Les (bonnes) raisons de la colère

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Critique de 12 hommes en colère, de Reginald Rose, vu le 15 octobre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Pascal Ternisien, et Bruno Wolkowitch, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Lorsque j’ai appris que 12 hommes en colère serait joué à l’Hébertot cette saison, je sortais à peine d’un cours d’anglais où nous avions passé plusieurs séances à visionner le film de Sydney Lumet, à analyser des scènes sous tous leurs angles, à triturer le moindre de leurs gestes, à repasser en boucles certains affrontements pour y déceler l’imperceptible.  Et j’avais adoré ça, parce que le film est intelligent et fin, rondement bien mené, un huis-clos oppressant brillamment interprété. Autant dire que j’attendais beaucoup du spectacle proposé à l’Hébertot !

Voilà un spectacle dont on connaît la fin dès le début, mais pour lequel c’est bien le déroulement qui est roi. Car il s’agit ici de convaincre et d’argumenter : ils sont 12 jurés chargés de juger un jeune homme accusé de parricide. Lors du vote initial, 11 d’entre eux le jugent coupable, l’envoyant sans autre forme de procès (vous me passerez l’expression) à la chaise électrique si l’un d’entre eux, le jury n°8, ne s’était pas opposé au reste des jurés. Il n’est pas convaincu de sa non-culpabilité mais reconnaît avoir un doute légitime et souhaite discuter de son cas avant de prendre une réelle décision, s’attirant les foudres de la plupart de ses camarades qui pensaient en finir au plus vite.

En écrivant cet article, j’apprend que le film que je connais est en fait lui-même une adaptation de la pièce de théâtre de Reginald Rose. C’est étrange et je ne m’y attendais pas, car à mon sens l’oeuvre est bien plus cinématographique que théâtrale. Maintenant que j’ai vu une version de chaque, je trouve en effet que le huis-clos fonctionne bien mieux à l’écran : le rôle de la chaleur y est prépondérant, puisque la caméra permet des gros plans sur les visages ruisselant de sueur des différents jurés.

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Mais plus encore, là où au cinéma les personnages s’affrontent frontalement autour d’une table dans un lieu qu’on voit réellement fermé, ici, cette disposition ne fonctionne plus. D’abord parce que positionner les acteurs autour d’une table nous empêcherait de voir la moitié de l’action, mais aussi et surtout parce que le 4e mur ne joue pas bien son rôle ! Je ne dis pas que le huis-clos n’a pas sa place au théâtre, loin de moi cette idée, mais ici l’espace est trop ouvert, trop lumineux, trop spacieux pour réellement figurer l’enfermement qui est l’un des principaux marqueurs de tension dans ce film.

Par ailleurs, la mise en scène n’a pas choisi d’accentuer la tension par d’autres moyens : là où j’aurais probablement abusé de musique inquiétante, des lumières focalisées sur certains comédiens ou des noirs pour marquer le cheminement du débat, Charles Tordjman s’est presque entièrement basé sur ses comédiens pour créer l’atmosphère qu’il souhaitait. Il faut bien reconnaître qu’il propose une très bonne distribution : Bruno Wolkowitch reprend avec aisance (et charisme) le rôle que je connaissais à Henri Fonda ; les yeux doux, la voix posée, l’attitude réfléchie, il est convaincant sans aucune insistance et sa parole humaniste résonne admirablement sur scène.

C’est également un plaisir de retrouver Francis Lombrail sur scène, qui prouve une nouvelle fois qu’il est aussi bon acteur que directeur de théâtre : incarnant le juré n°3, le dernier à changer d’avis, il est une boule de nerfs prête à exploser à tout instant, sans jamais être dans l’excès, et touchant dans sa scène finale. Difficile de sortir du lot lorsqu’on est 12 sur scène, mais il me semble qu’ici il faut tous les citer : je retiendrai donc la rationalité de Jeoffrey Bourdenet, la sensibilité à fleur de peau d’Antoine Coutray, la rigueur de Philippe Crubezy, la dignité d’Olivier Cruveiller, le respect brillant dans les yeux d’Adel Djemaï, la nonchalance de Christian Drillaud, la patience de Claude Guedjl’emportement de Roch Leibovici, la droiture de Pierre-Alain Leleu, et la légèreté de Pascal Ternisien. Tous ont leur place, leur moment, leur rôle, et il faut bien reconnaître à Charles Tordjman qu’il n’en laisse pas un dans l’ombre.

