Sélection Avignon OFF 2022

Qu’est-ce qu’elle est passée vite cette deuxième partie de saison ! J’ai l’impression que c’était hier que je publiais mes conseils pour l’hiver 2022. Comme d’habitude, je n’ai pas pu voir tout ce que je souhaitais, j’ai été déçue par des spectacles que j’attendais brillants, j’ai été surprise par d’autres que je n’attendais pas au bon endroit… Et c’est ce qui fait la magie du spectacle vivant ! Et vous le savez sûrement, il y a un endroit magique hors de Poudlard qui s’appelle : Avignon. Le Festival Off ouvre dans quelques jours, j’y serai dans un peu plus d’une semaine, et partout je vois les copains qui partent pour la Cité des Papes et qui préparent leur programme… comme vous êtes plusieurs à m’avoir demandé ma sélection, voici un petit aperçu de ce qui a pu retenir mon attention lors de l’épluchage traditionnel du programme du OFF !

C’est la tête de Pierre-Olivier Mornas qui m’a d’abord fait m’arrêter sur cette affiche. J’ai découvert le comédien en début de saison dernière dans une Ile des esclaves tout à fait honorable, et son visage a dû me marquer puisque me voilà à lire le descriptif de ce Héros présenté au Théâtre du Roi René. L’histoire attire la curiosité sans non plus déborder de fantaisie, mais c’est surtout la longue distribution, trop rare à Avignon, qui finira de me convaincre. Allez !

Un Héros – Théâtre du Roi René – 14h10 – Durée 1h30

J’avais déjà repéré ce spectacle dans la programmation des Déchargeurs, attirée par cette affiche pour le moins éloquente, mais il est tombé à une période où j’avais un planning déjà trop chargé pour rajouter des extras. Heureuse de le voir apparaître dans la programmation du Train Bleu où je pourrais donc satisfaire ma curiosité – et si je peux en plus en apprendre davantage sur Angela Merkel, c’est parfait !

Guten Tag, Madame Merkel – Théâtre du Train Bleu – 16h25 – Durée 1h20

Tous les prétextes sont bons pour sélectionner un spectacle dans la jungle avignonnaise. Pour La Fabrique des idoles, c’est le titre qui m’a interpelée, je ne saurais pas trop dire pourquoi. Le hasard fait bien les choses, l’idée de fictionnaliser notre quotidien pour parvenir à (mieux) le vivre me parle complètement. Je ne sais pas trop où ça va, mais clairement, on y va.

La Fabrique des Idoles – Le 11 Gilgamesh – 20h15 – Durée 1h35

C’est plusieurs choses qui m’ont attirée ici. L’affiche en ombre chinoise, qui est assez graphique et se remarque dans la mêlée des affiches avignonnaises. Le nom de Josiane Stoleru, comedienne que je suis depuis quelques années maintenant. Celui de Glenn, derrière lequel je devine Glenn Gould (sans être allée vérifier, j’imagine ma tête si ce n’est pas de ce Glenn là qu’on parle !). L’occasion peut-être de se réconcilier avec le célèbre pianiste dont les interprétations m’ont toujours laissée de marbre !

Glenn, naissance d’un prodige – Les Béliers – 11h50 – Durée 1h30

Chloé Oliveres, je l’ai découverte il y a plus de dix ans maintenant dans un texte de Besset, Je ne veux pas me marier. J’ai suivi son parcours, la formation des Filles de Simone, collectif engagé dont les spectacles aux noms à rallonge abordent avec humour des préoccupation féministes, et j’ai été un peu étonnée – et ravie ! – de découvrir la présence de son seul en scène à Avignon cette année. Je connais mal Patrick Swayze, en plus, ça tombe bien !

« Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze » – Les Béliers – 14h30 – Durée 1h

C’est dans la sélection de Théâtre Cote Coeur que j’ai piqué celui-ci. Très sensible à la cause écologique, mais toujours un peu perplexe à l’idée de la mettre au coeur d’une pièce de théâtre, j’ai envie de faire confiance à ce spectacle dont le titre chante tout seul dans ma tête chaque fois que je le lis. Et puis, ça sera l’occasion de découvrir le théâtre des Doms, où, je crois, je ne suis jamais allée.

La bombe humaine – Les Doms – 16h25 – Durée 1h25

Ca fait un petit bout de temps que Marie-Julie Baup est absente des plateaux. Trop longtemps en vérité ! Son nom sur l’affiche me suffit à réserver ce spectacle. Et en jetant un coup d’œil approfondi, je note la présence de Thierry Lopez dont le spectacle Ich bin Charlotte avait beaucoup fait parler il y a quelques années. Bref, autant de raisons de découvrir ce spectacle !

Oublie-moi – Théâtre Actuel – 11h55 – Durée 1h15

Encore un spectacle qui a plus d’une corde à son arc. La première que j’ai repérée, c’est la présence d’Elisabeth Ventura, trop rare sur les planches depuis quelques années. Je suis ravie d’avoir une occasion de la retrouver. La seconde, c’est évidemment Johanna Boyé, la metteuse en scène que rien ne semble pouvoir arrêter : après les succès de Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty et de Je ne cours pas je vole lors des précédentes éditions avignonnaises (que j’avais repéré, mais manqué), elle revient avec cette adaptation de roman plus que prometteuse. Avec une distribution importante, rare dans le OFF, je ne vais pas bouder mon plaisir.

L’invention de nos vies – Théâtre Actuel – 17h30 – Durée 1h35

Je suis toujours à la recherche d’un spectacle musical dans ma sélection du OFF. Il m’avait manqué l’année dernière, je compte bien me rattraper cette année. Eric Laugerias, je l’ai croisé plusieurs fois sur scène ces dernières années, souvent chez Nicolas Briançon. Je connais son talent de comédien, ce sera l’occasion de découvrir celui de chanteur – et quoi de mieux pour ça qu’un récital Reggiani où les chansons se jouent autant qu’elles se chantent ?

Reggiani par Eric Laugerias – Les Gémeaux – 23h – Durée 1h25

Toujours dans ma quête de spectacle musical, c’est évidemment le nom de Béatrice Agenin qui a attiré mon oeil sur celui-ci. La réunion de la mère et la fille, sur scène, pour chanter ce qui leur tient à coeur, c’est quelque chose qui me parle. Une fantaisie qui m’interroge.

Notre petit cabaret – Au coin de la lune – 15h – 1h15

Je me souviens de la présentation de Cinq étoiles lors de la conférence de presse du festival des Floreales : sorte de dystopie à la Black Mirror où tout est noté sur cinq, ça m’avait déjà bien fait envie à l’époque. La participation de Emmanuel Besnault au projet, que je ne découvre qu’aujourd’hui, achève de me convaincre tout à fait. Vivement !

