La Viala, la Locandiera !

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Critique de La Locandiera, de Carlo Goldoni, vue le 10 novembre 2018 à la Comédie-Française
Avec Florence Viala, Coraly Zahonero, Françoise Gillard / Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern et Thomas Keller, dans une mise en scène d’Alain Françon

Enfin ! Enfin, je découvre cette Locandiera, après six mois d’attente ! On se souvient évidemment de la grève Salle Richelieu qui empêcha le spectacle de se donner, de mes billets déplacés et finalement annulés, de ma tristesse de manquer un spectacle de Françon pour finir en beauté (et surtout relever un peu) ma saison au Français. J’ai craint que ces péripéties n’altèrent le spectacle – c’était sans compter le Maître qui en est à l’origine.

Pièce féministe avant l’heure, La Locandiera conte l’histoire de Mirandolina, qui tient l’auberge où se déroule l’action. Des voyageurs, qui ressemblent à des habitués, un Marquis et un Comte, lui font la cour et redoublent d’inventivité pour lui offrir les plus beaux présents (ou leur plus belle protection, pour le plus pauvre). Un valet, Fabrizio, amoureux de la patronne et qui s’accroche au fait que le père de cette dernière lui avait conseillé de l’épouser. De manière assez générale, tous les hommes qui passent dans cette auberge tombent amoureux de Mirandolina. Sauf un Chevalier de passage, qui dit haïr les femmes et les mépriser, et qui jure que jamais il ne tombera sous son charme. Mirandolina se promet alors de tout faire pour le convertir.

Je pourrais écrire : voir mes critiques précédentes de spectacles de Françon. Pour la finesse, pour la perfection, pour la beauté de ce qu’il propose et que jamais je n’arriverai à poser par écrit. Mais ce serait facile et lâche, et surtout ce ne serait pas entièrement juste. Françon ne donne jamais le même spectacle. S’il a une patte, c’est celle de la justesse, de l’harmonie et du respect de l’oeuvre. Mais cela se traduit différemment pour monter un Beckett et un Goldoni. Du « Molière italien », j’avais déjà vu La Trilogie de la Villégiature par Françon et c’est toujours le même plaisir, cinq ans après.

Françon, c’est le metteur en scène qui vous cale une atmosphère dès les premières secondes, alors qu’aucun mot n’a encore été prononcé. Mais déjà, les déplacements des comédiens, accompagnés par des lumières magnifiques, disent quelque chose. Déjà, l’espace se remplit à la manière si particulière de Françon. Dans ses décors qui peuvent parfois paraître un peu vides, l’espace n’a jamais été si bien occupé : les déplacements, évidemment, sont d’une précision rare, mais les regards, les mouvements de tête, les échanges ou les réponses gestuels quels qu’ils soient emplissent le plateau de vie. Tout est déjà là.

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© Christophe Raynaud de Lage

Et tout suit cette grandeur, deux heures durant. Autant dire directement qu’on ne les voit pas passer. J’espérais presque que le tableau final n’était que la fin du premier acte. Mais impossible de ne pas sentir malgré tout que c’est la fin. Ça se joue à la fois dans les tripes et dans le cerveau, et c’est ça qui est beau. Rien n’est laissé au hasard ; la montée en puissance se fait progressivement jusqu’à une fin en point d’orgue. Et entre les deux, on passe par diverses émotions. C’est un spectacle triste et beau. Évidemment, parfois, on rit, mais c’est un rire étrange, un rire déconnecté de notre cerveau – quelque chose dans la scène nous arrache ce rire mais le cerveau reste attentif à d’autres détails qui nous empêchent d’être pleinement heureux. Dans une scène, toujours, plusieurs strates de lecture. Et j’en ai certainement manqué pas mal.

Je n’aime pas dire ça, mais je vais le dire quand même : dans La Locandiera, Florence Viala et Stéphane Varupenne trouvent le rôle de leur vie. C’était un rôle taillé sur mesure pour Florence Viala, pour sa gouaille naturel et son côté bien ancré sur le sol. Elle le transcende, ce rôle, elle lui donne de l’éclat, elle en fait entendre chaque virgule et elle en fait exploser les saveurs. Lorsqu’elle se met à entonner une chanson pour un toast, le temps s’arrête et soudainement le monde se met à tourner autour de La Locandiera. Dans la salle, le silence se fait religieux et plus rien d’autre n’existe que Mirandolina entonnant ce petit air. Je ne crois pas m’avancer trop en déclarant que nous sommes tous tombés amoureux, à ce moment.