Une belle production donc que ces 12 hommes en colère, à qui le film de Sidney Lumet fait du tort. ♥ 

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D’Aboville au carré

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Critique des Jumeaux Vénitiens, de Goldoni, vus le 20 septembre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Maxime d’Aboville, Olivier Sitruk, Victoire Bélézy, Philippe Berodot, Adrien Gamba-Gontard, Benjamin Jungers, Thibault Lacroix, Agnès Pontier, Luc Tremblais, Margaux Van Den Plas, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît

Cela fait quelques saisons maintenant que je suis une habituée du Théâtre Hébertot et de l’excellente programmation de Francis Lombrail. Pour moi, il reprend quelque part le rôle que jouait le Théâtre de l’Oeuvre en proposant un théâtre exigeant mais néanmoins accessible. Présente à l’ouverture de saison début juillet, j’avais déjà eu la chance d’apercevoir quelques extraits du spectacle : décors, combats à l’épée, scènes de quiproquo… Malgré tout, c’est toujours aussi impressionnant de voir tant d’acteurs réunis sur la scène d’un théâtre privé, et je leur souhaite une franche réussite pour cette belle production.

L’histoire se base sur un beau quiproquo : deux frères jumeaux devant épouser deux femmes différentes sont présents dans la même ville, Vérone, au même moment, sans le savoir. Si ces jumeaux sont semblables d’aspects, ils sont en revanche complètement disparate de caractère et de mentalité : le premier, Tonino, est un homme intelligent, vif, et courageux, alors que son frère Zanetto est bien plus simple d’esprit, et se laisserait avoir par le premier venu. Tonino doit épouser Béatrice, une vénitienne qu’il a fait s’échapper exprès de la ville pour l’épouser sans le consentement paternel ; Zanetto doit épouser Rosahora après un arrangement avec son père. Tonino, qui craint d’être reconnu, adopte alors le nom de Zanetto sans savoir que son frère est engagé pour les mêmes motifs que lui dans la ville, ce qui entraînera bien sûr une série de quiproquos jusqu’à un dénouement plutôt sombre.

Je ne le cache pas : je ne suis pas une grande fan de Goldoni, et surtout de sa période de Comedia dell’arte. Certes, on sent que Les jumeaux vénitiens est une pièce d’entre-deux, et qu’il se dirige déjà un peu vers ses futures grandes comédies sérieuses telles que La Trilogie de la Villégiature. Malgré tout, la pièce reste très codée, très agitée, un peu « bruyante » : les allées et venues pourraient devenir lourdes si la mise en scène ne fluidifiait pas le tout, rendant le plus léger possible un ensemble parfois trop chargé. Par ailleurs, elle permet d’amener ce dénouement tragique – attendu pour des raisons pratiques – en le rendant le plus vraisemblable possible (il pourrait en effet passer pour bien trop excessif sans la main habile de Jean-Louis Benoît). Pour ce faire, il faut reconnaître que l’adaptation du metteur en scène est moderne et dynamique, et que la traduction choisie est éclatante, sans jamais trahir l’auteur.

Il faut bien le dire : Maxime d’Aboville porte ce spectacle avec brio. Sans lui, l’intérêt serait moindre. D’ailleurs, son absence de la scène se fait sentir, et je n’ai eu d’yeux que pour lui lorsqu’il y était présent. Et pourtant il est bien loin de cabotiner ; non, simplement, il joue, et sa composition est tellement minutieuse, tellement rythmée, tellement drôle, qu’il nous ravit à chacune de ses apparitions. Ne l’ayant pas vu depuis quelque temps sur scène, j’avais presque oublié à quel point l’acteur était surprenant et parvenait à constamment renouveler son jeu. Sa performance impressionne, convainc, et ravit totalement !

