Arnaud Denis décroche l’Oscar

Critique de L’importance d’être constant, d’Oscar Wilde, vue le 29 septembre 2021 au Théâtre Hébertot
Avec Evelyne Buyle, Olivier Sitruk, Delphine Depardieu, Arnaud Denis, Marie Coutance, Jean-Pierre Couturier, Nicole Dubois, Gaston Richard, Fabrice Talon, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Arnaud Denis, c’est l’un des metteurs en scène qui a contribué à souffler sur les premières braises de ma passion du théâtre, il y a plus de quinze ans maintenant. Je crois que je n’ai jamais manqué un de ses spectacles depuis. J’ai été absolument ravie d’apprendre qu’il montait L’importance d’être constant : je l’avais vu dans la pièce montée par Gilbert Desveaux il y a huit ans maintenant et j’avais hâte non seulement de le voir s’en emparer mais également de retrouver une de ses mises en scène avec un peu de monde au plateau. Spoiler : c’était brillant.

Algernon et Jack, deux jeunes amis dandys habitant Londres, s’inventent chacun un personnage pour échapper à une partie de leur vie : pour Algernon, c’est son ami Bunbury demeurant à la campagne qui lui permet d’échapper à la ville ; pour Jack, c’est son frère Constant qui lui permet de rejoindre Londres aussi souvent que possible. Et pour cause : Jack tient à voir souvent sa chère Gwendoline, la fille de la rigide Lady Bracknell, qu’il compte demander en mariage. Algernon, quant à lui, butine de filles en filles jusqu’à rencontrer une certaine Cécilie. Comment parviendront-ils à concilier leurs amours et leurs mensonges ?

Le spectacle vous prend en un instant. C’est comme le pop lorsqu’on débouche du champagne, on a immédiatement l’assurance d’une bonne soirée. Il faut dire que la langue de Wilde est faite pour Arnaud Denis. Il est parvenu à adopter toujours le ton juste afin de maintenir un rythme même lorsque les scènes pourraient tendre à nous lasser. Dans cette histoire tout de même très superficielle, il réussit à trouver la manière de prendre chaque situation pour lui donner son meilleur profil. Et quel profil ! Raffinement et humour anglais sont au rendez-vous pour notre plus grand plaisir.

On se rend compte aussi, grâce à sa mise en scène, à quel point la pièce est bien ficelée : comme elle permet à chaque personnage d’être mis en valeur ou comme elle alterne les différents duos afin de souligner les caractères de chacun. Comme à son habitude, la direction d’acteur est impeccable. Rien n’est laissé au hasard et jusqu’au plus petit rôle, tout est réglé dans le moindre détail. Olivier Sitruk est divin, figure d’enthousiasme et de légèreté, formant un super duo avec Arnaud Denis : l’immoralité du premier s’oppose à une certaine gravité du second et ils se renvoient la balle avec brio lors de leurs échanges.

Et le duo côté femmes est tout aussi délicieux : la retenue de Delphine Depardieu jure à merveille avec le naturel de Marie Coutance. La composition soignée de la première est une perfection digne de haute-couture quand la seconde mise davantage sur une fraîcheur très naturelle pour peindre sa chipie de Cécilie. La reine du spectacle, c’est Evelyne Buyle, géniale Lady Bracknell, qui joue de son autorité naturelle pour mener chacune de ses répliques au plus comique. Ce personnage est un véritable cadeau qu’elle semble déballer sur scène avec un immense plaisir, partagé avec le public : cynique à souhait et toujours avec grande classe, ses apparitions sont toujours ponctuées d’un grand éclat de rire. Les quatre comédiens aux rôles plus secondaires ne sont pas en reste, faisant réellement exister leurs personnages – et quel plaisir de retrouver Nicole Dubois qui fricote avec l’absurde avec son étonnante Miss Prism !

Un spectacle à partager en famille ! ♥ ♥ ♥

Au Français, les écrans font écran

Critique des Démons, d’après Dostoïevski, vus le 20 septembre 2021 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron et les comédiennes et comédiens de l’académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan, dans une mise en scène de Guy Cassiers

J’essaie de mieux choisir mes sorties à la Comédie-Française : j’avais trop tendance à réserver tous les spectacles de la saison et à réfléchir après à ce qui pourrait vraiment me plaire. Maintenant je me renseigne un peu, sur la distribution, sur le texte, sur le style de mise en scène, afin d’éviter les déconvenues. Sur Les Démons, je ne saurais trop dire ce qui m’a convaincue : je suis encore probablement trop sensible aux pièces réunissant une grande partie de la troupe au plateau et j’ai pris mes places sur ce seul critère. Si je ne regrette pas d’avoir découvert le spectacle, je reste quand même très circonspecte sur ce que j’ai vu.

Je serai bien en peine de vous résumer la pièce. Je me vois obligée d’adopter une vision un peu binaire : quelque part en Russie, les anciens s’opposent aux jeunes qui veulent un peu tout faire sauter. Enfin c’est surtout Piotr, incarné par Jérémy Lopez, qui mène la danse. Conscient de l’influence que son ami Nikolaï (Christophe Montenez) exerce sur tout le monde, il souhaite l’utiliser pour en faire le leader de son parti et rassembler autour de sa figure. Et à partir de là je crois que j’ai vraiment perdu le fil.

