Le Canard déchaîné

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Critique du Canard à l’Orange, de William Douglas Home, vu le 31 janvier 2019 au Théâtre de la Michodière
Avec Anne Charrier, Nicolas Briançon, François Vincentelli, Alice Dufour, et Sophie Arthur, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je le sais pourtant : je peux faire confiance à Nicolas Briançon. Mais je me souviens qu’à l’annonce de ce spectacle, j’ai ronchonné. Pourquoi ressortir ce texte finalement assez peu joué en France et que j’imaginais donc poussiéreux et daté ? Mes doutes ont redoublé devant l’affiche, volontairement ringarde. J’y suis allée un jeudi soir, fatiguée, un peu malade, surprise mais heureuse de constater que la salle était pleine un soir de semaine. Je n’ai pas vu ma soirée passer, j’ai oublié la fatigue, j’ai guéri le temps du spectacle. Une nouvelle réussite à ajouter au tableau théâtral de Monsieur Briançon.

Hugh Preston, brillant homme de télé – et homme à femmes par la même occasion – est cocu. Il fait avouer à sa femme Liz qu’elle le trompe avec John, un jeune et riche belge avec qui elle compte s’enfuir en Italie d’ici deux jours, le dimanche matin. Beau joueur, il lui propose de prendre les torts à sa charge en lui soumettant le deal suivant : d’ici au dimanche, John vivra sous leur toit et lui invitera PatiPat, sa secrétaire, pour qu’ils les prennent en flagrant délit et facilitent ainsi la procédure du divorce. Voici un week-end qui s’annonce chargé en émotion – et en rires !

Il n’aura suffi que de quelques minutes. Quelques minutes et je plonge dans le spectacle dans un grand rire, rejointe par l’ensemble des spectateurs. J’aime le travail de Nicolas Briançon car il ne considère pas le boulevard comme un genre moins noble qu’un autre. Quelques années à assister à ses spectacles m’ont permis d’ôter toute once de mépris envers des spectacles populaires faits pour provoquer le rire. Mais si, vous le connaissez, ce mépris. Ce petit rictus, cette petite gêne car ce spectacle est un pur divertissement et ne va pas chercher plus loin que le détente pure et franche du spectateur. Il est un génie du genre et c’est un plaisir de le retrouver dans ce spectacle avec sa double casquette de comédien-metteur en scène.

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Mais ce n’est jamais évident de critiquer ses spectacles. Hors de question de rater la moindre réplique en prenant des notes pendant la pièce ! Me voilà donc face à mes souvenirs. Or Le Canard à l’Orange – comme la plupart des mises en scène de Briançon, c’est sa marque de fabrique – est une bouteille de champagne. Pétillant, savoureux, acidulé, explosif, on le déguste sur place et il ne nous reste plus que l’écume au sortir. Rien de négatif à cela : on sort avec une impression de plénitude et de légèreté délicieuses. Pompette, sans gueule de bois. Juste heureux.

On saluera évidemment une mise en scène éclatante, incroyablement rythmée et laissant sa place à chacun des comédiens. Rien n’est laissé au hasard : jusqu’aux saluts tout n’est que perfection, et on en vient même à se demander si les presque fou-rires qui se ressentent sur scène et qui provoquent la jubilation voire les applaudissements du public ne sont pas eux-même travaillés. J’ai été agréablement surprise par l’adaptation et la traduction, étonnamment modernes et familières pour une pièce pourtant intrinsèquement datée, dans sa forme comme dans ses personnages. Et puis, les différents clins d’oeil de Briançon à ce théâtre qu’il défend avec brio ajoutent une touche supplémentaire, entre hommage et virtuosité.

