Double inconstance, simple violence

Critique de La Double Inconstance, de Marivaux, vu le 8 décembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Léo Bahon, Maud Gripon, Aymeric Lecerf, Thibaut Prigent, Jean-Christophe Quenon, Julie Julien et Mélodie Richard en alternance avec Clémentine Verdier

Je ne sais trop pourquoi je continue de suivre les spectacles de Galin Stoev alors même que ses choix scéniques sont souvent loin de l’esthétique que j’aime. Peut-être parce que j’ai découvert en lui un formidable directeur d’acteurs lors de son Jeu de l’amour et du hasard à la Comédie-Française, il y a quelques années. Peut-être aussi parce que, quoi qu’il propose, et même lorsque cela ne me parle pas totalement, c’est fait avec intelligence et soin, c’est toujours très précis, ça vient titiller l’esprit et ça donne à réfléchir. Et pour cette Double Inconstance, aux mêmes causes les mêmes effets.

Comme souvent chez Marivaux, il va être question d’amour et de jeu. Ici, ce sont Silvia et Arlequin qui s’aiment et qui sont séparés par Le Prince, qui enlève Silvia et la retient dans son palais sans se dévoiler : il choisit de se faire passer pour un officier afin de la séduire incognito. Il confie à l’une de ses conseillères, Flaminia, le soin d’éloigner les deux tourtereaux afin que ses propres amours puissent aboutir. Flaminia intrigue jusqu’à obtenir la confiance du couple, séduire Arlequin, et séparer les jeunes amants. Et là, en général, tout est bien qui finit bien, et les deux couples s’épousent dans la joie et la bonne humeur.

Seulement, ça, c’est la manière dont est montée habituellement la Double Inconstance. Galin Stoev en propose une version bien plus noire, bien plus cruelle, qui aboutit non pas à des mariages d’amour, mais à des mariages presque contraints. Il faut dire qu’il s’applique pendant tout le spectacle à montrer la domination des puissants sur les petits, à ôter toute liberté d’action à ces derniers, à ne leur laisser quasiment aucun libre arbitre. Ils deviennent le fruit de la manipulation de ceux qui détiennent le pouvoir et leurs agissements ne sont que la conséquence du bon vouloir de leurs supérieurs. Sale histoire.

© Marie Liebig

Lorsque le rideau s’ouvre, la première réaction est la suivante : que c’est laid. Le décor représente une sorte de laboratoire en sous-sol, sans aucune ouverture sur l’extérieur, au centre duquel se tient une cage de verre enfermant une jeune femme : c’est Silvia. Des caméras de surveillance et autres machineries en tout genre donnent l’impression d’une observation constante, comme ce pourrait être le cas pour une expérience scientifique. L’ambiance est posée.

Je passe un peu par tous les stades. Je suis d’abord déroutée, intriguée, curieuse, puis je m’ennuis, parfois je suis à nouveau prise, et à nouveau perplexe… Pour au final être partagée. Je suis à la fois enthousiasmée par cette nouvelle vision de l’oeuvre, et pas totalement convaincue par sa pertinence. Je m’explique.

On peut entendre la cruauté chez Marivaux. Après tout, le Prince fait enlever Silvia, qui mène sa vie, simplement pour son bon plaisir. Cette liberté apparente, en réalité fauchée par les puissants, peut exister en sous-texte. Les intrigues politiques qui pointent parfois le bout de leur nez à travers le personnage du Seigneur fonctionnent aussi dans la tonalité imposée par Galin Stoev. Certains dialogues entre puissants et petits suivent aussi ce schéma cruel entre dominant et dominé. Et c’est vrai que c’est rarement ce qu’on met en valeur chez Marivaux, donc c’est intéressant de changer de point de vue pour voir la pièce différemment. Galin Stoev a pris son parti, et l’a pris avec brio : tout dans la mise en scène donne l’impression qu’on dit aux amants qu’ils sont libres sans qu’ils le soient, le monde dépeint est complètement glauque et ne propose aucune échappatoire, on assiste à l’expérience au même titre que les puissants et cela a quelque chose de dérangeant. Le personnage de Flaminia prend une toute autre dimension, comme une sorte de manipulatrice diabolique, et Mélodie Richard est simplement époustouflante. En un sens, donc, ça fonctionne…

Mais si cette âpreté existe, elle ne constitue pas l’essence de La Double Inconstance. Le metteur en scène semble avoir fait le choix d’une seule note comme fil directeur du spectacle : la cruauté. Mais en ne dépeignant que ce sentiment-là, on perd quelques modulations du texte, et c’est là que je mords : Stoev efface totalement la vérité des coeurs, pourtant chère à Marivaux. Le propos n’épuise pas le sens du texte et, malgré la virtuosité des acteurs, cela se sent. Lorsque les scènes ne vont pas dans le sens de la férocité qu’il impose, Stoev va utiliser des artifices pour combler le manque, et notamment la vidéo : il force la note par l’image. Mais le décalage me dérange d’autant qu’il est parfois très visible : l’imposant décor de laboratoire, très utilisé dans l’acte 1, est progressivement délaissé et l’essentiel de l’action se passe en avant-scène, soulignant finalement la superficialité de cette scénographie – superficialité dommageable pour un décor aussi lourd.

Le projet aboutit donc, mais avec quelques prothèses. Intéressant, et dommage à la fois. ♥

© Marie Liebig

Dom Maxim Tenorio

Critique de Dom Juan – Répétitions en cours, de Molière, vu le 25 novembre 2021 au Théâtre du Chesnay
Avec Maxime d’Aboville, Marc Citti, Jean-Marie Galey, Valentine Galey, Grégory Gerreboo, Mathieu Métral, Rose Noël, et Christelle Reboul, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Suivre des comédiens m’entraîne dans bien des périples. N’ayant pu découvrir la création de ce Dom Juan au Cado d’Orléans, me voilà qui sillonne la banlieue ouest parisienne en direction du Théâtre du Chesnay où je ne suis encore jamais allée. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à une aussi belle salle, ni à un aussi grand plateau. La soirée commence bien. J’ai hâte.

