Le début de la vieillesse

Allez, je le fais.

Je me suis rendue compte ce matin que j’avais oublié mon anniversaire. Les 10 ans de Mordue de Théâtre, c’était hier, et c’est la première fois en dix ans que j’oublie cette date particulière. Il faut dire que le temps n’est pas à la fête. Jamais je n’aurais imaginé célébrer ainsi les 10 ans de ce blog. Jamais je n’aurais pensé être chez moi sans pouvoir sortir, jamais je n’aurais pu concevoir que les théâtres seraient fermés, que je ne pourrais aller ni au cinéma ni dans les librairies, que la culture en serait à ce niveau de délaissement en France. Jamais je n’aurais envisagé un anniversaire aussi triste, trop inquiète pour l’avenir du spectacle vivant pour souffler ma première dizaine avec le sourire. De toute façon, souffler des bougies, aujourd’hui, c’est un acte dangereux.

Mais je n’aurais pas non plus imaginé que dix ans plus tard j’aurais, en quelque sorte, atteint mon but. Je n’aurais pas pensé travailler avec des comédiens que je suis depuis des années, je n’aurais pas osé envisager que le théâtre serait réellement mon quotidien. Je suis tout à fait consciente de la part de chance qui m’a permis d’avancer et d’être là où j’en suis aujourd’hui dans mon parcours ; consciente aussi du travail, des connaissances, des sacrifices qu’il a nécessités. Je suis heureuse de pouvoir me retourner et me dire que je suis là où j’aurais espéré être il y a dix ans. Je ne sais pas même si j’osais vraiment le rêver alors. La chose qui me rend sans doute la plus heureuse, c’est de voir qu’au bout de dix ans, le désir, le plaisir et l’enthousiasme sont toujours là. Cela me conforte dans ce que je fais, dans ce que je suis.

Je n’avais pas trop envie d’écrire cet article et je ne m’attarderai pas davantage. Dix ans, c’est évidemment un passage, mais j’ai l’impression d’avoir dit l’essentiel lors de mon précédent anniversaire. Mon amour pour les artistes, mes excuses auprès de ceux que j’avais pu blesser, mes doutes sur ma place. Ces doutes sont toujours là. Je suis toujours à la recherche de nouvelles choses que je pourrai vous apporter maintenant que j’ai la chance d’avoir un nouveau point de vue sur ce domaine, mais je ne trouve rien qui me convienne. Pas grave, en attendant, je continuerai d’écrire sur les spectacles que je vois. Ah, et comme la période est vraiment difficile pour le spectacle vivant, ne m’en voulez pas si je n’écris pas avec la liberté que vous me connaissez sur les spectacles qui ne me convainquent pas. Même moi, je n’ai pas envie d’enfoncer le couteau dans la plaie aujourd’hui. Mais ce temps reviendra.

MERCI À TOUS
ET VIVE LE THÉÂTRE

Ruthy Scetbon, la fée du placard aux balais

Critique de Perte, de Ruthy Scetbon et Mitch Riley, vu le 22 octobre 2020 à La Piccola Scala
Avec Ruthy Scetbon, mis en scène par Ruthy Scetbon et Mitch Riley

C’est chouette comme les choses arrivent. Il aurait pu y avoir plein de raisons pour lesquelles j’aurais manqué ce spectacle. Si Ronan au Théâtre ne me l’avait pas proposé, d’abord, pour me faire sortir un peu de ma zone de confort théâtrale et me faire découvrir de nouveaux univers – je le lui rendrai bientôt. Si le même Ronan ne l’avait pas lui-même fait connaître à la programmation de La Scala Paris, projetant ainsi la jeune comédienne sur une scène parisienne importante et facilitant aussi sa rencontre avec le public. Si ça n’avait pas été Dominique Racle qui défendait ce spectacle mais quelqu’un à qui je fais moins confiance. Bref, la vie est faite de rencontres, et ce sont celles-ci qui m’ont amenée là, pour voir un spectacle qui, plus qu’un autre, se base sur la rencontre d’un personnage et de ses spectateurs.

Je ne savais pas ce que j’allais voir. On m’avait vaguement mentionné un clown, j’avais rapidement regardé quelques secondes du teaser du spectacle, j’en avais déduit que c’était un clown avec un balai. Je suis pas très clown, de base, alors là j’avoue que j’étais perdue. Mais en fait pas du tout. Oublions l’histoire du clown. Le clown, c’est presque une excuse symbolique pour représenter un personnage borné dans l’univers collectif : le clown est là pour nous divertir, la femme de ménage est là pour nettoyer. Mais que se passe-t-il lorsque cette même femme de ménage habituée à l’oubli se retrouve sous les projecteurs ?

Je ne suis pas rentrée tout de suite dans le spectacle. Les rires ont fusé vite autour de moi, il m’a fallu un plus grand temps d’adaptation. Mais une fois que j’avais accepté le personnage et ce qui se jouait devant moi, impossible d’y résister. On est d’abord pris par la chouette performance de mime qui ouvre le spectacle car le début est quasiment muet, ou tout comme – les quelques mots lâchés sont voulus inintelligibles. Ce moment, où l’on découvre le personnage principalement à travers son corps, sa gestuelle, est vraiment très particulier. C’est probablement là que quelque chose se passe, que le lien entre le spectateur et la comédienne se crée. Dans son attitude, elle rappelle un bambin qui se cache et qui est à la fois heureux et gêné quand on le trouve si vite après avoir fait d’abord semblant de le cacher. C’est en tout cas ce que ses tortillements m’ont évoqué : l’enfant timide et gêné, celui qui a encore envie de se montrer et regrette rapidement son geste lorsque tous les regards se tournent vers lui. C’est absolument charmant.

Cette première approche du personnage est tellement réussie qu’on aimerait qu’elle s’éternise davantage. Mais on se rend compte que finalement, le spectacle ne perd rien quand le texte arrive. Les répliques sont, à l’instar de ce qui se joue devant nos yeux, inattendues, fines et poétiques. Je regarde ce personnage de femme de ménage et je ne peux m’empêcher de penser à une paillette. C’est elle qui astique mais c’est elle qui brille. Tout en discrétion, d’un éclat variable en fonction de la lumière afin de ne pas trop nous éblouir, elle est captivante sans jamais en faire trop. Elle attire le regard sans le chercher. Cette première partie m’a envoûtée.

Cette personne qui est face à nous, donc, c’est la femme de ménage du théâtre. Elle décide de nous montrer, de nous expliquer ce qu’elle fait ici : le nettoyage de la salle. Mais, dans cet acte banal, on sent une question de vie ou de mort. C’est comme si, soudain, le personnage était né sur ce plateau – tant qu’il y est, tant qu’il nous captive, tant qu’il se tient dans la lumière, il vit. C’est fait avec naïveté et sincérité, sans aucune prétention, et c’est probablement pour ça que ça fonctionne. Parce qu’au fond, ce qui se passe sur scène, on devrait s’en foutre – et pourtant on est comme fascinés.