Cinq Etoiles – La Factory – 15h50 – Durée 1h15

C’est le mot de professeur dans le résumé de la pièce qui a attiré mon oeil pour celui-ci. Professeur, c’est un métier qui me fait envie depuis toujours, j’y ai beaucoup pensé récemment, j’ai dû partager des interrogations avec Sebastien Bravard qui nous raconte son histoire et cet Élémentaire m’apportera peut-être des réponses. En tout cas, j’ai hâte d’entendre ce que ce maître d’école du jour et comédien de nuit a à nous raconter sur sa double vie.

Elementaire – Le Train Bleu – 10h – Durée 1h10

Là, c’est un peu le mystère. Qu’est-ce qui m’a arrêté sur ce spectacle, je ne sais pas trop. Peut-être le nom de Solenn Denis, dont j’avais découvert le travail avec Sandre il y a quelques années, mais c’était en tant qu’autrice et non qu’actrice. Cela a suffi pour me donner envie de lire le résumé, et m’intriguer complètement par cette forme qui se déroule entièrement dans une cabine téléphonique. Franchement, je demande à voir.

Téléphone-moi – Le 11 – 18h10 – Durée 1h40

Encore un spectacle qui multiplie les critères de sélection. D’abord, le titre du spectacle, original sans faire l’intéressant, ce qui me fait m’arrêter quelques secondes. Ensuite, le nom de Stanislas Roquette, découvert dans Le Fils mis en scène par Jacques Lassalle il y a quelques années. C’est toujours chouette de retrouver un comédien dans un spectacle totalement différent. Enfin le Train Bleu, en qui j’ai entièrement confiance pour la programmation (et je crois que ça se voit un peu dans ma sélection). Le thème du spectacle m’évoque La métamorphose des Cigognes, qui avait ouvert mon OFF de l’année dernière complètement au hasard, et qui avait tiré dans le mille. Plutôt de bon augure, non ?

Insuline & Magnolia – Le Train Bleu – 14h30 – Durée 1h20

J’ai toujours une hésitation à Avignon lorsque reviennent de gros succès que j’ai manqués : rattraper mon retard en bénéficiant de la sérénité du bon spectacle ou continuer d’essaimer les créations pour faire monter l’excitation de la découverte ? Dans la peau de Cyrano, je suis a peu près sûre d’aimer, on me l’a conseillé moulte fois, le spectacle reprend des extraits de ma pièce préférée. C’est gagné d’avance !

Dans la peau de Cyrano – Théâtre des Corps Saints – 16h50 – Durée 1h20

Je n’ai jamais trop compris pourquoi ma mère avait acheté Les mecs que je veux ken en librairie, c’est pas franchement un titre pour elle, mais le fait est que le livre a fini par atterrir chez moi et que je l’ai tout simplement dévoré. J’ai l’impression de déjà connaître un peu Rosa Bursztein à travers ce journal pas si intime de sa vie sentimentale et un peu professionnelle, mais j’ai déjà hâte de retrouver sur scène cette étrange liberté dans laquelle le manque de confiance en soi se fait toujours une place.

Rosa – Les Béliers – 22h35 – Durée 1h05

Ali Bougheraba. C’est l’un des premiers noms que je cherche lorsque paraît la programmation du OFF chaque année. Que ce soit avec l’équipe des Oubliés de la Cannebière, pour du stand up ou comme metteur en scène d’un spectacle d’improvisation, je ne manque jamais ce qu’il propose. Alors, si c’est dans Gueules Noires qu’on peut découvrir son travail cette année, ce sera Gueules Noires. Point.

Gueules Noires – Le grand pavois – 13h50 – 1h15

J’ai vu revenir le nom de Pierre Cuq dans plusieurs spectacles ces derniers temps, et le voilà qui revient sur le programme du OFF, en tant que metteur en scène cette fois-ci. Je n’ai jamais voulu transformer mon Festival en un moment trop politique, j’essaie toujours de garder un équilibre entre tous les genres théâtraux malgré la prolifération des spectacle militants ces dernières années, mais je ne dis jamais non à quelques spectacles engagés pour venir ponctuer ma sélection. Avec Seuil, je pense que j’ai touché dans le mille.

Seuil – Le Train Bleu – 10h – 2h20

J’ai manqué plusieurs fois Conseil de classe qui avait fait beaucoup parler de lui il y a quelques années. C’est d’ailleurs par ce succès au Off que j’ai entendu parler pour la première fois de Geoffrey Rouge-Carrassat, me poussant à découvrir son spectacle Roi du silence L’année dernière. Même si je reconnais avoir été plus déstabilisée que franchement convaincue, je garde le souvenir d’un vrai travail théâtral qui me donne envie de retrouver le comédien avec ce texte qui peut-être me parlera davantage.

Conseil de classe – La Reine Blanche – 20h – Durée 55 min

Celui-ci, c’est à la sélection du Magazine Théâtral que je le dois. Je suis souvent friande de ce qui mêle science et création, les deux milieux entre lesquels je navigue au quotidien, alors un spectacle monté par un acteur à la double-casquette de comédien et biophysicien, ça m’intéresse tout de suite – d’autant que je connais l’exigence et la qualité de ce que propose la Reine Blanche, spécialisé dans le mélange art et science.

Cerebrum – La Reine Blanche – 14h25 – Durée 1h15

Ils sont bons, les attachés de presse. Je n’avais pas repéré ce spectacle dans la programmation des Halles alors même qu’elle fait partie de celles que je scrute minutieusement d’habitude. C’est en recevant un courriel au titre racoleur style L’ANCIEN PENSIONNAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE que j’ai découvert le spectacle. J’ai toujours beaucoup aimé Elliot Jenicot et Français ou pas Français, je continue de suivre son parcours avec plaisir.

Le facteur cheval ou le rêve d’un fou – Théâtre des Halles – 11h – Durée 1h20

Je suis toujours à la recherche du bouquin qui me happe tellement qu’il me fait arrêter de vivre dans le réel quelques jours. Monte Cristo est de ceux là. Quand j’ai découvert ce roman, je n’ai plus pu m’arrêter. Je crains toujours un peu les adaptations d’œuvres qui m’ont marquée – toujours peur d’être déçue- et j’avais déjà répère Les prisonniers du chateau d’if au off l’an dernier sans oser vraiment m’engager plus avant. C’est peut-être l’occasion.

