Etienne A., une vie en carton

Critique de Etienne A., de Florian Pâque, vu le 20 mars 2022 à la Piccola Scala
Avec Nicolas Schmitt, mis en scène par Florian Pâque

L’image de cet homme assis sur un carton avec ce drôle d’objet dans les mains, qui lui fait des yeux d’extraterrestre et évoque ce jouet pour enfants, entre appareil photo et kaléidoscope, qui permet à celui qui l’utilise de visualiser des images, m’a d’abord intriguée. Dans ce décor de cartons Amazon qui tirent la gueule, posés à l’envers tout autour de lui, quelque chose se passe. Suffisamment en tout cas pour me donner envie de retourner à la Piccola Scala, un an et demi après avoir découvert la salle avec la jolie Perte.

Etienne A. s’est retrouvé assigné au local des objets retournées non distribués, ce soir de Noël, dans l’entrepôt Amazon où il travaille. Est-ce que c’est ça qui l’a décidé à tout raconter à Sandrine, la collègue dont il est amoureux ? Peut-être. C’était peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de cette vie de solitude qu’il nous raconte à travers les personnages de son ex-femme, Lucie, son nouveau compagnon, Lionel, son manager, Franck, son père malade et son fils qu’il ne voit pas si souvent.

On a d’abord un léger doute lorsque Nicolas Schmitt entre en scène. Son accroche prononcée avec force de cette belle voix grave et distincte sonne un peu étrangement au milieu de ces cartons Amazon qui jonchent la scène. Le doute ne dure qu’un instant. Tout de suite, Etienne A. apparaît. Cette énergie devient violence – plus intégrée qu’extériorisée – besoin d’expression, besoin d’exister le temps du spectacle. Il y aura quelque chose de l’ordre de la nécessité absolue mêlée à une légère excuse d’être là qui balancera pendant tout le spectacle, créant vraiment un moment d’entre-deux seyant parfaitement à la situation : pas encore abandonnée la vie d’avant, pas encore commencée celle à venir.

Car c’est bien de ça dont il est question à travers ce que nous raconte Etienne A : comprendre comment il en est arrivé là où il est aujourd’hui, au bord de ce précipice qu’il s’apprête à franchir. Le ton employé est bien moins vindicatif que ce qu’on pourrait imaginer ; au contraire, les personnages sont dessinés avec objectivité, sans caricaturer. Le manager d’Amazon, qu’on diaboliserait volontiers, est plutôt humanisé. Le problème ne vient pas des autres en eux-mêmes, mais de l’écosystème global dans lequel Etienne A. peine à être lui-même, à évoluer.

En fait, Amazon est rapidement relégué au second plan. C’est ce qui fait la force, mais aussi, quelque part, la faiblesse de ce spectacle. Le regard d’Etienne A., mélange de violence et de douceur sur cette situation qui s’enlise, fait de cette pièce une sorte de chronique poétique des invisibles. On suit son histoire avec intérêt, admirant l’habileté de Nicolas Schmitt à incarner ces différentes humanités avec beaucoup de justesse, laissant la place à l’humour mais rarement au cynisme, se laissant porter au gré des anecdotes. Mais on n’aurait pas boudé davantage de revendication, un rôle plus important donné à cet entrepôt qui vient avec la misère, une agressivité qui pourraient relancer la théâtralité parfois à la limite de l’evanescence dans ce conte trop tendre peut-être.

Un joli seul en scène qui nous donne envie de revenir plus souvent découvrir les propositions de La Piccola Scala. ♥ ♥

Bienvenue en enfer

Critique de Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, vu le 11 février 2022 au Théâtre de l’Atelier
Avec Marianne Basler, Maxime d’Aboville en alternance avec Guillaume Marquet, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin en alternance avec Brock, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît

Enfin ! Enfin, j’ai pu découvrir ce Huis Clos manqué en 2020 lors de sa création au Théâtre de l’Épée de bois, faute de place dans l’agenda. Je m’en étais voulu de n’avoir pas suffisamment anticipé et gardé une place pour ce spectacle qui me faisait de l’oeil, avec ce texte que je brûlais de découvrir, avec ces comédiens que j’admire, avec ce metteur en scène en qui j’ai confiance. C’est donc impatiente et pleine d’attentes que je me suis rendue au Théâtre de l’Atelier ce soir-là. J’avais visé juste sur la qualité artistique de ce spectacle, mais je n’attendais pas ma déconvenue devant ce texte si particulier.

De Huis Clos, vous connaissez forcément cette phrase : « l’enfer, c’est les autres ». Il faut dire que Sartre situe sa pièce en enfer, dans une pièce qui comprend trois canapés, et dans laquelle entreront successivement un homme, Garcin, puis deux femmes, Inès et Estelle. On comprendra rapidement que tous les trois sont morts et condamnés à se côtoyer dans cette pièce sans issue pour l’éternité. Tel est leur châtiment.

J’étais assez fan du point de départ de la pièce, de cette idée d’enfermement avec ces « autres » avec qui il allait falloir composer. Mais je ne m’attendais pas à ce que la philosophie prenne le pas sur la théâtralité. Je me suis retrouvée face à une pièce très abstraite sans réel enjeu. On comprend que les personnages n’étaient sans doute pas très fréquentables mais ce qu’ils racontent de leur vie, ce qui leur est arrivé, ce sur quoi ils raisonnent se révèle sans grand intérêt, et légèrement démodé. La pièce manque cruellement d’humain : les personnages n’existent pas vraiment, ce sont des représentations, des prétextes, on ne peut pas vraiment s’y raccrocher.

