Anna et ses soeurs

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Critique d’A la Trace, d’Alexandra Badea, vu le 6 mai 2018 au Théâtre de la Colline
Avec Liza Blanchard,  Judith Henry,  Nathalie Richard et Maryvonne Schiltz, dans une mise en scène de Anne Théron

Journée particulière s’il en est puisqu’avant le spectacle j’ai été invitée par La Colline à partager un moment spécial avec d’autres spectateurs habitués du lieu ainsi que quelques blogueurs : nous nous sommes réunis autour d’une longue table pour confectionner ensemble un repas cher au coeur d’Alexandra Badea. Sorte de macédoine qui puise ses origines en Roumanie, le repas a été un moment de convivialité absolue et je remercie à nouveau le Théâtre de la Colline pour cela. Nous nous sommes ensuite rendus dans la grande salle de La Colline pour découvrir le texte de celle qui avait été notre cuisinière-en-chef durant ce beau moment – et comme pour le repas, je m’y suis rendue vierge de toute idée sur l’événement.

Dans A la Trace, plusieurs histoires se superposent. Le fil directeur se décompose en deux trames principales : d’un côté, les recherches généalogiques de Clara ; de l’autre, la vie d’Anna. Clara cherche celle qui a été la maîtresse de son père et dont elle n’a que quelques objets matériels et un nom pour seuls indices : une certaine Anna Girardin aurait oublié un sac et quelques affaires, retrouvées par Clara à la mort de son père. Mais des Anna Girardin, il y en a des centaines ! Elle se met alors en tête de trouver la vraie, celle qui pourra la renseigner sur cette mystérieuse relation qui lui était inconnue. De son côté, la véritable Anna Girardin semble fuir quelque chose : on la retrouve dans des hôtels toujours différents, occupant ses soirées sur des réseaux dans lesquels elle discute avec des hommes mais ne semble pas vouloir s’attacher. C’est à travers ces discutions que l’on va en apprendre plus sur Anna, sur son passé et sur les étranges ressemblances avec celui de Clara.

Je suis très partagée sur ce spectacle. J’ai eu du mal à m’intéresser vraiment à cette histoire de famille qui me paraissait assez surfaite : sans vouloir divulgacher certains rebondissements (qu’on voit venir assez rapidement cela dit), le texte est quand même empreint de clichés et le côté mélo-dramatique de ces trois générations qui se cherchent autant qu’elles cherchent à nous tirer des larmes me laisse les yeux bien secs. Cependant, une force mystérieuse m’a maintenue dans le spectacle et malgré mon intuition sur sa fin j’ai suivi le spectacle avec plus de curiosité que je ne voudrais l’avouer.

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© Jean-Louis Fernandez

Cette force, je pense pouvoir l’imputer à la scénographie renversante de Barbara Kraft. Le décor est un terrain de jeu incroyable : 6 cases empilées les unes sur les autres sur trois niveaux, chaque scène se déroulant dans une case spécifique. Seul défaut : une réelle distance est imposée entre les personnages et le spectateur, ce qui a certainement participé à me laisser de côté. Néanmoins, visuellement, ce dispositif est une belle réussite. Les interactions entre Anna Girardin et ses différents hommes suivent ainsi toujours la même forme : elle, dans une case, ou parfois sur le plateau, et son interlocuteur projeté sur le décor, conversant avec cette inconnue.

Ce sont les scènes les plus prenantes du spectacle : omniprésence des réseaux sociaux, soutien évident que les conversations peuvent représenter mais également distanciation imposée par de tels dispositifs, le sujet est primordial pour moi et j’y ai sans doute plaqué beaucoup de personnel mais il m’a littéralement happée. Lorsque le film est diffusé sur plus d’une case, projetant une tête sur très grand écran, cela jure avec la petitesse d’Anna alors présente sur le plateau, et je n’ai pu refouler cette image de Black Mirror dans laquelle un personnage est introduit physiquement dans le cerveau d’un autre et lui parle jusqu’à ce que celui qui a gardé son corps décide de lui couper la parole, de le mettre sur off, et ainsi de l’empêcher d’exister. Brillant.

