Voyage dérou-temps autour de la Chambre

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Critique du Temps et la chambre, de Botho Strauss, vu le 21 janvier 2016 au Théâtre de la Colline
Avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff, et la voix d’Anouk Grinberg, dans une mise en scène d’Alain Françon

J’ai ce besoin, encore – peut-être un jour disparaîtra-t-il – de comprendre le pourquoi d’une pièce. J’aime comprendre le but de l’auteur qui l’a écrite : quel message voulait-il transmettre ? Souvent, je me demande quelles indications le metteur en scène a pu donner, quel fil directeur guide la pièce. Devant Le temps et la chambre, c’est difficile de croire que le message donné est celui que j’ai saisi :  sans mes études scientifiques, jamais je n’aurais compris la même chose, et elle est donc clairement liée à mon passé. Ce sont mes propres conditions initiales qui ont guidé mon appréhension de la pièce, tout comme elles guident les faits et gestes de chaque personnage dans la pièce. De manière assez déterministe.
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La pièce est étrangement construite : la première scène agit comme une présentation de tous les personnages. On se trouve chez Julius et Olaf, deux sceptiques qui passent leur temps à regarder le monde par la fenêtre, et c’est justement en divaguant sur une femme à partir de la seule vision qu’il a depuis son appartement que tout commence : la jeune femme dont il avait rapidement dessiné l’existence sonne à la porte. Elle s’appelle Marie Steuber. Elle sera le chef d’orchestre de la suite de la pièce, qui tournera autour de ses relations avec chaque homme présent dans la pièce. Relations vécues, à venir, ou rêvées, rien ne nous est expliqué, tout est habilement disséminé pour laisser libre cours à notre imagination.
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Pour tout physicien qui se respecte, le titre – à mon avis – fait tilt : en nommant sa pièce Le Temps et la Chambre, Botho Strauss sépare volontairement l’espace du temps, et dérègle ainsi notre perception de l’histoire. Il fait de sa pièce une image quantique du monde qui l’entoure : dans la deuxième partie de la pièce, les multiples rencontres de Marie avec chacun semblent se superposer dans le temps : et l’état que l’on nommerait instinctivement « le présent » n’est plus alors certain, mais une superposition de tous ces états qui nous sont donnés à voir – c’est une vision très Schrödingerienne de la chose.
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Durant toute la pièce, on reste dans cette chambre, qui pourtant n’est pas un espace fixe à en juger par la pièce qu’on observe en fond de scène et qui ne fait jamais appel au même univers. Mais le temps est coupé, le rapport entre les scènes difficile voire impossible, la chronologie absente. J’ai tendance à penser qu’on revient en réalité sur le passé de la jeune femme à travers chaque scène, qui marque à quel point l’avis de base de Julius est éloigné de la réalité : elle a vécu bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer en la regardant simplement par la fenêtre. L’explication du passé de la jeune femme permet un éclaircissement de la scène initiale : chacune des réactions des personnages peut être interprétée à partir de son lien premier avec Marie – en physique, on parlerait des conditions initiales qui déterminent l’évolution d’un système. Seul Julius, qui ne la rencontre pas dans cette 2e partie, est donc apte à la juger sur ce qu’il voit et non ce qu’il sait.
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Pour soutenir un texte pareil, il faut d’excellents acteurs, des funambules capables de nous entraîner sur le fil sur lequel ils déambulent, sans que jamais nous ne tombions à côté. Alain Françon les connaît, les a choisis, et les dirige admirablement : Georgia Scalliet est une Marie qui a perdu le ton geignard qu’on connaît à l’actrice, pour développer une sorte d’aura translucide qui attirera autour d’elle chaque particule que représentent les personnages. Le duo Gilles Privat / Jacques Weber, qui ouvre la pièce avec brio, décolle magistralement lors d’une scène inoubliable. Citons également Dominique Valadié, dont la voix aux accents boudeur et enfantin prend ici un ton aguicheur qui lui sied parfaitement, Wladimir Yordanoff, tour à tour léger et dansant, puis imposant et menaçant, Charlie Nelson, Antoine Mathieu, et Renaud Triffault, qui complètent brillamment cette distribution.
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Je n’aime pas les pièces sans émotion, celles qui ne racontent aucune histoire. Je n’attends pas cela du théâtre. Pourtant, la mise en scène d’Alain Françon a su non seulement susciter mon intérêt, mais également essayer de trouver en moi une explication plausible à ces étranges tranches de vie. Je ne peux rester spectateur insipide devant une cette qualité de jeu, devant la beauté de cette mise en scène, devant la poésie du texte de Strauss. Françon nous présente cette vie sous la forme d’un tableau d’Edward Hopper, dont les lumières transforment les personnages d’une scène à l’autre. Françon nous présente cette vie sous la forme d’une Toccata vocale, et ses acteurs nous envoûtent par leurs intonations spécifiques. Françon nous présente cette vie et s’impose en Maître.

