Les Trois Meufs

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Critique des Trois Soeurs, d’après Tchekhov, vues le 11 novembre 2017 au Théâtre de l’Odéon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravaca, Amira Casar, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Simon Stone 

J’étais très enthousiaste à l’idée de découvrir le travail de Simon Stone. J’ai raté son Ibsen Huis qui a fait tant de bruit, cet été à Avignon, et j’avais hâte de connaître, moi aussi, les idées révolutionnaires de ce metteur en scène montant. J’ai un rapport particulier aux Trois Soeurs car ça a été le premier Tchekhov bien monté que j’ai vu ; le premier qui m’a permis de comprendre que malgré l’absence d’action, malgré la simplicité apparente des situations, ses pièces étaient d’une beauté sincère et prenante. Chez Tchekhov, je cherche aujourd’hui des tranches de vie : naturelles, limpides. Pas superficielles.

Simon Stone a entièrement réécrit Tchekhov en arguant que le dramaturge plaçait ses pièces dans le présent. Pourquoi pas ? Tchekhov n’a pas réellement besoin de ça car il a une écriture telle que ses oeuvres sont en réalité intemporelles, mais après tout, pourquoi pas. Julie Deliquet l’a fait avec le si grand Vania de la  Comédie-Française avant lui, je n’ai rien contre l’idée de base. Mais on peut moderniser sans être vulgaire. On peut être moderne sans dire « pute », « allez vous faire enculer », « ça vaut la peau de mes couilles », ou mettre putain dans toutes ses phrases. Ces premiers échanges blessent mes oreilles et je tente alors de me reconcentrer : après tout, je suis venue voir Les Trois Soeurs d’après Tchekhov.

Mais petit à petit, de plus en plus de choses me dérangent. L’art de Tchekhov est de montrer un tout à partir d’un rien. De saisir un instant, un rapport, une émotion, un souffle avec une puissance vertigineuse et de transformer la simplicité du quotidien en une vérité à la fois intemporelle et bouleversante. Mais n’a pas le talent de Tchekhov qui veut, et l’erreur de Stone a été de vouloir reconstruire ce rien en se basant sur rien. Mais le rien au théâtre, ça ne donne pas grand chose, à part de l’ennui. Ces Trois Soeurs sont pour moi une dénaturation de Tchekhov car elle laissent de côté ce qui, à mon sens, constitue l’essence-même de l’auteur : l’émotion, la grâce, l’âpreté, l’innocence. La vie.

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L’idée de départ était pourtant intéressante : puisque notre époque est vide, qu’elle se construit sur le paraître, cette décadence peut faire l’objet d’un spectacle. Deux questions alors : pourquoi se baser sur Tchekhov ? N’est-il pas, par nature, intemporel ? Dire l’amour est intemporel, non ? Le sentiment de ne pas trouver sa place est intemporel, non ? La sensation d’être passé à côté de sa vie est intemporelle, non ? Tchekhov basant ses oeuvres sur les rapports humains, à quoi bon utiliser sa pièce pour parler de quelque chose qui, fondamentalement, les dénigre ?

Et si on parvient à accepter l’utilisation de Tchekhov pour un tel usage, une autre interrogation suit la première : pour montrer le néant qui nous entoure aujourd’hui, la meilleure manière était-elle réellement de le faire passer par un spectacle tout aussi pauvre ? N’y a-t-il pas d’autre manière d’être moderne que de parler de Kim Kardashian, d’Instagram, de veganisme, de Donald Trump à tout va ? N’y a-t-il pas d’autre manière de stimuler notre intellect que de faire rire à partir d’une Macha devenue vegan, d’un André qui fait des croque-monsieur, ou du même qui passe du sent-bon dans les toilettes après avoir ouvertement crié à qui voulait l’entendre qu’il avait « envie de chier » ? J’ai parfois l’impression qu’on méprise le spectateur, à lui servir un repas aussi dilué et peu consistant. Comme s’il n’était pas capable de mâcher et de digérer lui-même les échanges Tchekhoviens.

