Le hasard merveilleux

Critique du Hasard merveilleux, de Jean-Christophe Dollé, vu le 14 janvier 2025 au Lucernaire
Avec Brigitte Guedj, mise en scène par Laurent Natrella

J’ai raté Le Hasard Merveilleux il y a quelques années, à Avignon. J’avais repéré le spectacle grâce au nom de son metteur en scène, Laurent Natrella, alors sociétaire de la Comédie-Française. Mais, malgré les extensions bien connues de l’agenda lors du Festival OFF, je n’ai pas réussi à placer le spectacle. Entre-temps, j’ai (re)découvert Jean-Christophe Dollé, toujours à Avignon, et j’ai eu un coup de coeur pour son écriture. Ne me restait plus qu’à rencontrer Brigitte Guedj. C’est chose faite. Et très bien faite.

Le hasard merveilleux est un chassé-croisé entre les souvenirs et le réel. C’est parce qu’elle est de retour dans la ville qui l’a vue naître que les souvenirs de Sylvie remontent. Des souvenirs pas toujours très simples d’une enfance en Algérie plein de barrières et de douleurs. Elle a grandi vite, trop vite peut-être, et elle a cherché à avancer. Et elle a avancé. Et retourner à Constantine ne sera pas un recul. Ce sera une nouvelle avancée.

Il y a des comédiens, lorsqu’ils se mettent à parler, vous savez qu’ils sont faits pour le seul en scène. C’est le cas de Brigitte Guedj. J’apprendrai en sortant du spectacle qu’elle fait aussi beaucoup de doublage. Tu m’étonnes ! Elle se met à parler et sa voix remplit la pièce. Une voix autoritaire, précise, incisive. Il y a des comédiens qui composent avec leurs gestes. D’autres avec leur visage. Brigitte Guedj compose avec sa voix. Le corps suit, bien entendu, mais c’est de l’intérieur que viennent ses personnages. Tous sont parfaitement dessinés, certains plein d’humanité, d’autres qui font sourire, ou peur. Tous prennent vie devant nous. Même cette cigarette, qui nous parle depuis son paquet.

Il est plein de couleurs, ce spectacle. C’est cru, plein de rage et d’espoir, drôle, et poétique à la fois. C’est quelque chose qu’on hurle, quelque chose qui veut sortir, qui doit sortir, quelque chose qu’on essaie un peu d’enjoliver aussi et qui finit par donner une explosion de confettis, certains brillants, dorés, plein de couleurs, et certains plus acérés, prêts à laisser quelques impacts en retombant. Extérioriser, raconter, transmettre, comprendre. Il est tellement plus facile, le rôle de spectateur. Toutes ces émotions, on les reçoit, on les accueille, on les transforme, on s’en nourrit. Et on repart, tous, un peu plus grands.

Nous étions la forêt

Critique de Nous étions la forêt, d’Agathe Charnet, vu le 13 janvier 2025 au Théâtre Ouvert
Avec Léonard Bourgeois-Tacquet, Hélène Francisci, Maxime Gleizes, Virgile L. Leclerc, Catherine Otayek, Lillah Vial, mis en scène par Agathe Charnet

C’est cette image qui a retenu mon attention. Ces cinq personnages avec leurs vestes trop larges et leurs visages expressifs, et surtout ce visage au milieu, sérieux, tendu, m’ont captivée. Alors j’ai regardé le titre, jeté un oeil au résumé. Nous étions la forêt. Quelques lignes me suffisent à comprendre. C’est un spectacle écolo. Je n’en vois pas assez, alors même que c’est un sujet central dans ma vie. Go.

Un couple qu’on qualifierait facilement de parisiens bobos décident de s’installer à la campagne. Elle essaie de reprendre pied après un burn out, il sera en full remote. Ils emménagent dans ce village, au milieu de ces gens si différents, et chacun ne peut s’empêcher de juger un peu l’autre sur ses valeurs, sa vision de la vie, ses ambitions, son quotidien. Et puis vient l’annonce. Le bois de la Fermette, le bois même qui les a convaincus d’acheter ici, va être rasé pour devenir un parc photovoltaïque. Aïe.

Un spectacle écolo, au Théâtre Ouvert, par une jeune compagnie, avec un titre pareil, autant vous dire que j’arrive avec une idée en tête de ce que je vais voir. Je m’attendais à quelque chose de, sinon austère, disons sérieux, frôlant avec le moralisateur, mais je suis ok avec ça. C’est un sujet qui m’intéresse, que je ne vois pas assez souvent au théâtre, et je sais où je mets les pieds. Ha, ha, ha. Autant vous dire que dès la première scène, je comprends que je me suis fourrée le doigt dans l’oeil. Jusqu’au coude.

