Amoureuse de l’atrabilaire

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Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 20 février 2019 au Théâtre Libre
Avec Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo, Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Manon Combes, Pauline Cheviller, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau, dans une mise en scène de Peter Stein

C’est sans doute le spectacle que j’attendais le plus de la saison : Le Misanthrope, soit ma pièce préférée de Molière, mis en scène par Peter Stein, soit un metteur en scène qui ne m’avait encore jamais déçue, avec pour incarner Alceste Monsieur Lambert Wilson, soit un acteur qui se fait rare sur les planches qui les irradie à chacun de ses passages. Un trio gagnant, en somme. Perdu au milieu de la programmation de ce théâtre qui semble se chercher encore, succédant à un humoriste, précédant un spectacle de cirque, ce Misanthrope aurait dû étinceler de mille feux. On lui en concèdera la moitié.

Peter Stein m’a habituée à la perfection. Certains qualifieront de classiques des mises en scène toujours respectueuses du texte, s’effaçant presque derrière lui pour en tirer l’essence même, les mêmes lui reprocheront un manque d’audace ou d’idée car il ne s’encombre jamais de vidéo ou de trucs de scénographie suremployés aujourd’hui. Je n’ai jamais approuvé ces dires injustes et trop vite prononcés. Mais aujourd’hui je reconnais que je suis déçue : sa mise en scène du Misanthrope ne retrouve pas l’harmonie parfaite qu’il avait su diffuser dans son Tartuffe.

Les idées sont pourtant bien là, mais disséminées au fil des scènes sans former de réelle unité. Ainsi ces miroirs qui forment l’essentiel du décor et qui tantôt renvoient Alceste à sa solitude face au monde qui le regarde, tantôt lui offrent un échappatoire à ses propres conversations en lui permettant de regarder autre chose que les yeux de son interlocuteur. L’idée était simple mais elle est filée pendant tout le spectacle avec beaucoup de subtilité et permet d’accentuer encore dans l’inconscient du spectateur – ou le conscient, si on est bon observateur ! – le parti pris par Peter Stein pour ce Misanthrope.

Car, encore une fois, on ne peut reprocher à Peter Stein de ne pas donner de véritable contenance au texte qu’il monte. Et sa représentation du Misanthrope est des plus sombres que j’ai vues – pourtant, c’est sans doute la pièce de Molière que j’ai le plus fréquentée au théâtre. Il fait de son Misanthrope un homme profondément et désespérément seul, autour de qui les hommes sont des créatures mi-monstre mi-pantin, tous relevant d’une certaine forme de médiocrité – des marquis abjects à un Philinte incroyablement mou. Ce Misanthrope-là est une tragédie. Peter Stein a pris le parti de ne pas du tout utiliser le potentiel comique du texte, l’étouffant presque par sa vision détestable de l’ensemble du monde, les marquis en tête.

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© Svend Anderson

Et, en réalité, si la vision est parfaitement recevable et présente dans le texte, elle est aussi, pour moi, le principal défaut de ce spectacle. Je m’explique : Peter Stein a choisi un comédien plus que marquant pour interpréter son Alceste et, dans le même temps, il a pris le parti de détacher Alceste des autres personnages pour souligner le décalage entre eux, donnant ainsi quasiment raison au misanthrope de déconsidérer pareillement le reste du monde. Seulement voilà : en accentuant cette rupture, il permet à Lambert Wilson de se dissocier de la distribution et le pousse même à défaire tous les liens qui pourraient exister avec ses partenaires. Il l’autorise, en quelque sorte, à jouer seul. Le problème, c’est qu’en cautionnant cela, il omet un petit détail : se retrouvant ainsi hors de la distribution, le voilà maintenant au-dessus, écrasant parfois ses camarades par une présence, un charisme, et une évidence d’incarnation incroyables.

Je me rends bien compte que je critique le jeu parfait d’un comédien. Mais il faut comprendre que cela dessert le spectacle dans son ensemble bien qu’il ravisse mes yeux et mes oreilles la majeure partie du temps. Car du personnage d’Alceste que je vénère, Lambert Wilson a tout, incarnant ce Misanthrope jusqu’au bout des ongles. Il en a d’abord la diction, peut-être un peu vieille France mais cela constitue aussi un point de différenciation d’avec ses partenaires. Il en a assurément la voix, de cette voix profonde et caressante qui résonne admirablement dans cette grande salle dont les murs semblent faits pour réfléchir ses ondes vocales directement vers nos oreilles envoûtées. Il en a le corps, la posture, le port de tête, incroyablement nobles mais aussi témoins permanents de la violence qui l’habite. Il est magnifique, et son Alceste restera comme l’un des plus déchirants qu’il m’ait été donné de voir.

