L’École des Femmes ? C’est Nicolas qui riga(le)s !

Affiche-Ecole-des-Femmes.jpg

Critique de L’École des femmes, de Molière, vu le 5 décembre 2018 Au Théâtre Dejazet
Avec Martin Loizillon, Salvatore Ingoglia, Romain Ranonne, Jean Adrien, Antonine Bacquet / Amélie Tatti, Philippe Ermelier / Raphael Schwob, et Nicolas Rigas, et, à l’orchestre, Emma Landarrabilco, Robin Defives, Jacques Gandard / Karen Jeauffreau, dans une mise en scène de Nicolas Rigas

J’ai très peu réfléchi avant de prendre ma place pour cette École des Femmes mise en scène par Nicolas Rigas. Certes, je ne connaissais aucun des noms sur l’affiche, et mon expérience passée au Dejazet n’était pas vraiment encourageante, mais j’avais déjà une autre École des Femmes de réservée et je n’étais que trop tentée d’en voir deux versions en peu de temps. Au-delà de la simple comparaison, cela me permet aussi de voir quels détails chaque metteur en scène a mis en avant, quelle interprétation il tire de chacun des personnages, quelle interrogation il mène en montant cette pièce. Et le résultat est intéressant.

Arnolphe a choisi Agnès dès l’âge de quatre ans après l’avoir quasiment achetée à une paysanne, l’a tenue depuis toujours à l’écart du monde tout en maintenant des vues sur elle, et souhaite à présent l’épouser. C’est un homme d’âge mûr, elle est une jeune fille. Il la croit naïve, elle ne l’est peut-être pas tant que ça. C’est en tout cas ce qu’il découvre lorsqu’il apprend, à son retour d’un voyage, que la jeune femme a fréquenté un homme, Horace, durant son absence. Elle est amoureuse, et souhaite à tout prix l’épouser, ce qui n’est pas du tout conforme au plan initial d’Arnolphe…

La mise en scène, parfois peut-être un peu trop appuyée, doit quand même être saluée. Ses accentuations ne sont pas dommageables puisqu’elles servent sans doute une dimension plus pédagogique et que, le soir où j’y étais, cela semblait combler tant les scolaires présents dans la salle que ma petite personne. Et, mine de rien, elle dissémine ici et là de belles idées : par exemple, le fait que Agnès soit voilée passe ici très bien et aurait même pu être davantage accentué. Les intermèdes musicaux issus d’Offenbach sont très bien choisis et permettent à certains comédiens de faire-valoir un autre de leurs talents.

DSC_0256.jpg

Je pense également à la manière dont sont traités les personnages d’Alain et Georgette, les valets d’Arnolphe, qui sont présentés comme « simples » et qui, généralement, sont un peu laissés de côté de sorte que dès qu’ils apparaissent sur scène on s’enfonce dans son siège en se préparant à piquer du nez. C’est ici tout le contraire qui se produit : en proposant une version acrobatique des deux personnages, c’est avec joie qu’on les voit apparaître dans les différentes scènes et, enfin, on peut rire de leurs cabrioles !

Et c’est un fait : on rit beaucoup dans cette proposition de Nicolas Rigas qui endosse le rôle d’Arnolphe sans chanceler. Son interprétation est à l’image de sa mise en scène : pleine de rebonds. Tour à tour pervers et calculateur, trop confiant mais finalement pitoyable, son Arnolphe donne à entendre Molière, ce contre-modèle caricatural et misogyne qu’on a plaisir à détester. A ses côtés, la distribution peine un peu plus sans déshonorer pour autant : simplement, on reprochera ses alexandrins un peu soutenus à Martin Loizillon, dont la grande naïveté et le bon coeur saura quand même nous toucher, et une composition un peu timide de Amélie Tatti, avec qui on se réconciliera dès qu’elle fera entendre sa belle voix de Soprano !

Et on ne boudera pas notre plaisir lorsque la troupe salue, à la fin, et entonne la chanson du Théâtre du Petit Monde sous les applaudissements du public. Surprise et ravie d’apprendre d’ailleurs que la troupe existe depuis 1919, et qu’on a donc goûté un petit morceau d’une grande histoire théâtrale… Voilà qui m’en fait d’autant plus apprécier la saveur !

