Pluie de clichés

Pluie

Critique d’Après la pluie, de Sergio Belbel, vue le 9 décembre 2017 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Véronique Vella, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Nâzim Boudjenah, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Lilo Baur

Entre Après la Pluie et J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne, deux pièces très féminines (mais pas très féministe, en tout cas pour la première), il pleut beaucoup cette année sur la Comédie-Française. Il pleut, il mouille, mais ce soir, ce n’était pas vraiment la fête. Étonnée que je suis, car Lilo Baur nous avait offert il y a quelques années une très belle version de La maison de Bernarda Alba et j’attendais la même excellence ce soir. Résultat, je m’interroge encore sur le choix de ce texte, sur l’intérêt de le monter aujourd’hui, sur ce qu’il peut apporter au monde, aux spectateurs, et, de manière très égocentrique, à moi-même. Peu de chose, j’en ai bien peur.

Nous sommes au 49e étage d’un de ces buildings comme on en voit à La Défense et qui accueille une grande entreprise de finance. Pour s’échapper du boulot un instant, les employés montent dans cet endroit ouvert d’où on peut regarder le ciel, observer les gens, se demander combien de temps on mettrait pour tomber en bas. Ils viennent ici pour fumer, en cachette, puisqu’une loi récente interdit de fumer dans les lieux publics. Voilà.

J’ai la désagréable impression d’enchaîner les spectacles qui se veulent miroirs du quotidien et qui me déçoivent sur bien des niveaux. Je n’ai pas saisi l’intérêt profond de cette pièce. Le texte est misogyne et daté : j’ai eu beaucoup de mal à accrocher à ces secrétaires qui parlent chiffons et critiquent le pédé de l’entreprise pendant que la seule femme « d’affaire » est traitée en grande insensible et carrément qualifiée d’homme. Et je vous passe cette secrétaire qui entend des voix dans sa tête et se sent plutôt mal dans sa peau, dont le diagnostic est donné par une collège : « tu es mal baisée », et qui une fois « bien baisée » se sent comme une nouvelle femme ! Et oui, on en est là. Quant aux hommes, eux, ils rêvent de devenir « des femmes comme avant », c’est-à-dire des « radis ». Oui, oui, littéralement des radis.

PLUIE2

Pourquoi monter ce texte ? Je m’interroge. J’ai tendance à mettre en avant des raisons politiques : après tout, ce texte est catalan, et la situation actuelle de l’Espagne étant ce qu’elle est, cela pouvait peut-être donner envie de redécouvrir des auteurs de cette nation. Alors oui, je suppose (et j’espère) que ce texte est écrit au second degré et que derrière ces personnages caricaturaux se cache une critique en bonne et due forme de cette société profondément misogyne qui a du mal à sortir de ses clichés. Peut-être aurait-on pu trouver une autre manière de faire passer le message ? 2h de caricature, de conversations frivoles, d’enchaînements de clichés, c’est long.

D’autant que je suis également restée insensible aux coupures brutales dans le texte, à ces parties poétiques ou étranges qui semblent sorties de nulle part, comme l’annonce abrupte de la stérilité d’une employée ou le brusque délire sur les oiseaux qui passent. J’ai manqué l’ironie, le message ou l’idée (bien) cachée derrière la partition. Et je passe le fait qu’après m’être tordu le cou pendant tout le début du spectacle pour apercevoir autre chose que des barres au milieu des visages des comédiens, j’ai fini par totalement m’affaler dans mon siège pour pouvoir apercevoir le tiers haut de leur corps en entier grâce à un nouvel angle de vue – certes, le décor est très beau, mais il aurait fallu songer aux premiers rangs, ou assumer et ne pas mettre en vente les quatre premiers rangs…