Monte Cristo – Le 11 Gilgamesh – 10h – Durée 1h40

Impossible de venir au OFF 2022 sans passer par le nouveau lieu dont on a tant parlé : La Scala Provence, écho sudiste de La Scala Paris ouverte par Mélanie et Frédéric Biessy il y a quelques années. Après épluchage de la programmation, de laquelle on a retiré ce qu’on a déjà vu à Paris, à la Scala ou ailleurs, je retiens un spectacle qui fera la continuité avec mon édition 2021 : j’avais vu Jubiler, avec Benoît Giros mis en scène par Pierre Notte, autour du couple, ce sera Un certain penchant pour la cruauté, autour de questions sociales et d’idées préconçues dans cet environnement si particulier qu’est la famille.

Un certain penchant pour la cruauté – La Scala Provence – 13h05 – Durée 1h20

All about Paul

Critique de Mister Paul, de Jean-Marie Besset, vu le 30 juin 2022 au Petit Montparnasse
Avec Jean-Marie Besset, mis en scène par Agathe Alexis

C’est mon guilty pleasure théâtral. Lorsque j’en parle, on me regarde toujours un peu de travers, mais j’adore Jean-Marie Besset. Trop vite catégorisé comme auteur de droite, j’ai du mal à croire que tous ses détracteurs aient vraiment essayé un jour de lire son oeuvre. Moi, je suis comme qui dirait tombée dedans quand j’étais petite, avec Ce qui arrive et ce qu’on attend, l’un de mes premiers gros coups de coeur théâtraux. Depuis, j’ai tout lu de lui et vu ce qui avait été capté, et je rêve de voir monter son Coeur français. J’ai une certaine tendresse pour cet auteur qui pourtant ne me l’avait pas forcément bien rendu, lorsqu’un jour, à Nava, je lui avais exprimé mon admiration. Mais qu’importe, cela fait partie du personnage, et c’est l’artiste qui nous intéresse ici.

Mister Paul, c’est l’histoire d’un homme qui, parti inconnu de Limoux, ayant atterri un peu par hasard en Afrique, s’est finalement construit une carrière brillante à New-York. Au-delà de son aventure professionnelle, on suit aussi son évolution intérieure, ses rencontres, ses doutes : homosexuel, il tombe éperdument amoureux d’un homme qui déclare ne pouvoir aimer que des femmes, et en vient à se poser la question d’une transition, lui qui s’est toujours senti femme dans son corps d’homme. Mais la vie fait qu’il ne le deviendra finalement jamais.

Mister Paul semble être le premier opus d’un ensemble de portraits autour de limouxins anonymes ayant eu un destin digne d’être conté. Car oui, peut-être ne le saviez-vous pas encore, mais Jean-Marie Besset est né à Carcassonne et a grandi à Limoux, ville qu’il chérit encore aujourd’hui et où il a créé son festival Nava, Nouveaux auteurs dans la vallée de l’Aude. Ce n’est pas nécessaire de savoir tout ça avant de voir le spectacle, mais si vous êtes un peu imprégnés de l’univers de Besset, c’est peut-être mieux.

Car, on ne va pas se mentir, c’est quand même une petite chose que ce Mister Paul. Petite chose parce que c’est un sujet de niche, voire une niche dans une niche si on fait le croisement entre le personnage inconnu et la source provinciale presqu’aussi insolite. Mais il faut bien reconnaître que pour une petite chose, c’est quand même très bien fichu. Le texte de Besset est parfaitement construit, idéal pour le seul en scène qu’il s’était figuré – on imagine totalement un Vincent Dedienne incarnant ce rôle, donnant une saveur tout à fait différente à cette histoire. Il parvient à nous intéresser tout de suite à ce destin hors du commun en nous invitant dans le quotidien inattendu de ce Paul qu’il incarne.

C’est un spectacle qui lui ressemble profondément. C’est à la fois légèrement désuet et complètement authentique, c’est bien loin de la mode des plateaux d’aujourd’hui – il n’y a vraiment que Besset pour proposer ça – et, finalement, ce n’est pas dénué de charme ! Besset comédien, que je découvre, est un peu fragile au niveau de la modulation de la voix, mais il raconte avec une telle foi, il semble si heureux sur scène, qu’il nous embarque avec lui. Les intermèdes musicaux qui ponctuent certaines scènes nous transportent dans cette deuxième moitié de XXe siècle dans laquelle se déroule notre histoire, parenthèse mélodieuse dans cette histoire sans fausse note.

Mister Besset ? Guilty pleasure, je vous l’avais dit. ♥ ♥

Mariage au bout de l’enfer

Critique du Mariage Forcé, de Molière, vu le 11 juin 2022 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Sylvia Bergé, Julie Sicard, Christian Hecq, Benjamin Lavernhe et Gaël Kamilindi, mis en scène par Louis Arène

J’ai découvert Louis Arene lorsqu’il était pensionnaire à la Comédie-Française. J’ai été tout de suite fascinée par sa conscience du corps au plateau, sa démarche de danseur, sa gestuelle habitée. Je ne crois pas l’avoir reçu sur scène depuis son départ, mais je continue de suivre son travail au sein du Munstrum Theatre. Dégoûtée d’avoir raté Le Chien, la nuit, et le couteau, qu’il avait monté en 2016, je m’étais un peu précipitée pour rattraper mon retard avec 40° sous zéro au Monfort l’année dernière. J’étais passée complètement à côté. Le Munstrum additionné à Copi, c’était peut-être trop pour moi d’un seul coup. Et j’avoue que même si Le Mariage forcé était un titre plus susceptible de me plaire, je n’étais pas complètement sereine en entrant dans la salle.

Sganarelle, déjà bien installé dans la cinquantaine, s’apprête à épouser la jeune et jolie Dorimène. Quelques heures avant le mariage, il est pris de doute : avec une telle union, ne risque-t-il pas de finir cocu ? Tous ceux à qui il demandera conseil ne feront qu’amplifier ses doutes – et son angoisse. Une conversation entre Dorimène et son amant finira de le convaincre entièrement : il doit annuler ce mariage. Il en parle donc au père de sa promise, qui ne l’entend pas de cette oreille et décide de faire intervenir son fils et ses arguments violemment persuasifs, forçant le pauvre Sgaranelle à se lier malgré tout à Dorimène.

A la base, donc, c’est une farce. Je ne connaissais pas celle-ci, mais j’ai d’excellents souvenirs d’enfants riant à n’en plus pouvoir devant d’autres pièces de Molière du même genre – Le Médecin Volant, La Jalousie du barbouillé… J’étais donc un peu étonnée – pour ne pas dire énervée – de découvrir que le spectacle était déconseillé aux moins de 15 ans. Avant que la pièce commence, je pestais déjà contre ces metteurs en scène qui font passer leurs lubies avant le texte qu’ils devraient servir. Bref, je n’étais pas franchement dans les meilleures dispositions. Et bien, croyez-le ou non, j’ai quand même été embarquée.

