chose d’authentique, une réalité stupéfiante pour nos yeux.

Un Prince sublimé par une mise en scène et une mise en espace digne de ce lieu prodigieux, hanté ce soir-là par le fantôme de Gérard Philippe, célèbre Prince des années 50.  ♥ ♥ 

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Mai Juin Juillet (Opéra-Théâtre d’Avignon) *

Chistian Schiaretti a demandé à Denis Guénoun un texte sur la crise de mai 68 au théâtre, et de ce texte est né un spectacle de plus de trois heures, en trois volets. Au bout des deux premières parties du triptyque, j’’étais assez emballée. Puis l’’entracte est arrivé, et la troisième parte (« Juillet ») a beaucoup refroidi mon enthousiasme.

« Mai » est centré sur l’occupation de l’’Odéon, théâtre de Jean-Louis Barrault, par les étudiants et les ouvriers qui le considèrent comme théâtre du pouvoir et le transforment en agora. En contrepoint, on pénètre à l’’Elysée, où de Gaulle consulte ses ministres et le préfet de police (ces derniers excellemment joués par un comédien à transformation) sur la conduite à tenir. L’’ensemble est enlevé, clair, lisible, souvent drôle, l’’atmosphère d’’époque restituée (en plus sage…) grâce à de jeunes acteurs qui envahissent les loges latérales d’’où fusent des déclarations et des prises à partie. La position délicate de Barrault, entre protection de ce lieu sacré qu’’est un théâtre et sympathie pour l’’effervescence de la jeunesse, est bien rendue par Marcel Bozonnet: son texte lui permet de jouer sur la distance et l’’humour, car il est censé écrire à Vilar après les événements. Les débats organisés dans la salle de l’’Odéon occupée manifestent de la part de Schiaretti une volonté satirique: on se croirait au « Club de l’’Intelligence » de L’’Éducation sentimentale.

« Juin », partie plus austère, mais très intéressante, nous transporte à Villeurbanne, où sont réunis les directeurs de maisons de la culture, désignés par le nom de leur ville (Bourges, Strasbourg, Saint-Étienne…) ce qui évite de faire des personnalités (aux spectateurs de retrouver les noms) et leur donne l’’aspect de grands féodaux venus de leurs fiefs, des barons de la culture: là encore une pointe de satire allège le sérieux réel du fond. Ils sont à l’’affût des dernières nouvelles de Paris, collés à leur transistor, et s’’efforcent de dégager une position commune. Mai 68 a en effet remis en cause la place du public comme pur récepteur d’’un spectacle. Le problème est celui de la relation au public, du degré de sa participation : est-il invité à s’’élever grâce au contact avec les créations des poètes, ou est-il lui aussi à considérer comme créateur? L’’égalité a-t-elle un sens dans la relation théâtrale? La frontière scène-salle recouvre-t-elle un rapport de pouvoir inique? Questions politiques, difficiles, passionnantes, sur lesquelles plusieurs positions peuvent se concevoir, clairement exposées ici, avec un élément de distanciation créé par les interventions, souvent amusantes d’un personnage d’’auteur accompagnée de sa dramaturge (jouées par deux membres de la troupe de Schairetti, deux excellentes actrices qui incarnaient les deux filles aînées du « Roi Lear » au printemps).

Jusque là, le spectacle, porté avec rigueur et clarté didactique, mais aussi humour, n’’avait comme travers que de s’adresser à un public a priori intéressé par cet aspect-là des événements de mai 68, capable de mettre des noms sur des silhouettes politiques, public forcément … d’’un certain âge, et restreint. Du théâtre qui parle des conditions d’’exercice du théâtre quand la société change, cela n’’intéresse qu’’un petit cercle.

