Manque d’ardeur à Elseneur

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Critique de Hamlet, de Shakespeare, vu le 10 mars 2018 au Théâtre 14
Avec Grégori Baquet, Christophe Charrier, Pia Chavanis, Julie Delaurenti, Olivier Deniset, Laurent Muzy, Didier Niverd, Manuel Olinger, Stéphane Ronchevski, Ludovic Thievon, Philippe Weissert, dans une mise en scène de Xavier Lemaire

Toujours dans le cadre de mon abonnement au Théâtre 14 – et l’un des spectacles qui m’a vraiment décidée à reprendre ma carte du Théâtre – cet Hamlet de Xavier Lemaire avec Grégori Baquet dans le rôle titre – comédien que je suis depuis plusieurs années maintenant. Spectacle qui m’intriguait et m’inquiétait aussi un peu en vérité, car à mon humble avis, le metteur en scène comme le comédien n’avaient pas forcément les épaules pour soutenir la célèbre pièce de Shakespeare. Un pressentiment vérifié… en partie.

Hamlet est triste : son père, le roi du Danemark, est mort. A son grand dam, sa mère s’est remarié avec son oncle qui a pris la place de feu son frère sur le trône. Hamlet ne voit pas d’un bon oeil cette reconversion si rapide et continue seul de pleurer son père quand le royaume semble célébrer la nouvelle union. Mais si Hamlet est si sévère avec son oncle c’est qu’il a un pressentiment : il n’est pas pour rien dans le meurtre de son père. Cette intuition se verra vérifiée en tout début de spectacle, quand un étrange phénomène lui permet de discuter avec le spectre de son père… Alors, Hamlet est-il fou ? L’apparition du spectre semblait pourtant bien réel et a touché les gardes autant que lui…

C’est mon troisième Hamlet. Jamais totalement convaincue, la question se pose donc : peut-on réellement monter cette pièce de Shakespeare ? J’attends avec impatience le metteur en scène qui me démontrera cette possibilité. Cependant, je reconnais volontiers que Xavier Lemaire a soigné son travail. Certaines idées fonctionnent très bien : je pense notamment au spectre dont le costume blanc déchiqueté évoque des entrailles peu engageantes sous les lumières UV. Grande réussite aussi, la scène des comédiens transformée en cabaret et qui crée un réel clivage avec le reste de la pièce.

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© Victor Tonelli

Cependant, je regrette que le rythme instauré lors de ces scènes ne gagne pas plus de terrain. On sent des méthodes de remplissage malheureusement trop visibles avec ces déplacements incessants, ces constantes montées et descentes de marches qui n’ajoutent rien, ne signifient rien d’autre qu’une agitation incessante et non une montée en tension comme on pourrait l’espérer. Certes, ces escaliers emboîtés différemment évoquent des lieux multiples, mais ils auraient peut-être gagné à rester des éléments de décor et non des appuis mécaniques pour les comédiens.

Et c’est d’ailleurs le point faible du spectacle. Les comédiens. On le sentait arriver, le rôle d’Hamlet écrase un peu Grégori Baquet, dont la folie n’explose pas tant qu’il le souhaiterait. Limité par sa tonalité parfois plaintive et son caractère profondément humain, entre gentillesse et naïveté, on a fondamentalement du mal à croire à son personnage. Les deux comédiennes sont également décevantes : si, après une première scène désastreuse, Pia Chavanis parvient à redynamiser un peu son Ophélie, elle n’en reste pas moins peu convaincante dans le rôle.

De son côté, Julie Delaurenti est une Gertrude, Reine de Danemark bien fade et dont la seule beauté ne suffit pas à porter tout le rôle. Cette fadeur se retrouve également chez Manuel Olinger, qui incarne le nouveau roi du Danemark : sa carrure imposante ne comble pas la monotonie de sa composition. Seul Didier Niverd semble avoir perçu toutes les facettes de son personnage, présentant un Polonius de premier ordre.

Une proposition honorable qui jongle entre jolies trouvailles et imperfections dommageables. 