Et pourtant, comme toujours dans cette Maison, on ne peut pas reprocher grand chose aux comédiens. Enfin si, peut-être, on reprochera à Rebecca Marder un peu trop de récitation et pas assez d’incarnation. Mais le reste de la Troupe soutient ce texte autant qu’il le peut – et ça fait quand même plaisir de voir autant de femmes sur scène. Anna Cervinka est délicieuse – il faut dire que ces rôles de nunuches lui vont si bien ! Clotilde de Bayser, qu’on attendait moins dans ce type de rôle, remplit la mission en forçant un peu le trait – mais n’est-ce pas le texte qui veut ça ? Veronique Vella est en parfait décalage avec les deux comédiennes, elle apporte une douce humanité dans un rôle qui se voudrait poétique. Cécile Brune s’impose sans difficulté dans ce rôle de femme d’affaire aux « qualités masculines », mêlant à son autorité naturelle une touche de sensibilité bienvenue. Du côté des hommes, saluons les belles performances d’un Nâzim Boudjenah en pleine forme surfant tranquillement sur les clichés, de Alexandre Pavloff, torturé et assumant des propos bien trop catégoriques, et enfin Sebastien Pouderoux qui rejoint Véronique Vella sur son jeu en décalage, avec ses espèces d’envolées lunaires.

Après la pluie vient le beau temps : j’espère que le prochain texte pluvieux du Français sera plus intéressant. pouce-en-bas

PLUIE3

Monotonie(s)

8-melanune-2

Critique de Mélancolie(s), écriture collective à partir d’oeuvres de Tchekhov, vues le 5 décembre 2017 au Théâtre de la Bastille
Avec Julie André, Gwendal Anglade, Éric Charon, Aleksandra De Cizancourt, Olivier Faliez, Magaly Godenaire, Agnès Ramy et David Seigneur

J’ai découvert Julie Deliquet avec son merveilleux Vania monté pour la première fois en 2016 au Vieux-Colombier et repris cette saison en raison de son succès. Cette version déjà adaptée du célèbre Oncle Vania a totalement su me combler : l’atmosphère qui régnait alors sur le plateau était, à mon sens, totalement Tchekhovienne. Les modifications étaient très légères en vérité : Julie Deliquet avait gardé la majorité du texte et ajouté une scène, adapté certaines remarques à l’actualité. Cependant, l’âme était là. Mais elle est absente de ses Mélancolie(s).

Mélancolie(s), c’est un mélange des Trois Soeurs et d’Ivanov : les personnages des deux pièces se rencontrent, Ivanov-Nicolas étant un ancien ami du père des trois soeurs devenues deux, Sacha et Olympe. Sacha est toujours marié, mais plus à un professeur : son époux est devenu chef d’entreprise. Elles ont toujours un frère, Camille, qui est toujours avec une femme que ses deux soeurs ont du mal à supporter. Du côté Ivanov, Nicolas est marié à Anna, qui a une maladie très grave et incurable qui ne lui laisse que quelques années à vivre et, pour l’occasion, Olympe n’est plus directrice d’une école mais chirurgienne. Bref, pour mêler les deux histoires, Ivanov et Anna, accompagnés de Paul, un de leurs amis, rencontrent l’autre famille au début de la pièce.

Tout commençait pourtant très bien. Je suis rentrée dans cette histoire de familles qui se mêlent, de souvenirs qui ressurgissent. Mon radar de détection des injures à Tchekhov s’est rapidement éteint car j’ai retrouvé dans l’écriture et dans l’atmosphère qui régnaient sur scène quelque chose qui s’approchait de ce que je pouvais ressentir devant ses pièces. Et puis j’ai attendu. J’ai attendu. Et ça n’a pas pris. J’ai attendu l’émotion, j’ai attendu le message, j’ai attendu la vie. Mais l’étincelle qu’ils avaient allumée au début du spectacle s’est éteinte petit à petit.