Même s’il éclipse parfois – sans le vouloir – ses camarades, la troupe qui l’entoure est également brillante. À commencer par Olivier Sitruk qui campe un faux vertueux au ton douceâtre, détestable à souhait. Les jeunes valets, brillamment incarnés par Agnès Pontier et Benjamin Jungers – qu’on a plaisir à retrouver depuis son évincement de la Comédie-Française – animent ce spectacle avec un dynamisme très efficace. Une pointe de déception peut-être devant le jeu de Victoire Bélézy, un peu monotone – mais il faut reconnaître que ce rôle de jeune première n’est pas évident…

Malgré un texte parfois poussif, la mise en scène de Jean-Louis Benoît offre une belle soirée au Théâtre Hébertot. ♥ ♥

C’est vraiment chouette l’après-midi !

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Critique de C’est encore mieux l’après-midi, de Ray Conney, vu le 7 avril 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Pierre Cassignard, Lysiane Meis, Sébastien Castro, Guilhem Pellegrin, Pascale Louange, Anne-Sophie Germanaz, Guillaume Clérice, et Rudy Pilstein, dans une mise en scène de José Paul

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas vu de bon boulevard au théâtre. Je veux dire, hors Feydeau and co. Je crois que le dernier en date remonte à la rentrée 2016 : c’était l’ouverture de la saison pour l’Hébertot. D’ailleurs, ça ne me laisse pas un grand souvenir. Il faut croire que je deviens trop sérieuse – ou que cette saison parisienne toute en gravité n’est que le pâle reflet du monde agité dans lequel nous vivons. Mais laissons-là ces constatations alarmantes à plus tard. Avec C’est encore mieux l’après-midi, une soirée hors du monde est assurée !

Le mari, la femme, l’amant. Rien de mieux pour passer une bonne soirée théâtrale. Bon, c’est clair qu’ici, c’est un peu remasterisé. Déjà, ce n’est pas l’amant, mais l’amante d’un côté, et un peu tout ce qui bouge de l’autre : Richard, célèbre député, a prévu de retrouver Isabelle, secrétaire du premier ministre, dans une chambre du même hôtel où il est monté avec sa femme, Christine, pendant que cette dernière le croit à un débat parlementaire. Pensant qu’il a quitté les lieux, elle-même va tenter de séduire Georges, son assistant, qui enchaînera les gaffes et les situations malencontreuses…

Bon, mettons-nous vite d’accord : ce n’est pas un grand texte. Le canevas initial devient très vite abracadabrantesque, et les situations virent rapidement à de la loufoquerie pure. Pour monter un spectacle pareil, il faut parvenir à maintenir le spectateur en haleine malgré les situations fantasques et toujours plus folles les unes que les autres : il faut parvenir à nous capter dès le début, et nous entraîner avec eux dans cette grande extravagance, où on risque de se perdre en route. José Paul réussit le pari sans problème : il monte la pièce avec un punch sans faillite, et même lorsque le texte commence à nous laisser sur le côté, sa mise en scène entraînante et sa direction d’acteur parviennent toujours à dynamiser le spectacle.

On retrouve avec plaisir certains acteurs qui suivent José Paul depuis quelques années : c’est le cas de la fabuleuse Lysiane Meis, malheureusement un peu sous-employée ici. Elle fait du Lysiane Meis et c’est super, j’adore ça, mais j’ai hâte de la revoir dans quelque chose où elle peut plus s’épanouir. Je retrouve également un Sébastien Castro en grande forme… et qui me rappelle quelqu’un tout au long de la pièce. J’ai finalement compris qu’il me rappelait José Paul ! Son côté un peu désabusé, son décalage rythmique, ses aspects gaffeur à côté de la plaque… Seul le côté charmeur du metteur en scène manque à sa composition, remplacée ici par un aspect plus bêta pas non plus déplaisant. Le reste de la distribution suit cette belle direction d’acteur, avec une jolie note pour un Pierre Cassignard qui campe un personnage politique froid et détaché malgré ses scènes comiques.

