Galileo Galilei Galilélent

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Critique de La vie de Galilée, de Bertolt Brecht, vue le 11 juin 2019 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Alain Lenglet, Florence Viala, Jérôme Pouly, Guillaume Gallienne / Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte / Nâzim Boudjenah, Gilles David, Jérémy Lopez, Julien Frison / Birane Ba, Jean Chevalier, Élise Lhomeau et les académiciens de la Comédie-Française Peio Berterretche, Béatrice Bienville, Pauline Chabrol, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer, Thomas Keller Giuseppe, Olivier Lugo, Jordan Vincent

Qu’est-ce que j’avais hâte de découvrir ce spectacle ! Je gardais un merveilleux souvenir du Roméo et Juliette déjà mis en scène par Eric Ruf, qui en avait présenté une version tout à fait intéressante, bien loin des clichés de mise en scène habituellement utilisés pour monter le texte. A l’annonce du Brecht dont Hervé Pierre incarnerait le rôle-titre, impossible de ne pas penser non plus à son magnifique Peer Gynt, spectacle fleuve qui restera dans les mémoires pour le monde merveilleux qu’il avait réussi à créer sous la verrière du Grand Palais. J’imaginais son Galilée comme un Peer Gynt Brechtien, je salivais devant les photos de répétition, je n’en pouvais plus d’attendre. J’ai comme l’impression d’avoir été trollée.

Dans La Vie de Galilée, je découvre un nouveau Brecht, plus accessible, moins complexe. Plus continue que ses autres pièces, il y raconte l’histoire d’une vie, celle du scientifique italien Galileo Galilei qui, au XVIIe siècle, par ses travaux, prolonge la théorie copernicienne selon laquelle le monde jusqu’alors considéré comme géocentrique serait en réalité héliocentrique, c’est-à-dire que la Terre ne serait plus le centre du monde. Une découverte que l’Eglise trouvera dangereuse, montrant que l’Homme ne serait plus le coeur de la Création, et dont elle cherchera à faire taire l’auteur.

Il y a deux choses qui se distinguent dans ce spectacle, l’une probablement aux dépens de l’autre. D’un côté, le grand travail sur la lumière qui ne peut qu’être salué, avec de belles trouvailles à la fois simple et poétiques, comme l’éclairage intelligent du plafond de la Comédie-Française qui sert à la fois Brecht et Galilée. Cet accent mis sur la lumière est un symbole important puisque la science, qui est au coeur de la pièce, n’est-elle pas aussi une lumière pour ceux qui cherchent la connaissance ? Pour rendre les contrastes encore plus flagrants, beaucoup de scènes se passent dans un noir quasi-total, ne laissant apercevoir sur le plateau que certains gestes, certains déplacements, personnification d’un obscurantisme qui fait obstacle au travail de Galilée.

Toujours du côté de la scénographie, de tout ce qui habille ce spectacle, on notera aussi le travail fait sur les costumes. Alors certes, c’est presque facile de présenter pareils vêtements lorsqu’on est la Comédie-Française et qu’on peut travailler avec Christian Lacroix, mais cela ne m’empêchera pas de m’arrêter un instant sur la beauté des tenues qui nous sont présentées, d’autant plus mises en valeur que les scènes de groupe sont pensées comme de véritables tableaux, transformant le plateau du Français en une quasi-Église qui exposerait ses oeuvres les plus précieuses. Devant ces différents éléments, mes yeux étaient ravis.

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© Vincent Pontet

Cependant, je ne peux m’enthousiasmer autant devant les décors – somptueux certes, mais pas franchement au service du spectacle. Ils alourdissent la pièce, accaparant notre attention à la place des comédiens qui peinent à exister dans ce décor imposant. C’est comme si toute la présence de l’Eglise passait dans ce décor et non plus dans les personnages qui semblent presque moins travaillés que la forme du spectacle. En effet, face à tout ce travail de scénographe que l’on sent minutieux, passionné, inspiré, il y a le travail de metteur en scène qui semble quelque peu délaissé par Éric Ruf.

