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Critique de Coupures, de Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi, vues le 8 janvier au Théâtre de Belleville
Avec June Assal, Michel Derville, Lison Favard, Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet et Samuel Valensi, dans une mise en scène de Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi

J’ai toujours adoré la deuxième rentrée théâtrale, celle de janvier, mais là il faut reconnaître qu’elle est particulièrement bienvenue : il fait froid, la situation sanitaire est celle qu’on connaît tous, l’ambiance globale est morose mais ce petit renouveau de programmation, les affiches qui changent sur les colonnes Morris, la découverte des créations à venir, tout cela met un petit coup de boost bienvenue en cette étrange période. Coupures faisait partie de ma sélection de spectacles à voir en cette rentrée 2022, et je suis absolument ravie de vous annoncer que je commence avec le jackpot.

Fidèle à mes principes, je n’ai rien lu ou presque sur Coupures avant de découvrir le spectacle. J’avais quand même compris que le spectacle abordait la question de la 5G, ce qui n’était pas franchement pour me rassurer – le débat est certes intéressant, mais je ne voyais pas où pouvait se nicher la théâtralité dans un sujet pareil. En fait, la pièce est bien plus maligne que moi : la 5G n’est qu’un prétexte pour aborder la question de la démocratie, du gouvernement représentatif et de la place de la voix de chaque individu là-dedans.

La position du spectateur est définie dès le début : nous voilà citoyens de la commune dans laquelle se déroule la pièce. Nous allons chercher à comprendre pourquoi le maire écolo de la ville a accepté d’installer des antennes 5G, puis nous pourrons nous exprimer, par le vote, à partir des différents éléments qui nous auront été donnés. Et nous voilà d’emblée engagés dans le spectacle.

© Jules Despretz

Je suis La Poursuite du Bleu depuis quelques temps déjà : le premier spectacle de la compagnie, L’inversion de la courbe, était plein de promesses, mais j’avais été déçue par Melone Blue, leur deuxième spectacle qui parlait d’écologie. Avec Coupures, ils visent vraiment en plein dans le mille. Ils poursuivent leur ambition de théâtre engagé en évitant les écueils présents dans les deux premiers spectacles : cette fois-ci la pièce n’est pas seulement politique, elle est avant tout dramatique. Et c’est pour ça que ça fonctionne si bien.

Politiquement, on commence à les connaître et on sait que le fond sera là. Le spectacle mène de front les problématiques de la démocratie et de la 5G : d’une part en faisant apparaître les nombreuses strates institutionnelles et en soulignant les complexités de l’administration française, d’autre part en donnant la parole à tous les métiers impliqués dans le déploiement des antennes – le tout est informé mais accessible, pas du tout hors sol ni démago, et présenté avec un mélange d’humour et de cynisme parfaitement dosé.

Théâtralement, c’est une grande réussite. Le spectacle est mené à un rythme de dingue, les scènes s’enchaînent sans aucun temps mort, les réponses aux questions des spectateurs arrivent au bon moment pour les renvoyer immédiatement sur un terrain qu’ils n’attendaient pas, tout est parfaitement ficelé, tout est parfaitement fluide, tout est parfaitement parfait. La mise en scène se veut simple, mais surtout ultra efficace, participatif juste ce qu’il faut, elle sert complètement le propos sans aucune fioriture. Mention spéciale pour la musique qui accompagne le spectacle, originale et toujours dans la bonne tonalité, qui permet des changements d’ambiance instantané pour notre plus grand bonheur.

La réussite de ce spectacle, pour moi, réside dans l’engagement du spectateur. On est tout de suite happés par les propos de l’un des personnages, puis on est frappés de plein fouet par les différents points de vue qui reconstituent le cheminement de l’acceptation de ces antennes. En fait, à cette histoire très politique se retrouvé mêlé un propos assez universel autour de l’histoire personnelle du maire qui permet une implication totale du spectateur, intellectuelle et émotionnelle. Il faut dire aussi que Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget ont réuni une équipe incroyable, défendant leurs personnages avec un engagement total, aussi convaincus que des politiques en campagne.

Et, envoutés, nous voilà debout à la fin du spectacle, militants à notre tour, cherchant à le faire connaître. ♥ ♥ ♥

© Jules Despretz

Bonne année ! – mes conseils pour cette rentrée théâtrale

J’ai toujours eu un peu envie de le faire et je ne m’en suis jamais vraiment donné le temps. Mais pendant les vacances de Noël, j’ai relevé plein de tentations théâtrales pour cette rentrée et je me dis qu’étant donné la situation compliquée des théâtres, je pourrais pour une fois essayer de me bouger un peu et de donner un modeste coup de pouce pour les spectacles qui me font de l’oeil en cette nouvelle année…

Voici donc, dans le désordre, la liste de mes envies hiver 2022 (je me laisse la possibilité d’y ajouter des spectacles au fil de mes découvertes donc n’hésitez pas à me faire part des vôtres !) :

Berlin Berlin, de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, mis en scène par José Paul au Théâtre Fontaine

La découverte de ce spectacle a été un petit choc, car il réunit deux artistes que je suis depuis de nombreuses années issus d’univers totalement différents. Alors pour le choc de la rencontre entre José Paul et Maxime d’Aboville, voilà un spectacle que j’ai hâte de voir et dont j’attends beaucoup.

Coupures, de et mis en scène par Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi au Théâtre de Belleville

Après L’inversion de la courbe et Melone Blue, le troisième spectacle de la compagnie La poursuite du bleu est toujours très engagé, s’attaquant cette fois-ci au sujet controversé qu’est le déploiement de la 5G. Si j’avais reproché au dernier spectacle de se perdre un peu dans son propos, je reste impressionnée par la volonté de la compagnie à s’attaquer à des sujets si politiques. Et très curieuse.

