J’étais dans le théâtre et Lagarce est venu (puis il est reparti)

Lagarce

Critique de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, de Jean-Luc Lagarce, vu le 18 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker, et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Chloé Dabert

Je n’ai pas un très bon souvenir de la dernière fois qu’on attendait la pluie sur la scène du Vieux-Colombier. Mais je n’aurais pas dû être superstitieuse, puisque le texte de Jean-Luc Lagarce n’a rien à voir avec celui de Sergi Belbel. Au contraire. Poétique, saccadé, parfois abstrait, préférant l’évocation au soulignement, je retrouve dans ce texte tout ce que je peux aimer chez l’auteur. Et je dois dire que, pour mon premier Lagarce sur scène, je suis plutôt satisfaite.

Difficile de résumer cette pièce. Elles sont cinq femmes dans une maison – le père est mort et seules restent La Plus Vieille, La Mère, L’Ainée, La Seconde, et La Plus Jeune – et on comprend que Le Jeune Frère est revenu. La pièce se divise en trois temps : elles évoquent d’abord leur passé, chacune se souvenant de ses relations avec le jeune homme. Puis vient le présent, son retour, les faits tels qu’ils ont été vécu par chaque personnage. Enfin surgit le futur, ses doutes, ses incertitudes, et tout l’imaginaire qui peut se construire dessus.

Globalement, je trouve que c’est un spectacle qui manque d’unité. Si les comédiennes parviennent à convaincre, elles sont quand même toutes sur une diction qui leur est propre, marquant d’autant plus les unités autonomes formées par leurs personnages.  En réalité, j’ai eu du mal à comprendre l’apport de la mise en scène ici : les déplacements sont attendus, les comédiennes n’utilisent qu’une partie restreinte de la scène puisque la majeure partie est occupée par un décor inutile car jamais utilisé – décor anti-Lagarce au possible puisqu’il souligne matériellement tout ce qui aurait pu rester de l’ordre de l’imaginaire chez le spectateur. Néanmoins, de temps à autres, quelque chose se passe et soudain on entend le texte. Et c’est beau.

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La grande surprise de ce spectacle est Jennifer Decker. Quiconque suit mes divers rendez-vous avec la Comédie-Française connaît mon peu d’estime pour son jeu d’actrice. Mais elle est indéniablement faite pour Lagarce. Elle a su trouver la note juste, avec ce naturel un rien aérien, comme si les mots à la disposition si particulière à Lagarce n’étaient pas un tout, mais venaient compléter une pensée, une âme, une intériorité qui les précède. Elle est belle, lumineuse, on a soudainement envie de rire avec elle, et de l’écouter longtemps encore. Un grand bravo.

Si Suliane Brahim met un peu plus de temps à s’approprier la langue de Lagarce, elle a fini par me convaincre entièrement. La comédienne, qui débute en force, tendant tout d’abord à trop chanter son texte ce qui le dénature un peu, se reprend rapidement et retourne sur ce fil qui lui est propre et d’où elle nous guide à volonté. Cécile Brune trouve tout de suite le ton juste et confère à La Plus Vieille quelque chose d’impalpable, comme hors du temps, préférant au soulignement Daberien, la suggestion Lagarcienne.

En revanche, l’évidence est moindre pour Clotilde de Bayser. La comédienne alourdit sa partition par des cris et des gestes inutiles, comme attirée de façon immuable par un désir de concret. Mais ce n’est rien à côté de la catastrophe Rebecca Marder. Cela fait déjà plusieurs spectacles que la comédienne passe à côté de son rôle, mais c’est d’autant plus criant avec un texte tel que celui-ci. Ses cris incessants déchirent nos oreilles, sa diction pâteuse et ses larmes maladroites ont un air de déjà-vu. La tirade de son personnage est un réel supplice et il faut attendre et prendre sur soi pour surmonter en silence ce moment douloureux.

Un spectacle qui alterne petites longueurs et belles envolées. Lagarce est là, par intermittence, et c’est quand même appréciable.  