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© Victor Tonelli

Allons dîner en ville

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Critique de Dîner en ville, de Christine Angot, vu le 8 mars 2018 au Théâtre de la Colline
Avec Emmanuelle Bercot, Valérie de Dietrich, Noémie Develay‑Ressiguier ou Julie Pilod, Jean‑Pierre Malo et Djibril Pavadé, dans une mise en scène de Richard Brunel

On ne m’attendait pas à un tel spectacle ; j’en ai étonné plus d’un en réservant pour cette pièce, et moi la première. Je n’aime pas spécialement Christine Angot, et le personnage qu’elle représente médiatiquement me débecte particulièrement. Mais je ne connais pas du tout l’auteur. Après tout, il ne faut pas mourir idiot : je ne pourrai cerner entièrement la personne qu’en découvrant cet aspect-là de sa personnalité. Sans grande attente, je me suis donc rendue à La Colline pour son Dîner en ville, persuadée que j’allais y somnoler rapidement. Ce fut tout le contraire.

Christine Angot, lorsqu’elle est venue parler de sa pièce lors de la présentation de saison, s’est contentée de ces mots : « c’est un dîner en ville, donc ce sont des gens qui parlent. C’est tout ». On pourrait y déceler une pointe de supériorité, ce sentiment étrange qui émane toujours de l’autrice, comme une éternelle incomprise, comme si le seul dialogue possible entre elle et nous étaient ses mots. Énervants tout d’abord, ces quelques mots jetés sans grande considération, et finalement tout à fait justifiés : parler d’autre chose dans cette pièce, là serait l’arrogance. Un dîner en ville, donc. Une soirée mondaine organisée par Régis, producteur ouvertement homosexuel, à laquelle il a invité Cécile, comédienne de renom venue avec son compagnon Stéphane, noir, ingénieur du son au chômage, autour de qui gravitent Marie, chirurgien pour qui les codes sociaux ne semblent pas toujours acquis, et Florence, directrice d’un petit théâtre subventionné en quête de grandeur.

Que me restera-t-il de ce spectacle ? Une atmosphère surtout. Je ne sais pas si Angot accuse ou si elle juge, j’ai plutôt l’impression qu’elle se fait rapporteur d’une réalité qu’elle observe. On est dans son milieu, là, un milieu artistique assumé avec ses petites hypocrisies et ses codes à respecter. Néanmoins, même nous, personnes lambda, pouvons nous retrouver dans ces dialogues qui, s’ils sont quotidiens, sont loins d’être vides. Au contraire, ils sont ce tout empli de trous d’air qui nous environne constamment. Elle est réellement parvenue à saisir des échanges dont émanent à la fois une nécessité de plaire et de paraître, une éternelle quête de la bonne place, un refus de s’imposer tel que l’on est. On se surprend à être emporté par ses dialogues, incisifs, mordants, étonnamment captivants.

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© Jean-Louis Fernandez

Seul reproche que l’on pourrait faire au texte – mais peut-être est-ce parce que je suis très régulièrement les propos de Christine Angot dans les medias et commence à bien connaître son style – on entend parfois l’autrice par-dessus les dialogues. Particulièrement lorsque les sujets abordés deviennent réellement consistants, comme lorsqu’un débat politique prend place sur le plateau, on l’entend penser et cela jure avec le flou artistique qui régnait jusque-là dans les discussions. Elle réussit bien mieux dans les dialogues plus communs, où la valeur n’est plus mise sur les mots mais bien plus sur le jugement et la qualité qui en ressortent.

Je ne pensais pas dire cela un jour – mais tout arrive : enfin une utilisation intelligente de la forme par tableaux. Habituellement, ce format a tendance à m’énerver, témoin d’une échappatoire face à la difficulté de ce que j’appellerais le « plan séquence théâtral ». L’histoire linéaire se perd au profit de l’ellipse de facilité. Mais ici, enfin, le rythme saccadé instauré par les tableaux de Richard Brunel sied à merveille, pendant visuel des discussions parfois décousues qui se donnent sur scène. De manière générale, la mise en scène est excellente, parvenant avec beaucoup de simplicité à rendre les tensions et les rapports de force qui s’établissent au fil de la pièce, puisant sa force dans le sens et le placement plutôt que dans les mots.