Mais, probablement sans le vouloir, il éclipse parfois ses partenaires, rendant alors le texte moins audible. A commencer par Célimène qui ne trouve pas en Pauline Cheviller la force nécessaire pour affronter Alceste. Si sa gestuelle est toujours impeccable, son texte a du mal à s’imposer à travers des alexandrins trop chantés, et l’on a du mal à comprendre la vision de Stein derrière cette Célimène. Étonnant problèmes de voix et de diction aussi du côté de Paul Minthe qui interprète un petit marquis dont le « je suis jeune » n’est pas très digeste. De manière plus générale, les rares absence d’Alceste sur scène pèsent sur ce spectacle dont on pourrait dire qu’il prend son temps et qui devient alors objectivement lent. Des problèmes de direction d’acteurs étonnant et incompréhensibles chez Peter Stein.

Le reste de la distribution, cependant, trouve plus facilement sa place, donnant lieu à de très belles scènes : ainsi, on se retrouve quasiment en apnée lors de l’échange entre Alceste et Arsinoé, admirable Brigitte Catillon. Manon Combes, qui campait une excellente Dorine dans le Tartuffe de début de saison, endosse ici avec une certaine passivité le rôle d’Eliante dont la partition prend des accents d’indifférence inaccoutumés. Même traitement pour Philinte, qui de la présence toujours rassurante et positive devient un personnage vil et sans teinte. J’imputais cela au jeu d’acteur tout d’abord avant de mieux comprendre l’ensemble créé par Stein qui m’obligeait – et ce fut difficile – à renier aussi Philinte. Il devient ici un homme comme les autres, c’est-à-dire bas et suiveur, et Hervé Briaux me semble d’ailleurs avoir été choisi pour son physique somme toute assez banal, jurant là aussi avec la grandeur émanant de Lambert Wilson.

C’est donc un Misanthrope en quasi demi-teinte que nous offre Peter Stein, dont la vision pâtit d’une distribution déséquilibrée. On a connu le metteur en scène en meilleure forme, et surtout plus sûr de lui : pour la première fois, me voilà critique sur sa manière de conclure la pièce. L’idée, que je ne dévoilerai pas, était belle, même magnifique, mais elle ne m’a pas parue entièrement assumée et présente un petit côté artificiel inhabituel chez Stein. Bref, un spectacle un peu décevant quand on connaît le travail du metteur en scène, mais qui porte en lui d’indéniables qualités, à commencer par un Alceste d’anthologie. Pas si mal, quand même, non ?

On en attendait plus de Peter Stein. Mais en comparaison, si toutes les mises en scène étaient de ce niveau, Molière se porterait très bien sur les scènes françaises. ♥ ♥

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© Svend Anderson

Calme plat Salle Réjane

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Critique de Localement agité, de Arnaud Bedouët, vu le 13 février 2019 à la Salle Réjane du Théâtre de Paris
Avec Anne Loiret, Lisa Martino, Thierry Frémont, Nicolas Vaude, Arnaud Bedouët, et Guillaume Pottier, dans une mise en scène d’Hervé Icovic

Je suis généralement plutôt emballée par les créations contemporaines proposées Salle Réjane. J’aurais dû l’être d’autant plus au vu de la distribution que réunissait Localement agité : en rassemblant Thierry Frémont, Anne Loiret et Nicolas Vaude, j’étais déjà sûre d’être convaincue par la moitié du plateau. Mais c’était sans compter le texte calamiteux qui les accompagnait, et qui paradoxalement m’a donné le mal de mer face à tant de platitude. J’ai attendu désespérément que le vent se lève pour donner un peu d’ardeur et de vie à ce voyage, mais il est resté terriblement insipide.

Vous l’aurez compris, Localement agité emprunte son titre à la météo. En effet, nous voilà au fin fond de la Bretagne, où une fratrie ainsi qu’une pièce rapportée, l’ex-femme de l’un des hommes, se retrouvent en ce 29 février pour exaucer les dernières volontés de feu leur père : disperser ses cendres par vent de sud-ouest sur un rocher précis qu’il chérissait. Ils avaient déjà tenté il y a quatre ans – année bissextile oblige – et les voilà de nouveau réunis en attendant la brise, mais c’est plutôt un vent de tension qui souffle sur la maison.