D’abord, le souffle coupé. Le dispositif proposé par Guy Cassiers et d’une beauté renversante. La scénographie est absolument sublime, costumes et les décors se mettant tous deux au service de notre histoire. Les costumes évoquent la dualité des générations avec leur forme marquant clairement le 19e siècle et leur style fricotant davantage avec la modernité. Les décors suivent la même idée avec au plateau des propositions assez classiques surplombées par des écrans, dont, il faut bien le reconnaître, même la mise en place au début du spectacle a quelque chose d’assez gracieux.

Et c’est là que le bât blesse. Il faut se figurer trois écrans assez imposant, disposés au-dessus des décors, transmettant en direct ce qui se passe sur scène. Jusqu’ici, tout va bien, on commence même à savoir bien gérer la dualité écran/vivant au théâtre. Mais ce qui est nouveau, en tout cas pour moi, c’est la disposition des caméras : elles sont positionnées de manière à ce que lorsque deux personnages semblent se regarder à travers l’écran, ils se tournent le dos sur scène. Et cela va même plus loin : pour que ce qui se déroule à l’écran soit le plus réaliste possible, et comme les comédiens sont tous éloignés sur scène, certains jeunes comédiens de l’Académie de la Comédie-Française jouent les « doublures mains » afin de maintenir l’illusion de proximité sur les écrans : ainsi les personnages peuvent se toucher virtuellement.

© Christophe Raynaud de Lage

Esthétiquement, il faut dire que c’est vraiment réussi. Scéniquement, c’est déroutant mais cela reste tout de même assez intéressant. Mais, pour moi, théâtralement, ça ne fonctionne pas. Je pense avoir à peu près saisi la théorie derrière le dispositif : le monde des anciens et ses illusions est représenté sur les écrans et se délite à mesure que la jeune génération s’imposera. Le dispositif de départ évolue et se transforme en suivant ce schéma, proposant une nouvelle utilisation des écrans. La fin, que je ne comprends fondamentalement pas, a quand même quelque chose de fascinant visuellement. Sur le papier, je dois reconnaître que c’est brillant. Mais sur scène, c’est autre chose.

Car les comédiens ne se regardent pas ! Ils n’interagissent pas, ne se répondent pas, ne se voient même pas. S’ils parviennent à donner le change sur les écrans, car cette troupe ne cesse de nous étonner, pour un rendu absolument parfait, il faut quand même souligner que quelque chose est absent en scène. Le texte n’est déjà pas franchement simple, je doute de l’intérêt d’y ajouter une scénographie aussi complexe. On se perd, on reste à côté, hors jeu. On ne sent pas la révolution ni la violence qui devraient pourtant être sous-jacente. Et on finit par s’ennuyer un peu.

Pour moi, le spectacle connaît une fulgurance lorsque les écrans tombent et que les comédiens se regardent enfin pour la première fois. Je suis triste d’être aussi vieux jeu mais le changement est palpable : soudain quelque chose passe, quelque chose se passe… On rit même un peu – on aurait probablement ri davantage si on n’était pas complètement paumé dans l’histoire à ce moment-là de la pièce…

Le mieux est l’ennemi du bien.

© Christophe Raynaud de Lage

J’Hey oublié le titre

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Critique de On n’est pas là pour disparaître, d’après le roman d’Olivia Rosenthal, vu le 20 septembre 2021 au Théâtre 14
Avec Yuming Hey, mise en scène et adaptation de Mathieu Touzé

Ça fait longtemps que j’entends parler du travail de metteur en scène de Mathieu Touzé sans avoir encore eu l’occasion de le découvrir. En entendant parler du spectacle d’ouverture de la nouvelle saison du Théâtre 14, le titre m’a induite en erreur et j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un texte écrit pendant le confinement et revenant sur le caractère essentiel de l’art – j’étais clairement prête à passer mon chemin. Mais lorsque j’ai appris mon erreur, j’ai été davantage intriguée – la disparition qu’il évoque, c’est celle du malade atteint de la maladie d’Alzheimer.

Tout part d’un fait divers : monsieur T, atteint de la maladie de A, poignard sa femme un jour de juillet 2004. Le spectacle, adapté du roman d’Olivia Rosenthal – que je n’ai pas lu – utilise la narration polyphonique pour s’approcher au plus près de cette maladie : on entendra ainsi les voix de Monsieur T., de sa femme, du corps médical, ou encore une narration extérieure qu’on imagine être celle de l’autrice.

J’ai eu peur au début du spectacle. J’ai eu peur que l’idée de l’adaptation ne soit pas bonne, car le spectacle s’ouvre avec une projection de près de dix minutes qui défile rapidement sur l’écran qui occupe toute la largeur de la scène, projection explicative qui expose les faits et met en place la situation. J’ai eu peur car si l’écran est vraiment nécessaire, c’est que se pose la question de la théatralité du texte et de son intérêt à le transposer sur scène.

© Christophe Raynaud de Lage

Or Yuming Hey nous démontre que l’intérêt existe et nous fait rapidement oublier ces premiers doutes. Face public, les deux pieds bien ancrés dans le sol, il ne bougera pas d’un pouce. A partir du moment où il prend la parole, il se passe indéniablement quelque chose. D’abord ses premiers chuchotements, qui évoquent sans conteste les paroles solitaires des fous, nous plongent directement dans l’abime et donnent le ton de la performance à laquelle il se livre durant l’heure à venir. On ne pouvait mieux donner corps au mot polyphonie. Il ne laisse de place à aucune échappatoire, joue beaucoup sur les changements de rythme et malgré une cadence déjà très poussée, parvient à accentuer la pression jusqu’à l’événement final qu’on connaît.