Un texte assez creux soutenu par un dispositif percutant, je m’étonne moi-même d’avoir tenu le choc. Je salue quand même cette pièce qui emploie quatre comédiennes sur le plateau, chose qui n’est que trop rare au théâtre. Parmi elle, Judith Henry m’a particulièrement marquée. Elle incarne à elle seule les différentes « fausses » Anna Girardin que Clara rencontre et il serait réducteur de se contenter de dire qu’elle les incarne toutes différemment. Ce ne sont pas seulement des caractères changés qu’elle propose, mais littéralement des femmes spécifiques, avec des histoires qui leur sont propres. Sur le plateau, elle rayonne, si bien qu’à aucun moment son personnage ne peut être considéré comme secondaire. Des quatre personnages présents sur le plateau, en considérant que toutes ses Anna Girardin n’en font qu’un, elle est celle qui a le mieux transcrit sa part de mystère, en ne cherchant à aucun moment à le souligner.

Je ne peux m’empêcher de trouver dommage l’emploi d’un tel dispositif pour un texte qui manque de profondeur. 

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© Jean-Louis Fernandez

Mad world

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© Phile Deprez

Critique de Tristesses, de Anne-Cécile Vandalem, vu le 4 mai 2018 au Théâtre de l’Odéon
Avec Vincent Cahay, Anne-Pascale Clairembourg, Epona Guillaume, Séléné Guillaume en alternance avec Asia Amans, Pierre Kissling, Vincent Lécuyer, Catherine Mestoussis en alternance avec Zoé Kovacs, Jean-Benoit Ugeux, Anne-Cécile Vandalem en alternance avec Florence Janas, Françoise Vanhecke, et Alexandre Von Sivers, dans une mise en scène de Anne-Cécile Vandalem

Réconciliée avec la programmation de l’Odéon cette saison, j’ajoute des spectacles au fil de l’année, à mesure que ma confiance dans le travail Braunschweig en tant que directeur de ce théâtre grandit. Quand je lis le courriel annonçant l’avant-première du spectacle, ni une ni deux, je réserve. D’abord, parce que c’est une compagnie que je ne connais pas du tout et un spectacle qui m’intrigue, mais aussi car la proposition des avant-premières de l’Odéon me plaît énormément et mérite d’être soutenue : assister la veille ou l’avant-veille de la première au spectacle à moitié prix, c’est quand même chouette. Et pour un spectacle comme Tristesses, qui est en réalité une reprise puisque la création date du Festival In de l’an dernier, cela valait franchement le coup.

La pièce s’ouvre sur le suicide d’une des 8 dernières habitantes de l’île de Tristesses, au nord du Danemark. Le lieu autrefois prospère a vu ses habitants déserter avec la mort de ses abattoirs, qui constituait leur principale source de revenue. Martha Heiger, la fille de cette femme pendue au drapeau danois, et par ailleurs favorite des prochaines élections avec son parti du Réveil Populaire, vient chercher sa mère avec pour ambition de la ramener sur le continent, ce qui semble contraire à ses dernières volontés. L’arrivée de Martha sera le catalyseur de l’agonie de cette île, révélant tensions et manipulations jusqu’alors latentes.

J’avoue : j’ai triché. Moi qui ne lis jamais la bible avant un spectacle – connaître l’intention du metteur en scène détruit l’objectivité de la perception du spectateur – j’ai jeté sur le livret un petit gauche-droite juste avant le spectacle pour me faire une idée du sujet de la pièce. C’est peut-être grâce à cette première entrée en matière que je suis rentrée directement dans ce thriller politique qui m’a transportée sans problème jusqu’à son issue finale. Un beau morceau.

Bon alors, on ne va pas se mentir, la caméra au théâtre, on commence à avoir l’habitude. Elle est sortie à toutes les sauces mais elle n’a pas toujours un rôle clairement défini. Ici, simplement, si on enlève la caméra c’est un spectacle entièrement différent qui est joué. Il faut savoir que le décor est constitué de petites maisons fermées dont on ne voit pas l’intérieur. Et toute l’intelligence du dispositif réside en ce que le cameraman n’est jamais à vue des spectateurs – ou rarement, et quand il apparaît c’est pour de très belles raisons – et que tout ce qui est filmé se passe à l’intérieur des maisons.

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© Christophe Engels

Ainsi, ce qui se passe sur scène et ce qui se passe à l’écran sont deux événements véritablement complémentaires et il ne s’agit pas, comme dans Festen par exemple, de choisir de regarder l’un ou l’autre par préférence d’un gros plan ou d’un plan d’ensemble. Ce que j’ai trouvé très ingénieux, c’est que ce dispositif soulignait remarquablement la désertification de l’île : lorsque tout le monde est dans sa maison et que l’action est à l’écran, le plateau est bien triste. Oui, triste, c’est le mot.