Mais après l’’entracte, tout change: terminé la netteté didactique et l’’alacrité. Le style se modifie, les plans se multiplient, avec un dialogue qui n’’en finit pas entre les ombres de de Gaulle et Malraux, avec la place grandissante prise par ce personnage d’’auteur déjà présente dans le deuxième volet, avec des allégories: Mai et Juin viennent parler, puis La Poésie et la Révolution se réconcilient autour d’’un verre de rosé (comique laborieux…) Le gâteau à plusieurs étages devient alors indigeste et écoeurant. « Juillet » pourtant se veut centré sur le personnage de Vilar. L’’angle d’’attaque est son conflit avec une compagnie américaine qui, pour défendre une autre pièce, avait décidé d’’ouvrir à tous la salle de son spectacle, devenu lieu de débat. L’’épisode n’’est pas inintéressant, mais long à exposer, ce qui ralentit un rythme déjà piétinant. À cela s’’ajoute la fiction de la rencontre nocturne entre Vilar et une jeune femme qui s’’avérera être l’’auteur de la pièce…. Robin Renucci ne parvient pas, malgré tout son talent, à donner vie à un texte profus, souvent emphatique. En fermant les yeux, on croirait entendre Jack Lang, tant il en fait des tonnes en séduction vocale pour faire passer ce texte délayé et verbeux. Tout s’’enlise, on s’’ennuie, on n’’en peut plus, alors même que Vilar semble bien être le héros de cette crise aux yeux de Guénoun et de Schiaretti, qui sollicitent autour de sa figure souffrante une émotion… qui ne vient pas.

Schiaretti, passionné par ce sujet, n’’a-t-il pas su imposer à son auteur des limites? Toujours est-il que la patience du spectateur est mise à l’’épreuve. Cette leçon d’’histoire culturelle aurait gagné à être plus concentrée et, à cultiver une certaine sécheresse didactique, pour faire réfléchir sur le bien fondé de la remise en question, par le mouvement de mai, de certaines formes de théâtre, sur les conditions d’’une éducation populaire par le théâtre.. L’’enflure du verbe est bonne chez les poètes, quand ils sont géniaux, mais inopérante et inappropriée ici.

Pour saluer l’ambition du spectacle :

Quel (abominable) homme !

Critique de Dom Juan, de Molière, vu le 23 mars 2014 au Théâtre 14
Avec Arnaud Denis, Jean-Pierre Leroux, Alexandra Lemasson, Vincent Grass, Eloïse Auria, Jonathan Bizet, Julie Boilot, Loïc Bon, Gil Geisweiller, Stéphane Peyran

On l’attendait, ce retour d’Arnaud Denis en tant que metteur en scène. On l’attendait d’autant plus impatiemment que de nombreux obstacles sont survenus peu avant la création du spectacle, comme la perte de la subvention de la Mairie de Paris, alors même que le Maire de Paris avait remis à Arnaud Denis le Prix de Brigadier deux ans auparavant. On vous parlait il y a quelques mois de la collecte organisée par l’acteur et sa troupe, dans le but de financer les décors du spectacle. Collecte réussie, pièce montée, et spectacle grandiose, les Compagnons de la Chimère ont relevé le défi avec brio.

On se contentera de résumer brièvement l’intrigue : Dom Juan est un homme qui se joue du Ciel et des femmes, comme de tous ceux qui l’entourent. La pièce s’ouvre sur un nouveau méfait de Dom Juan, qui vient de quitter Done Elvire après l’avoir fait sortir d’un couvent, et épousée. Sa vie ne sera faite que d’actes mauvais et mal intentionnés, à l’instar de ce premier tableau, tout dans le seul but de son plaisir, sans aucun scrupule, aucun remors apparent. Il est servi par Sganarelle, valet constamment effrayé par l’attitude de son maître, qui le craint ainsi que le courroux du Ciel, mais qui n’est pas de taille à l’affronter et qui, à plusieurs reprises, tente de tenir tête sans y parvenir.