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Bluebird roule au pas

bluebird_1000_1000Critique de Bluebird, de Simon Stephens, vu le 17 février 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Philippe Torreton, Baptiste Dezerces, Serge Larivière, Marie Rémond, et Julie-Anne Roth, dans une mise en scène de Claire Devers

Voilà une des grosses affiches de la présentation de saison. Je me souviens encore avoir applaudi à tout rompre l’annonce de ce spectacle en mai dernier : j’étais tellement heureuse de retrouver Grégory Gadebois sur scène, et ce rôle de chauffeur de taxi  désabusé semblait si bien lui convenir, que j’étais absolument enchantée. Enchantement qui s’est amoindri à l’annonce du changement de distribution quelques mois plus tard. Et qui s’est presque entièrement dissipé devant le spectacle, laissant tranquillement sa place à l’ennui.

Le spectacle est en deux parties. Jimmy, chauffeur de taxi, fera le lien entre les deux. On le retrouve d’abord en début de soirée : il conduit alors plusieurs charges – c’est le nom donné aux clients – jusqu’à leur destination. Tous sont un peu étranges : il y a cette prof dépressive qui ne répond à aucune de ses questions, cette prostituée qui lui fait un tour de cartes, ou encore ce videur de boîte plutôt impoli. Jimmy, lui, reste toujours calme et tente chaque fois de lancer une conversation. Entre deux courses, il tente de joindre Claire. Le mystère autour de ce personnage se dévoilera dans la seconde partie : c’est son ex-femme, qu’il a quittée il y a 5 ans après l’accident de leur fille Alice, écrasée par une voiture. Ils ne se sont pas vus depuis, et c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de l’enfant.

J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans le spectacle. Dans la première partie, les différentes interventions sont inégales : si les scènes avec Serge Larivière m’ont captivée, le dialogue s’installant entre les deux personnages étant alors à la fois très simple et pourtant empreint d’humanité, les charges incarnées par les autres comédiens semblent avoir moins à dire. Cependant, elles ne m’ont pas laissée sur le côté comme a pu le faire la seconde partie. Là, on passe encore un autre niveau. Tout est tellement souligné dans leur affrontement que ça en devient risible et peu réaliste. La différence de jeu entre les deux comédiens est flagrante et dessert un texte qui n’avait pas besoin de cela. Inutile de vouloir nous émouvoir avec des cris et forces larmes : on n’y croit pas.

Cependant, je dois reconnaître que même lorsque j’avais du mal à suivre les dialogues, j’ai pu profiter de la belle scénographie d’Emmanuel Clolus. Elle a quelque chose de très cinématographique qui fait penser au spectacle Des hommes en devenir d’Emmanuel Meirieu, surtout avec les projections du visage de Torreton en très gros plan. Mais ce n’est pas du tout pour me déplaire : si une bonne partie du spectacle se déroule dans la voiture de Jimmy, rendant certains points de vue totalement aveugles, on peut tout de même suivre les échanges grâce à cette vidéo en direct. Ajoutons à cela les différentes vues de Londres qui évoquent les courses de nuit dans la ville, et le rendu est plutôt réussi.

Et puis, il y a Philippe Torreton. Si j’étais déçue de le voir remplacer Gadebois, je dois quand même reconnaître que sa composition est une perfection à tout point de vue. Il a réussi à créer un personnage dont on sent le déchirement intérieur sans jamais tomber dans le pathos, et il parvient à délivrer sa partition, pourtant parfois si lourde dans l’affliction, avec une simplicité désarmante. Il n’est jamais un personnage central : il est un passant, toujours très naturel – ni dans la retenu ni dans l’excès. A vouloir ainsi s’effacer, le comédien brille encore plus et rapidement on ne voit plus que lui : il n’est qu’un homme, et nous touche avec des intonations vibrantes de sincérité.

Lorsqu’on s’ennuie, on peut toujours regarder Torreton. Et c’est quand même quelque chose. 

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Quand Papa n’est pas là

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Critique de Papa va bientôt rentrer, de Jean Franco, vu le 15 février 2018 au Théâtre de Paris
Avec Lysiane Meis, Marie-Julie Baup, et Benoît Moret, dans une mise en scène de José Paul

J’ai sauté de joie à l’annonce de ce spectacle. Retrouver Lysiane Meis aux côtés de Marie-Julie Baup, ce sont deux univers théâtraux que j’adore et qui se rencontrent pour mon plus grand plaisir. Ajoutons à cela une mise en scène de José Paul et je n’étais pas loin d’être comblée. Ma seule crainte résidait dans le texte. Je ne connaissais pas l’auteur, l’affiche me rebutait un peu et j’avais peur de me retrouver face à un texte aux résonances trop américaines à mon goût. J’ai découvert en Jean Franco une plume fine au sujet plutôt original, un propos intéressant, un texte tout à fait dramatique et mené de main de maître par ces trois comédiens. Une soirée à ne pas manquer.