Je me retrouve devant un spectacle musical, fourmillant d’idées, mélangeant les genres, s’autorisant plein de choses. Il y a une véritable envie d’impliquer le public sans jamais aller vers la facilité. C’est théâtral avant d’être écolo. C’est pensé pour la scène avant d’être pensé pour éduquer. Et ils arrivent à créer une forme où les deux versants coexistent. Il y a cette histoire, avec nos personnages, bien dessinés, très différents, tous attachants, autonomes, indépendants, qui vivent leur vie et nous donnent envie de les découvrir plus avant. Et il y a, au sein de cette histoire, en filigrane, le discours que j’étais venue chercher.

Et dans cette forme assez captivante, on entend beaucoup de choses. Alors oui, il y a des discours qu’on attendait, sur des sujets qu’on connaît bien, mais ils sont amenés de manière tellement inattendue, tellement surprenante, que c’est comme si on les entendait vraiment pour la première fois. Il y a des fulgurances, dans la forme, dans les idées, dans la scénographie, qui nous font sentir une urgence, qu’on connaît, certes, mais qu’on a l’impression de vivre à leur côté.

Avec toutes ces idées, avec toutes leurs envies, avec tous les points de vue qu’ils amènent, ils ne nous demandent pas de prendre parti. Il n’y a pas de bien ou de mal, il n’y a pas une manière de penser, il n’y a pas une vérité ; il y a des personnages, il y a des réalités, il y a des compromis à trouver. Ils nous placent au centre des contradictions. Ils arrivent à nous amener avec eux, là où toutes les perspectives coexistent. Ils parviennent à nous projeter au bord de la forêt.

Very Goude news

Critique de Ménopause, de Alex Goude, Alexandra Cismondi, et Sébastien Thève, vu le 4 janvier 2025 au Grand Point-Virgule
Avec Dominique Magloire en alternance avec Isabelle Ferron, Marion Posta, Patricia Samuel, Marianne Viguès, mises en scène par Alex Goude

C’est quoi votre première réaction devant cette affiche, vous ? Moi, je vais vous le dire tout net. Ma réaction a été de snober. Pas petit doigt en l’air et visage grimaçant non plus, mais juste, ce spectacle, avec ce titre, ce sous-titre, cette affiche… Non… Pas pour moi. Si vous êtes plus ouvert d’esprit que moi, vous pouvez d’ores et déjà prendre vos billets, je n’ai pas grand chose à faire d’autre pour vous convaincre que de vous dire : allez-y. Mais ce n’est pas à vous que je dois m’adresser. C’est plutôt aux gens qui, comme moi, auraient pu s’arrêter à l’affiche. Si je fais bien mon travail, aujourd’hui, vous devriez voir un peu plus loin que ça à la fin de votre lecture. Et réserver votre billet.

Alors non, je ne viens pas vous dire que ce spectacle n’est pas du tout ce à quoi vous vous attendez. Comme son nom l’indique, c’est un spectacle sur la ménopause. Oui, c’est un peu caricatural par endroit. Oui, on y entend quelques clichés. Oui, les vannes sont de tout ordre. Mais comme son nom ne l’indique pas forcément, c’est un spectacle de grande qualité. Ce n’est pas le casting de son titre. Je m’attendais à rentrer dans un boui boui. Et on m’a servi un gastro. Et ça, cet inattendu-là, c’est tout ce que j’adore au théâtre.

Ménopause fait partie des spectacles dont je sais en quelques minutes qu’ils vont m’emporter. Et il y a une explication toute simple à cette évidence. Les comédiennes. Elles sont formidables. Je n’ai pas d’autre mot. D’abord, oui, voir quatre femmes quinquagénaires sur scène, ça me fait un petit quelque chose. C’est peut-être facile, mais c’est suffisamment rare pour être précieux. Mais ça c’est l’histoire de quelques secondes en début du spectacle. Le symbolique ne fait pas tout le spectacle. Ce sont elles qui le font.

Je pourrais vous dire plein de mots. Que c’est incroyable vivant, rythmé, énergique, généreux. Je pourrais vous dire qu’elles s’envoient des punchlines avec des coups droits magnifiques et qu’elles y répondent avec des revers brillants. Je pourrais vous dire qu’elles parviennent toujours à relancer la machine lorsque le mécanisme menace de s’essouffler. La vérité, c’est qu’elles portent ce spectacle avec maestria. Qu’elles ont rendu la salle électrique. Que leur enthousiasme est communicatif, et qu’on espère que leur charisme l’est un peu aussi. Qu’elles en imposent, qu’elles forcent l’admiration, qu’on n’est pas peu fières d’être un peu représentées par elles sur scène. Qu’elles donnent envie de rejoindre un combat sans jamais donner l’impression de militer.