Nous voici donc dans une ambiance Au Théâtre Ce Soir très réussie, et Briançon a su s’entourer d’une belle troupe pour porter au plus haut ce spectacle. J’étais très heureuse de retrouver François Vincentelli découvert dans Hard en début de saison, irrésistible avec son accent belge, trouvant son aspect comique dans une mécanique de jeu incroyablement précise et presque codifié. Anne Charrier, que je n’avais pas vue au théâtre depuis le merveilleux Volpone du même metteur en scène, compose une Liz absolument charmante, formant avec son époux un véritable duo dont la complicité se lit dans leurs regards. Sophie Arthur est une gouvernante aussi décalée dans sa composition que dans sa partition, qui rentre dans son rôle dès son annonce – très réussie – contre les téléphones portables. Seule Alice Dufour reste un peu en-dessous de cette excellence, dévoilant certes un corps de rêve mais, dans le même temps, une présence pas très assurée. Mais après tout, la jeune femme recrutée avant tout pour sa plastique et non pour son jeu, ne serait-ce pas aussi un des codes du boulevard ?

Il en reste un que je n’ai pas mentionné. Je mentirais si je ne disais pas que c’est Nicolas Briançon qui remporte tout. Il a choisi sciemment un mode de jeu différent de ses camarades : là où ils sont plutôt dans la caricature, lui est d’un naturel éclatant. D’ailleurs, il est dans une forme olympique ; j’ai presque envie de dire que c’est son rôle comique le plus réussi. Il est absolument succulent dans son personnage de Hugh Preston, il s’amuse comme un dingue et ça se sent. On tombe d’ailleurs rapidement sous le charme de cet homme brillant et espiègle. L’oeil vif, sournois et malicieux, ses sourires précèdent ses bons mots et de manière plus générale, sa partition lui va comme un gant. Il est dans une autre dimension que le reste de la troupe, manipulant le temps qui se déroule alors à une vitesse folle : lorsqu’il est sur scène, plus d’échappatoire au rire, et, d’un sourire entendu au simple soulèvement d’un drap sur un canapé, tout est si parfait qu’il provoque l’hilarité générale.

Un Canard à consommer sans modération. ♥ ♥ ♥

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Fashion Fric Show

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Critique du Fashion Freak Show de Jean-Paul Gaultier, vu le 30 janvier 2019 aux Folies Bergères
Avec Demi Mondaine, Grégoire Malandain, Fanny Coindet, Nacer Marsad, Lazaro Cuervo Costa, Maud’Amour, Mike Gautier, Julie Demont, Jean-Charles Zambo, Anouk Viale, Marie Meyer, Lea Vlamos, Anna Cleveland, Mounia Nassangar, Patrick Kuo, Kévin Bago, Julien Ramade, dans une mise en scène de Jean-Paul Gaultier

Je ne sais pas trop ce qui m’a donné envie de voir ce Show. Peut-être l’affiche, colorée, intrigante – bref, réussie. Peut-être mes cours, qui me font envisager la création sous toutes ses formes – l’étude de grands chefs cuisiniers ou de l’industrie de la parfumerie m’a absolument passionnée, cette année. Peut-être une curiosité mêlée de peur qui me donnait à la fois envie de découvrir le travail de ce créateur, mais qui me faisait également craindre de ne pouvoir appréhender correctement son travail. Bref, autant de raisons qui m’ont poussée à me rendre aux Folies Bergères pour la deuxième fois. J’y avais découvert Cabaret avec des étoiles dans les yeux. Je n’ai pas vu ma rencontre avec Jean-Paul Gaultier du même oeil.

Vous l’aurez compris : je ne savais pas vraiment ce que j’allais voir. J’étais enthousiaste, parce que Jean-Paul Gaultier, parce que Folies Bergères, parce que revue. Mais je n’avais rien lu sur le projet. J’ai rapidement compris le point de vue adopté : le spectacle revenait sur le parcours de Jean-Paul Gaultier à travers des scènes chantées et dansées évoquant les diverses époques de sa vie. Ainsi, on apprend que sa première création est sur un nounours, que ses parents n’étaient pas forcément encourageant mais qu’il avait tout le soutien de sa grand-mère qui lui donnait des corsets en cachette, on revient sur son premier défilé en 1976, sur son amour pour Francis, son compagnon jusqu’en 1990, sur Le Palace, etc. Mais c’est à peu près tout ce qu’on y apprend.