Pourtant, je ne me suis ennuyée à aucun moment. Les acteurs sont tous très bons, et ils jouent ça avec vigueur et intérêt, sans doute mus par leur propre écriture. La mise en scène est très intelligente, présentant certains très beaux moments de temps qui passe, d’évolution des relations. Mais j’ai regardé ça comme un pur divertissement, et ce n’est pas ce que j’attendais de ce spectacle. Où est passée cette Mélancolie qu’ils mettent tant en valeur par les mots mais que je n’ai pas ressenti un seul instant ? J’attendais – et j’attends toujours – qu’un metteur en scène me fasse enfin comprendre ou haïr le personnage d’Ivanov, qui pour le moment ne réveille qu’un peu de pitié chez moi. J’espérais comprendre l’oeuvre sans doute la plus cruelle de Tchekhov. Ce sera pour une autre fois !

Mais si ce n’est ni un problème de texte, ni un problème de mise en scène, ni un problème de casting, pourquoi la mayonnaise n’a-t-elle pas prise ? Peut-être parce qu’il faudrait faire confiance à Tchekhov et arrêter de le déchiqueter en morceaux puis de le recomposer à sa propre sauce ? Pourquoi vouloir réadapter Tchekhov et ne pas essayer plutôt de le comprendre vraiment ? Pourquoi touche-t-on autant à ce monument cette saison, pourquoi prendre autant de libertés avec des textes pourtant si sublimes ?

Le geste initial comprend déjà une erreur : réécrire un texte qui n’est pas de soi est plein d’obstacles. Ce ne sont pas nos personnages, ce ne sont pas nos situations, nous ne les comprenons pas comme lui les maîtrisait. Ce n’est pas une intention qui vient des tripes, c’est une intellectualisation finalement un peu artificielle car elle ne naît pas en nous mais à partir de ce qu’on connaît déjà. Peut-être faudrait-il arrêter d’essayer de trouver « la bonne idée » et se concentrer sur ce qu’on veut véritablement dire, sur ce qu’on trouve nécessaire, presque vital. D’abord les tripes, ensuite le cerveau – voilà l’ordre des choses.

J’ai passé un bon moment, mais que m’en restera-t-il ? 

8-melan2

Yasmina Reza fait pâle figure

12_Bella_Figura_BDFCritique de Bella Figura, de Yasmina Reza, vu le 2 décembre 2017 au Théâtre du Rond-Point
Avec Emmanuelle Devos, Camille Japy, Louis-Do de Lencquesaing, Micha Lescot, et Josiane Stoléru, dans une mise en scène de Yasmina Reza

Ceux qui me suivent depuis un petit moment maintenant connaissent mon amour pour Yasmina Reza. Pour sa pièce « Art » évidemment, chef-d’oeuvre du théâtre contemporain, à la fois très simple et d’une intelligence fine et piquante, tellement pertinente sur les relations humaines. Bref, une de mes pièces préférées. Mais j’avais redécouvert Reza au Rond-Point il y a plusieurs années déjà, avec son entraînant Comment vous racontez la partie ? Réunissant, comme pour Bella Figura, une très belle distribution sur scène, elle signait une proposition intéressante, une critique acerbe qu’on sentait vécue. Ici, malheureusement, on ne sent pas grand chose.

La situation de départ est somme toute assez banale : Andrea est de sortie avec son amant, Boris, mais celui-ci lui apprend qu’il l’emmène dans un restaurant conseillé par sa femme. C’est la scène initiale, sur le parking du restaurant : les deux amants s’embrouillent. Alors qu’il décide de partir, il manque d’écraser une femme avec sa marche arrière. Cette femme, c’est Yvonne, qui vient fêter son anniversaire au restaurant avec son fils Eric et Françoise, qui connaît Boris… par l’intermédiaire de sa femme. On les sent arriver grosses comme des camions, les scènes un peu gênantes.

J’ai du mal à comprendre comment Yasmina Reza dont je vénère l’écriture fine et perspicace ait pu écrire cela. J’ai laissé une chance à la première scène : après tout, ce n’était peut-être qu’une installation un peu lente de l’intrigue, plus intéressante. Mais il s’est avéré qu’en réalité c’était peut-être l’une des scènes les moins ennuyeuses de la pièce. Successions de dialogues sans grand intérêt, cette pièce se révèle d’un vide rare et inattendu, les vannes tombant à plat : « Elle fait des conférences sur l’art du tricot des chaussons pour adulte » – Oui, et ?