Alors ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Le matériau de base fonctionne très bien. Pour plein de raisons. D’abord la première, celle qui saute aux yeux, c’est qu’un sujet aussi peu fréquenté est un terrain de jeux immense pour un auteur. C’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. Et il s’en donne à coeur joie. Le rythme est décapant, les vannes pleuvent, permettant à celles qui fonctionnent un peu moins bien d’être rattrapées très rapidement. Et il y en a pour tous les goûts : on passe des informations scientifiques parfois à la limite du didactique sur les réalités de la ménopause et ses symptômes à des vannes du 1er au 10e degré, parfois (souvent) en-dessous de la ceinture. Avec comme prouesse, quand même, de n’être jamais vulgaire. C’est vif, punchy, assumé, ça tire partout et ça atteint toujours quelqu’un. Et ça parvient même à glisser une belle pointe d’émotion sans qu’on s’y attende, sans pathos, sans lourdeur, juste comme ça. Chapeau.

La grande réussite de ce spectacle, ce sont quand même les chansons. Je savais que c’était musical, mais je ne m’attendais pas à ça. Ni à être autant entraînée par les paroles, ni à être autant ébahie par les performances. Merde, ces meufs envoient un bois phénoménal sur scène, mais en plus ce sont de pures chanteuses ? Mais alors si ni la performance, ni la ménopause, ni mon snobisme ne peuvent les arrêter, qui le fera ? Vous ? Laissez-moi rire !

Un spectacle en 5D

Critique de Pixel, de Mourad Merzouki, Adrien Mondot & Claire Bardainne, et Armand Amar, vu le 2 janvier 2024 au 13e Art
Avec la compagnie Käfig, dirigée par Mourad Merzouki

Pixel fait partie de ces spectacles que j’aurais pu conseiller sans le voir. C’est un spectacle que je savais que j’allais aimer. C’est un peu de la triche, mais que voulez-vous, c’est ainsi. Mais le truc chouette, c’est que j’ai beau être en confiance, je ne sais pas vraiment où je vais tomber. Mieux : je ne peux pas deviner où je vais tomber. Parce que je n’ai jamais vu le travail de Mourad Merzouki ni d’Adrien M et Claire B, parce que je n’ai pas voulu me renseigner outre mesure pour garder la surprise, parce que le monde de la danse et de l’art numérique m’est complètement inconnu. Bref, j’entre dans les meilleures dispositions possibles : j’ai hâte, et je ne sais rien.

Je crois de toute façon qu’il aurait été difficile de deviner avant de voir. Et que je vais avoir du mal à raconter. Est-ce qu’on explique un tour de magie ? Jusqu’où on analyse une poésie ? Pixel prend tour a tour des allures de jeux vidéo, de conte pour enfant, de piste enneigée. On pourrait parler de hip hop, de cirque, de numérique et d’effets 3D, mais ce serait avant d’avoir vu le spectacle. Après, plus question de les différencier. Ce qu’ils inventent, c’est une nouvelle dimension.

© Patrick Berger / ArtComArt

Là, c’est le moment où on va avoir un peu l’air bête. Parce qu’on va essayer de décrire ce qu’on a vu mais ce qu’on a vu ne s’explique pas. Ce ne sont que des impressions. Quand le langage vient du corps, et l’intonation du numérique, le cerveau essaie d’abord de ramener à ce qu’il connaît. Alors on voit. On voit la buée, on voit la pluie, on voit le vent, on voit la mer. On voit une onde qui se propage. Et cette onde se propage tellement, dans les corps des danseurs, sur le plateau, dans les airs, dans nos yeux, que la voilà en nous.

Et c’est à ce moment, peut-être, qu’on arrête d’analyser. Jusque-là, le cerveau essayait de comprendre. De traduire. De mettre des mots sur ce que l’image évoquait en nous. Mais on perd, en faisant ça. Il y a trop de dimensions. Il y a trop de promesses au mètre carré. Ce semblant de distorsion de l’espace nous trompe et on le sait, à quoi bon lutter ? Il faut lâcher prise. Se laisser emporter par le mouvement, les couleurs, les lumières et la musique. Intellectualiser rapetisse l’image. Soudain, on n’a envie de ne parler plus que vibration. Soudain, les mots se taisent, et on se laisse envahir par la beauté.

© Agathe Poupeney

J’ARRIVE !

