Sans moi

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Critique d’Ensemble, de Fabio Marra, vu le 16 février 2017 au Théâtre du Petit Montparnasse
Avec Catherine Arditi, Sonia Palau, Floriane Vincent et Fabio Marra, dans une mise en scène de Fabio Marra

Autant prévenir tout de suite : voilà un article qui n’est pas Charlie. Comme je n’ai pas envie de m’attarder sur ce spectacle, voilà également un article qui sera court. Je suis allée voir Ensemble convaincue par la critique – que je devrais peut-être arrêter de lire ! Certes, il y a Catherine Arditi, qui est une grande artiste. Malheureusement, à côté, il y a également le texte de Fabio Marra… Un peu trop mélo-dramatico-plein-de-bon-sentimento pour moi.

On se retrouve dans la vie de Miquélé, sa mère Isabella, et sa soeur Sandra. Sandra a quitté l’appartement familiale depuis 10 ans et revient un beau matin pour annoncer à sa mère qu’elle va se marier. Elle voudrait que sa mère assiste à son mariage, mais pas son frère, handicapé. D’après Sandra, la place de Miquélé est dans un centre spécialisé. Mais sa mère ne veut rien entendre, Miquélé restera prêt d’elle, et tout est très bien comme ça.

Vraiment, je vous assure, j’étais prête. Mouchoirs, prêts. Canal lacrymal, prêt. Lobe frontal, prêt. J’attends. J’attends. J’ai attendu 1h30. Non, en vrai j’exagère, il y a des moments où on a les poils qui se dressent : quand Catherine Arditi reçoit le sac à main offert par son fils (avec de l’argent volé, soit dit en passant), il y a quelque chose dans son regard qui passe. De même, lorsqu’à la fin de la pièce elle annonce son pardon à sa fille, quelque chose passe. Mais le reste du temps, on est toujours sur le fil, constamment au bord de l’ennui, sans jamais y plonger vraiment – c’est presque pire encore.

Le gros problème de ce spectacle réside dans son texte : c’est très verbeux et il se répète continument. C’est même un exploit que Catherine Arditi arrive à en faire quelque chose. Fabio Marra compose certes un très bon handicapé, mais son texte est d’une ineptie sans nom : je ne comprends pas où il veut en venir. Alors certes, après que Sandra a répété 15 fois que sa mère ne l’aimait pas et qu’elle était très malheureuse, je me dis que peut-être que j’ai un coeur de pierre, mais elle le dit avec si peu d’âme, sans jamais poser sa voix, sans aucun silence, aucun implicite, que rien ne m’atteint. Cerise sur le gâteau : mais enfin Sandra, c’est grâce à ton frère que tu es là ! Il t’a sauvée la vie.

… Je veux bien être sensible à l’histoire du sac à main, mais là, c’est trop pour moi. pouce-en-bas

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Un air engageant

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Critique d’Un air de famille, de Jaoui-Bacri, vu le 15 février au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, Léa Drucker, Grégory Gadebois, Laurent Capelutto, Nina Meurisse, et Jean-Baptiste Marcenac, dans une mise en scène de Agnès Jaoui

Ah ! Ce cher théâtre de la Porte Saint-Martin. C’est un peu comme la Comédie-Française, pour moi : j’ai beau y voir des choses qui me font m’insurger au plus haut point, je reviens presque toujours à la création suivante. Là, comme je suis un mouton et que l’affiche est très belle – Catherine Hiegel et Grégory Gadebois me manquaient ! – j’ai pris des places – à reculons parce que quand même je gardais un très mauvais souvenir de la précédente collaboration Hiegel-Jaoui. Mais comme je suis quelqu’un de bonne foi et pas rancunière pour un sous, je vous dis sans problème que j’ai passé une très bonne soirée !