Lorsque j’ai appris que Maxime d’Aboville jouait Dom Juan, j’ai eu deux secondes d’étonnement et tout de suite un sentiment d’évidence. Au premier abord, ce n’est pas à lui qu’on pense pour jouer le célèbre séducteur de Molière, mais c’est oublier la profondeur du personnage et ses aspects de provocateur impertinent qui siéent si bien à ce comédien. Et même si le sous-titre Répétitions en cours n’augurait rien de bon, j’ai quand même voulu voir ce que donnait ce Dom Juan qui sort un peu des codes.

On connaît tous Dom Juan, dont le personnage si célèbre est devenu un nom commun désignant un séducteur sans scrupules. Chez Molière, et particulièrement dans la mise en scène de Christophe Lidon, on a droit à un peu plus de nuances : certes, Dom Juan a laissé tombé Done Elvire après l’avoir sortie du couvent et épousée, certes il se joue du Ciel comme des femmes, certes il semble n’avoir aucune morale… ou plutôt semble-t-il par instants la chercher. Ce Dom Juan, qui a pourtant bien des défauts – enfin, surtout un gros – propose cette lecture rare de l’oeuvre qui entrouvre la porte du doute et de la rédemption chez Dom Juan – c’est une faible lueur, mais elle existe.

Parlons-en, du gros problème de cette mise en scène. On le sentait arriver, il est bel et bien là et porte le doux nom de Répétitions en cours. Ce genre de mise en scène, qui cherche à inclure le spectateur dans le processus créatif en montrant non pas la pièce finalisée mais une répétition, dans laquelle le metteur en scène intervient et les interrogations des comédiens sur leurs personnages sont légion, pullulait il y a quelques années. Et je ne crois pas en avoir vu une seule dans lequel le procédé était vraiment intéressant.

Celle de Christophe Lidon ne fait pas exception. Les éléments de répétition paraissent un peu superficiels et, s’ils permettent par exemple à Done Elvire de rallonger sa présence en scène en lui offrant la possibilité de redire l’une de ses tirades, cela donne quand même l’impression d’un non-choix.

C’est d’autant plus dommage que la mise en scène de son Dom Juan, elle, fonctionne plutôt bien ! Dès qu’on entre dans la pièce, on en oublie le reste et la répétition n’est plus un sujet. Et, surtout, proposer Dom Juan à Maxime d’Aboville était la vraie bonne idée. A chaque fois que je le vois sur scène, c’est le même choc : ce comédien dégage une puissance inattendue. Son Dom Juan a un tempérament de dictateur, à la fois envoutant et tranchant, qui rappelle par certains aspects son personnage dans The Servant. Son pas pressé et sa diction légèrement grandiloquente viennent compléter le tableau. Il donne l’impression d’avoir tout en son pouvoir, mais laisse apercevoir un semblant de faille dans son dernier échange avec Elvire. C’est unique, c’est grand. On a hâte de le voir jouer Iago ou Richard III – ces personnages, quelque part entre monstres et gourou, sont faits pour lui.

J’avais un petit doute sur la distribution en lisant le nom de Christelle Reboul pour incarner Done Elvire. Le doute est levé dès son entrée en scène. C’est loin de tout ce dans quoi je l’avais vue jusqu’ici, mais la fragilité qu’elle donne à voir est brûlante d’authenticité, et c’est un vrai plaisir de l’entendre doubler sa tirade, même si cela nous ramène à la répétition. J’ai douté un peu plus longtemps du jeu de Marc Citti, qui incarne un Sganarelle ayant un peu trop tendance à avaler ses répliques à mon goût, mais lorsqu’on s’y habitue cela fonctionne : le contraste avec le jeu de Maxime d’Aboville est flagrant ce qui accentue l’écart entre les personnages, et cette rapidité de diction sied finalement bien avec ce personnage dont les raisonnements se cassent le nez.

En bref, l’habit ne fait pas le moine : derrière cette mise en scène bien mal fagotée se cache une chouette proposition qui gagne à être vue. ♥ ♥

Des Misérables (in)adaptés

Critique des Misérables, de Chloé Bonifay, Lazare Herson-Macarel d’après Victor Hugo, vus le 24 novembre 2021 au Théâtre de la Tempête
Avec Marco Benigno, Philippe Canales, Céline Chéenne, Émilien Diard-Detœuf, David Guez, Sophie Guibard, Éric Herson-Macarel, Karine Pédurand, Claire Sermonne, Abbes Zahmani dans une mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lazare Herson-Macarel, cela faisait un petit bout de temps que je ne l’avais pas revu. Découvert lors des Journées du Conservatoire en 2011, je suis depuis de loin son parcours en essayant de voir son travail dès que je le peux. J’avais beaucoup aimé son Cyrano mais manqué Le Ciel, La Nuit et La Fête dans lequel il jouait cet été au Festival d’Avignon (je n’ai d’ailleurs pas encore dit mon dernier mot !). Et le Covid a failli avoir raison de nos retrouvailles aux Misérables – je profite d’ailleurs de cet article pour remercier le Théâtre de la Tempête d’avoir accepté le report de ma place pour cause de maladie. Mais a-t-il vraiment eu raison de reporter mon billet ?