Voilà un Don Juan à qui enfin on donne une consistance : ce n’est plus seulement un libertin qui va de femmes en femmes, et même parfois se tournant vers les hommes : séduisant tout ce qui bouge, c’est un être effrayant, un grand seigneur méchant homme, un homme profondément mauvais, méchant, et manipulateur, qui n’hésite pas à faire le mal autour de lui. Et qui d’autre pour incarner cet être de la démesure, ce séducteur constamment dans l’offense, que le jeune metteur en scène lui-même ? Arnaud Denis endosse le rôle à la perfection : à peine entré en scène que le mal semble déjà flotter autour de lui. Son air cynique, son corps élancé, dominant sans peine la scène et les autres personnages, lui confèrent une certaine importance ; son maquillage pâle, contrastant avec ses lèvres très rouge accentue la monstruosité qui est la sienne. Pourtant, c’est ce même maquillage, ajouté à sa perruque, ainsi que son grand corps mince, qui lui donne parfois un air efféminé dont il joue et qu’il accentue, et il joue de ce côté bissexuel pour tenter de séduire homme comme femme, comme si cette tentation était en lui, malgré lui. Mais il est par dessus tout terrifiant, et les paroles qui sortent de sa bouche prennent une tournure telle qu’on a rarement dans les représentations de Dom Juan : lorsqu’il menace Sganarelle de la sorte : Si tu m’importunes davantages de tes sottes moralités, si tu me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu’un, demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups. M’entends-tu bien ?, réplique habituellement peu retenue, elle prend ici une ampleur effroyable, appuyant à nouveau la méchanceté de Dom Juan. Cet aspect, trop souvant délaissé au profit de la frivolité du personnage, est fondateur dans la mise en scène d’Arnaud Denis, qui a su parfaitement nous convaincre. Ce n’est plus un Dom Juan à demi-mot comme on le joue trop souvent. C’est le diable en personne qui est présenté devant nos yeux.

Poursuivant cette vision du personnage, il ne pouvait donner vie qu’à un Sganarelle effrayé constamment, un homme apeuré, mais pas un simple bouffon sans réelle consistance comme je l’ai trop souvent vu. J’ai beaucoup vu jouer Jean-Pierre Leroux, qui est un très grand acteur, mais il trouve en ce Sganarelle peut-être un des plus grands rôles de sa vie. L’humanité qu’il confère au personnage jure avec l’égoïsme pur de son maître, et c’est finalement vers lui que se tourne l’empathie du spectateur : il devient alors le porteur du message de Molière. Il n’est pas un simple sot, il est un homme qui n’a pas eu d’éducation mais qui malgré tout tente d’affronter son maître, d’affronter cet homme qui ne lui voue qu’un certain mépris. La relation entre Dom Juan et Sganarelle n’est pas affective, mais brutale, et le rapport maître-valet est clairement défini. Sganarelle vit dans la peur, et il finit par craindre autant le Ciel que son propre maître.

A leurs côtés, la troupe qu’a réunie Arnaud Denis brille tout autant. On pense notamment à Éloïse Auria, Charlotte pure et d’une naïveté enfantine, attendrissante et qui, par cette candeur, appuie à nouveau le contraste avec le mauvais fond de l’homme qui la séduit. Stéphane Peyran incarne avec brio un Pierrot vif et jaloux, et il conte son récit de la rencontre avec Dom Juan avec talent. C’est Vincent Grass qui interprète le père de Dom Juan, un père à l’agonie et qui parvient à toucher le spectateur. Gil Geisweiller est successivement un pauvre digne, puis un Monsieur Dimanche manipulé, et on retient tout particulièrement cette scène du pauvre pour la nouvelle signification qu’en veut Arnaud Denis, et pour la tournure inhabituelle qu’elle prend (mais je vous laisse la surprise…). Jonathan Bizet est un Dom Carlos qui, comme toujours, sait nous contenter à merveille. Loïc Bon, qu’on avait découvert lors de la présentation du spectacle et dont la prestation nous inquiétait un peu, incarne un Dom Alonse échauffé et parfaitement à sa place dans la troupe ; notre peur n’était donc pas fondée sur cet acteur. Cependant, elle l’était bien plus concernant Alexandra Lemasson, qui est une Done Elvire bien plate face à tous ces talents qui l’entourent. Elle ne parvient pas à habiter réellement son personnage, et sa voix haut perchée ne se pose à aucun moment. On accorde que la scène d’entrée de Done Elvire n’est pas des plus aisées à jouer, mais c’est ici un échec cuisant, et elle ne parvient pas non plus à nous convaincre lors de son avertissement à Dom Juan, plus tard dans la pièce. Si le physique frêle de l’actrice convient bien à Done Elvire, on se demande quels autres aspects de son jeu ont su convaincre le metteur en scène.