De son côté, Stéphane Varupenne, qui n’en finit pas de nous surprendre, est un Chevalier complexe. On pourrait le détester simplement ; il n’en est rien. Certes, ses insultes faites aux femmes déplaisent ; mais le voir plier devant Mirandolina n’est pas une partie de plaisir. Il souffre, c’est dur à voir ; il est amoureux, me voilà tout sourire. On aimerait presque croire à ce couple impossible. Mais chassez le naturel… lorsqu’il revient, au galop, c’est pour être plus brutal, plus désespéré que jamais. La scène qui en découle est d’une violence désagréable – impossible de ne pas faire l’écho avec notre époque. Mais jamais rien n’est souligné. Tout est dans l’intention.

Le reste de la distribution ne fait pas obstacle à cette grandeur. Quel plaisir de retrouver un Michel Vuillermoz si bien dirigé, donnant à son Marquis des reflets ridicules et pathétiques, être rejeté poignant dans sa solitude. Heureusement que Hervé Pierre, le vrai contrepoint comique du spectacle, est là pour alléger un peu les choses. De son côté, Laurent Stocker campe un Fabrizio déchirant, qui parvient à faire passer, parfois dans une réplique bien ordinaire, un mélange d’abattement, d’espoir et de passion qui m’ont serré le coeur. Sublime également, Noam Morgensztern, qui à travers un simple rôle de serviteur parvient à rendre beaucoup : témoin, une petite phrase toute simple lancée sans trop d’éclat, mais qui décochera instantanément un sourire à toute la salle. Il n’y a rien, mais il y a tout.

Que dire de plus ? On se lève, on applaudit à tout rompre, et on y retourne. Pour toucher, à nouveau, au sublime. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

Clouée au siège

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Critique de Clouée au sol, de Georges Brant, vu le 30 octobres 2018 aux Déchargeurs
Avec Pauline Bayle, dans une mise en scène de Gilles David

Je n’ai pas très bien commencé avec Pauline Bayle. Sa mise en scène de L’Iliade, que j’avais découverte à La Bastille la saison dernière, m’avait laissée de côté – tant et si bien que j’avais revendu ma place pour L’Odyssée, le lendemain. Il paraît que le deuxième volet était plus intéressant. J’ai peut-être manqué quelque chose. Mais je ne reste pas sur cet avis-là : après tout, si la metteuse en scène ne m’a pas convaincue, je ne sais encore rien de l’actrice. Devant les excellents retours de Clouée au sol, je décide donc de découvrir Pauline Bayle sous un autre jour.

Je n’avais pas lu le synopsis. Ou peut-être juste en diagonale. Je croyais donc que c’était la maladie qui avait cloué au sol cette militaire de l’armée de l’air employée par l’US Air Force. Mais pas du tout. Ce n’est pas non plus son mariage ni la maternité qui l’ont empêché de voler à nouveau dans Tiger, son fidèle engin. C’est simplement le progrès. Le progrès qui fait qu’aujourd’hui, on ne conduit plus des avions de chasse, on pilote des drones à distance. La voilà donc clouée au sol par le progrès.

Le problème, c’est qu’avec le progrès, on voit de mieux en mieux. Avant, on savait qu’il fallait larguer une bombe dans son avion militaire, on appuyait sur le bouton et, lorsqu’elle explosait, on était déjà loin. Ce n’est plus le cas avec les caméras ultra performantes des drones actuels. On voit qui on s’apprête à éliminer. Et on voit comment cela se déroule. On voit la chair humaine qui explose, on voit des membres éclater en l’air, on voit le rien laissé par le passage de la bombe. Alors viennent les questions sur les méchants de l’histoire, sur le sens de tout ça, et sur sa propre place.

