Françon nous saisit au tournant

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Critique des Innocents, Moi, et l’Inconnue au bord de la route départementale, de Peter Handke, vu le 5 mars 2020 au Théâtre de la Colline
Avec Pierre-François Garel, Gilles Privat, Sophie Semin, Dominique Valadié et Laurence Côte, Daniel Dupont, Yannick Gonzalez, Sophie Lacombe, Guillaume Lévêque, Hélène N’Suka, Joseph Rolandez, Sylviane Simonet, mis en scène par Alain Françon

Évidemment, je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’abord, Françon à la Colline, c’est une association importante pour moi : c’était ma première fois dans ce théâtre, j’en ai le souvenir d’un spectacle unique qui mêlait mes deux mois entre science et littérature. Ensuite, le binôme composé de Françon et Handke, ce couple que j’avais découvert dans Toujours la Tempête, me promettait une expérience théâtrale différente de ce que je pouvais déjà connaître. Alors forcément, c’est presque pavlovien, mais je me sentais bien en franchissant les portes du théâtre, ce soir-là.

C’est un moment délicat de s’installer devant ma page blanche pour écrire sur ce spectacle. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? J’ai été, sans aucun doute, devant quelque chose de grand, de plus grand que moi. Cette troisième rencontre avec Peter Handke est probablement la plus difficile, et ce spectacle, son plus conceptuel. Je ne me vois pas conseiller ce spectacle à tout le monde ; je pense qu’il faut malgré tout un petit bagage, ou au moins une préparation psychologique, non pas pour rentrer dedans, mais pour arriver à apprécier quelque chose qui nous échappe en partie.

Rentrer dedans, ce n’est pas vraiment difficile. Certes, le texte pourrait être incompréhensible, mais n’oubliez pas qui est aux commandes : Alain Françon. Et, je ne le répèterai jamais assez, Alain Françon est un Grand Maître. Ce texte, étrange, abstrus, très intellectuel, il le façonne comme j’ai rarement vu des metteurs en scène le faire au théâtre. Il lui donne chair, il lui donne vie, il lui donne une consistance, il arrive à le mettre en relief. Donc, quelque part, on est obligé d’être happés.

D’abord, Alain Françon signe une mise en scène d’exception, accompagné de son décorateur de génie Jacques Gabel. Incontestablement, ce décor pose une situation, habille le texte et les personnages autant que faire se peut. Éclairé par les lumières de Joël Hourbeigt, magnifié par l’usage habile des miroirs disposés de part et d’autre du plateau, le résultat nous cloue sur place : la première tombée de la nuit sur la scène, notamment, est une image à la fois surprenante et forte pour les spectateurs. De même, l’aube qui se lève en fin de spectacle ne pourra laisser indifférent.

Et, évidemment ses comédiens qu’il a dirigés, comme à son habitude, à la perfection. De ma vie, je n’ai jamais vu un texte de théâtre aussi bien dit. Sur scène, les acteurs sont comme des prolongations de Françon et de Handke, chefs d’orchestre guidant leurs instruments, peintres étalant leurs couleurs, Frankenstein modelant ses monstres. Ils sont les doigts, la langue, les pensées de metteur en scène et de l’auteur. Gilles Privat est au sommet de son art – pour qui en doutait encore, nous sommes là devant un Grand de chez les Grands. Et je pèse mes majuscules. Chaque mot est transcendé, dit avec un souffle qui ne trompe pas : le souffle de la vie, de la nécessité, de l’urgence de crier au monde ce qui se passe.

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© Jean-Louis Fernandez

Mais alors, qu’est-ce qu’on crie dans ce spectacle ? De quoi on parle, exactement ? Difficile à dire. Devant le spectacle, j’ai eu comme des fulgurances, que j’ai partagées avec la personne qui m’accompagnait ce soir-là : nous n’avions pas la même interprétation de ce que nous avions vu. C’est le côté cool mais aussi un peu frustrant du spectacle : on est sur quelque chose de tellement abstrait que la liberté d’interprétation est quasi-totale. Mais je vais quand même revenir un peu sur ce que moi, j’y ai vu.

Dans ces Innocents, Moi et l’Inconnue du bord de la route départementale, on suit le personnage principal, le fameux Moi – qui en réalité est divisé en deux : le Moi dramatique et le Moi narrateur – qui est une sorte de Misanthrope qui s’accroche à sa route comme à tout ce qu’il ne veut pas perdre. Son bout de terrain, ce sont des habitudes qu’il ne veut pas changer, une époque qu’il refuse d’oublier, un mode de vie qu’il exclut de transformer. Mais ce spectacle est au-delà du regard critique sur une époque, c’est une réappropriation, une réflexion mené sur des strates différentes de celles dont on peut avoir l’habitude.

Néanmoins, plusieurs tableaux ont fait écho à mon quotidien. Les innocents, qui envahissent cette route que Moi conserve précieusement, et qu’il rejette directement, prennent plusieurs visages. Ils sont les autres, ceux qui consomment, les innocents qui admettent ce que d’autres encore décident à leur place. Ils sont le reste du monde. Ils sont les migrants, dans un tableau très puissant où ils avancent le dos courbé, portant quelques affaires dérisoires comme si elle représentait leur vie.

A travers leurs échanges avec Moi, ils montrent l’impossibilité de dire qui accompagne notre monde ultra-connecté et donc ultra-virtuel. Ils montrent que les mots n’importent plus, et le travail sur la langue a parfois des échos Novarinien qui n’étaient pas pour me déplaire. Ils montrent qu’aujourd’hui on ne connaît plus personne, qu’on ne fait plus l’effort de savoir qui est à nos côtés, ces fameux voisins qui font l’objet de toute une tirade, que les relations ne sont plus qu’en surface. Ils montrent tout ça, et bien plus encore, avec ardeur et poésie, avec finesse et engagement, mais surtout avec une vie que rien ne pourra leur enlever. Et donc, avec beaucoup d’espoir.

Un coup de fouet. ♥ ♥ ♥

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© Jean-Louis Fernandez

Zem pas !

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Critique de Trahisons de Pinter, vues le 13 février 2020 au Théâtre de la Madeleine
Avec Roschdy Zem, Michel Fau, Claude Perron et Fabrice Cals, dans une mise en scène de Michel Fau

Ha, Michel Fau ! Si vous suivez un peu ce blog, vous connaissez ma relation tumultueuse avec cet artiste : le coup de foudre initial porté par des merveilles telles que Demain il fera jour ou Un amour qui ne finit pas s’est soldé par un divorce brutal lorsque j’ai vu Fleur de Cactus. J’ai bien essayé de renouer avec ce créateur que j’avais tant aimé mais mes diverses tentatives se sont toutes soldées en échecs. Mais je continue d’y croire, sans doute portée par le souvenir d’une esthétique et d’une théâtralité avec lesquelles j’étais en harmonie complète – et que je ne retrouve toujours pas dans ces Trahisons.

Qu’elle est belle cette pièce de Pinter qui revient dans le temps pour recomposer les détails et les discussions qui ont mené à la situation actuelle d’une séparation entre deux époux, Emma et Robert. On revient plusieurs années en arrière dans la vie des deux époux, et on comprend petit à petit comment leur mariage a tourné ainsi, quelle relation elle a entretenu avec Jerry, le meilleur ami de Robert devenu son amant, et comment ils se sont tous un peu trahis les uns les autres…

Il y a sans doute une grosse erreur qui plombe le spectacle et sans qui, peut-être, j’aurais pu passer un moment plus que correct. C’est une erreur de casting, et elle porte le nom de Roschdy Zem. J’étais pourtant super emballée devant cette proposition, parce que Roubaix une lumière, parce que Persona non grata, parce que découverte de cet comédien au théâtre, parce que ça pouvait marcher. Mais allez savoir pourquoi, ça ne fonctionne pas. Roschdy Zem est une coquille vide. Ses répliques se suivent et se ressemblent sans la moindre incarnation. Pire, il semble absent dès qu’il finit de parler, comme s’il se concentrait pour ne pas oublier sa phrase suivante.

