Le fourre-z’y-tout de Nicolas Rigas

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Critique de La Vie Parisienne, d’Offenbach, vue le 28 juin 2019 au Mois Molière
Avec Philippe Ermelier, Nicolas Rigas, Antonine Bacquet, Martin Loizillon, Florence Alayrac, Amélie Tatti, Olivier Hernandez, Salvatore Ingoglia, Romain Canonne, Nicolas Aubagnac, et les musiciens Jacques Gandard, Elodie Soulard, Robin Defives et Emma Landarrabilco

C’est d’abord parce que je garde un très bon souvenir de L’Ecole des Femmes montée par Nicolas Rigas que j’étais très attirée par son nouveau spectacle, La Vie Parisienne. Ajoutons à cela le plaisir de retrouver cette pièce succulente et le soutien symbolique au Théâtre du Petit Monde, la troupe qu’il dirige et qui fête cette année ses 100 ans : pas besoin de chercher davantage, place fut prise pour mon deuxième spectacle du Mois Moliere présentant quelques avant-premières d’Avignon.

Dans La Vie Parisienne, on suit Raoul de Gardefeu qui, à l’instar de son ami Bobinet, souhaite être l’amant d’une femme du monde… En voilà une qui débarque justement – avec son époux malheureusement – la baronne de Gondremarck ! Il va se faire passer pour un guide parisien et emmener le couple chez lui, leur faisant croire qu’ils sont au Grand Hotel, et organiser toutes sortes de manigances pour parvenir à séduire la jeune femme, pendant que le baron vit sa vie de son côté, souhaitant lui aussi profiter de la capitale… à sa façon.

Avant toute chose, il faut savoir que je connais plutôt bien La Vie Parisienne, pour avoir saigné le CD de l’enregistrement du spectacle monté par Jean-Louis Barrault en 1958. Cela a des aspects positifs comme négatifs : il crée en moi une espèce de sensation-réflexe dès que j’entends les premières notes – cela me met en joie – mais il faut aussi que je m’habitue à une interprétation différente de celle qui est gravée en moi. Or ce changement est d’autant plus difficile à appréhender que les différences sont grandes entre les deux versions proposées, ce qui fut un peu le cas ici.

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Je m’explique : Nicolas Rigas s’est autorisé quelques adaptations du texte original qui, si elles avaient pu avoir du sens dans l’Ecole des Femmes, s’avèrent moins pertinentes ici. En effet, on sent un tropisme du metteur en scène sur la question du port du voile : il avait déjà proposé une Agnès voilée dans son Molière, voilà qu’il transforme le baron et la baronne de Gondremarck en prince et princesse de Gondremouck, voilà nos suédois devenus saoudiens, et la baronne intégralement voilée ! Je n’ai pas vraiment compris l’intérêt de cette adaptation, qui pourrait donner l’illusion de faire passer un message politique en désignant l’Orient comme une nation de tromperie, d’adultère et surtout de polygamie alors que le texte se veut probablement beaucoup plus léger. Dans la série « on prend les mêmes et on recommence », on notera à nouveau le double emploi de Romain Canonne, comédien et cascadeur, qui fait rire de ses galipettes maladroites dans le costume d’Alphonse. Si cela fonctionne bien ici, il ne faudrait peut-être pas que cet emploi devienne, lui aussi, une habitude.

Mais ce sont surtout les facilités de mise en scène qui m’ont dérangée. Je pense notamment au travestissement de la tante Quimper-Karadec, personne qui vient aider au dénouement en avertissant Metella de la goujaterie de son époux. Il est vrai qu’à ce moment du spectacle, le public jusque-là particulièrement attentif semblait se dissiper un peu : applaudissements moins fournis ou absents après les parties chantées, quelques mouvements sur les sièges, quelques échanges entre voisins. C’est peut-être parce qu’il sentait venir cette baisse de régime que Nicolas Rigas a choisi de proposer un personnage quasi-bouffon, tante travestie portant une ceinture de banane et un soutien-gorge ananas provoquant immédiatement les rires les plus beaufs possibles chez certains spectateurs. C’est le même rire qu’on retrouvera lors de l’imitation durant toute une scène de Marge Simpson par l’un des personnages. C’est dommage de faire rire gras sur Offenbach.