Tristesses, c’est le nom de l’île, mais c’est aussi globalement l’état d’esprit général qui règne sur le plateau. Au-delà du texte venant vilipender la montée des populismes, l’atmosphère générale est sombre et les relations semblent toutes entachées par un secret passé. Aucune relation, d’ailleurs, ne semble égalitaire, et l’impact du pouvoir, la puissance du paraître, sont merveilleusement rendus par des dialogues et des comédiens dirigés au cordeau. Pour pallier cette lourde ambiance, Anne-Cécile Vandalem a su jongler avec des scènes plus potaches qui déclenchent un rire sonnant comme une issue de secours chez le spectateur. J’ai beaucoup aimé cette alternance de tension et de relâchement, et j’ai presque honte d’avoir ri à des blagues d’un niveau parfois douteux – mais dans ce spectacle, le spectateur est manipulé aussi facilement que les habitants de l’île…

Je découvre à l’instant, en faisant mes recherches sur les acteurs, que c’était l’autrice / metteuse en scène, Anne-Cécile Vandalem en personne, qui a joué ce personnage si désagréable qu’est Martha. J’ai trouvé son jeu d’une finesse et d’une acuité telles que je n’en reviens pas qu’elle signe également le texte et la mise en scène. Son personnage jure avec les autres par son caméléonisme – c’est un effet voulu et cela fonctionne très bien : là où chacun semble accentuer un trait de leur caractère, dans des jeux frôlant parfois la caricature, elle semble se transformer suivant les situations, montrant différentes facettes de son personnage – pour notre plus grande frayeur.

Intelligence des mots, des situations comme du dispositif : Anne-Cécile Vandalem est un nom à retenir. Rendez-vous pris en 2019 pour le second volet : Arctique. ♥ ♥ ♥

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© Christophe Engels

Passion mortiphèdre

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Critique de Phèdre de Sénèque, vu le 28 avril 2018 au Vieux-Colombier, par Complice de MDT
Mise en scène de Louise Vignaud, avec Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte, Nâzim Boudjenah et Jennifer Decker.

Les retours étaient tellement enthousiastes pour ce spectacle que je me suis démenée pour avoir une place : comme de nombreux spectateurs de la Comédie-Française, le nom de Jennifer Decker dans le rôle-titre me l’avait d’abord fait négliger, et je ne l’avais pas mis à mon programme. Or cette actrice, dont le jeu ne m’avait jamais convaincue, a fait sa mue : déjà excellente dans le Lagarce, elle est à la hauteur du personnage mythique de Phèdre. Mais ce n’est pas le seul atout du spectacle.

Le premier est le texte. La metteuse en scène a choisi une excellente traduction. Les antiquisants connaissent Florence Dupont : pour cette latiniste, le théâtre antique est performance, non littérature, et elle traduit Sénèque en se souciant de la profération du texte, de son incarnation ; le rythme, la pulsation des consonnes aident à cette profération, à cette manducation du texte, qui devient corps. Sa traduction est fidèle, mais pas littérale. Ainsi, elle conserve les noms propres qui émaillent les tirades (lieux ou personnages mythiques, Cécrops, le Ténare…) et contribuent au mystère de l’atmosphère mythique, mais elle modernise tout ce qui concerne les relations humaines : là où mon Budé porte « le peuple se plaît à déférer les honneurs des faisceaux à des scélérats », elle écrit « les peuples élisent des crapules », et le public frémit…

La mise en scène de la jeune Louise Vignaud, diplômée de l’ENS et de l’ENSATT, est d’une parfaite maîtrise. Le texte de Sénèque est essentiellement fait de très longues répliques qui tendent au monologue : il y a peu de dialogues, d’échanges entre les personnages. Alors que, en 2011, Denis Marleau avait mis en scène Agamemnon, du même auteur, de manière statique, en isolant les personnages qui dévidaient leurs tirades sans beaucoup de contacts physiques ni même regards entre eux, Louise Vignaud les fait au contraire souvent se toucher, se rejoindre, bien qu’ils ne se parlent pas vraiment, et privilégie une gestuelle brusque, avec beaucoup d’impulsions soudaines, suivies d’arrêts, comme des tableaux vivants, qui donnent une grande beauté visuelle au spectacle. La création sonore de Lola Lelièvre très suggestive, jamais envahissante, crée une atmosphère de menace latente.