Voilà ce qu’on appelle une montée en puissance. Pendant tout le spectacle, on ressent un certain malaise parce que la tension est là, latente. C’est presque trop lent parfois, on aimerait que ça explose car cela devient insoutenable. Gilles David a réussi à souligner cet effet en proposant une mise en scène totalement épurée donnant libre cours au texte, appuyée très légèrement par un fond sonore marquant l’accélération du rythme. Il aurait tout aussi bien pu plaquer un micro sur le pouls des spectateurs. La tension monte, monte, jusqu’à provoquer un éclatement digne d’un tir militaire. La métaphore semble filée tout du long.

Et il a bien trouvé son actrice. Pauline Bayle est impressionnante. Entre fragilité et puissance, son interprétation a quelque chose de bipolaire. On le voit, le robot prêt à tuer, qui ne cherche pas à se poser de questions car il l’a toujours fait ainsi, sans s’en poser. Mais la femme est là, la mère, l’épouse, celle qui cherche à protéger les siens autant qu’elle-même. Reste à savoir lequel de ces deux personnages est réellement le plus faible. Pauline Bayle ne donnera pas la réponse. Aux saluts, elle donne soudain l’impression de se réveiller d’un long cauchemar. Elle change totalement de visage. C’est étrange. Du côté spectateur, on sort également d’une longue apnée. Témoin le long silence qui accompagne le silence final.

L’impression d’être à la guerre. L’envie d’être loin, très loin d’ici. ♥ ♥

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Marivaux mieux qu’ça

1920x1080-arlequin-poli-par-lamour-img_4997-c-nicolas-joubard.jpgCritique d’Arlequin poli par l’amour, de Marivaux, vu le 27 octobre 2018 à La Scala Paris
Avec Julie Bouriche, Romain Brosseau, Rémi Dessenoix, Ophélie Trichard, Charlotte Ravinet, Romain Tamisier, dans une mise en scène de Thomas Jolly

Que c’est étrange. De Thomas Jolly, j’ai vu le tout dernier et le tout premier spectacle, Thyeste et Arlequin poli par l’amour, et je n’ai pas vraiment perçu de différence. Au texte près, j’ai eu l’impression de voir le même spectacle. Un peu gênant, quand on sait que douze ans et plus de dix mises en scène séparent les deux propositions. Alors oui, on peut parler de style, on peut parler de patte, mais on aura du mal à m’enlever l’idée que s’il ne se renouvelle pas un peu, on fera bientôt rimer Thomas Jolly avec supercherie.

Je ne sais pas si résumer l’histoire du texte initial de Marivaux a un intérêt pour ce spectacle. Comme je le décrirai par la suite, il m’est surtout apparu comme un « prétexte aux envies créatrices de Thomas Jolly », pour reprendre les mots de Sur les planches. Je ne prendrai cependant pas les armes, car cela reste une oeuvre mineure de Marivaux, où l’on sent plutôt un Marivaux en germe, comme l’était probablement Thomas Jolly à l’époque de la création. Mais bref. Contentons-nous d’évoquer une fée qui enlève un Arlequin par amour, mais que ce dernier jettera son dévolu sur Sylvia (qui le lui rend bien), créant quelques tensions au sein du petit village.

J’avoue avoir eu un problème dès l’introduction. Figurez-vous six servantes allumées avec, à côté de chacune d’elles, un comédien qui se tient debout devant un long drap, un livre à la main. Ils se tiennent là pendant que les spectateurs s’installent. Puis les lumières baissent dans la salle. Les comédiens disent une phrase, ferment leurs livres, et sortent. Les lumières s’éteignent. Les draps tendus sont arrachés. Ils ne réapparaîtront pas de tout le spectacle. Forcément, je m’interroge : quand l’histoire commence, il ne reste plus rien de cette introduction où Marivaux a à peine pointé le bout de son nez. Alors, quelle est son utilité ?

En réalité, cette première partie est une bonne entrée dans le spectacle. Elle permet au spectateur de se débarrasser progressivement de l’idée qu’il est venu voir un Marivaux. Il en est si peu question, ici. On a l’impression que le texte ne compte plus et que seule compte la situation. On se retrouve devant du Thomas Jolly, parfois entrecoupé de Marivaux. Ceci dit, reconnaissons-lui au moins cela, l’histoire féérique en fait sans doute le texte de Marivaux qui se prête le plus à ses exaltations jollyesques. Mais parlons-en plus en détails.