Tchekhov ne montre pas. Il évoque, il suggère, il propose. Simon Stone a manqué à cette finesse. Il abandonne totalement la conceptualisation des rapports humains sous forme de dialogues pour compenser ses rapports vides par des éléments toujours concrets ; il oublie la psychologie de ses personnages en les montrant sans arrêt se mêlant dans un lit, s’enlaçant autour d’un baiser, se vidant aux toilettes, s’abîmant par la drogue. En se concentrant ainsi sur les actions, il met de côté les rapports humains. Il ne présente pas ses personnages, ne nous montre pas leurs peurs, leurs ambitions, leur histoire. Et tout reste en surface. Les émotions sont absentes, les personnages s’effacent derrière les allers-retours incessants des comédiens.

Pourtant, scénographiquement, il y avait quelque chose. J’étais enthousiaste à l’idée de cette maison qui laisse voir plusieurs scènes de vie simultanées, à la manière dont Jatahy construit ses spectacles. Je trouvais que cela pouvait se marier avec Tchekhov, d’autant que, visuellement, le décor est splendide, et permet peut-être dix secondes de temps suspendu, un instant volé à la période de Noël où la famille se retrouve pour chanter alors que Roman marche seul dehors, sous la neige. Dix secondes sans dialogue. J’aurais peut-être dû aller voir Les Trois Soeurs de Kouliabine, finalement.

Je conclurai à la manière de Natacha : « Anton, je ne peux pas confirmer qu’il est de toi. Il y a un joli point d’interrogation ». Joli, je ne sais pas, mais le point d’interrogation est bien présent : Tchekhov aurait-il accouché d’un pareil spectacle ? La question reste ouverte. pouce-en-bas

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Fils d’enfer

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Critique des Barbelés, d’Annick Lefebvre, vus le 10 novembre 2017 au Théâtre de la Colline
Avec Marie-Êve Milot, dans une mise en scène d’Alexia Bürger

Je me souviens très bien des premiers mots qui m’ont fait découvrir Annick Lefebvre. C’est Theatrices qui me les a donnés, alors qu’elle finissait d’écrire son article sur l’entretien qu’elle avait eu avec l’autrice. Je lui dis que son nom m’évoque quelque chose, que j’ai vu passer un dossier de presse à son nom, et elle me pitch alors son prochain spectacle, Les Barbelés. Pour me faire découvrir le personnage, elle me lit des passages de son entretien. Évidemment, ce qui me marque, c’est sa réponse à la question « Si vous étiez ministre de la culture… ». Annick Lefebvre répond que si ses revendications ne fonctionnent pas, elle ferait une tentative de suicide, sur la place publique. Une réponse peu attendue, loin du conformisme habituel, confortable et approuvé par tous. Une réponse qui dérange, qui interroge, qui nous met l’arme entre les mains sans nous expliquer comment s’en sortir. A la manière de sa pièce.

L’idée de base me plaisait, je dois l’avouer, avec ce personnage à qui des barbelés poussent dans le ventre jusqu’à atteindre les cordes vocales, lui laissant une heure pour parler. Une ultime heure. Cette situation, angoissante, a également son penchant. Fascinant. Victime d’un voyeurisme invétéré, je voulais savoir ce qu’il pouvait bien avoir à dire pendant cette dernière heure. Cette situation, ce simple « et si il ne restait plus qu’une heure pour… » nous met face à nos contradictions. Une heure pour parler, c’est aussi prendre une revanche sur toutes ces minutes où l’on s’est tu.

Ce spectacle, c’est la découverte de trois mondes. D’abord, l’écriture âpre de d’Annick Lefebvre. Outre une idée brillante, ses mots sont forts, parfaitement aiguisés, ils connaissent les points faibles de leur cible et savent où appuyer, à quel instant, avec quelle puissance. Les barbelés sont certes du côté du personnage mais il s’insinuent aussi chez les spectateurs : ils grimpent le long des sièges, nous obligeant à faire face à des vérités refoulées, ouvrant des plaies béantes à chaque tentative d’évasion. S’ils mettront un terme à la voix du personnage, de notre côté ils nous paralysent aussi peu à peu, nous imposant une parole parfois désagréable ; c’est littéralement une prise d’otage verbale. Tout ce que le personnage a à dire avant cette heure dernière résonne en nous comme un écho acide : ce jour où nous aurions dû dire quelque chose face au racisme ou à la lâcheté, ce jour où tout se joue dans l’apparence et non plus dans la connaissance, ce jour où ma douleur a plus compté que celle de ceux pour qui je pleurais.