Ma chance, dans cette légère déception, c’est d’avoir découvert ce texte dans cette mise en scène-là, avec cette distribution-là. C’était probablement la meilleure manière de découvrir cette pièce pour en tirer tout le suc en un coup gagnant. Jean-Louis Benoît est parvenu à dramatiser autant que possible des dialogues qui auraient facilement pu me perdre sinon. Il fait exister l’enfer et le monde réel grâce à une alternance de jeu avec l’avant-scène – proche du public, qui peut représenter la vie ou la réalité, donc – qui fonctionne bien. Et surtout il a su diriger le trio d’acteurs avec minutie.

Au sein du trio, il met particulièrement en lumière les trois duo : Garcin/Inès, Inès/Estelle, Garcin/Estelle. Ces trois duo sont trois nouveaux personnages, trois entités qu’il crée et à qui il donne des consistances très différentes : diabolique pour le premier, électrique pour le deuxième, langoureux pour le troisième. Lorsque les duos sont défaits, lorsque Garcin, Inès et Estelle tentent d’exister par eux-même, Jean-Louis Benoît parvient à les décorréler tout à fait, les rendant soudain très indépendant, jusqu’à avoir la sensation que tous trois jouent dans des espaces différents.

On saluera évidemment le beau travail des comédiens : Marianne Bassler, à la fois fascinante et inquiétante, qui fait passer autant dans ses silences que dans ses paroles ; Maxime d’Aboville, l’impression qu’il est constamment « au bord », faisant exister l’enfer dans son regard d’une intensité folle, et Mathilde Charbonneaux, dans cette agitation constante du paraître qui se délite progressivement pour laisser place à une perfidie insoupçonnée.

Jean-Louis Benoît nous ouvre les portes de l’enfer le temps d’une soirée de haut vol. ♥ ♥ ♥

Juan sans Dieu

Critique de Dom Juan, de Molière, vu le 9 février 2022 au Vieux-Colombier
Avec Alexandre Pavloff, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Adrien Simion, mis en scène par Emmanuel Daumas

Cela fait plusieurs fois que je retrouve le travail d’Emmanuel Daumas à la Comédie-Française. D’abord avec son Candide puis plus récemment avec son Heureux stratagème, tous deux bons souvenirs de théâtre. De quoi me mettre en confiance pour ce Dom Juan qui s’installe au Vieux-Colombier dans le cadre de la saison Molière fêtant les 400 ans du Patron. Une confiance toute relative puisque ce Dom Juan pour seulement cinq artistes m’inquiète un peu, surtout après le Tartuffe pétri de contresens de Van Hove : aurait-il donné le ton de cette saison ? Rien ne serait donc épargné à celui qui est pourtant célébré en sa Maison ? Difficile à dire.

Lorsque je résume Dom Juan, d’habitude, je parle de cet homme qui se joue du Ciel et des femmes, comme de tous ceux qui l’entourent. J’évoque ses méfaits, sa noirceur, son absence totale de scrupule. Il ne me semble pas juste de résumer ainsi la pièce aujourd’hui, car tel ne semble pas être le parti que prend Emmanuel Daumas. Il s’agit plutôt d’un homme léger, qui certes multiplie les conquêtes mais de manière presque naïve, prenant les femmes comme elles viennent, sans chercher beaucoup plus loin.

C’est étrange, mais on ne prête pas à ce Don Juan de mauvaises intentions. On ne va pas jusqu’à tout lui pardonner, mais enfin il semble faire du mal presque malgré lui. Il s’amuse, semble se lasser vite, et c’est ainsi que, blasé, il passe à la conquête suivante. Le Ciel, dont il se joue ordinairement, devient ici presque secondaire. Il ne le défie pas, ce n’est simplement pas un sujet pour lui. Bref, c’est un Don Juan un peu superficiel et c’est assez déroutant dans un premier temps – déroutant, mais pas inintéressant, surtout grâce au talent de Laurent Lafitte qui fait exister ce Don Juan aux contours pâles. Charmeur mais pas gouailleur, beau dans sa sobriété, fin sans non plus être brillant, il parvient à joliment mettre en valeur ce « Don Juan normal » qu’il compose. Etonnamment, le duo qu’il compose avec son Sganarelle, interprété par un Stéphane Varupenne de haut niveau, évoque deux clowns complices alors qu’on les connaît d’ordinaire antithétiques. C’est surprenant dans un premier temps, mais il faut bien reconnaître que la paire fonctionne vraiment bien.

Ce qui est peut-être plus décontenançant encore, c’est ce qui entoure notre duo maître et valet. Aussi inattendus soient nos deux clowns, ils parviennent à nous saisir et à donner vie à leurs personnages ; c’est moins le cas de ceux qui gravitent autour d’eux. C’est comme si le metteur en scène s’était désintéressé de ce qui n’était pas le duo principal. Il ne semble pas avoir de vision sur ces autres personnages, passe à côté de quelques scènes géniales comme celle des paysans, use d’artifices théâtraux comme pour détourner l’attention du texte.