Est-ce parce qu’il s’est trop intéressé à tout ce qui les entoure ou parce qu’il n’a pas accordé assez d’attention au travail à la table, travail de fond sur le texte, que les comédiens semblent un peu naviguer à vue ? On entend le texte, magnifique, de Brecht, mais on ne le sent pas. La tension qui devrait exister entre Galilée et l’Église est quasi-inexistante. La vie de Galilée semble finalement se dérouler comme un long fleuve tranquille, ce qui donne un spectacle lent, où l’on se retrouve parfois à la limite de l’ennui, condamnés à savourer la seule beauté du décor et des costumes.

Il faut dire que certaines scènes sont difficilement compréhensibles : on ne comprend pas vraiment où vont les comédiens. C’est dommage, car il avait réuni une distribution d’une grande qualité. Je m’étonne que Thierry Hancisse, qui endosse les habits de Cardinal Inquisiteur et qui devrait nous inquiéter d’une manière ou d’une autre, soit si fade. Le personnage du pape, qui était incarné par Guillaume Gallienne le soir où j’y étais, m’a paru lui aussi bien pâle et je trouve étrange que les deux plus hauts dignitaires de l’Église soient ainsi insipides alors qu’ils représentent l’obstacle principal de Galilée dans le spectacle. Un problème encore différent se rencontre chez les comédiens les plus jeunes, dont plusieurs phrases sont avalées par une diction incertaine ou absorbées par ce décor trop imposant. Enfin, le personnage de Virginia, la fille de Galilée, perd toute sa saveur dans l’incarnation d’Elise Lhomeau, que je découvrais, qui propose un jeu peu convaincant, trop appliqué.

Même Hervé Pierre déçoit, lui qu’on imaginait pourtant taillé pour le rôle. Son Galilée passe parfois en force, et on devine encore trop le comédien derrière le scientifique. Seul Jean Chevalier, dont j’avais déjà salué la prestation dans Fanny et Alexandre, tire son épingle du jeu en faisant véritablement exister son personnage d’élève de Galilée : on sent vraiment la passion qui exulte, le cerveau qui bouillonne, les tripes qui en veulent toujours davantage.

On aurait aimé quelque chose de plus vivant. ♥ ♥

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© Vincent Pontet

Pierre Guillois, bougre de barge

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Critique de Bigre, de Pierre Guillois, vu le 8 juin 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Pierre Guillois, Agathe L’Huillier, Olivier Martin-Salvan, en alternance avec Éléonore Auzou-Connes, Anne Cressent, Bruno Fleury, et Jonathan Pinto-Rocha, dans une mise en scène de Pierre Guillois 

J’ai mis du temps à le voir, ce Bigre. Lorsque le spectacle a été annoncé, j’avais trop peur : le souvenir du génialissime Gros, la vache, et le mainate, lui aussi écrit par Pierre Guillois, était encore trop présent à mon esprit. J’avais peur que deux idées géniales à la suite soient une utopie. Alors j’ai attendu. J’ai finalement découvert Opéraporno, un très bon spectacle mais qui jouait peut-être trop dans la cour du Gros pour me convaincre entièrement, et, plus récemment, Dans ton coeur, une cocréation avec une troupe de cirque. C’est là que j’ai compris : il ne faut pas que j’espère revoir la même chose, il faut que je fasse confiance aux différentes facettes de Pierre Guillois. Alors j’ai finalement franchi le pas, et pris mes places pour Bigre. Un geste que je ne regrette pas.

Bigre, c’est l’histoire de trois personnages dont les appartements sont mitoyens : celui qui se trouve à jardin pourrait correspondre à ce qu’on appelle aujourd’hui un jeune cadre dynamique, fervent adorateurs des nouvelles technologies et vivant dans un monde un peu trop aseptisé pour être vraiment agréable. Au centre se plante son exact opposé : bordélique, moins porté sur la propreté, mais peut-être aussi un peu plus humain, ce grand dadais est peut-être le personnage le plus attachant des trois. Enfin, à cour, une jeune femme célibataire qui deviendra l’objet de jalousie entre les deux messieurs, mais qui sait ce qu’elle veut et ne craint pas de s’affirmer face à ces mâles en chaleur. Bigre, c’est l’histoire de trois solitudes ordinaires, ponctuées d’éclats de rires et de pleurs.

