Serre à quoi ?

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Critique de Data Mossoul, de Joséphine Serre, vu le 20 septembre 2019 au Théâtre de la Colline
Avec Guillaume Compiano, Camille Durand‑Tovar, Elsa Granat, Estelle Meyer, Édith Proust, Aurélien Rondeau, Joséphine Serre, dans une mise en scène de Joséphine Serre

J’ai encore du mal à réaliser que ça ne fait que deux ans et demi que je fréquente ce théâtre. Moins souvent déçue qu’ailleurs, presque toujours intéressée, j’avoue ne plus du tout étudier ce que je vais voir et faire confiance à la programmation de Wajdi Mouawad. Je dois assister aux trois-quarts de la saison. Petite et grande salle, sans discrimination. Ça a des bons comme des mauvais côtés. Moi qui aime le côté rassurant de retrouver sur scène des visages connus, ce théâtre chamboule mes habitudes. Et voilà que je me retrouve dans une salle où je ne sais pas ce que je vais voir, où je ne connais ni les comédiens, ni l’auteur et metteur en scène, et que je découvre que le spectacle dure 2h45. Ambiance.

Au début de la pièce, on rencontre Mila Shegg, une data scientist travaillant pour une grande entreprise de data, Geolog. On apprend rapidement qu’elle a perdu la mémoire sur trois ans, de 2014 à 2017, mais qu’elle garde en mémoire le nom de Mossoul, alors même que la ville a été rayée de la carte du monde. Alors quand Geolog, sous l’impulsion du gouvernement, décide de supprimer du Web les pages antérieures à 2025 sous prétexte qu’elles contiendraient essentiellement des fake news, et qu’elle se retrouve en charge d’exécuter l’algorithme menant à la disparition, elle rajoute quelques lignes à son algorithme de façon à ce qui a été publié ces trois années ainsi que ce qui a un lien quelconque avec Mossoul soit sauvegardé. La pièce fera des sauts réguliers dans le temps pour remonter au VIIe siècle avant JC où a vécu Assurbanipal, fondateur de la première bibliothèque de l’humanité. En recherchant Assurbanipal et Mossoul sur internet, Mila Shegg va se retrouver dans un hotel occupé par des hackers et, passant de leur côté, va tenter de contrer le mouvement du gouvernement tendant à effacer purement et simplement des années de publications du Web.

Il y a d’abord la bonne surprise. Le sujet est plutôt intéressant, la mise en scène dynamique. Je me rends rapidement compte que je me plais à suivre cette histoire, et que, comme les scolaires qui ont envahi le premier rang et ont rapidement cessé leurs ricanements avec l’avancée de la pièce, j’ai envie de connaître la suite, je m’attache aux personnages. Le texte, souvent sérieux et suivant son fil directeur, n’oublie pas d’y insérer une dose d’humour bienvenue. Je découvre en Edith Proust une comédienne toute en subtilité, avec des regards d’une intensité rares et qui expriment bien plus que ce que le texte lui donne à jouer. On se perd dans ces regards d’enfance plein de désir de connaissance et d’espoir dans l’avenir. J’ai aimé ces regards.

Il faut quand même se rendre compte que l’autrice a choisi peut-être deux des mots les plus putaclics du moment… pour y cacher quoi, finalement ? Si le point de départ me semble réellement intéressant, c’est ce qu’elle en a fait qui me dépasse. Je ne comprends pas où elle va, je ne vois plus le rapport entre les scènes qui passent et l’intrigue originelle.Si tout se tient plus ou moins scientifiquement dans le point de départ, on s’écarte rapidement de la cohérence du début pour des scènes toujours plus farfelues, des mélanges d’époque, des nouveaux personnages, des histoires dans l’histoire de l’Histoire… Rapidement, j’ai compris que j’étais un peu perdue et, des nombreuses scènes qui s’enchaînaient sous mes yeux, j’ai décidé de ne m’accrocher qu’à l’histoire centrale qui, elle, me semblait encore à peu près claire.

Et puis il y a la très mauvaise surprise. Une très mauvaise surprise qui dure près d’une demi-heure, c’est une très LONGUE mauvaise surprise. Je dois reconnaître que je n’ai pas du tout compris ce qu’il se passait. Tout d’un coup tout se mélange. Les comédiens se mettent à hurler leur texte vainement : la musique est si forte que leur partition n’est plus du tout perceptible. Toutes les époques sont présentes sur le plateau, tout le monde parle à tout le monde, les personnages courent dans tous les sens, la lumière est aveuglante, le son désagréable, c’est une cacophonie sans nom et je me mets à ne souhaiter plus qu’une chose : que tout s’arrête.