Voilà de quoi me réconcilier avec le Théâtre Déjazet !   ♥

20150630-213124_803_7640.jpg

La Petite Sirène reste en surface

Capture d_écran 2018-11-24 à 22.32.44

Critique de La Petite Sirène, d’après Andersen, vu le 24 novembre 2018 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Jérôme Pouly, Adeline d’Hermy, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can et Julien Frison, dans une mise en scène de Géraldine Martineau

J’étais très enthousiaste à l’annonce de la création de ce spectacle à la Comédie-Française : plutôt adepte de leurs créations jeunes publics, j’étais intéressée aussi par retrouver le travail de Géraldine Martineau que j’ai découverte la saison passée en tant que metteuse en scène d’un Maeterlinck au Théâtre Montansier. J’ai pris un grand plaisir à compléter le programme proposé aux enfants pour patienter avant le début du spectacle : et ces mots fléchés, ces tests, ces grilles à compléter se sont finalement retrouvés être la meilleure partie de mon spectacle.

Évidemment, on parle ici du conte d’Andersen. Loin de nous donc l’idée d’une jeune sirène qui chante avec cuillères et assiettes, d’un papa triton ravi, en définitive, de voir sa fille marcher sur deux jambes et la caressant de son doux regard de roi de la mer, ou d’une fin heureuse en chansons et belles couleurs. Non, Andersen n’a rien de gentillet. Il devrait être question plutôt de cruauté et de vice, de désespoir, de mondes incompatibles. Le sentiment d’arrachement, la souffrance, l’incompréhension me semblent faire pleinement partie de l’oeuvre d’Andersen.

Pourtant, on ne retrouve pas vraiment les qualités de l’auteur danois et l’adaptation est finalement bien plus proche de ce que propose la compagnie américaine. On est dans un monde de paillettes, un monde où tout est beau et clinquant. Adieu la souffrance de la petite sirène lorsqu’on lui arrache la langue. L’instant est presque magnifié, et la douleur absente. Elle le sera également lorsque la jeune femme commencera à marcher sur deux jambes, malgré les mises en garde et autres prédictions de la sorcière. Étonnamment, tout semble finalement bien aller.

Capture d_écran 2018-11-24 à 23.24.35

© Christophe Raynaud de Lage

On est dans un monde de bon goût. Alors, probablement prenant pour excuse l’aspect « jeune public » du spectacle, on cuisine Andersen à une sauce nouvelle. On trahit l’histoire, un peu. Mais ce qui me chagrine surtout, c’est qu’on prend chez Disney des ajouts à l’oeuvre sans respecter l’esprit du conte originel : dans le dessin-animé, un personnage de cuisinier est ajouté à l’histoire pour montrer la cruauté des hommes. Poussé à l’extrême, ce Chef décrit le plaisir qu’il a à découper les poissons, leur trancher la tête et les émietter jusqu’à la carcasse. On reste un peu dans l’esprit. Ici, on fait un mélange entre ce personnage et celui du roi, présent initialement dans le conte, mais ajusté à la sauce bon goût : le but étant d’ajouter un élément comique, le personnage perd toute sa saveur pour finalement donner une scène d’une fadeur regrettable.

A mon sens, c’est ne pas faire assez confiance aux enfants que de proposer une version ainsi aseptisée de l’oeuvre d’Andersen. Derrière moi, après les applaudissements, une petite fille rend sa conclusion : « j’ai trouvé ça bof ». Comme je la comprends. Je me souviens de ma réaction lorsque j’avais moi-même lu le conte : quelque chose proche de l’épouvante. J’éprouvais un mélange désagréable de pitié et de peur devant les aventures de la petite sirène. Et c’est aussi ce qu’on attend d’un conte : les enfants aiment les extrêmes. Ici, les réactions se font attendre. Ni cris de frayeur, ni hurlement de joie ; plutôt des balancements de jambe ou des réhausseurs qui s’ajustent. Mauvais signe.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux comédiens, Adeline d’Hermy en tête. Ils donnent à leurs personnages toute la consistance possibles malgré une partition bien trop pauvres. J’en veux à cette adaptation qui pasteurise totalement l’oeuvre d’Andersen. J’en veux à la bien pensance qui prend la La Petite Sirène comme excuse pour évoquer les crises migratoires et l’accueil qu’on doit réserver à ceux qui échouent sur nos côtes. J’en veux à ce beau décor, ces belles lumières, ces beaux visages tout sourires qui rendent les situations attrayantes. J’en veux à la mise en scène qui fait d’un conte pour enfant un nouveau Maeterlinck, avec force silence et lenteur.