Je n’ai pas vu le film – contrairement à toute la salle qui riait avant la plupart des répliques. J’ai vu la bande-annonce – qui m’a fait un peu peur, j’avoue – mais ce n’est pas un spectacle à bande-annonce. Il y en a des comme ça : on ne peut pas en prendre des bouts sans tout gâcher. C’est un tout, ce spectacle : il aborde l’histoire d’une famille qui se retrouve comme tous les vendredi au bar d’Henri pour aller au restaurant. Ce soir-là, un événement particulier s’ajoute à l’habituelle soirée : c’est l’anniversaire de Yolande, la femme de Philippe, le frère d’Henri. Philippe, c’est un peu le fils modèle, celui qui a réussi ; d’ailleurs, on célèbre aussi son passage sur la chaîne régionale dans l’après-midi – bien que tout le monde se demande si il n’a pas un peu bafouillé. Au moment de partir au restaurant, Arlette, la femme d’Henri, se fait attendre. D’histoires de familles en règlements de compte, voilà un spectacle dans lequel tout le monde se retrouve un peu.

Il faut être beau jour, et je vais même reconnaître qu’au début de la pièce je boudais un peu. J’avais un mauvais a priori, je dois le reconnaître. Ce n’est pas la première scène qui m’a tout de suite emballé : on pose le cadre, c’est un peu formel. Mais une fois que Gadebois entre en scène, on est pris dans l’histoire. Il faut dire que cet acteurs a une présence qu’on ne décrit plus et il arrive à faire passer à travers ce texte, somme toute assez banale et quotidien, des émotions très fortes et parfois inattendues. Je pense – mais encore une fois je n’ai pas vu le film – qu’il ajoute une dimension supplémentaire au rôle que tenait Bacri à sa création : on connaît le côté râleur de ce dernier, mais Gadebois a une sensibilité et une mélancolie supplémentaires très touchantes. Et un côté bougon très comique aussi, évidemment !

Catherine Hiegel incarne une mère de famille dure, injuste, frondeuse, presque méchante par instants : on la connaît dans ces rôles où sa voix, son sens du rythme, et ses expressions forment un mélange parfait. Je regrette un peu que Léa Drucker n’ait pas eu plus à jouer car sa composition est – comme d’habitude – d’une finesse et d’une authenticité impeccables. J’ai découvert en Jean-Baptiste Marcenac un Philippe à la limite du prétentieux, avec ce regard de rapace sans émotion caractéristique de ces gens que seule l’ambition fait avancer. Laurent Capelutto incarne quant à lui un Denis, garçon de bar, nonchalant mais touchant et très humain. La seule faiblesse de la troupe serait Nina Meurisse, dont je vais justifier le manque de nuance par sa jeunesse qui se ressent dans sa nature explosive sur scène, mais qui peine un peu dans l’évolution.

Somme toute, on passe une très bonne soirée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Certes, la mise en scène est très simple, voire sobre, et laisse les acteurs s’exprimer naturellement sur le plateau, mais la pièce ne demande pas beaucoup plus que ça. Je l’ai trouvée bien construite bien que peut-être un peu lente au démarrage, et surtout portée à son plus haut grâce aux acteurs réunis sur le plateau !

Un chouette moment. ♥ ♥ 

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Extérieur

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Critique d’Intérieur, de Maeterlinck, vu le 12 février 2017 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Anne Kessler, Pierre Hancisse, et Anna Cervinka dans une mise en scène de Nâzim Boudjenah

J’adore les silences. Les silences qui disent tout. Il y a le silence gêné, le silence de politesse, le silence attendu et le silence surpris, le silence religieux, le silence endormi, celui qui précède une décision ou un jugement, celui qui décidera de notre vie. Et il y a le silence creux, celui qui sonne faux et qu’on ne rencontre qu’au théâtre. Certes, cet Intérieur est d’une beauté rare : les décors, les mouvements, les lumières. Il y a quelque chose qui aurait pu toucher à la grâce, car on retrouve recherche et poésie dans cette mise en scène. Mais c’est trop souvent surfait : on veut nous faire rentrer dans quelque chose, et c’est sûrement pour cela que j’ai bloqué. J’aime rentrer de moi-même dans un spectacle. Alors quand les 10 premières minutes consistent à regarder des hommes arriver au loin en écoutant une musique qui cherche à imposer une atmosphère, j’avoue que j’ai tendance à me bloquer.