On aimerait appuyer, nous aussi, sur DELETE pour cette fin cacophonique… 

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© Véronique Caye 2019

Je prends les deux !

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Critique de L’un de nous deux, de Jean-Noël Jeanneney, vu le 19 septembre au Petit Montparnasse
Avec Christophe Barbier, Emmanuel Dechartre et Simon Willame, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée

Le lendemain du décevant Rouge au Théâtre Montparnasse, retour rue de la Gaité mais chez le petit frère et son plateau à taille humaine cette fois-ci – ceci étant, on y retrouve aussi deux comédiens sur scène incarnant des personnages réels dans une situation fictionnelle. Comme la veille, c’est pour les comédiens que j’étais là : parce que je n’ai pas oublié l’oeil passionné de Christophe Barbier menant avec brio son Dictionnaire amoureux du théâtre et parce que même si les dernières saisons d’Emmanuel Dechartre ne m’avaient pas convaincue, il reste un comédien que j’ai beaucoup aimé.

Sur scène, on ne peut l’ignorer : nous sommes en guerre. Le décor le souligne bien, les fenêtres donnent sur un camp de travail encore en activité et nos protagonistes eux-mêmes sont emprisonnés en Allemagne. Nous sommes en juin 1944, le fin de la guerre s’annonce, le débarquement vient d’avoir lieu. Dans cette prison, deux hommes reviennent sur leur époque : Léon Blum, le fidèle de Jean Jaurès, et Georges Mandel, collaborateur de Clemenceau.

Je n’étais pas une passionnée d’histoire dans mes jeunes années. Ou plutôt : les cours d’histoire monotones et sans vie me semblaient infiniment longs et m’ont dégoûtée de la matière. C’est par le théâtre que j’y suis revenue – pas assez, à mon grand dam, mais suffisamment pour me rendre compte de mes lacunes et de mon erreur de jeunesse. Et L’un de nous deux est de ces spectacles qui me ramènent à l’histoire le temps d’une soirée. Ce n’est pas du grand théâtre, mais c’est une pièce qui tient son pari : écrite par un historien, les dialogues sont certes un peu verbeux mais c’est leur contenu qui parvient à nous intéresser – les personnages échangent anecdote sur anecdote et lorsqu’on sait si peu de la période traitée, on savoure ces histoires avec délice.

D’autant que nos deux comédiens les servent avec passion : certes, on pourra facilement accuser Christophe Barbier de « faire du Christophe Barbier » au début du spectacle, mais il entre progressivement dans la peau de son personnage pour finalement quitter dignement la scène à la fin du spectacle. Et quel plaisir d’écouter le comédien qui fait sans doute les plus belles liaisons de la scène française ! C’est un de mes plaisirs coupables et je le reconnais volontiers. Quant à Emmanuel Dechartres, il tient parfaitement tête à ce Mandel parfois emporté et campe un Blum vieux sage, profondément humain et bienveillant. Si tout les oppose dans la forme – l’engouement, la rigueur du ton, la posture, le regard – le fond est plus ambigu qu’il n’y paraît. Dans leur joute oratoire, cela devient presque un jeu de deviner ce qui les oppose réellement.

A savourer comme un bon cours d’histoire.  ♥ 

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On n’en sort pas red dingue

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Critique de Rouge, de John Logan, vu le 18 septembre 2019 au Théâtre Montparnasse
Avec Niels Arestrup et Alexis Moncorgé, dans une mise en scène de Jérémie Lippmann

Je suis un peu un mouton. Quand je vois Niels Arestrup sur une affiche, j’oublie mes déceptions passées. J’oublie que la pièce est américaine, j’oublie le prix de la place, j’oublie que le metteur en scène m’a rarement convaincue, j’oublie que les choix artistiques récents de Niels Arestrup divergent des miens, j’oublie que le sujet me paraît si peu dramatique, j’oublie que la pièce n’a que deux personnages, j’oublie la difficulté à rendre une conversation de ce genre intéressante. J’oublie tout. Le rappel est d’autant plus rude.