Critique de Viens Poupoule ! vu le 10 décembre 2024 au Théâtre de la Michodière
Avec Anny Duperey et Charlène Duval, accompagnées au piano par Arzhel Rouxel, et la complicité artistique de Christophe Mirambeau

Est-ce qu’il existe quelque chose de plus lumineux que le visage de Anny Duperey lorsqu’elle sourit ? C’est la première pensée qui m’est venue lorsqu’elle est entrée en scène. Et c’est aussi la raison de ma présence dans la salle ce soir-là. Pourquoi j’écris cet article, je ne sais pas. J’en ai d’autres en retard, et puis rien ni personne ne l’attend, celui-là, ne me le demande, ce spectacle était un one shot, une parenthèse dans l’espace temps, et c’est peut-être pour ça que je veux le faire exister encore un petit peu. Pour moi, égoïstement, pour ma mémoire, pour me dire que j’ai vécu cette soirée parfaite.

Alors, voilà. Ce soir, j’étais là pour Anny Duperey. Cet article va ressembler à une ode à Anny Duperey. Mea culpa d’avance à Charlène Duval, géniale Charlène Duval, pas du tout en reste Charlène Duval, dont je vais moins parler dans la suite non pas parce qu’elle est moins talentueuse que sa partenaire, non non non, mais bien parce que voilà, vous savez, quand vous êtes amoureux, vous ne voyez plus que l’être aimé, et moi, je pense que je suis un peu amoureuse de Anny Duperey. Cet article, c’est un peu ma déclaration d’amour à Anny Duperey. Voilà, c’est dit.

Je suis tombée amoureuse de Anny Duperey lorsque je l’ai découverte dans Colombe, il y a presque quinze ans. J’en avais à peine quinze moi-même. Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi elle m’avait fait tant d’effet. Je commence à peine à me l’expliquer. Parce que ce que fait Anny Duperey sur scène est absolument unique. Que je n’ai jamais vu ça nulle part ailleurs. Et que je ne suis pas sûre que quiconque pourra reproduire ça un jour. Et je ne parle même pas du niveau de jeu. On est autre part, avec Anny Duperey. C’est un truc qui se vit. Si j’essayais de vous raconter ce qu’elle fait avec ses mains, vous me prendriez pour une dingue. Je vous dirais que ses mains, ce sont des papillons qui dansent, vous me prendriez pour une dingue. Mais si vous voyiez ça de vous-même, vous comprendriez. Vous sauriez. Vous seriez ensorcelé par ses mains.

Le problème – ou plutôt le génie – c’est que tout chez Anny Duperey est comme ses mains. Tout est unique, tout est poésie, tout est finesse, tout est joie. Tout est vie démesurée de l’instant présent. Elle est divine. Elle est superbe. Elle est exquise. Elle est là pour s’amuser, Anny Duperey, et plus elle s’amuse, plus le bonheur envahit la salle. Elle provoque en moi ce même sentiment que l’éclat de rire franc, instinctif, libre – et presque inconscient de l’être – d’un enfant. Elle a quelque chose de l’enfance, Anny Duperey, c’est peut-être ça qui me touche le plus chez elle. Et évidemment que le café-concert lui va si bien. Évidemment qu’avec le grivois, elle a le matériau parfait pour s’amuser. Être témoin de ce regard pétillant digne d’une gamine qui dit une bêtise, c’est un bonheur absolu. L’entendre rire de la chute de ses chansons comme une enfant qui les découvre, c’est un bonheur absolu. Lire son bonheur d’être là, c’est un bonheur absolu.

Vous l’aurez compris, c’était une immense joie pour moi d’assister à ce spectacle, ce soir. Et même si je fais un peu ravie de la crèche, même si vous pouvez penser que les yeux de l’amour m’aveuglent, sachez que mes grandes dents, leurs quelques années de spectatorat et moi, on en a fait quelques unes, des soirées uniques. Et qu’on a été quelque peu soufflé par la qualité de celle-ci. Le risque avec les one shot, c’est l’approximation. Et on pardonne, on sait ce que c’est. Mais approximation n’est pas Anny Duperey. Alors disons-le. Ce spectacle est parfait. Intelligent. Travaillé avec la même rigueur qu’un premier rôle attendu. D’une générosité absolue, d’un bout à l’autre. Légèrement piquant par instant – juste ce qu’il faut. Le choix des chansons est complètement équilibré, entre découvertes et grands succès du répertoire. Des chansons qui ont tellement leur place sur un plateau de théâtre. Des chansons à texte, peut-être pas, mais à interprétation, des chansons qui se racontent, ça oui, absolument ! Anny Duperey et Charlène Duval les racontent avec brio, ce duo fonctionne à merveille, elle se complètent et se mettent en valeur l’une l’autre sans jamais se faire de l’ombre, et permettent au café-concert de la Belle Époque de se montrer sous ses plus beaux attraits. Et quels attraits !