Pour augmenter son effet, il est accompagné par une création sonore qui fonctionne bien, s’autorisant de grandes variations entre le boum boum rapide style film d’action, la tonalité plus légère qui évoque une telenovela et l’indescriptible musique d’ambiance avec brusque descente de gamme sur un violoncelle, évocation réussie de la brisure et de l’incompréhension. Je reste plus circonspecte sur la création visuelle qui m’a laissée de côté au début du spectacle et me laissera à nouveau de côté à plusieurs reprises, notamment avec les images évoquant le cerveau et les neurones de notre patient qui, si elles sont plus démonstratives, sont pourtant moins efficaces que notre comédien en scène.

Yuming Hey captive en performant l’insidieuse progression de la maladie d’Alzheimer jusqu’à une certaine forme de révolution. Traumatisés récents s’abstenir. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

Illusions parfaites

© Simon Gosselin

Critique des Illusions Perdues, d’après Balzac, vues le 20 septembre 2021 au Théâtre de la Bastille
Avec Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle, dans une mise en scène de Pauline Bayle

Ma première rencontre avec un spectacle de Pauline Bayle n’avait pas vraiment été fructueuse. C’était ici, au Théâtre de la Bastille, pour un diptyque Iliade/Odyssée qu’elle avait adapté pour la scène. Trop énervée par le premier volet, j’avais finalement revendu ma place pour le lendemain. Plus tard, j’ai tenté de réserver une place entre deux confinements pour Illusions Perdues, mais le spectacle a été annulé à cause de la pandémie. J’ai tenté à nouveau ma chance en ce début de saison, sans trop y croire. Les critiques étaient certes excellentes, mais elles l’étaient tout autant pour son spectacle homérique. Pourquoi ça me plairait davantage aujourd’hui ?

Les illusions perdues qu’évoque le titre, ce sont celles de Lucien de Rubempré, jeune poète provincial qui monte à Paris pour se faire connaître et y découvre un monde nouveau, où l’hypocrisie est reine. En brave plouc qui débarque dans la capitale, il n’a pas les codes et peine d’abord à se faire une place, portant haut ses valeurs et sa littérature. Il finit par s’acclimater et commence même à bien manier les règles du jeu, jusqu’à connaître une certaine notoriété avant que la chute fatale s’impose.

Avouons tout de suite notre inculture : je n’ai pas lu Les illusions perdues. C’est à peine si le nom de Lucien de Rubempré m’évoquait quelques chose cinq minutes avant le spectacle. Je fais plutôt partie de ceux qui ont peur des descriptions balzaciennes que de ceux qui l’adulent. Donc là, avec une durée affichée de 2h30, autant dire que je n’étais pas super sereine. Je désamorce donc toute angoisse : j’ai vraiment passé une excellente soirée.

C’est un spectacle d’une très grande qualité. Sans connaître le roman, j’ai envie de saluer l’adaptation qui en est faite. Ce n’était pas évident d’arriver à tirer une théâtralité de ce petit monde de la presse et de ces guerres de milieux. Ce n’était pas évident d’arriver à adapter un pavé pareil avec cinq comédiens au plateau sans trahir l’oeuvre. Ce n’était pas évident de ne pas perdre le spectateur ignorant, dont j’étais. Tous ces défis, Pauline Bayle les relève haut la main.

© Simon Gosselin

Et pourtant à aucun moment elle n’a cherché à épargner le spectateur : Balzac est bien présent, avec sa plume acerbe et sa satire sociale, avec ses personnages plus abjects les uns que les autres et sa définition de la littérature comme un hommage en point d’orgue central. Le rendu est extrêmement exigeant. Et elle parvient quand même à insuffler quelque chose de plus à l’univers balzacien : ce n’est pas seulement une adaptation, c’est réellement du théâtre. Les personnages dessinés par l’auteur sont des types aux contours nets et tranchés qui supportent si bien la transposition scénique qu’ils semblent faits pour le plateau. Les allées et venues incessantes sur scène figurent à merveille l’agitation de ce petit monde. C’est incroyablement vivant et on est impliqué émotionnellement dans les tourments de notre jeune protagoniste.

Il faut dire que Jenna Tiam pour incarner Lucien de Rubempré, cela semble être l’évidence. Ce qui frappe d’abord, c’est sa candeur. Elle correspond en tout point à l’état d’esprit du Lucien Rubempré tel qu’on le rencontre au début du spectacle. Et on se rend compte rapidement que ce visage qui évoquait jusqu’ici l’ingénuité, se fait en réalité le reflet de ses émotions intérieures. Ses emportements soudains sont extrêmement touchants ; il y a une rage de vaincre et un espoir et une envie qui l’animent et combattent en elle sans cesse. C’est fascinant.

C’est du théâtre simple, comme je l’aime. On ne s’encombre de rien d’autre que d’un texte et tout le reste se met à son service. Pauline Bayle semble avoir abandonné les « effets de mise en scène » qui m’avaient tant gênée dans Iliade : il n’en reste qu’un, parfaitement timé, qui vient rompre le déroulé de l’histoire de manière aussi efficace qu’il est inattendu. Pour le reste, scéniquement, tout est très dépouillé. Au centre du dispositif quadrifrontal qui permet à la Comédie Humaine de prendre forme, les comédiens s’affrontent sur le plateau comme sur un ring. Les chorégraphies des corps évoqueront les positions hiérarchiques de chacun et les rapports de domination à l’oeuvre.

Ils ne sont que cinq comédiens et pourtant c’est une foultitude de personnages qui occupe le plateau. Ils enlèvent une chemise, passent un manteau, les voilà transformés. Tout est d’une fluidité parfaite, les différents personnages étant parfaitement identifiables grâce à des composition très réussies : la direction d’acteur est impressionnante. Ce sont eux qui portent toute l’histoire, c’est sur leur engagement que repose l’essentiel de notre intérêt. Et leur engagement est total.