Si j’avais peur de ce Bigre c’est avant tout pour l’une de ses particularités : Bigre est annoncé comme un spectacle muet. Je ne suis pas une grande fana de spectacle visuel et c’est justement le politiquement incorrect des répliques du Gros qui m’avait comblée, alors je n’arrêtais pas de me demander : qu’est-ce que Pierre Guillois peut bien arriver à faire passer dans un spectacle muet ? La réponse est facile : tout.

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Si je dis que Bigre est annoncé comme un spectacle muet, c’est parce que je ne l’ai pas du tout ressenti ainsi. Les personnages se parlent dans leur mutisme, on les entend presque lorsqu’ils se regardent, ou lorsqu’ils nous regardent. On comprend tout sans aucune parole et c’est vraiment du grand art, on est quelque part entre le mime et le clown. Les vannes sont parfois prévisibles, constamment osées, souvent surprenantes, toujours hilarantes. Et même dans les blagues les plus puériles à base de prout, tout est fait en finesse et on rit sans aucune honte. Et quand je dis qu’on rit, c’est qu’on rit tous : dans la salle, les rires des plus jeunes se mêlent à ceux des plus vieux, et entendre le rire cristallin de cette enfant assise au premier rang ajoutait peut-être encore au charme de ce spectacle.

Le spectacle se découpe en tableaux de vie quotidienne et chacun semble plus exact encore que celui qui le précédait. C’est parce qu’il ne s’interdit rien que les créations de Pierre Guillois semblent toujours toucher au plus juste. On passe sans complexe du poétique au grotesque, de l’amour à la haine, du bonheur à la joie, de la pluie au soleil, du silence le plus total au boum-boum carrément imposant. D’ailleurs, pour ne pas laisser faiblir le rythme, Pierre Guillois fait un excellent usage de la musique, parfois simplement en fond de tableau, parfois faisant réellement partie de l’histoire – donnant lieu à mon moment préféré, quand les trois personnages se mettent à danser dans une synchronisation parfaite. Car c’est aussi ça, les spectacles de Guillois : ne jamais rien laisser au hasard. Dans ce foutrac apparent, tout est incroyablement minuté, rythmé, pensé. Et ça touche au génie.

On y court les yeux – enfin, les oreilles ! – fermés. ♥ ♥ ♥

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Une (Ni)touche un peu lourde

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Critique de Mam’zelle Nitouche de Hervé, Henri Meilhac et Albert Millaud, vue le 7 juin 2019 au Théâtre Marigny
Avec Lara Neumann, Olivier Py, Damien Bigourdan, Miss Knife, Samy Camps, Eddie Chignara, Sandrine Sutter, Antoine Philippot, Clémentine Bourgoin, Ivanka Moizan, Pierre Lebon, David Ghilardi, et Piero dans une mise en scène de Pierre-André Weitz

J’étais ravie que Mam’zelle Nitouche soit au programme de cette première année de réouverture du Théâtre Marigny : cela me donnait une très bonne raison de venir découvrir la nouvelle salle. Attirée par les noms de Lara Neumann mais également d’Olivier Py et de Miss Knife, très emballée à l’idée de découvrir une nouvelle opérette, plutôt confiante dans le choix de Jean-Luc Choplin, je n’ai pas hésité longtemps. Mais au sortir de la salle, l’enthousiasme attendu n’est pas vraiment au rendez-vous.

La pièce s’ouvre au couvent des Hirondelles où l’organiste Célestin mène une double vie : la nuit, il se transforme en compositeur d’opérettes et se fait connaître sous le nom de Floridor. Denise, l’une de ses élèves, découvre le pot aux roses et se retrouve embarquée dans une histoire rocambolesque qui l’amène à remplacer au pied levé l’une des comédiennes du spectacle de Floridor, elle aussi sous un nom d’emprunt : Mam’zelle Nitouche. C’est également sous ce masque qu’elle fera connaissance de son futur époux – ignorant comme lui qu’ils sont destinés à se marier – le séduira et en tombera follement amoureuse.

Elle est terriblement vieillotte, cette histoire : qui, aujourd’hui, s’intéresse encore à ces histoires de couvent ? Je doute de la pertinence de sortir cette pièce de son oubli. Et pour combler un texte sans grand intérêt, Pierre-André Weitz semble miser sur une mise en scène lourdingue avec de gros effets plutôt que de tenter de relever un peu le spectacle en y ajoutant une touche d’esprit et de finesse. Résultat : on a rapidement la tête qui tourne à voir cette tournette constamment en mouvement sans raison, comme pour occuper le spectateur et tenter de lui cacher le vide de mise en scène qui entoure les comédiens.