En soirée, c’est très bien aussi ! ♥ 

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Un boulevard appliqué

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Critique de Mariage et Châtiment, de David Pharao, vue le 1er septembre 2016 au Théâtre Hébertot
Avec Daniel Russo, Laurent Gamelon, Delphine Rich, Fannie Outeiro, et Zoé Nonn, dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau

Enfin, le début de la nouvelle saison théâtrale est là, et c’est avec Mariage et Châtiment que j’entame cette période. La nouvelle pièce de David Pharao ouvre la saison du théâtre Hébertot avec en tête d’affiche Laurent Gamelon et Daniel Russo – qui joue par ailleurs une pièce à la Madeleine 2 heures plus tôt. Malheureusement, voici un boulevard un peu décevant par son côté poussif et qui gagnerait beaucoup à être resserré…

L’intrigue est trop tarabiscotée à mon goût : Edouard doit assister au mariage de Fred, son meilleur ami, avec une présentatrice météo un peu benête – c’est le mot qu’emploie Marianne, la femme d’Edouard, pour la qualifier, et son explication pour son absence au mariage : ainsi, elle montre sa désapprobation devant une telle union. Edouard doit donc se rendre seul au mariage de Fred pendant que Marianne va retrouver une amie. Mais alors qu’il se prépare dans son appartement, une stagiaire de sa boîte, Gabriella, débarque pour lui faire signer un projet qu’elle considère primordial, et auquel il n’avait accordé jusque là que peu d’attention. Devant le refus d’Edouard à s’en occuper immédiatement, elle finit par lâcher qu’elle porte son enfant avec comme témoin une échographie qu’elle vient de faire. Devant une telle annonce, Edouard capitule et retarde sa présence au mariage. Une fois le travail terminé, il se rend compte que l’heure du mariage est passée et ne trouve d’autre excuse à annoncer à Edouard que la mort de quelqu’un…

L’histoire bien trop longue à s’installer, et rien qu’à la résumer on devrait se rendre compte qu’il y a un problème. Ce problème d’écriture revient à plusieurs reprises dans la pièce, qui rame un peu pour en arriver à ses fins. Et c’est dommage, car certaines répliques bien placées m’ont fait rire d’un rire franc et qui se faisait attendre parfois. Malheureusement, on dirait que l’histoire a été construite sur ces petits moments qui marchent très bien pour la salle entière, et non pas comme un tout – la salle n’était d’ailleurs pas si enthousiaste pour un soir de première. On touche parfois à quelque chose d’intéressant : la pièce tombe dans une absurdité qui n’est pas pour me déplaire. Mais j’ai eu l’impression que l’auteur n’y allait pas totalement, n’osait pas mettre les deux pieds dans l’absurde et avait trop d’idées : il aurait fallu en sélectionner quelques unes plutôt qu’enchaîner ces farces qui auraient pu marcher en solitaire mais agacent, ainsi mises à la longue.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux acteurs, qui sont tous très bons : à commencer par Daniel Russo qui ne quitte pas la scène durant la pièce et parvient malgré tout à maintenir – ou à récupérer lorsque le cas se présente – notre attention grâce à son énergie débordante et son excellent sens du rythme. Il faut dire qu’il a de très bons partenaires avec qui il semble avoir plaisir à jouer : Laurent Gamelon sort son numéro de gros méchant qui hurle et qui fait peur pour le plus grand plaisir du public, Delphine Rich est d’une grande justesse dans ce rôle de femme classe et élégante qui sort des répliques piquantes face à une Fannie Outeiro jouant à merveille la cruche et contrastant parfaitement avec la première. Enfin Zoé Nonn s’en sort très bien pour ce rôle peu gratifiant qu’est Gabriella, qui n’apporte rien à l’histoire et qui est, à mon avis, l’origine de l’invraisemblance de cette pièce.

Pas essentiel en ce début de saison. 

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Grégory Gadebois, joueur de l’année

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Critique de Victor, de Henri Bernstein, vu le 2 septembre 2015 au Théâtre Hebertot 
Avec Eric Cantona, Grégory Gadebois, Caroline Silhol, Marion Malendant, et Serge Biavan, dans une mise en scène de Rachida Brakni

Je le dis chaque fois que cela se produit : ressortir une pièce peu jouée comporte souvent des risques. Tenter de remettre au goût du jour un auteur oublié est, à mon sens, souvent synonyme d’échec. Mais il arrive parfois que cette tentative constitue une véritable réussite, comme le joli spectacle de Michel Fau l’an dernier. Mais c’est bien la première fois qu’un tel spectacle me laisse sans idée précise. Ici, on ne peut pas dire que ce spectacle soit un échec, car le texte, bien que parfois lourd et lent, possède un fil directeur intéressant et bien mené, notamment par un Grégory Gadebois au sommet, et une mise en scène plutôt rigoureuse.