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Je retrouve les mêmes trucs de mise en scène que dans Thyeste : des confettis, de la musique à fond, des lumières tapageuses, des cris, de gros ventilateurs…. et des comédiens pas très bien dirigés, qui récitent leur texte de manière plutôt académique. Mais comme le texte est de toute façon abandonné, je ne m’appesantirai pas dessus. D’ailleurs, Thomas Jolly ne cherche pas une réaction au texte mais fait rire sur des cabrioles : des jeux avec des ballons, des boîtes à bêêêêh, des ruptures rythmes ou voix ; de manière générale, tout ce qui peut recouvrir le texte semble bienvenu.

Parfois, cela me laisse quand même plus que perplexe. Un comédien présente une nouvelle scène en décrivant le paysage qu’on doit se figurer. Entre autres, « Une pairie. Au loin paissent des moutons ». Entrent alors 3 comédiens déguisés en moutons, les fameuses boîtes à bêêêh à la main. Rapidement, je me sens un peu énervée par le dispositif : faire entrer des gens déguisés en moutons lorsqu’on me dit que sont présents sur scène des moutons, c’est tout de même le degré zéro de la mise en scène. Mais ici, le degré zéro que nous présente Thomas Jolly est tellement outrancier qu’il semble vouloir montrer que lui non plus n’est pas dupe. Alors, si personne ne l’est, à quoi bon cette proposition ?

Ceci étant dit, une fois que ce parti pris est accepté, on peut déceler dans ce spectacle quelques éléments intéressants – l’utilisation des ombres chinoises, notamment, est particulièrement bienvenue. Il y a là quelque chose de frustrant d’ailleurs, car ces éléments sont noyés dans un trop plein d’idées qui desservent l’ensemble. Mais si je suis restée globalement imperméable à cette esthétique, je ne la désavoue pas tout à fait : clairement, la musique à fond, les lumières violentes et les cris constants rendent une atmosphère tonitruante qui me laissent en dehors. Mais cette brutalité, je la connais : c’est celle d’une jeunesse à laquelle j’appartiens, quand même. Ce sont des codes qui me sont familiers – auxquels je n’adhère pas, certes, mais qui me parlent malgré tout.

Cette fois-ci, on se contentera de faire rimer Thomas Jolly avec Capri. C’est fini. 

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Amour amour, je t’aime tant

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Critique d’Un amour exemplaire, d’après la bande dessinée de Florence Cestac et Daniel Pennac, vu le 26 octobre 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, et Daniel Pennac, dans une mise en scène de Clara Bauer

J’étais plutôt enthousiaste lorsque le spectacle a été présenté en juin, sur la scène du Théâtre du Rond-Point. Adapter sur scène une bande-dessinée, c’est un pari qu’avait déjà mené avec brio Maïa Sandoz en montant Zaï Zaï Zaï Zaï avec Paul Moulin, mais l’adaptation était alors purement théâtrale. Ici, on garde un pied dans le dessin, puisque le dispositif inclue la dessinatrice sur scène : en effet, Florence Cestac accompagne l’histoire en dessinant sur des planches projetées en fond de scène. Je n’avais encore jamais vu ça, et ça me plaisait bien.

Un amour exemplaire, c’est l’histoire de Jean et Germaine, un couple que Daniel Pennac a réellement connu et, semble-t-il, un peu accompagné entre ses 8 et ses 23 ans. Un couple comme il en existe peu, vivant presque hors du monde, se fichant des conventions sociales, vivant d’amour, d’eau fraîche et de littérature dans une petite maison reculée. Un couple fascinant, pour le petit Daniel d’alors mais également pour le spectateur, qui aurait sans doute beaucoup à apprendre d’eux.

Les premières minutes m’emballent : le dessin accompagne bien la narration initiale de Daniel Pennac. Mais je ne m’attendais pas à ce que cela dure autant. Si cela fonctionne en guise d’introduction, le dispositif atteint vite ses limites : les dessins de Florence Cestac ralentissent le spectacle. Il faut trouver à meubler. Alors la musique comble ces longs moments. Et puis on « triche » : les planches sont déjà préparées, le dessin n’est plus en live. Évidemment, j’en viens à me poser la question : dans ce cas, la présence de Florence Cestac sur scène est-elle essentielle ? Et le dispositif en lui-même, qu’apporte-t-il, si ce n’est de rappeler que l’oeuvre est adaptée d’une bande-dessinée ?