Difficile pour sa partenaire Claude Perron de s’accrocher à une telle prestation. Est-ce pour cela que Michel Fau la dirige de manière aussi froide ? Son personnage, qui devrait quand même faire preuve d’un minimum de désir et de chaleur pour son amant, est glacial. Son jeu, trop stylisé, aurait pu être intéressant s’il n’était pas que stylisé. Résultat : les scènes entre les deux amants passent trop lentement et l’ennui s’installe. Pour essayer de pallier ce problème, le metteur en scène a tenté de monter certaines scènes avec des accents de boulevard, perdant tout le mystère, l’ambiguïté et la perversité propres à ces trahisons qui deviennent alors bien plates. Dommage car Michel Fau, lui, avait su adopter le bon ton.

Différemment entouré, cela aurait donné un tout autre spectacle ; j’aurais même pu me laisser convaincre par la mise en scène de Fau. Certes, j’ai trouvé les lumières trop agressives – on les connaît ces lumières radicales qui lui sont chères, et je dois même dire que je les ai beaucoup aimées avant mais là, peut-être était-ce dû à la mayonnaise qui ne prenait pas, mais je les ai trouvées justes radicales et comme déconnectées du spectacle dans son ensemble. Mais je dois dire que j’ai trouvé le décor très malin, cette reconstitution du puzzle comme des représentations des souvenirs des amants et des époux qui s’entremêlent au fil des révélations, c’est à la fois visuellement très réussi et très parlant. Une très chouette idée !

C’est Pinter qu’on trahit ! pouce-en-bas

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Un Alceste qui vaude le déplacement !

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Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 6 février 2020 au Théâtre du Ranelagh
Avec Nicolas Vaude, Chloé Lambert, Laurent Natrella, Pierre Val, Nathalie Boutefeu, Arthur Sonhador, Hélène Barillé, Raphaël Duléry, Clara Artur Vaude, dans une mise en scène de Nicolas Vuade et Chloé Lambert

J’étais absolument ravie à l’annonce de ce spectacle. J’ai un grand faible pour Nicolas Vaude. Alors certes, mes derniers retours pouvaient laisser penser le contraire, mais c’est parce que j’adore ce comédien que je suis très exigeante avec ce qu’il peut présenter. Et j’avais l’intuition que ce spectacle-là ferait partie de ceux que je suis absolument ravie de soutenir et de recommander. Pari réussi.

Alceste ne peut pas vivre dans cette société qui l’entoure et qu’il hait, composée d’hypocrites et misant tout sur l’apparence. Dès le début de la pièce, son caractère si particulier se fait sentir, et il se détache du reste des personnages. Cependant, c’est un homme qui se contredit sans cesse, et le paradoxe le plus important qu’il renferme est son amour pour la plus coquette et la plus mondaine des femmes, Célimène, qu’il tentera d’ailleurs de convaincre de s’exiler avec lui, loin des hommes.

Je sais ce que vous vous dites : « encore un Misanthrope ! ». On pourrait se dire qu’on a tout vu. On pourrait se demander à quoi bon. Même si je suis de ceux qui ne se lassent pas de ce texte je vous demande de me faire confiance. Il y a eu d’autres versions récentes, avec davantage de grands noms, qui ont fait salle comble. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui d’Alain Françon puisqu’il nous fait rire. Mais ce Misanthrope-là est meilleur que celui de Peter Stein puisqu’il fait la part belle à l’ensemble des personnages.

Il faut saluer la mise en scène de Nicolas Vaude et Chloé Lambert qui, sans chercher à se démarquer par tous les points – ici pas de vidéo ni de nudité, pas d’inversion des genres ni d’ajouts au texte – servent la pièce de Molière avec brio. La scène d’ouverture est des plus réussies, donnant immédiatement au spectacle un rythme qu’il ne perdra plus. La mise en scène très fluide s’appuie sur de nombreux détails simples mais qui rendent la lecture très claire en ne laissant rien de côté : on entend notamment tout ce qui a trait au procès d’Alceste et qui est habituellement traité sans attention particulière.

Cela permet également de mettre en valeur les différentes histoires dans l’histoire, en dessinant de manière toujours très fine les relations des personnages, comme ce lien qui se crée de manière ingénieuse et poétique entre Eliante et Philinte lors de la tirade d’Eliante. La musique, les accessoires, les lumières sont utilisés très efficacement pour diriger notre regard ou souligner certaines scènes pour en faire des moments très soignés qui forment un tout sans accroc.

Et puis, évidemment, il y a cette distribution. Il n’y avait aucun doute possible : Vaude est fait pour ce rôle. En réalité, c’est l’image-même de mon Alceste depuis toujours. Ses changements de tonalité brutaux, cette bizarrerie dont parle Philinte, ses grimaces et le ton bougon qu’il peut adopter soudainement, tout ce qui compose l’animal sauvage qu’est Nicolas Vaude sur scène correspond à notre misanthrope. Il y est donc évidemment délicieux.

C’est également un grand plaisir de retrouver Laurent Natrella à ses côtés. Pour sa première apparition hors de la Comédie-Française, il faut dire qu’elle est très réussie : sa composition inattendue prend le contrepoint de la figure bienveillante et sage du Philinte habituel pour le rendre un brin libertin et lui laisser une grande possibilité d’évolution au cours de la pièce. Mais c’est Chloé Lambert qui crée la surprise avec sa Célimène séduisante et un poil autoritaire, sorte de femme fatale qui se joue de ses amants et ne laisse à aucun moment apparaître de faille : c’est une vision du personnage qui se tient et qu’elle incarne à merveille !

Un chouette Misanthrope. ♥ ♥ ♥

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Un Massacre qui porte bien son nom

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Critique de Massacre, de Lluïsa Cunillé, vu le 26 janvier 2020 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Sylvia Bergé, Clotilde de Bayser, et Nâzim Boudjenah / Miglen Mirtchev, dans une mise en scène de Tommy Milliot

Je n’avais rien lu, rien vu. Je ne savais rien du spectacle présenté au Studio-Théâtre. Un vague rappel de la présentation de saison de Ruf, rien qui m’avait fait vibrer mais si j’avais pris mes places c’est bien qu’il y avait une raison. J’aurais dû me douter. Autrice inconnue de moi, metteur en scène inconnu de moi – ce n’est pas une raison suffisante mais parfois cela doit mettre la puce à l’oreille. Il faut que j’arrête de prendre tous les spectacles de la saison sous prétexte qu’on est au Français, car, apparemment, ça ne suffit plus.

La pièce se déroule dans un hôtel, quelque part dans un trou paumé, à quelques kilomètres du village le plus proche, dans les montagnes. Une cliente et la tenante du lieu se font face, elles discutent, elles sont seules dans l’hôtel. La directrice souhaiterait fermer l’hôtel mais la cliente insiste pour rester. Un soir, un homme débarque, il dit avoir percuté un cerf sur la route, et tout bascule.

J’écris cet article parce que j’aurais aimé que quelqu’un me prévienne de ne pas perdre mon temps. Le temps est un bien précieux. Je n’ai pas grand chose à dire sur ce spectacle, mis à part qu’il a provoqué en moi un ennui profond. En moi, et en quelques-uns de mes voisins. Les scènes initiales sont d’une longueur infini. Les dialogues entre la tenante de l’hôtel et la cliente posent des jalons qui ne serviront jamais par la suite – le fait que des maisons soient inhabitées dans le village, le fait que la cliente soit séparée de son mari, le fait que l’hôtel soit vide. On parle pour ne rien dire, on n’a pas de situation de départ, on ne va nulle part.