Il multiplie et mélange les styles, n’hésitant pas à utiliser le travestissement, faisant parfois appel au cartoon, ou tirant le trait jusqu’à évoquer la farce, pour un rendu final assez flou. Alexandre Pavloff, Jennifer Decker, et Adrien Simion, dont le talent n’est pas en cause, deviennent des pantins au service d’une histoire dont l’enjeu nous échappe. C’est dommage, parce certaines idées prises individuellement fonctionnaient bien, comme cette première scène très explicite de la relation Don Juan-Elvire, ou encore ce ring autour duquel tournent les personnages qui donne vraiment une impression de voyage et d’avancée dans l’histoire. C’était simple et efficace, mais ça manque de s’inscrire dans une vision globale de la pièce.

Don Juan perd de sa superbe dans cette version édulcorée. ♥

© Christophe Raynaud de Lage

1h22 de trop

Critique de 1h22 avant la fin, de Matthieu Delaporte, vu le 8 février 2022 à la Scala Paris
Avec Kyan Khojandi, Eric Elmosnino et Adèle Simphal, dans une mise en scène de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière

Comme beaucoup de spectateurs, je pense, c’est la distribution qui m’a d’abord attirée vers ce spectacle. Kyan Khojandi au théâtre, évidemment, c’est un petit événement, et en plus face à Eric Elmosnino, il n’y a pas à dire, ça peut faire envie. J’avais quand même cette petite voix dans ma tête qui me disait : « attention, deux têtes d’affiche ne suffisent pas à faire un bon spectacle, ne l’oublie pas ». Mais, en brave mouton que je suis, j’ai ignoré la petite voix dans ma tête – après tout, Matthieu Delaporte avait participé à l’écriture du Prénom qui est quand même une comédie de qualité. Mais en fait j’aurais mieux fait de suivre la petite voix dans ma tête.

La pièce s’ouvre sur Bertrand – Kyan Khojandi – qui s’apprête à se suicider. Mais alors qu’il allait se laisser tomber du bord de sa fenêtre, quelqu’un toque à la porte. L’homme qui est là porte une moustache et un pistolet et est venu pour le tuer – c’est Eric Elmosnino. S’engage alors un dialogue entre les deux hommes qui parlent de tout et de rien. Mais surtout de rien.

1h22, c’est un peu l’archétype du genre. Deux têtes d’affiche, une scéno qui se tient, mais un texte qui gâte tout. Dès le début, on sent qu’il va y avoir un problème. Parfois, je me dis qu’il faudrait que je fasse une critique uniquement composée des notes que je couche sur le papier pendant la représentation. Ici, ça donnerait à peu près ça : « Vannes faciles qu’on devine avant. Manque de rythme. Silences entre les répliques. Ça ne décolle pas. Remplissage avec des paroles de chanson. Dialogues creux. »

Bref, pas la peine d’en écrire des lignes à mon tour, je pense qu’on comprend l’idée générale. Faire 1h22 de spectacle avec aussi peu de matière en dit long sur le texte qui nous est présenté. La note d’intention est édifiante – il ne semble pas y avoir d’autre intention que de combler des nuits d’insomnie. Soit. Au milieu du spectacle, pendant quelques minutes, on a l’impression que quelque chose se passe, légèrement, puis ça retombe. On finit par s’accrocher à la seule curiosité de connaître la fin. Dommage pour nous : c’est un long tunnel plutôt inconsistant dont on sort un peu abrutis.

On aura quand même un petit mot pour les comédiens, qui rendent le moment aussi consistant que possible : on connaît le flegme et la puissance comique d’Eric Elmosnino, cette voix légèrement traînante en fin de phrase qui donne toute la saveur à la réplique ; il est aussi bien que possible avec cette étrange partition qui lui est donnée et avec laquelle il semble parvenir à s’amuser malgré tout. Kyan Khojandi, qui fait ses premiers pas au théâtre avec ce rôle, semble plus fragile que son partenaire : il n’embrase pas le plateau mais la mélancolie de son regard, sa presque timidité, sa posture un peu avachie conviennent plutôt bien au personnage qu’il défend. Adèle Simphal, qui rejoint le duo à la fin du spectacle, doit faire théâtre avec un monologue si inconsistant qu’elle peine à exister réellement sur le plateau. Cette pièce n’était pas un cadeau pour une première fois sur les planches.

Bref, je ne m’attendais pas à grand chose et je suis quand même déçue.

Un pont d’or pour l’Augmentation

Critique de L’Augmentation, de Georges Perec, vue le 5 février 2022 au Théâtre 14
Avec Olivier Dutilloy et Anne Girouard, dans une mise en scène de Anne-Laure Liégeois

J’avais déjà repéré ce spectacle lorsqu’il avait été présenté dans la Réédition de la Saison 1 du Théâtre 14, en novembre 2020. J’avais découvert Perec pendant le confinement avec La vie mode d’emploi et je me demandais comment on théâtralisait ce style littéraire assez particulier. Je dois dire aussi que cette simple photographie du spectacle sur laquelle on percevait une pointe de folie m’attirait pas mal, et j’avoue avoir été mise en confiance aussi par le fait que le spectacle tournait depuis près de quinze ans. Autant vous dire qu’un papier de plus ou de moins sur le spectacle ne changera rien à l’affaire et qu’ils doivent être complets partout où ils passent, mais il est de ces spectacles où on a quand même envie d’écrire à quel point c’était bien.