Fantasio, de Musset, mis en scène par Emmanuel Besnault au Lucernaire

Je les suis de loin depuis longtemps, les ai découverts sur scène il y a peu et ils sont devenus tout de suite des incontournables de ma saison théâtrale : Emmanuel Besnault et sa compagnie de l’Éternel Été proposent un théâtre que j’adore, un théâtre style tréteaux qui s’appuie sur le texte et fait beaucoup avec peu. N’ayant encore jamais vu Fantasio sur scène, j’ai vraiment hâte de voir leur version de l’oeuvre de Musset.

L’augmentation, de Georges Perec, mis en scène par Anne-Laure Liégeois au Théâtre 14

Je me l’étais déjà noté dans mes tablettes la saison dernière mais le spectacle a pâti des fermetures des théâtres. Je ne sais pas alors ce qui m’avait donné tant envie d’y aller, peut-être le Perec que je venais de lire en confinement ou cette photo un peu délirante du spectacle qui accompagne son descriptif. En tout cas, un an après, c’est toujours la même envie !

Le Montespan, de Jean Teulé, mis en scène par Etienne Launay assisté de Laura Christol, au Théâtre de la Huchette

Sur celui-ci, je n’ai rien lu, rien vu, rien entendu, si ce n’est que Michaël Hirsch fera partie de la distribution. Le comédien que je suis depuis un petit moment maintenant était plutôt habitué des seuls en scène jusque tout récemment, mais il m’avait fait part de son envie de travailler en troupe pour de nouveaux projets. On lui souhaite le meilleur et on a hâte de le découvrir dans ce nouveau costume !

Le cycle Racine mis en scène par Robin Renucci au Pavillon Villette

J’avais découvert son très beau Bérénice la saison passée à la Villette, j’aimerais beaucoup découvrir son Andromaque à présent (il propose également Britannicus dans le cadre de ce cycle). L’ancien directeur des Tréteaux de France revient avec ce triptyque autour de Racine dans lequel il met en valeur les textes du tragédiens habillés du plus simple appareil : une scène vide ou presque et des comédiens incroyablement dirigés. On n’en demande pas plus.

Mars 2037, de et mis en scène par Pierre Guillois à la MAC de Créteil

Pierre Guillois, je ne le présente plus, c’est mon coup de coeur théâtral depuis un bon nombre d’années maintenant. Il parvient toujours à m’étonner et, surtout, signe chaque fois des spectacles d’une grande qualité. J’attends donc le meilleur de ce Mars 2037, « comédie musicale spatiale », même si j’avoue que la bande-annonce m’a quelque peu… déroutée.

Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, mis en scène par Jean-Louis Benoît au Théâtre de l’Atelier

Huis Clos s’est joué très rapidement il y a deux ans au Dejazet, mais c’était en plein rush théâtral puis le spectacle a été interrompu par le virus que nous connaissons tous. Ce retour sur la scène du Théâtre de l’Atelier sera l’occasion pour moi de découvrir la pièce de Sartre défendu notamment par les deux grands comédiens que sont Maxime d’Aboville et Marianne Basler. Hâte hâte hâte.

Une télévision française, de et mis en scène par Thomas Quillardet au Théâtre de la Ville

J’aime le théâtre documentaire quand il est bien fait (comprendre : quand on ne s’y ennuie pas). Et je ne sais pas pourquoi mais celui-ci m’a donné envie dès que j’en ai entendu parler. Je guette les places depuis un bon moment et j’espère avoir l’occasion d’en apprendre plus sur la privatisation de TF1 grâce à Thomas Quillardet.

Hen, de et mis en scène par Johanny Bert au Monfort

Hen, je l’ai manqué plusieurs fois, et j’espère vraiment que cette fois-ci sera la bonne ! La seule chose que je sais sur ce spectacle, outre que c’est un spectacle de marionnettes, c’est que Hen est le pronom neutre suédois. Ça suffit à éveiller complètement ma curiosité.

Les Soeurs Bienaimé de Brigitte Buc, mis en scène par Brigitte Buc et Gersende Michel au Théâtre Antoine

On en a encore assez peu parlé et j’ai découvert l’affiche complètement par hasard dans la rue. J’ai un a priori complètement mitigé : là, comme ça, l’affiche, le titre, et l’autrice inconnue ne sont pas pour me rassurer, mais en même temps, avec une distribution pareille, je ne vois pas comment on peut rater un spectacle. Donc : curieuse.

Molière 2022 – les 400 ans de Molière à la Comédie-Française

Le 15 janvier prochain, Molière soufflera sa 400e bougie. Pour l’occasion, la Comédie-Française, sa Maison, a réservé sa deuxième partie de saison au plus grand dramaturge français. Et il y en aura pour tous les goûts : des pièces les plus connues aux créations collectives autour de sa vie en passant par des farces et autres seuls en scène autour de son oeuvre, Molière sera traité aux petits oignons !

Comme il vous plaira, de Shakespeare, mis en scène par Léna Breban à la Pépinière

C’est d’abord le nom de Barbara Schulz qui a attiré mon oeil sur cette nouvelle production : je garde un très bon souvenir de La Perruche dans laquelle elle jouait il y a quelques années. Mais c’est l’occasion aussi pour moi de découvrir non seulement une nouvelle pièce de Shakespeare, ce qui n’est jamais de refus, mais aussi le travail de Lena Breban dont j’ai beaucoup entendu parler récemment.

Marilyn, ma grand-mère et moi, de Céline Milliat Baumgartner, mis en scène par Valérie Lesort au Petit Saint-Martin

Celui-ci ressemble un peu à un ovni théâtral, le titre m’intrigue autant qu’il me rebute, j’ai peur du spectacle qui tient sur par grand chose mais j’ai un si grand souvenir des Bijoux de pacotille de Céline Milliat Baumgartner que je suis attirée malgré moi… et je dois reconnaître que la bande-annonce joue plutôt en sa faveur. Pourquoi pas ?