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Alors je comprends un peu l’idée. Le suspens, le thriller, tout ça. Mais ça n’a pas du tout fonctionné sur moi. J’ai éprouvé un profond désintérêt pour ce qui se déroulait devant mes yeux, attendant le massacre annoncé par le titre, et observant la fameuse scène sans la moindre émotion. Cette scène unique se suffit quasiment à elle-même, les scènes qui l’entourent en sont presque totalement décorrélées.

Au sortir du spectacle, je me décide à lire le programme de salle pour mieux comprendre le pourquoi du comment. Qu’est-ce qui a conduit à programmer cette pièce ? Alors si je suis parfaitement d’accord avec la première partie du résumé, j’hallucine devant la seconde. « Massacre (dont le titre original est Occisió) met en scène deux femmes, D et H, qui se voient contraintes de cohabiter dans un hôtel pendant une semaine. D est la propriétaire de cet établissement perdu dans les montagnes, à plusieurs kilomètres du premier village habité. Par manque d’affluence, l’hôtel est sur le point de fermer définitivement. H est la dernière cliente. Elle a réservé une chambre et compte bien y rester. » Jusque-là, on est d’accord. « D a beau insister pour qu’elle quitte les lieux, H refuse comme s’il en allait d’une nécessité presque existentielle. » Déjà, là, ça se gâte : personnellement je n’ai ressenti aucune nécessité existentielle dans le refus de H de quitter l’hôtel. Mais bon, soit, après tout on est au théâtre, il faut bien dramatiser un peu.

« Ces deux femmes, que tout oppose, sont à une étape cruciale de leur vie : l’une hésite à vendre l’affaire familiale pour se construire un avenir ailleurs et l’autre doit apprendre à faire face à la solitude après son divorce. Chaque soir, tel un rituel, elles se retrouvent dans le salon de l’hôtel pour échanger sur leur quotidien, mais ce dialogue a priori ordinaire laisse peu à peu entrevoir le trouble qui les habite. L’arrivée imprévue de A, automobiliste victime d’un accident au beau milieu de la nuit, fait voler en éclats l’équilibre précaire du huis clos. » C’est là que les bras m’en tombent. Entre la description du spectacle et le ressenti, un gouffre. Là où on parle d’une étape cruciale de leur vie, je vois un moment anecdotique. Là où on mentionne un dialogue a priori ordinaire, rectifions le tir en un dialogue carrément ordinaire. Là où on évoque le trouble qui les habite, je n’ai senti qu’une profonde lassitude. Là où il est fait mention d’équilibre précaire, je peine à voir de quoi on parle. Là où la description du spectacle peut faire envie, le moment en lui-même est d’un profond ennui.

A éviter. pouce-en-bas

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La Mouche ne fait pas le bzzz

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© Fabrice Robin

Critique de La Mouche, adapté de la nouvelle de George Langelaan par Christian Hecq et Valérie Lesort, vue le 16 janvier 2020 au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Christian Hecq, Christine Murillo, Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dans une mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Voilà un spectacle qui était très attendu. Après le triomphe de Vingt mille lieues sous les mers à la Comédie-Française, le retour du couple Christophe Hecq / Valérie Lesort ne pouvait qu’être lié à de grandes espérances. Je n’avais pas vu le film adapté de la nouvelle de George Langelaan, mais je ne doutais pas qu’ils en feraient quelque chose d’à la fois fascinant et effrayant. J’étais très impatiente, mais j’aurais dû me méfier, car si ils ajoutaient leur univers scénographique à la base de Jules Verne dans leur première création, pour notre plus grand bonheur, il s’agit ici de construire autour d’une histoire bien moins prenante, pour ma plus grande déception.

Robert vit avec sa mère, Odette, à la manière de Jean-Claude et Suzanne de l’émission de Strip Tease « La soucoupe et le perroquet » que j’ai regardée pour l’occasion. Ils sont un peu étranges mais rien de bien méchant : lui cherche à créer une machine à téléporter dans sa chambre transformée en laboratoire, il a parfois quelques petits problèmes de comportement mais il les règle à l’aide de calmants ; elle passe son temps à commérer avec ses amies, à enfiler sa perruque et à regarder la télévision. Alors quand Marie-Pierre, la fille de la voisine Chantal, revient vivre chez sa mère, Odette cherche à tout pris à la caser avec Robert.

Et la mouche dans tout ça ? Eh bien la mouche, on l’attend longtemps. Le spectacle dure 1h30, et on commence à la voir poindre le bout de son nez au bout de 50 minutes, quand enfin Robert tente de se téléporter lui-même et, comme dans le film et la nouvelle, subit l’expérience alors qu’une mouche se trouve avec lui dans la cabine, ce qui marquera le point de départ de sa transformation. Il ne reste alors plus qu’une demi-heure de spectacle.

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© Fabrice Robin

Tout cela me fait penser que cette Mouche était une fausse bonne idée : nous ne sommes pas au cinéma, donc pour simuler la transformation, Christian Hecq doit se maquiller, enfiler des prothèses, changer totalement d’apparence en coulisse, ce qui restreint de manière totalement pragmatique sa présence sur scène. Conscient de cette contrainte, on comprend mieux pourquoi la mouche apparaît si tard : la transformation, compliquée et nécessairement hors de scène, est trop longue pour la faire durer tout le temps de la représentation.

Alors on remplit. J’ai mieux compris d’où venait la situation de départ, mère-fils, en regardant la fameuse émission dont parle le résumé du spectacle. Le truc, c’est que cette histoire est sans grand intérêt. Les dialogues sont pauvres, les comédiens n’ont pas grand chose à jouer, les scènes s’enchaînent sans parvenir à me captiver. L’apéritif avec Marie-Pierre, le coup de téléphone d’Odette à ses amies, le déjeuner d’Odette et Robert, la venue de l’inspecteur, tout cela sent le remplissage à plein nez. C’est vain.

Ce qui est vraiment dommage, c’est qu’on a presque l’impression que l’idée de départ était d’utiliser cette compétence spéciale qu’ont Hecq et Lesort à travers leur utilisation de la magie et des effets spéciaux sur scène, qu’ils ont choisi La Mouche parce qu’ils avaient quelques idées scénographiques intéressantes – et c’est vrai, c’est plutôt chouette de voir l’appareil à téléportation, même si on s’en lasse vite, ou encore la mouche qui marche au mur vers la fin du spectacle – mais on ne peut s’empêcher de dire : et ensuite ? Ensuite, j’ai surtout l’impression qu’ils ont brodé autour pour construire un ensemble à peu près cohérent. Cohérent, peut-être, mais surtout ennuyeux.

Et pourtant, il y a du beau monde sur scène. A quoi bon souligner une nouvelle fois l’incroyable précision du jeu de Christian Hecq ? La composition de son Robert est évidemment parfaite, ses numéros clownesques sont évidemment à tomber, mais on le voit finalement trop peu à cause de tout ce qui est à côté et dont je n’ai su que faire. Je tiens à saluer également le jeu de Christine Murillo, qui avec une partition proche du vide arrive à faire beaucoup : son personnage a quelque chose de très touchant malgré tout, et elle parvient à créer une ambiance dans cette maison, une relation avec le public, quelque chose de tendre et de très humain. Chapeau bas. Et que dire de Valérie Lesort et Stephan Wojtowicz, dont les personnages sont absolument dénués d’intérêt, et qu’on aurait aimé distribués dans des rôles davantage à la hauteur de leur talent.

Je prends un peu la mouche, parce que ce spectacle ne ferait pas de mal à une mouche, mais ce spectacle ne fait pas mouche. 