Je me retrouve donc un peu partagée devant cette version de La Vie Parisienne. Le spectacle commençait plutôt très bien – j’ai été très agréablement surprise par la superbe voix de Nicolas Rigas – mais il ne tient pas aussi bien que j’aurais souhaité dans la durée. Reconnaissons-lui cependant de beaux moments de groupe qui ne déméritent pas malgré la nombre restreint de comédiens sur scène, donnant presque l’illusion d’une distribution deux fois plus nombreuse !

Un spectacle qui gagnerait à être resserré sur la fin.

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Faites du bruit pour eux !

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Critique de Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare, vu le 22 juin 2019 au Mois Molière
Avec Eric Laugerias, Arnaud Denis, Pierre Hélie, Clara Hesse, Etienne Launay, Bertrand Mounier, François Nambot, Violaine Nouveau, Georges Vauraz, Salomé Villiers, dans une mise en scène de Salomé Villiers et Pierre Hélie

Lorsque j’ai compris que je ne pourrai aller au Festival d’Avignon cet été, c’est sans doute Beaucoup de bruit pour rien qui fut le spectacle que je regrettais le plus de ne pas voir. Quelle ne fut pas ma surprise alors de découvrir que je pourrais le voir comme en avant-première au Mois Molière courant juin ! Moi qui n’avais jamais profité du Festival de spectacle vivant organisé chaque année à Versailles, c’était l’occasion toute choisie.

Dans Beaucoup de bruit pour rien, il est question d’un mariage qui ne se fera pas et puis finalement si – le mariage de Claudio et Hero. Après avoir intrigué pour rapprocher les deux jeunes gens, Don Pedro est trahi par son frère Don Juan, jaloux de l’union à venir, qui monte un coup pour faire échouer le mariage : il fait croire à Claudio que Hero n’est pas vierge en l’amenant à la fenêtre de la jeune femme un soir, après l’avoir préalablement écarté de la chambre et posté un complice. C’est la vue du complice, en ombre chinoise, qui provoquera la chute du mariage et les différents rebondissements de l’intrigue…

On m’avait prévenue avant le spectacle : certains éléments de décor étaient manquants et certains effets, ne pouvant se dérouler qu’en ambiance nuit, ne pourraient avoir lieu, le spectacle étant présenté à 20h30. Je m’apprêtais donc à être indulgente, je me rends finalement compte que l’indulgence n’a pas lieu d’être pour ce spectacle que j’ai trouvé très réussi, avec ou sans ces effets – il ne le sera que d’autant plus pour les chanceux qui le découvriront au Festival d’Avignon !

J’ai d’abord eu le grand plaisir de découvrir ce chouette texte de Shakespeare qu’on entend sans aucune difficulté. Certes, ce n’est sans doute pas le texte le plus complexe du grand Bill, mais cela ne nous empêchera pas de souligner une adaptation particulièrement réussie. La mise en scène est vive et les changements de décor à vue, spécialisation d’Avignon, ne pèsent pas sur le bon déroulement du spectacle. Les touches de modernité dans la musique se marient joliment aux costumes classiques, dynamisant le tout avec légèreté. Bref, côté technique, rien à redire.

J’ai été particulièrement ravie de découvrir Salomé Villiers, que je n’ai identifiée qu’aux saluts lorsqu’elle a remercié le public au nom de l’équipe. C’est une agréable surprise que de constater que la metteuse en scène s’est distribuée dans le rôle de Béatrice : en effet, ce personnage féministe haut en couleurs m’avait tapé dans l’oeil, tant dans sa partition que dans son incarnation, et je trouve que Salomé Villiers la sert à merveille, proposant une Béatrice pète-sec et touchante à la fois, cinglant ses répliques avec fougue mais sans jamais cabotiner.