J’ai également découvert une metteuse en scène – une scénographe ? – de grand talent, en la personne d’Alexia Brüger. En n’utilisant qu’une partie de la scène du Petit Théâtre de La Colline, elle crée un espace vital restreint, sorte de ring parfois très étouffant. Le travail sur les lumières mais également sur les sons apportent une dimension supplémentaire au tourbillon verbal qui se déchaîne sur scène : qu’elle épluche son pamplemousse à s’en abîmer les mains ou qu’elle marche sur des céréales, ces petits riens auxquels on pourrait ne pas faire attention dérangent et deviennent presque obscènes sur ce plateau où, de manière généralisée, tout devient peu à peu insoutenable. Une fin du monde est en cours, et la transformation progressive de l’espace scénique en est le miroir.

Enfin, il fallait sans nul doute des épaules suffisamment solides pour porter ce texte ravageur. Pour compléter le trio féminin, Marie-Êve Milot a su apporter sa présence et donner sa voix à ce personnage, initialement non genré. Elle livre son message avec brio : impressionnante et forte, elle n’est jamais imposante et, loin de « faire l’actrice », elle joue plutôt le jeu du spectateur et semble prendre nos visages au fil de ses déblatérations. Elle est nous, citoyenne lambda qui fait ses bonnes actions régulières pour pouvoir assumer sa vie confortable de bobo occidentale ; et lorsque ses pupilles croisent les nôtres, son regard n’accuse pas, il interroge : toi qui me regardes confortablement installé dans ton siège, à quel point sens-tu présentement les Barbelés au fond de ta gorge ?

Ce spectacle m’a complètement retournée. Il est beau, puissant, sincère, et nécessaire. Il fait mal, et ça fait du bien.   ♥ 

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Famille, je vous hais(me)

40x60_CALM_B-DEFCritique de Comme à la maison, de Bénédicte Fossey et Éric Romand, vu le 2 novembre au Théâtre de Paris
Avec Annie Gregorio, Lisa Martino, Françoise Pinkwasser, Aude Thirion, Pierre-Olivier Mornas et Jeoffrey Bourdenet, dans une mise en scène de Pierre Cassignard

Décidément, cette saison, j’enchaîne les comédies cyniques sur les familles à éviter absolument ! Après La Perruche et Ramsès II, c’est dans Comme à la maison qu’on se retrouve au sein d’une famille un peu barjot pleine de secrets bien enfouis jusqu’ici mais qui vont un peu exploser au cours de ce déjeuner post-réveillon où toute la famille est réunie. Je m’abstiendrais d’en dévoiler davantage au risque de trop vous divulgacher le spectacle mais je préviens d’avance : âmes sensibles, s’abstenir !

Difficile de se faire un avis arrêté devant ce spectacle : on est en équilibre sur un fil et on penche sans arrêt de chaque côté : devant des blagues vraiment trash, on a du mal à rire franchement, et puis finalement une réplique passe un peu de pommade de manière à nous faire sortir ce rire qu’on retenait peut-être par la force. C’est un sentiment étrange que d’hésiter ainsi entre rire et s’indigner. Peut-être est-ce dû aussi à l’utilisation de ficelles parfois un peu lourdes du théâtre de boulevard qui fait qu’on n’arrive pas vraiment à lâcher prise devant ces situations extravagantes et franchement hardcore ?

Pourtant, si les situations sont parfois grotesques, on sent que niveau dialogue les auteurs se sont fait plaisir. Les échanges sont cyniques, insolents, parfois bien trouvés, souvent acerbes. On le comprend dès que le rideau se lève : les premières répliques d’Annie Grégorio imposent un rythme soutenu et des vannes piquantes qui fusent à chaque fin de dialogue. Les bases d’un bon boulevard sont là, et pourtant le spectacle semble se chercher encore : avec ces situations loufoques style humour anglais, ces répliques indigestes qui oscillent entre un rire francs et ces relations poisons qui ont un côté touchant devant l’humanité indéniable de chaque personnage, difficile de se positionner.