Cependant, là est le seul bémol de la mise en scène. Tout le reste n’est qu’intelligence, idée, et talent. On pense par exemple à l’ingénieuse Statue du Commandeur, incarnée virtuellement par Michael Lonsdale, grâce à une utilisation particulière de la projection vidéo. Certains ajouts de tableaux muets ont également fini de nous convaincre, appuyant alors le découpage de tableaux de la pièce, qui, finalement, présente plusieurs aspects de la cruauté de Dom Juan en nous prenant à témoin des scènes, et cette la liste des méfaits aurait tout à fait pu s’allonger encore, comme nous propose le metteur en scène.

A nouveau, Arnaud Denis signe un spectacle d’une rare qualité. Ce Dom Juan, plus mal que mâle, vaut le détour. Pour parodier le poète : Gloire à Arnaud Denis, qui fit reluire un soir, cette pièce de Molière souvent pas assez noire... ♥ ♥ ♥

Pourquoi participer à la collecte pour le Dom Juan mis en scène par Arnaud Denis ?

C’est vrai, j’ai déjà consacré un article à Arnaud Denis et aux Compagnons de la Chimère sur mon blog. Mais si je reprends ma plume pour vanter leur talent aujourd’hui, c’est qu’ils ont besoin de vous : en effet, Arnaud Denis monte en mars prochain Dom Juan, au Théâtre 14. J’ai confiance en son travail, puisque je le suis depuis 8 ans déjà. Je sais qu’il montera quelque chose de respectueux de l’oeuvre de Molière, quelque chose de sensé, d’intelligent, de réfléchi et d’abouti.  Mais je sais aussi qu’un spectacle sans décor, c’est comme Cyrano sans sa tirade des nez : on peut jouer sans, seulement ça laissera comme un vide : il manquera quelque chose.

Et monter un spectacle a un coût, et les décors, tout particulièrement, tournent autour de 20 000€. Sacré somme ! C’est pourquoi la troupe fait appel à nous, spectateurs, et amateurs de théâtre. On peut donner à partir de 5€ pour les aider à financer ce projet, grâce au sitekisskissbankbank.com. Je sais que pour ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas le comédien et sa troupe, ce n’est pas évident. Mais pour moi, c’est une évidence. Arnaud Denis mérite qu’on lui donne à nouveau une chance de faire ses preuves, de se faire connaître pour son talent de metteur en scène autant que celui d’acteur. Pour moi, il sera l’un des plus grands metteurs en scène du XXIe siècle.. Et il est encore jeune. A force de travail et de ténacité, il sera sur le devant de la scène d’ici quelques années.

Mais pour cela, il a besoin de vous. N’hésitez pas à faire vos dons ici.

La Cigale fort bien pourvue…

20509_497404003676667_915511764_n.jpgCritique du Misanthrope, de Molière, vu le 3 septembre à La Cigale
Avec Jonathan Bizet, Hugo Brunswick, Arnaud Denis, Catherine Griffoni, Jules Houdart, Laetitia Laburthe-Tolra, Sébastien Lebinz, Hervé Rey, Stéphane Ronchewski, Jean-Laurent Silvi, Elisabeth Ventura, mise en scène de Michèle André