Si je devais soulever un petit bémol, ce serait sans doute sur les parties plus burlesques chères à Shakespeare : pour aider à faire avancer l’intrigue, ce dernier fait intervenir des « officiers municipaux stupides » comme les décrit les didascalies, permettant à la fois de découvrir le mystère et d’offrir de bonnes tranches de rigolade au public. Je pense que ces intermèdes auraient pu être encore plus drôle, malgré la dégaine déjà particulièrement réussie de Arnaud Denis et de Etienne Launay dans les deux rôles. Ces scènes auraient peut-être mérité qu’on s’y attarde davantage pour en faire ressortir plus encore que les allures ridicules des deux personnages.

Un bon moment assuré à Avignon ! ♥ ♥

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Mademoiselle Julie renversée par ses valets

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Critique de Mademoiselle Julie, de Strindberg, vue le 13 juin 2019 au Théâtre de l’Atelier
Avec Anna Mouglalis, Xavier Legrand, et Julie Brochen dans une mise en scène de Julie Brochen

C’est à la suite d’échanges sur Twitter, eux-mêmes faisant échos à des remarques qu’on avait pu me faire, que je me suis décidée à aller voir Mademoiselle Julie. D’abord refroidie par une première critweet peu enthousiaste, c’est finalement une réponse du Théâtre de l’Atelier lui-même qui me décide à me faire mon avis par moi-même. « Voir est la meilleure façon de se faire son opinion ». Ils avaient bien raison de me rappeler à l’ordre. Je ne peux me faire un avis sur la pièce, et plus largement sur la programmation de Marc Lesage, si je me contente de supputer depuis chez moi. Rendez-vous fut donc pris avec le Théâtre de la place Charles Dullin.

Mademoiselle Julie, c’est un affrontement. Affrontement entre Julie et Jean, Maître et valet, femme et homme, liberté et servitude. Elle s’ouvre sur une discussion entre Jean et Kristin, valets de la maison, fiancés, discutant de l’étrange conduite de Madame. Madame viendra par la suite les interrompre et commencer avec Jean un étrange jeu de séduction et de domination où la volonté de pouvoir autorisera tous les coups.

De Mademoiselle Julie, je ne gardais qu’un souvenir étrange. Un mélange de froideur, dû à une Juliette Binoche en petite forme desservie par une captation pas toujours flatteuse, et d’enthousiasme, lié à ma rencontre avec ce texte. Un souvenir qui laisse un goût étrange en bouche. Le goût de cette Mademoiselle Julie là est déjà mieux défini : s’il ne me permet toujours pas de rencontrer une Julie haute en couleur, il me fait mieux comprendre le personnage de Jean, et me conforte dans l’idée que j’ai face à moi un grand texte, que je découvre petit à petit.

Je suis déçue de ne pas percevoir toute la complexité et l’ambiguïté des situations qu’il présente. En cause, une Anna Mouglalis trop régulière dans son jeu que j’aurais souhaité plus inattendu. Elle avait pourtant la voix parfaite pour ce rôle irrésistiblement ambivalent, elle dont la voix suave a quelque chose d’à la fois sensuel et un brin dominateur. Son port élégant ajoutait à la noblesse du personnage mais elle manquait de force pour permettre aux situations de se renverser à sa guise.

Il faut dire qu’en face, j’ai découvert un Xavier Legrand impressionnant de subtilité… et de charisme. Il compose un Jean assez énigmatique, parfois inquiétant, menant aisément le dialogue étrange entre les deux personnages et semblant ne laisser l’avantage à sa partenaire que sur sa propre décision. Il semble édicter les règles du jeu et s’impose comme le maître du plateau. Je suis partagée en réalité car j’ai trouvé son jeu d’une précision absolue, mais si la direction d’acteurs le reconnaît comme Maître, je ne devrais pas en vouloir à Anna Mouglalis… Il reste sur cette vision de la pièce un petit noeud à défaire.