Je suis déçue car ce spectacle pourrait presqu’être le Fashion Freak Show de n’importe qui. Certes, les costumes sont de Jean-Paul Gaultier et prend pour fil directeur son histoire personnelle, mais j’y ai senti autant d’âme que sur une page Wikipedia. J’en viens même à questionner le degré d’implication du créateur, qui remercie les spectateurs en fin de spectacle… via une vidéo. De même, les guests que je pensais associées au projet (Catherine Deneuve, Cristina Cordula, Catherine Ringer – entre autres) ne le sont que de manière enregistrée, sur des projections. Tout cela rend l’ensemble finalement assez cheap, malgré un étalement d’argent bien visible sur les costumes, les décors et la vidéo live.

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© TS3 / Boby

Alors oui, je mentirais si je disais qu’on s’ennuie devant ce spectacle. Ce n’est pas vrai. Il y a toujours quelque chose à regarder, les shows sont réussis sans être exceptionnels, toujours très tape-à-l’oeil avec des costumes pailletés et leurs couleurs pétantes, les choix musicaux permettent à chacun de trouver son compte, enchaînant par exemple sans transition J’ai deux amours de Joséphine Baker et Ta Fête de Stromae. Mais cela reste des grosses ficelles à base de lumières sans finesse et de musique à fond, et j’ai été étonnée que les basses retentissant lourdement dans Les Folies Bergères peinent à entraîner les applaudissements rythmés des spectateurs.

Pourtant, ce spectacle avait un vrai potentiel. D’abord parce qu’au vu de ce que j’apprends de la vie de Jean-Paul Gaultier, il y avait de quoi en faire une revue trépidante et véritablement animée. Ensuite, parce que comme je l’ai déjà mentionnée, le spectacle ne semble pas souffrir d’un manque de moyens – simplement, on ne voit que lui, là où on aimerait voir du Jean-Paul Gaultier. Or, il y a de rares passages où on aperçoit soudainement le créateur. Et c’est beau. Je pense notamment à ce passage sur la mort de Francis, son compagnon et presque sa muse jusqu’en 1990. C’est une scène très réussie, pudique, poétique, où l’on comprend tout sans que l’on ne dise rien, où seul le corps d’un danseur exprime la pensée du metteur en scène. On frissonne… et puis, tout est gâché par ce besoin d’expliquer, de mettre noir sur blanc le mot SIDA sur tous les écrans et de hurler sa haine de la maladie dans les rangées de spectateurs. Dommage.

C’est un peu un résumé de ce que je reproche au spectacle. Je venais voir un maître de la haute-couture et je me retrouve avec du prêt-à-porter de seconde main. Au-delà de la simple démonstration, tout est souligné, explicatif, sans aucune subtilité. Je suis triste quand je constate qu’on montre beaucoup de fesses simplement pour faire rire le public – c’est un rire facile et gras, qui me semble vraiment éloigné du travail de Jean-Paul Gaultier. Au contraire, cela donne une image caricaturale et superficielle des défilés, alors même que, dans son message final, il souligne que la mode n’est pas seulement un objet de consommation. S’il ne l’avait pas dit, on ne l’aurait pas deviné.

Il aurait été chouette que, pour une fois, Jean-Paul Gaultier fasse dans la dentelle.