Pourtant, je pense avoir saisi au moins une partie de la critique inhérente à la pièce : ces scènes de la vie quotidienne semblent souligner la montée d’une forme d’individualisme, le manque d’écoute, l’égocentrisme de chacun. L’idée se perd tellement dans ces dialogues sans saveur qu’une chanson aux paroles appuyées nous rappellera le propos à la fin de la pièce, au cas où on n’aurait pas bien compris. Dommage, parce qu’étaient particulièrement bien représentée sur scène, le traitement de la vieillesse aujourd’hui, ou ces habitudes conventionnelles imposées par la société, comme cette fameuse proposition d’aller boire un verre « plus tard » tout en sachant pertinemment qu’aucune des deux parties n’en a l’envie.

Comme contrepoint à ce conformisme, Yasmina Reza a dessiné le personnage d’Andrea. Indifférente aux règles sociétales, elle rappelle le Graham de Sex, Lies, and Videotapes en jurant constamment avec le personnage qu’elle devrait adopter pour être dans la norme. Elle aurait pu être tellement géniale cette Andrea, elle aurait pu être inspirante, mais la partition n’est pas à la hauteur de l’idée. Heureusement Emmanuelle Devos en tire tout ce qu’elle peut, lumineuse toujours, un peu survoltée, attachante. A ses côtés, la troupe suit cette excellence. Malheureusement, cela ne suffira pas à rattraper ce texte désespérément vide.

Ya plus qu’à espérer que le prochain Reza soit plus à la hauteur de nos attentes ! pouce-en-bas

VIC17110804-2000x1147

Chantons sous la verrière

affiche-singinintherain-prog_0

Critique de Singin’ in the rain, dans un scénario de Betty Comden et Adolph Green, vu le 26 novembre 2017 au Grand Palais
Avec Dan Burton, Daniel Crossley, Monique Young, Emma Kate Nelson, Robert Dauney, Jennie Dale, Matthew Gonder, Matthew jeans, Michelle Bishop, Charlie Allen, Gabby Antrobus, Lottie Ball, Michelle Bishop, Jessica Buckby, Hannah-Faith Mar-ram, Molly-May Gardiner, Camille Mesnard, Alice Mogg, Annabel O’Rourke, Jo Morris, Emma Scherer, Tom Bales, Matthew Cheney, Roger Dipper, Jacob Maynard, Gary Murphy, Cris Penfold, Alastair Postlewhaite, Edouard Thiébaut, dans une mise en scène de Robert Carsen

Je préfère prévenir directement : je ne suis pas une spécialiste des comédies musicales. J’aimerais en voir plus car chaque spectacle que j’ai vu m’a ravie, et à l’annonce du retour de Singin’ in the rain, j’était plus que tentée : malgré mon manque de culture sur le sujet, cela reste un grand classique et l’un de mes films préférés. J’ai eu la chance de participer à la générale, et je dois dire que je suis absolument comblée. Pour ceux dont le film doesn’t ring any bell, je rappelle simplement qu’il s’agit d’une histoire autour du passage du cinéma muet au cinéma parlant, incorporant des chansons cultissimes et de belles performances dansées, le tout dans un univers coloré et revigorant (avec l’irrésistible Gene Kelly !).