Quand elle décide de nous montrer le coffre des objets trouvés, je dois dire que j’ai été très emballée. Pour moi, c’était une promesse de poésie. L’objet, l’ambiance, le personnage, tous les axes s’alignaient pour faire de ce moment un instant d’exception. J’en attendais peut-être trop ; en tout cas, j’ai été un peu déçue. Quelque chose se brise dans cette deuxième partie. Peut-être parce que la proposition devient soudainement plus attendue, peut-être parce que le changement de rythme m’a paru un peu fabriqué, peut-être parce que le personne prend trop son aise – je n’ai pas adhéré. L’univers du début m’avait transportée dans une sorte d’hypnose apaisante, soudainement interrompue par des cris inutiles et sonnant faux.

Difficile pour l’hypersensible que je suis de me raccrocher au navire qui vogue vers la troisième partie du spectacle. Et pourtant elle nous ramène, tout en douceur, près de l’univers qu’elle nous proposait en ouverture du spectacle. C’est doux comme un cocon. La fin est sans doute plus attendue que le reste de la pièce mais n’en reste pas moins ensorcelante. Les images et l’ambiance me resteront. Mais je suis peut-être passée un peu à côté de quelque chose dans le propos.

Ruthy Scetbon, un nom à suivre. ♥ ♥

Le dernier Maître, Ô !

Critique de Avant la Retraite, de Thomas Bernhard, vu le 15 octobre 2020 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, André Marcon, Noémie Lvovsky, et Helena Eden, dans une mise en scène d’Alain Françon

Alain Françon. Le premier metteur en scène qui m’a bouleversée : je sors quasiment toujours de ses pièces en ayant la sensation d’avoir touché au parfait. Et l’artiste ayant signé le dernier spectacle que j’ai vu avant le confinement. Avant la retraite était sans doute l’un des spectacles que j’attendais le plus en cette rentrée 2020. Réunissant un trio d’acteurs très prometteur autour d’une pièce au sujet fort, j’étais plus qu’impatiente. Trop impatiente. Et je sais comme l’impatience peut conduire à la déception. Mais rarement avec Françon.

On est le 7 octobre et, comme chaque année, dans cette fratrie, on célèbre l’anniversaire d’Himmler. La soirée commence seulement et Vera s’affaire partout dans le salon : il s’agit de préparer cette réunion particulière. Sa soeur Clara la regarde avec un dégoût non dissimulé : c’est que le duo incestueux représente tout ce qu’elle exècre. Mais, paralysée des jambes, elle ne peut intervenir dans le manège des préparatifs de Vera. Tout doit être parfait pour que son frère Rudolf soit satisfait. Car si on fait tout ça, c’est parce que c’est important pour lui : ancien officier nazi, c’est le moment où l’on se souvient avec tendresse des grandes années du Troisième Reich. D’autant que cette année est une année particulière : c’est la dernière année avant qu’il ne prenne sa retraite en tant que juge.

Je ne suis pas une grande fan de Thomas Bernhard, et je comprends de mieux en mieux pourquoi. Moi qui aime bien avoir le contrôle sur tout, son théâtre qui parfois frôle l’absurde me dérange. La banalité effrayante qui ressort des dialogues de sa pièce est scandaleuse. Ce que je vois est totalement décorrélé de ce que j’entends. D’un côté la tendresse, de l’autre l’abjection. Françon est fait pour ce genre de texte dont il peut révéler toute la profondeur. Je pensais pouvoir résumer la pièce en deux lignes, je dois me restreindre pour ne pas écrire un pavé sur tout ce qu’on y trouve, ce qu’on y puise ou ce qu’on y vomit. Par un travail plus que fin sur le texte, grâce à une direction d’acteurs au cordeau, au travers d’une scénographie amèrement réaliste, ce spectacle permet à la pièce d’entrer dans une autre dimension. J’ai été happée, transportée dans cette maison sinistre, comme un quatrième couvert ajouté à la table de la fratrie. Ce soir-là, je l’ai passé dans ce salon avec eux.

Je connais évidemment le talent des trois comédiens que dirige Françon. Mais connaître n’est pas voir, et c’est toujours un choc de se retrouver face à Catherine Hiegel sur scène. Je ne connaissais pas la pièce et n’avais donc aucune idée de la répartition des rôles. Spoiler : Catherine Hiegel porte tout. Elle est en scène d’un bout à l’autre du spectacle, parfois sur des monologues interminables – mais constamment captivants – oscillant entre banalité et horreurs au gré de la conversation, elle parle, elle parle, elle parle, et nous on regarde, on tremble, on rit. Sous ses tirades aux apparences banales, elle sème avec finesse des indices scéniques ou verbaux d’une domination qui se met progressivement en place au fil du spectacle. Celle qui pouvait apparaître comme une simple maîtresse de maison au service de son frère au début de la pièce se transforme peu à peu en oppresseur en insinuant délicatement le doute sur l’origine réelle de cette situation. Elle est terrifiante. Elle est banale. Elle est immense.

Qu’elle porte tout n’enlève rien au talent de ses partenaires. Si leur partition est moins étonnante, ils n’en restent pas moins très impressionnants. André Marcon fonctionne pratiquement en duo avec Catherine Hiegel. Elle nous prépare longtemps à sa venue et le voilà entrant en scène aussi brillant qu’elle nous l’a décrit. Mais sa palette est large, et le voici bientôt abject et pitoyable. La relation qui se joue entre les deux personnages a quelque chose de nauséabond – mais théâtralement parlant, c’est fascinant. J’ai d’abord eu plus de réserves sur le jeu de Noémie Lvovsky, que je découvrais au théâtre. Elle a peu de texte, et lorsqu’elle prend la parole, c’est avec moins d’autorité que ses partenaires. Ça questionne un peu, surtout quand on connaît la rigueur de Françon. Alors on peut aussi remarquer comme elle excelle dans son mutisme bouillonnant de colère : et là elle est la reine. Cette opposition dans le jeu des comédiens dérange autant qu’il interroge. Comme tout le spectacle : tout est pensé, tout a sa place, tout est génie.

Et toutes les couleurs de Thomas Bernhard font partie du tableau, le traumatisme des bourreaux en tête. On est vraiment face à un texte très inconfortable, et Françon ne nous fait pas de cadeau. Il sait parfaitement faire monter la tension, tout en restant toujours en retenue. Rien n’explose jamais : ce serait une facilité. Tout s’accentue progressivement, très subtilement, vers une fin qui ne nous sera pas proposée mais qui nous prend à la gorge. Le décor de Jacques Gabel et les lumières de Joël Hourbeigt accentuent encore ce sentiment d’étouffement progressif. Je pense n’avoir jamais vu un titre de pièce aussi bien servi : on sent vraiment qu’on est avant quelque chose, que la retraite va entraîner un changement, que tout va basculer. Rudolf va-t-il tuer tout le monde chez lui ? Va-t-il sortir en costume de SS ? La réponse n’est pas apportée mais le doute est impossible.