Tout est parti de l’anecdote des Flat daddies, reproductions en cartons de leurs maris partis à la guerre d’Afghanistan, que l’on offrait aux épouses restées à la maison afin de pallier la longue absence de l’époux-soldat. Ces « papas plats » ont été offerts à Mia et Suzan, ces deux voisines qui attendent le retour de Paul et Richard, partis combattre au Vietnam. Une excuse pour se retrouver, se serrer les coudes, discuter de tout, de rien, de leur rôle de femme, d’épouse, de la vie, de leurs combats, de leurs attentes. Un train de vie qui va se retrouver chamboulé par le retour d’Isaac, un ex de Mia qui a déserté l’armée et vient se réfugier chez elle.

J’ai été très agréablement surprise par l’écriture éminemment dramatique de Jean Franco. L’histoire se déroule de manière très fluide et aborde de nombreux sujets avec beaucoup de cohérence et d’intelligence. Le spectacle ne craint pas de passer du rire aux larmes, et à certains éclats suivent des silences comme on en voit rarement au théâtre. Il faut dire qu’il est merveilleusement servi par les trois comédiens qui portent ce spectacle. Tous trois dans des tons différents et complémentaires, on sent une direction d’acteur au cordeau, mais également sensible et bienveillante. Benoît Moret compose un Isaac aux allures d’homme dans cette enveloppe d’adolescent. A la fois attendrissant et agaçant, il livre son message avec beaucoup d’humanité.

Mais ce sont les femmes qui sont particulièrement mises en lumière dans ce spectacle. On retrouve chez Marie-Julie Baup cette interprétation à fleur de peau, où soudain la réplique la plus banale nous touche au coeur et nous fait monter les larmes aux yeux. Sa sincérité, sa sensibilité sans artifice émeuvent à plusieurs reprises et sous la femme forte qu’elle compose on sent des failles qui pourraient la détruire. Celle qui dit assumer les choix qu’elle a portés a dans les yeux un voile qui semble la démentir aussitôt. En face, Lysiane Meis n’est pas en reste. A cette composition un peu nunuche qui lui va si bien, elle ajoute d’autres facettes : sa loyauté envers Mia est touchante, sa lucidité poignante et l’évolution de son personnage, pleine d’espoir.

La mise en scène de José Paul est impeccable. Dès les premières notes du spectacle, on est happé par un rythme qui ne faiblira à aucun moment. Il s’est débarrassé des effets inutiles qui alourdissent souvent les spectacles aujourd’hui et chez lui, chaque détail compte : très vite, avant même que le noir se fasse, on comprend que l’horloge jouera son rôle dans le spectacle. Les lumières sont également pensées de manière très fine, dupant notre cerveau qui soudain transforme cette ombre provenant d’une simple reproduction en carton en un réel personnage présent autour de la table. Perturbant.

Un coup de coeur de cette rentrée théâtrale. ♥  

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Le meilleur du Peer

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Critique de Peer Gynt d’après Ibsen, vu le 10 février 2018 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Helene Arntzen, Frøydis Arntzen Dale, Diego Asensio, Jerry Di Giacomo, Scott Koehler, Mireille Maalouf, Roméo Monteiro, Damien Petit, Margherita Pupulin, Pascal Reva, Augustin Ruhabura, Gen Shimaoka, Shantala Shivalingappa et Ingvar Sigurdsson, dans une mise en scène d’Irina Brook

Peer Gynt fait partie de ces spectacles qu’il m’est difficile de revoir tant je garde d’images de la version spectaculaire d’Eric Ruf, montée au Grand Palais il y a plusieurs années maintenant. Cependant, au début de la saison, pour compléter mon abonnement aux Bouffes du Nord, il me manquait un spectacle. Ne connaissant pas l’univers d’Irina Brook et curieuse de le découvrir, je me suis finalement décidée à réserver pour son Peer Gynt rock’n’roll. Sage décision.