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Heureusement, certains d’entre eux s’en sortent à merveille. A commencer par Olivier Py : lui qui aurait facilement pu inscrire son rôle au rang des lourderies du metteur en scène dans ses habits de nonne délurée, il est tout simplement délicieux. Son sens du comique permet de faire de ses différents personnages des incontournables du spectacle, qu’on attend lorsqu’ils ne sont pas en scène. C’est également le cas pour Lara Neumann : le rôle de Mam’zelle Nitouche lui va comme un gant. Elle a ce naturel, cette gouaille, cette voix légèrement haut perchée qui ajoute un je-ne-sais-quoi à son personnage et le rend absolument complet.

Elle donne la réplique à un Eddie Chignara tout aussi convaincant, qui campe un général certes au bord de la caricature mais attachant malgré tout. En revanche, je ne pourrais dire de même pour Damien Bigourdan, qui subit probablement un problème de direction d’acteur et dont le personnage se retrouve bien fade, une sorte de sot sans intérêt, et qui fait pâle figure face à ses camarades.

Un spectacle qui tient grâce à ses comédiens mais qui déçoit dans son ensemble.

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Au malheur des dames

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Critique de Hors la loi, de Pauline Bureau, vu le 31 mai 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Martine Chevallier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can, Sarah Brannens, et Bertrand de Roffignac, dans une mise en scène de Pauline Bureau

J’attendais ce spectacle avec une grande impatience. Parce que j’avais été globalement déçue de la programmation du Vieux-Colombier cette saison, j’espérais finir sur une note positive. Parce que je suis Pauline Bureau depuis quelques années maintenant, j’avais hâte de découvrir son travail aux côtés des Comédiens-Français. Mais aussi parce que le sujet, qui ose revenir dans l’actualité américaine aujourd’hui, est de premier ordre. Parce que ce droit fondamental ne semble finalement pas une évidence. Il y avait quelque chose à faire, quelque chose à dire. Simplement, je ne l’aurais pas fait comme ça.

Le spectacle se divise en deux parties : la première expose le malheur de Marie-Claire Chevalier, jeune adolescente de 15 ans qui, après avoir été violée, tombe enceinte et cherche à avorter. On suit sa souffrance, sa quête d’un réseau clandestin lui permettant de se débarrasser de l’embryon, et puis l’acte en lui-même : pose d’une sonde, douleurs atroces, évacuation du foetus. La seconde partie présente son procès : découverte comme avortée, elle comparaît devant la justice mais est soutenue par Gisèle Halimi ainsi que le mouvement féministe Choisir qui naît à cette époque.

Ce spectacle est pour moi l’illustration du fait que traiter d’un grand sujet ne suffit pas pour écrire une grande pièce. Si on parvient jusqu’à la fin du spectacle sans trop s’ennuyer, c’est grâce au talent des comédiens plus que grâce au texte. Et encore, on les a connus mieux dirigés. Ils font ce qu’ils savent faire – ils ne sont pas engagés dans le Premier Théâtre de France pour rien – mais ne parviennent pas à me toucher vraiment. Ils sont très bons quand ils pourraient être déchirants. J’aperçois même parfois les comédiens derrière les personnages, et c’est gênant.

Alors évidemment, on ne peut être insensible devant pareille pièce. Parce qu’elle nous présente une partie de l’Histoire, parce qu’elle revient sur le combat de ces femmes pour obtenir ce droit décisif, parce qu’elle nous remet face à ce qu’on pouvait considérer, de manière légère, comme quelque chose qui était acquis, dans les consciences, dans les moeurs. Ce spectacle peut ainsi faire figure de piqûre de rappel – pourquoi pas.

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© Brigitte Enguérand

Seulement voilà, j’ai du mal avec le fait que Pauline Bureau ne nous présente qu’une piqûre de rappel. Pour connaître un peu son travail, j’attendais quelque chose de plus incarné, de plus saisissant, comme avait pu l’être Mon Coeur sur l’affaire du Mediator. Je me retrouve face à un théâtre documentaire de qualité, derrière lequel on sent les recherches et l’authenticité de ce qui est présenté, mais ça s’arrête là. Le spectacle qui nous est présenté ressemble davantage à un travail d’historien que de metteur en scène : il n’était pas nécessaire de faire appel à Pauline Bureau pour pondre pareille pièce.