On se permettra une seule petite critique, mais c’est vraiment parce qu’on est tatillon : la scène finale retombe légèrement par rapport à l’ensemble du spectacle. Je reconnais que l’exercice est périlleux : une comédienne incarnant un personnage inconnu (Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle, les vrais reconnaîtront Vautrin) débarque sur scène à dix minutes de la fin et doit tout de suite s’adapter à la vitesse et la force acquise par le spectacle. On ne comprend pas vraiment ce qui se joue lors de cet échange qui aurait pu être plus impressionnant, mais cela ne suffira pas à bouder notre plaisir. C’est quand même un grand bravo.

Et du coup, l’intégrale de La Comédie Humaine par Pauline Bayle, c’est quand ? ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

Au pas… au trot… au galooooop !

Critique du Feuilleton Goldoni, d’après la trilogie Les Aventures de Zelinda et Lindoro de Carlo Goldoni, vu le 18 septembre 2021 à la Scala Paris
Avec  Joséphine de Meaux, Félicien Juttner, Augustin Bouchacourt, Charlie Dupont, Ahmed Fattat, Tania Garbarski, Jonathan Gensburger, Frédéric de Goldfiem, Pauline Huriet, Thibaut Kuttler, et Ève Pereur, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz

J’avoue avoir un peu hésité avant de me décider à réserver pour ce feuilleton Goldoni à La Scala : les confinements successifs m’ont un peu fait perdre l’habitude de ces marathons théâtraux dont les passionnés sont souvent friands. Ici, ce sont trois spectacles de 1h20 comme trois épisodes d’un même feuilleton qui sont proposés, à l’unité en semaine ou en intégrale le week-end. Et comme on n’a peur de rien, c’est évidemment l’intégrale qu’on a choisie, afin d’amener un peu du soleil de l’Italie dans mon samedi nuageux.

Trois feuilletons, donc, pour suivre les aventures amoureuses de Zelinda et Lindoro : leurs amours malheureuses dans le premier épisode, où ils sont obligés de se cacher dans la maison où ils servent, Zelinda étant courtisée à la fois par le fils de son maître et l’intendant de la maison – et de façon ambiguë par son maître qui l’aime « comme sa propre fille », ce qui rend la relation entre Zelinda et sa maîtresse parfois compliquée. La situation finira par s’arranger et ils se marient à la fin du premier épisode, mais Lindoro va gâcher cet heureux dénouement par une jalousie maladive et paranoïaque qui va entraîner diverses péripéties durant le deuxième épisode. Il travaillera sur ses doutes tout au long du dernier épisode, rendant cette fois sa femme, Zelinda, suspicieuse : s’il n’est plus jaloux, c’est qu’il ne l’aime plus…

Avant toute chose, avant d’être critique, car je vais l’être – un peu – j’aimerais saluer l’audace, le culot, le courage de Muriel Mayette de monter un marathon de théâtre comique. Porter haut les valeurs de la comédie et du divertissement, quand les pièces longues sont en général réservées à des spectacles sérieux et profonds, c’est vraiment courageux. Donc merci pour ça, merci de rappeler que la comédie n’est pas un sous-genre théâtral et que rire n’est pas réservé aux idiots. C’est une chouette vision du théâtre, que je respecte et que je partage.

© Virginie Lançon

J’ai été assez décontenancée par les deux premiers épisodes de ce feuilleton. C’est monté comme un vaudeville, ça m’évoque Labiche, mais le rire monte peu. Je mets d’abord en cause le texte qui n’est pas le meilleur de Goldoni et souffre de quelques longueurs, mais il n’est à mon sens pas le seul responsable. Car je vois certains comiques de situation avec pourtant un joli potentiel retomber sans soulever la salle de rire. Je sais que je n’ai pas le rire facile mais de là à ne pas m’en décrocher un seul, je suis un peu déçue.

Et j’ai l’impression de toucher du doigt le problème en avançant dans le spectacle : on ne croit pas vraiment au couple formé par Félicien Juttner et Joséphine de Meaux, Lindoro et Zelinda. On ne voit pas leur amour sur scène alors que tous les personnages ne parlent que de ça – mais il est aux abonnés absents. Il faut dire aussi que le jeu de Joséphine de Meaux est en constant décalage avec celui du reste de la troupe, comme si le premier degré ne lui convenait pas. Son jeu quelque peu nerveux peine à évoquer la pureté dont tous les personnages la louent, ce qui me bloque un peu pour pleinement apprécier le spectacle.

Je ne reste pas totalement en dehors du spectacle non plus : l’ensemble du travail est soigné, la mise en scène dynamique, les enchaînements très fluides. Et le reste de la troupe semble avoir trouvé plus facilement le ton juste : Charlie Dupont compose un maître très réussi, trouvant un bel équilibre entre tendresse et autorité – et on prendra toute la mesure de sa composition lorsqu’il incarnera le notaire au troisième épisode : transformation totale. Jonathan Gensburger est également très convaincant en intendant fourbe et omniscient ; il est le contrepoint réellement farcesque du spectacle. Mention spéciale également à Tania Garbarski, maîtresse alcoolique et dépressive qui attire instantanément le regard sans jamais tomber dans le surjeu. Ce sont eux ce qui me font rester jusqu’au bout. Quelle sage décision !