On saluera également la direction d’acteurs de Richard Brunel, qui enferme habilement chaque personnage dans son cliché tout en laissant une ouverture au doute, petite marge d’évolution ou de rébellion accessible à chacun et qu’il utilisera à plus ou moins bon escient. En tête de la distribution, Emmanuelle Bercot est une Cécile dont la banalité jure avec la personnalité qu’elle représente. Touchée au coeur par une maladresse lâchée en début de pièce, le personnage qu’on sent blessée finira par exploser dans une scène orageuse. En face d’elle, Valérie de Dietrich, chirurgienne semblant dépassée par les mondanités qui se déroulent sous ses yeux, est parfaite de classe et d’humanité. Mention spéciale enfin à Jean‑Pierre Malo, irrésistible Régis à l’hyperbole facile, et aux allures à la fois hilarantes et traumatisantes.

Une belle surprise. ♥ ♥ ♥

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© Jean-Louis Fernandez

Bijou de famille

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Critique des Bijoux de pacotilles, de Céline Milliat Baumgartner, vu le 7 mars 2018 au Théâtre du Rond-Point
Avec Céline Milliat Baumgartner, dans une mise en scène de Pauline Bureau

De Pauline Bureau, je ne connaissais que Mon Coeur. La metteuse en scène qui monte aujourd’hui ne semble pas vouloir s’arrêter de si tôt, puisqu’après ces Bijoux, elle créera un spectacle à l’Opéra Comique cet été… pour notre plus grand plaisir. Car après la découverte de son précédent spectacle aux Bouffes du Nord, elle était incontestablement devenue une artiste à suivre. Aujourd’hui, elle devient tout simplement nécessaire au paysage théâtral français.

Ouverture du spectacle. Une voix off annonce un accident de voiture. Deux corps sont retrouvés dans le véhicule, si carbonisés qu’ils ne sont pas immédiatement identifiables. Sur le corps de la femme, seuls quelques bijoux sont encore discernables. La personne qui entre à la suite de cette annonce est une enfant. Elle a 9 ans et va apprendre, va comprendre que ses parents ne seront plus là pour le reste de sa vie. Qu’est-ce que c’est, le reste de sa vie, lorsqu’on a 9 ans ? Petit à petit, la jeune fille évoluera, et son deuil avec elle.

Pendant la pièce, une question s’installe : pour porter avec autant de pudeur, d’intériorisation, de justesse et de qualité d’incarnation cette histoire, Céline Milliat Baumgartner doit en être l’auteur. Aussitôt sortie de la salle, aussitôt vérifiée : l’assertion était juste. Dans le jeu de la comédienne, tout respire le vécu, la nécessité de dire, de chercher une vérité peut-être, de comprendre l’inconcevable et de revivre les différentes étapes du deuil.

Aucun défaut. Un fil de vérité, très mince, et une douceur, une tendresse, une naïveté qui nous emportent avec elle. Jamais de pathos, jamais larmoyant, Cécile Milliat Baumgartner a su trouver le ton juste et surtout parvient à le conserver jusqu’à la fin. Touchante dans sa sincérité, bouleversante dans sa légèreté, captivante dans sa simplicité, elle fait de son histoire la notre en laissant une part de mystère et de rêverie s’installer sur le plateau de la salle Topor.

Pour ce faire, la scénographie de Pauline Bureau a quelque chose d’aérien. Très épurée, sa proposition reste abondante d’intelligence et de beauté.  Ainsi l’utilisation du miroir penché vers le public, de la vidéo, des vêtements ou du seul accessoire présent sur scène – un carton rempli de souvenirs – est parfaite d’évocation et permet au spectateur de mêler son monde à celui du personnage. Car après tout, ce texte si personnel a aussi quelque chose d’universel : puiser dans les souvenirs la force de se tourner vers l’avenir a quelque chose de salutaire, et ce spectacle, à son image, a quelque chose de très apaisant et permet de se retrouver.