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© TS3 / Boby

Une soirée chez Célimène

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Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 17 janvier 2019 au Théâtre El Duende par complice de MDT
Avec Marie Benatti, Louis Bussière, Déborah Chantob, Quentin Dolmaire, Jérémy Galvez, Vincent Kambouchner, Clémence Lestang, Raphaël Marriq, Elie Salleron, dans une mise en scène de Marie Benati

Le Misanthrope est décidément la pièce du moment. Je n’ai pas vu celui de Rodolphe Dana, mais ceux de Peter Stein et d’Alain Françon sont à mon programme. Avant ces deux titans de la scène, je me suis ouvert l’appétit avec deux jeunes metteuses en scène, Marie Benati et Déborah Chantob, qui ont présenté leur « Atrabilaire amoureux » à Ivry. Et ma foi, c’était mieux que bien ! J’ai même rarement entendu un Misanthrope sonnant de manière aussi actuelle.

La ligne directrice est la suivante : les personnages forment une bande. Une bande de jeunes, qui font la fête, aujourd’hui. Au début, avant même l’entrée dans la salle, les spectateurs sont invités à participer à la soirée d’anniversaire surprise de Célimène (jouée par Marie Benati). Cette soirée se poursuit sur scène, dans un décor seventies noir et blanc (meubles miroir, sièges en pastique moulé, chips de crevettes). Il y a des musiciens sur scène. Après sa grande tirade, Éliante (Déborah Chantob) prend le micro pour chanter « Ma salope à moi ». À un moment, les spectateurs se verront reflétés par le fond de scène ; sans doute Marie Benati et Déborah Chantob ont-elles vu La Règle du Jeu de Ch. Jatahy au Français, mais qu’importe : cela fonctionne.

Les choix de mise en scène reposent sur une lecture très fine du texte. En effet, les metteuses en scène ont tout simplement pris au sérieux cette réplique d’Alceste : « Quoi, l’on ne peut jamais vous parler tête à tête ? » Quand elles semblent s’écarter de Molière, c’est sans le trahir, car la ligne directrice est dans le texte. Ainsi, elles ont soigneusement évité tous les morceaux de bravoure, pour privilégier le collectif : il n’y a quasiment plus de scènes à deux personnages. Le dialogue d’exposition se donne sous le regard de tous les invités de Célimène, de même que la scène du sonnet d’Oronte, le dialogue des petits marquis est réparti entre trois d’entre eux, émergeant du sommeil après une soirée bien arrosée. Tout cela est fait très intelligemment, de façon aussi à évoquer la prégnance des réseaux sociaux où tout est immédiatement partagé. Lors de l’humiliation finale de Célimène, on voit Arsinoé (Clémence Lestang) filmer la scène sur son portable : belle idée, qui nous rend encore plus sensible à la singularité d’Alceste dans ce monde sans amitié authentique.

La jeune troupe ici rassemblée s’est montrée à la hauteur de ce propos, et de Molière. Marie Benati est une Célimène aiguë, vivant dans l’instant, froide au fond. Élie Salleron est un Alceste profond, avec une teinte autistique douloureuse, et de beaux éclats de colère. Les comédiens sont visiblement dirigés avec beaucoup de précision : à quelques exceptions près, pas un geste inutile, tout est ancré dans le dialogue, et le comique de la pièce est bien présent.

On souhaiterait que ce spectacle très soigné, intéressant, déjà très « pro », puisse avoir d’autres dates. Il serait idéal, par exemple, pour montrer aux lycéens que Molière n’a pas un grain de poussière sur le dos. ♥ ♥ ♥

Les Filles de Simone se mouillent

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Critique des Secrets d’un gainage efficace, des Filles de Simone, vu le 27 janvier 2019 au Théâtre du Rond-Point
Avec Tiphaine Gentilleau, Cécile Guérin, Claire Méchin, Chloé Olivères et Géraldine Roguez, dirigées par Claire Fretel

Cela fait plusieurs années déjà que je m’intéresse au travail de Chloé Olivères, que j’ai suivie dans beaucoup de spectacles depuis un certain Il faut je ne veux pas au Théâtre de l’Oeuvre. Il était donc normal que je la suive aussi dans l’aventure des Filles de Simone, ce collectif « travaillé par des préoccupations féministes » et qui créa son premier spectacle C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde en 2015. Vu à Avignon, on y décelait déjà une patte, un humour et une ardeur plus que louables. Le deuxième spectacle continue sur cette belle lancée.

