Demisery

HEBERTOT_Misery-derniere-affiche-validee.jpg

Critique de Misery, de William Goldman d’après la nouvelle de Stephen King, vu le 23 septembre 2018 au Théâtre Hébertot
Avec Myriam Boyer et Francis Lombrail, dans une mise en scène de Daniel Benoin

La nouvelle avait surpris lorsqu’elle avait été annoncée la saison dernière : Francis Lombrail et Myriam Boyer en duo dans Misery, l’adaptation du roman de Stephen King. L’affiche qui a suivi a divisé : certains la trouvaient trop sombre, d’autre plutôt inquiétante. Pour ma part je dois dire qu’elle m’intriguait : un peu obscure, certes, mais la tête immense de Myriam Boyer qui semble écraser un Francis Lombrail bénéficiant pourtant d’une lumière assez fascinante attirait malgré tout mon oeil.

Paul Sheldon est un auteur à succès, créateur du personnage de Misery qui a donné son nom à la série éponyme contentant 9 tomes. Le dernier sort justement en librairie alors que Paul se réveille après un accident de voiture : une jambe cassée, une épaule démise, et une femme qui l’observe. C’est Annie, infirmière de profession, et fan n°1 de l’auteur, qui l’a recueilli chez elle après son accident. Elle lui voue un culte, et trouve dans Misery une amie qui accompagne sa solitude. A l’annonce du neuvième tome à paraître, elle saute de joie, mais son bonheur ne sera que de courte durée car cette ultime aventure signe la mort du personnage. Une fin qu’Annie ne supportera pas : elle imposera alors à l’auteur d’écrire un dixième roman et de ressusciter, d’une manière ou d’une autre, cette Misery qu’elle aime tant.

L’histoire pourrait glacer le sang. Elle ne le glace qu’à demi. J’ai envie de voir le film de William Goldman dont s’inspire l’esthétique du spectacle. Est-ce seulement le montage qui en fait le véritable thriller dont on m’a parlé ? Que manque-t-il alors entre le film et le spectacle ? Je soupçonne que ce n’est pas grand chose. On sent le potentiel du spectacle. On est d’ailleurs plutôt confiant sur les premières minutes, puis quelque chose se perd…

De manière générale, ce n’est pas un raté. On ne passe pas à côté du spectacle, mais cela semble plus dû à l’histoire palpitante de Stephen King qu’à une réelle intensité émanant du plateau. Elle existe dans les tableaux qui ouvrent le spectacle, puis elle y est comme disséminée, et c’est un geste cruel ou une parole inquiétante qui la ramènent à la vie. Certains actes m’ont même fait détourner le regard, mais j’aurais souhaité que cette peur du plateau soit presque constante, que l’oppression soit telle qu’elle me donne la nausée : après tout, c’est pour cela que je venais !

Au lieu de ça, j’assiste à un thriller convaincant, dont j’ai hâte de connaître l’issue, mais sans non plus haleter. Les noirs successifs cassent le rythme et sont une solution de facilité pour évoquer le temps qui passe – aujourd’hui, d’autres trucs de mise en scène permettent de contourner ce problème – d’autant qu’ils n’impliquent pas de changement de décor. Alors oui, ce ne sont pas des vrais noirs puisqu’ils sont accompagnés de projection vidéo, mais là encore, je trouve que projeter le visage grimaçant et déformé de Myriam Boyer est une solution de facilité pour créer la peur.

Myriam Boyer, me semble-t-il, ne devrait pas avoir besoin de ça pour venir soutenir une interprétation terrifiante. Ici, elle semble s’appuyer trop sur la scénographie pour composer un personnage à la fois inquiétant et cruel, montant en intensité, portant la peur du personnage de Paul jusque chez les spectateurs. Certes, elle parvient à susciter un sentiment de malaise, mais je pense qu’elle peut encore le multiplier par 10. Et rendre à l’horreur sa juste place.

Un spectacle qui devrait gagner encore en intensité.  

La belle palette de Ladislas Chollat

les-inseparables-nouvelles-affiches

Critique des Inséparables, de Stephan Archinard et François Prévôt-Leygonie, vus le 31 janvier 2018 au Théâtre Hébertot
Avec Didier Bourdon, Valérie Karsenti, Thierry Frémont, Pierre-Yves Bon, et Élise Diamant, dans une mise en scène de Ladislas Chollat

Grosse affiche de cette reprise de saison : Les Inséparables à l’Hébertot. Elle m’a directement tapé dans l’oeil, signant pour moi le retour de Thierry Frémont et Valérie Karsenti, mais également la découverte de Didier Bourdon sur les planches. L’Hébertot de Francis Lombrail a doucement pris la place précédemment occupée par L’Oeuvre avec une programmation éclectique et toujours exigeante, et c’est le coeur léger que je me suis rendue dans le nord de Paris pour le premier spectacle de cette reprise de L’Hébertot.