La Mère Colère de Mouawad

Critique de Mère, de Wajdi Mouawad, vu le 18 décembre 2021 au Théâtre de la Colline
Avec Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Ockrent, Aïda Sabra et Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi, Augustin Maîtrehenry

Pour ne rien vous cacher, je n’avais pas vraiment prévu d’aller voir Mère, au départ. J’avais été déçue par Fauves, Notre Innocence et Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge et j’avais un peu l’impression que l’auteur-metteur en scène tournait en rond. Mais le spectacle a été mis en lumière malgré lui par les actions liées au #MeTooThéâtre qui demandait à le déprogrammer car la musique du spectacle avait été confiée à Bertrand Cantat. Ce n’était sans doute pas le but du collectif, mais le coup de projecteur a été très efficace : on a tellement parlé du spectacle que les bonnes critiques sont parvenues à mes oreilles. Et m’ont donné envie de retrouver l’auteur de Tous des oiseaux.

Comme souvent, Wajdi Mouawad s’inspire de sa propre histoire pour écrire sa pièce. Il nous propose donc un saut au début des années 80, lorsque sa famille fuit la guerre civile libanaise et vient s’installer à Paris. Sa famille, c’est sa mère, sa soeur, son frère, et lui, Wajdi, 10 ans. Son père est resté au Liban pour travailler. Le spectacle se concentre surtout sur les souvenirs que Wajdi a de sa mère, une femme constamment dans l’attente : des nouvelles de son mari, de la fin de la guerre, du retour au Liban… une femme qui ne vit plus dans sa réalité et qui s’enferme dans sa colère.

On dit que c’est peut-être l’une des plus grandes réussites de Wajdi Mouawad. C’est sûrement vrai. Je ne sais pas par où commencer. On se sent tout petit, lorsqu’on a vu pareil spectacle. Mouawad est un esprit brillant, mais sa pièce se veut tellement accessible. Il a d’abord écrit une histoire. Sur scène, cette petite famille qui crie beaucoup nous captive rapidement. La rudesse des échanges est contrebalancée par beaucoup d’humour. On s’implique dans cette histoire car cette famille nous parle, évidemment, car ce personnage est une mère et que cela éveille en nous quelque chose. Mais, dans le même temps, on est mis à distance car c’est une famille arabe qui a vécu la guerre, qui a vécu l’exil, et qui raconte une réalité qui n’est pas la notre. Ce double point de vue nous permet d’avancer avec eux, nous donne envie de comprendre, nous engage réellement dans ce qui se passe sur scène comme au Liban. Cette situation, qui m’est inconnue, et qui m’était jusqu’ici probablement indifférente, devient soudain fondamentale.

© Tuong-Vi Nguyen

Ce double point de vue se retrouvera tout au long de la pièce. L’odeur des mets libanais qui embaume tout le théâtre est un rappel constant des origines de nos personnages. Et pourtant, au-delà de sa propre histoire, Mouawad inscrit aussi sa pièce dans une époque. La variété française devient un personnage à part entière. C’est très beau, ce qui se passe autour de la musique, comme elle devient une clé de l’adaptation dans ce pays, comme chacun se l’approprie et comme elle répond aux angoisses et au vécu des personnages. Cette langue musicale, qui parle à tout le monde, personnages comme spectateurs, c’est peut-être ce qui nous relie vraiment, ce soir.

Ce spectacle n’aurait pas autant de force sans l’incroyable distribution réunie par Mouawad, Aïda Sabra en tête. Parler de sa puissance d’incarnation semble un peu dérisoire lorsqu’on a vu ce qu’elle donnait sur scène. Son jeu puise dans autre chose, probablement dans ce passé commun qu’elle partage avec Mouawad, elle qui a également dû fuir le Liban. Son personnage passe plus de deux heures à hurler sur tout ce qui passe devant ses yeux, ses enfants, la télé, Serge Gainsbourg, sans jamais une fausse note, sans jamais en faire trop, et sans jamais nous perdre. Sa violence a quelque chose de captivant car elle ne vient pas seule : elle traîne avec elle une souffrance intériorisée et pourtant bien visible. Quelle femme.

Quelque chose me marque tout particulièrement dans ce spectacle : c’est sa théâtralité. Je vais beaucoup au théâtre, et pourtant je ne me souviens pas avoir vu pareille utilisation de l’objet théâtral depuis un bon moment. Il utilise les ressorts classiques du genre dramatique avec beaucoup de simplicité, mais l’effet est renversant. Je me demandais ce que faisait Christine Ockrent dans ce spectacle. Elle joue son propre rôle de présentatrice télé. Mais comme on est au théâtre, on peut tout à fait dialoguer avec la journaliste alors même qu’elle est derrière l’écran. Et ce mélange de réalité et de fiction nous amène soudain autre part. Dit comme ça, ça n’est peut-être pas grand chose, mais scéniquement quelque chose se passe. C’est un peu la même chose quand Mouawad entre sur scène pour jouer le dialogue qu’il aurait aimé avoir avec sa mère. On aurait pu facilement tomber dans le cliché, le pathos, le superficiel. On est vraiment loin de ça. Il y a tellement de théâtralité dans ce geste, tellement de couches possibles de lecture, tellement d’authenticité et d’imaginaire à la fois dans cet échange que c’en devient fascinant. On entend l’auteur, le metteur en scène, le personnage, le comédien, l’enfant, et lui-même, Wajdi Mouawad, 53 ans. C’est pour ces moments-là que j’aime le théâtre.

Du grand théâtre. Du beau théâtre. ♥ ♥ ♥

© Tuong-Vi Nguyen

Pierre Guillois fait un carton

Critique des Gros patinent bien, de Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, vus le 11 décembre 2021 au Théâtre du Rond-Point
Avec et mis en scène par Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois

J’ai découvert Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan dans Le gros, la vache et le mainate, il y a près de dix ans maintenant. Et depuis c’est un rendez-vous plus qu’attendu de découvrir leurs nouveaux imaginaires, leurs nouvelles lubies. Et chaque fois, j’ai un peu peur, car jusqu’ici, il ne se sont pas encore plantés. Mais quand on propose un spectacle qui se base entièrement sur des cartons, ça passe ou ça casse. Rassurez-vous : ça passe. Et ça passe avec brio, même.