Moi aussi, j’ai trouvé ça bof. pouce-en-bas

Capture d_écran 2018-11-24 à 23.24.18

© Christophe Raynaud de Lage

Radicalement Madani

2114.png

Critique de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, de Ahmed Madani, vu le 21 novembre 2018 à la Maison des Pratiques Amateurs de Saint-Germain
Avec Mounira Barbouch, Louise Legendre et Valentin Madani, dans une mise en scène de Ahmed Madani

On ne présente plus Ahmed Madani. Certes, j’ai raté Illumination(s). Certes, j’ai raté Je marche dans la nuit par un chemin mauvais. Certes, j’ai raté sa presque trentaine de mises en scènes qu’il a proposées depuis les années 90. Mais devant F(l)ammes, j’ai eu, sans mauvais jeu de mots, une illumination. Comme une évidence. Ce spectacle portait quelque chose. Au-delà d’un message, il émanait de ces 10 jeunes femmes une énergie, presque une forme nouvelle de vie qui éclatait sur scène et laissait une trace durable. Je pensais retrouver quelque chose de cet ordre dans ce nouveau spectacle. Mais je ne m’attendais pas du tout, du tout, du tout, à ce que j’ai vu.

Dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook, Ahmed Madani met en scène une relation mère-fille dans ce qu’elle a de plus quotidien – la danse pour se défouler dans le salon, les gâteaux au chocolat d’anniversaire, les confessions sur les histoires de coeur. Un quotidien qui va se retrouver chamboulé par la rencontre de Nina, la jeune fille, avec Amar, un soldat d’Allah vivant en Syrie, sorte de chasseur de tête du net placé sur des réseaux stratégiques pour faire du lavage de cerveau à des jeunes sans défense. Un radicalisé pour radicaliser.

Je me sens investie d’une mission difficile. Il va m’être compliqué de parler de ce spectacle sans trop en dévoiler, il va être délicat d’expliquer le génie de Ahmed Madani sans trahir les sensations, les montagnes russes d’émotions, l’inventivité qui caractérise cette pièce. Je voudrais que vous soyiez, face à ce spectacle, aussi surpris que j’ai pu l’être. Il va donc falloir qu’après cet article je vous laisse presque aussi vierge que vous l’étiez en arrivant. Pas forcément évident. Mais essayons.

Ahmed Madani a abattu une nouvelle carte. Loin d’être conventionnelle, F(l)ammes abordait la place de la femme et le poids de la diversité dans la société d’un point de vue que, presque instinctivement, j’avais presque décrété « vision Madani ». Jamais je n’aurais pensé qu’il aborderait ainsi la question de la radicalisation. Pour moi, il invente un nouveau genre. Je crois n’avoir jamais vu ça au théâtre. Je ne pensais même pas cela possible. On sent, à travers ce spectacle, la parole d’un homme profondément libre. Sur ces questions sensibles, qui peuvent rapidement approcher des points de tensions, c’est sans doute culotté et courageux, mais surtout très réussi.

On sent quand même une patte. Dans la direction d’acteur – parfaite, tout simplement – et surtout dans la clarté qui se dégage de la scène, on sent la main de Madani. Je découvre en Louise Legendre une jeune comédienne qui dégage une telle puissance que voir le piège se refermer progressivement sur son personnage en est d’autant plus troublant, révoltant mais surtout pertinent. Le message de facilité de la radicalisation passe d’autant mieux, et malgré la force de la jeune fille, elle n’est au fond qu’une gamine en attente d’affection.