La première partie est quand même d’une grande banalité tant textuelle que scénique, handicapée par une lenteur dérangeante : je conçois parfaitement que le temps s’étire pour montrer les jours qui passent et faire passer cette sensation de temps infiniment long, mais le problème est qu’ici il ne s’agit pas d’un rythme lent mais d’une quasi-absence de rythme. Cette lenteur permet, à mon avis, de rallonger une partie qui, faute de texte, serait sinon expédiée en une vingtaine de minutes. Alors on étire jusqu’à atteindre l’heure, et quand on arrive à la seconde partie, on commence déjà à gigoter un peu sur sa chaise.

La seconde partie présente, probablement assez fidèlement, le procès tel qu’il a eu lieu en 1972. Je le suis avec intérêt, mais sans passion ni émotion. Je le regarde comme on regarderait un documentaire, comme on lirait un témoignage. Quelle est la valeur ajoutée ? Certes, j’ai davantage de plaisir à apprendre sur cette période de l’histoire aux côtés des Comédiens-Français, mais je n’en apprends pas plus. Je ne vis pas le moment. Il ne restera pas gravé en moi. D’ailleurs, je ne sais pas trop ce qu’il en restera.

Déçue…

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© Brigitte Enguérand

Extra Muros

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Critique d’Intra Muros, d’Alexis Michalik, vue le 29 mai 2019 au Théâtre de la Pépinière
Avec, en alternance, Christopher Bayemi, Raphaèle Bouchard, Hocine Choutri, Johann Dionnet, Sophie de Fürst, Jean-Louis Garçon, Nicolas Martinez, Ariane Mourier, Fayçal Safi, Marie Sambourg, Léopoldine Serre, Elisabeth Ventura, Joël Zaffarano et les musiciens Raphaël Bancou, Sylvain Briat, Raphäel Charpentier et Mathias Louis, dans une mise en scène d’Alexis Michalik

Cet article se veut bien davantage le témoin, à mon moi du futur, de ce que j’ai pu vivre lors de cette soirée théâtrale, qu’un papier à destination d’un public qui chercherait quel spectacle découvrir pour la soirée. En effet, non seulement je découvre Intra Muros pratiquement deux ans après tout le monde – les papiers dithyrambiques ont déjà eu le temps d’inonder la presse ! – mais en plus je m’y rends à quelques jours des dernières de la saison – ceci étant, à l’instar des autres spectacles d’Alexis Michalik, il sera probablement repris pendant plusieurs années au moins, ce n’est qu’une fausse frayeur.

La pièce s’ouvre sur quelques mots directs au public. Un comédien – ou un personnage ? – nous demande ce qu’est le théâtre. Le théâtre, c’est ça, aurait-on envie de répondre. Le théâtre, ce personnage – ou ce comédien ? – va le proposer comme une échappatoire aux détenus du centre pénitentiaire où il se rend, ce matin-là. Lui qui s’estime comme un metteur en scène accompli, il va leur proposer un cours de théâtre mais il ne comprend pas : devant lui, ils ne sont que deux à avoir répondu présent. Coïncidence ? Je ne crois pas.

Je me souviens très bien de ma rencontre avec Alexis Michalik. On parlait déjà du dramaturge comme d’un jeune prodige, je n’y croyais pas : qui était cet auteur junior qui soulevait les foules ? Probablement encore un jugement immérité. Ce n’est que trois ans après sa création que je me suis décidée à découvrir Le Porteur d’Histoire. Je suis immédiatement revenue sur ma position : comment pourrait-il en être autrement ? J’avais été littéralement transportée durant le temps du spectacle. Cet homme a l’art de raconter une histoire.

Il m’est arrivé exactement la même chose durant Intra Muros. Michalik pouvait-il réellement exécuter cette prouesse théâtrale pour la quatrième fois d’affilée ? J’étais dubitative. J’apprendrais à ne plus douter de ce Maître : si j’ai fait la moue pendant les premières minutes, j’ai été à nouveau totalement embarquée dans son spectacle comme dans un rêve jusqu’au réveil brutal des applaudissements, quelques deux heures plus tard.