Peut-être simplement que la pièce telle que je la conçois ne recouvre pas entièrement la conception de Julie Brochen. J’attendais un duel sans pitié et surtout dont l’issue serait constamment incertaine, mais ici le combat semblait gagné d’avance. J’ai quand même pris plaisir à réentendre ce texte incroyable, et j’ai également découvert le troisième personnage de la pièce… incarné par Julie Brochen elle-même. Elle donne vie à cette servante qui pourrait rester dans l’ombre sans desservir trop la pièce. En quelques répliques, en quelques regards, elle lui donne un passé, suggéré dans sa complicité avec Jean, un présent satisfaisant, sans plus, et un avenir, simple mais digne. On sent l’espoir et la brisure soudaine. En mettant ainsi en lumière ce personnage, elle permet à la pièce, qui menaçait de vaciller, de retomber malgré tout sur ses pattes.

Joli coup… de valet ! ♥ ♥

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Galileo Galilei Galilélent

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Critique de La vie de Galilée, de Bertolt Brecht, vue le 11 juin 2019 à la Comédie-Française
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Alain Lenglet, Florence Viala, Jérôme Pouly, Guillaume Gallienne / Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte / Nâzim Boudjenah, Gilles David, Jérémy Lopez, Julien Frison / Birane Ba, Jean Chevalier, Élise Lhomeau et les académiciens de la Comédie-Française Peio Berterretche, Béatrice Bienville, Pauline Chabrol, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer, Thomas Keller Giuseppe, Olivier Lugo, Jordan Vincent

Qu’est-ce que j’avais hâte de découvrir ce spectacle ! Je gardais un merveilleux souvenir du Roméo et Juliette déjà mis en scène par Eric Ruf, qui en avait présenté une version tout à fait intéressante, bien loin des clichés de mise en scène habituellement utilisés pour monter le texte. A l’annonce du Brecht dont Hervé Pierre incarnerait le rôle-titre, impossible de ne pas penser non plus à son magnifique Peer Gynt, spectacle fleuve qui restera dans les mémoires pour le monde merveilleux qu’il avait réussi à créer sous la verrière du Grand Palais. J’imaginais son Galilée comme un Peer Gynt Brechtien, je salivais devant les photos de répétition, je n’en pouvais plus d’attendre. J’ai comme l’impression d’avoir été trollée.

Dans La Vie de Galilée, je découvre un nouveau Brecht, plus accessible, moins complexe. Plus continue que ses autres pièces, il y raconte l’histoire d’une vie, celle du scientifique italien Galileo Galilei qui, au XVIIe siècle, par ses travaux, prolonge la théorie copernicienne selon laquelle le monde jusqu’alors considéré comme géocentrique serait en réalité héliocentrique, c’est-à-dire que la Terre ne serait plus le centre du monde. Une découverte que l’Eglise trouvera dangereuse, montrant que l’Homme ne serait plus le coeur de la Création, et dont elle cherchera à faire taire l’auteur.

Il y a deux choses qui se distinguent dans ce spectacle, l’une probablement aux dépens de l’autre. D’un côté, le grand travail sur la lumière qui ne peut qu’être salué, avec de belles trouvailles à la fois simple et poétiques, comme l’éclairage intelligent du plafond de la Comédie-Française qui sert à la fois Brecht et Galilée. Cet accent mis sur la lumière est un symbole important puisque la science, qui est au coeur de la pièce, n’est-elle pas aussi une lumière pour ceux qui cherchent la connaissance ? Pour rendre les contrastes encore plus flagrants, beaucoup de scènes se passent dans un noir quasi-total, ne laissant apercevoir sur le plateau que certains gestes, certains déplacements, personnification d’un obscurantisme qui fait obstacle au travail de Galilée.