Retrouver cet univers me donne envie de relire l’oeuvre d’Ibsen. Peer, c’est l’histoire de la recherche de soi. Qui suis-je ? Où vais-je ? Comment être heureux ? Des questions qui ne nous quitteront jamais et qu’Ibsen soulève à travers ce personnage menteur et vaurien, qui cherchera à tromper et tricher pour être quelqu’un qu’il n’est pas, alors même que la vérité et le bonheur étaient peut-être à portée de main. Peer, c’est finalement un peu chacun de nous.

Une belle surprise. C’est le sentiment qui monte en moi au sortir du spectacle. Ce n’était pas gagné : fatiguée, les paupières lourdes, j’ai un peu rouspété lorsque j’ai découvert à quelques minutes du début que le spectacle était en anglais surtitré. Pourtant dès les premières minutes, l’atmosphère m’emballe. Pas besoin d’entrer dans ce spectacle : on y est propulsé dès la première scène. Shantala Shivalingappa, respirant la pureté, s’avance lentement vers le centre de la scène et commence à chanter. Elle est hypnotisante, et le silence qui se fait alors a quelque chose de religieux. Captivante, elle nous invite à la suivre dans l’univers de Peer.

Irina Brook n’a pas craint le mélange des genres. Ainsi, son spectacle passe sans concession d’un pur moment rock’n’roll à une scène calme et enneigée aux allures nordiques. Les deux visions se complètent très bien : d’une part, la transposition un peu « agitée » évoque cette ambition de grandeur décadente qui est celle de Peer, cette recherche absurde et enivrante de laisser une trace, que le monde entier connaisse son nom, qu’il soit reconnu afin d’éviter d’avoir à se reconnaître lui-même. De l’autre, le calme appuie la solitude qui est la sienne dans ce monde des strass et des paillettes, d’où seule Solveig semble pouvoir le tirer. L’opposition des deux mondes fonctionne très bien, et l’humanité de Peer semble se dissoudre dans le premier au fil de la pièce.

Pour monter Peer Gynt, il faut un Peer. Et Irina Brook l’a trouvé. Ingvar Sigurdsson est tout simplement prodigieux. Avec ses airs d’adolescent attardé, il est un Peer turbulent et débridé, odieux et néanmoins attachant. Le comédien a l’aura nécessaire pour incarner la star du rock imaginée par Irina Brook, et il nous entraîne dans sa décadence dans un rythme effréné. Certes, on perd un peu en émotion à cause de la barrière de la langue, mais il a limité l’hémorragie en jouant autant avec son corps qu’avec les mots. Ainsi son âme transcende la scène du théâtre des Bouffes du Nord, et on est avec lui fougueusement happé par l’atmosphère enivrante qui l’entoure, soudainement frappé par le silence et l’abandon qui le déchirent, puissamment transporté dans sa folie de conquête à la fois monstrueuse et tellement humaine.

Merci Irina Brook de m’avoir rappelé qu’une transposition moderne pouvait également être belle et intelligente. ♥  

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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Révolution Française sans jamais oser le demander

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Critique de Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat, vu le 9 février 2018 au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines
Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Eric Feldman, Philippe Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan Zamfir, dans une mise en scène de Joël Pommerat

Ce n’est plus un secret aujourd’hui : j’ai découvert Joël Pommerat après tout le monde. Ma rencontre avec cet artiste date d’il y a moins d’un an, puisque je le découvrais à la Porte Saint-Martin avec Cendrillon. Aussitôt vu, aussitôt réalisée l’erreur d’avoir manqué tant de spectacle de cet homme de génie. Places prises dans la foulée pour son Pinocchio à la MC93, et pour ce fameux Ça ira de 4h30 dont tout le monde parlait, au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines. Il m’aura fait aller loin, Monsieur Pommerat : du 93 au 78, je ne regrette pas un kilomètre parcouru pour découvrir ses spectacles. Je ne regrette pas d’avoir bravé la neige pour rencontrer son Louis XVI. La seule chose que je peux regretter aujourd’hui, c’est que la vie soit si courte et que je ne verrai probablement jamais Ça ira (228) Fin de François.