Un jeune homme débarque dans l’atelier de Marc Rotkho un matin pour devenir son employé. Les règles imposées par le peintre sont claires : il ne sera ni son apprenti, ni son ami, mais bien son aide à tout faire, il doit accepter de satisfaire toutes ses demandes, même ses caprices. Le jeune homme accepte.La présence de ce nouvel individu dans son atelier perturbera les habitudes misanthropes du vieux peintre et un lien finira par se nouer. Pas toujours aimable, pas toujours bienveillant, mais un lien quand même.

Lorsqu’une pièce ne fonctionne pas, lorsqu’on a du mal à accrocher, lorsqu’on se met à observer le moindre détail du plafond du théâtre – témoin ma grande expérience ! – notre manque d’implication est souvent imputable au texte. Et ici, malgré les 6 tony awards affichés en gloire sur l’affiche du spectacle – un prix américain, on aurait dû se méfier ! – je dois dire que la pièce m’est apparue sans grand intérêt.

Je n’ai pas du tout été emballée par cette histoire. Si elle traite de l’évolution dans la relation entre les deux hommes, c’est plutôt raté : elle n’est pas linéaire, donc pas réellement interprétée puisque c’est dans les noirs elliptiques que passent toute l’ambiguité de leur rapprochement. Or même les noirs sont ratés : ils sont longs sans être incarnés, et semblent décorrélés de la pièce, comme s’ils avaient été pensés à part. Ainsi, à chaque noir, on sort totalement du spectacle – ce qui n’aide pas à y rentrer. Ou y entrer, c’est selon.

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Le résultat n’est pas beaucoup mieux si elle cherchait mettre en perspective l’acte artistique : les grandes phrases assénées par Rothko – « dans chaque coup de pinceau, il y a une tragédie » ou « la tragédie, c’est de devenir inutile de son vivant » – sont risibles tant elles font dans le cliché. Et puis de temps à autres, avec de grosses ficelles pour bien comprendre qu’on change de sujet vers un « il faut tuer le père » pas très subtil, les deux personnages se mettent à évoquer la mort des parents du jeune homme, qui n’aura pas vraiment d’impact sur l’histoire mais qui revient quand même à plusieurs reprises. Etrange.

Il faut dire aussi que la mise en scène n’aide vraiment au schmilblick. Certes, les lumières sont belles et font habilement échos au sujet de la pièce. Certes, le décor est somptueux – mais comment rater un atelier d’artiste quand on en a les moyens ? Si le décor semble vivre, la matière, elle, ne bouge pas : les acteurs sont souvent très statiques, se contentant d’allers-retours entre les toiles et le bord de scène, les musiques qui accompagnent les scènes m’ont semblé hors-propos, les échanges manquent de vie. C’est peut-être la scène, muette, où les deux personnages peignent ensemble qui m’a semblé la plus réussie. Et puis mince, mais c’est triste de voir pareil plateau occupé par seulement deux comédiens. Quand on voit en plus que le spectacle de première partie de soirée est un seul en scène – de Stéphane Bern, sans commentaire – on en vient un peu à déplorer les choix de Myriam de Colombi. D’autant que, vu le décor, on se doute que le spectacle tournera difficilement. Tout cela résonne à mon oreille comme un petit gâchis.

Néanmoins, aussi bougon que je sois, je dois reconnaître que Niels Arestrup reste le plus grand acteur que j’ai jamais vu. Je suis toujours aussi fascinée par la manière dont il devient son personnage sur scène – c’est très cliché d’écrire ça mais je ne vois pas comment l’exprimer autrement. On a vraiment l’impression qu’à tout moment il peut nous peindre un chef-d’oeuvre, que ses colères sont réelles, qu’il invente les mots au fil des conversations. Cette incarnation ne connaît pas d’égal sur la scène française et le voir reste un privilège dont je suis pleinement consciente. Face à ce monstre sacré, Alexis Moncorgé ne se démonte pas. Dans la première scène, où il est d’abord dos au public, muet, son attitude, quoique légèrement accentuée, est extrêmement parlante. Lorsqu’il se retourne, j’ai cru voir Linguini, ce personnage de Ratatouille tout timide et maladroit au début du film ; on retrouvait la même peur de mal faire, le même embarras. Dans l’évolution qui suit, on distingue deux moments : lorsqu’il tente l’émotion, pas vraiment convaincant, et lorsqu’il s’énerve. Alors il prend une réelle place sur le plateau et réussit à s’imposer face au maître devant lui, sans forcer. Et plutôt prometteur.