Toujours du côté de la scénographie, de tout ce qui habille ce spectacle, on notera aussi le travail fait sur les costumes. Alors certes, c’est presque facile de présenter pareils vêtements lorsqu’on est la Comédie-Française et qu’on peut travailler avec Christian Lacroix, mais cela ne m’empêchera pas de m’arrêter un instant sur la beauté des tenues qui nous sont présentées, d’autant plus mises en valeur que les scènes de groupe sont pensées comme de véritables tableaux, transformant le plateau du Français en une quasi-Église qui exposerait ses oeuvres les plus précieuses. Devant ces différents éléments, mes yeux étaient ravis.

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© Vincent Pontet

Cependant, je ne peux m’enthousiasmer autant devant les décors – somptueux certes, mais pas franchement au service du spectacle. Ils alourdissent la pièce, accaparant notre attention à la place des comédiens qui peinent à exister dans ce décor imposant. C’est comme si toute la présence de l’Eglise passait dans ce décor et non plus dans les personnages qui semblent presque moins travaillés que la forme du spectacle. En effet, face à tout ce travail de scénographe que l’on sent minutieux, passionné, inspiré, il y a le travail de metteur en scène qui semble quelque peu délaissé par Éric Ruf.

Est-ce parce qu’il s’est trop intéressé à tout ce qui les entoure ou parce qu’il n’a pas accordé assez d’attention au travail à la table, travail de fond sur le texte, que les comédiens semblent un peu naviguer à vue ? On entend le texte, magnifique, de Brecht, mais on ne le sent pas. La tension qui devrait exister entre Galilée et l’Église est quasi-inexistante. La vie de Galilée semble finalement se dérouler comme un long fleuve tranquille, ce qui donne un spectacle lent, où l’on se retrouve parfois à la limite de l’ennui, condamnés à savourer la seule beauté du décor et des costumes.

Il faut dire que certaines scènes sont difficilement compréhensibles : on ne comprend pas vraiment où vont les comédiens. C’est dommage, car il avait réuni une distribution d’une grande qualité. Je m’étonne que Thierry Hancisse, qui endosse les habits de Cardinal Inquisiteur et qui devrait nous inquiéter d’une manière ou d’une autre, soit si fade. Le personnage du pape, qui était incarné par Guillaume Gallienne le soir où j’y étais, m’a paru lui aussi bien pâle et je trouve étrange que les deux plus hauts dignitaires de l’Église soient ainsi insipides alors qu’ils représentent l’obstacle principal de Galilée dans le spectacle. Un problème encore différent se rencontre chez les comédiens les plus jeunes, dont plusieurs phrases sont avalées par une diction incertaine ou absorbées par ce décor trop imposant. Enfin, le personnage de Virginia, la fille de Galilée, perd toute sa saveur dans l’incarnation d’Elise Lhomeau, que je découvrais, qui propose un jeu peu convaincant, trop appliqué.

Même Hervé Pierre déçoit, lui qu’on imaginait pourtant taillé pour le rôle. Son Galilée passe parfois en force, et on devine encore trop le comédien derrière le scientifique. Seul Jean Chevalier, dont j’avais déjà salué la prestation dans Fanny et Alexandre, tire son épingle du jeu en faisant véritablement exister son personnage d’élève de Galilée : on sent vraiment la passion qui exulte, le cerveau qui bouillonne, les tripes qui en veulent toujours davantage.

On aurait aimé quelque chose de plus vivant. ♥ ♥

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© Vincent Pontet

Pierre Guillois, bougre de barge

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Critique de Bigre, de Pierre Guillois, vu le 8 juin 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Pierre Guillois, Agathe L’Huillier, Olivier Martin-Salvan, en alternance avec Éléonore Auzou-Connes, Anne Cressent, Bruno Fleury, et Jonathan Pinto-Rocha, dans une mise en scène de Pierre Guillois 