Un moment rare. ♥ ♥ ♥

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Rabelais grandeur nature

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Critique du Rabelais de Jean-Louis Barrault, vu le 6 mars 2018 au Théâtre Montansier
Avec Etienne Bianco, Clémentine Billy, Loïc Carcassès, Aksel Carrez, Ghislain Decléty, Inès Do Nascimento, Pierre-Michel Dudan, Délia Espinat-Dief, Valentin Fruitier, Constance Guiouillier, Thomas Keller, Nicolas Le Bricquir, Olivier Lugo, Juliette Malfray, Mathias Maréchal, Ulysse Mengue, Pier-Niccolo Sassetti, Jérémy Torres et Agathe Vandame, dans une mise en scène de Hervé Van der Meulen 

Vendredi dernier, lors de la cérémonie des César, Antoine Reinartz remporte la célèbre statuette de meilleur acteur dans un second rôle pour saluer son personnage de 120 battements par minute. Ancien élève du Studio Théâtre d’Asnières, la réussite du comédien met en lumière cette école de théâtre, lieu d’apprentissage unique en France. Dans le même instant, peut-être moins médiatisé mais tout aussi intéressant, le dernier spectacle d’Hervé Van der Meulen prend forme au Théâtre Montansier. Sur scène, 19 comédiens, dont la plupart sont encore en apprentissage, vont donner vie à Rabelais sous forme d’une épopée complexe, captivante, et gargantuesque.

Dans Rabelais, Jean-Louis Barrault a compacté l’oeuvre entière de l’auteur pour en faire un spectacle – spectacle qui, à l’époque, durait plus de 4h. Pantagruel, Gargantua, puis les Tiers, Quart, et Cinquième Livre sont à l’honneur dans cette pièce qui n’avait pas été jouée depuis 1968 et qu’Hervé Van der Meulen reprend en coupant un peu : le spectacle ne dure plus que 3h, entracte compris. La naissance incroyable de Gargantua, l’enfance extraordinaire de Pantagruel, les histoires de Panurge, et enfin leur voyage jusqu’à l’oracle de la Dive Bouteille pour résoudre les interrogations de ce dernier face au mariage, prétexte pris pour l’exploration et l’évocation ou la critique de différents modes de gouvernement, sont adaptés spécialement pour la scène.

Son époque, ou bien la notre ? Le texte, et particulièrement le prologue résonnent étrangement contemporains. Dans la première partie, on prend un malin plaisir à retrouver les aventures de Gargantua et Pantagruel, et le regard acéré que porte Rabelais sur ses contemporains et sur le monde en général. La deuxième partie est plus complexe, peut-être moins digeste, et la langue évolue également, nous portant plus vers un traité philosophique que vers un conte. Les cinq îles évoquées par les personnages, passage obligé pour accéder à l’oracle de la Dive Bouteille, sont autant de points de vue de l’auteur sur la société telle qu’elle est ou telle qu’elle devrait être ; jugement d’autant moins accessible aujourd’hui que la place de la religion a bien évolué – on comprend donc le propos comme une satire là où Rabelais évoquait davantage une utopie religieuse beaucoup plus libre.

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© Laurencine Lot

Mais si mes oreilles lâchent parfois devant un propos nébuleux, jamais mes yeux ne quitteront la scène. La proposition d’Hervé Van der Meulen est foisonnante mais jamais artificielle. Les magnifiques photos de Laurencine Lot en témoignent : on connaît le talent de notre plus grande photographe de théâtre aujourd’hui, mais, mis au service du travail d’Hervé Van der Meulen, cela confère une dimension encore supérieure aux clichés. En effet, la vie et la folie qu’il instaure sur scène traversent les photos et nous donnent envie de nous joindre à la fête.

C’est exactement la même sensation qui s’empare de nous au cours du spectacle : rejoindre ces gais lurons et prendre part à la révolution humaniste rabelaisienne. Il faut dire que le plateau est toujours en mouvement, et que les comédiens se donnent corps et âme pour défendre leur partition : musiciens, chanteurs, danseurs, rien ne semble leur faire peur, mais rien n’est laissé au hasard : ici, les mouvements ne viennent pas combler un manque d’idée, au contraire. Jamais brouillonnes, les chorégraphies signées Jean-Marc Hoolbecq sont non seulement soignées et entraînantes, mais visuellement très réussies.