L’histoire avait pourtant de quoi me toucher, et même me captiver. Elle conte l’histoire de deux hommes qui ont trouvé le corps d’une fille noyée, et doivent aller annoncer la nouvelle à sa famille avant que le cortège qui la transporte n’arrive. La pièce raconte leurs hésitations, leurs pensées, leurs réactions à l’idée d’aller déranger une famille qu’ils observent et qui semble si calme, et l’idée de briser ainsi leur vie en un instant les rebute de plus en plus à franchir le seuil de la porte. Mais l’heure approche et les villageois sont en route. Ils doivent se décider.

Je pense que le spectacle aurait été bien plus prenant s’il y avait eu quatre Thierry Hancisse sur le plateau. Mais il n’y en a qu’un et il ne peut porter à lui seul une pièce où le texte ne se suffit pas à lui-même. Je n’ai pas senti l’urgence de monter un spectacle pareil, et si Nâzim Boudjenah a su créer la beauté dans le cadre, il n’a pas réussi à l’intégrer en substance. Il faut dire aussi que ce spectacle passe juste après La Règle du Jeu, où aucun état d’esprit, aucune prédisposition antérieure n’était nécessaire, et où on était pris au jeu sans faire d’effort. Ce soir, je n’ai pas voulu faire d’effort et m’accrocher car ce n’est pas ma conception du théâtre.

Il manque probablement aussi une direction d’acteurs. On ne peut s’empêcher de remarquer le gouffre qui sépare les jeunes acteurs des plus expérimentés. La voix cristalline d’Anna Cervinka, qui m’a toujours emportée jusqu’ici, ne suffit pas à porter ce texte, et le timbre de Pierre Hancisse manque cruellement de nuances et de profondeur. Le contraste est d’autant plus flagrant qu’il donne la réplique à un Thierry Hancisse plus que pénétré. Transformé. Lorsqu’il entre sur scène, il a la voix fatiguée et atteinte d’un vieil homme usé par la vie et par sa journée. Mais les silences qui suivent sonnent faux, sonnent creux, et on perd trop vite l’intensité de Thierry Hancisse. Et cet effet de yo-yo qui se tient tout au long de la pièce n’a que trop renforcé la distance entre la scène et moi.

Mieux disposé à ce spectacle, on peut peut-être rentrer dedans et en apprécier la beauté… 

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La Comédie-Française sort le Grand Jeu

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Critique de La Règle du Jeu, d’après Renoir, vue le 10 février à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Alain Lenglet, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Gilles David, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Rebecca Marder, Pauline Clément, Dominique Blanc, et Julien Frison, dans une mise en scène de Christiane Jatahy

Bon. Mettons-nous au point dès la première ligne de cet article : je n’ai encore jamais vu La Règle du Jeu de Renoir et ne prétends à aucun moment en faire une critique. Ici, je vais essayer de poser des mots sur une expérience unique et indescriptible, de rationaliser l’extravagance, de décrire l’impensable. Vous ne saurez pas tant que vous n’y serez pas. Mais je vais essayer. C’est vrai, je n’ai pas vu le film d’où est tiré le spectacle et je m’en moque. Parce que j’ai décidé de manière totalement imprévue de m’y rendre, m’empêchant de préparer ma soirée. Et parce que cette improvisation totale est en accord avec l’atmosphère qui règne dans la salle, je vous avouerai que je m’en fous.

Bien que la pièce soit assez déconstruite, on comprend facilement le propos et à aucun moment on ne se trouve perdu : Robert de la Chesnaye, riche bourgeois, invite de nombreux amis à fêter le retour de André Jurieux parmi eux, après qu’il a sauvé de nombreux migrants en Méditerranée. Si la relation entre André et Christine, la femme de Robert, semble ambiguë, il en va de même pour celle qui lie Robert à Geneviève, une autre invitée. Le monde de la transfiguration s’ouvre alors aux convives : Robert organise une grande fête, imposant à ses invités de se déguiser, de chanter, de danser et de s’amuser. Un spectacle en apparence explosif et joyeux mais dont l’implosion à retardement nous agresse petit à petit.