Le spectacle s’ouvre sur un conseil rassemblant le roi, son premier ministre en charge des finances, ainsi que des membres de la classe noble et de l’Église. Ils discutent de la crise économique, et des solutions qui s’offrent à eux. Face au refus des notables, un Parlement national des États Généraux va être convoqué. De l’élection des délégués aux élections des députés, de l’ouverture des États Généraux à sa formation en Assemblée Nationale, des négociations entre le tiers et la noblesse à l’abolition des privilèges, Joël Pommerat nous fait revivre cette période agitée de l’Histoire de France, qui a vu naître entre autres la Déclaration des Droits de l’Homme.

A vrai dire, je n’avais rien lu sur le spectacle. J’avais même un peu peur – vous savez, cette appréhension commune avant un spectacle aussi long. Je ne savais donc rien de la merveille qui m’attendait. Je ne pouvais même pas me douter de ce que j’allais vivre. Les mots seuls ne suffiront pas à décrire l’expérience unique de Ça ira. Je vais tenter modestement d’essayer de transmettre ce que j’ai vécu sur le moment, mais le mieux serait que vous quittiez tout de suite cette page pour chercher les tournées de ce spectacle. Pour comprendre, vraiment.

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Il faut me prendre au mot lorsque je dis que Joël Pommerat nous fait revivre cette période. Je m’attendais à assister sagement à un spectacle historique retraçant le déroulement de la Révolution. Je ne pensais pas prendre part à l’Histoire de cette manière. Rapidement après l’ouverture du spectacle, on se retrouve au centre des États Généraux. Si le procédé étonne tout d’abord – qui est-ce qui applaudit ainsi en fond de salle ? – la fiction prend rapidement le pas sur le réel et nous voilà plongés en pleine année 1789. L’immersion est une grande réussite : me voici à applaudir aux déclarations de l’un, à huer un autre qui vient de prendre la parole. Je commence à repérer les divers intervenants et à comprendre leurs penchants politiques. Je me prends au jeu.

Tout l’art de Pommerat est de ne pas faire de ce spectacle uniquement un grand terrain de jeu. Son travail est pointu : ses recherches minutieuses n’aboutissent pas à de longues déclarations ennuyeuses et monotones, mais bien à des débats enflammés qui reproduisent les réunions d’alors. L’évolution est parfaitement fluide, et les résonances actuelles tout à fait intégrées dans un texte jamais didactique. Simplement, Pommerat est maître absolu de son spectacle et nous emmène là où il souhaite. On devine les premières idéologies politiques et on se plaît à surnommer l’un Mélenchon, l’autre Wauquiez.

Mais on est au spectacle. Les lumières, toujours si importantes chez l’auteur, accompagnent les discours, ouvrent les déclarations ou ponctuent les discours avec brio. Elles sont un personnage à part entière, créant tout de suite une atmosphère spécifique. Pommerat ne craint pas l’anachronisme : une fois le spectateur pris dans ces débats fougueux de l’Assemblée, il est aussi subjugué que le reste des députés lorsqu’on lui annonce l’arrivée du roi sur l’air de The Final Countdown. Cette scène, magistrale, à la fois culottée et évidente, m’a donné la chair de poule. Soudain, j’ai eu l’impression que Louis XVI allait surgir. J’ai senti l’excitation liée à la présence du Roi, l’exaltation de la foule, l’impatience de le voir surgir, l’envie de le toucher…

J’ai remonté le temps. J’ai changé de vie. J’ai appris. J’ai compris. J’ai écouté. J’ai interrompu. J’ai élevé la voix. Je me suis tue. J’ai réfléchi. J’ai dénigré. J’ai appréhendé. J’ai vu. J’ai ressenti. J’ai trépigné. J’ai applaudi. J’ai encaissé. J’ai eu peur. J’ai fermé les yeux. J’ai grandi. J’ai pris sur moi. J’ai adoré. J’ai idéalisé. J’ai cru possible. J’ai interrogé. J’ai remercié. Je me suis levée. J’ai vécu un bout du passé. Et j’ai juste envie de dire : merci Joël Pommerat.

Et soudain l’envie de dire : ÇA, c’est du Théâtre. Tout simplement ma plus grande soirée théâtrale à ce jour.