J’ai mis du temps à le voir, ce Bigre. Lorsque le spectacle a été annoncé, j’avais trop peur : le souvenir du génialissime Gros, la vache, et le mainate, lui aussi écrit par Pierre Guillois, était encore trop présent à mon esprit. J’avais peur que deux idées géniales à la suite soient une utopie. Alors j’ai attendu. J’ai finalement découvert Opéraporno, un très bon spectacle mais qui jouait peut-être trop dans la cour du Gros pour me convaincre entièrement, et, plus récemment, Dans ton coeur, une cocréation avec une troupe de cirque. C’est là que j’ai compris : il ne faut pas que j’espère revoir la même chose, il faut que je fasse confiance aux différentes facettes de Pierre Guillois. Alors j’ai finalement franchi le pas, et pris mes places pour Bigre. Un geste que je ne regrette pas.

Bigre, c’est l’histoire de trois personnages dont les appartements sont mitoyens : celui qui se trouve à jardin pourrait correspondre à ce qu’on appelle aujourd’hui un jeune cadre dynamique, fervent adorateurs des nouvelles technologies et vivant dans un monde un peu trop aseptisé pour être vraiment agréable. Au centre se plante son exact opposé : bordélique, moins porté sur la propreté, mais peut-être aussi un peu plus humain, ce grand dadais est peut-être le personnage le plus attachant des trois. Enfin, à cour, une jeune femme célibataire qui deviendra l’objet de jalousie entre les deux messieurs, mais qui sait ce qu’elle veut et ne craint pas de s’affirmer face à ces mâles en chaleur. Bigre, c’est l’histoire de trois solitudes ordinaires, ponctuées d’éclats de rires et de pleurs.

Si j’avais peur de ce Bigre c’est avant tout pour l’une de ses particularités : Bigre est annoncé comme un spectacle muet. Je ne suis pas une grande fana de spectacle visuel et c’est justement le politiquement incorrect des répliques du Gros qui m’avait comblée, alors je n’arrêtais pas de me demander : qu’est-ce que Pierre Guillois peut bien arriver à faire passer dans un spectacle muet ? La réponse est facile : tout.

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Si je dis que Bigre est annoncé comme un spectacle muet, c’est parce que je ne l’ai pas du tout ressenti ainsi. Les personnages se parlent dans leur mutisme, on les entend presque lorsqu’ils se regardent, ou lorsqu’ils nous regardent. On comprend tout sans aucune parole et c’est vraiment du grand art, on est quelque part entre le mime et le clown. Les vannes sont parfois prévisibles, constamment osées, souvent surprenantes, toujours hilarantes. Et même dans les blagues les plus puériles à base de prout, tout est fait en finesse et on rit sans aucune honte. Et quand je dis qu’on rit, c’est qu’on rit tous : dans la salle, les rires des plus jeunes se mêlent à ceux des plus vieux, et entendre le rire cristallin de cette enfant assise au premier rang ajoutait peut-être encore au charme de ce spectacle.

Le spectacle se découpe en tableaux de vie quotidienne et chacun semble plus exact encore que celui qui le précédait. C’est parce qu’il ne s’interdit rien que les créations de Pierre Guillois semblent toujours toucher au plus juste. On passe sans complexe du poétique au grotesque, de l’amour à la haine, du bonheur à la joie, de la pluie au soleil, du silence le plus total au boum-boum carrément imposant. D’ailleurs, pour ne pas laisser faiblir le rythme, Pierre Guillois fait un excellent usage de la musique, parfois simplement en fond de tableau, parfois faisant réellement partie de l’histoire – donnant lieu à mon moment préféré, quand les trois personnages se mettent à danser dans une synchronisation parfaite. Car c’est aussi ça, les spectacles de Guillois : ne jamais rien laisser au hasard. Dans ce foutrac apparent, tout est incroyablement minuté, rythmé, pensé. Et ça touche au génie.