Pour nous présenter son adaptation, Christiane Jatahy a imaginé un dispositif encore jamais mis en oeuvre dans la Salle Richelieu : les spectateurs vont devenir acteurs de sa propre pièce. L’idée est de nous intégrer au mieux à l’histoire, au décor, au casting. Et pour cela, toutes les barrières sont levées : la notion de 4e mur n’existe plus. Les acteurs jouent dans la salle, avec le public, armés de caméra et jonglant entre théâtre et cinéma. Cela peut choquer au premier abord, mais pourtant dès que le film initial s’installe, plus aucun doute n’est possible : la précision des prises, son timing impeccable, les gestes millimétrés, presque insondables, et qui pourtant transpercent l’écran comme s’ils avaient été hurlés, annoncent la teneur du spectacle qui va suivre. Très vite, on oublie que l’on est au théâtre et qu’on regarde l’écran : lorsque les premiers invités arrivent, j’étais étonnée de ne pas voir une trentaine de convives s’installer sur scène. J’avais oublié la distribution.

J’ai été prise dans la fête, de manière très subtile : ça paraît immédiat et pourtant la transition est là. Lentement, on passe du film initial à la salle, et on se retrouve alors intégré au scénario. Si les premières minutes sont malaisantes, avec cette chasse à courre où les gibiers sont les femmes conviées à la soirée, on se retrouve très vite projeté en plein milieu de la soirée. Et, alors que le malaise était là l’instant d’avant, on est soudainement en train de chanter avec les invités, les bras levés, conquis. Nous sommes comme les autres convives, à rire, à chanter, danser et boire. La fête bat son plein, mais ce n’est qu’une apparence et toute la suite cherchera à nous le montrer. Les scènes finales, où un calme presque inquiétant règne sur le plateau, sont plus cruelles, de par le contraste qu’elle présentent avec ce qui a précédé mais également par l’absurdité des réactions qu’elles proposent : Robert, venant d’apprendre qu’il est trompé, entre dans la salle de fête soudainement désertée à la manière d’un paysage de guerre, le filmant de manière dérisoire et presque triste. L’expérience spectateur proposée lors de ce spectacle est unique : loin de ressentir depuis notre fauteuil l’émotion qui se dégage du plateau, il s’agit ici de vivre, et de vivre pleinement l’action, de prendre part à l’histoire. Suivez mon conseil : sortez de votre zone de confort, oubliez le cadre, lâchez-vous, et il ne s’agira alors plus simplement d’éprouver, mais de consommer à pleines dents cette proposition unique, extravagante, exceptionnelle.

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J’ai trouvé le spectacle très porté sur la distinction entre l’être et le paraître, d’une cruauté sans pareille. Certes, on est gai et on chante tous ensemble l’espace d’un instant suspendu. Mais l’instant d’après, notre hôte change du tout au tout. Il aperçoit sa femme qui le trompe et son regard trahit ses pensées. Jamais je n’ai vu pareille colère, pareille tristesse, transparaître ainsi, aussi soudainement, à travers un regard. Un peu malsain, un peu satanique, il est un maître de cérémonie étrange, dérangeant, à l’hospitalité inhabituelle. On connaît l’ampleur du talent de Jérémy Lopez, et une fois encore il parvient à nous surprendre : son effet réside en ce qu’à aucun moment il ne va tricher. Il ne joue pas, c’est à peine s’il incarne ; il est. C’est le même homme qui joue avec son public, le regarde droit dans les yeux et lui lance des punchline, et qui l’instant d’après sera déchiré et trahi par sa femme. Ce sont les mêmes yeux, les mêmes émotions, le même regard. Et la puissance de ce regard réside bien plus en la sensibilité et l’implication de l’homme qu’en la technique de l’acteur.