Étrange et pénétrant. ♥ ♥ 

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Au coeur de la Tempête

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Critique de Toujours la Tempête, de Peter Handke, vu le 7 mars 2015 aux Ateliers Berthiers
Avec Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié, et Wladimir Yordanoff

C’est toujours un plaisir de retrouver les spectacles d’un metteur en scène qu’on admire. Lorsque celui-ci a de plus réuni de grands comédiens sur scène, on ne peut qu’être impatient. Ne manque plus qu’un texte à la hauteur de la troupe qu’il a créée, et la réaction chimique qui se produit s’avèrera divine. Ce mélange-là, aux aspects si savoureux, Alain Françon nous le propose en montant Toujours la Tempête de Peter Handke. L’auteur, que j’ai découvert et déjà apprécié grâce à Yann Collette l’an dernier, m’intriguait. Le visage que lui donne Alain Françon est des plus réussis : grâce à une harmonie parfaite entre les comédiens et l’oeuvre, et en mettant toujours en avant le texte et non ses propres idées, c’est un grand moment de théâtre qui se joue actuellement aux Ateliers Berthiers.

Dès le début de la pièce, on sent que l’expérience sera unique. « Une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n’importe où. Maintenant, au Moyen-Âge, ou n’importe quand. » annonce Moi, le narrateur de cette histoire, en quelque sorte. Le décor représente une parcelle de terrain effectivement neutre, ne figurant pas de lieu particulier. Moi est alors seul sur le plateau et peut-être qu’il se met à rêver, de sorte que ses ancêtres surgissent : sa mère, ses trois oncles, sa tante, et ses grands-parents sont là, sur cette terre où il se tenait quelques instants avant, et d’où il est à présent descendu. Il va pouvoir les observer, comprendre ses racines, et le monde qui l’entour aujourd’hui. Observer et comprendre, c’est aussi notre sort à nous, spectateurs, qui nous retrouvons pris dans l’histoire d’une famille qui traverse la seconde guerre mondiale tant bien que mal ; eux sont prisonniers d’une Histoire qu’ils ne parviennent pas toujours à contrôler.

Le texte de Handke est simple et puissant. Si simple dans ce qu’il dessine, puisqu’il représente la vie d’une famille prise dans les guerre du XXe siècle, et pourtant si puissant dans ce qu’il évoque, par l’écho qu’il crée en nous. Tout est finement dosé : rien de larmoyant dans le texte, donc pas d’émotion suscitée par les acteurs ; on est simplement pris par une histoire écrite et racontée avec une sensibilité rare et précieuse.

Cela fait longtemps que je n’ai plus de doute sur la qualité de directeur d’acteur d’Alain Françon. Mais diriger pareillement des acteurs de grands talents ne peut que donner des étincelles. Ici, non seulement chacun est une véritable perle et parvient à rendre l’âme du texte à la perfection lorsqu’il s’exprime à travers son personnage, mais la réunion de tous ces talents se fait dans une harmonie la plus totale. C’est un véritable travail de troupe qui nous est livré, et chacun apporte sa pierre pour construire un édifice d’une solidité impressionnante. Dominique Reymond, la mère du narrateur, est un véritable soleil qui laisse une traînée rouge flamboyante derrière elle lorsqu’elle se déplace avec la grâce et la légèreté d’une jeune fille en fleur. Quel contraste avec Dominique Valadié, aux allures de vieille fille ronchon qui broie du noire à longueur de temps ! Autour de l’actrice semble constamment flotter la tristesse. Stanislas Stanic, l’un des oncles, incarne à merveille un jeune galant des dames, alors que Pierre-Félix Gravière, l’autre oncle, étonne par sa souplesse verbale autant que corporelle.