Georges Perec est un joueur, et son oeuvre est en grande partie basée sur la contrainte – la plus connue étant sans nul doute La Disparition, ce roman en lipogramme écrit sans jamais utiliser la lettre E. Dans L’augmentation, on se retrouve face à une autre forme de contrainte : le roman est écrit sous forme d’itération. C’est une suite logique permettant d’aboutir à une demande d’augmentation auprès de son chef de service. Pour cela, il faut d’abord se rendre dans son bureau. Si votre chef de service est dans son bureau, alors vous agirez de telle manière. Si votre chef de service n’est pas dans son bureau, alors vous agirez de telle autre manière.

Sacré exercice de style ! Mais surtout, sacré challenge de transposer ce texte sur scène. Le spectacle s’ouvre sur les deux comédiens en mode automate, disant le texte mécaniquement comme on pourrait lire une suite de boucles dans un algorithme. C’est déjà drôle, et pourtant ce n’est rien comparé à ce qui nous attend. Car on se doute bien que ça ne va pas durer. On sait que la montée en puissance est là, quelque part, latente. Mais on a beau s’y attendre, on a beau comprendre la mécanique du texte, on a beau savoir que quelque chose d’autre va arriver, tout est toujours inattendu.

C’est sans doute la grande réussite de ce spectacle : de parvenir à se réinventer sans cesse tout en restant totalement fidèle au texte et à cette ambiance particulière qu’il met en place. La mise en scène accompagne progressivement l’évolution de l’atmosphère sans jamais forcer, et c’est sans doute pour ça que ça fonctionne aussi bien. Je suis complètement fascinée par tout ce qu’Anne-Laure Liégeois parvient à faire exister avec seulement une table et deux chaises. Elle transforme cet exercice de style en une forme théâtrale complètement dingue qui certes puise toute sa loufoquerie dans le texte mais surtout la transcende totalement. Le comique et la gravité s’y côtoient sans peur et la scène leur permet d’exister peut-être plus encore que dans le livre.

Bien sûr, le spectacle ne serait rien sans ses deux excellents comédiens. Olivier Dutilloy et Anne Girouard défendent ce texte avec brio. Ce sont d’abord deux excellents techniciens, qui malgré une partition en apparence répétitive parviennent à nous maintenir en haleine du début jusqu’à la fin. Mais ils amènent surtout avec eux une grande humanité, menant un combat acharné et jouant littéralement leur vie sur scène pour transformer ces simples itérations en une nécessité absolue. J’ai beaucoup ri, car ce sont des grands clowns, mais j’ai aussi eu le sentiment de toucher du doigt la profondeur d’un texte écrit en 1968 et qui continue de décrire une réalité douloureuse.

Si vous aimez Perec alors il faut y aller. Si vous n’aimez pas Perec, alors il faut y aller quand même ! ♥ ♥ ♥

Good Bye L’ennui !

Critique de Berlin Berlin, de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, vu le 27 janvier au Théâtre Fontaine
Avec Anne Charrier, Maxime d’Aboville, Patrick Haudecœur, Loïc Legendre, Guilhem Pellegrin, Marie Lanchas, Claude Guyonnet,  Gino Lazzerini, mis en scène par José Paul

Quand j’ai découvert le générique de ce spectacle, j’ai été pour le moins surprise : réunir José Paul et Maxime d’Aboville pour un même projet théâtral, c’était vraiment une chose à laquelle je ne m’attendais pas. Issus d’univers très différents, ce sont deux artistes que j’affectionne particulièrement et que je suis depuis plusieurs années. C’est donc non sans un soupçon de crainte mais surtout avec une grande curiosité que j’ai découvert ce Berlin Berlin au thème au moins aussi inattendu que la réunion des deux créateurs. Inattendu… et réussi.

Nous voici à Berlin Est avant la chute du mur, chez Werner Hofmann, agent de la Stasi, qui engage Emma pour s’occuper de sa vieille mère. Seulement, Emma n’est pas l’aide-soignante qu’elle prétend être, mais une jeune femme qui souhaite passer à l’Ouest avec son compagnon et qui a appris que l’entrée d’un souterrain secret se fait dans l’appartement de cet agent du contre-espionnage. Déjà, comme ça, ça sent déjà pas super bon, mais ajoutez à ça le coup de foudre de Werner pour Emma, et la découverte du voisin-espion pour les américains, et vous comprendrez que tout tourne rapidement en eau de boudin.

Je n’avais rien lu sur le spectacle, mais en grande perspicace que je suis, je me doutais un peu qu’il y aurait de la Stasi dans l’affaire. J’ai d’abord eu un peu peur que derrière Berlin Est, sa pauvreté, son communisme, se cache l’excuse d’un spectacle au rabais. Pas du tout, au contraire : cette atmosphère de privation est un vivier de blagues étonnantes, politiques mais pas que. Cela permet de renouveler le genre et c’est vraiment chouette ! Le scénario est tellement original – comprendre : rarement vu dans une comédie au théâtre – qu’on ne sait pas du tout où on va, et on se surprend à suivre l’histoire avec attention, au-delà même de l’attente de l’effet comique. Loin d’un classique le mari, la femme, l’amant, ici on est dans l’inconnu et cette fraîcheur est bienvenue. Et comme la Stasi se cache dans les détails, on appréciera particulièrement le fait que les a-côté, toutes ces choses qui existent sans faire avancer l’action, ne sont jamais de trop. C’est fait avec finesse, mais avec suffisamment de doigté pour provoquer un vrai rire franc qui fait du bien.