Si le premier revenait sur les affres de la grossesse, ce spectacle là s’attaque au corps féminin et à ses tabous, en revenant sur ce qui a pu construire les différents clichés et autre croyances qui l’entourent aujourd’hui, en les décortiquant et les réduisant en miettes sans aucune difficulté. Ainsi des règles, de l’hymen, de la cellulite, de la première relation sexuelle, du plaisir féminin, du clitoris, des rides, des poils, des savons lotion eaux micellaires et autres produits de beauté censés magnifier la peau et détruire le porte-monnaie. Rien n’est laissé au hasard – et on y cite ses sources, s’il vous plaît !

Évidemment, je suis touchée : les secrets du gainage efficace, je les cherche depuis des années. Il y a indéniablement dans ce spectacle quelque chose qui fait du bien. Parce qu’on se sent comme ensemble, le collectif présent sur scène entraînant sans problème la salle avec lui. Parce qu’on sent un véritable soutien entre ces jeunes femmes qui peuvent aborder n’importe quel sujet sans aucun jugement entre elles – à plusieurs reprises, on a envie de crier « OUI », d’applaudir à tout rompre une remarque bien placée, ou de témoigner à son tour en citant une anecdote personnelle. Parce que la manière d’aborder les différents sujets est toujours bienveillante mais surtout constamment renouvelé : on passe d’une visite délirante de la vulve à des témoignages plus poignants entrecoupés par des réécritures de chansons populaires accompagnées au ukulélé…

Tout est très équilibré pour amener la réflexion sans jamais imposer quoi que ce soit au spectateur. Je m’étais déjà fait la réflexion lors de leur premier spectacle, et je réitère : ce spectacle est d’utilité public. On sent la volonté de partager un quotidien vécu et de faire prendre conscience que le problème est là. Les solutions viendront après, mais il était avant tout nécessaire de témoigner, de prendre la parole librement. Librement, avec une pointe d’humour et d’autodérision, c’est encore mieux.

Ces filles-là brisent les règles. Pour notre plus grand bonheur. ♥ ♥ ♥

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Interminables longues étreintes

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Critique d’Insoutenables longues étreintes, d’Ivan Viripaev, vu le 25 janvier 2019 au Théâtre de la Colline
Avec Pauline Desmet, Sébastien Eveno, Nicolas Gonzales, Marie Kauffmann, dans une mise en scène de Galin Stoev

Cela devait arriver : j’ai pris mes habitudes au Théâtre de la Colline. Des trois théâtres nationaux parisiens que je fréquente, c’est pourtant celui que j’ai découvert le plus récemment, avec un spectacle d’Alain Françon, il y a 2 ans – mais c’est aussi celui qui m’a le moins déçue, proportionnellement parlant. Me voilà donc à lui faire confiance aveuglément et à prendre mes places sans plus regarder ce que je vais voir. Cette fois, le simple nom de Galin Stoev, dont j’avais adoré la mise en scène du Jeu de l’amour et du hasard, a suffi à me décider. Me voilà donc dans la petite salle du Théâtre de la Colline, sans avoir la moindre idée de ce qui va se dérouler sous mes yeux.

Quand le spectacle commence, les quatre comédiens sont déjà sur scène. Ils incarnent Monica, Charlie, Amy et Christophe, quatre trentenaires dont les destins vont se croiser entre Berlin et New-York. Monica est mariée à Charlie, qui va coucher avec Amy avant que cette dernière ne rencontre Christophe dans un restaurant vegan côté de la Big Apple. Des trentenaires représentatifs de l’époque actuelle, dont les relations sont connectées sans être vraiment approfondies et qui vont découvrir que les véritables étreintes, celles qui connectent les cellules et non plus les smartphones, sont tellement puissantes qu’elles en deviennent insoutenables.