Nada Strancar et Wladimir Yordanoff forment un duo intense et résistant, un peu austère parfois, et dont les réactions vont toujours par deux ; la tristesse, la mélancolie, chaque douleur est partagée et ainsi acceptée. Laurent Stocker est un Moi à la simplicité étonnante. Suivant avec sensibilité le fil étroit du texte de Peter Handke, il a une présence telle que, même lors de la première partie où il est souvent en dehors de l’action, on ne peut l’oublier. Et lorsqu’on l’observe alors que ses ancêtres parlent, on le voit les regarder de loin ou rêver tout en mimant les paroles sur ces lèvres. Même éloigné du centre du plateau, chaque parcelle de son personnage l’habite entièrement et il le rend avec la justesse qu’on lui connaît. Gilles Privat, enfin, est, pour moi, la grande découverte de ce spectacle. Si on sent le potentiel de l’acteur durant la première partie du spectacle, oscillant entre ses pommiers et le désir de faire partie de l’Histoire, il nous dévoile tout son talent : il tient la scène durant près d’une heure, et fait d’un long monologue un peu abstrait un grand moment de théâtre. Outre la puissance émotionnelle, son art de dire et de raconter, cette scène est un véritable hymne à la vie qu’il transmet aussi bien à son partenaire direct, qu’à nous autres spectateurs. S’il y apparaît désespéré, il se rend également compte de ce dont il n’a pas profité, comme ces jeux de quille en famille auxquels il aimerait à nouveau participer, voeux qui apparaît si simple et pourtant impossible. Là où il parle de ce qu’il a perdu, il chante aussi ce que moi, spectateur, je possède encore, et qu’en aucun cas je ne dois laisser passer… Une vie à croquer à pleines dents, comme dans une pomme Cox Orange ou une Belle de Boskoop.

C’est vraiment délicat d’écrire sur un tel spectacle. Que dire devant la perfection ? Pour moi, c’est vraiment énervant de ne pas arriver à transmettre ce qu‘ils m’ont transmis. Même si la seconde partie se fait par instants plus pessimiste, j’en retiens un message d’espoir, malgré tout. Prisonniers de l’Histoire, certes, mais aussi capable d’agir, de se battre pour des causes qui nous semblent justes. L’espoir est là, en filigrane. Dans les lumières majestueuses qui accompagnent les paroles des comédiens, parfois chaudes et apaisantes, on semble pouvoir croire à un monde meilleur. Le travail d’Alain Françon est admirable. Le texte est le maître-mot de ce spectacle, et il résonne dans la salle autant qu’en nous, et s’inscrit quelque part dans notre tête. Les acteurs servent au mieux cette partition puissante et… nécessaire, aujourd’hui. Merci.

Françon, Handke, et des acteurs d’exception. Que dire de plus devant cette association parfaite ? Courez-y. ♥ ♥ ♥ 

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Voyage en Villégiature au Français

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Critique de La Trilogie de la Villégiature, de Goldoni, vu le 21 septembre 2013 à la Salle Richelieu
Avec Anne Kessler, Éric Ruf, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Guillaume Gallienne, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Hervé Pierre, Georgia Scalliet, Adeline d’Hermy, Danièle Lebrun et Benjamin Lavernhe, dans une mise en scène d’Alain Françon.

Françon. Il est pour moi, comme Peter Stein, un metteur en scène à placer parmi les plus Grands. Pour la troisième fois, en signant la mise en scène de La Trilogie de la Villégiature, il me fait passer un moment inoubliable, privilégiant le texte et sa mise en valeur, recréant l’atmosphère de cette Italie du XVIIIe siècle avec aisance et simplicité. Une fois de plus, il touche à la perfection.

Le spectacle, il faut avoir envie de le voir : 4h30 de spectacle, c’est spécial. Je n’avais testé les spectacles à longue durée qu’une fois, avec Peer Gynt, et j’en gardais un excellent souvenir. Alors, avec une telle distribution et un metteur en scène pareil, l’envie de voir La Trilogie ne s’est pas fait attendre. Si le spectacle est si long, c’est que le metteur en scène a choisi de regrouper les trois comédies en un seul spectacle, à la suite : nous passons donc tout un été en compagnie d’une famille bourgeoise vivant au-dessus de ses moyens mais cherchant à passer outre. Des histoires de mariage, de jalousie, d’amour et d’honneur entrent en jeu. On assiste à la vie de ces personnages entre le moment où ils décident de partir en Villégiature, puis leur séjour à Monténero, et leur retour à Livourne.