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© Fabrice Robin

Mesguich VS Labiche

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Critique de Mon Isménie, de Labiche, vue le 14 janvier 2019 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Frédéric Cuif, Sophie Forte, Guano, Alice Eulry d’Arceau et Frédéric Souterelle, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

J’ai une histoire toute particulière avec Labiche : il a contribué à mon amour du théâtre, avec un gros coup de coeur pour une mise en scène de Doit-on le dire que j’ai vu trois fois quand j’avais neuf ou dix ans, et qui a gravé en moi, je pense, l’enthousiasme que peut provoquer le théâtre de divertissement. Même si j’élargis mes horizons théâtrales depuis quelques années, je ne peux snober ce théâtre-là en raison de ce beau souvenir. J’aime rire au théâtre, j’aime me détendre, j’aime le vaudeville quand il est bien monté.

Isménie ne pense qu’à une chose : elle souhaite se marier. Seulement voilà, son père n’est pas vraiment de cet avis et renvoie tous les prétendus les uns après les autres. Mais cette fois-ci, le jeune Dardenboeuf est envoyé par sa soeur qui surveille la rencontre : elle et Isménie vont tout faire pour que tout se passe bien. Le père tente tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le galant, mais rien n’y fait : il déjoue tous les pièges.

En fait, j’ai aussi une histoire avec Daniel Mesguich, qui m’a fait découvrir Pinter dans ses Trahisons du OFF 2014, et dont la mise en scène du Cyrano l’année dernière m’a laissée la fois froide et fascinée. Du texte je ne me souviens de presque rien, mais il y a une atmosphère et un souffle que je ressens encore aujourd’hui. C’est ce que j’aime chez Mesguich, en tout cas du peu que je connais de lui. Mais j’avais du mal à voir comment cela pouvoir seoir à Labiche. Et j’ai toujours du mal, en fait.

La question que je me pose est la suivante : Daniel Mesguich a-t-il monté beaucoup de vaudevilles ? Ce type de pièce, sous son apparence simplette, répond à des codes bien précis. Or Mesguich ne semble pas avoir bien senti la mécanique de cette Isménie. J’en ai vu, des Labiche, et il y a d’un côté les mises en scène où on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre du génie tellement tout s’enchaîne avec simplicité, rythme, et rires, et celles où l’un des rouages est manquant et où l’on s’enlise dans quelque chose de lourd, mal huilé, presque ennuyeux. Ce spectacle est de ceux-là.

Le problème apparaît dès les premières minutes : Daniel Mesguich a cherché à en faire trop. Si j’ai du mal à percevoir ce qui manque pour que la mécanique se mette en place – car tout semble y être, le rythme, l’enthousiasme sur scène, une assez bonne direction d’acteur – je sens ce qui est en trop. Les ajouts, les comiques de répétition qui n’en finissent pas, les clins d’oeil répétés au public alourdissent un texte qui n’avait pas besoin de modifications. Ce texte forme un tout à jouer à toute allure, pas une base à étirer à l’infini.

Si quelques ajouts dans les répliques ne me choquent, pour moderniser un peu les blagues par exemple, je ne comprends pas l’intérêt de remanier tout le texte : on perd en fluidité, donc on perd en rythme, donc on perd en rire. On sent beaucoup trop les ajouts – il va même jusqu’à ajouter un monologue entier – on voit beaucoup trop Mesguich devant Labiche ; mais le mélange est hétérogène, la symbiose ne prend pas. Les ajouts sont grossiers, le plateau est complètement surexcité en enchaînant ses vannes et on se perd. Et c’est dommage, parce que l’élan était là, mais il aurait fallu davantage faire confiance au texte et à ses comédiens avant d’essayer de le mettre à sa sauce.

Déçue.

Trois stars

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Critique de Trois Femmes, de Catherine Anne, vu le 18 décembre 2019 au Lucernaire
Avec Catherine Hiegel, Clotilde Mollet, et Milena Csergo, mises en scène par Catherine Anne

C’est sur le nom de Catherine Hiegel que je me suis rendue au Lucernaire. C’est étrange, mais la comédienne a une place toute particulière dans mon sanctuaire théâtral alors même que quand je regarde mes anciens articles marqués de son nom, je me rends compte que j’ai souvent été déçue ces dernières années. C’est peut-être pour ça que, inconsciemment, je n’attendais aucune fulgurance de ces Trois Femmes. Je n’en ai été que plus transportée.

Trois femmes, trois générations. Catherine Hiegel est Madame Chevallier, une vieille dame riche, épouse d’un Monsieur Chevallier qui a fait fortune par son usine et lui a laissé sa richesse, mère d’une Geneviève qui ne donne que peu de nouvelles et grand-mère d’une petite Amélie qu’elle n’a pas vue depuis près de vingt ans. Clotilde Mollet est Joëlle Muhler : elle a été engagée par Geneviève pour veiller sur sa mère la nuit et se satisfait de cette nouvelle situation : elle a retrouvé un mari et une situation après un accident sur lequel on n’aura pas de détail et touche régulièrement du bois pour que sa vie continue ainsi. Milena Csergo est Joëlle, la fille de Joëlle, elle est jeune et elle a encore l’espoir que sa mère semble avoir délaissé. Elle a des rêves, des grands rêves, et la rencontre de Madame Chevallier lui donne des idées : c’est du côté de cette dame que se trouve l’argent, le pouvoir, et donc la promesse d’un avenir. Pourquoi alors ne pas se faire passer pour sa petite-fille Amélie ?

J’ai peut-être perdu l’habitude de voir des petites formes et d’en être pareillement impressionnée. J’ai été totalement happée par cette histoire, ces histoires, leurs histoires. La pièce est vraiment très bien ficelée, on la suit comme une véritable enquête avec un désir ardent de connaître le dénouement. Et à plusieurs reprises on pense le deviner : il n’en est rien. La pièce se plaît à faire des détours, à nous amener là où notre imagination n’allait pas. J’avais très peur d’être déçue par la fin, il n’en fut rien : elle est parfaite. Et – je tiens à le souligner car c’est trop rare – le décor est simple, intelligent, et utile. Il est pensé comme un élément de la pièce, comme un personnage, et pas comme un simple meuble. Il habille le propos, il l’accompagne et insinue les évolutions des relations avant même que les dialogues la traduisent pour les spectateurs. C’est bon de voir un décor pensé, alors chère Elodie Quenouillère, vous avez toute mon admiration.

Et parlons d’elles, de ces trois femmes, de ces trois comédiennes. Le rôle de vieille misanthrope délaissée convient à merveille à Catherine Hiegel qui assène ses punchlines avec la gouaille qu’on lui connaît – elle ajoute d’ailleurs à sa palette de légères intonations à la Pierre Arditi qui n’ont pas été pour me déplaire. Mais elle est aussi la femme blessée, lassée, et profondément triste, seule et abandonnée, que l’argent ne suffit pas à combler. C’est légèrement caricatural comme propos – les riches dans leur solitude et les pauvres dans l’amour de leur famille – mais théâtralement ça fonctionne très bien. A ses côtés, la jeune Milena Csergo n’est pas en reste et défend son personnage avec brio. Sa Joëlle a les yeux qui brillent mais derrière l’espoir qui luit dans ses prunelles on aperçoit de sombres jours pas encore cicatrisés. La fougue de la jeunesse, la maturité de ceux qui ont déjà vécu, la naïveté de l’enfance et l’égoïsme de l’injustice se mêlent dans ses mouvements, dans ses intonations, dans les coups d’oeil qu’elle lance parfois à sa vraie mère, parfois à la fausse. Mais c’est Clotilde Mollet qui m’a clouée. A chacune de ses interventions, la boule dans ma gorge grossissait, jusqu’à exploser lorsqu’une dispute éclate avec sa fille. Elle est la dignité faite femme. Je n’avais jamais vu une telle incarnation de l’honneur sur scène. Sa composition est extrêmement fine, ce léger accent vosgien parfaitement maîtrisé parfait la forme quand tout le fond passe par des regards, des silences et des gestes. Du grand art.