Des comédiens toujours à l’École, vous avez dit ? Difficile à croire pour Ulysse Mengue, Gargantua de corps et d’esprit, déroulant notamment son propos torcheculatif avec brio, avec une verve quelque part entre Cyrano et Scapin. Difficile à croire également pour Inès Do Nascimento, éblouissante de naturel et de profondeur dans son prologue, dont la présence lumineuse prête de la grâce par la suite à chacun de ses personnages. Difficile à croire pour l’agile Aksel Carrez, dont le personnage de Gymnaste porte bien son nom, et qui nous envoûte lors de la leçon d’éducation de Ponocrates, avec sa voix claire et son visage lunaire.

Cela devient carrément inconcevable pour Nicolas Le Bricquir, pourtant élève en première année au Studio, qui a l’air de camper la moitié des rôles du spectacle à lui tout seul en dépensant une énergie folle et communicative dans chacun de ses personnages, sans jamais cabotiner une seule seconde. Un comédien à suivre, assurément. Saluons également la performance de Pierre-Michel Dudan, dont la merveilleuse voix de baryton vient compléter un jeu déjà empreint d’humanité.

Un spectacle riche et intelligent, qui donne envie de se replonger dans Rabelais. ♥ ♥

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© Laurencine Lot

… et rien n’y manquait

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Critique de Rien ne saurait me manquer, de Agathe Charnet, vu le 1er mars 2018 au Théâtre de la Reine Blanche
Avec Agathe Charnet, Lillah Vial, et Vincent Calas, dans une mise en scène de Maya Ernest

La Compagnie avant l’Aube est une découverte que je dois au Théâtre côté coeur, qui l’a évoqué en ma compagnie pour la première fois lors de l’ouverture de Radio Mortimer, en avril 2017. Leur spectacle L’âge libre était alors à découvrir au même Théâtre de la Reine Blanche, et je l’ai manqué. Mais devant leur nom retrouvé sur le programme du Festival d’Avignon, j’ai rattrapé mon erreur et me suis retrouvée emportée face à l’ovni qu’ils présentaient devant mes yeux. Coup de coeur pour la compagnie et décision immédiate : leurs prochaines dates seront les miennes.

Dans L’âge libre, les quatre filles s’inspiraient des Fragments d’un discours amoureux pour montrer comme se vit l’amour au féminin. On sentait déjà la part de vécu, l’implication et la nécessité qui émanaient de la troupe. Ici, ils sont trois à aborder les nombreux questionnements de la génération Y, les Millenials comme on les appelle. Ce sont des tableaux plus ou moins longs qui abordent les sujets clés des Millenials, et les références sont effectivement bien trouvées – le discours de Marion Cotillard aux Oscars, la découverte de la vie seule qui se ponctue d’appels désespérés aux parents, les tentatives d’être toujours dans la norme, les débats radiophoniques interminables par ces grands intellectuels qui pensent pouvoir théoriser tout ce qui se passe dans nos têtes…

Deuxième spectacle de la compagnie, et déjà une patte s’impose : les paillettes sur les yeux – et même parfois sur le corps, la créativité, un brin de fantaisie et pourtant toujours cet ancrage brutal dans une réalité qui nous touche. Ils ont su s’approprier le sujet avec non seulement une grande vérité dans le propos mais également, et on les reconnaît bien là, beaucoup d’humour et d’autodérision. Je ne me suis pas retrouvée dans tous les tableaux – mais c’est normal, j’ai 40 ans dans ma tête – mais j’ai bien perçu l’esprit Millenials et ces questions, parfois fondamentales parfois dérisoires, qui les agitent.

Ils ont une manière assez unique de présenter la chose ; peut-être est-ce dû à leur authenticité ? Cette entrée en matière brutale et euphorisante, cette confrontation au public, cette envie de vivre débordante et surtout communicative a quelque chose d’addictif. Le spectacle est trop court, on en voudrait encore, surtout qu’on ne doute pas une seule seconde qu’ils en ont sous la semelle. Des moments de groupe, des tirades plus solitaires, chacun a son moment et le trio semble prendre un réel plaisir sur scène. Comme nous !