On se retrouve dans un bel atelier d’artiste à Montparnasse. On comprend vite que deux histoires vont se superposer : d’une part, l’histoire de Samuel et Sacha, deux amants des années 50. Lui, banquier ; elle, peintre. L’histoire s’ouvre alors qu’il lui fait découvrir son nouvel atelier, un cadeau de sa part pour qu’elle puisse créer et libérer son âme d’artiste dans ce ravissant appartement lumineux et confortable. D’autre part, on retrouve Gabriel, le petit-fils de Samuel, également peintre et accompagné de son fils Abel et de Maxime, son galeriste. Vivant dans notre monde contemporain, Gabriel vient de se voir léguer l’appartement par Sacha, qui lui est inconnu, et qu’il estime d’abord être une admiratrice avant de replonger petit à petit dans son passé pour en découvrir les secrets.

Certes, le texte n’est pas exemplaire. Des longueurs se font sentir à plusieurs reprises et ce dès la scène d’exposition, trop longue, qui essaie d’introduire trop d’explications dans l’histoire, dans les rapports humains, dans les secrets à venir. Scène d’exposition qui annonce bien le contenu général du spectacle : il semblerait que les auteurs ont cherché à toucher trop de sujets, créant un scénario finalement un peu complexe et, par endroit, trop peu dramatique. Ainsi, il s’agit d’aborder tant les relations père/fils que père/fille, la place de l’art dans la société, la vie de couple, l’impact des secrets de famille… Cette profusion alourdit un propos qui aurait gagné en intensité avec un choix restreint d’intrigues dès le début de l’histoire.

Néanmoins, l’ennui n’a pas sa place dans ce spectacle. D’abord grâce à un Ladislas Chollat en grande forme, proposant une mise en scène dynamique et surtout visuellement éclatante. Non seulement le décor est très beau – cet atelier d’artiste avec ses grandes fenêtres et sa disposition idéale dans Paris – mais les changements d’époque se font toujours de manière très fluide, ne brisant jamais l’élégance de cette scénographie : ce décor tournant, cette vue de Paris qui fait parfois apparaître la Tour Montparnasse, ces lumières qui accompagnent la vie dans l’appartement, ces musiques de transition si chères à Chollat et qui apparaissent toujours comme prolongement de l’histoire – toujours évidentes, jamais artificielles ; tout est très élégant, à la fois charmant et accueillant.

A cette atmosphère qu’il crée avec soin, il ajoute des personnages dessinés avec une grande justesse. Découvrir Didier Bourdon sur scène est un très grand bonheur : prenant tantôt le costume du banquier, tantôt l’écharpe du peintre, il compose ses deux personnages avec des touches de couleurs variées. Il semble même prendre la lumière de manière différentes entre ses deux rôles : alors qu’elle illumine Samuel, elle semble au contraire alourdir les pas d’un Gabriel en mal d’inspiration. Il forme avec Valérie Karsenti un duo plein d’un amour pur et presque enfantin, les deux personnages rayonnant dans leur scène communes. Thierry Frémont est un galériste maniéré un peu sous-employé mais toujours juste, aux côtés d’un Pierre-Yves Bon proposant un Abel dont la surface sanguine cache une belle humanité.

Ladislas Chollat signe un spectacle réussi, tant du côté de la scénographie que sur le plateau, malgré un texte inégal. ♥  

cab0d0fb65282df880ae1e730710a5a9

Les (bonnes) raisons de la colère

EXE_Hebertot_12hommes_40x60_quadri.indd

Critique de 12 hommes en colère, de Reginald Rose, vu le 15 octobre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Pascal Ternisien, et Bruno Wolkowitch, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Lorsque j’ai appris que 12 hommes en colère serait joué à l’Hébertot cette saison, je sortais à peine d’un cours d’anglais où nous avions passé plusieurs séances à visionner le film de Sydney Lumet, à analyser des scènes sous tous leurs angles, à triturer le moindre de leurs gestes, à repasser en boucles certains affrontements pour y déceler l’imperceptible.  Et j’avais adoré ça, parce que le film est intelligent et fin, rondement bien mené, un huis-clos oppressant brillamment interprété. Autant dire que j’attendais beaucoup du spectacle proposé à l’Hébertot !