En fait, ce n’est pas vraiment exact de dire que le spectacle se base entièrement sur les cartons. C’est vrai, il n’y a rien d’autre sur scène que les deux comédiens et pleeeeeeein de cartons. Mais le spectacle ne serait pas aussi dingue si les deux comédiens se contentaient de lever les cartons au bon moment. Quand on n’a que des cartons pour raconter une histoire, on n’a pas d’autre choix que donner tout ce qu’on a pour l’incarner à côté. Et tout ce qu’ils ont, c’est déjà beaucoup.

Durant plus d’une heure, ils vont mimer, à l’aide de ces cartons, donc, les aventures rocambolesque de cet américain parti d’Islande et qui va traverser l’Ecosse, l’Angleterre, la France, et l’Espagne. Tout ça, sans que le comédien qui l’incarne ne bouge de son tabouret ni ne parle une langue intelligible – rassurez-vous, grâce au talent de Olivier Martin-Salvant, on a l’impression de tout comprendre. C’est surréaliste et génial à la fois. Pierre Guillois, qui incarne l’environnement qui entoure notre protagoniste, est absolument prodigieux. Il se donne corps et âme pour donner vie à cette histoire : au son approximatif vient se greffer un visuel d’une créativité monstre qui permet à tout le monde de s’y retrouver.

Je pense que tout ce qu’il y avait à faire avec des cartons, ils le font sur cette scène. Leur inventivité sans limite provoque un rire sans limite. C’est du théâtre de tréteaux de pauvre d’une richesse infinie, c’est guignol poussé à l’extrême, ce sont des clowns des temps modernes qui cherchent leurs nez rouges. Moi qui avais peur que ce spectacle créé pour le plein air ne trouve pas sa place dans la grande salle du Rond-Point, j’étais complètement à côté de la plaque. La salle n’est qu’un grand éclat de rire durant toute la pièce.

Ce spectacle, en apparence plutôt simpliste, est probablement l’un des plus demandeurs en terme de logistique, en terme de régie, que j’ai pu voir récemment. Même dans les rares longueurs du spectacle, on peut se contenter d’admirer la prouesse technique, la démonstration de rigueur et de créativité qu’ils donnent, c’est simplement une leçon. Une incroyable leçon de théâtre. Bravo !

Toujours plus fan de ce duo. Je dirais même plus : complètement emballée. ♥ ♥♥

© Giovanni Cittadini Cesi

Double inconstance, simple violence

Critique de La Double Inconstance, de Marivaux, vu le 8 décembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Léo Bahon, Maud Gripon, Aymeric Lecerf, Thibaut Prigent, Jean-Christophe Quenon, Julie Julien et Mélodie Richard en alternance avec Clémentine Verdier

Je ne sais trop pourquoi je continue de suivre les spectacles de Galin Stoev alors même que ses choix scéniques sont souvent loin de l’esthétique que j’aime. Peut-être parce que j’ai découvert en lui un formidable directeur d’acteurs lors de son Jeu de l’amour et du hasard à la Comédie-Française, il y a quelques années. Peut-être aussi parce que, quoi qu’il propose, et même lorsque cela ne me parle pas totalement, c’est fait avec intelligence et soin, c’est toujours très précis, ça vient titiller l’esprit et ça donne à réfléchir. Et pour cette Double Inconstance, aux mêmes causes les mêmes effets.

Comme souvent chez Marivaux, il va être question d’amour et de jeu. Ici, ce sont Silvia et Arlequin qui s’aiment et qui sont séparés par Le Prince, qui enlève Silvia et la retient dans son palais sans se dévoiler : il choisit de se faire passer pour un officier afin de la séduire incognito. Il confie à l’une de ses conseillères, Flaminia, le soin d’éloigner les deux tourtereaux afin que ses propres amours puissent aboutir. Flaminia intrigue jusqu’à obtenir la confiance du couple, séduire Arlequin, et séparer les jeunes amants. Et là, en général, tout est bien qui finit bien, et les deux couples s’épousent dans la joie et la bonne humeur.

Seulement, ça, c’est la manière dont est montée habituellement la Double Inconstance. Galin Stoev en propose une version bien plus noire, bien plus cruelle, qui aboutit non pas à des mariages d’amour, mais à des mariages presque contraints. Il faut dire qu’il s’applique pendant tout le spectacle à montrer la domination des puissants sur les petits, à ôter toute liberté d’action à ces derniers, à ne leur laisser quasiment aucun libre arbitre. Ils deviennent le fruit de la manipulation de ceux qui détiennent le pouvoir et leurs agissements ne sont que la conséquence du bon vouloir de leurs supérieurs. Sale histoire.

© Marie Liebig

Lorsque le rideau s’ouvre, la première réaction est la suivante : que c’est laid. Le décor représente une sorte de laboratoire en sous-sol, sans aucune ouverture sur l’extérieur, au centre duquel se tient une cage de verre enfermant une jeune femme : c’est Silvia. Des caméras de surveillance et autres machineries en tout genre donnent l’impression d’une observation constante, comme ce pourrait être le cas pour une expérience scientifique. L’ambiance est posée.

Je passe un peu par tous les stades. Je suis d’abord déroutée, intriguée, curieuse, puis je m’ennuis, parfois je suis à nouveau prise, et à nouveau perplexe… Pour au final être partagée. Je suis à la fois enthousiasmée par cette nouvelle vision de l’oeuvre, et pas totalement convaincue par sa pertinence. Je m’explique.