Je me rends compte que j’aime de plus en plus ce genre d’histoire. Ou peut-être est-ce la mise en scène de Françon qui me les fait apprécier ? J’aime voir une tranche de vie se dérouler sous mes yeux, la vie avec ses moments intenses où une certaine tension se fait sentir, avec des choix importants à faire, mais également des moments d’ennui, de paresse et de lenteur. La vie, monotone et pourtant si imprévue, c’est ce qu’on retrouve dans cette Trilogie. Plusieurs histoires de mariages et de couples en parallèles, paraissant si banals, et pourtant ayant chacun sa spécificité, sa beauté ou sa raison.

Et au même titre que ces histoires, chaque personnage est unique, chacun a son propre caractère et se définit sous nos yeux. Je l’avoue, j’ai eu du mal à détacher mes yeux de Laurent Stocker, qui est pour moi un immense acteur. Touchant et attachant, il compose ici un Leonardo jaloux et amoureux, mais qui n’obtient pas l’amour qu’il désire en retour. Entre angoisse et énervement, il ne semble pas un instant accéder au véritable bonheur. Il ne crie pas sur scène, il s’énerve réellement. Il n’aime pas Georgia Scalliet, il dévore Giacinta des yeux. Le talent de ce comédien est incontestable, et il est pour moi un pilier du spectacle. Il forme avec Anne Kessler un très bon duo, qu’on avait déjà su apprécier dans Le Mariage de Figaro. Elle incarne sa soeur, Vittoria, et compose une jeune fille immature et hystérique comique à souhait … dans ses moments de crise. Lorsqu’elle se voit prise en dépit d’une autre, en revanche, des larmes noient ses yeux et sa petite voix tremble. Hypocrite comme il convient de l’être dans la société où elle se trouve, elle tente de cacher son visage de peste lorsqu’elle est en présence de Giacinta, entre autres, mais les apartés sont hilarantes. Scalliet … fait, comme à son habitude, du Scalliet : une voix monocorde, dénuée de toute intonation … qui, pour une fois, s’accorde assez bien au personnage. Il faut avouer que son jeu m’a moins dérangée qu’à l’habitude : peut-être commence-je à m’y faire ? Il faudra bien, puisqu’elle est « la découverte » de Françon et que je compte bien suivre ses futurs mises en scène ! Si Leonardo aime Giacinta et la demande en mariage, celle-ci est également aimée de Guglielmo, incarné par Guillaume Gallienne. Voici un rôle dans lequel je ne l’attendais pas, et où il excelle. Semblant sombre et inquiétant dans la première partie de la pièce, il se dévoile comme amoureux et mélancolique, on finit par s’attacher au personnage et le prendre en pitié. Gallienne est séduisant et impressionnant de tant de retenue, comme s’il voulait se mettre à pleurer à chaque moment de la pièce.

Pour équilibrer ce côté quelque peu sinistre de la pièce, des personnages à tendance plus comique sont présents. Je pense particulièrement à la si géniale Danièle Lebrun, composant une Sabina se jouant des situations de chacun, taquinant sans limite, abusant des sous-entendus, se complaisant dans la critique d’autrui. A chacune de ses apparitions, un éclat de rire. [J’attends avec grande impatience La Visite de la Vieille Dame en février : elle interprétera le rôle titre.] L’actrice était, comme à son habitude, au sommet. A son bras, un Michel Vuillermoz bien détaché de tous les malheurs qui arrivent autour de lui. Toujours gai, s’amusant aussi des circonstances, mais peut-être avec moins de cynisme, il est un type de personnage à lui tout seul : on ne sait pas grand chose de lui, si ce n’est qu’il profite des situations des autres et que c’est un bon vivant. Le personnage est lui aussi très réussi. Dans cette catégorie « à part », on retrouve également Hervé Pierre, père adorable et souhaitant principalement le bonheur de sa fille – ne pouvant en tout cas rien lui refuser. Sa tendresse et sa gentillesse, trop poussées, font de lui un homme faible, et l’acteur sait jouer de tout cela pour nous rendre son personnage comique et charmant.