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To buy or not to buy… a baby

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Critique de Baby, de Jane Anderson, vu le 7 février 2018 au Théâtre de l’Atelier
Avec Isabelle Carré, Bruno Solo, Camille Japy, Vincent Deniard, et Cyril Couton, dans une mise en scène de Hélène Vincent

Ha ! Le théâtre de l’Atelier. J’ai presque cessé de le fréquenter tant il m’a déçue ces dernières années. Je ne compte plus le nombre de fois où j’en suis sortie en me disant « la prochaine fois, je ne me ferai pas avoir ». Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le spectacle de reprise de saison, Le livre de ma mère, seul en scène de Patrick Timsit, a remporté un franc succès du côté de la critique ! Et devant l’engouement provoqué par ce nouveau spectacle, Baby, j’ai décidé de donner une nouvelle chance à ce théâtre. Un premier pas vers la réconciliation.

Baby aborde un sujet délicat qui revient fréquemment dans les débats aujourd’hui : la gestation pour autrui. Wanda et Al vivent dans une caravane. Ils ont déjà plusieurs enfants, et Wanda est de nouveau enceinte. Au début de la pièce, elle tente d’aborder la question avec Al : elle a vu une annonce dans le journal et n’entend pas garder l’enfant cette fois-ci. L’annonce ? « Enceinte ? Couple marié, épanoui, cultivé et très à l’aise financièrement veut offrir à un enfant blanc en parfaite santé une vie heureuse. Différentes formes d’aides envisageables. Appeler en pcv. »

Dès l’annonce, on sent qu’un petit mot pourrait poser problème. Un enfant blanc. L’adjectif ne sera pas abordé tout de suite, mais la tension s’installe dès la diffusion du message. Elle augmentera avec le face à face entre Wanda, mère porteuse, et Rachel, mère adoptive. Les deux comédiennes protègent leur personnage avec passion : d’un côté, Isabelle Carré, lumineuse femme enceinte : la séparation prochaine d’avec son bébé semble mettre par intermittence un voile devant ses yeux ; de l’autre, Camille Japy, habituée à un confort qu’elle ne retrouve pas chez cette nouvelle nouvelle relation, semble plus perdue à chacun de ses mouvements mais lutte avec bravoure pour rester digne et polie.

Cette première scène opposant deux classes différentes traîne encore quelques longueurs. Elle est explicative, met en place les différentes problématiques qui agitent chaque partie, leurs différences mais aussi leurs complémentarités. Elle paraît même parfois un peu simpliste dans son déroulement : on voit une certaine binarité se mettre en place, avec d’un côté la bourgeoise coincée tolérante par principe, s’opposant à la femme dans le besoin, se nourrissant mal, un peu vulgaire, sensible aux réflexions sur son mode de vie, ayant une tendance raciste pour trop côtoyer à son goût la communauté noire dont elle parle avec mépris. Des amalgames un peu rapides et qui handicapent un propos qui aurait pu être bien plus saisissant.

Dans la deuxième partie du spectacle, on se retrouve à l’hôpital, le jour de l’accouchement. Ici, la lutte des classes est moins didactique et passe plus par le jeu des comédiens, leurs interactions, leurs mouvements relatifs. La scène fonctionne mieux, faisant passer les émotions sans lourdeur. Les comédiens s’affrontent comme sur un ring : d’un côté, Bruno Solo et Cyril Couton transpirent le stress propre à ces hommes d’affaires pressés et désagréables, contrebalancés par un Vincent Deniard dont la corpulence semble soudainement inversement proportionnelle à son importance dans la pièce. Al, immense, semble tellement rabaissé par les deux autres hommes qu’il devient soudainement poussière dans cette pièce aussi froide que les regards de ses partenaires. Une belle prouesse.

Cependant je reste sur ma faim. Et même sur ma fin en vérité, puisque le dénouement est aussi désagréable qu’inattendu : la question qu’il pose place le spectateur dans une situation délicate, mais la solution envisagée par les personnages arrive trop vite pour qu’on perçoive toute la gravité du problème. J’aurais aimé que cette deuxième partie, plus intense, laisse à ses personnages le temps de la réflexion et de la décision en proposant davantage de pistes, de délibérations, d’introspection, même. Il laisse le spectateur désarmé, oscillant entre une prise de conscience trop brusque et une tendance au cliché qui ralentit sa pensée.