Car c’est pour moi dans le troisième épisode que le spectacle explose. L’atmosphère change complètement : l’amour de Zelinda et Lindoro n’est plus le personnage central de la pièce et ça change tout ! Certes, il est toujours présent car dans cet ultime acte Zelinda se met à douter de Lindoro, mais ce nouveau point de vue permet à l’actrice de se révéler complètement car on ne lui demande plus de jouer les amoureuses premier degré mais bien de sombrer dans une certaine folie… Or c’est là que Joséphine de Meaux excelle : dans les effets. Elle n’est plus brimée par cette personnalité qui ne lui convient pas et peut laisser libre cours à ses délires pour le plus grand plaisir des spectateurs. Cela provoque un déclic : tout d’un coup la machine s’emballe pour donner un dernier épisode à cent à l’heure qui convainc totalement !

Un bilan mitigé dont on saluera malgré tout l’ambition et le lâcher-prise final ! ♥ ♥

© Virginie Lançon

Sami Frey, le passeur

Critique d’Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann, vu le 17 septembre 2021 au Théâtre de l’Atelier
Lecture par Sami Frey

Ça faisait plus de deux ans que je n’avais pas mis les pieds au Théâtre de l’Atelier. Deux ans. Je n’en reviens pas. Mais ce n’est pas seulement le manque qui m’a fait réserver immédiatement cette lecture de Sami Frey. C’est juste son nom. Sami Frey. Je garde un souvenir impérissable de ma découverte du comédien, il y a plus de deux ans, donc, dans ce même théâtre de l’Atelier. Il disait déjà un texte que je ne connaissais pas et que je n’oublierai pas, grâce à lui. Et ce soir ? Tout pareil.

De Claude Lanzmann je ne sais pas grand chose, si ce n’est qu’il est le réalisateur de Shoah, ce documentaire fleuve de près de dix heures sur les crimes nazis composé uniquement de témoignages. C’est d’ailleurs pendant qu’il tournait Shoah qu’il a réalisé Un vivant qui passe, à partir d’un entretien avec Maurice Rossel, qui, en juin 1944, était à la tête d’une délégation du CICR (Comité International de la Croix-Rouge) ce qui lui a permis d’inspecter le ghetto de Theresienstadt.

Je n’ai pas vu aucun des deux films. Mais j’ai l’impression d’avoir touché du bout des oreilles ce que souhaitait le cinéaste, car Sami Frey, en interprétant les mots de ce vivant qui passe est, lui, un passeur. Le comédien est juste avant même de prononcer un mot. Il est digne et humble, ne sera jamais larmoyant. Il entame l’échange sur un ton quotidien qui évoluera à peine. L’échange, cordial, jure avec le propos de l’horreur. Ni violence ni haine ne se feront ressentir dans sa voix. Il cherche à comprendre, il écoute, il rebondit. Sa voix trahit peu d’émotion et pourtant un frisson parcourt parfois les spectateurs. A deux reprises, il osera un silence prolongé. Boule dans la gorge garantie.

Et il va peut-être plus loin encore que Claude Lanzmann car il ajoute l’art de l’acteur à cet échange déjà glaçant. Ce que décrit Maurice Rossel apparaît sous nos yeux. La jolie petite ville factice entièrement transformée par les nazis est là, sur la scène pourtant nue du Théâtre de l’Atelier. On ne le voit plus lire, on vit ce qu’il raconte, avec lui. On entre dans le camp, on voit ce détenu nous regarder comme un vivant qui passe. Et, évidemment, on entend ce texte où il est question de manipulation, d’aveuglement, et qui résonne étrangement avec notre actualité. Il y est aussi beaucoup question de théâtre et de mise en scène, et les mensonges des nazis apparaissent d’autant plus monstrueux que la démonstration qui les accuse est dépouillée.

De ce spectacle, il me restera l’essentiel de cet échange incroyable et l’image de ce comédien debout aux saluts, s’effaçant derrière le rideau qui se baisse en grinçant. Comme un homme ayant accompli son devoir de mémoire, ou un fantôme revenu nous raconter, le temps d’une soirée. ♥ ♥ ♥

Un Prince qui ne manque pas de charme

Critique du Prince de Hombourg, de Kleist, vu le 11 septembre 2021 au Trabendo dans le cadre du Festival Les Floréales
Avec Marie Benati, Pablo Eugène Chevalier, Jean Bourgault, Alex Dey, Edouard Dossetto, Leslie Gruel, Vincent Kambouchner, dans une mise en scène de Edouard Dossetto

J’ai découvert le Festival des Floréales en juin dernier lors de la présentation de l’édition 2021. C’est un festival entièrement dédié à la jeune création, qui a lieu sur un weekend lors duquel pas moins de onze spectacles sont joués au Trabendo, à la Villette. Le thème de cette édition 21 est « Portons nos idées haut » et accueille donc des spectacles particulièrement engagés sur des thèmes variés, parmi lesquels j’ai choisis Le Prince de Hombourg. Ce n’était pas le seul qui me faisait de l’oeil, mais c’est une troupe dont je suis le travail depuis quelque temps maintenant et j’avais envie de voir comment ils s’en sortaient avec ce monstre de Kleist  » à la sauce Tim Burton ».

La pièce s’ouvre sur une crise de somnambulisme du Prince de Hombourg à laquelle assiste également une partie de la cour qui s’en amuse. A son réveil, le Prince ne sait plus différencier le rêve et la réalité et, encore tout à ses pensées, écoute d’une oreille distraite les instruction du Grand Electeur pour la bataille à venir : il ne faudra pas attaquer avant son ordre. Ça ne manque pas : lors du combat, il ne respectera pas ce commandement et, bien qu’il remporte la victoire, il doit être puni pour avoir désobéi. Le Grand Électeur lui laisse le choix : il peut accepter la sentence mortelle prévue par la loi ou être gracié pour vivre.