Dispensable, hélas. pouce-en-bas

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Beaux et bons

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Critique des Beaux, de Léonore Confino, vu le 17 septembre 2019 au Petit Saint-Martin
Avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet, dans une mise en scène de Côme de Bellescize

J’étais un peu dubitative en me dirigeant vers ces Beaux qui semblaient déjà faire les beaux jours du Petit Saint-Martin. Et pour cause : il y a près de 6 ans maintenant, au même endroit, sur le même thème j’y avais vu Ring par la même autrice qui ne me laisse pas grand chose d’autre qu’un vague goût d’oubli en bouche. Mais après tout, des années ont passé, ma vision du couple a évolué, l’écriture de Léonore Confino aussi : allons-y !

La pièce s’ouvre sur un couple parfait. Ils sont beaux, ils s’aiment, ils sont tellement irréprochables que c’en devient presque flippant. Parfois, des cris résonnent au-dessus de leur tête qui semble les effrayer, leur conversation s’interrompt alors brusquement et ils cherchent alors à se cacher dans les coussins du canapé. Ces êtres merveilleux sont en réalité des reproductions réduites des parents de la petite Alice, qu’elle met en scène tout au long de la journée pour échapper à un quotidien de cris et d’engueulades. Une fois la supercherie dévoilée, on passera dans le vrai monde, avec les vrais parents qui font subir ce supplice bruyant à leur fille. Un beaux-nheur.

D’abord, je dois dire que je suis un poil déçue de m’être fait spoiler l’histoire avant le début du spectacle. Allez savoir pourquoi, moi qui ne lis jamais les bibles, voilà que j’ai pris connaissance de celle-là quelques minutes avant le début du spectacle. Je n’ai donc pas eu la surprise de la situation et cela m’a manqué. Je pense – même si je vous ai moi même divulgâché l’histoire, vous m’en voyez désolée – qu’on doit gagner en surprise et en intérêt à essayer de comprendre ce qui est en jeu. Je n’ai pas eu cette chance.

Néanmoins, j’ai trouvé l’idée intéressante et très bien utilisée. La restitution d’Alice est littérale, ce qui donne certaines situations un peu cocasses – mais après tout, c’est vrai, que représente un chasseur de tête pour une enfant de 7 ans ? Le monde de l’enfance est parfaitement reproduit, avec ses incompréhensions, sa naïveté, sa vision déformée et une pointe de cruauté qui vient saupoudrer le tout, c’est d’ailleurs d’autant plus cruel que l’image – parfaite – et le son – plutôt glauque – sont totalement décalées. J’aurais d’ailleurs beaux-coup aimé que le parallèle entre les deux couples – celui en plastique et celui en chair – se poursuive dans la suite du spectacle. Mais elle devient encore plus sombre que la première partie.

Ici, on passe dans la « vraie vie ». Les cris sont réels, les insultes violentes, les punchlines fusent. La cruauté d’Alice en devient presque attendrissante. Le rire, léger dans la première partie, se fait bien plus jaune ici : les situations sont certes caricaturales mais elles sonnent douloureusement justes. Clairement, on est sur des scènes de la vie quotidienne vécues. Répétées, amplifiées, mais vécues. Les répliques sont cinglantes. Ca fuse de partout et c’est très bien mené. Deux petits regrets malgré tout : le rôle d’Alice, qui ne semble qu’un prétexte à la première scène et ne revient que peu par la suite, ce qui est presque frustrant, et la fin qui cherche un peu trop l’émotion pour convaincre réellement. Cette histoire d’Alice qui travers le miroir tombe un peu comme un cheveu sur la soupe

C’est suffisamment rare pour être souligné : le trio écriture mise en scène acteurs est vraiment convaincant. Le travail de Côme de Bellescize rythme parfaitement ce texte explosif et la coordination entre les décors et l’avancée de l’histoire est finement pensée. Il complète le tableau avec une direction d’acteurs au poil : les deux comédiens tiennent leurs échanges avec ardeur, faisant de cette joute verbale un match de beau-xe où l’on ne compte plus les points. Son personnage de mère perdue donne à entendre quelques accents de désamour pour son enfant toujours très subtils et sans jugement, et Élodie Navarre semble errer durant toute la pièce dans un triangle sans fin : mère-femme-épouse. Lui passe avec brio de la douceur à la folie, les yeux soudainement écarquillés et le visage tendu comme si toute sa haine passait dans ses grimaces. Il est effrayant à souhait. Et au milieu de tout cet emportement, entre leurs insultes, on parvient malgré tout à saisir une pointe de détresse, sans pathos, très bien dosée.  Un beau duo !