Le duo qu’elle forme avec Mounira Barbouch est touchant, on s’y identifie facilement : parfois exemples, parfois miroirs. Dans la solitude qui l’enveloppe progressivement, Mounira Barbouch désespoir et incompréhension, dans une partition parfois poignante, jamais pathétique. Valentin Madani, enfin, qui à mon sens porte en grande partie le propos de la pièce, n’est pas encore assez audible. Le comédien, qu’on sent plein de qualités, est un peu écrasé par le poids du message qui est le sien – mais je n’ai aucun doute sur le fait que la main du metteur en scène viendra consolider cela au plus vite. Et puis, tout n’est pas perdu : quand il est question du théâtre comme moyen de sauver le monde, j’ai quand même eu la chair de poule.

Aurait-on rencontré Dieu au théâtre, ce soir ? Peut-être. ♥ ♥ ♥

Duparfait… ou pas

187460-10-24ec379.jpg

© Elizabeth Carecchio

Critique de L’École des Femmes, de Molière, vu le 16 novembre 2018 au Théâtre de l’Odéon
Avec Suzanne Aubert, Laurent Caron, Claude Duparfait, Georges Favre, Glenn Marausse, Thierry Paret, Ana Rodriguez et Assane Timbo, dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig

J’étais très emballée par l’annonce d’une École des femmes par Stéphane Braunschweig. Plutôt déçue par son Macbeth à l’Odéon l’année dernière, je pensais que la pièce lui correspondrait mieux, et le voir renouer avec Molière, 10 ans après son excellent Tartuffe, était prometteur. J’ai un peu tiqué devant les premiers teasers de la pièce présentant l’histoire dans une salle de sport avec des vélos de fitness. Mais ce n’est finalement pas cela qui m’a le plus déstabilisée.

Arnolphe a choisi Agnès dès l’âge de quatre ans après l’avoir quasiment achetée à une paysanne, l’a tenue depuis toujours à l’écart du monde tout en maintenant des vues sur elle, et souhaite à présent l’épouser. C’est un homme d’âge mûr, elle est une jeune fille. Il la croit naïve, elle ne l’est peut-être pas tant que ça. C’est en tout cas ce qu’il découvre lorsqu’il apprend, à son retour d’un voyage, que la jeune femme a fréquenté un homme, Horace, durant son absence. Elle est amoureuse, et souhaite à tout prix l’épouser, ce qui n’est pas du tout conforme au plan initial d’Arnolphe…

C’est tentant de voir L’École des femmes à l’aune de l’ère #MeToo, des violences faites aux femmes et des questionnements qui en découlent. Cela transparaît d’ailleurs plutôt bien dans la mise en scène de Braunschweig, qui utilise d’ailleurs une image visuelle de l’enfermement d’Agnès en la plaçant derrière une cage de verre. Mais L’École des femmes est aussi et surtout une comédie, et c’est ce qui manque cruellement dans ce spectacle : on ne rit pas. Certaines scènes semblent alors infiniment longues, et j’étais presque constamment sur le fil de l’ennui, tombant parfois dans une lassitude certaine.

187460-l_cole_des_femmes_-_24-10-18_-_simon_gosselin-54.jpg

© Simon Gosselin

En fait, je n’ai pas adhéré à sa vision d’Arnolphe, ou plutôt je ne l’ai pas comprise. Claude Duparfait compose un Arnolphe très maniéré, comme plein de tocs, mais ni inquiétant, ni repoussant. Il est d’ailleurs plutôt beau mec, c’est peut-être la raison pour laquelle il l’a affublé de ces tics comportementaux. Mais en aucun cas il ne m’alarme ; jamais son emprise sur Agnès ne me fait tiquer, et il me semble qu’elle n’a pas dû essayer bien longtemps de s’échapper d’un gardien si peu rigoureux. Voilà que j’ai perdu et l’aspect comique, et l’aspect grave de la pièce. Que me reste-t-il alors ? Pas grand chose, car même la pitié qu’il pourrait m’inspirer lorsqu’il déclare son amour à sa pupille ne produit en moi qu’un mince sentiment de moquerie.