D’autres interrogations accompagnent ces premiers éclats : pourquoi Daniel Pennac ne lit-il pas son histoire, tout simplement ? Autour de lui, les deux comédiens sont des pantins qui n’ont pas grand chose à jouer – c’est dommage, quand on a demandé à Laurent Natrella de participer ! – et qui sont réduits à utiliser le théâtre dans le théâtre pour augmenter leur partition. C’est dommage. L’histoire peine à avancer, je m’ennuie un peu. Je regarde ma montre ; je sais que le spectacle n’est pas très long, ça me rassure.

Et puis, je ne sais pas, quelque chose prend. Le côté charmant de la chose reprend le dessus. C’est un spectacle qui, à l’image de son histoire, prend son temps. Et ce serait mentir de dire qu’on ne prend pas plaisir à écouter les histoires de Daniel Pennac. Il a l’art de conter, et les personnages qui peu à peu prennent vie sur scène dégagent un bonheur communicatif. Ils ont l’air de planner, moi aussi. L’annonce de leur mort n’a rien de triste. Le temps du spectacle, j’essaie de partager leur vision altruiste de la vie et de l’amour. Je ne sais pas ce qu’il m’en restera, mais tant que je suis ici, avec eux, j’essaie de me débarrasser de mes questions et de profiter de leur compagnie. Finalement, on est bien, ici.

Simple et beau. Parfois un peu lent. Un peu comme la vie.  ♥

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© Giovanni Cittadini Cesi

Une mise en scène peu stratégique

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Critique de L’heureux stratagème, de Marivaux, vu le 14 octobre 2018 au Vieux-Colombier
Avec Éric Génovèse, Jérôme Pouly, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Claire de La Rüe du Can, dans une mise en scène de Emmanuel Daumas

De Emmanuel Daumas, je n’ai vu que sa mise en scène de Candide, il y a quelques années, au Studio-Théâtre. J’étais conquise, mais la distribution y était pour beaucoup. Là, j’étais déjà plus inquiète. Dans la distribution ne figuraient pas mon top Comédiens-Français, au contraire. Je suis arrivée un peu en traînant des pieds, ce dimanche où mon temps de divertissement était compté tant le travail pleuvait. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Voilà un spectacle qui s’écoute avec un certain ravissement.

La Comtesse aimait Dorante, mais Le Chevalier est passé et a séduit la Comtesse qui se met à délaisser son premier amant. Elle est persuadée de ne l’aimer plus – d’autant plus persuadée d’ailleurs que lui l’aime de tout son coeur. C’est plus facile de n’aimer plus lorsqu’en face on aime toujours plus et on jure un amour éternel. La Marquise, qui s’est vue délaissée par Le Chevalier, a bien compris cela, et propose à Dorante de se jouer d’eux pour reconquérir leurs coeurs : en feignant un amour naissant puis un mariage à venir, Dorante et La Marquise feront renaître la flamme dans le coeur de leurs amants respectifs. Car chez Marivaux, amour et jalousie ne sont jamais très loin…

Que je l’aime, mon Marivaux. J’étais un peu en froid avec lui depuis la découverte de son Petit-maître corrigé, vu à la Salle Richelieu il y a quelques années, et c’est ce souvenir qui m’a fait entrer à reculons au Vieux-Colombier. J’avais tort, je le confesse. Retrouver cette langue a ravi mon oreille. Tant de finesse, tant de subtilité, tant de clairvoyance dans les rapports amoureux et la complexité du coeur féminin… Je suis ravie de découvrir ce texte, mais aussi ravie de l’avoir entendu de pareille manière.