Enfermééééés… Déchaînééééés…

Critique de Chateau en Suède, de Françoise Sagan, vu le 4 décembre 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Odile Blanchet, Bérénice Boccara, Gaspard Cuillé, Emmanuel Gaury, Sana Puis, Benjamin Romieux, mis en scène par Emmanuel Gaury et Véronique Viel

Je pense que ma première réaction devant ce spectacle, ce sont les yeux qui s’agrandissent. Je suis tombée dans un endroit étonnant. Je ne m’attendais pas à ce pitch. Je ne m’attendais pas à cette ambiance. Je ne m’attendais à rien de ce que j’ai devant les yeux, à vrai dire, et, mieux encore, je n’ai aucune idée de où ça va me mener. Essayer de rationaliser ne me semble pas la meilleure option. Si je m’essayais à l’exercice, voilà ce que je dirais.

Qu’il s’en passe des choses étranges, dans ce château, en Suède. On joue, on s’amuse et on vit tant que le temps le permet. Avec la légereté d’un conte pour enfant. Ou d’un lieu qui ne vit que quelques mois dans l’année. Il faut dire que la neige va bientôt tomber, bloquant toute possibilité de sortie dans le monde pour plusieurs mois… Il va donc bien falloir s’occuper.

C’est comme si les règles du jeu évoluaient sans qu’on nous les donne. On essaie d’abord de dénouer le vrai du faux. On essaie de comprendre les rapports, les échanges, les non dits. Elle est étonnante, cette écriture. Elle a quelque chose d’Anouilh, de Roussin, de Giraudoux, mais aussi des échos de Musset et de Marivaux, en plus léger. Avec un côté un peu désinvolte, le genre qui ne se prend pas au sérieux et va où il veut au fil de la plume. Il n’y a rien de trop. Ce n’est jamais lourd. C’est très joliment écrit. C’est donc ça, Françoise Sagan ? Je signe rapidement. Très rapidement, je renonce à comprendre, et je me laisse porter.

Et je tombe tête la première dans cette espèce de conte, plein de fantaisie et de féérie. Quelque part entre La Reine des Neiges, Barbe Bleu et Princes et Princesses. Quelque chose de charmant, somme toute, où l’on ne peut s’empêcher d’évoluer avec un léger sentiment de malaise. Comme dans tout conte léger en apparence, il y a de la noirceur. Une bizarrerie flotte dans l’air. Un peu comme cette impression étrange qui nous prend lorsque, passant du jeu à la réalité, on réalise ce qu’il vient de se passer et une sorte de gêne, mi-honte mi-contrariété, nous envahit. Deux options : on continue de jouer, de faire comme si, ou on se prend le réel de pleine face. Vous auriez choisi quoi, vous ?

© Studio Vanssay

Assieds-toi faut qu’j’te parle

Critique de Blue Room, de Prune Bonan, vu le 10 novembre 2024 au Théâtre de Belleville
Avec Ike Zacsongo-Joseph ou Louis Battistelli, Aurore Streich ou Léa Philippe, Thomas Sagot ou Maxime Meston, Hélène Rimenaid ou Olenka Ilunga, Alexis Ruotolo, et Prune Bonan, mis en scène par Prune Bonan

Qu’est-ce qui me décide à aller voir un spectacle sur le viol un dimanche après-midi à 50 minutes de chez moi ? Pas grand chose, en vérité. Quelques lignes du résumé qui allument quelque chose en moi. Une photo du spectacle, qui me parle. Une bande de potes autour d’une Game Cube. Ça tient à pas grand chose, une bonne après-midi.

Alors, « un spectacle sur le viol », en fait, non, pas tout à fait. C’est plus fin que ça. Un spectacle sur une bande de potes qui doit faire face, des années après, à des accusations de viol par l’un d’eux. Ils ont été proches, comme on l’est dans ces années-là. On avance ensemble, soudés par une soudure éphémère. Ils se retrouvent dans leur ancien QG, après plusieurs années sans nouvelles. Ils replongent dans les souvenirs des moments partagés, et font face à leur nouvelle réalité qui est le présent.

J’ai presque eu l’impression d’un spectacle immersif. Alors je le précise : je suis dans la cible. Je suis la cible, même. La bande de potes qui est sur le plateau parle de passer son bac en 2014, j’ai passé le mien en 2013. Ce n’est pas seulement ma génération, c’est moi. Mes refs, mes musiques, mes comportements en groupe – ceux-là sont peut-être plus universels : la pression sociale, la puberté, les questions de sexualité qui s’invitent dans les conversations. La bande de potes, celle avec qui on croit qu’on partage tout, et à travers qui on essaie surtout d’exister et de se découvrir. Tout ça, je connais. Et c’est pas seulement je connais. C’est je m’y retrouve. J’y suis. Je le sens dans ma chair.