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© Christophe Raynaud de Lage

La distribution est de premier ordre. La metteuse en scène a tout misé sur ses acteurs : le texte aurait permis des images scéniques barbares (le corps déchiqueté d’Hippolyte pourrait etre présent visuellement) qu’elle a refusées. La barbarie doit être contenue intégralement dans le jeu théâtral. Pour cela, Louise Vignaud a d’abord choisi des voix. Tous les acteurs ont des voix singulières, puissantes, sombres, parfois un peu éraillées (Calixte, Decker), jamais claires ou aiguës. De très belles voix tragiques qui portent ce texte terrible, où les passions sont immédiatement à leur incandescence la plus brûlante, où la délibération et la sagesse ne sont jamais de mise.

Jennifer Decker, quand elle entre sur scène, poudrée d’or, sculpturale dans sa robe lamée, est immédiatement à un niveau de jeu impressionnant, qui suppose un travail et un don de soi que je ne lui aurais jamais prédits. Dont acte ! On sent en elle à la fois la mort et le déchaînement ; aidée par la traduction, elle fait entendre aussi la part de haine pour Thésée qui entre dans la passion de Phèdre : c’est un des aspects les plus intéressantes de la relation entre les personnages. J’ai été aussi entièrement convaincue par le jeu de Nâzim Boudjenah, que je n’attendais pas en Hippolyte. C’est lui qui, des cinq, a la voix la plus douce, et dans sa grande tirade, où il fait l’éloge de la vie sauvage, à l’écart des corruptions de la civilisation, il adopte un ton un peu automatique, déshumanisé, qui est une vraie trouvaille : Hippolyte apparaît alors comme un primitif légèrement fanatique, avec quelque chose d’ « innocent » dans tous les sens du terme, et la scène de l’aveu de Phèdre qui suit apparaît à la fois comme une scène de viol (commis par Phèdre) et de découverte de la femme ; grâce à la direction d’acteurs cette scène centrale combine la violence, la crudité du désir de Phèdre, avec quelque chose d’onirique, de l’ordre aussi d’un « premier matin du monde ». C’est assez difficile à exprimer, parce que beaucoup d’éléments complexes se mêlent dans cette scène très physique, qui est une absolue réussite.

Il faut citer tous les acteurs, tous puissants et justes. Il va sans dire que Thierry Hancisse a en lui la démesure nécessaire au théâtre de Sénèque. Il « mange le plateau », et c’est le seul moment où Jennifer Decker ne tient pas le choc : face au monstre-Thésée, elle meurt un peu trop gracieusement. Claude Mathieu est à la fois la nourrice et le messager qui raconte, dans un récit presque insoutenable, la mort d’Hippolyte : elle est parfaite. Pierre-Louis Calixte, avec son demi-masque de cerf, est le chœur : lnterface entre les personnages mythiques et la salle, entre la violence déchaînée de la scène et le monde humain ordinaire, avec quelque chose d’un Monsieur Loyal, il n’est pas le moindre atout du spectacle. Son phrasé moderne, plein de douceur et d’ironie, désamorce la « sagesse des nations » qu’exprime ses tirades, ce qui donne encore plus de force au déchaînement passionnel des personnages principaux.

Espérons une reprise de ce beau spectacle, qui fait découvrir la violence sismique de la pièce de Sénèque, inspiratrice de notre Racine national. Phèdre, c’est pas tiède ! ♥ ♥ ♥

PHEDRE - Répétitions -

© Christophe Raynaud de Lage

Studio et dépendances

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Critique de Dépendances, de Charif Ghattas, vu le 24 avril 2018 au Studio Hébertot
Avec Thibault de Montalembert et Francis Lombrail, dasn une mise en scène de Charif Ghattas

Habituée du Théâtre Hébertot, je le suis beaucoup moins de son petit frère, le Studio Hébertot, situé à quelques mètres à peine de la grande salle du boulevard des Batignolles. J’y ai vu il y a presque 10 ans Le K avec Grégori Baquet mais n’y avais encore jamais remis les pieds, par manque de temps mais peut-être aussi d’audace. Ici, chaque spectacle est un pari, dans ce « lieu d’expression contemporaine », ce qui nous est rappelé par l’ouvreuse lors du traditionnel discours pré-spectacle : « ici on ne joue que des auteurs vivants ! ». Si je n’ai rien contre cette idée-là, c’est avant tout l’affiche qui m’a mis l’eau à la bouche : le duo de comédiens me paraissait prometteur. Il l’est.