C’est grinçant, c’est glaçant, c’est gênant. C’est parfait. ♥ ♥ ♥

L’Empire Robin

© Olivier Pasquiers

Critique de Bérénice, de Racine, vue le 13 octobre 2020 au Théâtre de la Villette
Avec Tariq Bettahar en alternance avec Geert Van Herwijnen, Thomas Fitterer, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Amélie Oranger, Henri Payet, dans une mise en scène de Robin Renucci

Je me souviens parfaitement de ma première confrontation à Bérénice. C’était à la Comédie-Française, dans une mise en scène de Muriel Mayette, pas encore Holtz à l’époque. J’avais découvert un texte sublime, mais il m’avait manqué quelque chose. Je me souviens que ma partenaire de spectacle m’avait dit que Bérénice étant sans doute la pièce de Racine la plus sur le fil… Et que le spectacle était un véritable numéro de funambule. Je me souviens tout aussi parfaitement de ma dernière confrontation à Bérénice. C’était pendant le confinement, par la Comédie-Française mais à travers le petit écran cette fois-là. La version de Grüber permettait aux vers de résonner complètement, avec un rythme non pas dramatique mais hiératique. Chose rare, elle tenait parfaitement le coup à travers la télé, grâce à des voix très radiophoniques. Pour moi, c’était comme ça qu’il fallait le monter. Le texte, seulement le texte. C’est ce qui m’a attiré vers la proposition de Robin Renucci. Différente de ce que j’avais pu voir, mais franchement convaincante.

Titus, fils de Vespasien, doit succéder à son père. Il pensait devenir empereur de Rome et pouvoir épouser Bérénice qui alors changerait « le nom de reine au nom d’impératrice ». Mais c’est sans compter la loi de Rome : « Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine ». Tout le problème est là, contenu dans ce vers racinien parfait. D’un côté son amour pour la reine de Palestine, de l’autre son devoir envers son peuple. Et à côté, Antiochus, roi de Commagène et ami proche de Titus, qui lui aussi aime Bérénice et lui dévoilera au tout début de la pièce, pour ajouter encore un peu de tragique à cette histoire.

J’ai d’abord eu très peur. Les comédiens entrent en scène masqués, pour recontextualiser l’histoire qui va se dérouler sous nos yeux. J’ai eu peur qu’ils ne gardent les masques dans la suite du spectacle. Heureusement, il n’en était rien. Ce prologue permet d’entrapercevoir ce qui nous sera proposé par la suite : plateau nu, costumes simples, unis ou bicolore, comédiens jouant pieds nus, mise en scène quadrifrontale. Le texte, seulement le texte. Et c’est parti.

Je savais ce que j’allais voir et n’ai pas été déçue. J’ai toujours eu un faible pour les mises en scène qui faisaient tout tourner autour du texte. J’ai toujours aimé les lectures claires et assumées. Et j’ai toujours eu un gros crush sur Antiochus. C’est plus facile pour moi d’entrer dans le spectacle si le comédien qui incarne Antiochus me convainc. Il est notre premier contact avec le palais. Autant vous dire que j’ai été servie sur un plateau d’argent. Dans un spectacle où l’on n’a rien d’autre que les mots de Racine auxquels se raccrocher, tout va passer par la parole. Par la diction. Cet Antiochus-là vit chacune de ses syllabes. Ce n’est pas le vers qui le trouble, c’est tous les mots qui le détruisent. Julien Leonelli a une diction aussi droite que son personnage : sans chanter l’alexandrin, il est celui qui le marque le plus.

© Olivier Pasquiers

Rapidement, on rencontre Bérénice, qu’Antiochus a fait chercher. Problématique différente, différente vie des mots. Petite appréhension tout d’abord – la comédienne a la voix un peu aiguë, pas ce que je préfère au théâtre. Mais son phrasé me prend. Là où Antiochus n’est que rigueur, elle n’est que passion. L’alexandrin se perd au profit de la phrase. Sa parole n’est qu’un souffle uni qui fait fi de la versification. Elle est emportée par ses mots, par son désir, par son amour, et nous emporte avec elle. Le spectacle avance et elle étonne. Celle qui pouvait d’abord apparaître comme une créature frêle se révèle davantage convaincante dans la force. Sa puissance éclate sur scène. Et elle fait de l’ombre à un Titus un peu inhabituel…

C’est peut-être, du trio amoureux, celui qui m’a le moins convaincue. Peut-être parce que ce n’est pas la vision classique de l’empereur torturé entre son devoir et son amour qui nous est présenté. Le Titus que propose Sylvain Méallet ne provoque pas tant ma pitié. Plutôt mon énervement. Là où les deux autres personnages sont bien définis, il oscille davantage. S’il a quelques intonations grand seigneur, c’est davantage sa lâcheté qui est mise en avant. Il est un Titus projeté trop rapidement sur le trône, il n’a pas les épaules, il n’a pas les mots et se cachent encore derrière des stratagèmes trop enfantins – certaines de ses répliques à Bérénice sonneraient presque comme du chantage. Sa diction est moins sûre que celle de ses partenaires et j’ai du mal à accepter cette version, pourtant cohérente, d’un Titus enfant gâté.

Pour ne pas nous perdre, Robin Renucci ne laisse pas pas le comédien seul sur le navire et n’hésite pas à nous laisser des indices un peu partout. Titus n’est pas livré à lui-même, il est sous influence. Les personnages des confidents prennent une nouvelle dimension lorsqu’on voit leur rapport à Titus. Physiquement d’abord, Paulin et Rutile sont plus imposants que l’empereur, plus menaçants aussi dans leur posture. Les regards échangés entre Titus et sa suite marquent aussi l’ascendant qu’elle peut avoir sur lui. C’est une vision politique marquée que propose Robin Renucci, parfois aux dépens de l’émotion et de l’amour qu’on attend dans pareille pièce.

J’aime ce genre de spectacle car j’ai toujours été attirée par l’acteur avant de m’intéresser davantage à la mise en scène. Je dois reconnaître qu’ici, je suis servie. D’ailleurs, si j’ai parlé seulement des trois personnages principaux, je dois dire que l’ensemble de la distribution suit cette excellente servitude au texte – mention spéciale pour Geert Van Herwijnen, un Arsace jeune dont le regard puissant et clair transperce l’assistance. Le texte est roi, la diction et le corps sont ses valets, la mise en scène est une interprète. Rien ne doit faire barrière à l’écoute. Ici, on a une utilisation simple mais très efficace de l’espace quadrifrontal, avec un joli travail sur la diagonale qui permet d’éclaircir encore les différentes situations et de mettre le spectateur au plus près de la langue de Racine.