Je ne sais pas si c’est parce que je suis dans cette ambiance que je connais bien, qui me détend ou me remet dans ma condition de sensibilité adolescente à fleur de peau (dont je ne suis jamais vraiment sortie, hélas), mais il y a quelque chose de tellement authentique, tellement naturel, tellement vécu dans ce qui se passe sur cette scène, qu’il y a une réaction presque physiologique, un mélange de bien-être et d’enthousiasme quasi-automatique qui se met en place. Un effet Madeleine, finalement. On est dans notre cocon. On fonce dedans, un peu comme ce guilty pleasure qui nous fait binge-watcher Elite ou Heartstopper juste pour retrouver l’odeur de ces années lycée.

Et l’instant d’après, on en est tiré brutalement. C’est vraiment malin. Ils nous choppent au moment où on est le plus vulnérable. Le plus ouvert. Presque à leur merci. Le couteau est là, prêt à appuyer là où ça fera mal. Le jeu est lancé et il n’a pas prévu d’être tendre avec nous. Il nous met sans problème face à nos contradictions. Insidieusement. Allez, vous êtes pas venus ici pour vous la couler douce, mettez tout sur balance, et place au jugement dernier !

Alors oui, je force un peu le trait, mais ça se fait évidemment avec un petit goût d’amertume. Le procédé fonctionne à merveille puisque tout devient tellement choquant. Toutes ces refs avec lesquelles j’ai grandi et que je connais par coeur. Qui appuient la culture du viol et de la violence. Tout ce sexisme ordinaire. Toutes ces remarques qu’on lance sans vraiment y penser et qui peuvent marquer à tout jamais. Rien n’est souligné, jamais. Simplement, on l’entend. Parce qu’on n’a plus le même âge, parce qu’on a le recul, parce que c’est bien amené. Parce qu’on était détendu et que ça ne sonne plus pareil l’oreille. Parce qu’il y a des choses qu’on n’arrive plus à accepter, ou juste à entendre, à un certain moment.

C’est sans doute ce qui m’a vraiment marquée, dans le spectacle. Peut-être davantage encore que ce pour quoi j’étais venue. J’étais venue pour entendre le procès, pour comprendre quelles options on a quand on est confronté à ce problème. Est-ce qu’on cherche à comprendre ? Est-ce qu’on revient sur ce qu’on a été ? Est-ce qu’on pardonne ? Est-ce qu’on fait avec ? Est-ce que c’est rédhibitoire ? Elles sont là, en filigrane, ces questions. Dans le présent, dans ce que j’appelle des scènes de « procès », on essaie d’avancer à travers ces réflexions. C’est parfois un peu didactique, un peu souligné. Ça tourne parfois un peu en rond, ne parvenant pas à trouver de porte de sortie. C’est un peu moins authentique que le reste. Peut-être parce que ça n’a pas été vécu. Ou peut-être parce qu’il est impossible de trouver une vraie réponse.

© Anaïs Lehugeur

Des cartes cadeaux à gagner pour Noël, ça vous tente ?

Il y a quelque chose qui me manque depuis quelques années, à Noël, c’est la magie. Oui, je fais partie de ces familles qui s’envoient leurs demandes de cadeaux et qui n’ont plus qu’à cliquer sur « acheter » pour avoir accompli leur mission de fin d’année. Alors, certes, on est certain d’amener de la joie. Mais elle vient sans creusage de tête, sans petite ampoule qui s’allume quand on a trouvé L’IDÉE PARFAITE, sans surprise, sans émerveillement. C’est de la joie, mais ça manque de quelque chose.

Alors cette année, je me suis dit que j’allais m’ajouter un petit challenge de Noël. Et que j’allais trouver le cadeau idéal pour vous. Et vous, vous êtes nombreux, vous êtes différents, donc il fallait que je trouve le cadeau qui fait mouche à tous les coups. Et vous savez quoi ? J’ai trouvé ! Bon, ok, j’ai triché un peu, car mon cadeau laisse un choix. Le choix de passer votre soirée en compagnie d’Edmond Rostand ou de Sarah Bernhardt. Excusez du peu !

Si vous choisissez Edmond, vous vous dirigez vers une histoire en mode conte de Noël, du genre qui passe de « rien ne va je suis fauché je suis foutu » à « j’ai écrit l’un des plus grands chef-d’oeuvres de tous les temps » (promis c’est pas un spoil, il paraît que ça s’appelle Cyrano de Bergerac, vous connaissez non ?). Tout ça à la sauce Michalik, je vous raconte pas l’effet euphorisant de la soirée ! Vous repartez avec un moral boosté à bloc et l’envie d’écrire le prochain chef-d’oeuvre du millénaire (et après tout pourquoi pas ?)