Une compagnie à suivre. ♥ ♥ ♥

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Comme son nom l’indique

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Critique de Moi non plus, de Bertrand Soulier, vu le 28 février 2018 au Théâtre de la Madeleine
Avec Mathilde Bisson et Jérémie Lippman, dans une mise en scène de Philippe Lellouche

J’aime beaucoup Mathilde Bisson. Je préfère préciser en début d’article puisque vu ce que je vais dire sur ce spectacle, on pourrait presque croire que j’avais de mauvaises intentions. Or j’avais de très bonnes raisons de vouloir le découvrir : découverte il y a quelques années dans L’importance d’être sérieux d’Oscar Wilde, Mathilde Bisson est une actrice que j’adore. C’était même l’une des seules qui avait su me convaincre dans la décevante Fleur de Cactus de Michel Fau l’année dernière, en composant un personnage de manière délicate et lumineuse. Bref, l’imaginer en Brigitte Bardot avait de quoi donner l’eau à la bouche.

D’abord, le titre comme l’intrigue sont mensongers. Là où Moi non plus évoque le célèbre duo Gainsbourg-Bardot et propose donc de découvrir les coulisses de la création de cette oeuvre, la pièce retrace en réalité une presque banale soirée entre les deux amants, la composition de la chanson n’arrivant que très tardivement dans le spectacle. Soirée banale donc, lors de laquelle Brigitte rejoint Serge dans sa suite du Ritz ; lui voudrait sortir, elle non ; elle lui demande d’écrire pour elle une chanson d’amour, il lui propose Bonnie and Clyde avant de composer, dans la nuit, Je t’aime… moi non plus.

D’abord il faut parler de la pièce. Non seulement elle est très mal ficelée, c’est-à-dire que qui ne connaîtrait pas un minimum de la vie des personnages risque de passer à côté de la plupart des références, amenées de manière assez maladroite, mais en plus elle est d’une fadeur incroyable. Dans cette soirée finalement, il ne se passe pas grand chose et les dialogues sont d’une pauvreté sidérante.On ose pourtant espérer que les soirées liant les deux artistes avaient tout de même plus de goût. Sorry groupies. Quelle part est fiction, quelle part réalité ? L’auteur s’est-il seulement renseigné sur l’existence d’une telle nuit ? Mystère.

Ensuite, il faut parler de la mise en scène. J’ai rarement vu une mise en scène aussi faible, c’est-à-dire que rien ne semble réellement pensé. Les comédiens se déplacent vaguement, Serge Gainsbourg faisant approximativement 14 fois le tour de son piano à queue et Mathilde Bisson parcourant quelques kilomètres durant ses allers-retours du piano jusqu’au lit, mais ces va-et-vient semblent sans but réel. Je passerai sous silence les intermèdes musicaux accompagnés d’une création lumineuse style « sphère infernale » à la fois cheap et inutile, véritables projections pour un con, qui jouent une grande part dans mon énervement global.

Enfin, parlons des acteurs. Je vais passer rapidement sur Mathilde Bisson, dont la superbe plastique confère un léger intérêt visuel dans le spectacle. La comédienne a une partition si peu intéressante qu’elle ne parvient pas à briller autant que d’habitude, mais s’en sort du mieux qu’elle peut. C’est moins le cas en revanche pour son partenaire, Jérémie Lippman, qui semble n’avoir trouvé qu’une note pour son Gainsbourg et ne veut plus la lâcher. Il jouera ainsi constamment, dodelinant de la tête, laissant de longs temps entre chaque répliques, baissant systématiquement le ton en fin de phrase. Vous l’aurez compris : l’un est « in » et l’autre est « out ».