Tout nous rappelle le fossé qui sépare le monde de la figuration de celui du sentiment vrai. D’abord, par le personnage de Serge Bagdassarian : je sens bien que je me répète, mais il fait partie de nos Grands du Français et sa présence sur ce plateau s’avère absolument incontournable : à travers ses reprises de Paroles, paroles et Non ho l’eta, il souligne à lui seul le côté désabusé et parfois malheureux de telles soirées. Malgré leur présence, ils ne parviennent pas à être ensemble, et cette désillusion présente tout au long du spectacle laisse un goût amer chez le spectateur. On semble s’amuser et pourtant quelque chose dérange. Jérôme Pouly, déchirant lors des scènes finales, emprunte à l’Octave et au Coelio de Musset, et au Cyrano de Rostand. Désenchanté, il met des mots durs sur ce qu’il vient de vivre, et laisse la place à un Laurent Lafitte aux allures de héros de notre siècle.  Éric Génovèse, transformé et difficilement reconnaissable, est un Marceau séduisant ; et sa voix, inimitable et douce, qui amène une humanité évidente à son personnage, contraste avec celle de Bakary Sangaré, plus dure, qui se retrouve exclu de cette société qu’il contrôle à l’entrée. Du côté des femmes, on retrouve ce contraste entre Suliane Brahim, Christine fébrile et hors du Jeu, et Elsa Lepoivre, qui semble connaître les règles et jongler avec aussi facilement qu’avec les bouteilles d’alcool.

Ce spectacle, c’est également un travail de troupe absolument dingue. On les voit prendre un pied total, et on n’a parfois qu’une envie : se lever et les rejoindre sur scène. Le pari était risqué et fort, et si les acteurs ne faisaient que leur boulot, jamais cela ne prendrait. Ils sont au-delà de toutes limites, sur un fil si mince que la menace de tomber est présente à chaque réplique. Mais cela, on ne s’en rend compte qu’en sortant du spectacle. Faire des expériences pareilles à la Comédie-Française nécessite culot, courage, et maîtrise absolue. Il fallait oser, ils l’ont fait. Pour l’audace, pour l’enjaillement, pour l’excellence, et bien sûr pour cette soirée, merci. Je reviendrai.

Une expérience théâtrale comme je n’en avais jamais vécu. Incroyable, vivifiante, unique, paralysante. Totale. ♥ ♥ 

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L’Avaleur, 14 € à fort rendement

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Critique de L’Avaleur, adaptation de Evelyne Loew, d’après Other People’s Money de Jerry Sterner, vu le 1 février à la Maison des Métallos par Complice de MDT
Avec Robin Renucci , Nadine Darmon, Marilyne Fontaine, Jean-Marie Winling et Xavier Gallais, dans une mise en scène de Robin Renucci

Au début du spectacle, salle toujours éclairée, les acteurs entrent sur scène entièrement vêtus de noir, comme le sont les marionnettistes derrière leur castelet. Ils nous indiquent rapidement les caractéristiques des personnages qu’ils vont incarner. Puis le noir se fait dans la salle, le décor apparaît, et les acteurs joueront leurs personnages vêtus de perruques outrées et de costumes ridicules, aux couleurs criardes : autant dire que nous aurons devant nous de grandes marionnettes, des allégories.

Ce parti pris entraîne une distance bienvenue avec l’intrigue, conformément à la visée didactique de la pièce qui est de nous informer et de nous faire réfléchir sur la puissance de la finance s’attaquant à l’entreprise traditionnelle. Pari réussi : le spectacle intéressera tous les publics, tous les âges.