Deux frères se retrouvent dans l’ancienne maison de leurs parents. Cela fait quelques années qu’ils ne se sont pas vus et, dans cette maison où ils ont passé une partie de leur enfance, la mémoire vient se mêler aux tensions du présent. On comprend vite qu’ils attendent un troisième frère, Carl, qui ne vient pas. Au fil du spectacle, l’attente perdure. L’absence de Carl fait tanguer les liens fraternels qui ne parviennent plus à s’équilibrer. Chaque frère semble « prendre l’avantage » à tour de rôle, esquivant les dangers qui se présentent à lui sous forme de souvenirs… ou d’une réalité parfois peu agréable à affronter.

Un peu social, un peu réaliste, un peu mélodramatique, la pièce cherche à mélanger trop de genres et le fil directeur fait de nombreux zig zag pour arriver à ses fins. On sent un secret de famille prêt à être dévoilé à tout moment mais la conclusion est finalement un peu décevante – j’ai préféré le chemin parcouru au point d’arrivée. Malgré ses quelques sinuosités, le texte parvient à capter l’attention du spectateur en jonglant habilement entre souvenirs et moment présent. Des sauts dans le temps transcrits avec une belle incarnation sur la scène.

On les attendait, ils ne déçoivent pas. Les deux comédiens réussissent à nous maintenir en haleine durant l’heure de jeu. Chacun a mis dans sa composition probablement plus que ce que le texte laisse deviner des personnages. Leur lien fraternel se ressent sur le plateau, mais, mieux encore, ils parviennent à faire percevoir le poids de l’absence qui planera au-dessus d’eux pendant tout le spectacle. Peut-être est-ce dû aux silences, nombreux dans le spectacle, et à travers lesquels ils font finalement passer plus que durant leurs échanges ?

On attend maintenant un texte dans lequel les comédiens pourront montrer encore davantage l’étendu de leur talent.

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Le Sommeil du printemps

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Critique de L’Éveil du printemps, de Frank Wedekind, vu le 21 avril 2018 à la Comédie-Française
Avec Michel Favory, Cécile Brune, Éric Génovèse , Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Pauline Clément, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Matthieu Astre, Juliette Damy Ina, Robin Goupil, Aude Rouanet, et Alexandre Schorderet

On va finir par croire que j’en veux à la Comédie-Française. Sur les créations présentées cette année dans ce théâtre que pourtant j’admire tant, que de déceptions ! Mais en fait, ce soir, je dois reconnaître que je lui en veux un peu. Je lui en veux parce qu’en tant que Premier Théâtre de France, il est de son devoir de proposer une programmation qui s’adresse à tous et ne laisse pas la majorité de son public de côté. Les papiers sur Hervieu-Léger pullulent, les critiques sont excellentes, et pourtant mes voisins comme moi passons notre temps à regarder notre montre et à somnoler. Non, on ne bavera pas de bonheur parce que le nom de Richard Peduzzi est sur le programme. Désolés. Votre entre-soi ne nous intéresse pas.

Certains trouvent cela normal. Lorsque, le temps d’un précipité – déjà, vous voyez, ici on ne parle pas d’entracte mais de « précipité », excusez du peu, mais j’y reviendrai – je demande à ma voisine ce qu’elle pense du spectacle, elle me regarde de haut et me répond directement « Mais vous savez mademoiselle, moi je suis une initiée ». Je feins de ne pas comprendre : « Une initiée ? ». Elle m’explique alors gentiment – et sur un ton si peu condescendant – que « pour certains auteurs, il faut s’instruire et se renseigner avant… ». Ha, très bien madame. Du coup, les quelques 800 autres spectateurs et moi, on peut aller se rhabiller ? S’il faut connaître déjà pour pouvoir apprécier, vous nous laissez tous sur le carreau.

Je suis rapidement perdue, je pense que mes voisins aussi, et au moins autant que Clément Hervieu-Léger qui, une fois de plus, s’attelle à une mise en scène sur le plateau principal de la Comédie-Française. Et une fois de plus, je me demande pourquoi. Le comédien – plutôt bon, par ailleurs – n’a pas grand chose d’un metteur en scène. Son Misanthrope comme son Petit-Maître (que je n’avais pas eu le courage critiquer tant j’étais affligée) se retrouvaient dans leurs longueurs et leur linéarité flagrante, manquant cruellement de fond et de point de vue. Même rengaine pour cet Éveil de Printemps, qui ne propose aucune lecture claire de la pièce. Je ne comprends même pas pourquoi j’y ai cru.