Elle est dure, cette pièce, pour les femmes. Claire de la Rüe du Can est une Comtesse délicate, un peu perdue, mais surtout très touchante. On lit parfaitement dans ses yeux le désarroi d’avoir perdu son Dorante, et sa peine m’a fait l’effet d’une gifle. Je me suis reconnue en elle, il y a quelques années. Et quand le poids de sa faute s’est pleinement révélée à elle, sa soudaine impuissance m’a donné des frissons. Julie Sicard campe une Marquise plus lucide sur la situation, et manipule ce petit monde avec finesse et, parfois, un petit ton narquois qui lui va très bien – ce qui ne m’a pas empêché de voir en elle une femme profondément blessée.

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© Christophe Raynaud de Lage

Une blessure qui se retrouve aussi dans le jeu de Jennifer Decker, moins mature que le personnage de La Marquise, plus naïve, plus enfantine. Touchante quand elle perd ses moyens, Jennifer Decker poursuit sa conquête improbable de mon coeur. Depuis plusieurs spectacles déjà, me voilà à l’attendre lorsqu’elle sort de scène, à ne voir qu’elle lorsqu’elle est sur le plateau. C’est une découverte – une redécouverte plutôt, puisque j’ai l’impression d’avoir devant moi une comédienne nouvelle. J’ai hâte de la revoir.

Et puis, quel talent de pouvoir ainsi dominer les penchants cabotins de Loïc Corbery ! Lui qui tend à retrouver ses vieux démons dans les scènes de valet, le voilà transformé lorsqu’il joue en duo avec Jennifer Decker. Quelque chose passe, entre eux, et c’est vraiment beau. De son côté, Jérôme Pouly a quelque chose de déchirant. Son amour pour La Comtesse est comme une évidence et on se surprend à en vouloir à La Marquise qui le malmène et l’oblige à porter la supercherie jusqu’au bout. Laurent Lafitte est le contrepoint comique de la pièce, et cela fonctionne si bien qu’on lui pardonnera un accent marseillais venu remplacer de manière totalement impromptue ses origines gasconnes. Les accents ne semblent d’ailleurs pas le fort de la direction d’acteur car j’ai trouvé celui de Nicolas Lormeau peu convaincant – mais rattrapé par une composition bien plus pertinente. C’est sur la proposition d’Eric Génovèse que j’ai plus de réserves, car si le comédien est toujours aussi délicieux, l’ambivalence de son Frontin m’a gênée : ce valet mène-t-il la danse ou n’est-il lui aussi qu’un pion dans ce grand jeu ? Ce n’est pas clair.

Voilà. Tout pourrait s’arrêter là, et tout serait bien merveilleux dans le meilleur des mondes possibles. Alors pourquoi Emmanuel Daumas a-t-il ainsi gâché son spectacle ? Rien de trop grave finalement, car la forme ne pèse pas trop sur le fond, mais la question se pose quand même. Pourquoi le directeur d’acteur si fin a-t-il laissé le metteur en scène en roue libre ? Pourquoi ce décor si laid fait de bâches et de coups de peinture (et on passera sur les costumes) ? Pourquoi ces intermèdes musicaux entre les scènes, qui ne font que ralentir un rythme pourtant bien introduit ? Pourquoi utiliser ici un dispositif bifrontal, si ce n’est pour simplifier les entrées et sorties des comédiens ? Pourquoi ces lumières si disgracieuses, pourquoi ces soudains bruitages venant interrompre un texte qu’on entendait si bien ?

J’ai comme l’impression qu’Emmanuel Daumas a eu peur de l’étiquette classique. Ce que j’ai vu ce soir, c’est une mise en scène fondamentalement classique, dans sa manière de faire entendre le texte, de gérer les déplacements, d’utiliser les symétries. J’ai eu l’impression qu’il cherchait à se faire violence pour proposer une scénographie volontairement disruptive, mais ne parvenait qu’à créer une incohérence entre sa direction d’acteur et ce qui l’entourait. Malgré tous ses efforts, son travail reste grandement conventionnel – et ce n’est pas un problème car pas à un instant on ne s’ennuie ! Mais cela reste dommage de s’être perdu dans des détails totalement contre-productifs.