Quatre superbes femmes portent ces Trois Femmes haut, très haut. On y court !♥ ♥ ♥

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Rencontre avec Michaël Hirsch

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Michaël Hirsch, c’est quelqu’un d’important pour moi. C’est un peu comme Alexis Michalik : j’entendais parler de son premier spectacle, Pourquoi ?, depuis longtemps quand j’ai enfin décidé de m’y rendre. Et non seulement j’ai adoré, mais j’ai aussi eu la chance de rencontrer le comédien, qui a même accepté de venir jouer dans le Festival artistique que j’avais créé en école d’ingénieur. J’attendais avec anxiété son deuxième spectacle – comment pouvait-il faire aussi bien ? – mais il a relevé le pari haut la main avec Je pionce donc je suis, que vous pouvez voir actuellement au Lucernaire. Je lui ai demandé un entretien pour alimenter mon mémoire et j’en ai profité pour poser quelques questions sur son travail que j’ai voulu vous partager. Ce fut un échange absolument incroyable et passionnant, durant lequel j’avais l’impression d’avoir quatre personnes en face de moi : Michaël c’est non seulement un passionné de théâtre, le genre de mec avec une culture dingue et l’oeil qui brille lorsqu’il évoque ses souvenirs sur scène ou en tant que spectateurs, mais c’est aussi quelqu’un qui réfléchit constamment au milieu, qui essaie de le faire avancer dans la bonne direction, quelqu’un entre le chercheur, le businessman, le startuper, et l’enfant. Mais il reste un artiste avant tout, et, dans une conversation comme sur scène, c’est quelqu’un qui donne énormément. J’ai essayé de retranscrire au mieux ce que j’y ai appris.

MDT : Pouvez-vous vous décrire en trois mots ?
Michael Hirsch : Rêveur, passionné, aventurier.

Votre histoire avec le théâtre ?
Le théâtre vient beaucoup des humoristes : j’ai toujours regardé beaucoup d’humour étant plus jeune, Elie Semoun, Pierre Desproge, Gad Elmaleh. Et puis s’ajoute à ça deux-trois expériences assez marquantes au théâtre : Celui qui a dit non de Robert Hossein, grosse expérience pour moi, et une double création de Sivadier avec Nicolas Bouchaud où il jouait La mort de Danton et La Vie de Galilée en alternance, avec la même scénographie qui s’inversait d’un jour sur l’autre et qui a été un véritable choc. Et puis évidemment il y a eu la rencontre avec Jean-Laurent Cochet qui a été un grand maître pour moi. C’est un personnage très marquant, trop marquant peut-être. Il a une connaissance phénoménale du répertoire, du travail d’acteur, des outils pour le comédien, donc un fond absolument exceptionnel qui s’accompagne d’une forme très difficile. Pendant mes années de cours, j’ai oublié que si je faisais ce métier c’était pour le plaisir. Il n’y a pas de plaisir avec Cochet. Le dogme et la pureté sont plus importants que le plaisir. Donc à un moment il faut se départir de ça, et il faut faire tomber la mue.

Michaël Hirsch, c’est un comédien, c’est un humoriste, c’est un auteur ?
C’est une hydre ! C’est le plaisir et le besoin de ne pas se limiter à un seul de ces travaux. C’est amusant parce que le verbe être est très piégeur. Ça ne pose de problème à personne le fait que j’écrive, que je joue et que je fasse des blagues. Par contre ça pose des problèmes à tout le monde le fait que je sois auteur, comédien et humoriste. Être les trois à la fois c’est vertigineux pour tout le monde. Je pense que c’est comme de dire qu’un comptable ne fait que compter, qu’un ingénieur ne fait qu’ingénier. Je crois aussi que c’est un problème que j’aurais ressenti même si j’avais fait un métier plus commun ; j’aurais eu du mal à me dire Michael Hirsch, c’est un chef de pub, point. Je n’ai pas envie de fermer cette porte-là, je trouve que ça n’apporte rien.

Comment vous gérez toutes ces casquettes ?
D’abord ça correspond à mon profil et mon tempérament. J’ai cette double casquette de l’école de commerce et de l’auteur. J’essaie aujourd’hui de me tenir à une chose : mes idées artistiques d’abord et après c’est à moi, en mettant mon autre casquette, de faire que mes idées artistiques puissent parvenir au public. Je vais répondre honnêtement à la question, je ne connais pas d’artistes indépendant qui ne soit pas multi casquette.
Aujourd’hui, je pense qu’on est dans un pays où on a beaucoup de mal à parler de l’artiste multi casquette. On a encore une vision très artiste d’un côté et businessman de l’autre. Ça m’étonnerait que M ne soit pas multi casquettes. Que Julien Doré ne soit pas multi casquettes. Que Fabrice Luchini, que Jeff Koons, que Bernard Werber ne soient pas multi casquettes. Je pense aujourd’hui que les artistes mono-casquettes sont de plus en plus rares. En cause, le fait que personne ne s’intéresse au développement dans le monde du théâtre. Très peu de gens sont prêts à faire du développement avec des artistes, donc tu dois toi-même te développer, et tu es rapidement contraint à faire du multi casquette avant de pouvoir déléguer ça aux autres. Moi je me suis dit que je n’avais pas le temps d’attendre quelqu’un si je voulais que ça marche, et j’ai développé au maximum mon indépendance et mon autonomie.
Le souci de l’indépendant c’est la croissance. C’est un vrai sujet de startup : à quel moment tu peux monter ? Le startuper au départ c’est un couteau suisse, et plus il croît, plus il doit déléguer. Le couteau suisse s’entoure de couteaux suisses. Et avec la croissance son besoin va se transformer et il va davantage avoir besoin d’experts. J’aurais tendance à penser qu’on ne mesure pas souvent notre métier dans le spectacle vivant à l’aune d’autres business. Je crois que ça ne nous rend pas service parce que c’est le meilleur moyen pour pas que ça change, ça ne nous rend pas service parce ça veut dire qu’on laisse le pouvoir aux mains de ceux qui savent, eux, et qui profitent allègrement du fait qu’on ne soit pas très au courant des spécificités juridiques, fiscales, comptables de notre métier. Je pense que ça nous ouvrirait l’esprit pour plein d’autres choses. Je rencontre beaucoup d’entrepreneurs en ce moment. Je m’inspire beaucoup d’eux dans leur manière de travailler, de considérer les gens qui les entourent dans le travail, dans leur relation avec le management. Dans le milieu du spectacle vivant on n’apprend pas comment parler à son producteur, ce qu’on peut demander à son diffuseur. Et plus on laisse de flou, plus on tend le bâton pour se faire battre : moins on sait comment ça fonctionne, plus on est au service des gens qui nous entourent et qui, eux, savent. Mais attention : si on dit qu’aujourd’hui le métier d’humoriste, c’est un métier d’entrepreneur, c’est hyper mal vu, les gens ne comprendraient pas forcément.