Voilà un spectacle dont on connaît la fin dès le début, mais pour lequel c’est bien le déroulement qui est roi. Car il s’agit ici de convaincre et d’argumenter : ils sont 12 jurés chargés de juger un jeune homme accusé de parricide. Lors du vote initial, 11 d’entre eux le jugent coupable, l’envoyant sans autre forme de procès (vous me passerez l’expression) à la chaise électrique si l’un d’entre eux, le jury n°8, ne s’était pas opposé au reste des jurés. Il n’est pas convaincu de sa non-culpabilité mais reconnaît avoir un doute légitime et souhaite discuter de son cas avant de prendre une réelle décision, s’attirant les foudres de la plupart de ses camarades qui pensaient en finir au plus vite.

En écrivant cet article, j’apprend que le film que je connais est en fait lui-même une adaptation de la pièce de théâtre de Reginald Rose. C’est étrange et je ne m’y attendais pas, car à mon sens l’oeuvre est bien plus cinématographique que théâtrale. Maintenant que j’ai vu une version de chaque, je trouve en effet que le huis-clos fonctionne bien mieux à l’écran : le rôle de la chaleur y est prépondérant, puisque la caméra permet des gros plans sur les visages ruisselant de sueur des différents jurés.

PhotoLot 12Hommes 21 légendée

Mais plus encore, là où au cinéma les personnages s’affrontent frontalement autour d’une table dans un lieu qu’on voit réellement fermé, ici, cette disposition ne fonctionne plus. D’abord parce que positionner les acteurs autour d’une table nous empêcherait de voir la moitié de l’action, mais aussi et surtout parce que le 4e mur ne joue pas bien son rôle ! Je ne dis pas que le huis-clos n’a pas sa place au théâtre, loin de moi cette idée, mais ici l’espace est trop ouvert, trop lumineux, trop spacieux pour réellement figurer l’enfermement qui est l’un des principaux marqueurs de tension dans ce film.

Par ailleurs, la mise en scène n’a pas choisi d’accentuer la tension par d’autres moyens : là où j’aurais probablement abusé de musique inquiétante, des lumières focalisées sur certains comédiens ou des noirs pour marquer le cheminement du débat, Charles Tordjman s’est presque entièrement basé sur ses comédiens pour créer l’atmosphère qu’il souhaitait. Il faut bien reconnaître qu’il propose une très bonne distribution : Bruno Wolkowitch reprend avec aisance (et charisme) le rôle que je connaissais à Henri Fonda ; les yeux doux, la voix posée, l’attitude réfléchie, il est convaincant sans aucune insistance et sa parole humaniste résonne admirablement sur scène.

C’est également un plaisir de retrouver Francis Lombrail sur scène, qui prouve une nouvelle fois qu’il est aussi bon acteur que directeur de théâtre : incarnant le juré n°3, le dernier à changer d’avis, il est une boule de nerfs prête à exploser à tout instant, sans jamais être dans l’excès, et touchant dans sa scène finale. Difficile de sortir du lot lorsqu’on est 12 sur scène, mais il me semble qu’ici il faut tous les citer : je retiendrai donc la rationalité de Jeoffrey Bourdenet, la sensibilité à fleur de peau d’Antoine Coutray, la rigueur de Philippe Crubezy, la dignité d’Olivier Cruveiller, le respect brillant dans les yeux d’Adel Djemaï, la nonchalance de Christian Drillaud, la patience de Claude Guedjl’emportement de Roch Leibovici, la droiture de Pierre-Alain Leleu, et la légèreté de Pascal Ternisien. Tous ont leur place, leur moment, leur rôle, et il faut bien reconnaître à Charles Tordjman qu’il n’en laisse pas un dans l’ombre.

Une belle production donc que ces 12 hommes en colère, à qui le film de Sidney Lumet fait du tort. ♥ 

PhotoLot 12Hommes 24 légendée

D’Aboville au carré

dernière-affiche_Jumeaux_40x60_sRVB_web1-derni-1

Critique des Jumeaux Vénitiens, de Goldoni, vus le 20 septembre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Maxime d’Aboville, Olivier Sitruk, Victoire Bélézy, Philippe Berodot, Adrien Gamba-Gontard, Benjamin Jungers, Thibault Lacroix, Agnès Pontier, Luc Tremblais, Margaux Van Den Plas, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît

Cela fait quelques saisons maintenant que je suis une habituée du Théâtre Hébertot et de l’excellente programmation de Francis Lombrail. Pour moi, il reprend quelque part le rôle que jouait le Théâtre de l’Oeuvre en proposant un théâtre exigeant mais néanmoins accessible. Présente à l’ouverture de saison début juillet, j’avais déjà eu la chance d’apercevoir quelques extraits du spectacle : décors, combats à l’épée, scènes de quiproquo… Malgré tout, c’est toujours aussi impressionnant de voir tant d’acteurs réunis sur la scène d’un théâtre privé, et je leur souhaite une franche réussite pour cette belle production.