On dit que les trois plus grandes pièces de Molière sont Le Tartuffe, Dom Juan, et Le Misanthrope. Trois pièces autour d’un certain caractère. Du trio, je n’en connaissais que deux. Mais à l’annonce d’un Misanthrope avec pareils acteurs, ni une ni deux, les places furent prises … et pour la première s’il vous plaît ! Je mourais d’envie de découvrir la pièce … Et le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue.
A ceux qui ne connaîtraient pas l’intrigue, je peux la rappeler brièvement. Alceste n’aime pas l’hypocrisie des hommes et souhaite presque se retirer de la société. Mais ce personnage aux penchants si contradictoires aime la femme peut-être la plus conforme aux normes du monde dans lequel il vit, mondaine à souhait, recevant chez elle toutes sortes de personnes et feignant un intérêt pour chacun. C’est pour moi en cela que réside la meilleure définition d’Alceste, et son plus grand paradoxe : en ce personnage mystérieux qu’est Célimène. Mystérieux car on ne sait rien de ce que pense réellement la jeune femme. On comprend au fil de la pièce qu’elle dit de belles choses à chacun, et qu’elle n’entretient pas seulement une relation avec Alceste … Mais qui aime-t-elle véritablement, nous n’en savons rien.
C’est peut-être un des rôles les plus délicats du répertoire français : comment parvenir à maîtriser le rôle d’un personnage qu’on ne connaît pas vraiment, et sur lequel on a peu de certitudes ? Difficile. Pour cela, on pardonne la légère faiblesse de Laetitia Laburthe Tolra, moins juste que ses camarades, mais restant tout à fait honnête. Elle est principalement mise en valeur dans sa scène avec Catherine Griffoni, alias Arsinoé. Ce personnage s’oppose en quelques points à Célimène : plus âgée, aux moeurs différentes, elle reçoit moins et ne semble avoir de vues que sur un seul homme : Alceste. La scène dont je parle oppose les deux femmes, qui s’envoient des piques tout en feignant l’amitié. Catherine Griffoni est au sommet de son art : l’air agacé, les bouche pincée, les sourcils légèrement froncés, n’en levant qu’un de temps à autre, les gestes lents, la bouche à peine ouverte, elle incarne le personnage avec brio, et permet également à son interlocutrice de briller à ses côtés en lui donnant pareillement la réplique.
Je ne peux écrire mon article sans aborder le jeu d’un certain acteur. Présent pendant une grande partie de la pièce, il faut un bon Alceste pour que le spectacle soit réussi. C’est vrai qu’on aurait plutôt tendance à choisir un acteur quadragénaire pour interpréter le rôle, mais le confier à Arnaud Denis reste cependant une excellente idée. Tout simplement car l’acteur sait saisir un rôle, le comprendre dans ses profondeurs et le posséder, le sublimer sur scène. Habitué à ce genre de personnage, « à part » (on se souvient de lui dans Nils Abott ou Trissotin), il brille pour la première fois sur la scène de la Cigale, composant un personnage plutôt sombre, à la limite de la folie. Sa passion entraîne des accès de violence, et sa raison de longs discours … que l’on entend merveilleusement. Et ce grâce aussi à la mise en scène qui met en valeur le sublime texte de Molière, brisant légèrement l’alexandrin pour rendre le tout plus naturel, n’ajoutant aucun geste de trop, favorisant l’opposition entre Alceste de Philinte (son meilleur ami) en brusquant les déplacements de l’un ainsi que sa voix, lorsque l’autre est plus calme et moins empressé … Michèle André n’a rien ajouté au texte, qui parle de lui même : tout ce qu’elle crée est entièrement au service de ce texte : là est le bon parti, car il ne peut alors que résonner sans encombre et, porté au plus haut par sa simple existence, il enchante l’esprit du spectateur qui boit les paroles des personnages.
Le reste de la troupe n’en demeure pas moins bon. On connaissait déjà Jonathan Bizet et Elisabeth Ventura. Lui campe un marquis « hype » (tel serait mon expression au vu de ses habits), Acaste, persuadé que Célimène l’a choisi (de même que Hervé Rey, en Clitandre). Elle est peut-être légèrement moins bonne que d’habitude (poussant trop sa voix ?) dans son interprétation d’Eliante, cousine de Célimène. J’ai également découvert un véritable talent comique : Stéphane Ronchewski joue Oronte, un autre marquis qu’Alceste remettra à sa place après avoir entendu un de ses sonnets (dont la lecture est un moment hilarant). Philinte enfin, incarné par Jean-Laurent Silvi, seconde excellement Alceste lors de leurs scènes en duo, tentant de le raisonner sans pourtant réellement y croire. Il faut dire qu’Alceste crée une coupure entre leurs deux personnages dès la première scène …