Localement agité, c’est un spectacle que j’ai l’impression d’avoir déjà vu 15 fois. Cela se sent dès la lecture du pitch : il est à la fois complètement farfelu et très banal. Alors c’est vrai, si je n’allais pas tant au théâtre, j’aurais probablement ri à plusieurs reprises en découvrant la pièce. Mais ce texte, je le connais trop bien. Je connais les trucs, je vois les ficelles qui sont tirées, j’ai presque l’impression de pouvoir prévoir certaines répliques à l’avance. C’est comme si j’avais sur moi mon bingo de la comédie/drama familial et que je cochais les cases au fur et à mesure.

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© Céline Nieszawer

Et allez, on y va de nos secrets de famille. Et allez, on y va des couples séparés dont l’attirance est toujours perceptible sur la scène et dont on se doute qu’ils se remettront ensemble après la fin de la pièce. Et allez, on y va du frère à qui tout réussit, qui trompe sa femme qui l’apprend au début de la pièce et qui menace de le quitter – voire, le quitte – par téléphone. Et allez, on y va du petit dernier baba cool qui connaît échec sur échec dans sa vie professionnelle mais qui prend tout du bon côté et s’opposera, évidemment, à celui qui a réussi. Cette opposition donnera d’ailleurs naissance à un quasi-monologue, assez mal écrit, pas du tout dramatique, sur le vide respectif de nos existences, se transformant en leçon de vie de ceux qui se définissent par ce qu’ils sont sur ceux qui se définissent par ce qu’ils font. Un moment de pur cliché.

Il faut dire que les clichés se ramassent à la pelle dans ce spectacle. J’en ai déjà cité quelques uns, auxquels je souhaite quand même ajouter celui de la soeur qui a raté sa vie, laborantine, vieille fille, couchant avec des hommes mariés dont l’un l’a emmené à Djerba, voyage qu’il avait gagné grâce à ses bons résultats en tant que commercial mais duquel sa femme n’a pu profiter en raison de sa peur de l’avion. Et, pour couronner le tout – ATTENTION SPOILER – l’histoire révèlera que le père était à la fois Prix Nobel de Physique, écrivain, adultère couchant avec sa belle-fille et fervent soutien de Staline. Tout ça dans une seule famille.

Alors j’ai pris mon mal en patience. J’ai eu mal de voir ces comédiens que j’aime tant pareillement sous-employés mais j’ai malgré tout savouré autant que possible leur présence sur scène – après tout, ce n’est pas tout les jours qu’on retrouve pareille distribution ! Je ne sais pas s’ils peuvent vraiment croire à ce qu’ils jouent, mais en tout cas je dois reconnaître qu’ils font bien semblant. Thierry Fremont est détestable, reprenant toutes les manières d’un ancien de mes professeurs au profil professionnel semblable, Anne Loiret est poignante dans ses éclats et sa voix reste l’une des merveilles de ce monde, Nicolas Vaude est touchant en ex-mari hésitant et perdu. J’ai vraiment du mal à qualifier le jeu de Guillaume Pottier : sur scène, j’ai vu un jeune comédien arrivant les mains dans les poches, sans formation, estimant qu’on peut faire du théâtre comme on est dans la vie. Sur le papier, je découvre qu’il est formé au Studio Théâtre d’Asnières puis au CNSAD, c’est-à-dire tout simplement la voie royale. Lui a-t-on alors demandé de jouer celui qui ne savait pas jouer la comédien ? Je le saurai le 29 juin prochain, puisqu’il sera des Trois Mousquetaires du Collectif 49 701 dont j’ai entendu tant de bien.