Pas évident de s’attaquer à cette oeuvre ardue. Et je dois bien reconnaître qu’ils s’en sortent pas mal du tout. Dès l’entrée dans la salle, on est plongé dans une ambiance toute particulière : on entre dans le rêve éveillé du Prince. Les ambiances sont à la fois la grande réussite et le grand défaut de ce spectacle. Je m’explique. Le metteur en scène Édouard Dossetto, accompagné de son scénographe Pierre Mengelle, parviennent à créer de réelles atmosphères dans lesquelles le spectateur s’évade complètement : paysage de conte ou évocations de jeux vidéos, univers du cirque et représentations fantastiques, les inspirations sont multiples et on est transportés sur le champ de bataille puis en prison en passant par les songes du Prince avec toujours beaucoup d’émerveillement.

Et pour accompagner ces changements d’ambiance, les trouvailles scéniques se multiplient : le décor se transforme pour accompagner chaque nouvelle scène et ainsi permettre au spectateur de pressentir la situation avant même l’arrivée des personnages et l’exposition des situations. Mais c’est peut-être ne pas faire suffisamment confiance au texte que de s’appuyer ainsi sur des moyens scénographiques qui, mis bout à bout, alourdissent le spectacle. Les changements de décor sont parfois longs et ralentissent un rythme pourtant soutenu. Le mieux est l’ennemi du bien, et même si certaines idées étaient vraiment excellentes (notamment la représentation de l’héroïsation que j’ai trouvée particulièrement réussie), il aurait fallu faire un choix parmi toutes ces inventions. Mais c’est un « problème de riche » que de devoir faire le tri parmi une abondance de créativité et je fais confiance au collectif pour se restreindre davantage à l’avenir.

Cela aurait peut-être permis d’évacuer le petit flou artistique qui s’invite parfois dans l’intrigue, notre attention étant alors trop accaparée par la forme en oubliant le fond. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : cela reste un très bon travail – et c’est ce qui me permet d’ailleurs d’adopter le même regard critique que d’habitude, sans traitement de faveur pour cette troupe pourtant non-professionnelle. L’adaptation de Rémi Delieutraz est fluide et permet de rendre accessible un texte parfois abscons. La direction d’acteurs est encore un peu inégale, certains comédiens s’épanouissant totalement dans un style particulier, comme la Nathalie de Marie Benati aux contours enfantins et aux accents burlesques, contrepoint comique très réussi, quand d’autres ont des propositions plus lisses qui laissent parfois un peu trop couler le texte.

Je m’autorise une critique poussée parce que c’est une belle proposition que nous fait le Collectif Nuit Orange. On a déjà hâte de voir la prochaine ! ♥ ♥

© Fabrice Sabre

An-cop-nina

Critique de Coupable d’après le film Den Skyldige, adaptation de Camille Barnes et Bertrand Degrémont, vu le 9 septembre 2021 au Studio Marigny
Avec Richard Anconina et Gaëlle Voukissa, dans une mise en scène de Jérémie Lippmann

Au départ, c’était un peu pour la blague. Richard Anconina, je l’ai découvert chez Ruquier il y a un an et demi alors qu’il venait présenter Un mauvais garçon, le téléfilm dans lequel il avait tourné avec Xavier Durringer. J’ai un peu flashé sur lui, il me semble qu’il parlait de sa peur de monter sur scène mais il semblait quand même laisser une ouverture, et je me suis dit que si un jour il jouait au théâtre j’irais le voir. Et ça n’a pas manqué.

Coupable est un huis clos qui se déroule dans un commissariat, de nuit. On y découvre Pascal, en charge de la permanence téléphonique ce soir-là. On comprend aussi qu’il est à la veille d’une comparution pour une bavure policière dont il est le protagoniste. La permanence téléphonique n’est pas son quotidien, il attend plus que tout de revenir sur le terrain après son jugement. Mais alors qu’il s’apprête à finir son service, il reçoit l’appel d’une femme qui vient de se faire kidnapper et qui demande son aide.

J’adore les spectacles qui se passent comme ça. J’adore quand le théâtre me démontre que j’avais tort. Parce que, soyons honnête, je n’attendais pas grand chose de Anconina pour sa première fois sur les planches ; je ne le connais même pas en tant qu’acteur de cinéma. Ce sont deux métiers différents et, dans mes grandes théories de spectatrice, il ne pouvait pas me convaincre. Et puis il commençait avec un sacré malus : placée tout à jardin, je ne pouvais le voir pendant presque toute la première partie du spectacle car il était caché par d’énormes écrans d’ordinateur placés sur son bureau. Avouez que c’est quand même rageant de payer 50€ sa place pour voir un comédien qui finalement se cache derrière son moniteur.

Bref, il n’est pas difficile de m’imaginer, pestant contre le metteur en scène et le théâtre privé qui se fichent du monde, préparant quelques tournures de phrase aiguisées pour exprimer mon mécontentement. Mais écoutant d’une oreille ce qui se passe sur scène, quand même. Et v’là-t’y pas que je me mets à m’intéresser franchement à ce qui s’y déroule, sur scène – tout en n’en voyant pas la moitié, bien sûr. Je mords à l’hameçon. J’écoute avidement les conversations entre Pascal et Sara, la femme kidnappée. Je soupçonne. Je doute. J’accuse. J’interroge. Merde.