Monter Les Misérables, sacré challenge ! Lazare Herson-Macarel a souhaité transposer à notre époque les personnages célèbres de Victor Hugo, en adaptant leurs problèmes, leurs misères et leurs rêves. Mais il faut avant tout poser le décor, présenter les protagonistes, et c’est ce à quoi va s’atteler le début du spectacle. C’est comme un résumé des deux premières parties du livre sous forme d’un enchaînement de scènes très courtes, qui sont un peu les images marquantes des Misérables : l’épisode du chandelier, la détresse de Fantine, la vente de ses dents et de ses cheveux, la maltraitance de Cosette…

Il y a plusieurs choses qui m’embêtent dans cette première partie. La première, c’est la forme. Les scènes sont entrecoupées de noirs aveuglants qui certes permet des changements de décor, mais qui sont parfois presque aussi longs que la scène qui les suit, ce qui casse complètement le rythme et nous empêche d’entrer vraiment dans la pièce. Cette première partie aurait probablement gagné à supprimer les changements de décors en occupant différemment l’espace scénique et en remplaçant les noirs par des focus lumineux sur l’une ou l’autre partie du plateau suivant les scènes. D’autant que ce sont vraiment les scènes les plus connues de l’oeuvre : on a presque envie de faire avance rapide devant certains tableaux.

La deuxième, c’est le choix des passages. Contrairement à la deuxième partie du spectacle, où on assiste à une véritable adaptation de l’oeuvre, ici on est de manière assez brute chez Victor Hugo, avec comme seul changement notable le positionnement dans les années 2000. Mais certaines choses ne fonctionnent pas : dans les années 2000, on ne confie pas ses enfants à des aubergistes et on ne vend pas ses dents. J’ai ressenti dans ce début de spectacle le poids de l’oeuvre monstre sur les épaules du metteur en scène, comme s’il n’avait pas réussi à s’en libérer tout de suite.

© Baptiste Lobjoy

J’aurais vraiment pas mal de choses à reprocher à cette première partie. Et pourtant, en la voyant, je ne peux m’empêcher de trouver ça beau et parfaitement exécuté. Le choix qui est fait est clairement celui de l’image et je n’ai rien à reprocher de ce côté-là. Je bous à chaque noir mais je regarde quand même avec attention chaque scène. Partir n’est jamais une option. Et lorsqu’enfin la seconde partie débute, je ne regrette pas d’être restée.

Cette deuxième partie présente aussi des défauts. Les noirs sont remplacés par des transitions en pleine lumière avec une musique électro – quelque part, c’est mieux, sans être idéal non plus. On se détache progressivement de Hugo en plaçant la troisième partie du roman dans un hôpital psychiatrique : Gavroche est un fou et les barricades sont des manifestations du ras-le-bol des soignants. Ça ne se tient pas entièrement, mais c’est une belle tentative. L’adaptation cherche probablement à en faire trop et tout y passe : les précaires, les soignants, le réchauffement climatique… L’action est située dans le temps et dans l’espace (on passe par Aubervilliers ou encore par Dunkerque) et ces précisions réalistes sont inutiles et même nuisibles pour l’ensemble. Vu de loin, ces deux parties semblent n’avoir pas su choisir : il y a à la fois trop de Hugo et trop de précisions pour essayer de faire vivre l’adaptation – le tout manque d’authenticité.

Mais le rythme s’accélère, les personnages prennent de la consistance et se mettent à exister réellement devant nous. L’originalité de l’adaptation permet de renouveler mon intérêt et me voilà subitement captivée par ce qui se passe devant moi. Il faut dire que le meneur de troupe, Émilien Diard-Detœuf, est simplement fabuleux. Parler de son énergie serait trop bateau pour rendre compte de ce qu’il incarne réellement sur scène, et son Gavroche psychédélique est probablement la grande réussite de cette deuxième partie.

Cette adaptation des Misérables m’a mi-fascinée, mi-ennuyée. Les images sont d’une grande qualité, le travail est là, mais l’ambition était peut-être un peu trop grande, ou pas suffisamment bien définie. Je m’y perds scénaristiquement mais m’y retrouve scéniquement. On ne donne pas tout de suite les noms des personnages mais l’oeuvre de Hugo est trop présente malgré tout. La deuxième partie m’emballe vraiment, mais on n’y voit pas assez Jean Valjean, génial Éric Herson-Macarel, à mon goût. L’idée de l’hôpital psychiatrique pourrait fonctionner, mais les évocations des multiples problèmes sociétaux sont de trop.

Je suis donc mi-figue, mi-raisin. Mais plutôt raisin, quand même. ♥ ♥

© Baptiste Lobjoy

Un grand désar-roi

Critique du Roi Lear, de Shakespeare, vu le 4 novembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Jacques Weber, Astrid Bas, Frédéric Borie, Thomas Durand, Babacar M’baye Fall, Clovis Fouin-Agoutin, Bénédicte Guilbert, Manuel Le Lièvre, François Marthouret, Laurent Papot, Jose-Antonio Pereira, Grace Seri, Thomas Trigeaud, Thibault Vinçon, dans une mise en scène de Georges Lavaudant

Evidemment. Evidemment que j’allais prendre des places pour ce Lear avec le grand Jacques Weber monté par Lavaudant dont j’avais eu la chance de découvrir la Rose et la Hache il y a quelques années. Le Roi Lear est probablement l’un de mes Shakespeare préférés et ce hors-les-murs du Théâtre de la Ville, présenté au Théâtre de la Porte Saint-Martin, était assurément l’un des spectacles à ne pas manquer en cette première partie de saison. J’avais vraiment envie d’aimer.

Lear est déjà vieux au début de la pièce, lorsqu’il partage son royaume entre ses trois filles. Trois ? Non, seulement deux puisque de Goneril, Régane et Cordélia, seules les deux premières sauront parler à leur père de façon à le convaincre de leur léguer une part de son royaume. Cordélia, qui avoue ne l’aimer que comme un père, ne saura pas s’attirer ses faveurs. Rejetée par Lear, elle ne réapparaîtra pas avant la fin de la pièce, lorsque le vrai visage de ses soeurs sera révélé au grand jour. En attendant, le vieux Lear, dépassé par les événements, sombre dans une forme de délire, surveillé de près par son fidèle Kent ainsi que son bouffon.