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Devant ce spectacle, l’évidence revient : Michalik est un ange-gardien du théâtre. Que dire face à tant de succès – et un succès qui semble, en plus, entièrement mérité ? Non seulement il offre des soirées exceptionnelles à son public, mais il remplit simultanément plusieurs théâtres de Paris, participant à la fois à leur économie et leur publicité, contribue à relancer le théâtre amadouant les réfractaires avec des adaptations cinématographiques de ses pièces, et surtout offre depuis de nombreuses années des rôles pérennes à de nombreux comédiens ! Cet homme a quelque chose du génie.

Ce qu’il fait est unique. Tout, sur le plateau, est parfaitement maîtrisé. D’abord le texte, qui est incroyablement ficelé : Alexis Michalik sait parfaitement où il veut aller et nous entraîne avec lui avec une facilité déconcertante. Mieux encore, le spectacle est plein de recoins sombres qu’il a parfaitement prévus mais que notre cerveau, lui, ne voyait pas du tout venir : ainsi de ce personnage que je dénigrais un peu au début du spectacle et qui devient soudainement le noeud central de la pièce. Son histoire, qui par bien des aspects aurait pu me laisser de côté, ne peut que me passionner : il traite de sujets graves non pas avec légèreté mais avec naturel. Il alterne des passages réalistes plutôt durs avec de la fiction pure, plutôt improbable, mais à laquelle on s’accroche justement parce qu’il nous tend la perche au bon moment.

Ensuite vient le jeu d’acteur. Comme d’habitude, chaque comédien incarne plusieurs personnages mais la transformation est telle qu’on ne peut les confondre entre eux. Tout change : mimique, voix, tics, personnalité, démarche, accent, et, bien évidemment, costume. Le spectacle fait alterner plusieurs distributions, et, comme toujours, on a l’impression que celle qu’on a en face de nous est la meilleure. Tel personnage, ainsi incarné, devient une évidence. Cela fait plusieurs fois que je fais face à ce tour de passe-passe, et je n’ai toujours pas compris le truc.

Enfin, il y a la mise en scène. Tout est prévu au millimètre. La direction de Michalik, si elle n’est pas tyrannique, doit du moins être d’une rigueur et d’une exigence monstres. Les déplacements font partie intégrante du spectacle, s’organisant presque comme une chorégraphie. La musique qui accompagne la scénographie est haletante, elle crée des atmosphères, elle accompagne les comédiens, elle nous tend puis nous détend. Ces deux dernières facettes, la mise en scène et le jeu d’acteur, me font penser presque à de la Comedia Dell Arte : c’est extrêmement codifié comme manière de jouer. Mais il y a également quelque chose de nouveau. J’appellerais cela de la Comedia Dell Michalik. De la Comedichalik.

A quand le prochain ? ♥ ♥ ♥

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Baer-ci Édouard

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Critique des Élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, d’Edouard Baer, vu le 28 mai 2019 au Théâtre Antoine
Avec Edouard Baer et Christophe ou Riton Liebman

Pourquoi ce spectacle m’attirait-il ? Sans doute à cause de la tête d’affiche, et sûrement pas grâce à son titre – les titres à rallonge, j’ai tendance à me méfier. Je suis un peu un mouton. Je ne savais pas vraiment ce que j’allais voir, sinon que c’était interprété par un comédien en qui j’avais parfaitement confiance. Voilà un papier qui s’avère plutôt difficile à écrire, car ce qu’il nous présente n’est pas franchement descriptible : c’est un peu tout et rien à la fois.

Edouard Baer entre par la porte de la salle : il est un comédien qui s’est échappé de son théâtre, juste à côté – après tout, ce n’est pas ça qui manque sur le boulevard – car il devait jouer Les Élucubrations d’un homme frappé par la grâce mais la grâce était absente, ce soir. Il ne la sentait pas. Il devait incarner André Malraux mais il nous pose la question : peut-on réellement arriver comme ça et devenir André Malraux ? La réponse est sur toutes les lèvres. Le sourire aussi. Il commence à parler, parler, parler, et plus rien ne l’arrête.