Cela reste malgré tout une belle découverte. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Raynaud de Lage

L’hostilité

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Critique de La Convivialité, de Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, vu le 13 octobre 2018 au Monfort
Avec Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, dans une mise en scène de Arnaud Pirault, Clément Thirion, Dominique Bréda

La découverte de ce spectacle vient d’un hasard total : c’est en discutant écriture inclusive avec Julia Passot, qui travaille au Théâtre du Rond-Point, qu’elle me parle de ce spectacle présenté il y a quelques années au Festival OFF et qui revient sur les critiques faites aux règles de français aujourd’hui. Moi qui défends cette langue et lutte contre les nouvelles lubies simplificatrices ou inclusives de notre temps, me voilà intriguée. Et même si je doute qu’on parvienne à me convaincre sur le sujet, j’aimerais quand même entendre ce que ces deux jeunes belges ont à nous dire.

Pourquoi le français comporte-t-il toutes ces exceptions ? Pourquoi continuons-nous à souffrir des ces choux, hiboux, cailloux et genoux alors que les gnous suivent la règle d’accord ? D’où vient cette contrainte étrange qui transforma les cheveus en cheveux ? Avez-vous remarqué comme le français accumule les marques de pluriel comparé aux autres langues ? Avez-vous remarqué qu’en français, le son [s] peut s’écrire de 13 façons différentes ? Avez-vous compris les règles, les avez-vous intégrées, ou vous embêtent-elles au quotidien ? Le spectacle soulève les incohérences, les exceptions, les difficultés imposées par les règles d’écriture du français, et cherche quasiment à les décrédibiliser.

Tout commence par une dictée. C’est bien, j’ai toujours adoré ça. Je suis très confiante ; j’apprendrai par la suite que j’ai fait une faute. Tant mieux, le spectacle m’aura au moins appris que le mot baratin ne prend qu’un « r ». Pour le reste, je ne sais pas ce que j’y apprends. Ou plutôt non : je ne sais pas ce que ça va changer. Les deux compères font une démonstration quasi-mathématiques pour prouver que les règles d’aujourd’hui ne sont pas ou plus pertinentes, qu’elles relèvent d’erreurs du passé, qu’elles ne sont pas tellement liées à l’histoire de la langue.

Alors oui, c’est vrai, j’entends. Et je vois, car ce spectacle-conférence sait utiliser des outils pour convaincre : lorsqu’on propose de nouvelles orthographes aux spectateurs, un algorithme enregistre en temps réel les réponses pour donner le pourcentage de validation et de refus de la salle. Un autre algorithme trouvera 240 façons d’écrire un mot inventé par les comédiens. Un autre enfin proposera une orthographe aléatoire à l’écoute d’un son. Mais tout cela est totalement extrême, et je me situe à l’autre extrémité. Réfractaire à ce changement, me voilà à me bloquer complètement.

Plusieurs choses m’ont gênée dans ce spectacle. D’abord, il manque un contradicteur, car si les arguments présentés sont pour la plupart recevables, ceux de l’autre bord, le mien, le seraient tout autant. Et puis, certaines affirmations me semblent exagérées – on est parfois pas si loin du point Godwin. Ensuite, il y avait des scolaires dans la salle ce soir-là. Je trouve ça très chouette d’emmener des scolaires voir ce genre de spectacle. Mais devant leurs réactions, je ne peux m’empêcher de constater que, pour eux, simplifier l’orthographe ne vient que satisfaire leur flemme d’apprendre. Je ne peux m’empêcher d’y voir un certain nivellement par le bas : on prend le niveau actuel des élèves, on se rend compte qu’ils n’arrivent plus à intégrer certaines règles, alors on les supprime. Et j’ai mal.

Il y a de l’idée. Mais il en manque certaines aussi. ♥ ♥

On en bande encore

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Critique de Hard, adapté par Bruno Gaccio, vu le 10 octobre 2018 au Théâtre de la Renaissance
Avec Claire Borotra, François Vincentelli, Nicole Croisille, Charlie Dupont, Isabelle Vitari, et Stephan Wojtowicz, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Chaque année, je suis bluffée par le fait que Nicolas Briançon arrive, encore, à me surprendre. Surprise d’abord parce qu’en revenant cette saison avec Hard, le metteur en scène que je suis depuis plus de 7 ans maintenant parvient à renvoyer la balle loin de là où il l’avait laissée avec Faisons un rêve l’année dernière à la Madeleine. Il tape fort, il tape juste : en réalité, il tape même en plein dedans. Mon esprit prude craignait un humour lourdingue qui m’aurait laissée de côté. C’est mal connaître Nicolas Briançon : il ne laisse jamais son public de côté.