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© Céline Nieszawer

Bobatomique

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Critique de La Dama Boba, de Felix Lope de Vega, vu le 10 février 2019 au Théâtre 13 / Jardin
Avec Sol Espeche, Stephan Godin, Corentin Hot, Rémy Laquittant, Pascal Neyron, Lisa Perrio, Roxanne Roux, Antoine Sarrazin, dans une mise en scène de Justine Heynemann

Je ne pouvais pas manquer La Dama Boba, encensée par la critique, alors qu’elle se jouait à quelques minutes de chez moi seulement ! Heureuse de constater que le spectacle jouait quasiment à guichet fermés, un peu impatiente lorsqu’il ne commençait pas alors que l’heure était déjà passée de 15 minutes, de plus en plus partagée en constatant le nombre de scolaires entrant bruyamment, alors qu’ils étaient en retard, dans la salle. Et puis on oublie ces premiers grognements parce que l’ambiance, parce que le spectacle, parce que la folie…

La Dama Boba, qui signifie littéralement la femme sotte, c’est le surnom de la jeune Finea, soeur cadette de Nise, beaucoup plus lettrée et intéressée par la connaissance ; les deux jeunes femmes sont en âge de se marier et la pièce s’ouvre sur la legs que fait un oncle à Finea de 100 000 ducas. Le père se retrouve donc avec une fille bête mais riche et une fille intelligente mais pauvrement dotée, et il veut conclure pour elles le meilleur arrangement possible. Les prétendants vont se succéder et surtout jongler d’une fille à l’autre au fil de la pièce qui verra Finea tomber amoureuse et, dans le même temps, acquérir une certaine forme de clairvoyance.

C’est mon deuxième Lope de Vega : j’avais découvert l’auteur espagnol déjà au Théâtre 13 jardin quand seul celui-ci existant – ce devait être en 2010. Je garde un souvenir assez vague de l’intrigue mais un ravissement certain sur l’ambiance générale du spectacle. C’est probablement la trace que me laissera également la Dama Boba : j’aurais probablement rapidement oublié cette histoire aux rebondissements infinis, mais de l’atmosphère survoltée, énergique, et euphorisante, pour sûr, je m’en souviendrai ! La Dama Boba est de ces spectacles qui vous redonne du punch alors même que vous entriez fatigué dans la salle, et vous laisse sur une note ultra positive pour le reste de la soirée !

Il faut dire que la mise en scène porte avec brio ce texte finalement assez particulier. La plume de Lope de Vega a quelque chose de poétique et toujours décalé, avec un ton très différent de ce à quoi ont pu nous habituer les comédies françaises. Le rythme est particulièrement enlevé, jamais rompu même par les intermèdes musicaux qui ajoutent une touche espagnole bienvenue (chaleur !) à l’ensemble. Le décor est ingénieux et permet d’accentuer l’effet de folie collective par des entrées et sorties multipliées de toutes parts.

Ce spectacle est mené de main de maître par une troupe de comédiens plus qu’enthousiastes – peut-être parfois trop. A commencer par Corentin Hot, qui incarne un Turin digne de Comedia dell’Arte par son jeu acrobatique, incroyablement rythmé et précis, tant dans le geste que dans la réplique. J’ai été ravie de découvrir Roxanne Roux, qui a trouvé pour sa Dama Boba une moue absolument parfaite et irrésistible et qui jongle physiquement de l’intelligence à l’idiotie avec beaucoup de talent. J’ai également retrouvé avec plaisir Rémy Laquittant, découvert dans Logiquimperturbabledufou et qui joue toujours, pour notre plus grand plaisir, de son imposante carrure et de sa belle chevelure ! Comment ne pas mentionner également Antoine Sarrazin, comédien longiligne au potentiel comique indéniable ; en amant successif de Nise puis de Finea, il est tout simplement divin.

Un spectacle qui saura ravir petits et grands ! ♥ ♥ ♥

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Il n’y a pas d’amour heureux

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Critique de La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat, vue le 9 février 2019 aux Amandiers
Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, dans une mise en scène de Joël Pommerat

J’ai découvert Pommerat sur le tard. Je crois que chaque article témoin d’un de ses spectacles mentionnera ce fait. Inconsciemment, je pense que cela évoque une certaine frustration à l’idée de tous ces moments de théâtre que j’ai manqués. Quand j’ai vu que La Réunification des deux Corées était reprise aux Amandiers, je n’ai pas hésité une seconde. J’aurais traversé la France s’il le fallait. Je me souvenais du bruit qu’avait fait ce spectacle mais j’étais heureuse de n’avoir rien lu. J’y allais vierge de toute connaissance. Un an après Ça ira (1) Fin de Louis, jour pour jour. Ça ira était une claque. La Réunification s’est transformée en K.O.