Alors oui, je le confesse, j’ai eu l’espoir de pouvoir me rendre au Français sans lire le texte avant. J’ai cru que le théâtre était là pour m’éclairer un texte et son propos, que la mise en scène existait justement pour souligner ce qui, à la lecture, pouvait parfois être obscur. Clément Hervieu-Léger semble partager mon avis, à quelques mots près : sa mise en scène sera obscure, ou ne sera pas. Prenez cela au pied de la lettre : la scène est constamment dans l’ombre et vous n’y verrez pas grand chose. J’ai même été étonnée de voir certains comédiens maquillés lors des saluts : à quoi bon, les gars, puisqu’on ne vous voit pas ?

Ceci dit, je reconnais que cela est plus confortable pour le spectateur qui lâche prise et profite des fauteuils confortables du Français pour faire une sieste ; comme il n’y a pas d’entracte, en plus, il ne sera pas dérangé. Ha mais cher metteur en scène, vous ne trompez personne : si vous avez choisi de ne pas proposer d’entracte, c’est moins par amour de l’art que parce que vous aviez peur de perdre la moitié des spectateurs entre les deux parties. Cépabo.

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© Brigitte Enguérant

Dans l’un des nombreux articles autour du metteur en scène parus ces derniers jours, il explique que la pièce est rarement montée en entier. Comme d’habitude, j’ai l’impression que le comédien, emporté par son désir de ne pas faire comme tout le monde, a oublié de questionner la pertinence des coupes habituellement effectuées. Certaines scènes, par ailleurs peu utiles à « l’action » en elle-même, gagneraient à être coupées, grouillant de références manquant à la plupart des spectateurs ou tout simplement enchaînant les longueurs dans des monologues interminables. L’appât de la longueur est un mal de ce siècle qu’il est difficile de soigner, et l’on est condamné à subir cette mise en scène qui s’étire, se regarde jouer et se complaît dans cette lenteur assumée.

Je conçois que le texte ait choqué en son temps, j’ai plus de mal à comprendre l’intérêt de le monter aujourd’hui. Il a pour moi une valeur documentaire certaine, mais les coupes qui me semblent nécessaires témoignent aussi de ses faiblesses. Cependant, il n’est sûrement pas à jeter, et je ne me laisse pas abattre par un spectacle sans vision. J’ai cru par instants entendre quelques fragments de ce texte, mais il y était question de nature et de vie, et sur scène je ne voyais que prison et désolation. Ce décor fermé de toute part, empêchant toute lumière de pénétrer, brisant le faible rythme par ses problèmes mécaniques, ne m’a pas convaincue, quel que soit le nom qui lui a donné forme. Dans cet enfermement oppressant, seule la musique de Pascal Sangla permet de s’échapper, et je m’y suis accrochée avec désespoir : les quelques intermèdes musicaux étaient de beaux moments de grâce. Quoi qu’il en soit, l’adolescencee, ses pulsions, ses questionnements, ses explosions et ses mystères continueront d’agiter le monde par-delà les siècles. J’attends une autre mise en scène pour me faire un réel avis sur le texte.

J’ai rarement vu les acteurs du Français aussi mal dirigés. Comme à son habitude, pour occuper l’espace, Clément Hervieu-Léger fait courir ses comédiens partout en criant. La pièce traitant de l’adolescence, ça aurait presque pu passer pour cette fois. Mais on ne me la fait pas : cela suinte le remplissage plus que la véritable idée. Et puis, je rassure ma voisine de derrière, qui se plaint de n’avoir pas compris les trois quarts de la pièce et me demande ce qu’il en est pour moi : les comédiens articulaient mal, ça a été dur pour moi aussi. « J’étais au quatrième rang et on est à la Comédie-Française. C’est inconcevable. » Oui madame, je suis d’accord. Et pourquoi personne ne dit rien ? Le mystère reste entier, et ce silence me semble tout aussi inconcevable que la faible qualité de jeu, ce soir-là.