On trouve aussi chez Goldoni les vies des valets. Ici, c’est Eric Ruf et Elsa Lepoivre : là encore, on ne les attendait pas dans de tels rôles, qu’ils interprètent pourtant à merveille. Le malheureux Paolo en voit de toutes les couleurs par les demandes contraires de son maître, quand Brigida tente de réconforter sa maîtresse en proie à une passion amoureuse. Ils sont sans cesse occupés et leurs rares moments de libre sont destinés à l’échange de mots doux … Moments calmes et doux, ils contrastent avec les difficultés qu’ont leurs maîtres à entretenir une relation simple. Sur le même plan, on retrouve Rosina et Tognino (Adeline d’Hermy et Benjamin Lavernhe) qui rient de tout et s’opposent radicalement au reste des couples : pas un instant sombre, que des sourires et des échanges amoureux, les deux tourtereaux sont ravissants et Lavernhe incarne un Tognino à la gestuelle impeccable et remarquable, vif, et au caractère insupportable !

Si la réussite du spectacle réside donc en partie dans la distribution, la mise en scène y est aussi pour beaucoup. L’évolution de la situation, lente, est visible. La tension devient de plus en plus présente, les lumières s’assombrissent, les personnages parlent plus lentement. La gêne des autres, la honte de soi, le choix entre honneur et amour, tous ces sentiments se font omniprésents. Les déplacements se font plus rares, l’entrain se perd. On sombre peu à peu. De la comédie, on passe au drame, et rien n’indiquait qu’on pouvait s’y attendre.

Un Goldoni sublimé par une performance impeccable. L’esprit de troupe est là. A voir. ♥ ♥ ♥

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Les Trois Soeurs tissent le fil de l’émotion

gp1213 troissoeursCritique des Trois Soeurs d’Anton Tchekhov, vu le 3 mai 2013 à la Salle Richelieu
Avec Éric Ruf, Éric Génovèse, Michel Favory, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Coraly Zahonero, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Gilles David, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun et Benjamin Lavernhe, mis en scène par Alain Françon, avec Floriane Bonanni au violon ]   