Le texte, chez Racine, y’a que ça de vrai. Et Renucci l’a parfaitement saisi. ♥ ♥

© Olivier Pasquiers

A la recherche d’un auteur non lu

Critique du Côté de Guermantes, d’après Marcel Proust, vu le 30 septembre 2020 au Théâtre Marigny (par la Troupe de la Comédie-Française)
Avec Claude Mathieu, Anne Kessler, Éric Génovèse, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Rebecca Marder Rachel, Dominique Blanc, Yoann Gasiorowski, et les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Camille Seitz, Nicolas Verdier, et Romain Gonzalez

J’avais hâte, infiniment hâte de retrouver la Troupe de la Comédie-Française après cette trop longue pause – bien qu’ils nous aient évidemment régalé avec La Comédie continue ! tout au long du confinement. J’étais heureuse aussi de retrouver le travail d’Honoré qui m’attire et m’intrigue mais m’avait laissée de côté dans le spectacle qu’il avait créé à l’Odéon il y a 1 an et demi. Ce soir le schéma s’est reproduit. Comme la dernière fois que j’ai voulu voir un Christophe Honoré, je ne me suis pas sentie conviée à la fête. Je n’ai pas connu les années Sida et n’ai pas lu les auteurs à qui il rendait la vie dans Les Idoles. Brisons un autre tabou dès maintenant. Je n’ai pas lu Proust. Et je n’ai pas su apprécier le spectacle. Ma complice de toujours, elle, qui était bien au fait, a passé une excellente soirée.

Comme j’aime nos échanges après les spectacles que nous voyons et qu’ils sont rarement en désaccord, j’ai voulu vous faire profiter des deux points de vue. D’un côté, le mien, novice totale dans le monde Proustien, persuadée que Palamède de Charlus était un compte Twitter et ne connaissant de La Recherche qu’une vague histoire de Madeleine. De l’autre, ma complice, agrégée de lettres classiques et ayant savouré à de nombreuses reprises la plume de Proust qu’elle place pas loin de son podium des auteurs français – elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi, ayant tenté à plusieurs reprises cette lecture, l’œuvre m’est tombée des mains. Ses commentaires à mes réflexions seront proposés en mauve dans le texte.

Résumer le spectacle me semble une épreuve difficile. On suit Marcel, le narrateur, dans ses pensées et ses fréquentations mondaines qu’il multiplie au fil de la pièce, désireux de fréquenter le salon de l’hôtel de Guermantes où il a emménagé quelques temps plus tôt. On y croise donc les mêmes personnages que lui, la Duchesse de Guermantes qu’il a complètement fantasmée, son mari Basin, homme on ne peut plus mondain, et autres Comtesses et Princesses habituées de ces lieux. Et petit à petit, si j’ai bien compris, on devrait un peu désillusionner.

Honoré a taillé une petite carotte dans La Recherche : le salon Guermantes, ses membres parfois hauts en couleur, ses mondanités, ses conversations littéraires, sa vacuité, son antisémitisme – l’affaire Dreyfus est dans toutes les conversations. Marcel est effacé, il écoute, passe de l’un à l’autre. Sa grand-mère agonise et meurt (Claude Mathieu, sur écran), contrepoint cru et violent au monde Guermantes (le seul, avec la relation orageuse Saint-Loup/Rachel).

© Jean-Louis Fernandez

J’ai compris assez vite que ça allait être compliqué. Plutôt séduite visuellement par le début du spectacle, mon intérêt a été mis à rude épreuve des l’une des premières scènes du spectacle sur l’art militaire. Je sentais que la langue me faisait de l’œil mais je sentais aussi à quel point j’étais loin de ce qu’il se passait sur scène. Impossible d’écouter, impossible d’accrocher, impossible d’apprécier. J’ai donc pris mon mal en patience et mis dans un premier temps cette scène de côté, désirant me raccrocher à l’intrigue principale et le souhait de Marcel de se rapprocher de Guermantes. Apres tout, ce n’était que ma première désillusion.

Moi, c’est vrai que j’ai passé une très bonne soirée, après un début difficile : Stéphane Varupenne (Marcel) chante Cat Stevens, il est un peu sur le fil… La deuxième scène, plateau plongé dans l’obscurité avec un seul brasero, voit Saint-Loup (Sébastien Pouderoux) débiter une longue tirade sur la beauté abstraite de la stratégie militaire. Christophe Honoré ne nous ménage pas… Mais dès la présentation de Marcel aux Guermantes, ça a pris, je n’avais plus besoin de « m’accrocher », j’étais dedans. L’immense plateau de l’éblouissant théâtre Marigny évoque le hall sompteux d’un splendide haussmannien, ou d’un palace, mais il est surtout ouvert à la circulation très fluide des acteurs, entre lesquels un perchiste se déplace avec son micro, apportant aux voix des reliefs différents, ce qui donne au spectateur l’impression d’être comme Marcel, plongé dans un milieu dont il saisit des bribes. Les scènes de groupe donnent une impression de naturel qui est le comble de l’art. Très impressionnnant – je n’avais jamais vu auparavant de mise en scène d’Honoré.

En fait on ne peut pas vraiment parler d’intrigue. Le roman tel que je me l’imagine est un tel fleuve que l’adapter est impossible. Ce sont donc des bribes, comme des photos, des instantanés qui nous sont proposés. Mais pour apprécier une photo c’est toujours mieux de connaître le contexte et qu’est ce qu’il m’a manqué ! S’il m’était difficile de comprendre les situations, les enjeux, les relations entre les personnages, la tache ne m’a pas vraiment été simplifiée par la langue employée dans le spectacle. Figurez-vous perdu dans un univers inconnu, entouré de personnages étrangers qui parlent un langage que vous ne comprenez pas ! Oui, vous voyez bien de quoi je parle, la langue de Proust, celle qui a déjà découragé plus d’un lecteur enhardi. Si je laissais parler mes vieux démons, je lâcherai cette phrase : « Ce n’est pas du théâtre ! » Aujourd’hui, j’espère avoir un peu grandi, et je dirai simplement que c’est une langue que je comprendrais bien mieux écrite que parlée, et que je ne peux digérer sans l’avoir mâchée un peu au préalable. Elle m’a titillé l’oreille et ma donne envie d’essayer encore le roman, mais mon cerveau y est resté bien imperméable. Je ne connectais pas.