On ne peut monter Le Roi Lear sans roi Lear (si vous avez besoin d’autres truismes, je suis là). Vous m’avez comprise : l’oeuvre de Shakespeare nécessite un monstre sacré, un comédien capable d’assumer un rôle d’une telle envergure. Jacques Weber semblait avoir les épaules pour endosser le costume du roi Shakespearien. Mais hélas, trois fois hélas, ce géant du théâtre a perdu de sa superbe. Weber est un roi fainéant. Le début est laborieux – on entend sa dépendance à l’oreillette autant qu’on la voit : il poitrine pour couvrir ses trous, mais l’attente de la réplique est vraiment perceptible et gâche le plaisir du spectateur. C’est sur cet effet de voix que repose une grande partie de son interprétation dans la première partie du spectacle ; dans la seconde, où la folie prend le pas sur la raison, ses changements de ton soudain et ses ruptures se fondent mieux dans le personnage.

© Jean-Louis Fernandez

Arrive ce moment où on en vient presque à attendre les scènes où Weber n’est pas pour profiter un peu du moment de théâtre qu’on est venu chercher. Mais autour de lui le temps n’est pas non plus au beau fixe. Il y a du bon et du moins bon dans la mise en scène de Lavaudant. Un peu sage, un peu attendue, un peu scolaire, l’ensemble peine à décoller pour véritablement nous emporter, et il y a un vide que personne n’arrive à combler sur le grand plateau du théâtre de la Porte Saint-Martin.

Mais ce serait mentir que de nier les belles scènes qu’on a aussi pu y voir, avec en tête le supplice imposé par le duc de Cornouailles à Gloucester. Puissante, rapide, avec une intention au-delà de la simple efficacité, la scène est Shakespearienne à souhait. Les effets stroboscopiques et la cascade d’objets en tout genre fonctionnent bien aussi, malgré un petit air de déjà-vu. Globalement, il faut reconnaître que la seconde partie est plus convaincante que la première.

Au niveau de la distribution, on saluera un Manuel Le Lièvre en pleine forme – décidément le comédien ne cesse de nous étonner depuis quelques années – proposant un fou très rock’n’roll sans jamais une note à côté. Toujours du côté de la démence, Thibault Vinçon trouve également le ton très juste dans la composition de son Tom et de son errance philosophique. J’aurais pu conclure que c’est finalement dans la folie que se révèle la distribution de Georges Lavaudant mais ce serait sans compter le merveilleux Babacar M’baye Fall, contrepoint sage et honnête dans ce monde fou, qui incarne l’intégrité avec autorité, sans fioriture, et qui devient pour le spectateur comme un repère de stabilité dans une tempête déchaînée.

On pouvait attendre mieux d’une telle affiche.

© Jean-Louis Fernandez

Fais pas ci, fais pas ça

Critique des Règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce, vu le 20 octobre 2021 au Théâtre du Petit Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, dans une mise en scène de Marcial di Fonzo Bo

Cette année, j’ai fait simple : je me suis abonnée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. La programmation est belle, exigeante, éclectique, et elle s’ouvre pour moi avec ces Règles du savoir-vivre dans la société moderne, texte de Lagarce que je ne connais pas encore et que j’ai hâte de découvrir – et pas par n’importe qui, s’il vous plaît : la queen Catherine Hiegel en personne.

Je ne connaissais pas la pièce, je suis contente de l’avoir découverte mais ce n’est probablement pas la plus grande pièce de Lagarce : elle est intéressante dans cette énonciation des principes qui devraient dicter notre comportement, de la naissance jusqu’à la mort, en passant par le parrainage, le baptême, le mariage, et tout ce qu’on peut imagine d’événements régissant une vie.

Il y a deux versions possibles à cette critique. Je vais vous soumettre les deux puisqu’elles se sont opposées en moi. Elles ont coexisté pendant tout le spectacle et je n’ai pas pu déterminer laquelle était la plus juste.

Il y a d’abord celle de la Mor(d)ue : on ne la lui fait plus, après dix ans de chronique, vous pensez ! Elle repère tout, analyse tout, enregistre tout, et juge tout à l’aune de « ce qu’on pouvait attendre d’un tel spectacle ». Quand on m’annonce un seul en scène avec Hiegel, j’attends l’effet WAOUW. Ce que je vois avec mes yeux de morue, c’est une mise en scène somme tout très simple, une comédienne qui « se contente » de lire son texte, qui peut-être ne donne pas tout ce qu’elle pourrait donner – on a connu Hiegel plus grande que ce soir-là. Elle me donne l’effet de se balader un peu, d’aller à la facilité, de « faire du Hiegel »…

Et puis il y a celle que vous livreraient mes yeux d’enfants. Le coeur qui bat quand je m’assois au premier rang, à l’idée que Catherine Hiegel va être là, si près. L’émotion de voir cette immense actrice jouer juste devant moi. L’intérêt, c’est elle, ce qu’elle fait de ce texte, ce qu’elle invente à côté et qu’elle ne dit pas. Hiegel, on la regarde autant qu’on l’écoute. Ses yeux sont des lasers, ses sourires sont au-delà de l’ironie. Elle invente un nouveau texte, où le premier degré rejoint le second. Il s’en passe des choses, sur cette figure-là. Tous les âges sont sur son visage. Elle reste fascinante, et je suis fascinée.