On retrouve le Edouard Baer que l’on peut connaître grâce à Radio Nova : celui qu’on imagine presque un peu camé tant il est hors du temps, hors des mots, presqu’hors du monde. Il est rêveur, il raconte tout et n’importe quoi, il enchaîne des situations sans vraiment de lien mais ce pour notre plus grand bonheur. Il est probablement l’un des seuls à pouvoir faire ça – l’autre nom auquel je pense, évidemment, c’est Fabrice Luchini. Ce spectacle ressemble un peu à ce qu’il a pu présenter, sur son amour de la littérature, sur les grands textes qui l’ont accompagné dans sa carrière.

Mais c’est tout de même exprimé différemment. D’abord dans la forme, c’est beaucoup plus modeste, rien que par son entrée en scène. Mais dans le ton également : il est franchement dans le partage là où Luchini peut davantage être dans la recherche de l’absolu. Pour Baer, c’est un moment avec le public. C’est parce qu’il a une passion pour ce qu’il dit et qu’il voudrait presque nous la transmettre qu’on est pendus à ses lèvres. Il y a également quelque chose de profondément humain dans la manière dont il s’approprie ces textes et tente de se cacher derrière : il met en valeur ce qu’il dit, jamais sa personne. Et puis il faut bien reconnaître qu’il a une réelle présence et un charme fou : même dans les tirades les plus étranges, les moins poétiques, on est sur un petit nuage théâtral.

Le spectacle est, malgré tout, un peu bancal : si le comédien convainc sans problème, son texte a quelques petits défauts. L’ensemble est prenant, sans doute, mais certaines liaisons apparaissent un peu fabriquées : ainsi, lorsqu’il sort certains livres pour en lire des passages, cela manque d’authenticité et jure avec un ensemble qui pourrait presque donner l’illusion d’une longue improvisation. C’est là-dedans qu’il est le meilleur. On aimerait d’ailleurs que certains moments durent encore et encore : comme lorsque, grand amateur de théâtre de boulevard et de Jacqueline Maillan, il reproduit les entrées en scène classiques que l’on peut retrouver dans ce type de pièce. Il tente peut-être trois ou quatre entrées ainsi qui sont un régal absolu et l’on aimerait que ses tentatives ne finissent jamais. Ce sont, ainsi, de petits instants de grâce.

Finalement, le spectacle portait bien son nom.  ♥

Varupenne et Pouderoux ne nous mettent pas l’eau à la bouche

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Critique des Serge (Gainsbourg point barre), de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, vu le 25 mai 2019 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Rebecca Marder, Yoann Gasiorowski, dans une mise en scène de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

J’étais en décalage avec le spectacle avant même qu’il ne commence : ce n’est que quelques jours avant de m’y rendre que j’ai compris le subtil jeu de mot qui composait le titre. Dans mon espoir de ne voir jouer sur scène que du Gainsbourg des débuts, et pas du Gainsbarre qui avait moins ma faveur, j’avais perçu dans le « point barre » la locution interjective signifiant qu’il n’y avait rien à ajouter : on y entendrait Gainsbourg, le seul et l’unique, et puis c’est tout. J’étais assez brave, il faut le reconnaître, mais j’aurais peut-être dû y sentir un signe.

Je suis une grande fan des cabarets du Français, et ce depuis leurs débuts : j’écoutais déjà les émissions de Philippe Meyer lorsque celui-ci a décidé de faire chanter les Comédiens Français, j’ai assisté aux premiers spectacles chantés sous sa direction, puis il a été plus ou moins écarté de ces spectacles repris progressivement par les comédiens eux-mêmes. J’avais été très emballée par L’Interlope l’année dernière, qui sortait des cabarets habituellement proposés au Français se composant d’une suite d’interprétations des textes d’un grand nom de la chanson française. Serge Bagdassarian, metteur en scène de L’Interlope, avait pensé son spectacle comme un tout et non une simple suite de chansons, avec une histoire comme fil directeur et des personnages davantage dessinés. Il avait réussi à insuffler une âme, créer une atmosphère, proposer au public quelque chose d’assez surprenant, à la fois gai et mélancolique. C’était brillant.