Conseillé, mais il faudra accepter certaines vérités…  ♥ 

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Brecht in excelsis

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Critique de La Vie de Galilée, de Bertolt Brecht, vue le 11 septembre 2019 à La Scala Paris
Avec Philippe Torreton, Gabin Bastard, Frédéric Borie, Alexandre Carrière, Maxime Coggio, Guy-Pierre Couleau, Matthias Distefano, Nanou Garcia, Michel Hermon, Benjamin Jungers, Marie Torreton, dans une mise en scène de Claudia Stavisky

Forcément, on y pense : cette Vie de Galilée est montée trop près de celle de Ruf pour qu’on ne soit pas tenté de les comparer. Une comparaison qui dessert le patron du premier théâtre de France autant qu’il avantage Claudia Stavisky. Je pourrais choisir la facilité et me contenter de comparer les deux propositions où pratiquement tout s’oppose. Mais ce ne serait ni juste pour le travail de Claudia Stavisky – on pourrait croire que je n’ai apprécié son spectacle que parce que j’en ai vu une version moins marquante quelques temps auparavant – ni agréable pour Eric Ruf dont la mise en scène, qui déjà ne m’avait pas convaincue, souffre d’autant plus de ce nouveau spectacle qu’il met en lumière tous ses manqués.

La Vie de Galilée, comme son nom l’indique, retrace le combat de cet homme de science pour faire reconnaître au monde, et particulièrement à l’Eglise, que la conception de Ptolémée qui met la Terre au centre du monde est fausse. Désormais, il l’a prouvé, la Terre tourne autour du Soleil. Pourtant, et il le dit lui-même, il suffirait que les hommes d’Église regardent dans la lunette pour constater ce fait. Mais il se heurte à pire que l’ignorance : l’idéologie. La Vie de Galilée, ou comment croire et savoir s’affrontent, la diffusion du premier entraînant la mort dans l’oeuf du second.

Avec cette Vie de Galilée, je découvrais le travail de Claudia Stavisky. Des copains m’avaient prévenue : « ce spectacle, il est pour toi, tu vas adorer ». Pas parce que la mise en scène y est particulièrement classique, mais parce qu’on entend vraiment le texte. Ils avaient tout à fait raison. Moi qui avais pourtant vu la pièce il y a peu de temps, j’ai eu l’impression de découvrir des répliques, parfois même des scènes et jusqu’aux personnages. Sa mise en scène est brillante, c’est l’intelligence de tous les instants : chaque scène est dramatisée, chaque phrase est pensée, chaque mot est pesé. C’est un véritable travail de sismographe : chaque parole est une onde qui vibre de son sens. Pourtant, rien n’est jamais souligné : la direction d’acteur est simple, sans chichi, et donne l’impression que tout a été construit avec la seule préoccupation de la clarté du texte. Claudia Stavisky s’est tellement mise au service de l’auteur qu’elle a littéralement traduit le texte scéniquement et, se faisant, s’est entièrement mise au service du spectateur. La lecture est parfaitement claire et le message semble transmis. C’est ce genre de travail qui donne mes spectacles préférés.

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© Simon Gosselin

Il faut dire que rien n’a été laissé au hasard dans cette proposition. Durant le spectacle, on sent qu’on est face à quelque chose de grand mais tous nos sens sont tellement en alerte qu’on n’a pas le temps de tout mesurer. Lorsqu’on repense à ce qu’on vient de voir, en revanche, on perçoit tous les petits détails ingénieux qui nous ont mené à cet état de parfaite symbiose avec le spectacle. Comment ce passage mettant en scène deux enfants préparait tout le reste de la pièce, suggérant aisément les notions de jeu de pouvoir et de vérité dans nos esprits déjà fascinés par la mise en scène. Comment un simple masque peut révéler bien plus qu’une discussion entre deux hommes d’église. Comment les projections insinuent avec subtilité l’impression de bureaucratie, comment elles ajoutent la pointe de modernité idéale au spectacle sans peser sur le texte, comment elle nous connecte à tout ce qui se passe sur le plateau, sans que nous en ayons toujours conscience. Ce spectacle, c’est presque de l’hypnose.