Je ne veux pas en dire plus, car ce serait risquer de gâcher un tel texte. Il ne reste qu’à prendre des places et … applaudissez, maintenant ! ♥ ♥ ♥

L’importance d’être sérieux, au TOP

l-importance-d-etre-serieux-n1337-d-oscar-wilde-livre-thea.jpegCritique de L’Importance d’être sérieux, d’Oscar Wilde, vu le 2 février 2013 au TOP
Avec Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Mathilde Bisson, Matthieu Brion, Arnaud Denis, Marilyne Fontaine, et Margaret Zenou, dans une mise en scène de Gilbert Désveaux

Ce n’est que mon deuxième Wilde, mais quelle joie de voir ses pièces ! Après Dorian Gray que j’ai vu et lu, je retrouve quelques personnages aux traits communs que j’adore, et bien que l’histoire ait un aspect bien moins sérieux que celle de Dorian Gray, les deux me conviennent parfaitement. A travers les thèmes de la jeunesse, de l’amour, ou du mariage, abordés assez légèrement par certains personnages, Wilde, traduit ici par Jean-Marie Besset, se dirige plus vers la farce que vers une pièce morale. Algernon, un homme cynique à souhait et qui ne croit pas au mariage, ce genre de personnage qui rappelle Sir Henry dans Dorian Gray, s’invente un ami à la campagne de manière à pouvoir échapper à la ville ; de son côté, Jack fait le contraire, pour pouvoir rejoindre la ville quand il le souhaite. Les deux hommes, dont la relation voulue amicale reste ambigue, sont amoureux de deux jeunes femmes, Cécilie et Gwendoline, qui ne rêvent que d’un homme dont le prénom est « Ernest ». Ils sont bien sûrs prêts à changer leur nom, et tout ceci pourrait se faire facilement, sans le personnage de la mère de Gwendoline, incarné par Claude Aufaure, si drôle mais si rigide en matière d’éducation.
L’histoire n’est donc pas très réaliste. Qu’importe, puisqu’elle est servie par une traduction admirable et d’excellents acteurs. Concernant cette traduction, tous les bons mots y sont excellement transmis, et le seul bémol qu’on puisse trouver – bien que ça ne m’ait pas dérangée – sont les « connard » qui viennent parfois ponctuer une discussion. Rien de grave. Venons-en aux acteurs … Je dois dire qu’ils sont tous parfaits. Les différents duos marchent à merveille, et tous ont su s’approprier leur rôle avec brio. Arnaud Denis et Mathieu Bisson ouvrent la pièce. Immédiatement, le rythme rapide et sans accroche s’installe. Arnaud Denis, qui excelle dans ce genre de rôle d’homme cynique, qui se moque de tout, et joue avec les gens comme avec les mots, atteint ici des sommets : son jeu est brillant, sans aucun faux pas, aucune fausse note, il fait rire la salle de ses mots placés avec un rythme sans faille, ce style si naturel, et son ton en accord parfait avec son rôle. Avec Mathieu Bisson, excellent également, ils forment un duo amical très ambigu ; lui est moins décalé, plus dans la norme, croit aux valeurs du mariage. Les deux partis pour et contre mariage nous sont donc présentés avec brio, par deux acteurs de grand talent. De plus, un membre de la famille de Mathieu Bisson joue dans la pièce : il s’agit de Mathilde Bisson, incarnant Cécilie, la femme qui change les choses pour Algernon. Naïve, pure, innocente, l’actrice paraît aussi candide que son personnage, son jeu est aussi sincère que doivent l’être ses pensées. L’actrice avec qui elle a une belle scène, Marilyne Fontaine, est très bien aussi, si ce n’est qu’elle cabotine un peu, par trop de moues, de petits gestes qui attirent les regards vers elle. Dommage, elle n’en a pas besoin. Mathieu Brion, tantôt serviteur d’Algernon puis jardinier de Jack, est tout à fait dans le ton aussi, de même que Margaret Zenou, chargée des cours de Cécilie. Et puis il y a Claure Aufaure. Claude Aufaure, sa voix si puissante et si grave, son jeu si précis, son jeu superbe. La dureté de Lady Bracknell n’en ressort que mieux, ses phrases tranchantes n’en sont que plus drôles, son décalage par rapport aux jeunes de la pièce n’en est que plus frappant. Et l’acteur nous prouve à nouveau son talent en se transformant pour jouer le révérend-Chasuble, homme simple et bon. On ne le reconnaît pas.
La troupe est donc plus qu’excellente. Et chaque détail comptant, le fait que les décors soient beaux, élégants, élaborés, sans non plus en faire trop, et que les costumes et particulièrement leurs couleurs soient impeccables et parfaitement accordées, tout cela ne peut qu’ajouter un plus à ce spectacle déjà si réussi. Et puis vraiment, cette traduction m’a semblé sans accroc. Les quelques allusions aux mariage gay ne m’ont pas déplu puisque c’est très implicite, la traduction est moderne, … que demander de plus ?