Tout commençait pourtant assez bien. Venue vierge de toute information sur le spectacle, j’ai d’abord été intriguée, intéressée même, par l’originalité de ce qui m’était présenté. Avant que le spectacle ne commence, je m’interroge sur le décor de la pièce : les murs sont faits de petites boîtes qui me font penser d’abord à des pixels, ensuite à un columbarium où chaque boîte devient une case renfermant une urne funéraire. Glauque, mais intrigant, cela fonctionnait assez avec l’idée émise en filigrane dans la pièce : pour « vivre vraiment » (comprendre : vivre une vie déconnectée où toutes les relations sont construites sur du concret et où on se connaît soi-même profondément), il faut d’abord tuer son ancien soi. Enfin, vous voyez l’idée.

Et puis il y avait ce mode narratif très particulier, où chaque personnage, au lieu d’interpréter directement l’action, la décrit à la troisième personne. Ça étonne, en premier lieu – ça n’est pas habituel et ça choque un peu l’oreille – mais finalement on s’y fait. Il faut dire que les quatre comédiens se donnent corps et âme et parviennent à rythmer au mieux cette énonciation spécifique. Mais il y avait surtout ce thème, entre mystique et science-fiction, qui me semblait nouveau au théâtre, et dont j’avais hâte de savoir où il pouvait nous mener.

Mais voilà, un peu comme en amour, ce qui avait d’abord plu finit par devenir lassant. La jolie scénographie tire vers le cliché quand toutes les boîtes tombent à terre au moment où on s’y attend le plus, permettant à la lumière de naître sur la scène. Le sujet devient alors très moralisateur et le côté mystique, d’abord étonnant, part complètement en cacahuètes et nous voilà à chercher le point bleu qui est en nous lorsque notre voix intérieure, notre voix intrinsèquement reliée à l’univers, nous parle. Et la fin, qu’on sent arriver de loin, s’étire de manière interminable pour arriver, en plus, à une conclusion qui me déplaît : finalement, l’absolue vérité se trouve dans la mort et il n’y a que là qu’on sera pleinement heureux. Tout ça pour ça.

En enlevant trois bons quarts d’heure, on tiendrait peut-être quelque chose…

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© Francois Passerini

François Bégaudeau a les yeux plus gros que le ventre

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Critique du Lien, de François Bégaudeau, vu le 22 janvier 2019 au Théâtre Montparnasse
Avec Catherine Hiegel, Pierre Palmade et Marie-Christine Danede, dans une mise en scène de Panchika Velez

La distribution est alléchante. Catherine Hiegel et Pierre Palmade, voilà une rencontre attirante. J’étais intriguée par ce spectacle, mais finalement pas attirée tant que ça – la faute à une affiche plutôt ratée, je pense. Et puis il y a eu cette émission de Ruquier avec Catherine Hiegel et François Bégaudeau où les deux chroniqueurs, qui n’avaient pas encore vu la pièce faute de représentation, saluaient un texte particulièrement bien écrit. Le sujet, tel qu’ils le décrivaient, étaient effectivement plutôt enthousiasmant, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que sa transcription scénique serait difficile. C’est difficile de faire passer le « rien », sur scène.