Impossible de parler de ce spectacle sans évoquer la distribution qu’elle a réunie sur le plateau. Si Galilée passe son temps à observer les étoiles, c’est sur le plateau que les astres brillaient, ce soir-là, à commencer par Philippe Torreton, Galilée tragique et complexe. Il voit grand, ce Galilée – il est grand, ce Galilée ! – et au-delà du scientifique on entend souvent l’homme engagé qui souhaite que le savoir soit accessible à tous. Il met dans son jeu tout ce qu’il a puisé dans le texte. Il ose des silences si intenses qu’on y entendrait presque ses pensées. Il fait passer dans ses regards la douleur qui accompagne les nombreuses limites auxquelles il se heurte, mais on y lit également la nécessité de sa démarche, sorte de sens du devoir inaliénable. Il est si bien dirigé qu’il peut se permettre de ralentir le rythme dans la scène finale sans jamais nous perdre. Et il a cette intelligence de jeu, lui qui pourrait facilement écraser ses partenaires, de savoir donner autant que recevoir.

Car Claudia Stavisky ne s’est pas contentée de trouver son Galilée. Elle a trouvé en Gabin Batsard un jeune roi qui oscille à merveille entre l’enfant et l’adulte, entre l’insouciance et le devoir. Elle a trouvé en Frédéric Borie un pape tourmenté et pluriel, conscient de l’importance des recherches de Galilée mais écrasé par le poids de l’Eglise. Elle a trouvé en Maxime Coggio un petit moine qui a su ajuster son jeu à ce qualificatif qui le caractérise, et qui mêle aisément l’infiniment petit et l’infiniment grand. Elle a trouvé en Guy-Pierre Couleau un polisseur de lentilles aux accents de gilets jaunes qui donne à entendre toute la dimension sociale et révolutionnaire de la pièce. Elle a trouvé en Matthias Distefano un jeune Andrea enthousiaste et attachant, plein de vie et d’envie, qui contraste d’autant plus avec son Andrea adulte qu’elle a trouvé en Benjamin Jungers, méfiant, distant, déçu, presque blasé, mais chez qui on sent, derrière cette carapace désenchantée, le coeur de l’enfant qu’il était, battre encore. Elle a trouvé en Nanou Garcia l’incarnation parfaite de Madame Sarti qui parvient à s’imposer comme une présence essentielle de la maison de Galilée, toute en dignité et en éclats. Elle a trouvé en Michel Hermon un inquisiteur inquiétant, menaçant, et redoutable qui nous fait hésiter parfois sur les véritables motifs de son combat : une vérité, une idéologie, ou un homme ? Elle a trouvé en Marie Torreton le dévouement absolu pour un père pourtant marqué par des contradictions issues de cette époque patriarcale.

Elle a tout trouvé.

Sublime. ♥ ♥ ♥

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© Simon Gosselin

Un spectacle mi-figue mi-melone

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Critique de Melone Blu, de Samuel Valensi, vu le 4 septembre 2019 au Théâtre 13
Avec Brice Borg, Michel Derville, Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet, Alexandre Molitor, Maxime Vervonck

 et Emmanuel Lemire en alternance avec François-Xavier Phan, dans une mise en scène de Samuel Valensi

Son Inversion de la courbe avait fait pas mal de bruit durant son exploitation au Théâtre de Belleville mais j’étais passée à côté, et c’est finalement lors d’une reprise one-shot au Théâtre Lepic que j’ai pu découvrir le travail de Samuel Valensi en tant qu’auteur et metteur en scène. J’étais un peu restée sur ma faim devant l’histoire de ce jeune commercial à qui tout réussissait et qui connaissait un effondrement brutal de son univers. Dans Melone Blu, j’ai retrouvé quelques-uns des travers que je reprochais alors au jeune dramaturge, mais j’ai aussi redécouvert une troupe plus solide et une scénographie plus travaillée.

Samuel Valensi est un homme engagé. On le sentait déjà sur sa précédente production, son théâtre sera politique, ou ne sera pas. Après avoir déconstruit le monde de l’entreprise, c’est au monde dans sa globalité qu’il s’intéresse puisque son spectacle tourne autour de la question écologique. Comment la descendance de Felice Verduro, l’homme qui a découvert l’île de Melone Blu, sur laquelle poussent des melons bleus au goût extraordinaire, bouleverse tout ce que l’aïeul avait construit. Comment évolution rime avec production. Surproduction. Hyperproduction. Et finalement destruction.