Ce n’est sans doute pas le spectacle de l’année, mais c’est quand même Catherine Hiegel, et Catherine Hiegel c’est déjà beaucoup. ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Arnaud Denis décroche l’Oscar

Critique de L’importance d’être constant, d’Oscar Wilde, vue le 29 septembre 2021 au Théâtre Hébertot
Avec Evelyne Buyle, Olivier Sitruk, Delphine Depardieu, Arnaud Denis, Marie Coutance, Jean-Pierre Couturier, Nicole Dubois, Gaston Richard, Fabrice Talon, dans une mise en scène de Arnaud Denis

Arnaud Denis, c’est l’un des metteurs en scène qui a contribué à souffler sur les premières braises de ma passion du théâtre, il y a plus de quinze ans maintenant. Je crois que je n’ai jamais manqué un de ses spectacles depuis. J’ai été absolument ravie d’apprendre qu’il montait L’importance d’être constant : je l’avais vu dans la pièce montée par Gilbert Desveaux il y a huit ans maintenant et j’avais hâte non seulement de le voir s’en emparer mais également de retrouver une de ses mises en scène avec un peu de monde au plateau. Spoiler : c’était brillant.

Algernon et Jack, deux jeunes amis dandys habitant Londres, s’inventent chacun un personnage pour échapper à une partie de leur vie : pour Algernon, c’est son ami Bunbury demeurant à la campagne qui lui permet d’échapper à la ville ; pour Jack, c’est son frère Constant qui lui permet de rejoindre Londres aussi souvent que possible. Et pour cause : Jack tient à voir souvent sa chère Gwendoline, la fille de la rigide Lady Bracknell, qu’il compte demander en mariage. Algernon, quant à lui, butine de filles en filles jusqu’à rencontrer une certaine Cécilie. Comment parviendront-ils à concilier leurs amours et leurs mensonges ?

Le spectacle vous prend en un instant. C’est comme le pop lorsqu’on débouche du champagne, on a immédiatement l’assurance d’une bonne soirée. Il faut dire que la langue de Wilde est faite pour Arnaud Denis. Il est parvenu à adopter toujours le ton juste afin de maintenir un rythme même lorsque les scènes pourraient tendre à nous lasser. Dans cette histoire tout de même très superficielle, il réussit à trouver la manière de prendre chaque situation pour lui donner son meilleur profil. Et quel profil ! Raffinement et humour anglais sont au rendez-vous pour notre plus grand plaisir.

On se rend compte aussi, grâce à sa mise en scène, à quel point la pièce est bien ficelée : comme elle permet à chaque personnage d’être mis en valeur ou comme elle alterne les différents duos afin de souligner les caractères de chacun. Comme à son habitude, la direction d’acteur est impeccable. Rien n’est laissé au hasard et jusqu’au plus petit rôle, tout est réglé dans le moindre détail. Olivier Sitruk est divin, figure d’enthousiasme et de légèreté, formant un super duo avec Arnaud Denis : l’immoralité du premier s’oppose à une certaine gravité du second et ils se renvoient la balle avec brio lors de leurs échanges.

Et le duo côté femmes est tout aussi délicieux : la retenue de Delphine Depardieu jure à merveille avec le naturel de Marie Coutance. La composition soignée de la première est une perfection digne de haute-couture quand la seconde mise davantage sur une fraîcheur très naturelle pour peindre sa chipie de Cécilie. La reine du spectacle, c’est Evelyne Buyle, géniale Lady Bracknell, qui joue de son autorité naturelle pour mener chacune de ses répliques au plus comique. Ce personnage est un véritable cadeau qu’elle semble déballer sur scène avec un immense plaisir, partagé avec le public : cynique à souhait et toujours avec grande classe, ses apparitions sont toujours ponctuées d’un grand éclat de rire. Les quatre comédiens aux rôles plus secondaires ne sont pas en reste, faisant réellement exister leurs personnages – et quel plaisir de retrouver Nicole Dubois qui fricote avec l’absurde avec son étonnante Miss Prism !

Un spectacle à partager en famille ! ♥ ♥ ♥

Au Français, les écrans font écran

Critique des Démons, d’après Dostoïevski, vus le 20 septembre 2021 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron et les comédiennes et comédiens de l’académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan, dans une mise en scène de Guy Cassiers

J’essaie de mieux choisir mes sorties à la Comédie-Française : j’avais trop tendance à réserver tous les spectacles de la saison et à réfléchir après à ce qui pourrait vraiment me plaire. Maintenant je me renseigne un peu, sur la distribution, sur le texte, sur le style de mise en scène, afin d’éviter les déconvenues. Sur Les Démons, je ne saurais trop dire ce qui m’a convaincue : je suis encore probablement trop sensible aux pièces réunissant une grande partie de la troupe au plateau et j’ai pris mes places sur ce seul critère. Si je ne regrette pas d’avoir découvert le spectacle, je reste quand même très circonspecte sur ce que j’ai vu.

Je serai bien en peine de vous résumer la pièce. Je me vois obligée d’adopter une vision un peu binaire : quelque part en Russie, les anciens s’opposent aux jeunes qui veulent un peu tout faire sauter. Enfin c’est surtout Piotr, incarné par Jérémy Lopez, qui mène la danse. Conscient de l’influence que son ami Nikolaï (Christophe Montenez) exerce sur tout le monde, il souhaite l’utiliser pour en faire le leader de son parti et rassembler autour de sa figure. Et à partir de là je crois que j’ai vraiment perdu le fil.

D’abord, le souffle coupé. Le dispositif proposé par Guy Cassiers et d’une beauté renversante. La scénographie est absolument sublime, costumes et les décors se mettant tous deux au service de notre histoire. Les costumes évoquent la dualité des générations avec leur forme marquant clairement le 19e siècle et leur style fricotant davantage avec la modernité. Les décors suivent la même idée avec au plateau des propositions assez classiques surplombées par des écrans, dont, il faut bien le reconnaître, même la mise en place au début du spectacle a quelque chose d’assez gracieux.