© Brigitte Enguérand

Evidemment, j’ai lutté un peu, au début. Les comédiennes distribués dans les rôles d’homme et vice-versa, les ajouts de texte, la gestuelle graveleuse, ça va deux minutes. Ma mauvaise tête aussi. J’aime trop me laisser emporter au théâtre pour tenir ma bouderie. Et même si je n’arrive toujours pas à savoir si j’aime ou non le style de Louis Arène, il faut bien reconnaître que devant pareille maîtrise, on ne peut que s’incliner bien bas.

On retrouve les éléments familiers du Munstrum : ces masques chauves qui font des visages si particuliers, ces costumes de peaux nues qui semblent faits de coussins, ce travail approfondi sur les corps. Mais je mentirai si je disais que ces éléments écrasent Molière. Ils concentrent la lumière sur le tragique du texte, sur sa noirceur, ils en tirent tout le terrible, et c’est fait avec un tel brio que c’en devient glaçant. On rit, mais pas du rire d’enfant qui se moque du malheur du protagoniste. On rit pour essayer de s’échapper de ce cauchemar.

Scéniquement, c’est un excellent travail, certes original mais totalement cohérent, et qui a un contrôle absolu sur la progression de la situation. Là où probablement la farce jouée de manière « classique » maintiendrait un rythme à peu près constant, on subit ici une montée en puissance qui nous écrase sur notre siège. Le tempo s’accélère progressivement jusqu’à s’emballer totalement lorsque le piège se referme sur Sganarelle – et sur les spectateurs. Le sentiment de pitié qui m’a saisie face aux misères de Sganarelle est totalement inattendu face à un texte que j’imaginais léger. Être ainsi impliquée émotionnellement devant une farce de Molière, je m’en souviendrai longtemps.

Il faut dire que les comédiens se révèlent de véritable virtuoses dans cet exercice. Moi qui soupirais d’abord en découvrant Julie Sicard sous les traits de Sganarelle, me voilà bouche bée. Sa composition, au-delà même de ce qu’elle demande d’énergie et d’implication physique, est tout bonnement étonnante. La lente descente aux enfers du personnage, qui se présente en conquérant au début du spectacle, se traduit dans le moindre mouvement qu’elle initie. Elle parvient à nous clouer sur place en extrayant toute la puissance pathétique de ce texte aux apparences pourtant falotes. Bravo, bravo, bravo. Mais ils sont tous formidables. Tous excellent dans ces rôles de silhouettes qui empruntent à la fois aux mimes, aux clowns et à la Commedia dell’arte. Mention spéciale à Christian Hecq et Benjamin Lavernhe, absolument délicieux en philosophes douteux.

Sur scène l’horreur prend progressivement toute la place mais Molière est toujours là, tapi dans l’ombre. Il rit. ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

Quelques faux pas dans ce Quadrille

Critique de Quadrille, de Guitry, vu au Théâtre Montansier le 31 mai 2022
Avec Xavier Gallais, Léonie Simaga, Cyril Gueï, Marie Vialle et un pianiste, mis en scène de Jean-Romain Vesperini

Par Complice de MDT

Ce qui m’a poussée à aller voir cette création est l’envie de retrouver sur scène, après une longue absence, Léonie Simaga, qui ne m’avait jamais déçue au Français, tant comme actrice (Hermione) que comme chanteuse (dans L’Opéra de quat’sous) ou metteuse en scène (son Othello avec Bakary Sangaré et Nazim Boudjenah est un des meilleurs que j’aie pu voir). La présence de Xavier Gallais, qui déçoit rarement, était un autre atout de cette pièce. Or, sans avoir passé un mauvais moment, je ne suis guère emballée par ce spectacle, du moins tel qu’il se présentait à la première, ce 31 mai.

Philippe, journaliste très en vue (Xavier Gallais) rencontre dans un palace parisien une jeune consoeur, Claudine (Léonie Simaga) : tous deux viennent interviewer une vedette d’Hollywood de passage à Paris, Carl Ericsson (Cyril Gueï). En attendant la star, ils bavardent et flirtent ; on apprend que Philippe est en ménage avec une célèbre comédienne, Paulette (Marie Vialle), et qu’il va lui faire la surprise de l’épouser, après six ans de vie commune. Quand l’acteur américain arrive, il confie qu’il aimerait profiter de son séjour en France pour améliorer son jeu et varier ses rôles, et Philippe lui obtient une place le soir même dans le spectacle que joue Paulette, qui pourrait lui donner des cours. Il se trouve que, sans le savoir, Carl a déjà rencontré Paulette peu avant. Sur cette base, s’ensuivront une idylle entre Paulette et la star, la fureur de Philippe, les tentatives pas si désintéressées de Claudine pour les réconcilier, débouchant enfin, comme dans tout bon quadrille, sur un échange des partenaires.

Cette pièce de Guitry vaut par quelques scènes où le dialogue fait mouche, mais souffre d’une exposition trop longue et respire la misogynie déplaisante de l’auteur. J’aime assez Guitry, mais il faut de l’art et de l’habileté pour transformer ses remarques acerbes sur les femmes en punchlines amusantes, comme si le personnage ne les prenait pas au sérieux. Il faut que le dialogue crépite, qu’on n’ait presque pas le temps de respirer. Il faut aussi une atmosphère légère, un peu de clinquant et de légèreté dans les décors et les costumes. Nicolas Briançon a fait cela à merveille. Encore avait-il monté Faisons un rêve, qui est une bien meilleure pièce.

Or, un certain nombre des choix du metteur en scène empêchent l’atmosphère que requiert une pièce de Guitry de s’installer. D’abord, il a inséré des lyrics (un pianiste vient accompagner les acteurs), et quelques esquisses de danse. C’est une fausse bonne idée, car cela rompt le rythme, qui dans ce genre de pièce, ne tient qu’à un fil. Et, en dehors de Simaga, qui chante toujours divinement, les acteurs sont à la peine : Gallais se contente de quelques pas de danse, Cyril Gueï chante juste, mais son grand air est trop long et alourdit encore l’exposition. Marie Vialle n’a qu’un filet de voix bien fragile. L’esprit de la comédie musicale et celui du vaudeville à la Guitry n’ont pas grand-chose à voir. De plus, le décor, très sombre, est vraiment laid. Plus que le hall ou la chambre d’un palace, on a l’impression d’être dans une administration ou un siège social. J’avoue ne pas comprendre ce choix, pas plus que celui des costumes : la dernière scène se déroule 20 minutes avant un mariage et Xavier Gallais a toujours les mêmes vêtements passe-partout qu’au premier tableau ; Claudine, que Philippe félicite pourtant pour son élégance digne d’une parisienne, est vêtue dans les deux premiers tableaux de manière très commune, et peu seyante. Ce personnage sans grand intérêt ne permet pas à Léonie Simaga de montrer ses qualités de jeu.