On peut entendre la cruauté chez Marivaux. Après tout, le Prince fait enlever Silvia, qui mène sa vie, simplement pour son bon plaisir. Cette liberté apparente, en réalité fauchée par les puissants, peut exister en sous-texte. Les intrigues politiques qui pointent parfois le bout de leur nez à travers le personnage du Seigneur fonctionnent aussi dans la tonalité imposée par Galin Stoev. Certains dialogues entre puissants et petits suivent aussi ce schéma cruel entre dominant et dominé. Et c’est vrai que c’est rarement ce qu’on met en valeur chez Marivaux, donc c’est intéressant de changer de point de vue pour voir la pièce différemment. Galin Stoev a pris son parti, et l’a pris avec brio : tout dans la mise en scène donne l’impression qu’on dit aux amants qu’ils sont libres sans qu’ils le soient, le monde dépeint est complètement glauque et ne propose aucune échappatoire, on assiste à l’expérience au même titre que les puissants et cela a quelque chose de dérangeant. Le personnage de Flaminia prend une toute autre dimension, comme une sorte de manipulatrice diabolique, et Mélodie Richard est simplement époustouflante. En un sens, donc, ça fonctionne…

Mais si cette âpreté existe, elle ne constitue pas l’essence de La Double Inconstance. Le metteur en scène semble avoir fait le choix d’une seule note comme fil directeur du spectacle : la cruauté. Mais en ne dépeignant que ce sentiment-là, on perd quelques modulations du texte, et c’est là que je mords : Stoev efface totalement la vérité des coeurs, pourtant chère à Marivaux. Le propos n’épuise pas le sens du texte et, malgré la virtuosité des acteurs, cela se sent. Lorsque les scènes ne vont pas dans le sens de la férocité qu’il impose, Stoev va utiliser des artifices pour combler le manque, et notamment la vidéo : il force la note par l’image. Mais le décalage me dérange d’autant qu’il est parfois très visible : l’imposant décor de laboratoire, très utilisé dans l’acte 1, est progressivement délaissé et l’essentiel de l’action se passe en avant-scène, soulignant finalement la superficialité de cette scénographie – superficialité dommageable pour un décor aussi lourd.

Le projet aboutit donc, mais avec quelques prothèses. Intéressant, et dommage à la fois. ♥

© Marie Liebig

Dom Maxim Tenorio

Critique de Dom Juan – Répétitions en cours, de Molière, vu le 25 novembre 2021 au Théâtre du Chesnay
Avec Maxime d’Aboville, Marc Citti, Jean-Marie Galey, Valentine Galey, Grégory Gerreboo, Mathieu Métral, Rose Noël, et Christelle Reboul, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Suivre des comédiens m’entraîne dans bien des périples. N’ayant pu découvrir la création de ce Dom Juan au Cado d’Orléans, me voilà qui sillonne la banlieue ouest parisienne en direction du Théâtre du Chesnay où je ne suis encore jamais allée. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à une aussi belle salle, ni à un aussi grand plateau. La soirée commence bien. J’ai hâte.

Lorsque j’ai appris que Maxime d’Aboville jouait Dom Juan, j’ai eu deux secondes d’étonnement et tout de suite un sentiment d’évidence. Au premier abord, ce n’est pas à lui qu’on pense pour jouer le célèbre séducteur de Molière, mais c’est oublier la profondeur du personnage et ses aspects de provocateur impertinent qui siéent si bien à ce comédien. Et même si le sous-titre Répétitions en cours n’augurait rien de bon, j’ai quand même voulu voir ce que donnait ce Dom Juan qui sort un peu des codes.

On connaît tous Dom Juan, dont le personnage si célèbre est devenu un nom commun désignant un séducteur sans scrupules. Chez Molière, et particulièrement dans la mise en scène de Christophe Lidon, on a droit à un peu plus de nuances : certes, Dom Juan a laissé tombé Done Elvire après l’avoir sortie du couvent et épousée, certes il se joue du Ciel comme des femmes, certes il semble n’avoir aucune morale… ou plutôt semble-t-il par instants la chercher. Ce Dom Juan, qui a pourtant bien des défauts – enfin, surtout un gros – propose cette lecture rare de l’oeuvre qui entrouvre la porte du doute et de la rédemption chez Dom Juan – c’est une faible lueur, mais elle existe.

Parlons-en, du gros problème de cette mise en scène. On le sentait arriver, il est bel et bien là et porte le doux nom de Répétitions en cours. Ce genre de mise en scène, qui cherche à inclure le spectateur dans le processus créatif en montrant non pas la pièce finalisée mais une répétition, dans laquelle le metteur en scène intervient et les interrogations des comédiens sur leurs personnages sont légion, pullulait il y a quelques années. Et je ne crois pas en avoir vu une seule dans lequel le procédé était vraiment intéressant.

Celle de Christophe Lidon ne fait pas exception. Les éléments de répétition paraissent un peu superficiels et, s’ils permettent par exemple à Done Elvire de rallonger sa présence en scène en lui offrant la possibilité de redire l’une de ses tirades, cela donne quand même l’impression d’un non-choix.

C’est d’autant plus dommage que la mise en scène de son Dom Juan, elle, fonctionne plutôt bien ! Dès qu’on entre dans la pièce, on en oublie le reste et la répétition n’est plus un sujet. Et, surtout, proposer Dom Juan à Maxime d’Aboville était la vraie bonne idée. A chaque fois que je le vois sur scène, c’est le même choc : ce comédien dégage une puissance inattendue. Son Dom Juan a un tempérament de dictateur, à la fois envoutant et tranchant, qui rappelle par certains aspects son personnage dans The Servant. Son pas pressé et sa diction légèrement grandiloquente viennent compléter le tableau. Il donne l’impression d’avoir tout en son pouvoir, mais laisse apercevoir un semblant de faille dans son dernier échange avec Elvire. C’est unique, c’est grand. On a hâte de le voir jouer Iago ou Richard III – ces personnages, quelque part entre monstres et gourou, sont faits pour lui.