Si vous choisissez Sarah, c’est simple : le spectacle s’appelle L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt, et il porte incroyablement bien son nom. Sarah c’est une énergie, c’est un souffle, c’est un élan de vie qui va où il veut comme il veut quand il veut. Et c’est tellement fort, tellement puissant, tellement unique, que vous êtes pris dans ce tourbillon comme tout ce qui tourne autour d’elle. Autant vous dire que ce spectacle, il sait vous transmettre sa niaque, que vous en ressortez en mode power ranger, prêt à tout défoncer dans votre vie.

Voilà, je vous l’avais bien dit. J’ai trouvé LE cadeau idéal pour vous. Et comme je ne fais pas les choses à moitié, vous vous doutez bien que ce cadeau, JE VOUS L’OFFRE. Oui, oui, vous avez bien lu. Non seulement vous avez maintenant l’idée parfaite pour vos cadeaux de Noël (vous allez faire un malheur sous le sapin, c’est sûr), mais vous pourriez aussi en profiter vous-même sans sortir votre CB. Alors, vous tentez votre chance ?

Pour jouer, c’est très simple : inscrivez-vous ICI pour le tirage au sort qui aura lieu le 18 décembre ! Bonne chance à tous !

Conte à rebours

Critique de La confiture de coings, de Margaux Lebrun, vue le 1er novembre 2024 à La Folie Théâtre
Avec Clara Navarro, Hugo Samperiz, mis en scène par Margaux Lebrun

J’ai envie de voir ce spectacle depuis début septembre. Depuis que j’ai vu cette affiche, en fait. Je la trouve belle. Elle me parle. Elle m’a parlé avant que je lise le titre. Lui ne m’a pas parlé du tout. Ou plutôt, tout seul, il ne m’aurait pas parlé du tout. Avec cette affiche, j’ai l’impression d’une petite magie qui s’installe. Un univers qui s’ouvre à moi. Alors je pousse la porte.

Quand je pousse la porte, je me retrouve face à un couple de personnes très âgées. Du genre tellement âgées qu’il n’y a plus beaucoup de mots qui sortent. C’est un peu troublant. Mais rapidement, elles se mettent à rajeunir. Et à rajeunir encore. Et à retracer leur vie de couple jusqu’aux prémices de leur amour…

On va se débarrasser très vite de ce qui ne m’a pas plu, ou plutôt de ce qui m’a peut-être le moins convaincue dans ce spectacle. C’est le tout début de la pièce. La vieillesse. La très grande vieillesse. Deux petits couacs à mon sens : le premier, très personnel, c’est que j’ai eu du mal avec la manière dont c’était tourné. Peut-être parce que j’étais moi-même assise à côté de quelqu’un que j’aime très fort et que la vieillesse angoisse très fort. J’ai angoissé de son angoisse. Mais aussi et surtout parce que j’ai eu peur de cette vision du vieux couple. Un peu glauque. Un peu triste. Peut-être une vision trop jeune du vieux couple. J’ai vu un peu de beauté s’en extraire mais j’ai surtout vu quelque chose qui m’effrayait un peu. Et j’ai eu peur pour la suite.

Et je n’aurais pas dû. Car la suite est un sans faute. Et en vérité j’aurais pu le sentir venir même au début. Car personne ne parlait que déjà la complicité, les souvenirs et les émotions occupaient toute la scène. Ils ne sont que deux, et pourtant, l’air est si dense. Et petit à petit, c’est comme si les corps se mettaient à occuper cette place. Comme si l’amour se transformait, comme chez Lavoisier. Il y a une telle sincérité dans cette folie du couple, cette complicité qui ne ressemble à rien d’autre, que tout semble chargé de sentiment amoureux, ce qui existe déjà autour d’eux comme tout ce qu’ils inventent.

C’est calme et sincère, touchant et pudique. C’est fou d’arriver à être inventif sur quelque chose d’aussi universel. Ou plutôt, ce n’est pas qu’ils inventent, c’est qu’ils mettent le doigt sur des choses à la fois si anodines et si caractéristiques, si vraies finalement, qu’ils parviennent à créer en nous l’effet waouw de la surprise, de l’inattendu, ce petit court-circuit intérieur qui se produit lorsqu’on a l’impression de toucher à une sorte d’absolue.

Il n’y a rien qu’on ne sache déjà, et on prend quand même un vrai plaisir de découverte. De les rencontrer, petit à petit, à l’envers. On reconstitue le puzzle. On assiste à des petits moments de vie qui donnent la vie d’un couple. Elle est banale, cette histoire – une histoire d’amour comme il en existe mille, commune, sans rien d’extraordinaire – mais ils la rendent si juste, cette histoire d’amour, qu’elle devient complètement incroyable à nos yeux. Pas parce qu’elle est invraisemblable, ou particulière. Simplement parce qu’elle est authentique. Incroyablement, invraisemblablement, particulièrement authentique.