Un thème essentiel qui aurait gagné en intensité s’il avait réussi à prendre davantage son temps. ♥ 

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Où l’on ne massacre pas qu’Hector

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Critique de L’Iliade d’après Homère, vu le 1er février 2018 au Théâtre de la Bastille
Avec Charlotte van Bervesselès, Florent Dorin, Alex Fondja, Viktoria Kozlova et Yan Tassin, dans une mise en scène de Pauline Bayle

L’attente est longue dans le hall du Théâtre de la Bastille, ce soir-là. Les habitués le savent : les spectacles sont à placement libre, et il vaut mieux arriver en avance si l’on souhaite être bien placé. A quelques minutes du début du spectacle, pourtant, les portes ne sont toujours pas ouvertes, et le public s’amasse et s’impatiente dans le petit hall. Alors surgissent Achille, Agamemnon, Ajax et d’autres Grecs. Ils s’interpellent, nous prennent à parti, nous devenons des soldats grecs venus grossir leurs rangs après 9 ans de combat. L’entrée en matière interpelle et enthousiasme certains spectateurs. Je suis curieuse. Je ne le resterai pas longtemps.

On replonge dans L’Iliade d’Homère : les Grecs sont aux portes de Troie dont les remparts résistent depuis presque 10 ans déjà. Homère conte la colère d’Achille : le héros de la Grèce, vexé qu’Agamemnon lui ait volé sa captive, refuse de prendre part au combat. Du côté de l’Olympe, le conflit divise aussi les dieux : Héra soutient les Grecs, et voudrait que Poséidon rejoigne son camp, puisque Zeus s’est laissé convaincre de porter secours aux Troyens. Ces derniers semblent prendre l’avantage jusqu’au meurtre de Patrocle par Hector, qui décidera Achille à revenir se battre, tuer Hector, et aider à la prise de Troie.

Certes, je ne peux pas dire de Pauline Bayle qu’elle dénature L’Iliade d’Homère. Après tout, l’épopée n’est-elle pas en elle-même une longue suite de descriptions de batailles, de listes de soldats morts, de sang qui gicle de toutes parts ? Ce que je ne comprends pas, en réalité, c’est le besoin de transposer l’oeuvre au théâtre. Si elle supporte bien la lecture, je dois avouer qu’écouter ces longues énumérations de noms me laisse plutôt froide. D’autant que la direction d’acteur semble bien monocorde, et me semble pouvoir être résumée en un mot : criez forts, chers comédiens, cela permettra d’évoquer le désordre du champ de bataille.

Des cris, il y en a. De quoi me donner envie de quitter le spectacle le plus rapidement possible. Alignés sur l’avant-scène, les comédiens hurlent leur texte en s’interrompant en milieu de phrase pendant qu’un autre reprend la main, donnant un rendu cacophonique assez incompréhensible. Lorsqu’une bataille n’est pas en cours, on se retrouve chez les dieux : on bascule alors dans un vaudeville de mauvais goût. Si les scènes dans l’Olympe ont bien une teneur différente des conflits humains chez Homère, le parti pris est ici un peu simpliste et réducteur : c’est facile de provoquer le rire en faisant jouer Héra par un homme portant un soutien-gorge. C’est facile de provoquer le rire en évoquant les ébats des dieux par des bruits suggestifs. Des facilités qu’on pourrait retrouver dans un spectacle de fin d’année et qui m’ont plutôt surprise, sur la scène du Théâtre de la Bastille.

Dommage, car certaines idées auraient pu être retenues. L’évocation des armures par des paillettes, du sang par de la peinture, la représentation de la bataille entre Achille et Hector, la traversée du Scamandre par Achille, alors que le fleuve s’agite contre lui, est intéressante et fonctionne assez bien d’un point de vue scénographique. Mais les comédiens m’avaient perdue depuis longtemps. Maintenant toujours la même note ou se mettant soudainement à surjouer, j’ai eu du mal à rentrer dans ce spectacle, et y suis finalement restée très imperméable.

Devant cette Iliade un peu agaçante, j’ai laissé mon billet pour L’Odyssée du lendemain. pouce-en-bas

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