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©  Lisa Lesourd

Vous avez joué aux côtés de Pierre Arditi, Christine Murillo et Dominique Pinon dans Maman mes Charles Tordjman en 2012. Vous reverra-t-on un jour dans un travail collectif ?
Il n’y a pas eu un moment où je me suis dit que j’avais un plaisir de travailler seul. C’est venu comme ça : c’est cette forme-là d’écriture qui est venue, cette forme de spectacle parce que je m’en suis beaucoup nourri étant plus jeune, parce qu’instinctivement j’ai plus de facilité à faire exister un seul personnage que plusieurs personnages sur scène. A aucun moment je ne me suis dit j’allais travailler seul. Ça a des avantages : je vis des moments sur scène absolument extraordinaires avec le public en étant seul, j’éprouve une liberté dingue qui par moments devient vertigineuse et me rend ivre cette liberté. Mais par exemple, dans Je pionce donc je suis, j’ai la sensation d’être seul en scène mais avec tous ceux qui l’ont fait derrière moi. J’ai davantage la sensation d’être le porte-parole d’une équipe : il y a un co-auteur, une metteuse en scène, une assistante à la mise en scène, une scénographe, un créateur lumière et musique, une costumière.
Pour la suite, je ne vois aucune porte fermée. Je suis en train de travailler sur un projet collectif, une pièce que je co-écris, où on serait a priori cinq sur le plateau – après quel rôle je jouerai dans cette pièce ce n’est pas défini : pour l’instant juste auteur, on commence à parler de la possibilité que je joue dedans, tout est possible, tout est ouvert. On verra de quoi ce sera fait ! C’est une histoire que je trouve très belle, qui me tient à cœur, qui prend une super dimension, et j’aimerais bien qu’elle prenne vie. Je ne ferme aucune porte sur travailler seul, travailler à plusieurs. Je serais content de travailler sur des projets à plusieurs, c’est riche de vivre ça et ce sera d’autant plus riche que j’aurais été nourri du seul en scène ;  et si je reviens au seul en scène j’aurais été nourri d’une expérience à plusieurs… !

Comment on écrit son deuxième spectacle après 5 ans de succès avec le premier ?
Un peu poussé par la sensation que je n’avais pas envie que Pourquoi ? soit totalement terminé pour commencer le suivant. Et porté par la vision que j’avais de ce spectacle-là, que j’ai imaginé, rêvé beaucoup : à partir du moment où j’ai eu cette vision que regarder le monde à travers le prisme du sommeil nous offrait quelque chose de à la fois d’inédit, de salvateur, et de réconfortant, j’ai senti que je tenais mon sujet.

Avignon OFF, qu’est-ce que ça vous apporte ? Comment on le vit la première fois ? La deuxième fois ? Et la cinquième fois qui est un peu comme une deuxième première fois ?
Avignon c’est un condensé d’émotion. Tout y est plus fort, tout y est plus grand, tout y est plus intense. Mon premier Avignon, ça a été ma chance, parce que j’ai fait Avignon avec un projet qui n’était pas mon bébé : je n’étais pas tout seul, on était en troupe, on était 7 pour un spectacle qui s’appelle Le Paquebot Tenacity. Je ne l’avais jamais fait en tant que spectateur, ça a été une découverte totale. Et c’était merveilleux car l’aventure a été très joyeuse, une véritable aventure de troupe où quand ça ne va pas ça va quand même parce qu’on est ensemble et on se soutient. On était très insouciant et on n’avait rien à perdre. On s’est beaucoup amusé, c’était l’endroit de la fête culturelle. C’était dur physiquement mais c’était fou. Et il faut bien préciser, parce que c’est important, qu’avec ce spectacle on arrivait à Avignon avec un projet qui tenait la route et qu’on avait déjà présenté en public.
Mon deuxième Avignon, c’est mon premier avec Pourquoi ?. J’arrive à Avignon après l’avoir déjà présenté aux Déchargeurs et réécrit avec Ivan Calderac. Donc j’arrivais avec un spectacle qui avait déjà vécu. Et ce fut vraiment un premier Avignon extraordinaire pour Pourquoi ?. C’est un spectacle taillé pour Avignon : c’est un spectacle qui d’un coup rencontre son public. J’en garde des images inoubliables. Il s’est passé ce truc magique qui existe à Avignon. Je me souviens de gens qui sortaient du spectacle et qui me donnaient l’impression d’être une rock star. J’ai joué le jeu à fond, en costume dans la rue, à vendre mon spectacle comme un marchand de tapis ; pour moi ça faisait partie du job et ça n’a pas du tout été un calvaire. Dans le fond, je pense que je n’ai pas eu tellement conscience de l’enjeu que représentait Avignon ; j’étais tellement époustouflé de comment ça se passait, et je n’avais pas tant investi dans ce spectacle – j’avais payé la salle mais en seul en scène, tu équilibres assez rapidement. Je n’étais pas dans la peur de la création. Ça a été merveilleux parce que c’est là où je suis né, artistiquement, médiatiquement.
Le dernier Avignon, durant lequel j’ai créé Je pionce donc je suis, a été très différent, beaucoup plus délicat parce que la pression était là et l’enjeu économique aussi. Les dates de tournées devenaient nécessaires : j’avais davantage conscience de ça et moins confiance en ça. Et l’expérience a été difficile, d’abord parce que tout le monde compare à Pourquoi ? et moi le premier. Et ça c’est un facteur que je n’avais pas mesuré : je n’avais pas appréhendé le fait que je ne peux pas attendre d’un spectacle qui a 5 représentations derrière lui la même efficacité qu’un spectacle qui en a 400 – et en plus les spectacles sont sur des registres et des styles de jeu différents.