Et c’est là que le bât blesse. Il faut se figurer trois écrans assez imposant, disposés au-dessus des décors, transmettant en direct ce qui se passe sur scène. Jusqu’ici, tout va bien, on commence même à savoir bien gérer la dualité écran/vivant au théâtre. Mais ce qui est nouveau, en tout cas pour moi, c’est la disposition des caméras : elles sont positionnées de manière à ce que lorsque deux personnages semblent se regarder à travers l’écran, ils se tournent le dos sur scène. Et cela va même plus loin : pour que ce qui se déroule à l’écran soit le plus réaliste possible, et comme les comédiens sont tous éloignés sur scène, certains jeunes comédiens de l’Académie de la Comédie-Française jouent les « doublures mains » afin de maintenir l’illusion de proximité sur les écrans : ainsi les personnages peuvent se toucher virtuellement.

© Christophe Raynaud de Lage

Esthétiquement, il faut dire que c’est vraiment réussi. Scéniquement, c’est déroutant mais cela reste tout de même assez intéressant. Mais, pour moi, théâtralement, ça ne fonctionne pas. Je pense avoir à peu près saisi la théorie derrière le dispositif : le monde des anciens et ses illusions est représenté sur les écrans et se délite à mesure que la jeune génération s’imposera. Le dispositif de départ évolue et se transforme en suivant ce schéma, proposant une nouvelle utilisation des écrans. La fin, que je ne comprends fondamentalement pas, a quand même quelque chose de fascinant visuellement. Sur le papier, je dois reconnaître que c’est brillant. Mais sur scène, c’est autre chose.

Car les comédiens ne se regardent pas ! Ils n’interagissent pas, ne se répondent pas, ne se voient même pas. S’ils parviennent à donner le change sur les écrans, car cette troupe ne cesse de nous étonner, pour un rendu absolument parfait, il faut quand même souligner que quelque chose est absent en scène. Le texte n’est déjà pas franchement simple, je doute de l’intérêt d’y ajouter une scénographie aussi complexe. On se perd, on reste à côté, hors jeu. On ne sent pas la révolution ni la violence qui devraient pourtant être sous-jacente. Et on finit par s’ennuyer un peu.

Pour moi, le spectacle connaît une fulgurance lorsque les écrans tombent et que les comédiens se regardent enfin pour la première fois. Je suis triste d’être aussi vieux jeu mais le changement est palpable : soudain quelque chose passe, quelque chose se passe… On rit même un peu – on aurait probablement ri davantage si on n’était pas complètement paumé dans l’histoire à ce moment-là de la pièce…

Le mieux est l’ennemi du bien.

© Christophe Raynaud de Lage

J’Hey oublié le titre

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Critique de On n’est pas là pour disparaître, d’après le roman d’Olivia Rosenthal, vu le 20 septembre 2021 au Théâtre 14
Avec Yuming Hey, mise en scène et adaptation de Mathieu Touzé

Ça fait longtemps que j’entends parler du travail de metteur en scène de Mathieu Touzé sans avoir encore eu l’occasion de le découvrir. En entendant parler du spectacle d’ouverture de la nouvelle saison du Théâtre 14, le titre m’a induite en erreur et j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un texte écrit pendant le confinement et revenant sur le caractère essentiel de l’art – j’étais clairement prête à passer mon chemin. Mais lorsque j’ai appris mon erreur, j’ai été davantage intriguée – la disparition qu’il évoque, c’est celle du malade atteint de la maladie d’Alzheimer.

Tout part d’un fait divers : monsieur T, atteint de la maladie de A, poignard sa femme un jour de juillet 2004. Le spectacle, adapté du roman d’Olivia Rosenthal – que je n’ai pas lu – utilise la narration polyphonique pour s’approcher au plus près de cette maladie : on entendra ainsi les voix de Monsieur T., de sa femme, du corps médical, ou encore une narration extérieure qu’on imagine être celle de l’autrice.

J’ai eu peur au début du spectacle. J’ai eu peur que l’idée de l’adaptation ne soit pas bonne, car le spectacle s’ouvre avec une projection de près de dix minutes qui défile rapidement sur l’écran qui occupe toute la largeur de la scène, projection explicative qui expose les faits et met en place la situation. J’ai eu peur car si l’écran est vraiment nécessaire, c’est que se pose la question de la théatralité du texte et de son intérêt à le transposer sur scène.

© Christophe Raynaud de Lage

Or Yuming Hey nous démontre que l’intérêt existe et nous fait rapidement oublier ces premiers doutes. Face public, les deux pieds bien ancrés dans le sol, il ne bougera pas d’un pouce. A partir du moment où il prend la parole, il se passe indéniablement quelque chose. D’abord ses premiers chuchotements, qui évoquent sans conteste les paroles solitaires des fous, nous plongent directement dans l’abime et donnent le ton de la performance à laquelle il se livre durant l’heure à venir. On ne pouvait mieux donner corps au mot polyphonie. Il ne laisse de place à aucune échappatoire, joue beaucoup sur les changements de rythme et malgré une cadence déjà très poussée, parvient à accentuer la pression jusqu’à l’événement final qu’on connaît.

Pour augmenter son effet, il est accompagné par une création sonore qui fonctionne bien, s’autorisant de grandes variations entre le boum boum rapide style film d’action, la tonalité plus légère qui évoque une telenovela et l’indescriptible musique d’ambiance avec brusque descente de gamme sur un violoncelle, évocation réussie de la brisure et de l’incompréhension. Je reste plus circonspecte sur la création visuelle qui m’a laissée de côté au début du spectacle et me laissera à nouveau de côté à plusieurs reprises, notamment avec les images évoquant le cerveau et les neurones de notre patient qui, si elles sont plus démonstratives, sont pourtant moins efficaces que notre comédien en scène.