Cela ne servirait à rien d’enfoncer davantage le couteau dans la plaie, d’autant qu’on connaît le talent de la Troupe et les belles soirées qu’ils peuvent nous proposer lorsqu’ils savent où aller. Je me contenterai simplement de saluer les interprétations de Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux et Christophe Montenez, qui sont cohérentes d’un bout à l’autre, ainsi que la merveilleuse composition d’Éric Génovèse qui aurait pu sublimer la scène finale, si la mise en scène avait suivi. Il parvient néanmoins à créer une atmosphère, peut-être la seule qui aura su me saisir lors du spectacle. Alors… merci.

« Ce n’est pas ici, l’endroit pour tirer en longueur un débat si profond ». Cher Monsieur Hervieu-Léger, la réplique aurait dû vous interpeller. pouce-en-bas

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© Brigitte Enguérant

Indécence

Providence

Critique de Providence, de Neil Labute, vu le 19 avril 2018 au Théâtre des Déchargeurs
Avec Xavier Gallais et Marie-Christine Letort, dans une mise en scène de Pierre Laville

C’est avant tout pour Xavier Gallais que j’ai retrouvé les Déchargeurs, ce soir-là. Le comédien, que je vais voir le plus souvent possible lorsqu’il se produit est Paris, est pour moi une valeur sûre. Même dans tes textes qui ne me paraissent pas fondamentaux, comme pouvaient l’être Des hommes en devenir la saison dernière à La Villette, ses personnages ont toujours une saveur particulière et laissent un bel écho intérieur qui dure longtemps. Dans Providence, et malgré une belle performance, la magie ne prendra pas.

A l’entrée en salle, pas de doute possible sur la situation initiale. On est à New-York, un certain 11 septembre 2001. L’atmosphère est poussiéreuse ; le tableau initial assez glaçant. Très vite, la situation s’installe : alors que Ben aurait dû aller travailler dans les tours ce matin, il a décidé de plutôt se rendre chez sa maîtresse – et accessoirement sa chef – et ainsi éviter la catastrophe. Porté disparu, une question se pose alors : va-t-il profiter de cette situation pour partir incognito et s’installer avec celle qu’il aime en cachette depuis 3 ans maintenant, ou va-t-il répondre aux appels désespérés de sa femme et rejoindre sa famille et ses enfants ?

On s’éloigne finalement très vite du sujet initial. Après avoir présenté le contexte de l’histoire, c’est le sexe qui prend le dessus : pendant une longue demi-heure, les deux amants choisissent de discuter de la qualité de leur vie sexuelle, sous tous les angles, et me perdent alors presque totalement. Lorsqu’elle déclare faire sa liste de course pendant l’amour, je ris intérieurement : c’est précisément ce que j’étais en train de faire. Le texte n’avance pas, et j’ai du mal à percevoir le réel impact du 11 septembre dans cette histoire. J’en viens à avoir de la peine pour l’enfant assise devant moi et dont les parents, gênés, doivent soudainement regretter la présence.

C’est finalement une histoire très indécente qui nous est présentée. Au vu de l’horreur que représentent les attentats du 11 septembre, j’ai du mal à concevoir qu’on puisse s’en servir comme prétexte à des dialogues pareils, tournant beaucoup trop autour d’histoires de fesses sans lien aucun avec l’événement initial. Il y aurait eu peut-être plus de profondeur du côté d’un débat sur les « héros » de cet attentat, mais on ne fait que tourner autour des « je ferai tout pour toi » et « est-ce que tu m’aimes ? » sans fin. Le temps a rarement passé aussi lentement que ce soir-là, aux Déchargeurs.

Je dois dire aussi que c’est lassant d’entendre une femme déclarer qu’elle se fait baiser et que parfois pour changer elle suce son partenaire… c’est un peu has been non, en plus d’être inutilement vulgaire ? On ne croit pas une seconde au désir qui devrait exister entre les deux amants, ce qui n’aide pas la mayonnaise. Quant à cette histoire sortie de nulle part dans laquelle elle parle d’un fantasme mettant en scène la femme de Ben la pénétrant armée d’un instrument à lanières qu’on trouve dans un sexshop… Que cherche Neil Labute ? Sûrement pas à nous intéresser. A nous choquer, peut-être ? Échec.