En revanche, il faut louer le jeu de Marie Vialle, qui sauve le spectacle. Avec Gallais, c’est elle qui bénéficie des répliques les plus amusantes, des scènes les plus brillantes. Mais là où son partenaire suscite le rire sans grand effort, en faisant « du Gallais » (cynisme, muflerie, ruptures de ton, tout ce qui lui va si bien), Vialle compose très intelligemment un personnage comique plein de reliefs. Elle fait de Paulette, cette femme de mauvaise foi qui suit ses instincts et n’admet jamais ses torts, cette actrice qui distingue mal réalité et fiction, un personnage conjuguant vulgarité et ingénuité, elle ne s’économise pas, elle surprend à chaque réplique, réussit à être vraie en en faisant un peu trop, et déclenche les seuls rires francs de cette représentation, en tirant Guitry vers Feydeau. La révélation de ce spectacle pour moi, c’est la veine comique de l’égérie de Pascal Quignard ! Guère aidée par le partenaire pataud qu’est Cyril Gueï, elle assure, avec l’abattage nécessaire, et tient à bout de bras, en donnant beaucoup, les scènes qu’ils ont ensemble ; mais ce sont évidemment ses échanges avec Xavier Gallais, ou son monologue au téléphone qui font ressortir le brio de l’écriture guitryesque, et, trop fugacement, animent la salle.

Ce spectacle décevant a au moins l’intérêt de révéler le tempérament comique de Marie Vialle, qu’on espère voir un jour en Lucette Gautier ou en Môme Crevette. ♥

(Presque) tout mon amour

Critique de Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, vu le 20 mai 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec Anne Brochet, Romain Fauroux, Ambre Febvre, Jean-François Lapalus, et Philippe Torreton, mis en scène par Arnaud Meunier

Avant-dernier spectacle pris dans mon abonnement au théâtre du Rond-Point. Pas besoin de chercher bien loin, c’est pour Philippe Torreton que je suis là ce soir. J’essaie de manquer le moins possible de ses apparitions au théâtre. C’est rigolo, parce que si je pense aux derniers spectacles que j’ai vus avec lui, je pense que mon taux de satisfaction doit être de 50%. Et pourtant, il m’en reste toujours quelque chose ; son jeu me marque quel que soit le spectacle dans lequel il apparaît.

Tout mon amour, c’est l’histoire d’une famille déchirée par la disparition de leur fille cadette lorsqu’elle avait six ans. Ils ont tenté de se reconstruire, ont trouvé une certaine forme d’équilibre fait de non-dits et de mensonges. Alors quand une jeune fille se présente en prétendant être la petite Elisa disparue il y a si longtemps, les réactions diffèrent chez chacun. D’un côté, on laisse une place à l’espoir ; de l’autre, on s’est promis de ne plus jamais croire quiconque se ferait passer pour elle.

Ça m’arrive rarement, mais j’ai jeté un coup d’oeil à la bible avant le début du spectacle. J’y ai lu que « Le père est un anti-héros dont la partition sera plus ressentie qu’entendue », faisant monter en moi une certaine appréhension, voire un petit rire condescendant. Le personnage qui ne dit rien mais qui exprime tout, c’est une théorie que je connais bien, mais dans la pratique ça devient rapidement plus compliqué. J’avais tout faux. Le non-dit, le ressenti, l’implicite, c’est ce qui fonctionne le mieux dans ce spectacle.

Pour Philippe Torreton, tout particulièrement, c’est l’évidence. C’est vrai qu’il a une partition réduite, et c’est pourtant lors de ses scènes qu’on a l’impression d’engranger le plus d’informations et d’émotions, en tant que spectateur. Il respire le texte qu’il ne dit pas. Ses partenaires ne sont pas en reste. Anne Brochet se cache derrière un flot de paroles et un visage glacé. Son rôle est ingrat, son personnage avoue des choses difficiles, et pourtant, si éloignée fut-elle de nous, elle parvient à aller chercher une forme d’empathie chez le spectateur, loin d’être gagnée d’avance. Jean-François Lapalus est un grand-père absolument terrifiant, fantôme revenu hanter sa maison avec un discours incisif comme seule une vie de retenue peut en provoquer. Les deux jeunes comédiens, Romain Fauroux et Ambre Febvre, accompagnent encore leur parole d’une composition plus marquée, mais portent dans leurs traits, comme le reste des comédiens, le poids lourd du sentiment inexprimé.

© Pascale Cholette

La mise en scène parvient habilement à isoler chaque personnage, ne proposant ainsi pas seulement différents points de vue, mais distinguant davantage des solitudes, des bulles de protection autour de chaque caractère. Elle met ainsi en valeur, dans les dialogues, ce qui est dit autant pour l’autre que pour soi, pointant les faiblesses de chacun, leurs doutes, leur vérité reconstruite. Les lumières de Aurélien Guettard favorisent ces différentes perspectives.

Ce qui m’a particulièrement marquée, dans les lumières de ce spectacle, ce sont les noirs. J’en ai vu des noirs au théâtre. J’ai du mal à comprendre pourquoi ceux-ci se distinguent tant. Ce sont des noirs qui enferment, des noirs qui englobent tout, comme lorsqu’on s’endort, de ces noirs progressifs qui créent le néant autour de nous. Ils ont quelque chose d’effrayant et de réconfortant à la fois, car dans le noir plus rien n’existe, ni espoir ni désespoir. Ces noirs-là sont un reflet lumineux tout à fait réussi des non-dits qui façonnent notre histoire.

Ces différents éléments forment un tout globalement réussi, et pourtant, un léger ennui pointe parfois le bout de son nez. Le temps se fait un peu long lors de certaines scènes. C’est étrange, car c’est lorsqu’il ne se passe rien, lorsqu’on joue aux devinettes, lorsque tout est dans l’implicite qu’on est finalement le plus happé. Ce combat de sentiments, d’émotions, de souvenirs et de ce qu’on en fait, c’est complètement prenant. La promesse de la bible lue au début du spectacle est parfaitement tenue de ce point de vue-là. Mais c’est comme si l’auteur n’avait pas fait complètement confiance au spectateur. Il n’a pas réussi à faire totalement le choix de l’intériorisation. Il a parfois donné des réponses, des éléments pour remplir le puzzle. Mettre des mots, qui manquent un peu de force, sur ce qu’on cherchait à deviner, diminue mécaniquement l’implication du spectateur. C’était ambitieux de mener narration et implicite de front. Peut-être aurait-il fallu rester entièrement dans l’informulé ?