Au-delà du texte, le spectacle fonctionne aussi grâce à une mise en scène bien ficelée et une distribution de choix. L’ouverture est particulièrement réussie, avec un effet vidéo d’une rare efficacité ! Les décors sont malins, l’intermède pendant le changement est bien mené, le rythme est bien en place même si on pourrait resserrer un peu la deuxième partie. Il faut dire que l’équipe ne se ménage pas. On attendait de voir ce que donnait Maxime d’Aboville dans le registre comique, on n’est pas déçu : si on retrouve de la noirceur dans la composition de son personnage, il la met cette fois au service du ridicule pour un résultat burlesque qui fonctionne à merveille. Anne Charrier a su trouver l’équilibre parfait pour rendre cette action suicidaire réaliste et mène son personnage avec beaucoup de finesse. Dans un style plus brute de décoffrage, Marie Lanchas est une membre de la Stasi épatante, bourrue à souhait. Patrick Haudecoeur campe un mari ahuri et lâche tout à fait exquis même s’il a pu avoir une légère tendance à se faire plaisir en tant que coauteur de la pièce.

Pas de rationnement de rire pour ce Berlin Berlin, c’est généreux et drôle, on y court ! ♥♥♥

Perdue dans l’espace

© Richard Haughton

Critique de Mars 2037, de Pierre Guillois, vu le 26 janvier 2022 à la MAC de Créteil
Avec Jean-Michel Fournereau, Magali Léger, Charlotte Marquardt, Quentin Moriot, Élodie Pont, Pierre Samuel, les musiciens Matthieu Benigno, Nicolas Ducloux ou Alissa Duryée, Chloé Ducray ou Claire Galo-Place, Gabrielle Godart, Jérôme Huille ou Grégoire Korniluk, et les manipulateurs de marionnettes Lorraine Kerlo Aurégan, Émilie Poitaux ou Stéphane Le Tallec

A chaque fois que je retrouve l’univers – ou devrais-je dire les univers – de Pierre Guillois, j’ai un petit sentiment de peur qui pointe le bout de son nez. Lui qui ne s’est pas encore planté malgré toutes ses extravagances, ne cherche-t-il pas à aller trop loin, cette fois-ci ? La même crainte m’avait traversée avant Les gros patinent bien qui s’était finalement révélée une nouvelle grande réussite et m’avait un peu rassurée pour ce Mars 2037, me rappelant que je pouvais avoir pleine confiance dans ce créateur de génie. Peut-être un peu trop génial pour moi cette fois-ci.

Nous voici donc en 2037 pour accompagner le rêve fou du milliardaire De Faïa : aller sur Mars. Après avoir longuement étudié la question, il a compris qu’il fallait concevoir ce voyage comme un aller sans retour, et le voilà sur le départ. La pièce s’ouvre sur la fin du recrutement de ceux qui constitueront l’équipage qui considèrent avoir remporté le gros lot en s’envolant sur Mars. Seulement voilà : la fille du milliardaire, anéantie de voir son héritage disparaître dans les lubies de son père, va tout faire pour contrer la mission, et le rêve va prendre parfois des allures de cauchemar.

Mars 2037, c’est l’accomplissement de deux rêves de Pierre Guillois : monter une comédie-musicale, et aller dans l’espace. Il nous propose donc la première comédie-musicale spatiale donnée au théâtre. Comme tout ce qu’il crée, c’est unique en son genre, c’est du jamais-vu au théâtre, c’est barré. Sauf que là où, d’habitude, il propose une porte d’entrée claire pour entrer dans son univers – généralement le rire, mais parfois aussi l’émotion comme dans le joli Dans ton coeur – je n’ai pas trouvé la poignée à saisir pour m’engager plus avant dans ce Mars 2037.

Tout au long de la pièce, je me suis demandé si le spectacle se voulait au premier ou au dixième degré. Devant les moyens mis en oeuvre pour assurer la scénographie astronomique, j’ai finalement conclu au premier degré. Il ne va pas chercher le rire, ni même vraiment l’émotion, s’autorise parfois un peu de grotesque, et encore. Je ne comprends pas où va le spectacle, ce qu’il cherche à évoquer en nous, ce qu’il a à dire. Dans son précédent spectacle, Pierre Guillois arrivait à faire tellement de choses avec de simples bouts de carton, qu’on reste un peu sur sa faim en voyant cette multiplication de moyens, d’accessoires et d’effets retomber à plat.

Visuellement, c’est pourtant une grande réussite. Sur scène se déploient des capsules spatiales et autres corps célestes comme sortis des meilleures productions hollywoodiennes. Dans la fusée, les personnages se déplacent en apesanteur dans un rendu ultra réaliste, semblant réellement flotter quelque part au-dessus de nos têtes. On aimerait davantage se perdre dans ce petit cosmos dont l’effet aurait pu être ultra poétique s’il n’était pas régulièrement interrompu par des retours sur Terre pour retrouver la fille de notre milliardaire, sorte de méchante tout droit sortie de chez Disney qui se veut un peu burlesque, mais qui rate le contrepoint comique pour aller droit à la lourdeur. Dommage.

Mais ce qui m’a probablement empêchée d’entrer pleinement dans le spectacle, c’est la musique. Elle m’avait déjà un peu décontenancée dans Operaporno, et Pierre Guillois ayant fait appel au même compositeur, cela entraîne les mêmes effets. L’univers musical de Nicolas Ducloux me laisse de marbre, il est trop cacophonique, trop dissonant, trop peu mélodieux pour m’être agréable à l’oreille et pouvoir m’emporter. Le livret ne me convainc pas beaucoup plus, trop répétitif, et, comme le reste des dialogues, pas non plus assez barré pour nous intéresser réellement.