J’avais un petit doute sur la distribution en lisant le nom de Christelle Reboul pour incarner Done Elvire. Le doute est levé dès son entrée en scène. C’est loin de tout ce dans quoi je l’avais vue jusqu’ici, mais la fragilité qu’elle donne à voir est brûlante d’authenticité, et c’est un vrai plaisir de l’entendre doubler sa tirade, même si cela nous ramène à la répétition. J’ai douté un peu plus longtemps du jeu de Marc Citti, qui incarne un Sganarelle ayant un peu trop tendance à avaler ses répliques à mon goût, mais lorsqu’on s’y habitue cela fonctionne : le contraste avec le jeu de Maxime d’Aboville est flagrant ce qui accentue l’écart entre les personnages, et cette rapidité de diction sied finalement bien avec ce personnage dont les raisonnements se cassent le nez.

En bref, l’habit ne fait pas le moine : derrière cette mise en scène bien mal fagotée se cache une chouette proposition qui gagne à être vue. ♥ ♥

Des Misérables (in)adaptés

Critique des Misérables, de Chloé Bonifay, Lazare Herson-Macarel d’après Victor Hugo, vus le 24 novembre 2021 au Théâtre de la Tempête
Avec Marco Benigno, Philippe Canales, Céline Chéenne, Émilien Diard-Detœuf, David Guez, Sophie Guibard, Éric Herson-Macarel, Karine Pédurand, Claire Sermonne, Abbes Zahmani dans une mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lazare Herson-Macarel, cela faisait un petit bout de temps que je ne l’avais pas revu. Découvert lors des Journées du Conservatoire en 2011, je suis depuis de loin son parcours en essayant de voir son travail dès que je le peux. J’avais beaucoup aimé son Cyrano mais manqué Le Ciel, La Nuit et La Fête dans lequel il jouait cet été au Festival d’Avignon (je n’ai d’ailleurs pas encore dit mon dernier mot !). Et le Covid a failli avoir raison de nos retrouvailles aux Misérables – je profite d’ailleurs de cet article pour remercier le Théâtre de la Tempête d’avoir accepté le report de ma place pour cause de maladie. Mais a-t-il vraiment eu raison de reporter mon billet ?

Monter Les Misérables, sacré challenge ! Lazare Herson-Macarel a souhaité transposer à notre époque les personnages célèbres de Victor Hugo, en adaptant leurs problèmes, leurs misères et leurs rêves. Mais il faut avant tout poser le décor, présenter les protagonistes, et c’est ce à quoi va s’atteler le début du spectacle. C’est comme un résumé des deux premières parties du livre sous forme d’un enchaînement de scènes très courtes, qui sont un peu les images marquantes des Misérables : l’épisode du chandelier, la détresse de Fantine, la vente de ses dents et de ses cheveux, la maltraitance de Cosette…

Il y a plusieurs choses qui m’embêtent dans cette première partie. La première, c’est la forme. Les scènes sont entrecoupées de noirs aveuglants qui certes permet des changements de décor, mais qui sont parfois presque aussi longs que la scène qui les suit, ce qui casse complètement le rythme et nous empêche d’entrer vraiment dans la pièce. Cette première partie aurait probablement gagné à supprimer les changements de décors en occupant différemment l’espace scénique et en remplaçant les noirs par des focus lumineux sur l’une ou l’autre partie du plateau suivant les scènes. D’autant que ce sont vraiment les scènes les plus connues de l’oeuvre : on a presque envie de faire avance rapide devant certains tableaux.

La deuxième, c’est le choix des passages. Contrairement à la deuxième partie du spectacle, où on assiste à une véritable adaptation de l’oeuvre, ici on est de manière assez brute chez Victor Hugo, avec comme seul changement notable le positionnement dans les années 2000. Mais certaines choses ne fonctionnent pas : dans les années 2000, on ne confie pas ses enfants à des aubergistes et on ne vend pas ses dents. J’ai ressenti dans ce début de spectacle le poids de l’oeuvre monstre sur les épaules du metteur en scène, comme s’il n’avait pas réussi à s’en libérer tout de suite.

© Baptiste Lobjoy

J’aurais vraiment pas mal de choses à reprocher à cette première partie. Et pourtant, en la voyant, je ne peux m’empêcher de trouver ça beau et parfaitement exécuté. Le choix qui est fait est clairement celui de l’image et je n’ai rien à reprocher de ce côté-là. Je bous à chaque noir mais je regarde quand même avec attention chaque scène. Partir n’est jamais une option. Et lorsqu’enfin la seconde partie débute, je ne regrette pas d’être restée.

Cette deuxième partie présente aussi des défauts. Les noirs sont remplacés par des transitions en pleine lumière avec une musique électro – quelque part, c’est mieux, sans être idéal non plus. On se détache progressivement de Hugo en plaçant la troisième partie du roman dans un hôpital psychiatrique : Gavroche est un fou et les barricades sont des manifestations du ras-le-bol des soignants. Ça ne se tient pas entièrement, mais c’est une belle tentative. L’adaptation cherche probablement à en faire trop et tout y passe : les précaires, les soignants, le réchauffement climatique… L’action est située dans le temps et dans l’espace (on passe par Aubervilliers ou encore par Dunkerque) et ces précisions réalistes sont inutiles et même nuisibles pour l’ensemble. Vu de loin, ces deux parties semblent n’avoir pas su choisir : il y a à la fois trop de Hugo et trop de précisions pour essayer de faire vivre l’adaptation – le tout manque d’authenticité.

Mais le rythme s’accélère, les personnages prennent de la consistance et se mettent à exister réellement devant nous. L’originalité de l’adaptation permet de renouveler mon intérêt et me voilà subitement captivée par ce qui se passe devant moi. Il faut dire que le meneur de troupe, Émilien Diard-Detœuf, est simplement fabuleux. Parler de son énergie serait trop bateau pour rendre compte de ce qu’il incarne réellement sur scène, et son Gavroche psychédélique est probablement la grande réussite de cette deuxième partie.