Il me reste quand même une scène ou deux, qui m’ont captivée. Je pense notamment à la scène où Arnolphe fait lire à Agnès les différentes maximes du mariage, et dans laquelle non seulement le duo fonctionnait très bien, mais l’utilisation d’un accessoire habilement manipulé renforçait le dépit de la jeune femme. Une scène qui a su me décrocher au moins un sourire ! Si j’ai aimé l’attitude de peste qu’Agnès prenait pendant cette lecture, je ne peux pas dire que j’ai adhéré à l’ensemble du point de vue de Braunschweig sur la jeune femme.

Traitée comme une chipie pas si naïve que ça, j’ai eu du mal avec l’allusion du metteur en scène au fait que le petit chat serait mort… tué par Agnès. Si le texte le laissait entendre quelque part, pourquoi pas. Ce qui m’énerve, c’est que ce sous-entendu se fait au moyen d’une vidéo totalement gratuite. Rien dans le texte ne pourrait permettre d’arriver à cette conclusion, alors on se permet d’ajouter son petit grain de sel à Molière. Voilà qui a le don de m’irriter.

Plutôt déçue.

187460-l_cole_des_femmes_-_24-10-18_-_simon_gosselin-6.jpg

© Simon Gosselin

 

N’échangez rien, monsieur Schiaretti

Critique de L’Échange, de Paul Claudel, vu le 15 novembre 2018 au Théâtre des Gémeaux
Avec Francine Bergé, Louise Chevillotte, Robin Renucci, et Marc Zinga, dans une mise en scène de Christian Schiaretti

Je n’ai pas hésité une seconde. La distribution était trop belle : sur les quatre acteurs réunis sur la scène des Gémeaux, trois font partie de mon panthéon personnel, ou presque. Ils sont en tout cas trois noms qui résonnent pour moi avec le mot excellence, et je ne voulais pas rater cette nouvelle occasion de découvrir Claudel. Pour l’instant, mes rencontres avec l’auteur ne s’étaient jamais avérées très fructueuses. Nouer un lien avec lui, retrouver Schiaretti et ses acteurs qu’il connaît bien, et découvrir le Théâtre des Gémeaux par la même occasion : voilà qui promettait une belle soirée. 

La scène s’ouvre sur Louis Laine et sa femme, Marthe. Ils sont seuls, près de la cabane dans laquelle ils ont élu domicile, en Amérique. On sent déjà que malgré leur apparente proximité, quelque chose les sépare en profondeur : alors qu’elle lui semble entièrement dévouée, lui adressant tous ses regards, il est moins avec qu’elle qu’il n’y paraît, aspirant déjà à une liberté qu’il revendiquera tout au long de la pièce. Cette liberté ne tardera pas à entrer en scène, sous la forme de Lechy, ancienne actrice, et de son époux, Thomas Pollock Nageoire. Elle est la Femme dans toute sa splendeur, il est l’optimisme permanent. Et, quelque part, ils semblent lui donner envie.

Pour quelqu’un qui, comme moi, a du mal à se confronter à Claudel, c’est assurément l’une des meilleures mises en scène permettant de l’aborder. Schiaretti, ne s’encombrant d’aucun artifice, ni décor ni vidéo, parvient à créer cette force presque magnétique qui régit les personnages de Claudel. A plusieurs reprises, il impulse de réels accents claudéliens à son spectacle, comme mettant en scène non plus des psychologies mais des allégories. Certaines tirades sont grandioses, et j’ai eu l’impression, soudainement exaltée, de toucher au sublime. Mais cette excellence a des ratés, et, à plusieurs reprises, ce « quelque chose » qu’il était parvenu à créer retombe.