Rester sur le côté, ça arrive aussi quand on suit quelqu’un qui fait des paris toujours plus fous. On sera quand même là pour le prochain. ♥

© Richard Haughton

Brûlée du feu d’Hermione

Critique d’Andromaque, de Jean Racine, vu le 20 janvier 2022 au Pavillon Villette
Avec Judith D’aleazzo, Marilyne Fontaine, Solenn Goix, Julien Léonelli, Sylvain Méallet, Patrick Palmero, Henri Payet, et Chani Sabaty, dans une mise en scène de Robin Renucci

J’avais vu l’année dernière son Bérénice « dans le simple appareil » comme le dit Robin Renucci lui-même, cette version épurée qu’il a choisie pour monter trois tragédies de Racine. J’aurais d’ailleurs souhaité voir le triptyque intégral mais je n’ai eu de place dans l’agenda que pour une autre des pièces montées dans le cadre de ce cycle Racine. J’ai choisi Andromaque, car j’ai gardé de l’étude faite au lycée un grand souvenir et que c’était l’occasion rêvée de voir, au théâtre, cette pièce finalement rarement montée.

Andromaque, c’est cette tragédie dont le résumé est une suite de sentiments unilatéraux : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort. Hector a été tué par Achille, et son fils, Pyrrhus, a fait de sa veuve Andromaque sa captive. Il l’aime, mais toutes les pensées de la prisonnière sont tournées vers son mari mort et son fils, Astyanax, qu’elle cherche à protéger de la fureur des grecs. Pyrrhus, quant à lui, est promis à Hermione, fille de Ménélas, et son amour pour la troyenne est mal vu et pourrait déclencher une guerre.

C’est étrange comme ce principe de mise en scène dépouillée qui fonctionnait tellement bien pour Bérénice semble soudainement perdre en intensité. Les deux pièces du tragédien peuvent pourtant sembler à première vue assez similaires, on y parle d’amour impossible, de droits et de devoirs, des contraintes du pouvoir. Mais Andromaque, contrairement à Bérénice, s’inscrit davantage dans une épopée. « C’est hollywoodien » m’a dit la personne qui m’accompagnait ce soir-là. Et comme elle a raison !

Là où Bérénice est un numéro de funambules qui se déroule sur un fil d’un bout à l’autre de la pièce, Andromaque est beaucoup plus agitée. Il y a du bruit, il y a de l’agitation, il y a cette guerre qui est presque un personnage latent qui prend de la place et qui échauffe les esprits. C’est une pièce fleuve qui aurait bien supporté quelques artifices théâtraux pour la mettre encore davantage en valeur. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : si l’effet n’est pas le même que pour Bérénice, où l’on ne respirait qu’au rythme du texte, la proposition de Robin Renucci reste évidemment intéressante et fait même ressortir des aspects inattendus de la pièce.

Je ne l’ai pas vu souvent jouée, mais je l’avais étudiée au lycée et j’en gardais l’image d’une pièce qui met en scène des puissants. Tous sont rois ou fils de rois, et une distance est mise immédiatement par cette distinction. En gommant tout ce qui est autour, en laissant le texte prendre toute la place, Robin Renucci rend la pièce plus accessible, ou en tout cas plus proche du spectateur. Ce n’est pas seulement l’affrontement des Grands de ce pays qui nous est donné à voir, c’est aussi une femme à qui l’homme dont le père a tué son époux lui demande de l’aimer. On entend les sentiments moins nobles, on voit les bassesses humaines exister même chez cette élite. Et cela donne soudain une autre dimension à la pièce. Pyrrhus n’est plus le haut dignitaire que je me représentais, mais le voilà presque simplement homme (peut-être un peu trop ?) qui dévoile ses sentiments : amour, chantage, blessure, orgueil, dépendance. Tous jouent de cette transparence qui les rend soudainement plus humains, qui dévoile presque une nouvelle lecture de la pièce, mais qui peut-être l’affadit aussi un peu.

Tous, sauf peut-être Marilyne Fontaine qui joue avec brio de cette ambivalence de princesse et de femme. En grande tragédienne, elle s’emporte avec maîtrise, elle crie sans forcer, elle brille avec pudeur. Son Hermione est plus vibrante, plus sincère, plus puissante que ce que mes pauvres qualificatifs souhaiteraient exprimer. Elle se détache sans le vouloir du reste de la distribution et l’absence de décor ou de lumière n’a soudain plus d’importance car sa manière d’habiter le plateau, à elle seule, fait spectacle.

Renucci nous donne à entendre les merveilleux vers de Racine dans leur simple appareil. Ils auraient pu être un peu plus habillés, mais on n’a quand même pas boudé notre plaisir. ♥ ♥

Et Tartuffe ?