Cette adaptation des Misérables m’a mi-fascinée, mi-ennuyée. Les images sont d’une grande qualité, le travail est là, mais l’ambition était peut-être un peu trop grande, ou pas suffisamment bien définie. Je m’y perds scénaristiquement mais m’y retrouve scéniquement. On ne donne pas tout de suite les noms des personnages mais l’oeuvre de Hugo est trop présente malgré tout. La deuxième partie m’emballe vraiment, mais on n’y voit pas assez Jean Valjean, génial Éric Herson-Macarel, à mon goût. L’idée de l’hôpital psychiatrique pourrait fonctionner, mais les évocations des multiples problèmes sociétaux sont de trop.

Je suis donc mi-figue, mi-raisin. Mais plutôt raisin, quand même. ♥ ♥

© Baptiste Lobjoy

Un grand désar-roi

Critique du Roi Lear, de Shakespeare, vu le 4 novembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Jacques Weber, Astrid Bas, Frédéric Borie, Thomas Durand, Babacar M’baye Fall, Clovis Fouin-Agoutin, Bénédicte Guilbert, Manuel Le Lièvre, François Marthouret, Laurent Papot, Jose-Antonio Pereira, Grace Seri, Thomas Trigeaud, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Georges Lavaudant

Evidemment. Evidemment que j’allais prendre des places pour ce Lear avec le grand Jacques Weber monté par Lavaudant dont j’avais eu la chance de découvrir la Rose et la Hache il y a quelques années. Le Roi Lear est probablement l’un de mes Shakespeare préférés et ce hors-les-murs du Théâtre de la Ville, présenté au Théâtre de la Porte Saint-Martin, était assurément l’un des spectacles à ne pas manquer en cette première partie de saison. J’avais vraiment envie d’aimer.

Lear est déjà vieux au début de la pièce, lorsqu’il partage son royaume entre ses trois filles. Trois ? Non, seulement deux puisque de Goneril, Régane et Cordélia, seules les deux premières sauront parler à leur père de façon à le convaincre de leur léguer une part de son royaume. Cordélia, qui avoue ne l’aimer que comme un père, ne saura pas s’attirer ses faveurs. Rejetée par Lear, elle ne réapparaîtra pas avant la fin de la pièce, lorsque le vrai visage de ses soeurs sera révélé au grand jour. En attendant, le vieux Lear, dépassé par les événements, sombre dans une forme de délire, surveillé de près par son fidèle Kent ainsi que son bouffon.

On ne peut monter Le Roi Lear sans roi Lear (si vous avez besoin d’autres truismes, je suis là). Vous m’avez comprise : l’oeuvre de Shakespeare nécessite un monstre sacré, un comédien capable d’assumer un rôle d’une telle envergure. Jacques Weber semblait avoir les épaules pour endosser le costume du roi Shakespearien. Mais hélas, trois fois hélas, ce géant du théâtre a perdu de sa superbe. Weber est un roi fainéant. Le début est laborieux – on entend sa dépendance à l’oreillette autant qu’on la voit : il poitrine pour couvrir ses trous, mais l’attente de la réplique est vraiment perceptible et gâche le plaisir du spectateur. C’est sur cet effet de voix que repose une grande partie de son interprétation dans la première partie du spectacle ; dans la seconde, où la folie prend le pas sur la raison, ses changements de ton soudain et ses ruptures se fondent mieux dans le personnage.

© Jean-Louis Fernandez

Arrive ce moment où on en vient presque à attendre les scènes où Weber n’est pas pour profiter un peu du moment de théâtre qu’on est venu chercher. Mais autour de lui le temps n’est pas non plus au beau fixe. Il y a du bon et du moins bon dans la mise en scène de Lavaudant. Un peu sage, un peu attendue, un peu scolaire, l’ensemble peine à décoller pour véritablement nous emporter, et il y a un vide que personne n’arrive à combler sur le grand plateau du théâtre de la Porte Saint-Martin.

Mais ce serait mentir que de nier les belles scènes qu’on a aussi pu y voir, avec en tête le supplice imposé par le duc de Cornouailles à Gloucester. Puissante, rapide, avec une intention au-delà de la simple efficacité, la scène est Shakespearienne à souhait. Les effets stroboscopiques et la cascade d’objets en tout genre fonctionnent bien aussi, malgré un petit air de déjà-vu. Globalement, il faut reconnaître que la seconde partie est plus convaincante que la première.

Au niveau de la distribution, on saluera un Manuel Le Lièvre en pleine forme – décidément le comédien ne cesse de nous étonner depuis quelques années – proposant un fou très rock’n’roll sans jamais une note à côté. Toujours du côté de la démence, Thibault Vinçon trouve également le ton très juste dans la composition de son Tom et de son errance philosophique. J’aurais pu conclure que c’est finalement dans la folie que se révèle la distribution de Georges Lavaudant mais ce serait sans compter le merveilleux Babacar M’baye Fall, contrepoint sage et honnête dans ce monde fou, qui incarne l’intégrité avec autorité, sans fioriture, et qui devient pour le spectateur comme un repère de stabilité dans une tempête déchaînée.

On pouvait attendre mieux d’une telle affiche.

© Jean-Louis Fernandez

Fais pas ci, fais pas ça

Critique des Règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce, vu le 20 octobre 2021 au Théâtre du Petit Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, dans une mise en scène de Marcial di Fonzo Bo

Cette année, j’ai fait simple : je me suis abonnée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. La programmation est belle, exigeante, éclectique, et elle s’ouvre pour moi avec ces Règles du savoir-vivre dans la société moderne, texte de Lagarce que je ne connais pas encore et que j’ai hâte de découvrir – et pas par n’importe qui, s’il vous plaît : la queen Catherine Hiegel en personne.