Effet désirable

Critique de Effets secondaires, de Arthur Deschamps, vu le 7 novembre 2024 au Théâtre du Chariot
Avec Anthony Audoux, Marilyne Fontaine ou Anna Sorin, Lucas Hérault, Marieva Jaime Cortez, Benjamin Paillou, Nicolas Rouleau, mis en scène par Arthur Deschamps

Parfois on se force un peu pour aller au théâtre. On repère ce spectacle quelques semaines avant avec cette comédienne qu’on adore et on prend les billets sans se poser de question et lorsque le jour arrive on se dit mais pourquoi j’ai réservé dans ce petit théâtre loin de chez moi un spectacle au titre pas du tout engageant de base et peut-être encore moins pour l’hypocondriaque que je suis. Et puis on y va. Parce que quand même, on a réservé. Et puis qui sait. Qui sait.

J’ai su au bout de deux répliques. C’est l’avantage du grand âge, on n’arrive pas encore à déterminer si un spectacle est bon rien qu’à son titre ou son affiche, mais parfois quelques paroles suffisent. J’ai su tout de suite que j’étais tombée dans un spectacle particulier, original, et qui allait m’emporter. A peine le temps de comprendre l’univers dans lequel on est tombé que déjà le rythme s’impose. On sent l’engrenage, on sent l’emballement potentiel, et on savoure ce début de spectacle comme celui d’un bon couplet où, sans s’en rendre compte, on tape déjà du pied en rythme.

C’est bien beau tout ça, mais où est-ce qu’on est tombé, exactement ? Dans un monde qu’on n’a pas trop envie de croiser dans le réel mais qui se prête si bien à un plateau de théâtre : le milieu médical ! Tom, notre personnage principal, a mal aux yeux et à la tête depuis quelques temps, mais impossible de poser un diagnostic sur ses symptômes. Il se fait balader de médecin en médecin et chacun croyant ajouter une pierre à l’édifice donne en réalité un bon coup de pied dedans. Le voilà épuisé au bout de plusieurs mois de consultations, toujours terriblement migraineux, et sans solution. Mais chez nous, on en a une de solution : quand la science ne trouve pas, c’est que le problème ne se trouve pas de son côté. Elle se trouve donc du côté du patient. Sa maladie, c’est sûrement dans la tête qu’elle se passe. Bienvenue en HP !

En venant, en fait, j’avais surtout une crainte, c’était le texte. Même avec une bonne troupe, c’est difficile de convaincre avec un mauvais texte. Je ne vois pas tant de texte contemporains, j’en vois heureusement des bons, mais je crois que ça faisait longtemps que je n’avais pas découvert un texte aussi excellent. Un vrai bon texte de théâtre, qui fait confiance au plateau, qui mise sur des scènes courtes et pas trop dense qui prennent vie par leur existence même et par tout ce qui s’ajoute à la parole. Oui, j’ai peut-être l’ai un peu tarée en écrivant ça, mais ça fait plaisir de voir un texte aussi bien construit.

Avec un tel matériau, ils peuvent faire des ravages. Et c’est ce qu’ils font. J’ai beau avoir conscience de ce biais bien connu qui voudrait que le talent des comédiens soit proportionnel à la taille de la salle, je trouve ça toujours aussi époustouflant d’avoir une troupe de si haut niveau dans un si petit lieu. En fait, je crois que c’est tellement inattendu (parce que je suis biaisée, oui oui oui) que c’en est encore meilleur. Quelle performance ! Quelle maîtrise ! Le premier mot qui vient, c’est absurde, mais c’est en réalité l’arbre qui cache la forêt. Sur des tonalités très différentes, jamais appuyé, ils apportent tous, à leur façon, une dose de folie à cet univers qui n’en manque pas, et qui se colore sans cesse au fil du spectacle : folie douce, cruelle, drôle, triste, acérée, loufoque, mélancolique, tendre, moderne, les saveurs sont plurielles et se dégustent avec délice.

Allez, encore un tout petit peu et je m’arrête. Je crois que ce qui m’a particulièrement marquée, dans ce spectacle, c’est la musique. C’est rare que ça me marque autant, au théâtre, alors que j’y suis très sensible au cinéma. Mais elle n’est pas utilisée juste dans des transitions de scène, ici. C’est un élément à part entière du spectacle. Elle participe à l’emballement du rythme, au changement d’ambiances, et aussi à le rendre complètement unique. Pourtant on avait déjà vu, hein, de la musique live sur scène et du rap qui s’invite à la fête. Mais peut-être jamais de cette manière-là.