Il s’agit au départ d’une pièce états-unienne, transposée par E. Loew dans un cadre français. Nous faisons connaissance avec Georges, le patron historique d’une florissante entreprise de câbles sise à Cherbourg, qu’il dirige « à l’ancienne » (c’est-à-dire dans le respect des lois et de l’emploi local…), aidé par sa secrétaire-maîtresse, et par son directeur général. Celui-ci s’inquiète de mouvements anormaux sur les actions de la société. Bientôt arrive L’Avaleur, le financier-crapule de la City qui a jeté son dévolu sur l’entreprise, afin de la démembrer au profit des actionnaires, lui le premier. Le PDG, d’abord sûr d’être à l’abri de ses manœuvres, se décide à faire appel à un avocat : ce sera une brillante avocate d’affaires, la fille de sa secrétaire. Celle-ci expose tous les moyens plus ou moins légaux de résister aux attaques en bourse de l’Avaleur, puis décide de se charger de l’affaire et d’affronter en face le trader, qui est de plus un odieux sexiste. À gauche, les bureaux un peu vieillots des « Câbles de Cherbourg », à droite, le bureau de l’implacable l’Avaleur, dominant la City, plein du bourdonnement des ordinateurs de son équipe de juristes. Alex, la jeune avocate (Marilyne Fontaine), fait le va-et-vient entre les deux, et elle ne sera pas la seule, jusqu’à la scène finale, qui transforme les spectateurs en assemblée d’actionnaires. Mais Robin Renucci n’est pas Robert Hossein, et ne nous fait pas voter : il n’y aura donc pas de happy end, et on nous rappellera cette amère vérité : les actionnaires cherchent avant tout à gagner de l’argent, là, tout de suite…

C’est une pièce bien faite : très vite l’intérêt s’installe ; ce jeu terrible devient d’autant plus passionnant que le personnage du trader (nommé Franck Kafaim…) se complexifie, qu’il a un discours sur l’argent, le désir, le besoin, qui nous pousse à entendre ses motivations, tandis que, du côté de Cherbourg, l’angoisse nous saisit devant le discours humaniste, mais inopérant, du vieux patron qui dirige selon un « logiciel » dépassé, et n’a pas su préparer son entreprise au nouveau cadre de l’économie. La mise en scène de Robin Renucci est d’une grande fluidité, inventive tout en restant simple, avec une utilisation très intelligente de la vidéo et de la musique. Tous les acteurs sont bons, même dans les parties où, autour du rapport mère-fille, le dialogue devient un peu verbeux. Renucci, alors qu’il n’a pas beaucoup de texte, est d’une présence très intense. On perçoit son angoisse qui monte au fur et à mesure des décisions de son patron, qu’il n’arrive pas à infléchir. Mais les moments les plus prenants sont ceux qui voient s’affronter Marilyne Fontaine et Xavier Gallais (malgré quelques faiblesses là-aussi dans le texte, qui manque parfois de clarté). Elle vêtue de jaune acide, jusqu’à la perruque, lui dans costume bleu criard soulignant le rembourrage d’un ventre monstreux, perruque méchée aussi vulgaire que son phrasé. La jeune actrice tient bien le choc face à un Xavier Gallais au sommet de son art. Cet acteur si doué pour jouer la veulerie cynique, la rend ici à la fois terrifiante et enfantine, avec parfois une touche désespérée qui transparaît, sans pour autant quitter la stylisation de l’allégorie. De la grande marionnette de l’Avaleur il fait une énigme, dans une composition fascinante, d’un comique sombre.

Soyons franc : certes on apprend des choses en matière économique, mais ce que l’on retient, c’est avant tout l’énergie toute en subtilté d’un très grand acteur qui transcende son personnage et fond dans son creuset personnel tous les éléments du grotesque : le difforme, le ridicule, le terrible. Un admirable travail, qui fait d’un très bon spectacle un grand moment de théâtre.

Renucci remplit la plus noble mission du théâtre : plaire et instruire. ♥ ♥ 

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Voyage dérou-temps autour de la Chambre

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Critique du Temps et la chambre, de Botho Strauss, vu le 21 janvier 2016 au Théâtre de la Colline
Avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff, et la voix d’Anouk Grinberg, dans une mise en scène d’Alain Françon