Tchekhov n’a jamais été ma tasse de thé. Sûrement parce que je ne saisissais pas la portée de ses pièces. Après La Mouette déplorable de Nauzyciel, comment comprendre, comment élever Tchekhov au rang des Auteurs illustres ? Ou cet Oncle Vania que j’ai vu il y a quelques années, et devant lequel mes paupières devenaient lourdes, lourdes … Voilà pourquoi je trainais un peu des pieds devant ces Trois Soeurs qui se jouent pourtant depuis plusieurs années. Et, allez savoir pourquoi, j’ai sauté le pas. Et j’ai franchement bien fait.
Tchekhov, pour faire court et dans la caricature, c’est la vie devant nos yeux. Mais une vie plutôt pessimiste, faite d’ennuie et de déception, une vie où il ne se passe et il ne se passera jamais rien, quelque chose de presque cauchemardesque. Ces Trois Soeurs, si charmantes, semblent aux antipodes des Parques, mais pourtant la mort rôde. Elle rôde lentement et silencieusement, se faisant sentir par à-coups. Le reste du temps, peu de choses se passent. Voilà pourquoi Tchekhov peut vite paraître long et ennuyeux. C’est avec ce genre d’auteur qu’on comprend l’art et l’importance de la mise en scène. Sans une direction digne de ce nom, impossible de comprendre Tchekhov. Mais Alain Françon, le si génial Alain Françon qui avait mis en scène  Fin de Partie à la Madeleine, a tout saisi, et offre au spectateur un spectacle digne du Français.
Alain Françon a fait dans la sobriété. On n’imaginait pas autrement le décor de la pièce : un intérieur confortable depuis lequel on voit la neige tomber au dehors dans l’acte II, une chambre petite et peu accueillante pour le troisième acte, et enfin un jardin triste bordé d’une forêt aux arbres inquiétants pour le dernier acte. La lumière est aussi très utilisée, créant des effets d’enfoncement dans la misère : et particulièrement, les scènes se passant dans l’ombre sont très impressionnantes et soulignent le talent des acteurs : distinguant à peine leur visage, se déplaçant très peu, ils parviennent pourtant à donner une intensité évidente à leur jeu : leur voix, leurs nuances, leurs silences suffisent à exprimer et à transmettre au spectateur les sentiments les plus profonds de la pièce. La tension dramatique est également renforcée par la présence d’une violoniste exceptionnelle, qui a plusieurs reprises joue, lors des changements de décors, permettant ainsi une transition en douceur entre les différents actes sans casser le rythme de la pièce. Jouant des airs russes avec une sensibilité certaine, impossible de ne pas être touché : et l’entrée dans le dernier acte s’est fait, pour moi, les larmes aux yeux. Mais cette émotion était également due au jeu des comédiens du Français.
Il me paraît délicat de parvenir à tous les citer. Mais tout d’abord, je me dois de revenir sur ces trois actrices incarnant les rôles éponymes : Florence Viala, l’aînée (Olga), Elsa Lepoivre, la cadette (Macha), et Georgia Scalliet, la benjamine (Irina). Toutes trois sont soeurs de Prozorov (Stéphane Varupenne). Elles sont, dans cette pièce, un symbole de distinction, de bonne éducation. Bien que possédant des caractères différents, elles restent fines, raffinées, élégantes, mais pas non plus précieuses. Ce sont des personnages très agréables, et présentés par les trois actrices, ils n’en deviennent que plus attachants encore. Mais il réside quand même, ici, le seul bémol de la pièce à l’armure si propre. Si Florence Viala incarne la délicatesse et l’intelligence, sentiments qui lui siéent si bien, avec tant de naturel, si Elsa Lepoivre est poignante et profondément touchante, nous présentant une Macha troublée par un autre homme que son mari, … Si ces deux actrices nous émeuvent tant, la troisième en est assez loin – et c’est bien dommage. Georgia Scalliet, ce n’est pas la première fois que je la vois, ce n’est pas la première fois que je critique son jeu : hier, j’avais devant moi autant Irina qu’Alcmène, Cressida autant que Viviane. Par chance, la platitude de sa voix et son jeu quelque peu vide n’étaient pas non plus opposés à son rôle. Mais c’est gênant, terriblement gênant que ce personnage, dont l’évolution doit être marquée au fil des actes, soit incarné par une actrice si monotone. Elle qui devrait tant nous émouvoir par instant parvient à peine à maintenir l’attention sur elle. Lorsqu’à côté, Elsa Lepoivre prononce un « J’aime » qui me donne des frissons, un « J’aime » qui résonne si bien face à celui de Phèdre, un « J’aime » clair et honnête, juste un mot qui nous montre la profondeur se son jeu, sa soeur cadette fait bien pâle figure. Heureusement, là est le seul point négatif de la pièce. Au cas où je ne mentionnerai pas tout le monde, il faut savoir que tout les acteurs sont excellents. Éric Ruf, terrifiant dans ses sautes d’humeur, impressionnant de par sa voix grave et son jeu brusque, contrastant avec la délicatesse d’Éric Génovèse, calme et posé, mais lourd de tristesse car peut-être résigné ? Stéphane Varupenne, dont l’évolution est nette mais pourtant progressive (Stéphane Varupenne qui nous a tant impressionné cette année et qu’on attend comme sociétaire !) ! Coraly Zahonero, la cruauté même, contraste évident et remarquablement marqué avec les autres personnages féminin, malveillante au possible, mais toujours dans la mesure, sans jamais tomber dans la caricature de la méchanceté. Michel Vuillermoz. Un Michel Vuillermoz déchirant et déchiré, qui, lors d’une scène avec Elsa Lepoivre, m’a fait pleurer à chaudes larmes. Gilles David, incarnant un mari trompé mais feignant la joie : on n’aurait pas pu trouver meilleure distribution : l’acteur, qui a l’air profondément gentil et humain, est plus que crédible dans sa tentative de rester joyeux malgré les tromperies de sa femme. Danièle Lebrun, touchante dans son rôle de nourrice, qui malgré sa petite partition parvient à faire vivre son rôle sans en rajouter, simplement par sa présence constante et le talent avec lequel elle marque ses apparitions.
Vous l’aurez compris, il y a actuellement au Français un Tchekhov immanquable. A tous ceux qui pourraient rejeter cet auteur comme je l’avait fait, il faut voir cette pièce. On en sort bouleversé. Au Français, j’ai toujours des problèmes de voisinage. Mais hier j’ai rarement eu une salle aussi sage et tranquille, prise dans l’histoire, dans l’étendue de vide, d’ennui, mais parsemée de sentiments, que nous présentaient merveilleusement ces acteurs. Et au salut … Une ovation. Amplement méritée.

Une leçon de Théâtre. Oserai-je dire une leçon de Vie ? ♥ ♥ ♥

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Fin de Partie, Théâtre de la Madeleine

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Critique de Fin de Partie, de Samuel Beckett, vu le 21 mai 2011 au théâtre de la Madeleine
Avec Serge Merlin, Jean-Quentin Châtelain, Michel Robin, et Isabelle Sadoyan, mise en scène d’ Alain Françon

Pour qui ne connaîtrait pas Beckett, cela pourrait être très déroutant … Je ne connaissais pas bien Beckett (j’avais juste étudié des extraits d’En attendant Godot), j’ai été déroutée.