La Réunification des deux Corées, c’est impensable. C’est impossible. Cela n’existe pas dans notre monde, et cela n’existera jamais. Un peu comme l’amour, d’après ce que je comprends de ce spectacle. A travers vingt tableaux, Pommerat explore les liens entre les êtres, cet indicible rien qui peut être chimiquement expliqué mais dont il restera toujours une part de mystère qu’on appelle l’amour. Un amour ici mis à mal par des situations plus démoralisantes les unes que les autres : ici, une jeune femme quitte son amant car l’amour ne suffit pas ; là, des parents s’inventent des enfants imaginaires pour combler un lien qui n’existe plus ; là encore, une femme évoque son divorce qu’elle espère réparateur pour sa relation avec l’homme de sa vie sans savoir que celui-ci est pendu au-dessus d’elle. Rien de bien joyeux.

J’ai vécu ce spectacle de manière étrange, me prenant en pleine face l’intensité de ce que je venais de subir seulement au sortir de la salle, quand j’ai réalisé que j’étais en apnée depuis deux heures. Je suis contente de n’avoir été pas seule à ce moment, car je pense que j’aurais pu simplement m’effondrer. Dans le métro de retour vers chez moi, je suis dans un état second. Je réalise enfin que Pommerat est l’incarnation de ma définition du théâtre. J’aurais eu besoin de quatre spectacles pour m’en rendre totalement compte. Ce n’est même pas que ses spectacles me touchent, c’est qu’ils me transportent littéralement ailleurs. Pourtant, je crois en l’amour. Je considère ma propre vie amoureuse comme une réussite, et même une force au quotidien. Un pilier. Mais le théâtre de Pommerat ne peut laisser indifférent. Il pose son coeur sur la table et cela donne un texte. Il l’injecte directement dans les tripes de ses comédiens et cela donne sa distribution. Il imagine une atmosphère pour habiller le tout et cela donne ses lumières. Il mélange les trois sur un plateau et cela donne son spectacle.

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Pommerat ne s’encombre de rien. Il n’a pas besoin de décors pour occuper nos yeux car ce qui se déroule sur scène est de l’ordre de l’organique, cela accapare la vue, le cerveau, le corps entier sans artifice. Je ne parlerais même pas de sentiments ou d’émotions. C’est plus loin, c’est plus fort, c’est une dose de drogue pure injectée à coup de seringue directement dans l’aorte. Sur le plateau, seule la vérité a sa place. C’est pour cela que même moi qui crois à l’amour, j’ai été atteinte : parce que ce que j’ai devant les yeux est tellement juste que plus rien d’autre ne peut exister. C’est une démonstration presque mathématique.

En donnant la parole à des moments toujours très quotidiens, Pommerat facilite la projection du spectateur. Il nous capture et nous captive, mais le diagnostic est sans appel : l’amour n’existe pas, ou, s’il existe, ne se suffit pas à lui-même. Les scènes se suivent et se ressemblent dans cette fatalité qu’elle semblent exposer : on a presque le sentiment que les relations humaines sont vouées à l’échec. Et malgré la redondance du message, malgré la simplicité des dialogues, jamais il ne nous perd. La distribution est exemplaire, saisissante, portée par des lumières qu’on ne superlative plus.

Mais en nous exposant à ces vingt tableaux tous plus noirs les uns que les autres, en ne laissant jamais la place à la contradiction, Pommerat nous étouffe presque. On aurait parfois envie de crier STOP. Quel que soit le point de vue adopté, la situation semble sans espoir. Le voilà, le grand absent de ce spectacle. L’espoir. Ou peut-être était-il là, dans cette scène muette où dansent des auto-tamponneuses sans jamais s’entrechoquer, pendant qu’un couple s’embrasse sur le côté. Ou dans cette jeune femme peut-être un peu naïve qui annonce qu’elle gardera cet enfant car il est le fruit d’un véritable amour. Ou chez ce mari qui se rend quotidiennement visiter sa femme atteinte d’Alzheimer même si cela signifie se répéter, toujours, inlassablement. Peut-être que l’amour existe, jamais là où on l’attend. Hors champ.