Yuming Hey captive en performant l’insidieuse progression de la maladie d’Alzheimer jusqu’à une certaine forme de révolution. Traumatisés récents s’abstenir. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

Illusions parfaites

© Simon Gosselin

Critique des Illusions Perdues, d’après Balzac, vues le 20 septembre 2021 au Théâtre de la Bastille
Avec Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle, dans une mise en scène de Pauline Bayle

Ma première rencontre avec un spectacle de Pauline Bayle n’avait pas vraiment été fructueuse. C’était ici, au Théâtre de la Bastille, pour un diptyque Iliade/Odyssée qu’elle avait adapté pour la scène. Trop énervée par le premier volet, j’avais finalement revendu ma place pour le lendemain. Plus tard, j’ai tenté de réserver une place entre deux confinements pour Illusions Perdues, mais le spectacle a été annulé à cause de la pandémie. J’ai tenté à nouveau ma chance en ce début de saison, sans trop y croire. Les critiques étaient certes excellentes, mais elles l’étaient tout autant pour son spectacle homérique. Pourquoi ça me plairait davantage aujourd’hui ?

Les illusions perdues qu’évoque le titre, ce sont celles de Lucien de Rubempré, jeune poète provincial qui monte à Paris pour se faire connaître et y découvre un monde nouveau, où l’hypocrisie est reine. En brave plouc qui débarque dans la capitale, il n’a pas les codes et peine d’abord à se faire une place, portant haut ses valeurs et sa littérature. Il finit par s’acclimater et commence même à bien manier les règles du jeu, jusqu’à connaître une certaine notoriété avant que la chute fatale s’impose.

Avouons tout de suite notre inculture : je n’ai pas lu Les illusions perdues. C’est à peine si le nom de Lucien de Rubempré m’évoquait quelques chose cinq minutes avant le spectacle. Je fais plutôt partie de ceux qui ont peur des descriptions balzaciennes que de ceux qui l’adulent. Donc là, avec une durée affichée de 2h30, autant dire que je n’étais pas super sereine. Je désamorce donc toute angoisse : j’ai vraiment passé une excellente soirée.

C’est un spectacle d’une très grande qualité. Sans connaître le roman, j’ai envie de saluer l’adaptation qui en est faite. Ce n’était pas évident d’arriver à tirer une théâtralité de ce petit monde de la presse et de ces guerres de milieux. Ce n’était pas évident d’arriver à adapter un pavé pareil avec cinq comédiens au plateau sans trahir l’oeuvre. Ce n’était pas évident de ne pas perdre le spectateur ignorant, dont j’étais. Tous ces défis, Pauline Bayle les relève haut la main.

© Simon Gosselin

Et pourtant à aucun moment elle n’a cherché à épargner le spectateur : Balzac est bien présent, avec sa plume acerbe et sa satire sociale, avec ses personnages plus abjects les uns que les autres et sa définition de la littérature comme un hommage en point d’orgue central. Le rendu est extrêmement exigeant. Et elle parvient quand même à insuffler quelque chose de plus à l’univers balzacien : ce n’est pas seulement une adaptation, c’est réellement du théâtre. Les personnages dessinés par l’auteur sont des types aux contours nets et tranchés qui supportent si bien la transposition scénique qu’ils semblent faits pour le plateau. Les allées et venues incessantes sur scène figurent à merveille l’agitation de ce petit monde. C’est incroyablement vivant et on est impliqué émotionnellement dans les tourments de notre jeune protagoniste.

Il faut dire que Jenna Tiam pour incarner Lucien de Rubempré, cela semble être l’évidence. Ce qui frappe d’abord, c’est sa candeur. Elle correspond en tout point à l’état d’esprit du Lucien Rubempré tel qu’on le rencontre au début du spectacle. Et on se rend compte rapidement que ce visage qui évoquait jusqu’ici l’ingénuité, se fait en réalité le reflet de ses émotions intérieures. Ses emportements soudains sont extrêmement touchants ; il y a une rage de vaincre et un espoir et une envie qui l’animent et combattent en elle sans cesse. C’est fascinant.

C’est du théâtre simple, comme je l’aime. On ne s’encombre de rien d’autre que d’un texte et tout le reste se met à son service. Pauline Bayle semble avoir abandonné les « effets de mise en scène » qui m’avaient tant gênée dans Iliade : il n’en reste qu’un, parfaitement timé, qui vient rompre le déroulé de l’histoire de manière aussi efficace qu’il est inattendu. Pour le reste, scéniquement, tout est très dépouillé. Au centre du dispositif quadrifrontal qui permet à la Comédie Humaine de prendre forme, les comédiens s’affrontent sur le plateau comme sur un ring. Les chorégraphies des corps évoqueront les positions hiérarchiques de chacun et les rapports de domination à l’oeuvre.

Ils ne sont que cinq comédiens et pourtant c’est une foultitude de personnages qui occupe le plateau. Ils enlèvent une chemise, passent un manteau, les voilà transformés. Tout est d’une fluidité parfaite, les différents personnages étant parfaitement identifiables grâce à des composition très réussies : la direction d’acteur est impressionnante. Ce sont eux qui portent toute l’histoire, c’est sur leur engagement que repose l’essentiel de notre intérêt. Et leur engagement est total.

On se permettra une seule petite critique, mais c’est vraiment parce qu’on est tatillon : la scène finale retombe légèrement par rapport à l’ensemble du spectacle. Je reconnais que l’exercice est périlleux : une comédienne incarnant un personnage inconnu (Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle, les vrais reconnaîtront Vautrin) débarque sur scène à dix minutes de la fin et doit tout de suite s’adapter à la vitesse et la force acquise par le spectacle. On ne comprend pas vraiment ce qui se joue lors de cet échange qui aurait pu être plus impressionnant, mais cela ne suffira pas à bouder notre plaisir. C’est quand même un grand bravo.