C’est évident : comme c’est impossible d’adapter La Recherche (Honoré le dit dans la bible), il a pris le parti d’évoquer des personnages, comme des ombres venues du monde des morts. Mais ces personnages ne peuvent être reconnus que quand on les a déjà rencontrés : malgré tout le talent d’Éric Genovèse, qui n’a pas lu le roman ne peut pas saisir grand-chose du personnage de Legrandin, par exemple. Même chose pour Françoise (Julie Sicard, qui n’a que quelques répliques), pour Bloch (Yohan Gasiorowski). Et la scène culte de l’annonce par Swann de sa mort manque tellement d’arrière-plan, (Swann, Loïc Corbery, surgissant de nulle part à la fin du spectacle) que l’émotion ne s’installe pas vraiment, même pour les « proustiens ».

Évidemment les comédiens sont formidables et je n’ai rien à leur reprocher. Leurs compositions m’ont aidée à mieux cerner les personnages et je les en remercie : la futilité de Basin est merveilleusement interprété par Laurent Lafitte, Serge Bagdassarian est un Palamède de Charlus absolument divin en grande drama queen, les minauderies de de la Comtesse de Marsantes sont délicieusement insupportables quand ils prennent les traits d’Anne Kessler.  Les morceaux de bravoure laissés à chaque personnage nous permettent aussi un tête à tête bienvenu pour mieux les saisir. Mais, pour moi, c’est comme saisir le rien. Les personnages sont si bien dessinés, la direction d’acteur est telle que c’est comme si je humais leur odeur mais que je ne pouvais ni goûter leur saveur, ni voir leur couleur, ni entendre leur musique. Avec un seul sens pour les comprendre, autant vous dire que j’évolue quasiment à l’aveugle dans l’histoire, les relations qui les relient et les personnalités de chacun. On ne me laisse pas le temps de comprendre qui ils sont. Mais comprendre n’est probablement pas la préoccupation du metteur en scène.

Les acteurs sont à leur meilleur (avec une réserve sur Pouderoux, toujours un peu fade). La dimension satirique et comique de Proust est bien présente. La salle rit à ces moments-là. Laurent Laffitte n’est jamais meilleur que dans ce genre de personnages médiocres et contents d’eux, Serge Bagdassarian est absolument grandiose, Florence Viala en dinde à tête couronnée est parfaite, Gilles David un Norpois idéal. Elsa Lepoivre rayonne (presque trop !) en duchesse de Guermantes, on comprend la fascination de Marcel ; l’actrice la rend touchante : elle cherche une authenticité, elle fait passer une insatisfaction. On aimerait que cette espèce de chagrin soit plus marqué, on aimerait de façon générale que ce monde-là soit un peu plus âpre, que le brillant sente davantage le toc. Cela viendra peut-être au fil des représentations.

© Jean-Louis Fernandez

Je ne sais pas si Christophe Honoré a pensé à nous, les non initiés. J’ai mis plusieurs scènes à comprendre que Basin était l’époux de la Duchesse de Guermantes. J’étais perdue. Je m’accrochais à la musique. Aux ambiances. Heureusement Honoré ne s’est pas attaché uniquement au texte. Il nous a laissé quelques autres portes d’entrées pour saisir ce qui nous est montré. Ainsi la scénographie nous montre-t-elle la Duchesse de Guermantes sous deux lumières bien différentes, prolongement certain de la pensée de Marcel que je n’ai pu saisir. Ainsi les costumes appuient-ils certains traits des personnages, soulignent leurs lubies, leur désir d’apparence. Ainsi la musique, sa tonalité, sa cadence me permet-elle de percevoir les changements de rythme, les avancées, les interrogations du personnage. C’est déjà ça, mais c’est encore trop peu.

Honoré installe, par les inserts musicaux et certains costumes, une atmosphère année 70, un peu Loulou de La Falaise, années Palace, mais c’est peut-être déjà une référence trop pointue ; je ne suis pas sûre que cela puisse rapprocher l’histoire des spectateurs les plus jeunes. Mais cela rend au moins le spectacle plus agréable pour eux.

J’écris ce papier sans animosité quelconque. Je sais que j’ai déjà pu être plus agressive par le passé et j’espère n’avoir pas donné cette impression à travers ce papier. Je ne suis ni énervée, ni vraiment critique. Je suis plutôt frustrée voire même vexée de n’avoir pas été de la fête. Si j’avais voulu être démagogique, j’aurais reproché à Honoré de ne s’adresser qu’à une élite dans un Théâtre chargée d’une mission de service public. Mais je veux être honnête, et sa proposition, si elle risque d’en laisser beaucoup sur le côté, n’en est pas snob pour autant. Son spectacle est fait avec une telle simplicité, un tel amour de la langue, une telle direction d’acteurs que je ne peux que m’incliner et m’en retourner déçue. Et me dire que moi aussi, je lirai Proust. 

C’est un spectacle, qui malgré tout, choisit son public, divise la salle en deux groupes : ceux qui connaissent déjà l’univers de La Recherche et ceux qui le découvrent à la fois superficiel et opaque. Un peu snob donc, le plaisir que j’y prends : le plaisir de sentir remonter en soi tout un pan du roman à partir d’une réplique, d’une mimique. La satisfaction « d’en être ». Ce plaisir, je ne l’ai pas boudé, mais il est un peu impur. Est-ce cela que visait Honoré ? ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Mi-figue, mi-phi-génie

Critique d’Iphigénie, de Racine, vue le 24 septembre 2020 aux Ateliers Berthier
Avec, en alternance, Sharif Andoura, Jean-Baptiste Anoumon, Suzanne Aubert, Astrid Bayiha, Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Claude Duparfait, Ada Harb, Glenn Marausse, Thierry Paret, Pierric Plathier, Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais, Thibault Vinçon

Évidemment, à l’annonce d’une Iphigénie mise en scène par Braunschweig, je ne peux qu’être ravie. Elle me permettra de retrouver un metteur en scène que j’aime beaucoup, qui m’avait déjà plus que convaincue dans la version d’un autre Racine, Britannicus, qu’il avait monté dans la Salle Richelieu de la Comédie-Française. Une version qui m’avait d’abord rebutée avec ses décors d’administration et ses costumes-cravates, mais qui m’avait finalement convaincue. Ici, rebelotte pour le costume-cravate, mais c’est surtout une mise en scène corona-compatible que nous propose Braunschweig. Ou quand un metteur en scène déjà très porté sur le texte cherche à ne s’appuyer plus que sur le texte.

On la connaît, l’histoire d’Iphigénie, même sans avoir en tête l’oeuvre de Racine. Cette jeune femme doit être sacrifiée par son père Agamemnon (« Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire, Songez, quoi qu’il ait fait, songez qu’il est mon père« ) comme une offrande aux dieux afin que les vents soufflent à nouveau et permettent aux bateaux grecs d’avancer vers Troie. Évidemment, pour Agamemnon, le choix est cornélien : d’un côté, son devoir en tant que roi de Mycènes lui impose ce sacrifice, de l’autre, son amour de père l’empêche de donner lieu à l’acte fatal.