Singin’ in the rain a quelque chose des comédies musicales de Broadway, et pourtant c’est un spectacle de chez nous : en effet, nous devons cette belle production au Théâtre du Châtelet qui, pour la reprise du spectacle, et comme le théâtre est en travaux, a fait le pari d’investir le Grand Palais. Pari réussi ! Pour l’occasion, ils ont vu les choses en grand : le Grand Palais s’est habillé de parapluies et de lampadaires, et ce pour notre plus grand bonheur. En effet, ce n’est pas seulement un spectacle qu’ils proposent, mais bien une immersion totale dans l’univers de Singin’ : les spectateurs sont invités à arriver deux heures avant le début du spectacle pour profiter d’un stand photo, du karaoké, d’un stand maquillage, ou d’un cours de claquettes (fortement conseillé, c’est un vrai bonheur !).
image.png
Une réussite totale. Je vais manquer de mots et de superlatifs, et après tout une phrase suffirait : chers amoureux du film, vous ne serez pas déçus. C’est une production entièrement fidèle à l’âme de l’oeuvre de Gene Kelly et Stanley Donen. J’étais assez curieuse de savoir comment ils allaient transposer certaines scènes, mais tout se fait de manière très fluide et respectueuse du cadre de départ : les alternances de scène et de film fonctionnent très bien, et l’utilisation d’une projection « miroir » pour figurer alternativement l’avant et l’arrière du rideau, élément clé de l’histoire, est à la fois simple et brillante.

J’ai pris un grand plaisir à retrouver mes passages préférés sur la scène, tout aussi vivant, tout aussi pétillants, tout aussi entraînants. J’ai mis un peu de temps à accepter Daniel Crossley, qui incarne Cosmo Brown, pour la raison un peu idiote qu’il ne ressemble pas, physiquement, à Donald O’Connor qui l’incarne – avec brio – dans le film. Ici, si Daniel Crossley joue moins sur les grimaces – de manière générale, il est moins clown et peut-être plus humain. C’est une incarnation différente mais ce personnage reste très attachant, et j’ai fini par me laisser emporter par ce Cosmo un peu moins lunaire mais tout aussi éclatant. Comment ne pas être convaincu devant son merveilleux numéro de claquette, aux côtés de Don Lockwood et de son professeur de diction, lors du fameux Moses supposes his toeses are roses but Moses supposes erroneously ?

14 - Don Lockwood (Dan Burton), Cosmo Brown (Daniel Crossley) et Kathy Selden (Monique Young)(c)Vincent Pontet.jpg

Ha ! Les claquettes ! Parlons-en ! Je suis totalement sous le charme des performances de claquettes et je reste un peu sur ma faim car j’en aurais voulu encore plus ! Il m’a manqué le numéro accompagnant la chanson phare du spectacle – mais j’ai bien compris que si le plateau était mouillé, ça devenait difficile de faire sonner les morceaux de métal fixés sur les chaussures. Sur les autres numéros, on retrouve à la fois la classe incomparable de cet art et une certaine grâce sur les danses : j’ai même cru que les comédiens, et particulièrement Dan Burton qui incarne Don Lockwood, avaient une formation classique…

Sur les différences avec le film, je souligne aussi la voix de l’actrice incarnant Kathy Selden, qui n’est pas aussi caressante que celle de Debbie Reynolds (dont j’ai appris qu’elle était doublée dans le film d’ailleurs, par Betty Noyes, merci Ronan pour l’info !). Ceci étant dit, le décalage entre sa voix et celle de Lina Lamont fonctionne bien, et chapeau bas pour Emma Kate Nelson qui parvient à servir malgré tout une belle prouesse vocale dans une chanson que je ne connaissais pas, et qui lui offre un beau moment !

Vous l’aurez compris : cette production est un régal. Pas d’inquiétude pour la transcription, on voit très bien des 2400 places installées pour l’occasion dans le Grand Palais. D’ailleurs, pour moi qui ne suis pas non plus bilingue, j’ai eu très peu besoin de lire les surtitres car non seulement le texte est très compréhensible, mais la sonorisation est de qualité. Ce spectacle a vraiment quelque chose d’impressionnant, avec ses lumières recherchées et ses nombreux décors, mais il n’est jamais pompeux, et c’est dans l’euphorie la plus totale qu’on retrouve l’âme simple, intelligente et distrayante, du chef-d’oeuvre que nous connaissons tous.