Étonnante pièce, qui se joue en deux temps. Un premier temps dans lequel peut apparaître quelques longueurs, qui pose les bases de l’histoire, les amitiés, le passé des personnages. On se demande alors quel besoin de ressortir ce texte. Et soudain, la sauce prend. Lors de la première scène réunissant les trois personnage principaux, un déclic se fait. On se prend d’amitié pour les personnages, on suit leur évolution avec une attention nouvelle.

Et mon approbation n’était pas gagnée : en effet, dans un premier temps, j’ai eu beaucoup de mal avec le jeu de Caroline Silhol, et le duo curieux qu’elle formait avec Grégory Gadebois. Après quelques minutes, j’ai compris ce qui me gênait : les acteurs ne jouaient pas ensemble, et c’est si inhabituel que cela m’a tout d’abord dérangée. Mais peu à peu, je m’y suis habituée et ce duo grinçant a fini par me séduire. Dommage seulement que Caroline Silhol soit un peu âgée pour le rôle, et que cet aspect dissonant de leur duo empêche une réelle émanation de sensualité.

Plus de doute possible : Grégory Gadebois est un géant. Il devient vite difficile de détacher son regard de son jeu, au risque d’en rater les moindres détails. Sa scène un peu trop alcoolisée restera assurément dans les annales ; certes, j’ai déjà vu des scènes d’ivresse réussies, mais celle-ci dépassait toute concurrence. Enfin, je pense que tout le talent et la justesse de cet acteur peuvent se percevoir dans une scène, dans un mot : le dernier qu’il prononce durant cette pièce. J’en ai encore des frissons.

Enfin, et je pense qu’il sera la raison pour laquelle le spectacle attisera la curiosité des spectateurs, parlons d’Eric Cantona. Les bras ballants, la voix mal posée, l’accent marseillais qui choque au départ, on finit pourtant par s’habituer à ce jeu qui manque d’expérience, mais dont la naïveté, les faiblesses, l’attitude bourrue, collent finalement assez bien au personnage. Certes, Eric Cantona ne peut jouer que ce rôle là, mais dans ce gros bonhomme brusque aux airs mafieux, il s’en sort pas trop mal.

Rachida Brakni, réel metteur en scène ? J’en doutais tout d’abord, je suis plutôt convaincue à présent. Là où le texte a du mal à passer, elle compense par une mise en avant des acteurs, une belle utilisation de l’espace, et (heureusement !) jamais de lenteurs fabriquées. Mettre en scène son mari, Éric Cantona, n’était peut-être pas nécessaire ; mais on ne peut que remercier le choix de Grégory Gadebois : le revoir sur scène était un véritable délice.

Un spectacle étonnant, déroutant, et qui dérange, en ce sens qu’il laisse un peu le spectateur perplexe sur la réception du spectacle, du message, des émotions♥ 

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De grands acteurs pour des gens de peu

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Critique des Gens Bien de David Lindsay-Abaire, vu le 17 février 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Miou-miou, Patrick Catalifo, Brigitte Catillon, Isabelle de Botton, Aïssa Maïga, et Julien Personnaz, dans une mise en scène de Anne Bourgeois

Un coup. Un choc. Ce spectacle fait mal au moral et au coeur. Aux miens, en tout cas. Peut-être parce que l’époque et mon état d’esprit s’y prêtent : le doute, la peur, les regrets, l’incertitude. Pas ceux d’une femme pauvre des bas quartiers de Boston, mais ceux que l’on rencontre tous, un jour, soudainement. Ils arrivent, ils sont là, ils prennent place, et même lorsqu’on les croit vaincus, un spectacle comme celui-ci les fait revenir de plein fouet. Joli travail, pour un texte qui ne paie pas de mine.