En vérité, je ne suis pas sûre que le spectacle tiendrait sans le bel ensemble de comédiens que Pierre Cassignard a réuni sur la scène de la Salle Réjane. Annie Grégorio mène la danse avec une verve impressionnante, sorte de monstre de pierre au coeur de velours. Sous sa carapace de mère indigne où elle enchaîne les (bons) mots les plus immoraux, on sent malgré tout une grande humanité, une peur de se dévoiler, une impossibilité à donner l’amour dont elle semble avoir été privée.

Tous oscillent ainsi entre l’être et le paraître ; Lisa Martino touche par son regard de l’enfant qui attend la récompense et la reconnaissance, Aude Thirion est une bru méprisée qui a su obtenir rapidement toute ma sympathie et un soutien sans faille tout le long du spectacle. Jeoffrey Bourdenet affiche le sourire en coin de celui qui a réussi mais parvient à montrer l’indicible. Heureusement, Françoise Pinkwasser vient raviver le tout avec un bel entrain et son regard apaisant est un échappatoire non négligeable. Enfin, Pierre-Olivier Mornas est sans nul doute le personnage qui nous met dans la situation la plus inconfortable. Il est gênant et sa situation dérange autant qu’elle indigne. Il est l’oiseau tombé du nid et sa détresse irradie le plateau à la manière d’une douleur diffuse.

Un spectacle oscillant entre caricature et humanité.  

Comme à la maison copyright Celine Nieszawer 40_0

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Critique de Indociles, de Murielle Magellan et Audrey Dana, vues le 1er novembre 2017 au Théâtre des Mathurins
Avec Audrey Dana et Lucie Antunes, dans une mise en scène de Audrey Dana et Murielle Magellan

J’ai entendu parler de ce spectacle pour la première fois lorsque Le théâtre côté coeur en a dit beaucoup de bien dans la première émission de Radio Mortimer de la saison. Indociles, ça me parle. J’ai tendance à l’être, et à l’afficher avec fierté, lâchant rarement un combat lorsque j’estime qu’il est mené pour de justes raisons. L’indocilité commence lorsque l’injustice fait rage, lorsque l’incompréhension anime et que le besoin de s’exprimer se fait ressentir. Loin, les barrières trop conventionnelles ; loin, la soumission à un conformisme sociétal imposé. Indocile, je pensais me retrouver dans ce spectacle.

Le spectacle proposé par Audrey Dana s’articule autour de la vie d’une jeune fille qui sait lors de son plus jeune âge qu’elle voudra être peintre. Mais comme les choses ne sont pas simples, il ne suffit pas de vouloir pour être, et son père passe un pacte avec elle : peintre, elle le sera si elle obtient son bac. Docile malgré elle, la jeune femme accepte. Elle tente de refouler son trop plein d’énergie dans un monde se basant sur les apparences, où le calme et la politesse font loi. Autour d’elle, des rencontres, chacune indocile à sa manière.

Je dois reconnaître à Audrey Dana et à sa partenaire Lucie Antunes, à la batterie, une belle énergie. La comédienne incarne chaque personnage avec un dynamisme et un souffle sans cesse renouvelé. L’accompagnement musical est bienvenu, soutenant le rythme déjà effréné des compositions qui s’enchaînent, appuyant cette vitalité qui déborde déjà de l’actrice.

Néanmoins, j’ai trouvé le tout un peu trop fade pour un spectacle qui se veut insoumis. En effet, les personnages dessinés restent malgré tout trop obéissants à mon goût et j’aurais souhaité une vraie rébellion, tant dans le fond que dans la forme. J’ai eu du mal à comprendre où le spectacle voulait réellement nous emmener, pourquoi nous montrer ces différentes étapes de vie, et comment je pourrais entrer avec elles dans l’histoire. Il y a de beaux moments, mais le tout ne laisse pas une impression d’indiscipline marquée. Seule la dernière scène marque une belle envolée et donne littéralement envie de se révolter à son tour.

Une indocilité qui manque un peu de mordant. 

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Gagnez vos places pour la diffusion des Fourberies de Scapin de la Comédie-Française !

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La saison dernière, un partenariat a été signé entre la Comédie-Française et Pathé Live pour permettre de diffuser, en direct du théâtre, 3 spectacles différents chaque année (l’accord a été signé pour 3 ans). Ce partenariat s’inscrit directement dans une volonté de permettre l’accès au théâtre et plus généralement à la culture au plus grand monde, et notamment les plus jeunes puisque des centaines de projection scolaires sont organisées sur chaque spectacle du dispositif.