Et du coup, l’intégrale de La Comédie Humaine par Pauline Bayle, c’est quand ? ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

Au pas… au trot… au galooooop !

Critique du Feuilleton Goldoni, d’après la trilogie Les Aventures de Zelinda et Lindoro de Carlo Goldoni, vu le 18 septembre 2021 à la Scala Paris
Avec  Joséphine de Meaux, Félicien Juttner, Augustin Bouchacourt, Charlie Dupont, Ahmed Fattat, Tania Garbarski, Jonathan Gensburger, Frédéric de Goldfiem, Pauline Huriet, Thibaut Kuttler, et Ève Pereur, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz

J’avoue avoir un peu hésité avant de me décider à réserver pour ce feuilleton Goldoni à La Scala : les confinements successifs m’ont un peu fait perdre l’habitude de ces marathons théâtraux dont les passionnés sont souvent friands. Ici, ce sont trois spectacles de 1h20 comme trois épisodes d’un même feuilleton qui sont proposés, à l’unité en semaine ou en intégrale le week-end. Et comme on n’a peur de rien, c’est évidemment l’intégrale qu’on a choisie, afin d’amener un peu du soleil de l’Italie dans mon samedi nuageux.

Trois feuilletons, donc, pour suivre les aventures amoureuses de Zelinda et Lindoro : leurs amours malheureuses dans le premier épisode, où ils sont obligés de se cacher dans la maison où ils servent, Zelinda étant courtisée à la fois par le fils de son maître et l’intendant de la maison – et de façon ambiguë par son maître qui l’aime « comme sa propre fille », ce qui rend la relation entre Zelinda et sa maîtresse parfois compliquée. La situation finira par s’arranger et ils se marient à la fin du premier épisode, mais Lindoro va gâcher cet heureux dénouement par une jalousie maladive et paranoïaque qui va entraîner diverses péripéties durant le deuxième épisode. Il travaillera sur ses doutes tout au long du dernier épisode, rendant cette fois sa femme, Zelinda, suspicieuse : s’il n’est plus jaloux, c’est qu’il ne l’aime plus…

Avant toute chose, avant d’être critique, car je vais l’être – un peu – j’aimerais saluer l’audace, le culot, le courage de Muriel Mayette de monter un marathon de théâtre comique. Porter haut les valeurs de la comédie et du divertissement, quand les pièces longues sont en général réservées à des spectacles sérieux et profonds, c’est vraiment courageux. Donc merci pour ça, merci de rappeler que la comédie n’est pas un sous-genre théâtral et que rire n’est pas réservé aux idiots. C’est une chouette vision du théâtre, que je respecte et que je partage.

© Virginie Lançon

J’ai été assez décontenancée par les deux premiers épisodes de ce feuilleton. C’est monté comme un vaudeville, ça m’évoque Labiche, mais le rire monte peu. Je mets d’abord en cause le texte qui n’est pas le meilleur de Goldoni et souffre de quelques longueurs, mais il n’est à mon sens pas le seul responsable. Car je vois certains comiques de situation avec pourtant un joli potentiel retomber sans soulever la salle de rire. Je sais que je n’ai pas le rire facile mais de là à ne pas m’en décrocher un seul, je suis un peu déçue.

Et j’ai l’impression de toucher du doigt le problème en avançant dans le spectacle : on ne croit pas vraiment au couple formé par Félicien Juttner et Joséphine de Meaux, Lindoro et Zelinda. On ne voit pas leur amour sur scène alors que tous les personnages ne parlent que de ça – mais il est aux abonnés absents. Il faut dire aussi que le jeu de Joséphine de Meaux est en constant décalage avec celui du reste de la troupe, comme si le premier degré ne lui convenait pas. Son jeu quelque peu nerveux peine à évoquer la pureté dont tous les personnages la louent, ce qui me bloque un peu pour pleinement apprécier le spectacle.

Je ne reste pas totalement en dehors du spectacle non plus : l’ensemble du travail est soigné, la mise en scène dynamique, les enchaînements très fluides. Et le reste de la troupe semble avoir trouvé plus facilement le ton juste : Charlie Dupont compose un maître très réussi, trouvant un bel équilibre entre tendresse et autorité – et on prendra toute la mesure de sa composition lorsqu’il incarnera le notaire au troisième épisode : transformation totale. Jonathan Gensburger est également très convaincant en intendant fourbe et omniscient ; il est le contrepoint réellement farcesque du spectacle. Mention spéciale également à Tania Garbarski, maîtresse alcoolique et dépressive qui attire instantanément le regard sans jamais tomber dans le surjeu. Ce sont eux ce qui me font rester jusqu’au bout. Quelle sage décision !

Car c’est pour moi dans le troisième épisode que le spectacle explose. L’atmosphère change complètement : l’amour de Zelinda et Lindoro n’est plus le personnage central de la pièce et ça change tout ! Certes, il est toujours présent car dans cet ultime acte Zelinda se met à douter de Lindoro, mais ce nouveau point de vue permet à l’actrice de se révéler complètement car on ne lui demande plus de jouer les amoureuses premier degré mais bien de sombrer dans une certaine folie… Or c’est là que Joséphine de Meaux excelle : dans les effets. Elle n’est plus brimée par cette personnalité qui ne lui convient pas et peut laisser libre cours à ses délires pour le plus grand plaisir des spectateurs. Cela provoque un déclic : tout d’un coup la machine s’emballe pour donner un dernier épisode à cent à l’heure qui convainc totalement !

Un bilan mitigé dont on saluera malgré tout l’ambition et le lâcher-prise final ! ♥ ♥

© Virginie Lançon