Il m’en restera ça : une atmosphère densifiée par les non-dits, le danger d’un équilibre soudainement bouleversé, le sentiment d’un bord de précipice. ♥ ♥

© Pascale Cholette

Léonce et Léna et Loïc

Critique de Léonce et Léna, de Georg Büchner, vu le 13 mai 2022 au Théâtre Montansier
Avec Maxime Crescini, Sylvain Debry, Jean-Paul Muel, Isis Ravel, Roxanne Roux, Marc Susini, mis en scène par Loïc Mobihan

Cela fait un bout de temps maintenant que je suis Loïc Mobihan. Découvert dans une mise en scène de Michel Fau il y a près de dix ans, dans laquelle il faisait déjà « preuve d’une maturité étonnante pour un si jeune acteur », il a depuis fait ses classes chez de grands noms, de Peter Stein à Claudia Stavisky en passant par Marc Paquien, et le voilà à présent qui laisse de côté son costume de comédien pour enfiler celui de metteur en scène le temps d’un spectacle. Connaissant son style, ses inspirations, son école de théâtre, je n’avais pas beaucoup de doute sur la qualité de ce qu’il pouvait proposer. Mais pour une première fois, je reste quand même impressionnée.

Léonce est un jeune prince qui s’ennuie. Son mariage avec la princesse Léna se tiendra dans quelques jours mais il n’en éprouve aucune joie. Il rencontre par hasard Valério, un vagabond avec qui il fait connaissance et qui semble le sortir momentanément de sa langueur, le décidant même à fuir le royaume avec lui. Les voilà tous deux partis dans la campagne où ils croiseront par hasard la princesse Léna et sa gouvernante, fuyant elles aussi un monde qu’elles réprouvent.

C’est un texte qui respire le romantisme. Tout ce qu’on peut associer à ce courant se retrouve dans la pièce : l’amour, la mort, l’ennui, la mélancolie, le mal du siècle, la rêverie, la nature… La scénographie se nourrit des ces thèmes pour un rendu d’une rare élégance, portée par les magnifiques lumières de Anne Terrasse. Le tempo de la pièce, qui se cherche encore un peu au début du spectacle, se nourrit de la belle toile de fond sur lesquels les différents moments de la journée se distinguent de l’aube au crépuscule, véritablement émerveillement visuel pour le spectateur.

© Jean-Louis Fernandez

La parfaite acoustique du Théâtre Montansier donne une belle rondeur à la prose poétique de Büchner. Je me pose souvent la question de la relève des metteurs en scène, ceux qui prônent un théâtre de texte et se mettent au service de celui-ci. Loïc Mobihan est de ceux-là. Il n’a pas choisi la facilité en s’attaquant à Léonce et Léna pour son premier spectacle. Car plus que simplement le respirer, c’est surtout un spectacle qui transpire le romantisme. Ce n’est pas seulement un joli petit conte innocent, mais bien une forte critique de cette aristocratie qui se lamente sans jamais se révolter. Et ce cynisme qui gronde en sous-texte, cette bascule constante entre l’insouciance de l’enfance et la satire féroce, il parvient à la faire passer au spectateur.

Je ne suis pas une grande fan de romantisme. Pour moi, c’est souvent assez indigeste. Mais à travers cette proposition, j’ai découvert une lecture de l’oeuvre que je ne connaissais pas. Au-delà du premier degré, on entend le second, et presque un troisième : je me suis surprise à m’amuser de ces situations dans lesquelles se complaisent les différents personnages.

Il faut reconnaître qu’ils sont très bien dirigés, ces six comédiens, qui se détachent en réalité en trois duos. Composés avec finesse et doigté, ils donnent à voir et à entendre l’ambivalence de la contradiction qui émane du texte de Büchner. On salue bien bas le duo le plus présent au plateau, formé de Léonce et Valerio, Maxime Crescini et Sylvain Debry, le blond et le brun, le mélancolique et le badin. On ressent une véritable connexion entre les deux comédiens, qui semblent parfois former les deux moitiés d’un même cerveau. Contrepoint comique bienvenu pour aérer le tout, le couple formé de l’auguste et fantasque Jean-Paul Muel, et du clown blanc et impassible Marc Susini, est un régal. La paire féminine n’est pas en reste. Composée de Isis Ravel et Roxanne Roux, elle apporte une nouvelle tonalité à la pièce avec un joli mariage d’insouciance et de pétillant. Isis Ravel, tout particulièrement, est une Léna étonnante, qui semble inventer son texte à mesure qu’elle le dit, dans un mélange de légèreté et de profondeur.

Cette oscillation entre ironie et sincérité est un joli tour d’équilibriste. Mais on aurait presque souhaité pousser le tout encore plus loin. Une ironie plus prononcée, développant davantage encore le personnage de Valerio notamment, allant jusqu’à soulever des rires dans la salle entière. Une sincérité plus probante, amenant une touche d’émotion qui peut-être manquait encore sur scène. Mais on est probablement un peu gourmand pour une première mise en scène !

Élégance scénographique, respect du texte, direction d’acteurs au cordeau… Loïc Mobihan signe un premier spectacle plus que prometteur. Un metteur en scène à suivre, assurément ! ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Un cornard à voir

Critique du Montespan, de Jean Teulé, vu le 12 mai 2022 au Théâtre de la Huchette
Avec Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch, mis en scène par Etienne Launay

Ça fait maintenant plusieurs années que je suis Michaël Hirsch dans ses seuls en scène, et lorsque j’ai appris qu’il troquait son costume d’humoriste pour un costume d’époque, j’ai été à la fois surprise et curieuse. Je n’étais pas retournée à la Huchette depuis des années et ce Montespan semblait le spectacle rêvé pour renouer avec la salle.

« Le cocu le plus célèbre de France », j’avoue que je ne le connaissais pas. Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, rencontre Françoise de Rochechouart au début de la pièce. C’est le coup de foudre, ils se marient et font des enfants. Mais ils ne vivent pas heureux comme dans un conte, car les dettes du Montespan s’accumulent et il part faire la guerre pour tenter d’y remédier, laissant sa femme seule au logis. Fascinée par la cour, elle finit pas y être introduite mais plus avant que ce qui était prévu, et la voilà devenu favorite du Roi Louis XIV, faisant de son mari, un cocu tristement célèbre. Mais ce dernier ne s’avoue pas vaincu et tentera tout ce qui est en son pouvoir pour récupérer celle qu’il aime.

J’avais presque oublié ce que c’est que de jouer à la Huchette. Monter une pièce est une succession de contraintes, mais créer un spectacle dans ce lieu en rajoute une supplémentaire. C’est un exercice à part entière, qui ne permet aucune espèce de triche. On est si près de la scène, si près des coulisses, que la moindre erreur se ressent jusque dans le fond de la salle. Et, au contraire, devant un spectacle maîtrisé comme celui-ci, on rentre dans le spectacle à la vitesse de la lumière et on vit l’histoire au côté des personnages. C’est un bel écrin pour un joli conte comme le Montespan.