Léchange-TNP-Photo-Michel-Cavalaca

© Michel Cavalca

La faute d’abord à un texte qu’il aurait fallu couper, notamment dans les parties de Marthe dont les tirades sont peut-être les plus conceptuelles. Mais on imputera également ces longueurs à Louise Chevillotte, encore un peu verte pour le rôle. Il lui manque l’autorité de Marthe, cette supériorité naturelle qu’elle devrait avoir sur Louis et sur l’ensemble des personnages, que tout le monde ressent dans la pièce alors même qu’elle paraît être la plus bafouée. Ce manque-là nuit évidemment au spectacle en lui ôtant cet aspect fondamental : Marthe doit être déjà ailleurs. Or elle est là, trop ancrée dans le sol, encore un peu trop fade.

Dommage, car, en face, le couple de la maturité en jette. Robin Renucci parvient à dégager de son personnage une certaine humanité que je ne lui aurais probablement pas octroyé à la simple lecture du texte. Il est posé, serein, l’air sûr de lui, et son optimisme n’a rien d’outrageant. A ses côtés, Francine Bergé est tout simplement dingue. Toutes ses facettes – l’Actrice, la Femme, l’Épouse, l’Amante – sont à la fois raffinées et brillantes. La scène d’envoûtement qu’elle partage avec Louis Laine est une perfection absolue, son charme enchantant soudainement l’ensemble de la salle. Elle est d’une beauté démoniaque. Son discours sur le Théâtre résonne encore en moi. Quelle puissance.

La révélation, assurément, c’est Marc Zinga. Révélation, le mot n’est pas le bon : je l’avais déjà découvert et adoré en Edmond dans le Roi Lear, déjà par Christian Schiaretti. Mais je me sens un peu obligée d’utiliser ce mot-là, tant il m’a tour à tour charmée et déçue, fascinée puis indignée. Je suis tombée amoureuse de lui, de cet être de fuite qui n’a aucun attachement et dont le regard m’a comme embrasée. Il a trouvé le souffle claudélien. Désormais il sera pour moi l’image de Louis Laine tant il possède son personnage, lui donnant toutes les couleurs d’une palette qui semble presque infinie : évidemment touchant dans son discours sur la liberté, il fait sentir l’indicible lien qui l’attache à Marthe et parvient même à le différencier de celui qui l’unie à Lechy. Il nous fait donc ressentir l’intensité d’un concept. Et c’est ça, Claudel non ? 

A voir. ♥ ♥ ♥

© Michel Cavalca

La Viala, la Locandiera !

Locandiera.png

Critique de La Locandiera, de Carlo Goldoni, vue le 10 novembre 2018 à la Comédie-Française
Avec Florence Viala, Coraly Zahonero, Françoise Gillard / Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern et Thomas Keller, dans une mise en scène d’Alain Françon

Enfin ! Enfin, je découvre cette Locandiera, après six mois d’attente ! On se souvient évidemment de la grève Salle Richelieu qui empêcha le spectacle de se donner, de mes billets déplacés et finalement annulés, de ma tristesse de manquer un spectacle de Françon pour finir en beauté (et surtout relever un peu) ma saison au Français. J’ai craint que ces péripéties n’altèrent le spectacle – c’était sans compter le Maître qui en est à l’origine.

Pièce féministe avant l’heure, La Locandiera conte l’histoire de Mirandolina, qui tient l’auberge où se déroule l’action. Des voyageurs, qui ressemblent à des habitués, un Marquis et un Comte, lui font la cour et redoublent d’inventivité pour lui offrir les plus beaux présents (ou leur plus belle protection, pour le plus pauvre). Un valet, Fabrizio, amoureux de la patronne et qui s’accroche au fait que le père de cette dernière lui avait conseillé de l’épouser. De manière assez générale, tous les hommes qui passent dans cette auberge tombent amoureux de Mirandolina. Sauf un Chevalier de passage, qui dit haïr les femmes et les mépriser, et qui jure que jamais il ne tombera sous son charme. Mirandolina se promet alors de tout faire pour le convertir.

