La Cigale fort bien pourvue…

20509_497404003676667_915511764_n.jpgCritique du Misanthrope, de Molière, vu le 3 septembre à La Cigale
Avec Jonathan Bizet, Hugo Brunswick, Arnaud Denis, Catherine Griffoni, Jules Houdart, Laetitia Laburthe-Tolra, Sébastien Lebinz, Hervé Rey, Stéphane Ronchewski, Jean-Laurent Silvi, Elisabeth Ventura, mise en scène de Michèle André

On dit que les trois plus grandes pièces de Molière sont Le Tartuffe, Dom Juan, et Le Misanthrope. Trois pièces autour d’un certain caractère. Du trio, je n’en connaissais que deux. Mais à l’annonce d’un Misanthrope avec pareils acteurs, ni une ni deux, les places furent prises … et pour la première s’il vous plaît ! Je mourais d’envie de découvrir la pièce … Et le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue.
A ceux qui ne connaîtraient pas l’intrigue, je peux la rappeler brièvement. Alceste n’aime pas l’hypocrisie des hommes et souhaite presque se retirer de la société. Mais ce personnage aux penchants si contradictoires aime la femme peut-être la plus conforme aux normes du monde dans lequel il vit, mondaine à souhait, recevant chez elle toutes sortes de personnes et feignant un intérêt pour chacun. C’est pour moi en cela que réside la meilleure définition d’Alceste, et son plus grand paradoxe : en ce personnage mystérieux qu’est Célimène. Mystérieux car on ne sait rien de ce que pense réellement la jeune femme. On comprend au fil de la pièce qu’elle dit de belles choses à chacun, et qu’elle n’entretient pas seulement une relation avec Alceste … Mais qui aime-t-elle véritablement, nous n’en savons rien.
C’est peut-être un des rôles les plus délicats du répertoire français : comment parvenir à maîtriser le rôle d’un personnage qu’on ne connaît pas vraiment, et sur lequel on a peu de certitudes ? Difficile. Pour cela, on pardonne la légère faiblesse de Laetitia Laburthe Tolra, moins juste que ses camarades, mais restant tout à fait honnête. Elle est principalement mise en valeur dans sa scène avec Catherine Griffoni, alias Arsinoé. Ce personnage s’oppose en quelques points à Célimène : plus âgée, aux moeurs différentes, elle reçoit moins et ne semble avoir de vues que sur un seul homme : Alceste. La scène dont je parle oppose les deux femmes, qui s’envoient des piques tout en feignant l’amitié. Catherine Griffoni est au sommet de son art : l’air agacé, les bouche pincée, les sourcils légèrement froncés, n’en levant qu’un de temps à autre, les gestes lents, la bouche à peine ouverte, elle incarne le personnage avec brio, et permet également à son interlocutrice de briller à ses côtés en lui donnant pareillement la réplique.
Je ne peux écrire mon article sans aborder le jeu d’un certain acteur. Présent pendant une grande partie de la pièce, il faut un bon Alceste pour que le spectacle soit réussi. C’est vrai qu’on aurait plutôt tendance à choisir un acteur quadragénaire pour interpréter le rôle, mais le confier à Arnaud Denis reste cependant une excellente idée. Tout simplement car l’acteur sait saisir un rôle, le comprendre dans ses profondeurs et le posséder, le sublimer sur scène. Habitué à ce genre de personnage, « à part » (on se souvient de lui dans Nils Abott ou Trissotin), il brille pour la première fois sur la scène de la Cigale, composant un personnage plutôt sombre, à la limite de la folie. Sa passion entraîne des accès de violence, et sa raison de longs discours … que l’on entend merveilleusement. Et ce grâce aussi à la mise en scène qui met en valeur le sublime texte de Molière, brisant légèrement l’alexandrin pour rendre le tout plus naturel, n’ajoutant aucun geste de trop, favorisant l’opposition entre Alceste de Philinte (son meilleur ami) en brusquant les déplacements de l’un ainsi que sa voix, lorsque l’autre est plus calme et moins empressé … Michèle André n’a rien ajouté au texte, qui parle de lui même : tout ce qu’elle crée est entièrement au service de ce texte : là est le bon parti, car il ne peut alors que résonner sans encombre et, porté au plus haut par sa simple existence, il enchante l’esprit du spectateur qui boit les paroles des personnages.
Le reste de la troupe n’en demeure pas moins bon. On connaissait déjà Jonathan Bizet et Elisabeth Ventura. Lui campe un marquis « hype » (tel serait mon expression au vu de ses habits), Acaste, persuadé que Célimène l’a choisi (de même que Hervé Rey, en Clitandre). Elle est peut-être légèrement moins bonne que d’habitude (poussant trop sa voix ?) dans son interprétation d’Eliante, cousine de Célimène. J’ai également découvert un véritable talent comique : Stéphane Ronchewski joue Oronte, un autre marquis qu’Alceste remettra à sa place après avoir entendu un de ses sonnets (dont la lecture est un moment hilarant). Philinte enfin, incarné par Jean-Laurent Silvi, seconde excellement Alceste lors de leurs scènes en duo, tentant de le raisonner sans pourtant réellement y croire. Il faut dire qu’Alceste crée une coupure entre leurs deux personnages dès la première scène …

Je ne veux pas en dire plus, car ce serait risquer de gâcher un tel texte. Il ne reste qu’à prendre des places et … applaudissez, maintenant ! ♥ ♥ ♥

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