J’ai ce besoin, encore – peut-être un jour disparaîtra-t-il – de comprendre le pourquoi d’une pièce. J’aime comprendre le but de l’auteur qui l’a écrite : quel message voulait-il transmettre ? Souvent, je me demande quelles indications le metteur en scène a pu donner, quel fil directeur guide la pièce. Devant Le temps et la chambre, c’est difficile de croire que le message donné est celui que j’ai saisi :  sans mes études scientifiques, jamais je n’aurais compris la même chose, et elle est donc clairement liée à mon passé. Ce sont mes propres conditions initiales qui ont guidé mon appréhension de la pièce, tout comme elles guident les faits et gestes de chaque personnage dans la pièce. De manière assez déterministe.
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La pièce est étrangement construite : la première scène agit comme une présentation de tous les personnages. On se trouve chez Julius et Olaf, deux sceptiques qui passent leur temps à regarder le monde par la fenêtre, et c’est justement en divaguant sur une femme à partir de la seule vision qu’il a depuis son appartement que tout commence : la jeune femme dont il avait rapidement dessiné l’existence sonne à la porte. Elle s’appelle Marie Steuber. Elle sera le chef d’orchestre de la suite de la pièce, qui tournera autour de ses relations avec chaque homme présent dans la pièce. Relations vécues, à venir, ou rêvées, rien ne nous est expliqué, tout est habilement disséminé pour laisser libre cours à notre imagination.
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Pour tout physicien qui se respecte, le titre – à mon avis – fait tilt : en nommant sa pièce Le Temps et la Chambre, Botho Strauss sépare volontairement l’espace du temps, et dérègle ainsi notre perception de l’histoire. Il fait de sa pièce une image quantique du monde qui l’entoure : dans la deuxième partie de la pièce, les multiples rencontres de Marie avec chacun semblent se superposer dans le temps : et l’état que l’on nommerait instinctivement « le présent » n’est plus alors certain, mais une superposition de tous ces états qui nous sont donnés à voir – c’est une vision très Schrödingerienne de la chose.
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Durant toute la pièce, on reste dans cette chambre, qui pourtant n’est pas un espace fixe à en juger par la pièce qu’on observe en fond de scène et qui ne fait jamais appel au même univers. Mais le temps est coupé, le rapport entre les scènes difficile voire impossible, la chronologie absente. J’ai tendance à penser qu’on revient en réalité sur le passé de la jeune femme à travers chaque scène, qui marque à quel point l’avis de base de Julius est éloigné de la réalité : elle a vécu bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer en la regardant simplement par la fenêtre. L’explication du passé de la jeune femme permet un éclaircissement de la scène initiale : chacune des réactions des personnages peut être interprétée à partir de son lien premier avec Marie – en physique, on parlerait des conditions initiales qui déterminent l’évolution d’un système. Seul Julius, qui ne la rencontre pas dans cette 2e partie, est donc apte à la juger sur ce qu’il voit et non ce qu’il sait.
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Pour soutenir un texte pareil, il faut d’excellents acteurs, des funambules capables de nous entraîner sur le fil sur lequel ils déambulent, sans que jamais nous ne tombions à côté. Alain Françon les connaît, les a choisis, et les dirige admirablement : Georgia Scalliet est une Marie qui a perdu le ton geignard qu’on connaît à l’actrice, pour développer une sorte d’aura translucide qui attirera autour d’elle chaque particule que représentent les personnages. Le duo Gilles Privat / Jacques Weber, qui ouvre la pièce avec brio, décolle magistralement lors d’une scène inoubliable. Citons également Dominique Valadié, dont la voix aux accents boudeur et enfantin prend ici un ton aguicheur qui lui sied parfaitement, Wladimir Yordanoff, tour à tour léger et dansant, puis imposant et menaçant, Charlie Nelson, Antoine Mathieu, et Renaud Triffault, qui complètent brillamment cette distribution.
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Je n’aime pas les pièces sans émotion, celles qui ne racontent aucune histoire. Je n’attends pas cela du théâtre. Pourtant, la mise en scène d’Alain Françon a su non seulement susciter mon intérêt, mais également essayer de trouver en moi une explication plausible à ces étranges tranches de vie. Je ne peux rester spectateur insipide devant une cette qualité de jeu, devant la beauté de cette mise en scène, devant la poésie du texte de Strauss. Françon nous présente cette vie sous la forme d’un tableau d’Edward Hopper, dont les lumières transforment les personnages d’une scène à l’autre. Françon nous présente cette vie sous la forme d’une Toccata vocale, et ses acteurs nous envoûtent par leurs intonations spécifiques. Françon nous présente cette vie et s’impose en Maître.