Dans ce cadre, le blog met en jeu 2×2 places pour la reprise des Fourberies de Scapin qui débutera dans les cinémas partenaires le 12 novembre 2017. Pour information, il y a plus de 400 cinémas qui proposeront ce programme sur toute la France ! Il faut savoir également que le spectacle fait salle comble et avant l’éventualité d’une reprise, c’est donc l’unique chance de découvrir ce spectacle cette année !

Pour jouer et tenter de remporter 2 places dans le cinéma de votre choix, valable à partir du 12 novembre, c’est très simple. Il suffira de remplir les conditions suivantes :

  • suivre le compte Twitter de Pathé Live @PatheLive_FR 
  • répondre au Tweet qui sera épinglé sur ma page de profil à partir de jeudi 26 octobre à 10h jusqu’au vendredi 3 novembre, 20h

Je contacterai par la suite les gagnants qui recevront leurs places directement chez eux.

 

Daechespoir

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Critique de Mon ange, d’après Henry Naylor, vu le 19 octobre 2017 au Tristan Bernard
Avec Lina El Arabi, dans une mise en scène de Jérémie Lippmann

Présenté au Théâtre du Chêne Noir lors du Festival OFF 2017, je me souviens encore des affiches de Mon Ange placardées dans Avignon. Déjà, la présence de Lina El Arabi, ce mélange de résignation et de tristesse, m’avaient interloquée. Mais speed d’Avignon oblige, je n’ai évidemment pas pu tout voir, malgré les critiques engageantes qui encourageaient le spectacle. Je n’ai pas voulu manquer sa reprise parisienne.

Peut-être que si j’avais lu attentivement le pitch de la pièce, j’aurais douté. Ce genre de spectacle, je le sais, provoque en moi de désagréables échos d’événements encore trop récents pour être correctement cicatrisés. Pourtant notre traumatisme d’occidentaux privilégiés n’est en rien comparable au destin de Rehana, devenue malgré elle symbole de résistance lors du siège de Kobané, il y a quelques années.

L’horreur de la guerre, la sensation que tout peut prendre fin à n’importe quel instant, la fragilité de la vie et l’absurdité de la violence qui régnait alors sur la région, tout transparaît dans ce spectacle. Lina El Arabi a une présence indéniable et semble voir, devant ses yeux, les paysages ravagés par Daech. Malgré un texte parfois un peu verbeux, elle parvient à nous maintenir en haleine, terrorisés, plaqués au siège. Les choix scéniques de Jérémie Lippmann sont très esthétiques, tant sur ces décors d’arbres qui deviennent, à travers les jeux de lumière, successivement des cadavres puis les ombres des mitraillettes braquées sur la jeune femme, mais également sur son costume : Lina El Arabi est à la fois l’élégance et la grâce féminine, très belle dans cette longue robe noire qu’elle porte avec une certaine distinction, et l’Ange de la mort, terrible, implacable.

Je déteste l’utilisation des armes au théâtre. Dès qu’apparaît le moindre flingue sur la scène, mes doigts viennent boucher mes oreilles et mes yeux se ferment à demi. Je ne cherche pas à réfuter l’horreur, mais elle a tellement d’écho dans notre réalité que j’ai du mal encore à l’affronter en face. Connaissant mon peu d’attrait pour les sons pétaradants, la personne qui m’accompagnait m’a proposé de partir peut-être 10 minutes après le début du spectacle. Mais si le rôle du théâtre est de montrer, mon rôle de spectateur est de voir, d’entendre, de prendre conscience. Affronter une réalité que je m’efforce inconsciemment de nier, me montrer à la hauteur de celle qui, chaque soir, vit une vie de violence.