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© Sven Andersen

Quel regard portez-vous sur le Festival aujourd’hui ?
J’ai trouvé a posteriori qu’Avignon n’est plus si bienveillant vis-à-vis de la création – ce qui est assez paradoxal. Je pense qu’Avignon n’est plus un endroit de véritable création. C’est un endroit où on peut présenter des nouveaux spectacles déjà aboutis mais pas un lieu où on peut créer de nouveaux spectacles. Je pense que la situation du Festival s’est beaucoup détériorée en 6 ans, considérablement, avec un rapport nombre de spectateurs sur nombre de spectacles qui est de plus en plus à notre désavantage, et qui donc génère une pression supplémentaire sur quasiment tout le monde – hormis les directeurs de salle. Comme le public se raréfie, ce sont les très gros spectacles qui récupèrent l’essentiel du public. Il n’y a pas de prime à la création dans le sens où le spectateur, quand il est face à un blockbuster, n’arrive pas à prendre du recul lorsqu’il voit un spectacle qui est en création : l’offre est telle sur des spectacles aboutis que ce sont les créations qui en pâtissent !
À Avignon quand tu as une réponse, tu te la prends en pleine face au centuple. En plus d’avoir la réponse du public pendant les représentations, tu les recroises dans la rue le lendemain, et autant ça te porte quand les gens sont super heureux, autant ce n’est pas le truc le plus agréable quand ça se passe moins bien. Le fait de devoir jongler dans cette sorte d’entre deux, entre me consacrer à mon spectacle et en même temps devoir en faire la pub et donc jouer les relations publics en même temps que je le jouais : je me suis vraiment rendu compte de la dureté d’un Avignon. Parce qu’en plus on met de plus en plus les gens dans un rôle de jugement. Tout le monde est devenu critique de théâtre. Sauf qu’en fait il faut être très fort pour passer outre ça, pour vivre une expérience de création comme quelque chose de constructif. Un bon spectacle c’est tellement de choses à la fois. C’est tellement de paramètres différents, que quand j’entends qu’on n’a pas aimé je ne peux m’empêcher de penser : « mais tu n’as pas aimé par où ? » C’est la narration, c’est le personnage, l’histoire, le rythme, le propos que je défends ? Est-ce que juste la magie n’a pas opéré parce que c’était ton 8e spectacle de la journée et la critique à venir tient à une rencontre qui ne s’est pas faite ? Je pense qu’il y a un truc intéressant à pointer dans l’éducation des spectateurs, des journalistes et des blogueurs – et d’ailleurs peut-être même davantage pour les gens du métier que pour le reste du public : il faut accepter la spécificité de cet art vivant qui évolue au fur et à mesure. J’avais beau avoir connu un très grand succès avec Pourquoi ? pendant 3 ans à Avignon, cette-fois là je revenais dans le OFF avec une création. Et à l’échelle de cet Avignon j’étais un plus petit spectacle. C’est le revers de la médaille, c’est le revers de la foire. J’ai mis un peu de temps à comprendre la bienveillance des retours qu’on me faisait, même négatifs. J’ai d’abord eu l’impression d’une incompréhension, parce que j’avais pris un vrai risque artistique avec ce spectacle, je m’étais lancé dans un ovni humoristique.
Mais heureusement qu’on ne maîtrise pas tous les paramètres. Plus on demande aux artistes de maîtriser les paramètres, moins on aura droit à l’erreur. Il y a quelques personnes qui ont vu dans ce spectacle le risque artistique que j’ai pris. J’aurais pu faire un Pourquoi ? bis, mais ça n’a pas d’intérêt pour moi. Si Molière avait fait toute sa vie les pièces de Commedia dell’Arte et les bouffonneries du début, on n’aurait jamais eu Le Misanthrope. Si Corneille n’avait pas dépassé ses pièces de tribunal il n’y aurait jamais eu Le Cid. Aujourd’hui, avec la surmultiplication des commentaires, des avis de tout le monde, je pense qu’il faut des artistes hyper forts moralement pour continuer à créer en faisant simili-abstraction de tout ça. Mais c’est dur de faire abstraction. Il faut bien se rendre compte qu’Avignon, j’y joue ma vie. J’y joue la vie économique de ce spectacle, j’y joue les plusieurs dizaines de milliers d’euros que j’ai mis dans sa création. Pour un artiste indépendant, ça peut être le dernier. Si Avignon se passe très mal, derrière je ne peux pas faire le Lucernaire économiquement parlant, je ne peux pas faire un autre Avignon, je ne peux pas faire de tournée. Et mon indépendance est totalement remise en cause. C’est une construction fragile, l’indépendance, dans ce métier.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite participer au OFF ?
D’abord, je pense qu’il ne faut pas y aller avec une création. Je pense que le best case c’est de faire une trentaine de représentations à Paris, avoir déjà un peu de presse en arrivant à Avignon. Le cœur du public d’Avignon ce sont des gros consommateurs de biens culturels, des gens qui lisent la presse, qui regardent la télé, qui ont besoin d’un coup de pouce au milieu des 1700 spectacles.
Et après il faut arriver prêt physiquement. Reposé. Préparé. Parce que c’est hyper intense. C’est une folie collective dingue. Chaque année on le voit, on est tous à pas grand chose de la rupture, et on sait que certains ont vécu la rupture sans trop savoir qui c’est, mais on sait que certains s’arrêtent, pètent un plomb, partent au bout d’une semaine.
Il faut y aller avec un spectacle qu’on aime profondément, auquel on croit à fond. Il faut y aller avec l’esprit léger aussi. Je crois qu’il faut connaître le Festival avant de s’y lancer : il faut accepter le fait qu’Avignon est une foire au sens médiéval du terme. C’est un mélange entre une fête païenne et un salon de ventes. Il faut aussi être conscient qu’Avignon a ses codes et que tous les spectacles n’y fonctionneront pas. Ce n’est pas l’Eldorado de toutes les créations. Il y a des créations qui sont des objets artistiques merveilleux, très puissants, très réussis, qui ne marcheront pas à Avignon, parce que la thématique est trop lourde, parce que le sujet est trop cérébral, et parce que comme Avignon est une foire, ce n’est pas le genre de spectacle qu’on peut apprécier en en ayant vu 4 autres la même journée. Et ne pas oublier que c’est une foire où la plupart des gens qui viennent voir des spectacles sont en vacances.
Enfin il faut bien se poser la question de pourquoi on va à Avignon. Il ne faut pas y aller en jetant la pièce en l’air. Il faut y aller en se disant qu’on y va dans un but précis : vendre des dates en tournée, rencontrer des gens, montrer son travail. Si on y va en voulant tout à la fois alors on n’aura rien à la fin. Il y a des codes à Avignon, mais il faut sentir les choses, les lieux sont mouvants, les cartes sont rebattues d’une année sur l’autre. Les endroits où il faut aller pour vendre des dates sont de moins en moins nombreux. Je dirais, à la louche, qu’il y a un réseau de 300-400 salles en France qui font 50% au moins de leur programmation sur 4 salles à Avignon.

Comment préparez-vous votre spectacle ? C’est d’abord l’idée du thème, d’abord les jeux de mots, d’abord la trame dramatique ?
Pour Je pionce donc je suis, d’abord le thème, puis une grosse phase de recherche scientifique autour de celui-ci. J’avais besoin de savoir, de comprendre. Et au fur et à mesure de ma recherche, un bout de la trame s’est constitué. Le personnage d’Isidore est arrivé vite, dans ce monde qui va tellement vite que quelqu’un qui s’endort semble faire un acte hors du commun. Ça peut devenir révolutionnaire ou simplement extraordinaire. Et autour de ça il y a des personnages qui me sont venus. Sa femme, Sandra, je l’ai imaginée assez vite, il fallait que mon histoire soit au cœur du couple. Le monde de l’entreprise c’est quelque chose dont j’avais envie de parler parce que la productivité, notre rapport aux écrans, tout ça est relié au sommeil. Puis qui parle d’entreprise dit patron. Et puis un autre personnage avec lequel je me suis beaucoup amusé, notamment à travers cette expression de gardien de nuit, c’est Bruno. J’ai trouvé très poétique l’idée que quelqu’un garde la nuit et j’ai voulu lui donner une importance dans la pièce. Et voilà. Donc en fait c’est d’abord ça qui s’est créé, et puis les Sapionces aussi, cette sorte de société secrète dont on comprend qu’elle existe depuis toujours en nous, et l’idée après a été de mettre en action tout ça dans un récit et de trouver ma trame. Et j’ai fait ce travail avec Ivan : on s’est attaché à la narration avant de faire des blagues, on voulait d’abord raconter une histoire. Un des écueils possibles de ce spectacles vu tout ce que j’avais accumulé comme savoir c’était de faire une fausse conférence sur le sommeil mais j’avais tellement envie de raconter une histoire que ça a vraiment été la gageure du spectacle. Parce que moi, en tant que spectateur, c’est pour ça que je vais au théâtre.

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© ledroitperrin

Carte d’identité littéraire

Livre préféré : Le Journal de Jules Renard
Film préféré : Docteur Patch avec Robin Williams
Pièce de théâtre préféré : Cyrano de Bergerac
Compositeur préféré : Yom
Un grand acteur : Robin Williams
Un grand metteur en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Un grand réalisateur : Woody Allen
Une belle citation de théâtre : C’est vraiment très dur, j’en aurais vraiment plein à citer, mais je choisi cette phrase d’Alphonse Allais : « L’homme est plein d’imperfections mais on ne peut qu’être indulgent si l’on songe à l’époque où il fut créé. »

De la garde à vue à la séquestration

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Critique d’En garde à vue, d’après le roman de John Wainwright, vu le 31 octobre 2019 au Théâtre Hébertot
Avec Wladimir Yordanoff, Thibault de Montalembert, Marianne Basler et Francis Lombrail, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Je me suis fait étrangement avoir avec ce spectacle. J’aurais dû me méfier, j’aurais dû sentir le truc venir. L’affiche est superbe, à tous points de vue. Visuellement d’abord, je la trouve très réussie. Et quand on voit la distribution, on ne peut que s’incliner. J’avais très envie de voir ce spectacle et j’avais vu peu de critiques passer. J’ai l’impression d’avoir essuyé les plâtres de la communauté des théâtreux se méfiant d’une affiche aussi attirante en se souvenant de certains récents ratés de l’Hébertot. J’ai voulu tenter quand même. J’en sors dépitée.