J’aime le théâtre quand il trompe mon cerveau. J’ai beau penser qu’on ne m’y prendrait pas, mon corps me dit le contraire. Tant pis, je lâche prise. Et je peux (presque) librement admirer ce qui se passe sur scène (n’oublions pas que je ne vois toujours pas le visage de notre vedette). Avant d’aller plus loin, il me semble essentiel de préciser que je n’ai pas vu le film dont est tirée l’adaptation, je n’ai donc aucune connaissance du scénario, ni aucun moyen de comparer les jeux d’acteurs. Je fais avec ce que je découvre en scène.

Et ce que je vois, c’est un comédien infiniment fragile, qui utilise sa fragilité pour son jeu d’acteur. On ne pouvait sans doute choisir de meilleur projet pour les premiers pas de Richard Anconina sur les planches. Le rôle lui correspond parfaitement. Il n’a pas confiance en lui, ça se voit, ça se sent, et le texte qui défile sur les écrans – qui par ailleurs limitent ma visibilité, au cas où vous n’auriez toujours pas compris – viennent confirmer mon intuition. Tout comme sa gêne lors des applaudissements du public à la fin du spectacle : il ne sait pas où se mettre, il ne sait pas recevoir l’amour du public, il rêverait d’être partout ailleurs qu’ici.

Cette fragilité, c’est sa force. Elle confère à son jeu d’acteur une authenticité et une sincérité sans faille. Son angoisse est réelle et communicative. Son manque d’assurance a quelque chose d’émouvant. Il en fait moins que ce qu’on pourrait attendre d’un pareil personnage – cette légère réserve est-elle due à son habitude de la caméra ? – ce qui le rend étonnamment proche de nous, comme accessible. Et l’objet théâtral le porte, cela se sent. Le dispositif a quelque chose de très cinématographique qui fonctionne bien. La mise en scène de Lippman accompagne l’histoire et permet à la tension de monter tranquillement sans fausse note. La régie, qui doit jouer un grand rôle dans ce spectacle en contrôlant la bande-son qui devient l’interlocuteur principal de notre personnage, est impeccable. C’est soigné. C’est réussi. Et puis, sur la deuxième partie du spectacle, j’ai même réussi à apercevoir Richard Anconina !

J’ai l’impression que ça faisait une éternité que je n’avais pas été surprise en bien au théâtre. Quel bonheur ! ♥ ♥

Crédit : ©Céline Nieszawer

Jacquou le craquant

Critique de Jacques et son maître, de Milan Kundera, vu le 8 septembre 2021 au Théâtre Montparnasse
Avec Stéphane Hillel, Nicolas Briançon, Lisa Martino, Pierre-Alain Leleu, Camille Favre-Bulle, Maxime Lombard, Philippe Beautier, Elena Terenteva, Jana Bittnerova, accompagnés par les musiciens Marek Czerniawski et Boban Milojevic, mis en scène par Nicolas Briançon

C’est mon rendez-vous incontournable de chaque saison : la création – ou la re-création, comme ici – de Nicolas Briançon. Dix ans maintenant que je le suis dans ses aventures théâtrales, souvent enthousiaste, parfois déçue, toujours objective. Ce Jacques et son Maître, ce soir, est tout particulier : parce que j’avais choisi le Montparnasse comme dernier théâtre avant la fin du monde, ou en tout cas des théâtres, en octobre dernier, et y remettre les pieds ne se fait pas sans une certaine émotion ; parce que j’ai déjà vu cette proposition il y a dix ans, quand j’avais quinze ans ; parce que retrouver l’univers de Nicolas Briançon, c’est retrouver un peu de la vie d’avant.

Difficile de résumer le spectacle. Jacques et son Maître font un voyage, ne sachant vraiment ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ce qui doit se passer, c’est leur maître là-haut qui l’a écrit. Au cours de leur marche, ils se racontent des histoires, notamment celle du dépucelage de Jacques et comment il est tombé amoureux, mais il digresse tant qu’on ne connaîtra jamais le fin mot de cet amour. La digression est peut-être le maître-mot de cette pièce : elles permettent l’arrivée de nouveaux personnages, de nouvelles histoires, et de nouvelles digressions.

D’abord, j’ai eu peur. J’arrive au théâtre dans une humeur ambiguë : j’ai hâte car je connais l’effet des spectacles de Briançon sur moi, mais j’ai peur que la magie n’opère plus après dix ans. Et le début du spectacle confirme d’abord ma seconde impression : le cadre de scène semble trop grand, les premières répliques de Stéphane Hillel sont hésitantes – il se révèlera davantage dans sa relation avec Jacques -, je n’arrive pas à rentrer dedans. Et puis il se passe ce truc indicible, un peu magique, un peu chimique, qui soudainement m’embarque dans l’histoire pour ne plus en décrocher.

© Fabienne Rappeneau

Je ne saurai expliquer la magie mais je commence à déjouer certains des tours de Nicolas Briançon, ce qu’il parvient à faire, ce qu’il éveille en nous. Son art de metteur en scène prend ici toute son ampleur grâce au procédé de la pièce, à ces histoires qui s’enchaînent, à ce théâtre dans le théâtre : lorsque les personnages racontent leurs souvenirs, tout prend vie sur ces quelques planches de bois qui occupent le centre de la scène. Ce ne sont que quelques planches, ce ne sont que quelques souvenirs, mais c’est toute une histoire qui naît et se dessine sous nos yeux comme sous la plume d’un auteur. Comme le maître que compose Stephane Hillel, ces histoires qui se racontent répondent soudain à un besoin vital qui se crée chez le spectateur de les écouter.