Tout d’abord, il faut se faire à l’idée qu’il n’y a pas d’histoires réelle ; on part d’un rien, et je ne sais même pas si l’on peut dire que l’on arrive à quelque chose … Le temps a passé entre le début de la pièce et la fin, les personnages en sont conscients, ils nous le font d’ailleurs remarquer par des phrases, répétitives, comme « C’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir » ou encore « quelque chose suit son cours » … Tout tourne autour d’une fin, probable (et même certaine), dans un avenir plus ou moins proche … Les personnages attendent cette fin, la désirant parfois, ou repoussant le moment à plus tard … Il n’y a donc pas de réelle histoire, on attend, on se demande à quoi l’auteur essaie de nous mener, on est étonné par le manque de sentiments dans la pièce … Pas d’amour, pas de gaieté, même pas d’amitié … Je ne saurais même pas « classer » la pièce ; elle n’est pas tragique car on rit, parfois ; mais elle n’est pas non plus comique, à cause notamment des thèmes abordés, de la vie morne des personnages, de leur lassitude, de leurs problèmes, de leurs maladies. La mort rôde, elle emporte même un des personnages …

Il faut aussi préciser que, chez Beckett, et c’est un de ses « marqueurs différentiels », les personnages mis en scène sont souvent des SDF, quelquefois avec un fort taux d’alcool dans le sang (pour ne pas dire bourrés), et qui mènent une vie de misère ; ici, 4 personnages : Hamm, un homme aveugle, dans l’incapacité de se lever, en fauteuil roulant, magistralement incarné ici par Serge Merlin ; cet homme, qui m’était tout à fait inconnu, est un véritable monument du théâtre … Il semble créer la misère autour de lui alors qu’il attend la vie … Son jeu, et tout particulièrement son jeu de main (il agite beaucoup ses doigts, c’est très particulier à expliquer, mais cela rend très bien sur scène), a retenu mon attention ; il se montre extrêmement autoritaire (comme le veut son rôle) envers Clov, qui sort d’on ne sait où (son fils, peut-être ? Ce n’est pas très clair), qui l’aide dans sa vie quotidienne, et qui est un peu son opposé ; en effet, contrairement à Hamm qui ne voit pas et doit rester assis, lui ne peut se poser sur une chaise et ses sens sont en parfait état de marche, voilà pourquoi il est au service de Hamm depuis un bon nombre d’années, à ce qu’on peut comprendre. Jean-Quentin Châtelain m’a beaucoup étonnée, il semble souffrir le martyre, plié en deux pendant 2 heures, avec des mouvements de l’ordre de ceux d’un rat, ou d’une souris, enfin de ces animaux qui bougent très vite, et dont on ne peut prévoir les intentions. Il est presque le dernier élément qui paraît « en vie » dans cette sorte de trou, de puit, de vide où les personnages vivent. Cette sensation de vide est renforcée par un décor gris, très haut, mais dont les murs sont bien fermés, et qui ne semble laisser aucun échappatoire. Les parents de Hamm sont également présents, Nagg et Nelle, Michel Robin et Isabelle Sadoyan, très naïfs, très âgés, très pâles, affamés, sortant de poubelles, dormant une bonne partie du temps, attendant la mort, ou des confiseries qui ne viendront jamais.

On participe à la misère de ces gens, à leur vie monotone, toujours dans les mêmes tons, enfermés, coupés du monde et de la lumière, quelque part, sur Terre.

En clair, c’était totalement … Absurde.

Notons également que toutes les mises en scène de Beckett se ressemblent beaucoup, car cet auteur a la particularité d’indiquer absolument tous les détails dans ses pièces ; on peut ainsi lire « Clov va se mettre sous la fenêtre à gauche. Démarche raide et vacillante. Il regarde la fenêtre à gauche, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête, regarde la fenêtre à droite. Il va se mettre sous la fenêtre à droite. Il regarde la fenêtre à droire, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête et regarde la fenêtre à gauche. » Cela met déjà dans l’ambiance de répétitions de la pièce !

Malgré tout, il me semble que j’ai assisté à une excellente mise en scène, qui ne laisse pas indifférent.