On y court les yeux – enfin, les oreilles ! – fermés. ♥ ♥ ♥

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Une (Ni)touche un peu lourde

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Critique de Mam’zelle Nitouche de Hervé, Henri Meilhac et Albert Millaud, vue le 7 juin 2019 au Théâtre Marigny
Avec Lara Neumann, Olivier Py, Damien Bigourdan, Miss Knife, Samy Camps, Eddie Chignara, Sandrine Sutter, Antoine Philippot, Clémentine Bourgoin, Ivanka Moizan, Pierre Lebon, David Ghilardi, et Piero dans une mise en scène de Pierre-André Weitz

J’étais ravie que Mam’zelle Nitouche soit au programme de cette première année de réouverture du Théâtre Marigny : cela me donnait une très bonne raison de venir découvrir la nouvelle salle. Attirée par les noms de Lara Neumann mais également d’Olivier Py et de Miss Knife, très emballée à l’idée de découvrir une nouvelle opérette, plutôt confiante dans le choix de Jean-Luc Choplin, je n’ai pas hésité longtemps. Mais au sortir de la salle, l’enthousiasme attendu n’est pas vraiment au rendez-vous.

La pièce s’ouvre au couvent des Hirondelles où l’organiste Célestin mène une double vie : la nuit, il se transforme en compositeur d’opérettes et se fait connaître sous le nom de Floridor. Denise, l’une de ses élèves, découvre le pot aux roses et se retrouve embarquée dans une histoire rocambolesque qui l’amène à remplacer au pied levé l’une des comédiennes du spectacle de Floridor, elle aussi sous un nom d’emprunt : Mam’zelle Nitouche. C’est également sous ce masque qu’elle fera connaissance de son futur époux – ignorant comme lui qu’ils sont destinés à se marier – le séduira et en tombera follement amoureuse.

Elle est terriblement vieillotte, cette histoire : qui, aujourd’hui, s’intéresse encore à ces histoires de couvent ? Je doute de la pertinence de sortir cette pièce de son oubli. Et pour combler un texte sans grand intérêt, Pierre-André Weitz semble miser sur une mise en scène lourdingue avec de gros effets plutôt que de tenter de relever un peu le spectacle en y ajoutant une touche d’esprit et de finesse. Résultat : on a rapidement la tête qui tourne à voir cette tournette constamment en mouvement sans raison, comme pour occuper le spectateur et tenter de lui cacher le vide de mise en scène qui entoure les comédiens.

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Heureusement, certains d’entre eux s’en sortent à merveille. A commencer par Olivier Py : lui qui aurait facilement pu inscrire son rôle au rang des lourderies du metteur en scène dans ses habits de nonne délurée, il est tout simplement délicieux. Son sens du comique permet de faire de ses différents personnages des incontournables du spectacle, qu’on attend lorsqu’ils ne sont pas en scène. C’est également le cas pour Lara Neumann : le rôle de Mam’zelle Nitouche lui va comme un gant. Elle a ce naturel, cette gouaille, cette voix légèrement haut perchée qui ajoute un je-ne-sais-quoi à son personnage et le rend absolument complet.

Elle donne la réplique à un Eddie Chignara tout aussi convaincant, qui campe un général certes au bord de la caricature mais attachant malgré tout. En revanche, je ne pourrais dire de même pour Damien Bigourdan, qui subit probablement un problème de direction d’acteur et dont le personnage se retrouve bien fade, une sorte de sot sans intérêt, et qui fait pâle figure face à ses camarades.

Un spectacle qui tient grâce à ses comédiens mais qui déçoit dans son ensemble.

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Au malheur des dames

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Critique de Hors la loi, de Pauline Bureau, vu le 31 mai 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Martine Chevallier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de La Rüe du Can, Sarah Brannens, et Bertrand de Roffignac, dans une mise en scène de Pauline Bureau

J’attendais ce spectacle avec une grande impatience. Parce que j’avais été globalement déçue de la programmation du Vieux-Colombier cette saison, j’espérais finir sur une note positive. Parce que je suis Pauline Bureau depuis quelques années maintenant, j’avais hâte de découvrir son travail aux côtés des Comédiens-Français. Mais aussi parce que le sujet, qui ose revenir dans l’actualité américaine aujourd’hui, est de premier ordre. Parce que ce droit fondamental ne semble finalement pas une évidence. Il y avait quelque chose à faire, quelque chose à dire. Simplement, je ne l’aurais pas fait comme ça.