Étrange et pénétrant. ♥ ♥ 

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Mauvaise Notte de Noël

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Critique de C’est Noël tant pis, texte et mise en scène de Pierre Notte, vu au Théâtre du Rond-Point le 10 Décembre 2016, par Complice de MDT
Avec Bernard Alane, Brice Hillairet, Silvie Laguna, Chloé Olivères, Renaud Triffault (ou Romain Apfelbaum)

On n’est pas toujours disposé à rire avec la mort. Peut-être ne serais-je pas allée voir ce spectacle si j’en avais connu la teneur. Je ne l’ai pas apprécié, et il m’a même mise mal à l’aise.

Le début est pourtant brillant : deux vieux époux préparent les décorations de Noël en attendant leurs enfants. Ils s’asticotent, les répliques fusent, c’est rosse mais drôle. Bernard Alane et Silvie Laguna dessinent leurs personnages avec brio : l’un un peu lunaire, débonnaire, fuyant, l’autre agressive, cassante, de mauvaise foi. Les enfants arrivent : Nathan est célibataire, Tonio marié à Geneviève, « la pièce rapportée » ; les deux frères sont en conflit, la belle-fille ne se sent pas aimée, le repas n’est pas prêt, les cadeaux pas emballés, tout va mal et la crise s’exaspère quand on découvre la grand-mère sous la table, nue et froide. Le reste de la pièce se déroulera à l’hôpital, tant dans l’ascenseur que dans la chambre de la moribonde (ou déjà morte ?) grand-mère, que l’on ne voit jamais. Les ressentiments et les accusations de tous ordres liés à cette situation explosent. À la fin, quand Tonio tente de se suicider, la famille se ressoude. Le tout est entrecoupé de chansons, comme souvent chez Pierre Notte.

La situation de départ, avec cette grand-mère invisible mais centrale, est improbable, mais on accepte cette donnée qui sert de révélateur à toutes les exaspérations, frustrations, jalousies, coups bas, qui sont l’ordinaire des relations de cette famille. Le problème est que tout est dit dès le début : le dialogue ne fera qu’apporter des variations, ou de simples répétitions à ces relations familiales. Malgré le dynamisme des acteurs, irréprochables (on a plaisir à retrouver Bernard Alane), et alors que le rythme est effréné, paradoxalement un sentiment de sur-place et d’ennui s’installe. Le public rit de moins en moins. Le potentiel comique de la situation étant, au fond, limité, Pierre Notte recourt pour déclencher le rire à des trucs comme la satire facile des milieux intellectuels, ou la rupture de l’illusion théâtrale (« c’est mon monologue !), qui font long feu. La tirade pathétique de la mère à la fin, quand elle croit avoir perdu son fils permet de finir très artificiellement sur une note « heureuse », à moins que ce ne soit une ironie de plus à la fin de ce jeu de massacre…

Le problème de ce texte et de ce spectacle est que, sur un sujet qui parle à tout le monde (les conflits familiaux exacerbés par l’obligation festive, puis par la présence de la mort), il privilégie le ressassement (de nombreuses répliques répétées à l’identique) et un humour noir, qui, à la longue, fatiguent, voire indisposent. Ce n’est pas tant que cet humour peine à se renouveler, mais surtout que l’ensemble manque d’âme, désamorce toute tentative d’empathie. Si c’est l’enfer des relations familiales qu’a voulu représenter Pierre Notte, que ne va-t-il vers le drame (je pense à « Père » de Strindberg) ? Le drame n’exclut pas un comique sombre, profond, terrible. En soulignant le comique, en voulant faire rire à toute force de ce qui n’est pas drôle, en baroquisant à outrance sa pièce avec des chansons, Pierre Notte nous lasse et nous laisse de glace. Le brillant est sécheresse ; je n’ai pas eu envie de rire avec Pierre Notte.

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