Pourtant, Xavier Gallais rester le grand acteur qu’on connaît. Tout au long du spectacle, il semble jouer sur une ambiguïté assez terrifiante, si bien qu’on se demande finalement s’il ne va pas tuer la femme qu’il aime. Ses yeux sont fous, il est agité, imprévisible, il manipule sa partenaire avec une violence soudainement réfrénée, il évolue en prenant peu à peu le dessus sur la relation alors même que la hiérarchie voudrait le contraire. Se réinventant sans cesse malgré un texte bien fade, il est ce qui a empêché mes yeux de se fermer. A ses côtés, Marie-Christine Letort n’est pas en reste, défendant du mieux que possible son personnage en essayant de lui donner plus de substance que la simple marionnette sexuelle à laquelle le texte la réduit.

Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère. Les deux comédiens méritent bien mieux. pouce-en-bas

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Le cas Sandre

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© Marie-Élise Ho-Van-Ba

Critique de Sandre, de Solenn Denis, vu le 5 avril 2018 à la Maison des Métallos
Avec Erwan Daouphars, dans une mise en scène de Collectif Denisyak

Mon Avignon OFF 2017 n’était pas un bon cru : je n’y ai rien vu de réellement transcendant et suis probablement passée à côté de quelques perles – problèmes des festivaliers du début. Quand les noms des « pépites » commencent à sortir, il est déjà temps pour moi de remonter vers la capitale. Ma chance, c’est que ces spectacles-là remontent bien souvent vers Paris la saison suivante, me permettant ainsi de rattraper mes actes manqués : ainsi, en quelques semaines, j’enchaîne 1336 présenté au 11 Gilgamesh, et Sandre, qui se jouait à La Manufacture – deux salles sur les programmes desquelles je me pencherai encore plus attentivement cette année…

Le sous-titre annonce la couleur : Sandre, confession d’une Médée moderne. Il n’est pas trompeur et ne gâche en rien le déroulé du spectacle : ce n’est pas la fin qui importe ici, mais bien le quotidien, la vie de cette femme abandonnée et ses conséquences sur son quotidien qui vont nous préoccuper. Elle était pourtant sûre qu’un homme bien nourri revient toujours au terrier. Quand il lui annonce qu’il a rencontré une autre femme et qu’il va la quitter, c’est un monde qui s’écroule, petit à petit. Il va la laisser seule. Ou pas tout à fait, puisque dans son ventre grandit déjà le témoin d’un amour qui a existé, mais qui n’est plus.

Lors du bord de plateau qui a suivi le spectacle, Solenn Denis a déclaré s’être inspirée de faits divers de femmes infanticides, pour lesquels les commentaires sont éternellement outrés. Sans vouloir expliquer ce fait, ni le justifier, ni le condamner elle a voulu leur donner la parole. Le texte reste très quotidien tout en maintenant une tension sans équivoque. Le passage à l’acte ne sera pas décrit et c’est bien mieux comme ça – l’imaginaire peut ainsi continuer à alimenter cette vie de femme en apparence si ordinaire. Mais sans aller contre cette forme, j’aurais attendu peut-être plus de mordant, plus de concret, peut-être tout simplement une partition plus importante pour cette femme qui aurait tant de choses à dire. De ce côté-là, je reste un peu sur ma faim.

En revanche, je dois reconnaître que le dispositif m’a complètement convaincue. Pas difficile de l’imaginer dans une salle du OFF : un fauteuil, une lampe, une tasse de café. Le comédien ne bougera pas, ou si peu. Sur le plateau des Métallos, cela apparaît peut-être encore plus impressionnant : l’île sur laquelle vit ce personnage à présent, seul au milieu d’une scène froide et vide, marque encore plus sa solitude et son enfermement progressif. Enfin, et sans vouloir en dévoiler trop, j’ajouterai simplement que la déconstruction progressive de ce décor est à la fois belle, explicite, et menaçante. Une belle trouvaille.

C’est un homme qui joue cette femme. Je pourrais ne pas l’écrire mais certains se poseront peut-être la question en voyant les photos. Peut-être me la serais-je posée si je les avais vues avant le spectacle. Car pendant la pièce en elle-même, à aucun moment cette réflexion ne me vient à l’esprit. Erwan Daouphars, comédien que je découvre avec le texte, incarne cette femme avec une délicatesse, une sensibilité et une force que j’aurais pu qualifier de « féminines » il y a quelques temps. Je me contenterai simplement de souligner la puissance de sa composition, et son regard, poignant, dont mes yeux auront du mal à se détourner. C’est dans ce regard que j’ai puisé le plus d’émotions. Dans ce regard, il y a une vie. Une vie entière.

Un collectif à suivre, assurément. ♥ ♥

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© Marie-Élise Ho-Van-Ba