Critique du Tartuffe, reconstruction d’après Molière, vu le 15 janvier 2022 à la Comédie-Française
Avec Claude Mathieu, Denis Podalydès, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Julien Frison, Marina Hands et les comédiennes et comédiens de l’Académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, et Emma Laristan

Joyeux anniversaire Molière ! Pour fêter les 400 ans du plus connu des dramaturges français, les mises en scène de ses spectacles se multiplient depuis septembre dernier. C’est le moment de montrer que Molière n’a pas pris une ride ou au contraire de lui enlever toute cette poussière qu’il a sur le dos, et c’est surtout le moment pour certains de montrer leur vision novatrice et transgressive de ces pièces dont on pensait avoir tout tiré et qui pour Ivo Van Hove, par exemple, ne semblent pas avoir jusque-là révélé leurs secrets les plus intimes. On aurait sans doute préféré plus bel anniversaire pour le Patron, mais bon, après des siècles de visions plus ou moins extravagantes de ses pièces, il doit avoir l’habitude, et on ne doute pas que notre cher Molière s’en remettra ! Moi, par contre, c’est pas dit.

Pour l’occasion, ce n’est pas l’habituelle version de Tartuffe en cinq actes qui nous est présentée, mais une réécriture de ce qu’aurait pu être la première version de Tartuffe, en trois actes, interdite dès sa sortie – réécriture permise grâce à une technique de « génétique littéraire » mise au point par le spécialiste des études théâtrales du XVIIe siècle, Georges Forestier. Ce n’est donc pas « la pièce originale » comme on l’a beaucoup lu, mais bien une reconstruction hypothétique de ce qu’elle aurait pu être. L’ambition était louable, le résultat un peu décevant, la pièce révélant quelques défauts de construction dommageables pour sa compréhension – heureusement, elle reste semblable par bien des aspects aux actes I, III et IV du Tartuffe que l’on connaît bien, et on peut s’y raccrocher si jamais on se perd un peu trop. De toute façon, dans ce spectacle, ce n’est pas la seule chose qui cloche, loin de là.

On va tout de suite mettre les choses au clair. En terme de spectacle, on y est totalement. La scène d’ouverture est une grande réussite visuelle, avec cette narration imagée qui nous raconte la rencontre entre Tartuffe et Orgon, les soins que ce dernier prodigue à notre faux dévot, et sa quasi-adulation pour lui. Cette scène donne le ton du spectacle : ce qui compte, c’est l’image, c’est la musique, et c’est Van Hove. Mais de Molière, dans ce show, il ne reste rien.

Ce qui me laisse songeuse, c’est cette impression que le metteur en scène avait des idées de rapports entre personnages, de thèmes à aborder, de représentation scénique avant même de choisir un texte, et qu’il a vainement tenté de caler ce désir sur Tartuffe. Le voilà donc qui fait joujou avec Molière, recréant dans la famille d’Orgon la décadence qui régnait dans celle des Damnés, calquant un modèle déjà éprouvé sur une pièce qui n’en a pas vraiment besoin. Et c’est là que le bât blesse. Ce n’est pas le premier spectacle de Van Hove que je vois et, sans être non plus une habituée de ses trucs de mise en scène, je peux faire la part des choses entre l’artifice et le fond réel de la proposition. Et là, j’ai vraiment essayé. La scène d’ouverture, longue, où l’on présente Tartuffe comme un SDF, permettant à Christophe Montenez (le dit Tartuffe) de se retrouver nu au bout de seulement quelques minutes, aurait pourtant pu me mettre la puce à l’oreille. Et ce n’est pas ça qui m’a gênée, finalement. Ce qui m’a gênée, c’est Molière piétiné, c’est le contresens érigé en principe, c’est la suprématie totale du metteur en scène sur le texte qu’il prétend monter.

© Jan Versveyweld

Pas besoin d’avoir un doctorat sur Molière pour se rendre compte qu’il y a un problème. Rapidement, on se retrouve totalement dépassé par ce qui se déroule sur scène. Il faut se figurer un texte, qui est celui qu’on connaît en partie – ne conservant que les actes I, III et IV avec quelques changements ici ou là – qui dit une chose, et des comédiens qui jouent l’inverse. Et ça, rien à faire, au théâtre, ça ne fonctionne pas. Vous avez beau avec la meilleure troupe du monde devant les yeux, ça va forcément entraîner des problèmes de compréhension. C’est juste logique.

Je peux comprendre qu’on soit lassé par ces scènes où Elmire repousse Tartuffe. Mais si c’est ce qu’on joue depuis 400 ans, c’est parce que c’est limpide dans le texte. Je peux comprendre qu’on soit blasé devant Orgon se cachant sous la table, écoutant Tartuffe faire la cour à sa femme Elmire, je peux comprendre qu’on ne rit plus lorsqu’elle tousse afin qu’il intervienne avant que celui-ci ne la viole, je peux comprendre que ces mécaniques de théâtre classiques puissent déplaire. Mais je ne peux pas comprendre comment en rend Elmire consentante dans son jeu tout en la faisant repousser textuellement Tartuffe. On pourrait prétexter l’ambivalence féminine si cela ne se produisait qu’une fois – belle vision de la femme au passage – mais c’est un discours qu’Elmire tient tout au long du spectacle. Cela crée des scènes totalement absurdes, incohérentes, mais qui ne vont pas non plus chercher du côté de l’humour. C’est fait avec beaucoup de sérieux, et ça donne un spectacle qui se veut transgressif de manière totalement gratuite, sans s’appuyer sur rien, sans transmettre grand chose, sans aller nulle part. Le rire, Van Hove va le chercher grâce à des petits commentaires, comme des surtitres qui accompagnent le début des scènes. Au cas où Molière ne fonctionne pas, au moins, on reliera ce qui se passe sur scène à ces petites annotations.