Le soir du réveillon de Noël, le maire de la ville est convoqué au commissariat. Il répondra à quelques questions du commissaire Toulouse avant d’être placé en garde à vue. Le motif : trois enfants ont été violées puis assassinées à quelques mois d’écart et il n’a aucun alibi pour ces trois journées de terreur. Sa femme débarquera bientôt au commissariat pour appuyer sa condamnation à venir : elle le sait pédophile et leur racontera des histoires impliquant son mari et de jeunes enfants. On suivra l’évolution de l’enquête jusqu’aux révélations finales – qu’on ne dévoilera pas.

Dès les premières minutes j’ai senti que ça n’allait pas le faire. On les sent, ces textes mal fichus. On les sent de loin et ils se rattrapent rarement au fil du spectacle. C’est le cas de celui-ci. Quelques échanges entre les personnages suffisent. Ils donnent le ton du reste de la pièce. Le dialogue est mal articulé, quelque part entre la mauvaise traduction et la mauvaise adaptation, comme si les personnages ne se répondaient pas vraiment les uns les autres, comme si les répliques étaient hachées. On se sent impuissant devant ce spectacle qui manque de vigueur, qui manque de vie, un spectacle mort-né – d’ailleurs la salle est cruellement vide – et ce fut un douloureux moment.

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Car sans texte, malgré la distribution exceptionnelle réunie sur le plateau, impossible de faire démarrer la moindre once de tension. L’histoire ne prend pas, n’intéresse pas. On n’a pas envie d’écouter ce que les personnages ont à dire car on n’est pris à aucun moment dans ce qui leur arrive. Les quelques blagues lancées ici et là ne fonctionnent pas du tout. Je n’ai pas vu le film et ne peut donc proposer aucune comparaison, je me dis simplement qu’il est peut-être plus facile de créer des ambiances au cinéma et de combler un manque de texte. Qui sait également ce qu’on dirait de ce film aujourd’hui : pour ce qui est de l’adaptation théâtrale, je l’ai trouvée terriblement vieillotte. Franchement, cette histoire de couple sans désir où on accuse presque la femme d’être à l’origine de la pédophilie de son mari, ça va deux minutes. Et même deux minutes, c’est dur.

Pourtant, sur scène, ils font tout ce qu’ils peuvent. J’avais mal pour eux, parce que ce sont des grands, et même à travers ce spectacle qui ne m’a pas convaincue une seconde on sent que ce sont des grands. Les mots étant trop faibles, ils jouent avec leur chair pour tenter de donner vie au spectacle. Mais ce n’est pas comme si la mise en scène les aidait beaucoup. On se demande un peu ce qu’a fait Charles Tordjman dans l’affaire. La lenteur qu’il impose sur le plateau a l’air voulue pour ménager une tension dramatique qui ne s’installera à aucun moment. Les silences sont longs et vides. Le décor ne sert pas le propos. Cela fait maintenant plusieurs spectacles de Tordjman que je vois et ce que j’en tire c’est que voilà un homme qui fait des mises en scène de gens assis sur des bancs blancs.

Donc maintenant qu’on est face à ça, que dire de plus ? Peut-être qu’il faudrait que Francis Lombrail revoie la formule et arrête les adaptations de film. C’était exceptionnel pour Les cartes du pouvoir, j’étais la première à le dire, mais au théâtre, reproduire une formule ne suffit pas à faire un succès : essayer de reproduire le combo gagnant n’a jamais fonctionné, ou bien ça se saurait. Et je dois vraiment reconnaître que je suis sortie absolument dépitée de ce spectacle : parce qu’il avait une distribution incroyable, parce qu’il se joue dans un théâtre que j’aime beaucoup, parce que la place avait coûté cher, et parce que j’avais le sentiment d’avoir perdu ma soirée, et les comédiens aussi.

Je ne suis pas seulement déçue, je suis triste de voir cela. pouce-en-bas

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Ça ne prévient pas, ça arrive

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Critique d’Un jardin de Silence, de L, vu le 27 octobre 2019 à La Scala Paris
Avec L, Thomas Jolly, et Babx mis en scène par Thomas Jolly, mis en musique par Babx

Allons-y carrément : il est de notoriété publique que je n’apprécie pas les mises en scène de Thomas Jolly. Je n’ai pas été convaincue par les deux spectacles que j’ai vus, Thyeste et Arlequin poli par l’amour. Mais Un jardin de silence, c’était autre chose. Je me suis dit que c’était l’opportunité de renouer avec le travail d’un metteur en scène peut-être plus surprenant que je ne l’imaginais. J’espérais même faire taire les mauvaises langues – et la mienne en premier – pensant que je ne pourrai changer d’avis sur ses spectacles. Je ne peux pas dire que j’ai totalement changé d’avis, mais on tient quelque chose.

Dans Un Jardin de silence, L incarne Barbara. Sans chercher à l’imiter, elle cherche à la ramener sur la scène le temps d’une soirée : extraits d’interviews diffusés ou joués sur scène, tenue noire, quelques éléments importants de sa vie, et ses chansons bien évidemment alimenteront ce spectacle. Si certains choix sont surprenants et bien trouvés, d’autres m’ont moins convaincue.

J’ai eu l’impression à plusieurs reprises d’être à nouveau confrontée aux écueils déjà pointés du doigt lors de Gainsbourg point barre à la Comédie-Française : nourrir son spectacle d’extraits d’interviews a quelque chose de superficiel qui ne prend pas. Et je pense que le problème est le même pour Barbara qu’il l’était pour Gainsbourg : ce sont des personnages tellement uniques, tellement hauts en couleur, que confronter ce qu’ils étaient avec ce qu’on propose sur scène produit un décalage qui me dérange. Résultat : plus le spectacle avance, plus les extraits audio s’accumulent, plus on se détache du spectacle. D’autant qu’entre la voix de Barbara, la lumière tamisée et les musiques douces, le moment se transforme lentement en une douce berceuse qui n’aide pas au schmilblick.

Cependant, je dois dire que j’ai été plutôt convaincue par le reste du spectacle. Je veux dire, au-delà des chansons qui sont très bien interprétées par L – et tout particulièrement La Solitude – que tout ce qui n’est pas directement Barbara est très réussi. Ou plutôt tout ce qui est Barbara sans qu’on le sache déjà. Je pense à ce qu’on apprend de son engagement dans la lutte contre le Sida, mais aussi les chansons qu’elle a interprétées sans en être l’auteur (les chansons des débuts ?) ou encore l’ouverture du spectacle qui, pour le coup, a un lien moins direct avec la chanteuse mais est tout aussi chouette à présenter – mais je laisse le suspens !

Et puis je suis contente d’avoir aperçu un autre pan du travail de Thomas Jolly. Evidemment mon côté morue ne peut s’empêcher de pointer du doigt ses petits travers de cabotin mais la mordue qui est en moi doit reconnaître que j’ai découvert un comédien bien différents :  j’arrive à l’écouter sans pester et sa voix est douce et chaude à mon oreille. Son interprétation des Amis de Monsieur est un régal ! Pour ce qui est du metteur en scène, on est aussi sur une petite réconciliation : je connaissais son amour pour les spots de fond de scène éclairant les comédiens par l’arrière mais si j’ai toujours trouvé ça agressif et un peu « trop » dans ses mises en scène, j’ai été bien plus réceptive ici. Le dispositif a quelque chose de bien plus doux malgré sa puissance, qui confère aux comédiens une sorte d’aura câlinante les mettant très en valeur. J’apprivoise petit à petit ce magicien des lumières qui propose un montage de lumières intéressant au-dessus de la scène avec une disposition en escaliers qui parviennent à créer de superbes atmosphères. Me voilà presque prête pour Starmania.

Un spectacle… apaisant. ♥ ♥

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