Car c’est bien ce dont il est question dans ce spectacle. Pierre Palmade incarne Stéphane, le fils de Christiane – Catherine Hiegel. Il est écrivain et, de passage par Rennes pour la signature de son dernier roman, il s’arrête chez sa mère pour déjeuner avec elle. La pièce s’ouvre avec un monologue de cette dernière sur la qualité du fromage qu’elle lui sert et l’explication du fait qu’il n’est pas le même que d’habitude. Lui n’en place pas une, il n’essaie même pas. Puis il prendra le dessus en lui expliquant pourquoi il va arrêter de venir chez elle : leurs conversations sont vides, ils n’ont rien à se dire, la seule chose qui les lie encore est le lien du sang. Mais l’arrivée de la voisine pour le dessert viendra inverser un peu la tendance…

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C’est d’abord un affrontement de géants. La première partie de ce spectacle est un enchaînement de punchlines cinglantes et superbement rythmées. Palmade incarne un personnage détestable qui balance des choses franchement indignes à sa mère – le point Godwin est atteint au bout de dix minutes. Face à lui, elle compose en femme très digne ; on peut lire sur son visage la concentration pour suivre les différents sujets abordés par son fils, et l’enchaînement successif des coups qu’il lui porte. Elle encaisse avec pudeur mais la douleur est bien visible. Son regard, particulièrement évocateur, vacille entre la souffrance et l’amour.

Le binôme fonctionne à merveille et serait encore porté davantage par un texte qui pousserait le bouchon toujours plus loin. On sent poindre par instants la détresse de Stéphane qui cherche désespérément l’attention de sa mère et tente de lire autre chose que ce qu’il pourrait appeler une « fierté de filiation de base » dans ses yeux. On rit parfois mais cette première partie est surtout très cruelle et l’on aurait souhaité qu’elle insiste encore davantage ce trait tant elle est criante de vérité. Il s’y mêle un vécu certain de l’auteur mais également le notre et c’est à la fois plaisant à voir, désagréable à entendre et pitoyable à analyser.

Mais François Bégaudeau a vu trop grand : fromage ET dessert, parfois, ça ne passe pas. La seconde partie est moins captivante. A mon grand dam, l’arrivée de la voisine casse le rythme insufflé par le duo. On peine à comprendre l’intérêt de la transition, la voilà qui arrive avec un gâteau et soudain elle disparaît et tout va mieux dans le meilleur des mondes possible. Là où Stéphane parlait de matricide, le voilà à évoquer avec émotion la future mort de sa mère, lui refusant la promesse de la débrancher si elle perdait la boule. Il ne veut pas la voir mourir, il ne le conçoit pas et l’avoue soudain sans complexe. Il disserte un peu sur la mort et le tout s’enlise. Paradoxalement, le dialogue était meilleur lorsqu’il vilipendait l’absence de réelle conversation que dans cette vaine tentative de philosopher. Nous voilà tombés dans l’insignifiance du texte, alors même que le fils pourrait estimer que l’échange prend enfin un peu de consistance. Voilà un échec cuisant. Ou une idée brillante.

A vous de voir. ♥ ♥

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AIDS et moi

LesIdoles2-®JeanLouisFernandez-036.jpgCritique des Idoles, de Christophe Honoré, vu le 19 janvier 2019 au Théâtre de l’Odéon

Avec Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Marina Foïs, Julien Honoré, Marlène Saldana, et Teddy Bogaert, dans une mise en scène de Christophe Honoré

Plusieurs raisons à mon enthousiasme sur le chemin me menant à l’Odéon. Le premier s’appelle Marina Foïs. Un article du Monde parle de la comédienne comme d’une transformiste. Le mot est bien choisi. Je ne l’ai vu que dans Démons sur scène mais elle me laisse encore une impression de puissance ; ses apparitions récurrentes dans Burger Quiz me donnent toujours le sourire ; je ne peux plus voir Polisse jusqu’à la fin. Le deuxième s’appelle Christophe Honoré. Je connais la bande originale des Chansons d’amour par coeur bien que ma première réaction fut de les trouver niaise ; il a emporté Vincent Lacoste très loin dans Plaire aimer et courir vite ; je ne connais pas son travail scénique. Comment ne pas être impatiente ?