Foncez. ♥  

21 - Singin_ in the Rain (c)Théâtre du Châtelet - Marie-Noëlle Robert.JPG

Vivez, si m’en croyez

15_Vous-naurez-pas_BDF

Critique de Vous n’aurez pas ma haine, d’après le récit d’Antoine Leiris, vu le 25 novembre 2017 au Théâtre du Rond-Point
Avec Raphaël Personnaz, et, au piano, Lucrèce Sassella en alternance avec Donia Berriri, dans une mise en scène de Benjamin Guillard

Décidément, cette année, je me fais violence. Après Mon Ange et Les Barbelés, qui traitaient tous deux de sujets qui me sont délicats, j’ai encore passé un cap en me décidant à aller voir Vous n’aurez pas ma haine. Certains lecteurs savent sans doute que j’ai été traumatisée par cet événement, et que, quelque part, il a change ma vie : aujourd’hui, peu de jours se passent sans que mes fantômes ne ressurgissent. Je n’ai pas lu le livre d’Antoine Leiris. Je n’en avais pas le courage. Et il y avait autre chose : je n’avais pas la sagesse, ou la folie, ou l’inconscience – appelons ça comme on veut – de comprendre que face à la barbarie, autre chose que la haine peut se développer en nous. Ce soir, j’ai mieux compris. Antoine Leiris s’est rattaché à la vie comme jamais. Et la haine ne laisse place qu’à une demi-vie. Ce spectacle est beau, touchant, et il porte en lui une vérité incandescente plus que cruelle.

Antoine Leiris est ce journaliste qui, au lendemain de l’horreur du 13 novembre et à la suite de la perte de sa femme, a publié sur Facebook un écrit intitulé « Vous n’aurez pas ma haine », dans lequel il s’adressait d’abord aux assassins, arguant que « répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes » et concluant sur son fils, comme la seule force qui lui restait : « Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus. » Ce texte a été partagé plus de 200 000 fois.

Je trouve qu’adapter ce texte au théâtre est une belle idée : quoi de mieux que le théâtre pour faire ressentir ainsi un sentiment de partage ? Nous qui sommes réunis ici, n’avons-nous pas souffert ensemble, attendu ensemble, pleuré ensemble ? Ne venons-nous pas chercher ici des réponses à nos questions ? Et vivre ce moment, ensemble. Ce n’est pas juste une retrouvaille avec soi, mais un partage chaleureux entre nous. D’ailleurs, ce soir-là, un silence religieux régnait dans la petite salle du Théâtre du Rond-Point. Venir voir Vous n’aurez pas ma haine est une démarche spéciale, nous n’avons pas poussé la porte par hasard, et ça se ressent.

Contrairement à ce à quoi je pouvais m’attendre, ce spectacle n’est pas mélancolique. Au contraire, j’ai trouvé qu’il avait quelque chose de presque serein. Apaisé. Même si l’indignation est là, et la tristesse, et la peur, toujours présentes, on a aussi réussi à relever la tête, à faire face au monde tel qu’il est et, sans accepter l’horreur, nous avons réappris à vivre. Sans l’autoriser, sans oublier, mais tout simplement car c’était la meilleure des réponses. Cette démarche-là, Raphaël Personnaz la rend avec beaucoup d’humanité : de la déchirure initiale à ce départ dans cette nouvelle vie, la démarche est dure et il l’affronte avec à la fois une forme de simplicité enfantine et l’amertume d’un homme qui a souffert. Il a ce regard insouciant, presque naïf, tendre, doux, un regard où on voit le pire au fond de la pupille, mais qui ne va pas abandonner. Le regard d’un homme qui ne s’est jamais laissé le choix. La jolie scénographie de Benjamin Guillard appuie la dualité homme-enfant qui accompagne le spectacle : par terre, des origamis : ce qu’au départ je prenais pour les corps éparpillés sont en fait les témoins des soutiens reçus par Leiris, et ont pris la forme de jouets pour enfants. L’accompagnement au piano, enfin, est très intelligent et la fin en point d’orgue serre le coeur par la beauté et l’espoir qu’elle dégage.