Un sans faute brillant, plein de vie, comique à souhait. A voir, et à revoir au théâtre Montparnasse à partir de mars ! ♥ ♥ ♥

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Nuremberg, la fin de Goering, Vingtième Théâtre

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Critique de Nuremberg, la fin de Goering, d’Arnaud Denis, vu 2 fois, au Vingtième Théâtre
Avec Götz Burger, Jean-Pierre Leroux, Jonathan Max-Bernard, Arnaud Denis/David Zeboulon, et Raphaëlle Cambray, mis en scène par Arnaud Denis

Arnaud Denis semble se lancer des défis de difficultés croissantes chaque année … Ainsi, après avoir monté Ionesco, Molière, Voltaire, Besset, il enchaîne tout simplement en nous présentant une pièce … qu’il a écrite. Quoi de plus normal, quand tout semble lui réussir ?

Mais à vrai dire, « sembler » n’est pas le verbe qu’il convient : et une fois de plus, il nous prouve son talent. Car quoi de plus difficile que de tenir un public en haleine pendant plus de 2 heures, sur un sujet des plus glauques ? Il a en effet choisi, pour sa première pièce, de faire du théâtre documentaire, c’est-à-dire que tout ce qu’il nous présente est réel. Cela s’est produit, et on a trop souvent tendance à l’oublier. Le spectateur est là, et, tout comme dans Autour de la Folie, il est obligé d’assister à ce procès, à ces injustices, à ces abominations, à la défense de ces menteurs assassins.

Entre un excellent choix des comédiens, et une maîtrise parfaite de la mise en scène, on commence à se poser des questions quant aux éventuelles faiblesses d’Arnaud Denis. Car, si on connaissait déjà son talent au théâtre en tant que metteur en scène et comédien, rien n’indiquait qu’il excellerait également dans l’écriture théâtrale. Et pourtant … Le texte tient parfaitement la route, le texte coule tout seul, et on sent pas le travail, les nombreuses recherches, les choix, bien qu’on les suppose nombreux. Il y a une ligne directrice, un très bon début, et une excellente fin, les deux sont inventifs et surprenants.  Pour faire simple, malgré certains passages un peu longs, je n’ai rien à redire, si ce n’est qu’il joue avec le feu en présentant une telle pièce : c’est très spécial, le théâtre documentaire. Différent de tout ce que j’avais vu auparavant. Il y a bien une histoire, mais on sent le côté réel des choses, et avec l’accent allemand de l’acteur jouant Goering, qui rend le procès encore plus authentique, on a vraiment l’impression de se retrouver au coeur du jugement.