Tout commençait pourtant très bien. Durant les premières minutes du spectacles, je n’ai pu m’empêcher de sourire : cette manière de mener ses scènes bon train, de raconter ainsi son histoire, de faire prendre successivement plusieurs identités à ses comédiens au moyen d’un accessoire ou d’un détail sur le costume, de faire les changements à vue, de faire s’entremêler les voix des personnages sur une même phrase me rappellent quelqu’un. Impossible de ne pas y penser. Cette entrée en matière, c’est du Michalik tout craché. Et c’est plutôt réussi. Mais lorsque le propos se densifie, le message prend peu à peu la place qu’occupait l’histoire sur le plateau, et alourdit progressivement les scènes.

Comme dans sa précédente pièce, je reprocherais au texte de n’être pas assez dramatique : même si le tout est englobé dans une histoire, on sent trop les notions d’écologie et d’économie qu’on essaie de nous inculquer. J’entends trop ce qu’on me dit mais je préfère comprendre par moi-même. Le texte est trop didactique, le message trop souligné, les comparaisons trop visibles pour me faire oublier que je suis au théâtre ; lorsque j’entends « C’est le moment où on consommera plus de liqueur de melon bleu que ce que la nature pourra nous offrir », j’ai l’impression de lire les articles-alerte des journaux d’actualité. Après l’agriculture raisonnée, voilà le théâtre qui raisonne. Ce n’est pas ce que je viens chercher. Je suis là pour l’oubli, l’histoire qui m’emporte. Elle peut être engagée sans donner l’impression de suivre un cours de géopolitique. Ici, on serait presque dans la conférence théâtralisée. Le résultat, c’est un texte qui abrite quelques longueurs et ne parvient pas à m’accrocher véritablement.

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Cependant il y a tout le reste, ce qui entoure le texte et parvient, malgré tout, à le faire vivre. Sans être happée par ce que je voyais, je n’ai pas décroché non plus. D’abord, car je suis très emballée par le geste, et, symboliquement, je ne pouvais réprouver ce spectacle. La démarche ne peut qu’être encouragée. Comme le dit très bien Samuel Valensi dans un entretien,  » On demande l’exemplarité à nos hommes politiques, à nos sportifs, pourquoi ne pas la demander autant aux artistes qui sont aussi des sources d’inspiration ?« . Le projet s’est donc avéré exemplaire sur tous les aspects : ne pas utiliser de plastique, privilégier la récupération, n’utiliser que des matières bio sourcés, manger bio et local, communiquer de manière renouvelable (les flyers se plantent pour donner des coquelicots) mais voir aussi au-delà de la scène, et amener les spectateurs à adopter la même démarche, en leur proposant d’utiliser leurs billets pour bénéficiers d’avantages dans un réseau de partenaires revendeurs de produits locaux, biologiques et solidaires. Tout un programme !

Par ailleurs, pour faire bien avec peu, on peut être amené à développer des idées trop souvent laissées de côté : ici, je tiens à reconnaître la qualité de l’accompagnement sonore de la pièce. Contraint par des matériaux précis et le principe de récupération, cela permettait de compléter l’ambiance déjà insinuée par les décors, et je dois dire que cela les enrichit beaucoup : la création sonore, que l’on doit à Léo Elso & Julien Lafosse, m’a aidée à rentrer dans la pièce et je lui dois un beau moment de chair de poule, lorsqu’elle évoque le changement progressif d’état d’esprit de Felice et la transformation de l’île. Elle parvient, à l’aide des lumières et d’un scénographie tout aussi travaillées, à créer de véritables atmosphères pour nous emmener loin, sur Melone Blu.

Car eux, ils y sont clairement, sur cette fameuse île. J’ai pris un certain plaisir à retrouver des comédiens que j’avais découverts dans L’inversion de la courbe : Michel Derville d’abord, qui a ce grand talent d’irradier le plateau lorsqu’il incarne un des personnages principaux et de se fondre dans la masse lors des parties chorales – quelque part, on dirait qu’il maîtrise sa présence. C’est assez impressionnant. Mais c’est Paul-Eloi Forget qui m’a particulièrement surprise : il est un véritable caméléon et ses transformations successives sont un régal. Les deux comédiens sont par ailleurs fort bien entourés, avec à nouveau une petite pointe de déception pour le jeu de Maxime Vervonck qui reste un peu trop en surface.