Revivre cette nuit d’horreur m’effrayait, mais le spectacle – et il l’emprunte au livre, probablement – évoque avec pudeur ce moment refoulé. Là n’est pas du tout la question ; il s’agit de vie, d’espoir, et d’amour. Quelle naïveté ! me direz-vous. Quelle vérité ! vous répondrais-je. A travers son histoire, Leiris raconte cette démarche de reconstruction dans laquelle tous, nous nous reconnaissons. Pour parvenir à vivre après cet événement, tous nous nous sommes accrochés à l’amour de nos proches, tous nous avons dû ressentir à quel point nous étions attachés à ce monde par leurs liens, pour éviter de le fuir par lâcheté. Et si, comme Leiris le ressent, ils sont finalement toujours 3 à être ensemble, ce soir, dans la salle, nous étions 130 à applaudir.

Catharsistique. ♥  

Version_WEB-VOUS-N-AUREZ-PAS-MA-HAINE_GiovanniCittadiniCesi_046-2000x953

Une Fable anglo-normande au Poche

AFF-LES-DEUX-FRERES-PROLONGATION.jpg

Critique des Deux frères et les lions, de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, vus le 18 novembre 2017 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon/Romain Berger, dans une mise en scène de Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

C’était la surprise de cette rentrée théâtrale – oui on est en novembre mais le spectacle est un tel succès qu’il a commencé le 1er septembre et se termine le 31 décembre, me laissant donc le temps de rattraper mon retard. Alors que le Poche proposait deux spectacles aux affiches plutôt aguicheuses – Au But et Amphitryon – son dernier spectacle, moins attendu, n’est pas resté de côté, bien au contraire ! Convaincue par la critique de Radio Mortimer et par le bouche à oreilles général autour du spectacle, j’ai décidé de me laisser tenter, moi aussi.

Les comédiens soignent l’atmosphère de ce spectacle en démarrant le spectacle dès leur entrée dans le théâtre : on se sent déjà pris dans leur tourbillon, alors qu’ils chantent avec ferveur un air de l’opéra King Arthur d’Henry Purcell pendant que les spectateurs s’installent, tout en leur proposant scones, cup of tea and whisky of course. Lorsque nous sommes tous placés dans les meilleures conditions possibles, les deux frères commencent leur histoire : comment eux, jeunes écossais d’un petit quartier d’Angleterre, ont peu à peu gravi les échelons jusqu’à devenir l’une des plus importantes fortunes de Grande-Bretagne, surfant sur la vague du capitalisme.

C’est une histoire étonnante et un spectacle très original ; d’abord, cette entrée en matière participative et plutôt rare, puis le mode de jeu des deux comédiens : pour mieux souligner leur gémellité, ils parlent souvent de concert, et ce sans aucune difficulté de compréhension pour nous. Ils jouent beaucoup avec le public, de l’entrée en salle jusqu’à la fin du spectacle, et semblent prendre beaucoup de plaisir à faire des allers-retours dans la salle. Je dois dire que, sans leur énergie communicative, sans cet entrain qu’ils mettent pour défendre ce texte, je ne sais pas si le spectacle m’aurait tant plu, car je n’ai pas trouvé un intérêt saisissant dans cette histoire. Certes, l’évolution des personnages est intéressante et ils nous mettent parfois dans une situation délicate, mais ce sont surtout des effets de forme du texte plus que du fond : s’il est plutôt très bien écrit, le fond ne m’a happée.