Une magnifique démonstration. De théâtre, ou de vie ? ♥ ♥ ♥

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Isabelle Carré trinque en bonne Campanie

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Critique de La dégustation, de Ivan Calbérac, vue le 7 février 2019 au Théâtre de la Renaissance
Avec Isabelle Carré, Bernard Campan, Mounir Amamra, Éric Viellard, et Olivier Claverie, dans une mise en scène de Ivan Calbérac

J’étais très partagée devant l’affiche de ce spectacle. Évidemment, Isabelle Carré, Bernard Campan, cela est très attrayant. J’avais déjà beaucoup aimé le jeu de la comédienne dans le Baby présenté au Théâtre de l’Atelier l’an dernier ; le talent de Bernard Campan n’est plus à prouver. Mais cette affiche… Pour moi, c’était du théâtre qui ne s’assumait pas, en proposant ce visuel très cinématographique. Et je passe sur ce titre qui m’attirait si peu. Mais je sais par expérience qu’il ne faut pas s’arrêter à l’affiche, et place fut donc prise pour cette Dégustation à la Renaissance, qui s’est avérée plus savoureuse qu’espéré.

La Dégustation, c’est avant tout la rencontre entre Jacques, teneur d’un commerce de vins, et Hortense, qui vient de s’installer en ville. La première fois qu’elle se rend dans cette boutique, elle se voit obligée de demander conseil à Jacques, ne connaissant que peu les différences entre les vins. De fil en aiguille, on apprendra qu’elle est très catho, qu’elle organise un dîner pour des SDF avec qui elle mange une fois par semaine, et qu’elle est a priori seule. Lors de leur rencontre, un braquage aura lieu dans la bijouterie voisine, conduisant le voleur à s’échapper par la boutique de Jacques – ce qui mènera ce dernier, après un court échange, à proposer à Steve le voleur un stage dans sa boutique. On ajoute à cela le médecin du quartier qui vient régulièrement demander à Jacques de diminuer sa consommation d’alcool et Guillaume, le libraire jouxtant Jacques, qui vient régulièrement prendre l’apéritif dans la boutique, et je pense qu’on a un aperçu assez global de l’écosystème développé dans ce spectacle.

Je pense que ça se sent un peu au résumé : le spectacle part un peu dans tous les sens. Soudain, on se met à parler d’un projet de PMA qui tombe vraiment comme un cheveu sur la soupe. Ceci étant, si on fait fi de la crédibilité des situations, le texte est globalement plutôt bien construit. Les dialogues sont bien rythmés et font avancer l’action, même si on peut lui reprocher d’employer de grosses ficelles tout au long du spectacle : on sait prédire les actions à venir en fonction des indices laissés au fil de la pièce. Ainsi, on sent que la bouteille sur laquelle tout le monde insiste tant sera amenée à disparaître ou que le médecin qui s’acharne à prévenir Jacques que sa consommation de vin pourrait entraîner un infarctus ne le dit pas pour rien.

Le spectacle jongle constamment entre comédie et drame. Pour ce dernier genre, il tombe à mon sens dans la plupart des écueils avec vidéo censée tirée les larmes et force secrets de jeunesse finalement dévoilé au moment où on s’y attend le plus. Au contraire, la comédie est plus surprenante, et les comédiens y semblent d’ailleurs plus à l’aise. On ne s’attendait pas à voir Isabelle Carré sortir aussi naturellement et naïvement ses blagues graveleuses ; elle est par ailleurs délicieuse en catho un peu coincée mais surtout fonceuse et passionnée, touchante dans sa maladresse et brillante dans ses moments d’éclat. A ses côtés, Bernard Campan est tout aussi attendrissant sous ses aspects bourrus qui lui donnent des airs de Jean-Pierre Bacri. Tous deux forment un duo qui fonctionne à merveille : elle est le pendant joyeux et plein d’espoir de ce personnage qui ne semble plus se faire d’illusion sur la vie.

Mais c’est Mounir Amamra, l’interprète du rôle de Steve, qui m’a bluffée. Alors c’est vrai, le comédien a sans doute la partition la plus agréable à jouer et la plus reconnue par les rires des spectateurs. Mais il a surtout un potentiel comique dingue. Son personnage n’est pourtant que cliché, mais il arrive sans difficulté à le faire exister au milieu du duo formé par Isabelle Carré et Bernard Campan. Il émane de lui souvent un enthousiasme à la limite de l’ébahissement et il rend le personnage puissamment sympathique, parvenant à toujours lancer ses réflexions sur un rythme parfait. Joli !