On comprend dès le début de la pièce que c’est mal parti : Margareth, incarnée par Miou-Miou, tente bien d’échapper à la conversation avec son supérieur par tous les moyens ; elle lui coupe la parole, tente de le faire rire, reste évasive sur les raisons de leur discussion. Mais il parvient à s’imposer et le verdict tombe : Margareth est licenciée. Comment réussir à payer le loyer qui arrive si vite ? Comment réussir à vivre et à faire vivre sa fille, handicapée ? Où retrouver un travail par les temps qui courent, et à son âge ? Le cas de Margareth semble désespéré. Et c’est grâce à de telles conditions, extrêmes, qu’on peut découvrir le vrai visage de son entourage : que vaut l’amitié qu’on croyait solide, face à l’égoïsme et à la peur ? Est-ce que la bonté pure et simple existe-t-elle réellement ? Peut-on penser à l’autre avant de penser à soi ? Margareth, qui touche le fond, tente tant bien que mal de s’en sortir : elle pense à un ancien ami, Mike, qui vient du même cadre qu’elle et qui a réussi. Si lui ne peut pas l’aider, peut-être qu’elle peut lui faire comprendre la misère dans laquelle elle est en brisant sa vie…

Je ne crois pas avoir déjà vu une pièce américaine contemporaine qui ne fonctionnait pas sous forme de tableau. Ou plus généralement c’est vers cette forme que tendent la plupart des pièces modernes, toute nationalité confondue. Je trouve ça dommage qu’on ne soit plus capable d’écrire une histoire d’un seul trait. Ici, les tableaux sont nécessaires aux changements de décor. Cependant, comme toujours, ils brisent quelque peu le rythme qui s’installe. Ajoutons à cela quelques longueurs dans le texte, et j’aurais pu passer une mauvaise soirée. Cependant, il n’en est rien. La trame dramatique est là, et par dessus tout, l’incarnation semble ici une évidence. On a plus l’impression que jamais que les acteurs se battent pour la cause de leurs personnages, qu’ils défendent becs et ongles. Impressionnant.

Miou-Miou compose un personnage complexe et déchirant. Encore une fois, je ne pense pas que le texte soit pour grand chose dans mon ressenti : il y a des longueurs, et un manque d’originalité : on s’attend beaucoup à ce qu’il va se passer. Et pourtant, la tension dramatique est là. Dans son regard, on sent une femme perdue et perturbée : elle hésite entre poursuivre son chemin à la recherche d’un travail, ou continuer ce combat immoral qu’elle a entamé, et dans lequel apparaît une forme de rancoeur, de jalousie vis-à-vis de cet autre qui a réussi. Sentiments inexplicables puisque soudain : jusqu’alors, rien ne dit que Margareth avait pensé à cet homme. Mais on sent qu’une force, inexplicable, la pousse à s’entêter dans cette voie, si bien qu’elle réussit sa tâche mais qu’elle se perd dans ce jeu malsain. Le désarroi, la honte, l’introspection, sont autant de sentiments que l’on peut lire à travers le personnage de Margareth. Touchante dans sa détresse et sa confusion, détestable dans ses actes, elle soulève un problème épineux : peut-on en vouloir à cette femme, à qui la vie a tout pris, et qui tente simplement de se battre contre son sort ? Miou-Miou défend ardemment son personnage, si bien que je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Bravo.