Je suis un peu embêtée devant ma page quasiment blanche. Mes sentiments divergent face à cette Iphigénie et il m’est encore plus difficile d’émettre un avis en sachant que je ne sais pas ce que j’en attendais. Je connais le travail de Braunschweig et je l’apprécie : j’aime la froideur intellectuelle et la distance qu’il insuffle à ses spectacles, j’aime le dépouillement de ses mises en scènes, j’aime ses lectures quasiment dissertatives des oeuvres. Tous ces éléments, je les ai retrouvés ici. Le texte qu’il a rédigé dans la bible est brillant. Je n’accuserai donc pas sa mise en scène, simplement son choix de texte.

Je découvrais Iphigénie et jamais je ne me serais attendue à être déçue par une tragédie racinienne. Durant la pièce, je me suis demandée comment il était possible que l’intrigue me paraisse aussi emberlificotée, dans quel monde parallèle j’étais tombée pour ne pas m’extasier à chacune des répliques, pourquoi le personne d’Iphigénie me paraissait aussi tordu. Après quelques échanges avec ma voisine de ce soir-là, j’en suis arrivée à la conclusion suivante : Iphigénie est vraiment complètement tordue. Le personnage est incompréhensible, imprévisible, indéfinissable, sorte d’Antigone avant l’heure guidée par une loi qu’elle seule peut interpréter.

© Simon Gosselin

Si j’aime la froideur de Braunschweig, il est vrai que c’est nous mettre à rude épreuve que nous la proposer sur pareille pièce. Il a choisi le dépouillement extrême : décor et scénographie réduits à leur minimum – la règle de temps est symbolisée par ce paysage de mer désespérément calme sous un ciel qui s’éclaircit puis s’assombrit, seulement deux chaises et une fontaine à eau occupent la scène, la distanciation entre les comédiens est de mise – on a vraiment l’impression que c’est la direction d’acteurs qui a constitué l’essentiel de son travail.

Et il n’y a pas à dire, sur les plus belles scènes de la pièce, son travail est brillant. Sur notre barque de spectateur, tout est entièrement calme et seuls les dialogues sont les rames qui nous permettent d’avancer. Et le matériel fourni par Braunschweig est bon, les échanges sont incisifs, incarnés, puissants. En raison des agenda des comédiens mais également par souci d’offrir des possibilités au maximum d’artistes, Braunschweig a choisi une distribution en alternance où les partenaires ne sont pas fixe manière à ne pas s’asseoir dans un confort de jeu. Si je ne peux donc parler de l’ensemble de la troupe, je souhaite quand même souligner la perfection de jeu de Virginie Colemyn, sublime Clytemnestre, capable d’exploser toute en retenue et de monter crescendo sans jamais mettre un accent inutile. Une grande tragédienne.

Malheureusement, en faisant du texte son élément principal, Braunschweig accompagne aussi bien ses envolées que ses défauts. Et malgré une lecture claire de l’oeuvre de Racine, il ne parvient à échapper aux scènes tarabiscotées, moins bien écrites voire même sans grand intérêt pour l’avancée de l’action. C’est le cas malheureusement de beaucoup des scènes dans lesquelles Achille apparaît, et malgré la grande justesse du comédien ce soir-là, je me suis retrouvée perdue à plus d’une reprise. Le bateau dans lequel Braunschweig nous embarque tangue à plusieurs reprises et ce n’est ni la mer calme, ni les vents puissants qui nous accompagnent. Plutôt un mistral imprévisible, avec rafales et acalmies.

Heureuse d’avoir découvert un nouveau texte, mais peut-être à conseiller seulement une fois qu’on connaît le reste de l’oeuvre de Racine. ♥ ♥

© Simon Gosselin

L’avis de la Mort

Critique du Laboureur de Bohème, de Johannes von Tepl, vu le 2 septembre 2020 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo, dans une mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Évidemment, ça fait quelque chose. Retourner au théâtre après 6 mois d’absence, ça ne se fait pas sans une certaine émotion. Et encore moins lorsqu’on sait que c’est pour une rencontre avec la mort. Il y a des gens qui sont très à l’aise avec la mort, d’autres qui n’y pensent jamais, certains qui croient que ça n’arrive qu’aux autres… Moi, j’y pense quasi-quotidiennement. Je vis avec ma finitude comme un fardeau. Alors je dois avouer que j’avais quand même bien envie d’entendre ce qu’avait à dire le Seigneur des Morts pour défendre ses actes. Et j’ai été plutôt conquise.

Ce texte est une dispute, au sens premier du terme, c’est-à-dire une discussion où l’un des personnages soutiendra un point de vue, par exemple la nécessité de la finitude de l’homme, et son interlocuteur le point de vue opposé. C’est tout particulièrement cette première partie autour de la question de la mort comme faisant partie intégrante de la vie qui m’a intéressée. Le Seigneur des Morts y est particulièrement brillant, démontrant aisément qu’il est vain de pleurer des mortels et que rien n’est plus juste que la manière dont il agit, ne jugeant ni l’origine ni la bonté ni la richesse de celui qui est choisi.

La joute oratoire est passionnante, prenant parfois des accents stoïciens, et faisant la part belle au Seigneur des Morts qui enchaîne de belles punchlines à base de « Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir » ou encore « Stupide est celui qui pleure ainsi les mortels ». Impossible de ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle qui nous ramène cruellement à notre situation de mortel alors même qu’aujourd’hui tout autour de nous est fait pour nous faire oublier notre finitude.

C’est plutôt chouette d’avoir le sourire aux lèvres – enfin surtout aux yeux puisque le reste du visage est masqué – devant des sujets qui nous terrifient. Mais, il n’y a pas à dire, le Seigneur des Morts tel que le compose Marcel Bozonnet a quand même quelque chose de génial. Il a le truc pour incarner ces êtres sublunaires, parfois clownesques, avec quelque chose d’un pantin, qui n’est ni un esprit ni un homme : indéfinissable. Malin et parfois sérieux, cynique, joueur, il explose de couleurs dans un monologue savoureux durant lequel il nous régale. Il laisse alors libre court à cette diction déclamante qui lui va si bien sans tomber dans une grandiloquence inutile : il y est délicieux. A ses côtés, Logann Antuofermo met un peu plus de temps à rentrer dans son personnage, un peu mécanique dans sa plainte qui ouvre la pièce, mais il se reprend vite et finalement défend les mortels, et surtout les mortels amoureux, avec beaucoup d’ardeur. Leur duo fonctionne très bien, leur complémentarité étant confortée par certains détails scéniques, comme ce décor yin et yang simple et efficace.