Un bon moment. ♥ 

SLIDE-PAGE1-1

Le panache de Lazare Herson-Macarel

cyrano-lazare-herson-macarel-affiche-256x300

Critique du Cyrano d’Edmond Rostand, vu le 14 novembre 2017 au Théâtre de Suresnes
Avec Harrison Arevalo, Julien Campani, Philippe Canales, Céline Chéenne, Eddie Chignara, Joseph Fourez, Salomé Gasselin, David Guez, Pierre-Louis Jozan, Morgane Nairaud, Gaëlle Voukissa, dans une mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Je m’encanaille de plus en plus ces derniers temps, et oui vous l’aurez compris c’est bien jusqu’à Suresnes que j’ai été mardi dernier pour aller découvrir le Cyrano de Lazare Herson-Macarel ! Deux raisons pour me pousser à franchir les limites de ce Paris qui m’est si cher : d’abord Cyrano, la plus belle pièce du répertoire français, mais également ce jeune metteur en scène que j’ai découvert lors des Journées du Conservatoire de 2011, dans la classe de Daniel Mesguich, et qui était alors un comédien prometteur.

Dois-je vraiment résumer le chef-d’oeuvre d’Edmond Rostand ? Ne connaissons-nous pas tous ce Cyrano, philosophephysicien, rimeurbretteurmusicien, et voyageur aérien, grand risposteur du tac au tac ? Cet homme qui s’est juré d’être admirable en tout, pour tout ? Et qui l’est, il va sans dire, mais dont le seul nez l’empêchera de vivre l’amour qu’il mérite et qu’il porte à sa cousine, Roxane, qui va lui préférer Christian dont la seule beauté efface le reste du monde…

Pour Lazare Herson-Macarel, Cyrano est « l’oeuvre la plus importante du monde ». Nous étions donc faits pour nous entendre ! Je dois lui dire un grand merci, car avec ce spectacle il me rappelle que Cyrano peut se monter avec 3 planches de bois, un violoncelle et un batteur. J’ai trop en tête la version de Denis Podalydès et j’avais jusqu’alors du mal à me faire à l’idée qu’un jour je verrai un autre Cyrano que celui-ci ,mais j’ai fait la démarche et cela me permet de me rouvrir les yeux. Donc merci, monsieur Herson-Macarel.

Car il faut bien le reconnaître, sa version de Cyrano est également très intelligente. Les scènes collectives, particulièrement, fonctionnent très bien, et tout le début du spectacle est dynamique à souhait, nous permettant de bien rentrer dans l’atmosphère proposée. Cette scène initiale, qui a donc lieu dans un théâtre, mêle les comédiens aux spectateurs et fait vivre les échanges depuis la salle, ce qui crée une dimension supplémentaire : nous aussi, on se retrouve avec l’envie de huer Montfleury au même titre que les autres. J’ai également beaucoup apprécié la manière dont la scène de la balade était menée, avec inventivité et poésie.La mort de Christian reste également un moment phare marqué par une belle scénographie. De manière générale, la mise en scène de Lazare Herson-Macarel m’a totalement convaincue.

Ce qui m’a laissée un peu plus de marbre, c’est sa direction d’acteur. D’abord, il faut reconnaître que si je n’avais su le texte par coeur, j’aurais probablement manqué quelques échanges : doit-on en imputer à l’acoustique de la salle, la présence de ces hauts murs de bois sur scène absorbant le son, ou des problèmes de diction des comédiens ? Sûrement un peu des trois. De plus, si Roxane (Morgane Nairaud) a des petits accents hystériques, j’avoue que je préfère le personnage avec plus de nuances et la jouer constamment surexcitée fait perdre un peu en poésie. De même, il ne semble avoir gardé de Cyrano (Eddie Chignara) que l’aspect intellectuel, l’homme à la singulière faconde, mais moins l’amoureux transi et le poète passionné. Difficile également pour le comédien, dont le physique se rapproche de Michel Vuillermoz, d’arriver à vaincre la superposition évidente qui se faisait dans mon esprit. En revanche, tant son Christian – charmant Joseph Fourez – que son Ragueneau – bouillonnant David Guez – ont su me convaincre.

Lazare Herson-Macarl signe un Cyrano de tréteaux intelligent et rigoureux. Un metteur en scène à suivre ! ♥ 

cyrano_la_compagnie_de_la_jeunesse_aimable_copy_baptistelobjoy-3550_bd