Hard est adaptée de la série du même nom présentée sur Canal + entre 2008 et 2015. Et pour ceux qui, comme moi, l’auraient manquée, en voici un court résumé : à la mort de son mari Alexandre, Sophie découvre qu’il n’était pas transporteur comme il le prétendait, mais patron d’une société de films pornographiques nommée Soph’X. Elle se retrouve alors à la tête de l’entreprise, avec pour mission de la sortir de sa lente agonie. Difficile d’accuser le coup, surtout quand on se rend compte que sa belle-mère est lesbienne et adepte de porno, et que l’acteur principal de la boîte surnommé Roy Lapoutre tombe soudainement amoureux de vous !

Que ce soit le titre de cette critrique ou celui du spectacle, le ton en est donné. Vous n’aurez plus l’excuse de ne pas savoir ce que vous alliez voir ni l’opportunité d’accuser une langue trop crue venue vous chatouiller votre oreille chaste. L’humour est gras et facile, ne nous le cachons pas, les expressions sont sans filtre, les jeux de mots lubriques s’enchaînent, et on rit. Mais on rit sans vulgarité, car dans ce spectacle rien n’est gratuit. C’est étrange de se dire que parmi les spectacles que j’ai vus récemment, Hard est l’un des seuls où je n’ai pas vu d’organe génital à l’air libre. On en parle, on en rigole, mais on ne montre rien.

Enfin, rien… Il faut reconnaître que François Vincentelli et Charlie Dupont passent une bonne partie du spectacle en sous-vêtements – ce qui n’est pas pour nous déplaire. Mais si l’atout-charme est important, il l’est moins que l’atout qualité, et le jeu des comédiens est sans faille dans ce spectacle. Le mot d’ordre semble avoir été la caricature : en tout cas, chaque comédien a forcé sur certains traits de la personnalité de son personnage. Mais c’est un comique qui fonctionne bien, et on a plaisir à les retrouver tout au long du spectacle : en se donnant pareillement pour chaque personnage, les comédiens sont à mourir de rire. Bravo donc à Charlie Dupont d’avoir ainsi maintenu seul la salle en haleine pendant un changement de décor, à François Vincentelli d’osciller avec finesse entre beaufitude et idéal masculin, à Stephan Wojtowicz pour cette mollesse désopilante !

Étrangement, la ligne directrice semble avoir été différente chez les comédiennes qui, ce soir-là, m’ont un peu moins convaincue. C’est un plaisir de retrouver Nicole Croisille sur scène et je dois dire que certaines de ses punchlines étaient très bien envoyées, mais il m’a semblé que d’autres manquaient encore d’aplomb. Une question de rythme, peut-être, mais quelques répliques ne m’ont décroché qu’un sourire alors que, mieux amenées, ou mieux répondues peut-être, elles auraient pu être hilarantes. A ses côtés, si Isabelle Vitari convainc en meilleure amie influente et ambigüe, Claire Borotra peine un peu plus avec le rôle de Sophie, clairement le plus ingrat du spectacle. On l’aurait souhaitée plus drôle.

Si ces situations rocambolesques et ces personnages caricaturaux fonctionnent, c’est principalement grâce à la main de Nicolas Briançon. Comme toujours, sa mise en scène intelligente et énergique permet à un texte qui – à mon avis – ne se suffirait pas à lui-même, de rendre l’essentiel de son essence comique et d’emmener le spectateur dans cette histoire délirante. On se surprend à rire de blagues toujours croissantes sur l’échelle de la grivoiserie, mais qu’est-ce que c’est bon ! Et, mine de rien, on entend également quelque chose sur ce milieu particulier, sur la considération d’un métier tel qu’acteur de film pornographique, sur le plaisir féminin ou encore sur la sexualité des personnes âgées. Je ne parle pas d’une ambition philosophique profonde, simplement d’un texte qui rentre, et qui, à travers le rire, donne quand même à réfléchir.

Un spectacle décidément bien monté ! ♥ ♥

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