Je ne connaissais pas la pièce, je suis contente de l’avoir découverte mais ce n’est probablement pas la plus grande pièce de Lagarce : elle est intéressante dans cette énonciation des principes qui devraient dicter notre comportement, de la naissance jusqu’à la mort, en passant par le parrainage, le baptême, le mariage, et tout ce qu’on peut imagine d’événements régissant une vie.

Il y a deux versions possibles à cette critique. Je vais vous soumettre les deux puisqu’elles se sont opposées en moi. Elles ont coexisté pendant tout le spectacle et je n’ai pas pu déterminer laquelle était la plus juste.

Il y a d’abord celle de la Mor(d)ue : on ne la lui fait plus, après dix ans de chronique, vous pensez ! Elle repère tout, analyse tout, enregistre tout, et juge tout à l’aune de « ce qu’on pouvait attendre d’un tel spectacle ». Quand on m’annonce un seul en scène avec Hiegel, j’attends l’effet WAOUW. Ce que je vois avec mes yeux de morue, c’est une mise en scène somme tout très simple, une comédienne qui « se contente » de lire son texte, qui peut-être ne donne pas tout ce qu’elle pourrait donner – on a connu Hiegel plus grande que ce soir-là. Elle me donne l’effet de se balader un peu, d’aller à la facilité, de « faire du Hiegel »…

Et puis il y a celle que vous livreraient mes yeux d’enfants. Le coeur qui bat quand je m’assois au premier rang, à l’idée que Catherine Hiegel va être là, si près. L’émotion de voir cette immense actrice jouer juste devant moi. L’intérêt, c’est elle, ce qu’elle fait de ce texte, ce qu’elle invente à côté et qu’elle ne dit pas. Hiegel, on la regarde autant qu’on l’écoute. Ses yeux sont des lasers, ses sourires sont au-delà de l’ironie. Elle invente un nouveau texte, où le premier degré rejoint le second. Il s’en passe des choses, sur cette figure-là. Tous les âges sont sur son visage. Elle reste fascinante, et je suis fascinée.

Ce n’est sans doute pas le spectacle de l’année, mais c’est quand même Catherine Hiegel, et Catherine Hiegel c’est déjà beaucoup. ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Arnaud Denis décroche l’Oscar

Critique de L’importance d’être constant, d’Oscar Wilde, vue le 29 septembre 2021 au Théâtre Hébertot
Avec Evelyne Buyle, Olivier Sitruk, Delphine Depardieu, Arnaud Denis, Marie Coutance, Jean-Pierre Couturier, Nicole Dubois, Gaston Richard, Fabrice Talon, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Arnaud Denis, c’est l’un des metteurs en scène qui a contribué à souffler sur les premières braises de ma passion du théâtre, il y a plus de quinze ans maintenant. Je crois que je n’ai jamais manqué un de ses spectacles depuis. J’ai été absolument ravie d’apprendre qu’il montait L’importance d’être constant : je l’avais vu dans la pièce montée par Gilbert Desveaux il y a huit ans maintenant et j’avais hâte non seulement de le voir s’en emparer mais également de retrouver une de ses mises en scène avec un peu de monde au plateau. Spoiler : c’était brillant.

Algernon et Jack, deux jeunes amis dandys habitant Londres, s’inventent chacun un personnage pour échapper à une partie de leur vie : pour Algernon, c’est son ami Bunbury demeurant à la campagne qui lui permet d’échapper à la ville ; pour Jack, c’est son frère Constant qui lui permet de rejoindre Londres aussi souvent que possible. Et pour cause : Jack tient à voir souvent sa chère Gwendoline, la fille de la rigide Lady Bracknell, qu’il compte demander en mariage. Algernon, quant à lui, butine de filles en filles jusqu’à rencontrer une certaine Cécilie. Comment parviendront-ils à concilier leurs amours et leurs mensonges ?

Le spectacle vous prend en un instant. C’est comme le pop lorsqu’on débouche du champagne, on a immédiatement l’assurance d’une bonne soirée. Il faut dire que la langue de Wilde est faite pour Arnaud Denis. Il est parvenu à adopter toujours le ton juste afin de maintenir un rythme même lorsque les scènes pourraient tendre à nous lasser. Dans cette histoire tout de même très superficielle, il réussit à trouver la manière de prendre chaque situation pour lui donner son meilleur profil. Et quel profil ! Raffinement et humour anglais sont au rendez-vous pour notre plus grand plaisir.

On se rend compte aussi, grâce à sa mise en scène, à quel point la pièce est bien ficelée : comme elle permet à chaque personnage d’être mis en valeur ou comme elle alterne les différents duos afin de souligner les caractères de chacun. Comme à son habitude, la direction d’acteur est impeccable. Rien n’est laissé au hasard et jusqu’au plus petit rôle, tout est réglé dans le moindre détail. Olivier Sitruk est divin, figure d’enthousiasme et de légèreté, formant un super duo avec Arnaud Denis : l’immoralité du premier s’oppose à une certaine gravité du second et ils se renvoient la balle avec brio lors de leurs échanges.

Et le duo côté femmes est tout aussi délicieux : la retenue de Delphine Depardieu jure à merveille avec le naturel de Marie Coutance. La composition soignée de la première est une perfection digne de haute-couture quand la seconde mise davantage sur une fraîcheur très naturelle pour peindre sa chipie de Cécilie. La reine du spectacle, c’est Evelyne Buyle, géniale Lady Bracknell, qui joue de son autorité naturelle pour mener chacune de ses répliques au plus comique. Ce personnage est un véritable cadeau qu’elle semble déballer sur scène avec un immense plaisir, partagé avec le public : cynique à souhait et toujours avec grande classe, ses apparitions sont toujours ponctuées d’un grand éclat de rire. Les quatre comédiens aux rôles plus secondaires ne sont pas en reste, faisant réellement exister leurs personnages – et quel plaisir de retrouver Nicole Dubois qui fricote avec l’absurde avec son étonnante Miss Prism !

Un spectacle à partager en famille ! ♥ ♥ ♥