Je suis venue vous dire de n’pas y aller. pouce-en-bas

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Rester sur sa fin

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Critique de Poussière, de Lars Noren, vu le 24 février 2018 à la Comédie-Française
Avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet et Maxime Alexandre / Margaux Guillou / Rosalie Trigano, dans une mise en scène de Lars Norén

Suis-je la seule à devenir lasse des créations du Français présentées Salle Richelieu cette année ? Après la déception de La Tempête, la trahison des Fourberies de Scapin, voilà de nouvelles heures ennuyeuses passées dans le Premier Théâtre de France. Pourtant le spectacle avait de quoi m’appâter : grande admiratrice des vieux comédiens, enthousiaste à l’idée d’une pièce sur la vieillesse et la mort, seul le nom de Lars Norén me laissait de marbre devant cette affiche. Un nom qui a finalement tout envahi, puisqu’en définitive c’est le spectacle entier qui m’a laissée totalement impassible.

Dans cette pièce crépusculaire, on suit les vacances d’un groupe du troisième âge qui se retrouve régulièrement dans cet hôtel en bord de mer. Cette semaine au soleil pourrait être la dernière, et on sent que la chose les obsède. De la mort à venir, pas vraiment de tabou. Certains la souhaitent même. Les autres passent leur temps à ressasser le passer, à l’embellir parfois, à essayer de reconstruire ce qui semble être devenu flou et que le temps a déconstruit.

Impossible pour moi de ne pas comparer ce texte à Fin de Partie. Même s’il n’a pas tous les traits de Beckett, ces dialogues décousus, ces personnages sans réel lien, cette atmosphère de décomposition omniprésente où l’on ne sait pas tout de suite si l’on est dans le monde est morts ou bien chez les vivants m’ont rappelé la pièce de l’auteur irlandais. Mais Lars Norén ne semble pas s’être véritablement arrêté sur une atmosphère précise. Ils semblent intemporels, ces vieillards ; leurs problèmes, universels. Et pourtant, ils sont ancrés dans une réalité bien définie, temporellement, mais aussi localement, et ce besoin de situer casse une atmosphère qui peine déjà à s’installer.

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Mais n’est pas Beckett qui veut, et le texte de Norén ne prend pas. Il aborde pourtant son thème avec beaucoup de vérité : l’attachement aux animaux, le retour soudain à l’enfance, le manque soudain de conscience de soi, l’incapacité à faire partie d’un groupe ou de tenir une conversation, et surtout cet éternel retour sur le passé, tout semble provenir d’un vécu véridique. Mais l’aspect décousu des discussions, les tirades des personnages sur leur vie passée, leur quotidien monotone dans cet hôtel manquent cruellement d’intérêt. Et que dire de sa représentation de la mort – si elle se veut poétique, elle n’en est pas moins ennuyeuse. Les comédiens qui disparaissent au fil de la pièce se retrouvent derrière un voile en fond de scène et si l’on s’accrochait encore jusque-là, c’est le moment où l’on lâche totalement tant l’intérêt du texte frôle le néant.

Heureusement, les Comédiens-Français sont en pleine forme. Il faut dire que Lars Norén s’est entouré de pointures : mis à part Alain Lenglet qui est un peu en-dessous de ses camarades, tous livrent une belle performance et les regarder est finalement un intérêt en soi. Chacun donne à son personnage une touche d’humanité : ainsi, la douceur de Dominique Blanc se confronte à la peur d’Hervé Pierre. Tous abordent un aspect spécifique lié à la vieillesse. Anne Kessler se détache du groupe avec des punchlines déclamées avec toujours beaucoup d’élégance et de finesse. C’est quand même chouette de la retrouver sur scène.

Vous l’aurez donc compris, ce spectacle m’a laissée totalement de glace. Je n’ai été ni dérangée, ni touchée, pas une fois émue, encore moins intéressée, parfois vaguement amusée, jamais prise dans ce spectacle. Je reconnais volontiers que des éléments perturbateurs ont pu m’empêcher d’y entrer : merci au monsieur du premier rang qui voulait apparemment déposer son poumon sur la scène. Je pense également à la souffleuse, hurlant son texte à une Martine Chevallier à l’air perdu, si bien qu’on en vient à se demander si cette participation était réellement inopportune. Peut-être la seule réflexion qui m’effleurera au cours du spectacle.

Une pièce qui touchera davantage ceux dont le coeur est en sursis, pour reprendre les mots de l’auteur. 

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