Un chouette rendez-vous avec la Mort. ♥ ♥

Françon nous saisit au tournant

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Critique des Innocents, Moi, et l’Inconnue au bord de la route départementale, de Peter Handke, vu le 5 mars 2020 au Théâtre de la Colline
Avec Pierre-François Garel, Gilles Privat, Sophie Semin, Dominique Valadié et Laurence Côte, Daniel Dupont, Yannick Gonzalez, Sophie Lacombe, Guillaume Lévêque, Hélène N’Suka, Joseph Rolandez, Sylviane Simonet, mis en scène par Alain Françon

Évidemment, je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’abord, Françon à la Colline, c’est une association importante pour moi : c’était ma première fois dans ce théâtre, j’en ai le souvenir d’un spectacle unique qui mêlait mes deux mois entre science et littérature. Ensuite, le binôme composé de Françon et Handke, ce couple que j’avais découvert dans Toujours la Tempête, me promettait une expérience théâtrale différente de ce que je pouvais déjà connaître. Alors forcément, c’est presque pavlovien, mais je me sentais bien en franchissant les portes du théâtre, ce soir-là.

C’est un moment délicat de s’installer devant ma page blanche pour écrire sur ce spectacle. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? J’ai été, sans aucun doute, devant quelque chose de grand, de plus grand que moi. Cette troisième rencontre avec Peter Handke est probablement la plus difficile, et ce spectacle, son plus conceptuel. Je ne me vois pas conseiller ce spectacle à tout le monde ; je pense qu’il faut malgré tout un petit bagage, ou au moins une préparation psychologique, non pas pour rentrer dedans, mais pour arriver à apprécier quelque chose qui nous échappe en partie.

Rentrer dedans, ce n’est pas vraiment difficile. Certes, le texte pourrait être incompréhensible, mais n’oubliez pas qui est aux commandes : Alain Françon. Et, je ne le répèterai jamais assez, Alain Françon est un Grand Maître. Ce texte, étrange, abstrus, très intellectuel, il le façonne comme j’ai rarement vu des metteurs en scène le faire au théâtre. Il lui donne chair, il lui donne vie, il lui donne une consistance, il arrive à le mettre en relief. Donc, quelque part, on est obligé d’être happés.

D’abord, Alain Françon signe une mise en scène d’exception, accompagné de son décorateur de génie Jacques Gabel. Incontestablement, ce décor pose une situation, habille le texte et les personnages autant que faire se peut. Éclairé par les lumières de Joël Hourbeigt, magnifié par l’usage habile des miroirs disposés de part et d’autre du plateau, le résultat nous cloue sur place : la première tombée de la nuit sur la scène, notamment, est une image à la fois surprenante et forte pour les spectateurs. De même, l’aube qui se lève en fin de spectacle ne pourra laisser indifférent.

Et, évidemment ses comédiens qu’il a dirigés, comme à son habitude, à la perfection. De ma vie, je n’ai jamais vu un texte de théâtre aussi bien dit. Sur scène, les acteurs sont comme des prolongations de Françon et de Handke, chefs d’orchestre guidant leurs instruments, peintres étalant leurs couleurs, Frankenstein modelant ses monstres. Ils sont les doigts, la langue, les pensées de metteur en scène et de l’auteur. Gilles Privat est au sommet de son art – pour qui en doutait encore, nous sommes là devant un Grand de chez les Grands. Et je pèse mes majuscules. Chaque mot est transcendé, dit avec un souffle qui ne trompe pas : le souffle de la vie, de la nécessité, de l’urgence de crier au monde ce qui se passe.

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© Jean-Louis Fernandez

Mais alors, qu’est-ce qu’on crie dans ce spectacle ? De quoi on parle, exactement ? Difficile à dire. Devant le spectacle, j’ai eu comme des fulgurances, que j’ai partagées avec la personne qui m’accompagnait ce soir-là : nous n’avions pas la même interprétation de ce que nous avions vu. C’est le côté cool mais aussi un peu frustrant du spectacle : on est sur quelque chose de tellement abstrait que la liberté d’interprétation est quasi-totale. Mais je vais quand même revenir un peu sur ce que moi, j’y ai vu.

Dans ces Innocents, Moi et l’Inconnue du bord de la route départementale, on suit le personnage principal, le fameux Moi – qui en réalité est divisé en deux : le Moi dramatique et le Moi narrateur – qui est une sorte de Misanthrope qui s’accroche à sa route comme à tout ce qu’il ne veut pas perdre. Son bout de terrain, ce sont des habitudes qu’il ne veut pas changer, une époque qu’il refuse d’oublier, un mode de vie qu’il exclut de transformer. Mais ce spectacle est au-delà du regard critique sur une époque, c’est une réappropriation, une réflexion mené sur des strates différentes de celles dont on peut avoir l’habitude.

Néanmoins, plusieurs tableaux ont fait écho à mon quotidien. Les innocents, qui envahissent cette route que Moi conserve précieusement, et qu’il rejette directement, prennent plusieurs visages. Ils sont les autres, ceux qui consomment, les innocents qui admettent ce que d’autres encore décident à leur place. Ils sont le reste du monde. Ils sont les migrants, dans un tableau très puissant où ils avancent le dos courbé, portant quelques affaires dérisoires comme si elle représentait leur vie.

A travers leurs échanges avec Moi, ils montrent l’impossibilité de dire qui accompagne notre monde ultra-connecté et donc ultra-virtuel. Ils montrent que les mots n’importent plus, et le travail sur la langue a parfois des échos Novarinien qui n’étaient pas pour me déplaire. Ils montrent qu’aujourd’hui on ne connaît plus personne, qu’on ne fait plus l’effort de savoir qui est à nos côtés, ces fameux voisins qui font l’objet de toute une tirade, que les relations ne sont plus qu’en surface. Ils montrent tout ça, et bien plus encore, avec ardeur et poésie, avec finesse et engagement, mais surtout avec une vie que rien ne pourra leur enlever. Et donc, avec beaucoup d’espoir.

Un coup de fouet. ♥ ♥ ♥

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© Jean-Louis Fernandez

Zem pas !

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Critique de Trahisons de Pinter, vues le 13 février 2020 au Théâtre de la Madeleine
Avec Roschdy Zem, Michel Fau, Claude Perron et Fabrice Cals, dans une mise en scène de Michel Fau

Ha, Michel Fau ! Si vous suivez un peu ce blog, vous connaissez ma relation tumultueuse avec cet artiste : le coup de foudre initial porté par des merveilles telles que Demain il fera jour ou Un amour qui ne finit pas s’est soldé par un divorce brutal lorsque j’ai vu Fleur de Cactus. J’ai bien essayé de renouer avec ce créateur que j’avais tant aimé mais mes diverses tentatives se sont toutes soldées en échecs. Mais je continue d’y croire, sans doute portée par le souvenir d’une esthétique et d’une théâtralité avec lesquelles j’étais en harmonie complète – et que je ne retrouve toujours pas dans ces Trahisons.