On sent venir un « mais… » à des kilomètres, le voici : je suis beaucoup moins séduite par Les Serge que j’aurais souhaité l’être. Le modèle diffère de ce qui pouvait exister les années précédentes : Serge Bagdassarian avait déjà créé quelque chose de différent, ils tentent encore une autre formule, plus proche du concert cette fois-ci. Seulement voilà : ce que je venais chercher dans les formes musicales proposées au Français, c’était avant tout une interprétation, car ces comédiens exceptionnels vivaient leur chanson différemment, si ce n’est davantage, que leur interprète originel. On avait là une véritable valeur ajoutée, qui permettait de compenser sans problème une absence de technique vocale.

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© Vincent Pontet

Ici, ils ont choisi de créer un concert autour de Gainsbourg. Je vois dans cette idée deux problèmes majeurs qui, à mon avis, sont la source de ma déception. Le premier, c’est qu’ils se sont organisés entre instrumentistes de la Troupe : là où, d’habitude, ils étaient accompagnés par des musiciens, ici, ce sont eux qui font tout. Alors certes, ils ont dû absolument s’éclater à le faire, et c’est avec plaisir – et admiration ! – qu’on découvre les comédiens qu’on connaît capables de passer aisément du trombone à la guitare, de la guitare au piano, du piano à la basse. Mais d’un point de vue purement musical, je ne vois pas forcément l’intérêt de préférer ce concert à une écoute chez soi, si ce n’est peut-être pour la modernité de certaines adaptations.

Le deuxième, c’est le choix de Gainsbourg. Il se heurte directement à ce qui constituait, selon moi, la plus-value des cabarets du Français : l’interprétation. Car les chansons de Gainsbourg, contrairement à celles de Brassens, de Boris Vian, ou de Barbara, sont bien moins narratives ; qu’apportent alors les Comédiens-Français dans leur interprétation ? Pas grand chose – au contraire, les comédiens ayant été choisis pour leurs qualités de musiciens, ils ne sont pas toujours assurés vocalement et peinent à apporter à Gainsbourg ce que lui seul mettait dans ses chansons, et qui constituait un vrai travail de funambule : étrange, parfois titubant mais toujours abouti. S’il est vrai que Gainsbourg est loin d’être mon artiste préféré, je précise quand même que je connais plutôt bien son oeuvre – j’étais même assez contente que Black Trombone et Comme un boomerang, parmi mes chansons préférées, figurent au programme. Deux interprétations qui, finalement, ne me laisseront rien.

Seule Rebecca Marder tire vocalement son épingle du jeu – j’aurais probablement abondé davantage en compliments si le choix de la comédienne n’avait pas été présenté de manière si hypocrite. Dans le programme, on peut en effet lire que « Si Rebecca est la seule fille, c’est un choix purement pragmatique car elle est la seule comédienne instrumentiste de la Troupe. » Moi-même pianiste, j’ai observé Rebecca Marder pendant tout le spectacle : elle se retrouve deux fois au clavier, les mains mal positionnées, jouant mains gauche et droite toujours séparément. Le plus dur qui lui est demandé, c’est probablement ses trois accords à la main droite qu’elle joue avec deux doigts différents. C’est faire injure aux autres comédiennes de la Troupe que sous-entendre qu’elles n’auraient pu effectuer la même prouesse artistique. La prochaine fois, il faudra assumer le choix d’une comédienne jeune et jolie.

Enfin, le troisième problème vient du fait qu’ils n’ont pas su trouver un biais intéressant pour sortir du format de cabaret habituel. Comme pour justifier leur concert, les chansons sont entrecoupées d’extraits d’interviews de Gainsbourg avec ses folies, ses manières, ses bons mots. Ça aurait pu être intéressant mais cela casse le rythme du spectacle et, à la longue, finit par ennuyer. Ce qui en ressort, c’est un spectacle qui manque d’âme, qui ne réussit pas à créer l’atmosphère qu’il souhaiterait – l’alcool, les cigarettes et les repettos blanches ne suffisent pas à reproduire cette ambiance particulière – et qui apparaît finalement comme un peu fade. On lui reconnaîtra malgré tout une très jolie fin, qui reprend une « phrase-refrain », certes un peu artificielle mais qui a le mérite d’exister et d’articuler le spectacle, qui clôt agréablement le spectacle.

Ils étaient in ; les voici un peu out 

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© Vincent Pontet