Et c’est fait avec tant d’insouciance, tant de naïveté, tant de spontanéité, que cela donne l’impression des théâtre de marionnettes pour enfants, où tout s’invente au gré des idées du gamin, où ce qui existe dans sa tête prendra forme de quelque manière que ce soit dans son spectacle. Ici, les personnages des différentes histoires semblent comme sortis de l’esprit de leur créateur, ils se dessinent sous nos yeux puis disparaissent dans la nature, et ça a quelque chose de fascinant.

Fascinants aussi, les neuf comédiens et deux musiciens au plateau, acteurs de cette grande chorégraphie de la vie qui se joue dans la pièce. De la gouaille un brin nostalgique de Lisa Martino à l’affection feinte de Pierre-Alain Leleu, tous composent à merveille dans un esprit de troupe généreux et communicatif. Nos deux personnages principaux font la part belle à l’amitié : les regards rieurs et coquins de Nicolas Briançon et son intarissable faconde viennent compléter l’ingénuité et l’envie qui caractérisent le personnage de Stéphane Hillel, comme le yin complète le yang. Ils font tous les deux exister leur personnage et apparaissent parfois comme les deux entités d’un seul cerveau – leur maître là-haut qui écrit ? – faisant presque naître un troisième personnage, fruit de leur union et de leur complicité.

Cerise sur le gâteau, même quand Nicolas Briançon nous convie à ce genre de grande fête, infiniment généreuse, infiniment populaire, il ne prend jamais le spectateur pour un imbécile. Au contraire, en filigrane du divertissement, les questions philosophiques que pose Diderot ne sont pas oubliées, et teintent notre joyeux conte de touches d’absurde et de mélancolie. Toute la palette est là, nous n’avons plus qu’à admirer le tableau.

En avant ! ♥ ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

Sectothérapie

Critique de Cerebro, de Matthieu Villatelle, vu le 5 septembre 2021 au Théâtre de Belleville
Avec Matthieu Villatelle, mis en scène par Kurt Demey

C’est un peu par hasard que je suis tombée sur Cerebro. J’épluchais la programmation de théâtres faisant la part belle à l’émergence, soucieuse de les intégrer davantage à mon agenda cette année, et j’ai donc découvert cette proposition, entre théâtre pédagogique et spectacle de mentalisme, et ça m’a plutôt intriguée – je suis très curieuse de l’utilisation du mentalisme au théâtre et ai déjà mes places pour Que du bonheur (avec vos capteurs) de Thierry Collet, avec qui Matthieu Villatelle a d’ailleurs travaillé.

Cerebro, c’est un programme de développement personnel développé par Jack, ce personnage aux contours un peu caricaturaux qui semble nous accueillir dans le spectacle. Mais est-ce vraiment lui ? Il y a tout de suite une grande ambiguïté dans le rôle que joue Matthieu Villatelle : est-il le magicien qui s’adresse à nous ou le créateur de Cérébro au sourire Freedent ? Je n’aurais pas vraiment le temps de me décider car à peine quelques minutes après le spectacle, me voilà appelée à le rejoindre sur scène pour une première expérience.

Mettre la magie et le mentalisme au service d’une démonstration sur les processus d’embrigadement, c’est vraiment un super projet. Et il y a des choses qui fonctionnent complètement, notamment tout ce qui a trait à la confiance un peu aveugle qu’on accorde au personnage. Les expériences proposées au spectateur sont de plus en plus dangereuses mais en même temps on a envie de lui faire confiance : après tout on est dans un cadre sécurisé, il est censé savoir ce qu’il fait, il ne nous mettrait pas délibérément en danger… et pourtant le doute subsiste. Et ce « j’ai confiance parce que c’est lui », si on l’analyse un peu, c’est un peu le miroir de notre vie. J’ai confiance parce que ce sont mes parents, parce que c’est mon professeur, parce que c’est mon supérieur, parce que c’est mon médecin, parce que c’est mon ministre. J’ai confiance parce que c’est un comédien au théâtre. Et ensuite ?

Mais je reste quand même un peu sur ma faim. Le côté gourou de notre Jack ne m’a pas totalement convaincue. Il faut dire aussi que connaissant rapidement le thème du spectacle, j’étais peut-être trop vigilante pour être totalement captive. Et si l’aspect « confiance » m’a bien retourné le cerveau, je suis davantage dubitative sur le processus d’embrigadement en lui-même. Scéniquement, même si l’évolution est bien travaillée, on voit trop les changements d’atmosphère qui sont contraints par la durée du spectacle : j’ai peur que l’ensemble soit un peu court pour l’ambition de départ, ce qui oblige à utiliser quelques grosses ficelles pour atteindre le but final.

Je reste aussi un peu frustrée par certains « tours » qu’il m’aurait semblé très intéressant de pousser jusqu’au bout ou de relier davantage au thème du spectacle et que je n’ai pas réussis à vraiment associer à l’évolution de l’embrigadement – même si j’étais toujours bluffée par les démonstrations. Néanmoins, il faut prendre tout cela comme un retour à froid car j’ai globalement été captivée et très réceptive pendant l’ensemble du spectacle, et j’ai vraiment apprécié l’échange proposé avec le comédien à la fin du spectacle pour essayer de nous donner davantage de clés autour de son travail – travail que je suivrai à l’avenir avec attention.

Quand le mentalisme apprend aussi au spectateur à voir, on ne peut que saluer l’ambition ♥ ♥