Je reste quand même un peu sur ma faim – ceci dit, c’est écolo.

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Besoin de rire ? (J’ai) envie de toi !

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Critique de J’ai envie de toi, de Sébastien Castro, vu le 31 août 2019 au Théâtre Fontaine
Avec Sébastien Castro, Maud Le Guénédal, Guillaume Clérice, Anne-Sophie Germanaz, Astrid Roos, et Alexandre Jérôme, dans une mise en scène de José Paul

On ne va pas se mentir : j’aurais clairement snobé cette affiche et ce spectacle au titre digne d’une production du Palace à Avignon, si le nom de Sébastien Castro n’y avait pas été accolé. J’ai hésité un temps : je n’avais aucune envie de prendre des places pour un spectacle qui me laisserait de glace, et de commencer ma saison théâtrale du mauvais pied par-dessus le marché, mais je n’avais pas non plus envie d’être trop influencée en lisant la trame et en en découvrant trop sur le spectacle. Je me suis finalement décidée à faire confiance à Sébastien Castro et à donner sa chance à son premier spectacle. C’était la bonne décision.

J’ai envie de toi, c’est une comédie de boulevard qui choisit le voisinage comme environnement. Il fallait que Youssouf choisisse justement ce soir-là pour décider de casser le mur donnant sur le placard de son voisin ! Ce dernier attendait justement un rendez-vous galant rencontré sur internet ! Préoccupé, la tête ailleurs, il envoie le SMS initialement destiné à sa charmante… à son ex, un brin harceleuse sur les bords. Toute prête à débarquer chez lui, il confie alors à son voisin la mission de l’occuper et surtout, surtout, de ne pas le mentionner. Evidemment, rien ne va se passer comme prévu…

Avec un titre pareil, je dois reconnaître que j’avais peur de la grosse comédie qui tache, avec ses blagues lourdes et ses situations attendues. Il n’en fut rien. L’écriture est plutôt fine, et le tout très bien ficelé : on sent que Sébastien Castro connaît son domaine, qu’il a navigué longtemps dans des comédies boulevards et qu’il y a puisé le meilleur avant de pondre le sien. J’ai même été impressionnée par l’écriture de sa pièce : les situations sont très bien trouvées et, sans jamais alourdir son propos par des explications trop soulignées, tout est toujours très clair pour le spectateur malgré les nombreux quiproquos qui règnent en maître sur le plateau.

En réalité, c’est même un travail peut-être un peu trop soigné, et la première partie de la pièce met un peu de temps à s’installer : les rires y sont plus éparses. Certaines répliques, qui ne font pas directement avancer l’action, pourraient être supprimées pour resserrer encore le propos et arriver plus rapidement au rythme délirant qui accompagne toute la fin du spectacle. On sent une volonté de bien faire et de donner à chaque comédien son moment sur scène, mais la pièce gagnerait à s’autoriser quelques coupes au service d’une vision d’ensemble.

Ce qui est un peu étrange dans ce spectacle, c’est que si j’ai trouvé l’intrigue plutôt originale et bien ficelée, j’ai eu l’impression que le rire ne venait pas directement des situations mais davantage d’ajouts comiques saupoudrés ça et là dans la pièce. Je m’explique. Les quiproquos sont certes brillants, mais ils m’ont fait sourire là où des répliques bien trouvées, une bonne dose d’humour noir ou des effets de comiques de langage venus de nulle part ont davantage provoqué l’hilarité. A mon sens, Sébastien Castro et José Paul n’ont pas suffisamment puisé dans le comique des situations : la pièce pourrait n’être qu’un grand rire général.

Il faut dire aussi que la grande arme de Sébastien Castro est dans la lenteur, ce qui a pu déteindre sur son ériture. C’est la quatrième fois que je le vois sur scène, et il réendosse le costume que je l’ai vu si souvent enfiler : celui du personnage a l’esprit pas bien rapide à qui il faut répéter les choses trois ou quatre fois et même là, on n’est pas sûr qu’il a bien compris. Quand il entre en scène et que je comprends qu’il va nous rejouer son numéro, j’en éprouve une certaine lassitude. Et puis la magie Castro prend : deux minutes après, je ne peux plus le quitter des yeux. Un sacré numéro !

Un chouette premier spectacle.  ♥ 

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