Les Idoles, ce sont celles de Christophe Honoré. Jacques Demy, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce, Hervé Guibert, Cyril Collard, et Serge Daney. Tous sont morts du SIDA dans les années 90. Christophe Honoré les a admirés, puis les a perdus. Dans sa pièce, il les fait revenir aujourd’hui, en 2019, sous forme de fantômes. Ils ne s’étaient pas forcément rencontrés dans la vie, mais ils se connaissent et se respectent, et vont profiter de ce moment pour échanger sur leur vie, leur mort, la manière dont ils ont vécu la maladie, leur époque, ou encore ce que le monde est devenu aujourd’hui.

Je sors frustrée de ce spectacle. Ce ne sont pas mes idoles. Ce ne sont pas mes fantômes. Les personnages que Christophe Honoré met en mouvement ne m’évoquent que peu de chose. Je ne les inscris pas dans une époque donnée, avec ses codes, ses moeurs. Je n’ai pas les références nécessaires à comprendre les allusions qui composent le spectacle. Je ne me représente pas Elizabeth Taylor. Je n’ai jamais dansé sur Saturday Night Fever. Je n’ai pas vu les Nuits Fauves. Et même si les univers de Jacques Demy, de Jean-Luc Lagarce et de Bernard-Marie Koltès me sont familiers, je sens bien que je passe à côté de l’essence du spectacle.

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© Jean-Louis Fernandez

Néanmoins, quelque chose est là. C’est peut-être l’évocation de la mort, ou la présence si proche de ces personnages dont on sent de manière indicible qu’ils sont associés à quelque chose qui nous dépasse. Je ne comprends pas mais j’écoute et j’observe attentivement la rencontre qui se joue sous mes yeux. Les mots défilent. Corps perdu, Mon Sida, Michel Foucault, Elizabeth Taylor. Chaque comédien a son morceau de bravoure. Je suis particulièrement scotchée par Marlène Saldana, que je découvre et qui danse de manière endiablée, presque possédée, sur la Chanson d’un jour d’été des jumelles que je connais bien. Et puis, à nouveau, lors de son numéro de claquettes qui répond à la mélodie mélancolique des Parapluies de Cherbourg, me voilà transportée ailleurs. Je comprends que je passe à côté de quelque chose, car je ne suis touchée que par ce qui fait écho en moi, soit peu de chose en somme.

Et puis arrive Marina Foïs. Je ne sais rien d’Hervé Guibert ni de Michel Foucault. A dire vrai, pendant le monologue dont j’apprendrai par la suite qu’il est tiré de À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, je ne suis même pas sûre qu’il est écrit par l’un, évoquant l’autre. Ce n’est presque pas la question, oserais-je dire. C’est dans ce monologue – court, long ? je ne sais plus – que j’ai touché du doigt l’atmosphère d’une époque. Marina Foïs est d’une sobriété à couper le souffle. Plus elle avance dans son histoire, plus la salle prolonge son apnée, jusqu’au gong final qui tombe

Je ne pourrai davantage analyser le fond. Je m’autorise quand même dire quelque mots sur la forme que prend le travail de Christophe Honoré. Si mes oreilles peinaient à suivre, mes yeux étaient ravis : la scénographie est superbe, créant avec peu d’objets des ambiances très spécifiques. Par ailleurs, j’ai déjà mentionné les « moments » de chacun des comédiens : bien que certains m’aient particulièrement touchée, je reprocherais un aspect presque imposé qui les rend moins authentiques – on les sent trop arriver. J’aurais aussi quelques reproches à faire au texte : le spectacle enchaîne beaucoup d’idées mais ne les développe parfois pas assez. Ainsi, j’aurais aimé par exemple que les fantômes poursuivent leur débat sur ce qu’est devenu le monde aujourd’hui. Mais, souvent, ils s’arrêtent sur un bon mot ou une allusion bien placée. Un peu facile, alors même que le spectacle ne l’est pas. Dommage.

Terriblement frustrante, cette impression de passer à côté de quelque chose d’important. 

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© Jean-Louis Fernandez