Une soirée à siroter comme un bon vin. ♥ ♥ 

Un Malade au pouls bien faible

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Critique du Malade Imaginaire, de Molière, vu le 6 février 2019 au Théâtre de Paris
Avec Daniel Auteuil, Alain Doutey, Aurore Auteuil, Victoire Bélézy, Pierre-Yves Bon, Natalia Dontcheva, Jean-Marie Galey, Gaël Cottat, Loïc Legendre, Cédric Zimmerlin, et Laurent Bozzi, dans une mise en scène de Daniel Auteuil

J’ai une relation toute particulière au Malade Imaginaire. C’est l’un des premiers Molière que j’ai vus quand j’étais petite – je devais avoir quelque chose comme 5 ou 6 ans. Mes parents avaient réservé à la Comédie-Française et j’avais vraiment très envie d’y aller. Seulement voilà : j’étais malade. On m’a donc mise face au chantage suivant : pour aller au Français, je devais mettre un suppositoire – chose que je refusais jusque-là. Et bien, devinez quoi ? Je suis allée au théâtre, j’ai vu la pièce, et je ne saurai jamais qui, du maudit suppositoire ou du génial spectacle, m’aura guérie le temps de la représentation. Depuis, à chaque Malade que je vois, je ne peux m’empêcher de penser à cette anecdote et d’espérer que je retrouverai le même enthousiasme qu’enfant devant cette pièce. Mais ce soir, devant ma profonde indifférence à ce qui était joué, je me suis sentie cruellement adulte.

Argan est hypocondriaque. Il redouble de médecines, de clystères et autres lavements pour vaincre cette maladie qu’il s’imagine prête à le tuer. Autour de lui, personne ne s’inquiète véritablement : sa femme attend qu’il passe l’arme à gauche pour lui soutirer tout son argent, sa fille Angélique s’éprend de Cléante et aimerait en faire son époux, sa servante Toinette ne s’apitoie pas sur son sort et sert les intérêts de sa jeune maîtresse, intriguant pour favoriser ce mariage. Mais Argan ne l’entend pas de cette oreille et aimerait lui faire épouser Thomas Diafoirus, un futur médecin, lui permettant de faire entrer quelqu’un de la Faculté dans sa famille…

On l’attendait tellement, le Malade de Daniel Auteuil. Il ne faisait aucun doute que le rôle était fait pour lui. Mais il a été trop paresseux, et sur la mise en scène, et sur la distribution, faisant passer à la trappe la quasi-totalité du texte de Molière. L’auteur résiste comme il peut mais on entend finalement très mal ce qu’il a à nous dire, et, chose que je pensais impossible devant cette pièce : on s’ennuie. Sa mise en scène ne témoigne d’aucune idée, sa direction d’acteurs est quasi-nulle, et on en vient presque à se demander pourquoi il voulait monter un tel texte et non pas un one-man show. Pire encore : il ne se contente pas seulement de gâcher presque volontairement des effets comiques intrinsèques au texte, il nous prive en plus de la scène finale de l’assemblée des médecins, censée être chantée sur des airs de Marc-Antoine Charpentier…

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C’est un mauvais pari, car on approche d’une rentabilité nulle pour une partition qui contient des moments que je pensais inratables. Et pourtant ! La scène de Thomas Diafoirus, dont le souvenir de ma première rencontre est gravé dans ma mémoire – et dans mes zygomatiques – est lente, longue, profondément ennuyeuse. Il a choisi Gaël Cottat pour incarner le futur époux censé être absolument repoussant pour Angélique ; or Gaël Cottat est un bel homme, bien fait de sa personne à l’air plutôt sympathique. La seule idée de la scène consiste d’abord à lui mettre une écharpe que son père lui enlèvera, ensuite à le faire parler très près des autres personnages. Et hop, envolé, tout le potentiel comique de cette illustre scène. D’ailleurs, personne n’a ri.

La plupart des scènes suit malheureusement ce modèle. On en sauvera une ou deux, notamment la scène entre les deux amants, Angélique et Cléante, qui est touchante même si on la sent encore un peu fragile. On reconnaîtra aussi que Daniel Auteuil a quelques fulgurances et qu’il lui suffit parfois de lever un sourcil pour créer le rire dans la salle. Mais je n’ai ri que trois fois, et toujours sur des cabrioles, jamais sur le texte – qu’il ne semble pas totalement maîtriser, d’ailleurs. Il cabotine un peu pour notre plus grand plaisir, mais on n’entend véritablement ni Argan, ni Cléante, ni Angélique, ni Diafoirus, ni Béralde…