En bref, ça valait vraiment le coup de proposer une version inédite si c’est pour qu’on ne l’entende ni ne la comprenne ! Du côté des comédiens, difficile d’émettre une critique sur des propositions qui vont constamment contre le texte. Ceux qu’on retient sont ceux dont l’interprétation reste cohérente avec le texte, et donc lisibles pour les simples d’esprit comme moi – tant qu’on y est, on aurait pu aussi imaginer que Dorine souhaite coucher avec Tartuffe ou que Madame Pernelle soit l’amante cachée de Damis. Estimons-nous heureux donc de pouvoir saluer le jeu de Dominique Blanc et Claude Mathieu, toujours très justes, ouvrant de petites aérations moliéresques dans cet ensemble van hovien. Saluons écalement Denis Podalydès qui tire complètement son épingle du jeu en interprétant un Orgon somme toute assez classique, mais complètement magistral. Comme quoi, il ne faut pas oublier qu’on peut être époustouflant tout en restant conventionnel.

Van Hove trahissant Molière le jour de son hommage à la Comédie-Française, c’est peut-être là que réside la plus belle tartufferie de ce spectacle.

© Jan Versveyweld

Méritait-il la Une ?

Critique de Une télévision française, de Thomas Quillardet, vu le 13 janvier 2022 au Théâtre des Abbesses
Avec Agnès Adam, Jean-Baptiste Anoumon, Émilie Baba, Benoît Carré, Florent Cheippe, Charlotte Corman, Bénédicte Mbemba, Josué Ndofusu, Blaise Pettebone et Anne-Laure Tondu, dans une mise en scène de Thomas Quillardet

C’est le spectacle dont tout le monde parle depuis des mois, il est donc logique que je finisse moi aussi par en entendre parler. Après avoir manqué L’arbre, le Maire et la Médiathèque présenté au Théâtre de la Tempête la saison dernière, je me dis que cette Télévision française est l’occasion de me rattraper, d’autant que je vois peu de théâtre documentaire alors que j’aime ça. Un spectacle sur la privatisation de TF1 pour quelqu’un comme moi qui suit attentivement l’évolution des medias, ce devrait être du pain béni.

C’est quand j’ai entendu parler du spectacle pour la première fois que j’ai appris que TF1 avait autrefois été public. C’est dire si j’avais des choses à apprendre sur cette période ! Et c’est probablement pour ça, aussi, que j’en ressors aussi déçue. J’ai l’impression que l’essentiel, la privatisation en question, est dans le pitch du spectacle, et que ce qui nous est montré sur scène est plutôt de l’ordre de l’anecdote.

Le spectacle s’ouvre sur un JT, et donne ainsi la tonalité pour le reste du spectacle. Du JT, de l’information, on va nous en servir ! La catastrophe nucléaire de Tchernobyl occupe tout le début du spectacle, et, si cela évoque probablement des souvenirs pour une certaine génération, cela reste très informatif et ne me permet pas d’entrer vraiment dans le spectacle. L’introduction est un peu longue, un peu lente, se laisse le temps de présenter les différents protagonistes, leurs relations, l’ambiance générale et les tensions qui peuvent exister au sein de la rédaction. Alors tout en me familiarisant avec cet univers, j’admire la démonstration technique qui est faite sur scène, avec ces murs qui bougent et ces fenêtres qui s’ouvrent un peu partout pour donner une impression de vie en ébullition sur ce plateau en constant mouvement.

© Pierre Grosbois

Scénographiquement, il y a de bonnes idées, et pourtant quelque chose ne prend pas. Où est la frénésie qui devrait agiter cette rédaction ? Il y a plein de tentatives pour la représenter, mais elle n’est pas réellement présente sur scène : en témoigne cette soirée précédant le premier jour de TF1 devenu chaîne privée, qui donne un aperçu loufoque de la ligne éditoriale qui sera adoptée par la chaîne et qui aurait pu être un chouette moment de théâtre, mais dont le rendu est étonnamment fade.

La deuxième partie du spectacle, qui présente le tournant adopté par TF1 une fois la privatisation actée, ne se dynamise pas vraiment. Au contraire, elle a parfois tendance à s’enfoncer dans une succession de ce que j’appellerai des « images d’archives théâtralisées », qui certes peuvent nous faire sourire, comme c’est le cas pour l’imitation de François Mitterrand et de son mythique « mais vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier Ministre », mais finissent malgré tout par nous perdre. Je n’ai pas tout saisi des enjeux de la privatisation, les enchaînements des scènes et les différents changements de personnages ne sont pas toujours très clairs, on ne sait pas trop où on va.

J’aurais voulu en apprendre davantage et c’est surtout la déception qui parle. Plus objectivement, cela reste un bon travail, peut-être davantage un travail d’archiviste quand j’aurais souhaité une analyse plus claire de cette décision fondamentale pour l’audiovisuel public, de sa genèse, de son application, de ses conséquences directes et indirectes. J’en ressors néanmoins avec une meilleure connaissance de l’évolution de la TF1, de l’arrivée des chaînes d’information en continu, de la dictature de l’audimat et des sacrifices éditoriaux qu’elle impose. C’est un voyage au pas dans lequel il faut parvenir à se laisser porter d’une époque à une autre, des pattes d’éléphants aux jeans slims, des pulls bariolés aux costard-cravates, des manches ballons aux tee-shirts cintrés.

On ne passe pas un mauvais moment, mais peut-être qu’1h30 auraient suffi.

© Pierre Grosbois