Personnage central, elle laisse cependant briller certains de ses camarades sans complexe ; à commencer par Patrick Catalifo, ce fameux « ancien » que Margaret cherche à contacter, et qui se voudrait blanc comme neige, lui qui a été souvent noir dans son passé… Cherche-t-il à cacher ce qu’il a été, ou juste à l’embellir aux yeux de sa femme ? Est-ce vraiment par pitié qu’il accepte de recevoir Margareth ? Est-il vraiment quelqu’un de bien, comme il se plaît à la dire ? Encore un personnage complexe, par ses actes qui semblent plein d’empathie, mais qui pourraient simplement cacher des regrets amers et difficilement avouables. On lit la peur dans ses yeux, même lorsqu’il tente de rester calme. Il n’est pas serein, le Mike. Et décidément, il semble aussi noir que blanc. Une jolie composition. Le reste de la distribution suit ce niveau : Aïssa Maïga est une femme empreinte des moeurs de sa classe sociale, mais qui sait agir en conséquence en présence de qui ne les suit pas. Réfléchie et déterminée, elle est peut-être celle dont on peut le plus dire : « c’est une belle personne ». Brigitte Catillon a assurément la gueule de l’emploi de son personnage : ses remarques acerbes sont toujours placées avec un rythme parfait et son air blasé s’accorde tout à fait avec son personnage que la vie semble avoir usé. Je pense enfin à Isabelle de Botton, dont je n’ai rien à redire du jeu, mais dont le personnage m’a tellement énervée par son égoïsme que j’ai d’abord cru que je n’avais pas aimé son interprétation. Pour confondre pareillement personnage et acteur, c’est une belle maîtrise de son art : bravo, donc !

A travers des personnages simples et presque banals, des questions fondamentales sont soulevées, si bien que nous, spectateurs, nous retrouvons mal à l’aise face à la multitude de choix possibles. On n’en ressort pas indemne. ♥ ♥ ♥ 

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Le Père La Mère

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Critique de La Mère, de Florian Zeller, vue le 30 décembre 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Catherine Hiegel, Jean-Yves Chatelais, Eric Caravaca, et Olivia Bonamy, dans une mise en scène de Marcial di Fonzo Bo

Je n’aime pas les pièces de Florian Zeller. J’ai compris que je n’aimais pas son écriture le jour où j’ai vu La Vérité ; qu’il ne parvenait pas à me montrer où il voulait en venir lorsque j’ai vu Le Père ; et qu’il ne changerait pas ce style indécis et brouillon le soir où j’ai vu La Mère. Croyez-le ou non, la prochaine pièce de Zeller montée s’appelle Le Mensonge… Alors, à quand le renouvellement ? Pourtant, j’ai fait preuve de bonne volonté, puisque je ne suis pas restée sur mon premier avis : j’ai essayé de comprendre pourquoi il était joué. Mais rien à faire, ça reste pour moi du théâtre facile et sans but. Heureusement, et allez savoir pourquoi, ses pièces sont toujours jouées par des grands acteurs. Ici, sans Catherine Hiegel, il n’y aurait vraiment rien à sauver.

J’ai eu l’impression de réassister à la représentation du Père. Ici, pas question d’Alzheimer (quoi que…), mais d’une mère qui aime trop son fils. Elle en est folle, si bien que ça l’obsède. Mais ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi les scènes sont jouées deux fois. Chaque scène terminée est reprise du début et se déroule différemment : la mère adopte alors un comportement totalement opposé à celui qu’elle avait pu montrer précédemment. Quelle est la « vraie » scène ? Et surtout pourquoi ces deux versions ? Florian Zeller n’a-t-il pas su laquelle était la meilleure, et c’est à nous de faire un choix ? Une telle proposition est bien trop proche de celle du Père, où cette fois ce n’était pas les scènes mais les personnages qui étaient échangés… Si bien qu’on ne distinguait pas non plus le vrai du faux. Mais si au moins on comprenait le but d’un tel échange, ici, ça ne fait pas sens.

Je ne vais pas déblatérer sur un spectacle qui me laisse finalement que peu de souvenirs, mis à part quelques scènes où Catherine Hiegel, femme impuissante face à des sentiments bien trop intenses, semblait porter le texte plus haut que lors du reste de la pièce. Impressionnante lors de ses accès de fureur, émouvante lorsqu’elle parle de ses ressentis, poignante lorsqu’elle est face à son fils, l’actrice parvient à tirer les quelques qualités insoupçonnables de ce texte. J’en retiendrai tout particulièrement un regard puissant, à la fois torturé et déterminé, parfois déchirant, comme appelant au secours. Que Catherine Hiegel soit une grande actrice, on le savait déjà. Mais on l’attend maintenant dans des rôles où non seulement son personnage, mais le reste de la pièce vaut le détour.

Pour la grande Catherine Hiegel, je peux dire oui. Mais on aimerait la voir dans un rôle de monstre un peu plus effrayant, puisque telle semble être l’ambition. ♥ 

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