Ni Toinette. Aurore Auteuil est peut-être la plus grosse erreur de casting de ce spectacle. Un coup d’oeil à sa fiche Wikipedia me permet de vérifier que ce Malade Imaginaire signe sa quatrième apparition au théâtre seulement. On en vient presque à croire que si son père ne la met pas en scène, personne ne le fera. Et on le comprend. Je ne pensais pas qu’on pouvait autant rater la scène du poumon, les lançant les uns après les autres sans aucune variation comme s’il s’agissait de faire passer la scène le plus rapidement possible. Objectivement, cela a quelque chose de touchant de se dire que le père privilégiera sa fille au bon déroulement de son spectacle. Mais subjectivement, quand on est spectateur, on s’enquiert plutôt de sa qualité. Surtout quand les places montent jusqu’à 73€.

Comme un sentiment de tromperie sur la marchandise. Déçue.

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Quelle Freycheur !

0001.jpgCritique de Premier amour, de Samuel Beckett, vu le 2 février 2019 au Théâtre de l’Atelier
Avec Sami Frey, dans une mise en scène de Sami Frey

Quelles péripéties a subi le Théâtre de l’Atelier ces derniers temps ! Lorgné par de nombreux professionnels de la profession, on a d’abord cru qu’il tomberait aux mains de Nicolas Briançon et Nagui, mais c’est finalement Antoine Courtois et Marc Lesage, ancien directeur des Célestins, qui remportent la part du gâteau. On attendait avec crainte chaque nouveau spectacle à l’affiche, notre confiance en Didier Long s’étant épuisée avec les années ; me voilà à présent curieuse et impatiente de découvrir la ligne que va suivre ce nouveau Théâtre de l’Atelier. Et plus que satisfaite de cette première rencontre.

Tout part de la mort du père de celui qui raconte son histoire. Cet événement sonnera son départ du domaine familial et, en quelque sorte, son entrée dans la vie. Posé sur un banc, il fera la connaissance de Lulu, une prostituée de qui il pense tomber amoureux et chez qui il ira vivre un temps, constatant de manière assez pragmatique qu’il entend des hommes chez elle, à plusieurs moments du jour et de la nuit. Et puis il partira, après avoir vu son ventre s’arrondir et subi les pleurs du nouveau-né. Il partira, comme il est entré. Étrange.

Premier amour nous fait rentrer dans une conscience. Je ne sais pas si le théâtre de l’Atelier a pour ambition de se spécialiser dans la psychologie de ses personnages, mais entre Premier amour et Face à face, il faut dire qu’on est servi. On rentre ici dans une conscience quasi autistique – c’est en tout cas ce vers quoi nous amène le texte de Beckett en montrant à plusieurs reprises à quel point la présence d’autres personnages est insupportable à notre protagoniste. Une conscience autre, donc, mais une conscience absolument fascinante. On reconnaît l’écriture de Beckett mais on en découvre aussi de nouveaux aspects : ce monologue est truffé de surprises – que vient soudainement faire cet éléphant dans notre histoire tout à fait quotidienne ? – pas dénué d’humour et surtout bien moins minimaliste que ce que je connaissais jusqu’ici – il est, en vérité, incroyablement vivant.

Il faut dire que celui qui l’incarne ne se contente pas de sa bouche pour le déclamer. Je découvrais Sami Frey, et j’ai côtoyé, pour cette première rencontre, tant son cerveau que ses tripes, ses poumons et son coeur. Je dois reconnaître que j’ai d’abord eu un peu peur. La première phrase qu’il prononce était presque hésitante. Je me suis demandée par la suite si ce début incertain n’était pas voulu, permettant une véritable transition entre le moment où le personnage se retrouve hors du domicile familial et celui où il s’assied pour la première fois sur le banc. Car, une fois sur ce banc, Sami Frey devient autre : il prend littéralement vie sur scène et nous amène, à travers ses pensées, dans ce quotidien qu’il nous décrit. Il ne fait qu’un avec le souffle beckettien et donne à voir sur scène une sorte de naïveté transcendée absolument unique. Il redevient aisément le jeune homme de ces souvenirs – la beauté du comédien y est sans doute pour quelque chose – et cette voix profonde, ne craignant pas les ruptures, maîtresse absolue de la narration, emporte tout sur son passage. Bravo.

Un coup de foudre. ♥ ♥ ♥

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