La Mer, qu’on voit tanguer

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Critique de La Mer d’Edward Bond, vue le 5 mars 2016 à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Éric Génovèse, Coraly Zahonero, Céline Samie, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Pierre Louis-Calixte, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, et les élèves-comédiens Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Hugues Duchêne, et Laurent Robert, dans une mise en scène d’Alain Françon

Je suis une grande fan du travail d’Alain Françon ; j’entends d’ici les détracteurs l’accuser de mise en scène trop classiques. Je ne sais pas quand un tel adjectif est devenu reproche, mais il n’en reste pas moins l’un des plus grands metteurs en scène du XXe siècle à mon humble avis. Grand connaisseur de Bond et de son univers, il a monté la plupart de ses pièces et revient dans la grande salle de la Comédie-Française avec La Mer. Mais le spectacle risque de ne pas attirer suffisamment de spectateurs pour remplir la salle Richelieu, à cause d’un public peut-être justement trop classique. Avec La Mer, Alain Françon signe une mise en scène qui semble inaboutie : à la manière de la mer lors de la première scène, le spectacle est déchaîné, successivement calme et effervescent, qui, à la manière de la houle, nous emporte puis nous laisse couler.

Elle se voudrait reflet d’une société au bord de la crise : la pièce précède et annonce la Première Guerre mondiale. Elle part d’un naufrage, d’une tempête provoquant la mort de Colin alors que son camarade Willy survit. Obligé de rester dans la ville pendant l’enquête, il se voit projeté dans une commune aux traits effrayants d’ordre, de hiérarchie, d’étouffement de ses habitants. Point de ralliement des différents membres de la ville, il finira par choisir de mener une nouvelle vie, et de partir, loin de cette cité prête à éclater. C’est une pièce britannique, et cela se sent : le souffle de Shakespeare la pousse. Alternant comique et tragique, voilà un spectacle qui m’a laissé une étrange impression.

Certains tableaux sont d’une beauté à tomber : la première scène, celle du naufrage, est une réussite absolue, nous faisant sombrer dans un chaos assourdissant. Mais elle n’est pas le seul moment phare du spectacle : les différentes scènes soulevant les rires de la salle sont menées d’une main de maître et transcrivent au mieux l’humour grinçant de Bond : comme cette scène de funérailles où les cendres du noyés sont jetés sans cérémonie par une madame Rafi hilarante malgré elle. Cependant, les scènes pour lesquelles le rire n’est pas de mise m’ont semblé bien plus difficiles, et bien moins claires : le message de Bond, que j’ai découvert plus tard en lisant le programme, n’est pas passé. Peut-être les transitions entre les pièces, un peu longues et monotones, coupant le rythme, cassant l’unité, jouent-elles dans cette incompréhension. Cette non-unité casse le spectacle, accrue par le manque de continuité entre les scènes compréhensibles et celles qui le sont moins. Fatigue, stress de première, ou premier échec de Françon à traduire l’auteur, seule une nouvelle soirée de spectacle pourrait y répondre.

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Pourtant, Françon s’est entouré des meilleurs comédiens du Français : Cécile Brune, qui retrouve en Madame Rafi un emploi semblable en plusieurs points à celui de Bernarda, excelle en reine Victoria locale, autoritaire, parfois cynique. Jérémy Lopez, fil directeur vivant de la pièce, réunissant malgré eux tous les personnages à travers les différentes scènes, apporte à son rôle une certaine candeur, comme s’il traversait une épreuve initiatique. Hervé Pierre excelle dans le rôle d’Hatch, cet homme étrange qui parle de Martiens, et dont les scènes de folie sont simplement parfaites. Laurent Stocker se transforme intégralement et compose un Evens usé par l’âge, blasé, mais dont la morale finale n’est pas parvenue jusqu’à moi. Son monologue, qui clôture presque le spectacle, m’a laissée de marbre, alors qu’il appelle la jeunesse à changer le monde.

Pour une première approche scénique de Bond, je suis plutôt restée sur ma faim, jusqu’à me demander si c’est vraiment la rôle de la Comédie-Française que d’essayer de mettre en lumière un tel texte. J’ai eu la même réflexion après avoir vu le Déa Loher la saison dernière – loin de moi l’idée de mettre en parallèle les deux spectacles, dont l’un se rapproche plus d’une vaste plaisanterie. Mais – j’ai ce côté conservateur en moi – la Comédie-Française doit-elle réellement monter des auteurs vivants ? Ne doit-elle pas rester proche de sa vocation première – monter des classiques ? Si j’en crois la rumeur et qu’Alain Françon monte généralement avec brio les pièces de Bond, pourquoi suis-je à ce point restée en dehors du spectacle ? Le problème viendrait-il alors des comédiens, peu habitués à jouer ce genre de registre, et qui ne parviennent pas à transcrire l’originalité, l’aspect britannique contemporain, si indigeste pour nous, habitués aux classiques français ?

Je reconnais la belle performance d’acteur et quelques grands moments, mais je reste déçue face à un texte qui n’est pas clarifié par la mise en scène. ♥ 

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