© Fabienne Rappeneau

Etienne Launay a joué avec les règles du lieu et il a tout gagné. Sa mise en scène est très soignée, utilisant intelligemment le petit espace qui lui est offert. Le décor, très élégant, fait de dessins entremêlés permettant l’apparition de différentes images selon la lumière, joue un grand rôle dans l’évolution des atmosphères. L’adaptation de Salomé Villiers est une grande réussite, parfaitement dosée, parvenant à conserver le caractère littéraire de l’oeuvre de Teulé tout en assumant une belle théâtralité.

Adaptation très réussie également dans l’équilibre des personnages, permettant aux trois comédiens d’évoluer chacun dans de chouettes terrains de jeux. Simon Larvaron est un Montespan charismatique, envoutant le public de sa belle voix qui résonne avec beaucoup de profondeur dans cette petite salle. Son cocu est authentique, toujours digne, et la foi inébranlable qu’il porte en son amour parvient à faire espérer une issue heureuse pendant tout le spectacle. De leur côté, Salomé Villiers et Michaël Hirsch campent plusieurs personnages. Elle passe d’une Montespan délicate et enjouée à une servante aux accents de la Ginette des Visiteurs, dévoilant une jolie palette de jeu entre douceur et gaillardise. Lui est l’homme aux mille visages, portant le maquillage blanc comme il porterait un masque de théâtre. Tantôt conteur tantôt bouffon, jonglant avec ses multiples caractères avec une facilité déconcertante, il est un contrepoint comique parfaitement dosé pour relancer l’histoire lorsqu’elle risquerait de s’enliser. On saluerait bien son numéro de comédien, de transformisme, de clown, mais ce serait un peu déplacé face à celui qui jamais ne tire la couverture à lui. On se contentera donc d’un grand bravo.

Notre chance de cocu, dans l’histoire, c’est que le spectacle sera à retrouver à la Condition des Soies lors du Festival OFF d’Avignon cet été ! Ne le manquez pas ! ♥ ♥ ♥

© Laurencine Lot

L’Avare tourne à vide

Critique de L’Avare, de Molière, vu le 20 avril 2022 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alain Lenglet, Françoise Gillard, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Elise Lhomeau, Clément Bresson, Adrien Simion, et Jérémy Berthoud de l’académie de la Comédie-Française, mis en scène par Lilo Baur

Un running gag. Voilà ce que m’évoque la Saison Molière de la Comédie-Française. Après avoir vu quatre spectacles célébrant le Patron, je me demande si je vais vraiment me rendre aux trois prochains que j’avais réservés. Molière ne m’a jamais paru aussi triste que lors de cet anniversaire. Et pourtant, cet Avare mis en scène par Lilo Baur avait de quoi me mettre l’eau à la bouche : Laurent Stocker en Harpagon, c’était quasi gagné pour la groupie que je suis. Hélas !

Harpagon a un vice qui régit toute sa vie : il est avare. Il ne voit tout qu’à travers le prisme de l’argent, tout ce qu’il entreprend étant par avance calculé, limitant les dépenses et accentuant les recettes : il veut marier sa fille à un vieillard qui ne demande pas de dot, et son fils à une veuve afin que ces mariages ne lui coûtent pas trop. Il semble aimer son argent plus que ses enfants, et a caché un trésor de dix mille écus dans une cassette qu’il a enterrée dans son jardin, devenant complètement parano à l’idée que quelqu’un ne la vole.

J’ai hésité à faire un papier tant ce spectacle me laisse froide. Il ne m’en restera pas grand chose, il ne m’a pas vraiment dérangée et me laisse une impression fade et déjà lointaine. La scène d’exposition, qui n’est pas des meilleures de Molière, donne le la à ce qui sera un spectacle que je qualifierai de suisse. C’est LENT. C’est étiré. C’est mou. Le tempo moliéresque est quasi-inexistant, rétabli de temps en temps par les interventions heureuses de Jean Chevalier, qui révèle à nouveau son grand talent comique, ou Laurent Stocker, mais cela ne suffit pas. Le choix de Lilo Baur de faire d’Harpagon un banquier suisse est à la limite du contresens : là où le personnage affirme limiter toute dépense, vivant avec le strict nécessaire, le voilà habitant une grande maison donnant sur les montagnes suisses, jouant au golf, multipliant les signes extérieurs de richesses…

Je n’avais rien lu sur le spectacle mais j’avais vu passer quelques retours, évoquant pour certains un show Stocker. Compte tenu des premiers spectacle de la Saison Anniversaire, je ne m’attendais pas forcément à être convaincue par Molière, mais un show Stocker avait des chances de me faire passer une bonne soirée malgré tout. Mais même le show n’y est pas. Laurent Stocker – évidemment très bon, son talent n’est pas en cause – est quand même en-dessous de ce qu’on pourrait attendre de lui, se contentant de ce qu’il sait faire, « hecquisant » son avare sans vraiment le magnifier. La scène de la cassette, dont j’entends encore les échos de la mise en scène de Catherine Hiegel il y a plus de dix ans, perd ici sa substantifique moelle en jouant non pas avec le public mais avec les personnages en scène alors même que le texte appelle à un jeu avec les spectateurs (« Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. […] N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire« ). Encore une fois, sous prétexte de vouloir se démarquer, on perd le rythme, on perd le rire, on perd Molière.

On en vient à espérer que la Comédie-Française n’ait pas prévu une saison anniversaire pour la mort de Molière… l’année prochaine.

© Brigitte Enguérand

Des Zard-tistes comme on les aime

Critique de Dénis Douillets, de Noémie Zard, vu le 26 mars 2022 au Théo Théâtre
Avec Louis Carlier, Bénédicte Fantin, Charlotte Jouslin, Mehdi Merabtène, dans une mise en scène de Noémie Zard

Cette année, je souhaitais voir plus de spectacles de compagnies émergentes. J’ai voulu prendre mon temps pour ça, pour le faire bien, attendant d’avoir suffisamment de recul pour juger au mieux du potentiel d’un spectacle. On ne vient pas chercher la même chose chez les jeunes compagnies que chez des troupes déjà bien en place. Il faut accepter une certaine maladresse parfois, parvenir à passer outre, voir plus loin. Je pensais aujourd’hui avoir la maturité nécessaire pour apprécier pleinement un travail qui se cherche encore. Mais ce n’est pas avec Dénis Douillets que je pourrai le vérifier : le spectacle est déjà bien trop accompli pour cela !