Je pourrais écrire : voir mes critiques précédentes de spectacles de Françon. Pour la finesse, pour la perfection, pour la beauté de ce qu’il propose et que jamais je n’arriverai à poser par écrit. Mais ce serait facile et lâche, et surtout ce ne serait pas entièrement juste. Françon ne donne jamais le même spectacle. S’il a une patte, c’est celle de la justesse, de l’harmonie et du respect de l’oeuvre. Mais cela se traduit différemment pour monter un Beckett et un Goldoni. Du « Molière italien », j’avais déjà vu La Trilogie de la Villégiature par Françon et c’est toujours le même plaisir, cinq ans après.

Françon, c’est le metteur en scène qui vous cale une atmosphère dès les premières secondes, alors qu’aucun mot n’a encore été prononcé. Mais déjà, les déplacements des comédiens, accompagnés par des lumières magnifiques, disent quelque chose. Déjà, l’espace se remplit à la manière si particulière de Françon. Dans ses décors qui peuvent parfois paraître un peu vides, l’espace n’a jamais été si bien occupé : les déplacements, évidemment, sont d’une précision rare, mais les regards, les mouvements de tête, les échanges ou les réponses gestuels quels qu’ils soient emplissent le plateau de vie. Tout est déjà là.

Locandiera2.png

© Christophe Raynaud de Lage

Et tout suit cette grandeur, deux heures durant. Autant dire directement qu’on ne les voit pas passer. J’espérais presque que le tableau final n’était que la fin du premier acte. Mais impossible de ne pas sentir malgré tout que c’est la fin. Ça se joue à la fois dans les tripes et dans le cerveau, et c’est ça qui est beau. Rien n’est laissé au hasard ; la montée en puissance se fait progressivement jusqu’à une fin en point d’orgue. Et entre les deux, on passe par diverses émotions. C’est un spectacle triste et beau. Évidemment, parfois, on rit, mais c’est un rire étrange, un rire déconnecté de notre cerveau – quelque chose dans la scène nous arrache ce rire mais le cerveau reste attentif à d’autres détails qui nous empêchent d’être pleinement heureux. Dans une scène, toujours, plusieurs strates de lecture. Et j’en ai certainement manqué pas mal.

Je n’aime pas dire ça, mais je vais le dire quand même : dans La Locandiera, Florence Viala et Stéphane Varupenne trouvent le rôle de leur vie. C’était un rôle taillé sur mesure pour Florence Viala, pour sa gouaille naturel et son côté bien ancré sur le sol. Elle le transcende, ce rôle, elle lui donne de l’éclat, elle en fait entendre chaque virgule et elle en fait exploser les saveurs. Lorsqu’elle se met à entonner une chanson pour un toast, le temps s’arrête et soudainement le monde se met à tourner autour de La Locandiera. Dans la salle, le silence se fait religieux et plus rien d’autre n’existe que Mirandolina entonnant ce petit air. Je ne crois pas m’avancer trop en déclarant que nous sommes tous tombés amoureux, à ce moment.

De son côté, Stéphane Varupenne, qui n’en finit pas de nous surprendre, est un Chevalier complexe. On pourrait le détester simplement ; il n’en est rien. Certes, ses insultes faites aux femmes déplaisent ; mais le voir plier devant Mirandolina n’est pas une partie de plaisir. Il souffre, c’est dur à voir ; il est amoureux, me voilà tout sourire. On aimerait presque croire à ce couple impossible. Mais chassez le naturel… lorsqu’il revient, au galop, c’est pour être plus brutal, plus désespéré que jamais. La scène qui en découle est d’une violence désagréable – impossible de ne pas faire l’écho avec notre époque. Mais jamais rien n’est souligné. Tout est dans l’intention.

Le reste de la distribution ne fait pas obstacle à cette grandeur. Quel plaisir de retrouver un Michel Vuillermoz si bien dirigé, donnant à son Marquis des reflets ridicules et pathétiques, être rejeté poignant dans sa solitude. Heureusement que Hervé Pierre, le vrai contrepoint comique du spectacle, est là pour alléger un peu les choses. De son côté, Laurent Stocker campe un Fabrizio déchirant, qui parvient à faire passer, parfois dans une réplique bien ordinaire, un mélange d’abattement, d’espoir et de passion qui m’ont serré le coeur. Sublime également, Noam Morgensztern, qui à travers un simple rôle de serviteur parvient à rendre beaucoup : témoin, une petite phrase toute simple lancée sans trop d’éclat, mais qui décochera instantanément un sourire à toute la salle. Il n’y a rien, mais il y a tout.