Qu’elle est belle cette pièce de Pinter qui revient dans le temps pour recomposer les détails et les discussions qui ont mené à la situation actuelle d’une séparation entre deux époux, Emma et Robert. On revient plusieurs années en arrière dans la vie des deux époux, et on comprend petit à petit comment leur mariage a tourné ainsi, quelle relation elle a entretenu avec Jerry, le meilleur ami de Robert devenu son amant, et comment ils se sont tous un peu trahis les uns les autres…

Il y a sans doute une grosse erreur qui plombe le spectacle et sans qui, peut-être, j’aurais pu passer un moment plus que correct. C’est une erreur de casting, et elle porte le nom de Roschdy Zem. J’étais pourtant super emballée devant cette proposition, parce que Roubaix une lumière, parce que Persona non grata, parce que découverte de cet comédien au théâtre, parce que ça pouvait marcher. Mais allez savoir pourquoi, ça ne fonctionne pas. Roschdy Zem est une coquille vide. Ses répliques se suivent et se ressemblent sans la moindre incarnation. Pire, il semble absent dès qu’il finit de parler, comme s’il se concentrait pour ne pas oublier sa phrase suivante.

Difficile pour sa partenaire Claude Perron de s’accrocher à une telle prestation. Est-ce pour cela que Michel Fau la dirige de manière aussi froide ? Son personnage, qui devrait quand même faire preuve d’un minimum de désir et de chaleur pour son amant, est glacial. Son jeu, trop stylisé, aurait pu être intéressant s’il n’était pas que stylisé. Résultat : les scènes entre les deux amants passent trop lentement et l’ennui s’installe. Pour essayer de pallier ce problème, le metteur en scène a tenté de monter certaines scènes avec des accents de boulevard, perdant tout le mystère, l’ambiguïté et la perversité propres à ces trahisons qui deviennent alors bien plates. Dommage car Michel Fau, lui, avait su adopter le bon ton.

Différemment entouré, cela aurait donné un tout autre spectacle ; j’aurais même pu me laisser convaincre par la mise en scène de Fau. Certes, j’ai trouvé les lumières trop agressives – on les connaît ces lumières radicales qui lui sont chères, et je dois même dire que je les ai beaucoup aimées avant mais là, peut-être était-ce dû à la mayonnaise qui ne prenait pas, mais je les ai trouvées justes radicales et comme déconnectées du spectacle dans son ensemble. Mais je dois dire que j’ai trouvé le décor très malin, cette reconstitution du puzzle comme des représentations des souvenirs des amants et des époux qui s’entremêlent au fil des révélations, c’est à la fois visuellement très réussi et très parlant. Une très chouette idée !

C’est Pinter qu’on trahit ! pouce-en-bas

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Un Alceste qui vaude le déplacement !

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Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 6 février 2020 au Théâtre du Ranelagh
Avec Nicolas Vaude, Chloé Lambert, Laurent Natrella, Pierre Val, Nathalie Boutefeu, Arthur Sonhador, Hélène Barillé, Raphaël Duléry, Clara Artur Vaude, dans une mise en scène de Nicolas Vuade et Chloé Lambert

J’étais absolument ravie à l’annonce de ce spectacle. J’ai un grand faible pour Nicolas Vaude. Alors certes, mes derniers retours pouvaient laisser penser le contraire, mais c’est parce que j’adore ce comédien que je suis très exigeante avec ce qu’il peut présenter. Et j’avais l’intuition que ce spectacle-là ferait partie de ceux que je suis absolument ravie de soutenir et de recommander. Pari réussi.

Alceste ne peut pas vivre dans cette société qui l’entoure et qu’il hait, composée d’hypocrites et misant tout sur l’apparence. Dès le début de la pièce, son caractère si particulier se fait sentir, et il se détache du reste des personnages. Cependant, c’est un homme qui se contredit sans cesse, et le paradoxe le plus important qu’il renferme est son amour pour la plus coquette et la plus mondaine des femmes, Célimène, qu’il tentera d’ailleurs de convaincre de s’exiler avec lui, loin des hommes.

Je sais ce que vous vous dites : « encore un Misanthrope ! ». On pourrait se dire qu’on a tout vu. On pourrait se demander à quoi bon. Même si je suis de ceux qui ne se lassent pas de ce texte je vous demande de me faire confiance. Il y a eu d’autres versions récentes, avec davantage de grands noms, qui ont fait salle comble. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui d’Alain Françon puisqu’il nous fait rire. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui de Peter Stein puisqu’il fait la part belle à l’ensemble des personnages.

Il faut saluer la mise en scène de Nicolas Vaude et Chloé Lambert qui, sans chercher à se démarquer par tous les points – ici pas de vidéo ni de nudité, pas d’inversion des genres ni d’ajouts au texte – servent la pièce de Molière avec brio. La scène d’ouverture est des plus réussies, donnant immédiatement au spectacle un rythme qu’il ne perdra plus. La mise en scène très fluide s’appuie sur de nombreux détails simples mais qui rendent la lecture très claire en ne laissant rien de côté : on entend notamment tout ce qui a trait au procès d’Alceste et qui est habituellement traité sans attention particulière.

Cela permet également de mettre en valeur les différentes histoires dans l’histoire, en dessinant de manière toujours très fine les relations des personnages, comme ce lien qui se crée de manière ingénieuse et poétique entre Eliante et Philinte lors de la tirade d’Eliante. La musique, les accessoires, les lumières sont utilisés très efficacement pour diriger notre regard ou souligner certaines scènes pour en faire des moments très soignés qui forment un tout sans accroc.

Et puis, évidemment, il y a cette distribution. Il n’y avait aucun doute possible : Vaude est fait pour ce rôle. En réalité, c’est l’image-même de mon Alceste depuis toujours. Ses changements de tonalité brutaux, cette bizarrerie dont parle Philinte, ses grimaces et le ton bougon qu’il peut adopter soudainement, tout ce qui compose l’animal sauvage qu’est Nicolas Vaude sur scène correspond à notre misanthrope. Il y est donc évidemment délicieux.

C’est également un grand plaisir de retrouver Laurent Natrella à ses côtés. Pour sa première apparition hors de la Comédie-Française, il faut dire qu’elle est très réussie : sa composition inattendue prend le contrepoint de la figure bienveillante et sage du Philinte habituel pour le rendre un brin libertin et lui laisser une grande possibilité d’évolution au cours de la pièce. Mais c’est Chloé Lambert qui crée la surprise avec sa Célimène séduisante et un poil autoritaire, sorte de femme fatale qui se joue de ses amants et ne laisse à aucun moment apparaître de faille : c’est une vision du personnage qui se tient et qu’elle incarne à merveille !

Un chouette Misanthrope. ♥ ♥ ♥

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