Vous l’aurez compris, avec un nom pareil, c’est bien sûr du Procès de Nuremberg que traite la pièce d’Arnaud Denis. Un procès des vainqueurs sur les vaincus, les accusant de crime contre l’humanité. La pièce est entièrement portée sur le déroulement du procès de Goering, de son arrestation jusqu’à sa mort. Les scènes de jugement sont interrompues par des scènes se déroulant dans la cellule du principal accusé.

Que dire des acteurs, si ce n’est qu’ils ont tous trouvé le ton exact de leur personnage … Jean-Pierre Leroux est excellent comme à son habitude : il a toujours cette voix si belle et puissante, cette magnifique voix de théâtre qui le rend si reconnaissable. Mais si on omet ce caractère spécifique, il s’est transformé depuis le Besset de l’an passé : dans son costume de procureur, il impose le respect et le silence. Pour moi, il est un personnage très intéressant de par son évolution au cours de la pièce, mais je n’en dis pas plus … Arnaud Denis et Jonathan Max-Bernard sont deux excellents seconds rôles : le premier, psychiatre américain chargé d’observé les accusés et plus particulièrement Goering, mettra en lumière le caractère caché de celui-ci. Quant au second, je ne peux pas en dire trop de peur de gâcher la surprise : c’est un lieutenant américain. Tout deux sont d’une extrême justesse tant dans leur ton que dans leurs gestes ou leurs mimiques, exprimant haine, parfois dégoût, ou même la gène. Raphaëlle Cambray, actrice que je découvre, est formidable : elle brille particulièrement lors de sa description des camps de concentration en tant qu’ex-déportée, qu’elle raconte avec une dignité impressionnante. Avec son articulation impeccable et son incroyable présence, elle contribue également à ce sentiment de mal aise chez le spectateur, qui ne se représente que trop bien ce qu’elle décrit. Et enfin Götz Burger, acteur allemand incarnant le rôle éponyme : l’idée d’engager un acteur étranger à l’accent marqué est excellente. Cela met vraiment en situation ! Et malgré quelques fautes de français et des trous à peine perceptibles, sans doute dus à un grand stress (c’était la première), c’est un très bon acteur, et on perçoit l’évolution du personnage sans aucun problème !

Quant au décor… et bien il n’y en a pas, enfin pas à proprement parler, car ce sont plutôt des éléments qui le constituent et qui bougent : quelques tables et des chaises lorsqu’a lieu le procès, et un plateau rectangulaire représentant la cellule de Goering. On comprend très bien les changements, aucun problème de ce côté-là non plus.

Arnaud Denis réussit avec aisance ce nouveau défi qu’est l’écriture, et à tous les vrais amateurs de théâtre, amoureux d’histoire, ou juste curieux, ce spectacle est plus que conseillé !  

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Sortie du DVD tant attendu

 

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie du DVD de Ce qui arrive et ce qu’on attend, de Jean-Marie Besset, mis en scène par Arnaud Denis, avec Virginie Pradal, Adrien Melin, Jonathan Max-Bernard, Jean-Pierre Leroux, Blanche Leleu, François Mougenot, et Arnaud Denis. Sa sortie officielle est le 16 septembre.

Une pièce que j’ai vu 6 fois et que je reverrai encore ; je conseille donc à ceux qui ne la connaissent pas ou qui n’ont pas eu la chance de la voir d’acheter la captation de la pièce, qui vaut vraiment le détour. 

Vous pouvez commander le DVD sur le site de la Copat : ici, ou sur amazon, ici . 

Le DVD sera également disponible en grandes surfaces (fnac, gibert). 

Réalisation : Philippe Miquel