Le spectacle se divise en deux parties : la première expose le malheur de Marie-Claire Chevalier, jeune adolescente de 15 ans qui, après avoir été violée, tombe enceinte et cherche à avorter. On suit sa souffrance, sa quête d’un réseau clandestin lui permettant de se débarrasser de l’embryon, et puis l’acte en lui-même : pose d’une sonde, douleurs atroces, évacuation du foetus. La seconde partie présente son procès : découverte comme avortée, elle comparaît devant la justice mais est soutenue par Gisèle Halimi ainsi que le mouvement féministe Choisir qui naît à cette époque.

Ce spectacle est pour moi l’illustration du fait que traiter d’un grand sujet ne suffit pas pour écrire une grande pièce. Si on parvient jusqu’à la fin du spectacle sans trop s’ennuyer, c’est grâce au talent des comédiens plus que grâce au texte. Et encore, on les a connus mieux dirigés. Ils font ce qu’ils savent faire – ils ne sont pas engagés dans le Premier Théâtre de France pour rien – mais ne parviennent pas à me toucher vraiment. Ils sont très bons quand ils pourraient être déchirants. J’aperçois même parfois les comédiens derrière les personnages, et c’est gênant.

Alors évidemment, on ne peut être insensible devant pareille pièce. Parce qu’elle nous présente une partie de l’Histoire, parce qu’elle revient sur le combat de ces femmes pour obtenir ce droit décisif, parce qu’elle nous remet face à ce qu’on pouvait considérer, de manière légère, comme quelque chose qui était acquis, dans les consciences, dans les moeurs. Ce spectacle peut ainsi faire figure de piqûre de rappel – pourquoi pas.

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© Brigitte Enguérand

Seulement voilà, j’ai du mal avec le fait que Pauline Bureau ne nous présente qu’une piqûre de rappel. Pour connaître un peu son travail, j’attendais quelque chose de plus incarné, de plus saisissant, comme avait pu l’être Mon Coeur sur l’affaire du Mediator. Je me retrouve face à un théâtre documentaire de qualité, derrière lequel on sent les recherches et l’authenticité de ce qui est présenté, mais ça s’arrête là. Le spectacle qui nous est présenté ressemble davantage à un travail d’historien que de metteur en scène : il n’était pas nécessaire de faire appel à Pauline Bureau pour pondre pareille pièce.

La première partie est quand même d’une grande banalité tant textuelle que scénique, handicapée par une lenteur dérangeante : je conçois parfaitement que le temps s’étire pour montrer les jours qui passent et faire passer cette sensation de temps infiniment long, mais le problème est qu’ici il ne s’agit pas d’un rythme lent mais d’une quasi-absence de rythme. Cette lenteur permet, à mon avis, de rallonger une partie qui, faute de texte, serait sinon expédiée en une vingtaine de minutes. Alors on étire jusqu’à atteindre l’heure, et quand on arrive à la seconde partie, on commence déjà à gigoter un peu sur sa chaise.

La seconde partie présente, probablement assez fidèlement, le procès tel qu’il a eu lieu en 1972. Je le suis avec intérêt, mais sans passion ni émotion. Je le regarde comme on regarderait un documentaire, comme on lirait un témoignage. Quelle est la valeur ajoutée ? Certes, j’ai davantage de plaisir à apprendre sur cette période de l’histoire aux côtés des Comédiens-Français, mais je n’en apprends pas plus. Je ne vis pas le moment. Il ne restera pas gravé en moi. D’ailleurs, je ne sais pas trop ce qu’il en restera.

Déçue…

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© Brigitte Enguérand