Une épreuve… nécessaire. ♥  

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Les (bonnes) raisons de la colère

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Critique de 12 hommes en colère, de Reginald Rose, vu le 15 octobre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Pascal Ternisien, et Bruno Wolkowitch, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Lorsque j’ai appris que 12 hommes en colère serait joué à l’Hébertot cette saison, je sortais à peine d’un cours d’anglais où nous avions passé plusieurs séances à visionner le film de Sydney Lumet, à analyser des scènes sous tous leurs angles, à triturer le moindre de leurs gestes, à repasser en boucles certains affrontements pour y déceler l’imperceptible.  Et j’avais adoré ça, parce que le film est intelligent et fin, rondement bien mené, un huis-clos oppressant brillamment interprété. Autant dire que j’attendais beaucoup du spectacle proposé à l’Hébertot !

Voilà un spectacle dont on connaît la fin dès le début, mais pour lequel c’est bien le déroulement qui est roi. Car il s’agit ici de convaincre et d’argumenter : ils sont 12 jurés chargés de juger un jeune homme accusé de parricide. Lors du vote initial, 11 d’entre eux le jugent coupable, l’envoyant sans autre forme de procès (vous me passerez l’expression) à la chaise électrique si l’un d’entre eux, le jury n°8, ne s’était pas opposé au reste des jurés. Il n’est pas convaincu de sa non-culpabilité mais reconnaît avoir un doute légitime et souhaite discuter de son cas avant de prendre une réelle décision, s’attirant les foudres de la plupart de ses camarades qui pensaient en finir au plus vite.

En écrivant cet article, j’apprend que le film que je connais est en fait lui-même une adaptation de la pièce de théâtre de Reginald Rose. C’est étrange et je ne m’y attendais pas, car à mon sens l’oeuvre est bien plus cinématographique que théâtrale. Maintenant que j’ai vu une version de chaque, je trouve en effet que le huis-clos fonctionne bien mieux à l’écran : le rôle de la chaleur y est prépondérant, puisque la caméra permet des gros plans sur les visages ruisselant de sueur des différents jurés.

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Mais plus encore, là où au cinéma les personnages s’affrontent frontalement autour d’une table dans un lieu qu’on voit réellement fermé, ici, cette disposition ne fonctionne plus. D’abord parce que positionner les acteurs autour d’une table nous empêcherait de voir la moitié de l’action, mais aussi et surtout parce que le 4e mur ne joue pas bien son rôle ! Je ne dis pas que le huis-clos n’a pas sa place au théâtre, loin de moi cette idée, mais ici l’espace est trop ouvert, trop lumineux, trop spacieux pour réellement figurer l’enfermement qui est l’un des principaux marqueurs de tension dans ce film.

Par ailleurs, la mise en scène n’a pas choisi d’accentuer la tension par d’autres moyens : là où j’aurais probablement abusé de musique inquiétante, des lumières focalisées sur certains comédiens ou des noirs pour marquer le cheminement du débat, Charles Tordjman s’est presque entièrement basé sur ses comédiens pour créer l’atmosphère qu’il souhaitait. Il faut bien reconnaître qu’il propose une très bonne distribution : Bruno Wolkowitch reprend avec aisance (et charisme) le rôle que je connaissais à Henri Fonda ; les yeux doux, la voix posée, l’attitude réfléchie, il est convaincant sans aucune insistance et sa parole humaniste résonne admirablement sur scène.

C’est également un plaisir de retrouver Francis Lombrail sur scène, qui prouve une nouvelle fois qu’il est aussi bon acteur que directeur de théâtre : incarnant le juré n°3, le dernier à changer d’avis, il est une boule de nerfs prête à exploser à tout instant, sans jamais être dans l’excès, et touchant dans sa scène finale. Difficile de sortir du lot lorsqu’on est 12 sur scène, mais il me semble qu’ici il faut tous les citer : je retiendrai donc la rationalité de Jeoffrey Bourdenet, la sensibilité à fleur de peau d’Antoine Coutray, la rigueur de Philippe Crubezy, la dignité d’Olivier Cruveiller, le respect brillant dans les yeux d’Adel Djemaï, la nonchalance de Christian Drillaud, la patience de Claude Guedjl’emportement de Roch Leibovici, la droiture de Pierre-Alain Leleu, et la légèreté de Pascal Ternisien. Tous ont leur place, leur moment, leur rôle, et il faut bien reconnaître à Charles Tordjman qu’il n’en laisse pas un dans l’ombre.

Une belle production donc que ces 12 hommes en colère, à qui le film de Sidney Lumet fait du tort. ♥ 

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