Que dire de plus ? On se lève, on applaudit à tout rompre, et on y retourne. Pour toucher, à nouveau, au sublime. ♥ ♥ ♥

Locandiera3.png

© Christophe Raynaud de Lage

Clouée au siège

clouee.jpg

Critique de Clouée au sol, de Georges Brant, vu le 30 octobres 2018 aux Déchargeurs
Avec Pauline Bayle, dans une mise en scène de Gilles David

Je n’ai pas très bien commencé avec Pauline Bayle. Sa mise en scène de L’Iliade, que j’avais découverte à La Bastille la saison dernière, m’avait laissée de côté – tant et si bien que j’avais revendu ma place pour L’Odyssée, le lendemain. Il paraît que le deuxième volet était plus intéressant. J’ai peut-être manqué quelque chose. Mais je ne reste pas sur cet avis-là : après tout, si la metteuse en scène ne m’a pas convaincue, je ne sais encore rien de l’actrice. Devant les excellents retours de Clouée au sol, je décide donc de découvrir Pauline Bayle sous un autre jour.

Je n’avais pas lu le synopsis. Ou peut-être juste en diagonale. Je croyais donc que c’était la maladie qui avait cloué au sol cette militaire de l’armée de l’air employée par l’US Air Force. Mais pas du tout. Ce n’est pas non plus son mariage ni la maternité qui l’ont empêché de voler à nouveau dans Tiger, son fidèle engin. C’est simplement le progrès. Le progrès qui fait qu’aujourd’hui, on ne conduit plus des avions de chasse, on pilote des drones à distance. La voilà donc clouée au sol par le progrès.

Le problème, c’est qu’avec le progrès, on voit de mieux en mieux. Avant, on savait qu’il fallait larguer une bombe dans son avion militaire, on appuyait sur le bouton et, lorsqu’elle explosait, on était déjà loin. Ce n’est plus le cas avec les caméras ultra performantes des drones actuels. On voit qui on s’apprête à éliminer. Et on voit comment cela se déroule. On voit la chair humaine qui explose, on voit des membres éclater en l’air, on voit le rien laissé par le passage de la bombe. Alors viennent les questions sur les méchants de l’histoire, sur le sens de tout ça, et sur sa propre place.

Voilà ce qu’on appelle une montée en puissance. Pendant tout le spectacle, on ressent un certain malaise parce que la tension est là, latente. C’est presque trop lent parfois, on aimerait que ça explose car cela devient insoutenable. Gilles David a réussi à souligner cet effet en proposant une mise en scène totalement épurée donnant libre cours au texte, appuyée très légèrement par un fond sonore marquant l’accélération du rythme. Il aurait tout aussi bien pu plaquer un micro sur le pouls des spectateurs. La tension monte, monte, jusqu’à provoquer un éclatement digne d’un tir militaire. La métaphore semble filée tout du long.

Et il a bien trouvé son actrice. Pauline Bayle est impressionnante. Entre fragilité et puissance, son interprétation a quelque chose de bipolaire. On le voit, le robot prêt à tuer, qui ne cherche pas à se poser de questions car il l’a toujours fait ainsi, sans s’en poser. Mais la femme est là, la mère, l’épouse, celle qui cherche à protéger les siens autant qu’elle-même. Reste à savoir lequel de ces deux personnages est réellement le plus faible. Pauline Bayle ne donnera pas la réponse. Aux saluts, elle donne soudain l’impression de se réveiller d’un long cauchemar. Elle change totalement de visage. C’est étrange. Du côté spectateur, on sort également d’une longue apnée. Témoin le long silence qui accompagne le silence final.

L’impression d’être à la guerre. L’envie d’être loin, très loin d’ici. ♥ ♥

clouee_au_sol_-_c_ifou_pour_le_pole_media_-7.jpg