On se retrouve au coeur d’un immeuble comprenant quatre appartements, clairement délimités sur scène par quatre zones occupée chacune par un comédien. Les personnages sont voisins, on les découvre dans leur quotidien, on apprend à les connaître, ils nous dévoilent leurs espérances et leurs peurs, mais aussi le sentiment que provoquent les cris qu’on entend parfois et qui semblent venir de la voisine du premier étage. Tous l’entendent, tous ont leur propre manière de composer avec.

Quand j’ai appris que la pièce parlait des violences faites aux femmes, j’avoue avoir un peu grimacé. Des spectacles engagés sur la condition féminine, j’en ai vu, recoupant souvent les mêmes tares d’un texte à l’autre, oubliant le théâtre au profit d’une espèce de moralisme lourd et souvent mal amené. Alors quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me suis retrouvée face à un spectacle purement théâtral. Le théâtre est partout, il est à la base de l’écriture, et c’est de lui que naît le sujet dont on veut parler, aussi engagé soit-il, et non l’inverse ! Pour un premier texte, c’est déjà la marque d’une grande maturité.

Le coup de maître, c’est d’avoir abordé ce sujet de manière indirecte. Il s’agit avant tout d’une histoire qu’on nous raconte : l’histoire de ces quatre personnages qui vivent dans cet immeuble. Et tout se met en place progressivement, naturellement. On évoque les violences faites aux femmes à travers ce que les cris de la voisine provoquent chez chacun des personnages, sans non plus braquer les projecteurs sur elle et chercher à tirer les larmes. La tension s’installe, elle monte petit à petit avec les inquiétudes de chacun, accentuée par des effets sonores qu’on aurait pu encore accroître ou rythmer différemment, et soudain cela devient le sujet principal du spectacle comme une évidence qui s’impose.

La mise en scène est maîtrisée, ne laissant de place à aucun temps mort, les scènes s’enchaînent bien et le principe d’alternance entre chaque personnage permet de toujours maintenir l’attention. Les quatre comédiens incarnent des personnages très caractérisés, des quotidiens différents, des attitudes opposées. La scénographie est travaillée, la régie impeccable, donnant vie à cet immeuble à la manière de Perec. On perd un peu en souffle lorsqu’approche la fin du spectacle, les enjeux de certains voisins pouvait parfois tourner en rond, mais la bascule d’une vie à l’autre permet d’éviter de perdre le spectateur. Les deux comédiens et les deux comédiennes mettent une belle énergie pour défendre leur personnage, enchaînant les tableaux sans accro, faisant de nous le cinquième voisin de cet immeuble qui naît sous nos yeux. Un voisin attentif et rieur, parfois sombre aussi quand les vrais questions se posent.

Un premier travail prometteur de la Compagnie Les Souffleurs de braises. Nous suivrons la suite ! ♥ ♥

© Olivier Tresson

Biographie : un beau jeu de rôle

Critique de Biographie : un jeu, de Max Frisch, vu le 23 mars 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec José Garcia, Isabelle Carré, Jerôme Kircher, Ana Blagojevic, Ferdinand Régent-Chappey, dans une mise en scène de Frédéric Belier-Garcia 

C’était pour Golshifteh Farahani que j’avais réservé ce spectacle : la comédienne est rare sur les plateaux de théâtre, et j’étais ravie de pouvoir la découvrir enfin. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma déception – en apprenant qu’elle était finalement remplacée par Isabelle Carré. J’aime beaucoup Isabelle Carré, je l’ai vue plusieurs fois sur scène et c’est toujours un plaisir, mais ce sont deux comédiennes très différentes et j’avais du mal à comprendre ce changement de distribution. Mais tout cela était plutôt de l’ordre du caprice puisque, de toute façon, je ne connaissais pas la pièce. Verdict : Isabelle Carré y est parfaite et le spectacle est une réussite.

Bernard a cinquante ans et lorsqu’il regarde ce qu’a été sa vie, il se demande si sa rencontre avec Antoinette, la femme qu’il a épousée, a été davantage une chance ou une torture. Alors il décide de jouer à un jeu, le jeu de la biographie. Dans ce jeu, orchestré par une personne tierce, le meneur, on lui donne la possibilité de changer le cours de son existence en modifiant une parole, une réaction, un geste effectué. Cette modification, la plus infime soit-elle, peut avoir des conséquences sur tout le reste de sa vie. Alors, il faut bien choisir. Et ne pas la regretter.

C’est tout à fait le genre de texte que j’aime. On joue avec les temporalités, on touche à cette vérité fugace des conséquences d’une décision qui sur le moment paraît futile, on parle de sujet assez graves – la mort, les regrets, les remords – sur un ton plutôt léger puisqu’après tout, on est dans un jeu. Et pour rendre ce moment drôle et ludique autant que profond et sérieux, il faut une parfaite maîtrise de l’équilibre entre texte, mise en scène, et jeu des comédiens. Un numéro de funambule exécuté ici à la perfection.

C’est un texte assez singulier, aux accents parfois pinteriens. Il faut se laisser porter, accepter parfois de ne pas tout comprendre, de laisser une place au surnaturel. J’avais la chance de découvrir le texte, avançant à l’aveuglette avec les personnages dans leur recherche de la scène à changer. On cherche à deviner, avec eux, quel mot aura quelle conséquence, quelle est l’intonation qui sera déterminante pour la suite. C’est un terrain de jeu infini pour les comédiens, où tout se joue dans la nuance, et où les personnages se livrent, petit à petit, malgré eux, à travers leurs actes, leurs paroles, leurs introspections.

C’est un travail d’une infinie cohérence. Pour faire sortir la substantifique moelle de la pièce, il faut s’appuyer entièrement sur la compréhension intérieure du texte. Et c’est ce que Frédéric Belier-Garcia semble avoir fait, s’appuyant intégralement sur la parfaite traduction de Bernard Lortholary. Tout part des mots, de ce qui se dit, de se qui s’échange. Les personnages se dessinent petit à petit, prennent une consistance, se révèlent à eux-même et au monde à travers leur partition et leur regard sur leurs actions passées. Les comédiens excellent dans cet exercice. Jérôme Kircher est un meneur idéal, légèrement inquiétant, toujours fascinant, proposant un jeu légèrement décalé par rapport au reste de la distribution qui donne soudain l’impression qu’il ne vient pas du même monde que les autres. Ses assistants, incarnés par Ana Blagojevic et Ferdinand Régent-Chappey, sont eux aussi redoutables de malice et amènent une dose d’humour bienvenue quand le jeu tourne au cauchemar. Isabelle Carré et José Garcia forment une très beau duo, la présence de la première contrastant avec la fragilité du second. Ce couple-là, on y croit, c’est dans la chair que ça se passe.

Entrer dans ce jeu, c’est entrer dans un cerveau qui sans cesse fait et refait ce qu’il a vu, et vécu. Et prendre le risque de jouer, à son tour, à la sortie. ♥ ♥ ♥