L’histoire se base sur un beau quiproquo : deux frères jumeaux devant épouser deux femmes différentes sont présents dans la même ville, Vérone, au même moment, sans le savoir. Si ces jumeaux sont semblables d’aspects, ils sont en revanche complètement disparate de caractère et de mentalité : le premier, Tonino, est un homme intelligent, vif, et courageux, alors que son frère Zanetto est bien plus simple d’esprit, et se laisserait avoir par le premier venu. Tonino doit épouser Béatrice, une vénitienne qu’il a fait s’échapper exprès de la ville pour l’épouser sans le consentement paternel ; Zanetto doit épouser Rosahora après un arrangement avec son père. Tonino, qui craint d’être reconnu, adopte alors le nom de Zanetto sans savoir que son frère est engagé pour les mêmes motifs que lui dans la ville, ce qui entraînera bien sûr une série de quiproquos jusqu’à un dénouement plutôt sombre.

Je ne le cache pas : je ne suis pas une grande fan de Goldoni, et surtout de sa période de Comedia dell’arte. Certes, on sent que Les jumeaux vénitiens est une pièce d’entre-deux, et qu’il se dirige déjà un peu vers ses futures grandes comédies sérieuses telles que La Trilogie de la Villégiature. Malgré tout, la pièce reste très codée, très agitée, un peu « bruyante » : les allées et venues pourraient devenir lourdes si la mise en scène ne fluidifiait pas le tout, rendant le plus léger possible un ensemble parfois trop chargé. Par ailleurs, elle permet d’amener ce dénouement tragique – attendu pour des raisons pratiques – en le rendant le plus vraisemblable possible (il pourrait en effet passer pour bien trop excessif sans la main habile de Jean-Louis Benoît). Pour ce faire, il faut reconnaître que l’adaptation du metteur en scène est moderne et dynamique, et que la traduction choisie est éclatante, sans jamais trahir l’auteur.

Il faut bien le dire : Maxime d’Aboville porte ce spectacle avec brio. Sans lui, l’intérêt serait moindre. D’ailleurs, son absence de la scène se fait sentir, et je n’ai eu d’yeux que pour lui lorsqu’il y était présent. Et pourtant il est bien loin de cabotiner ; non, simplement, il joue, et sa composition est tellement minutieuse, tellement rythmée, tellement drôle, qu’il nous ravit à chacune de ses apparitions. Ne l’ayant pas vu depuis quelque temps sur scène, j’avais presque oublié à quel point l’acteur était surprenant et parvenait à constamment renouveler son jeu. Sa performance impressionne, convainc, et ravit totalement !

Même s’il éclipse parfois – sans le vouloir – ses camarades, la troupe qui l’entoure est également brillante. À commencer par Olivier Sitruk qui campe un faux vertueux au ton douceâtre, détestable à souhait. Les jeunes valets, brillamment incarnés par Agnès Pontier et Benjamin Jungers – qu’on a plaisir à retrouver depuis son évincement de la Comédie-Française – animent ce spectacle avec un dynamisme très efficace. Une pointe de déception peut-être devant le jeu de Victoire Bélézy, un peu monotone – mais il faut reconnaître que ce rôle de jeune première n’est pas évident…

Malgré un texte parfois poussif, la mise en scène de Jean-Louis Benoît offre une belle soirée au Théâtre Hébertot. ♥ ♥

C’est vraiment chouette l’après-midi !

affiche-cest-encore-mieux-lapres-midi

Critique de C’est encore mieux l’après-midi, de Ray Conney, vu le 7 avril 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Pierre Cassignard, Lysiane Meis, Sébastien Castro, Guilhem Pellegrin, Pascale Louange, Anne-Sophie Germanaz, Guillaume Clérice, et Rudy Pilstein, dans une mise en scène de José Paul

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas vu de bon boulevard au théâtre. Je veux dire, hors Feydeau and co. Je crois que le dernier en date remonte à la rentrée 2016 : c’était l’ouverture de la saison pour l’Hébertot. D’ailleurs, ça ne me laisse pas un grand souvenir. Il faut croire que je deviens trop sérieuse – ou que cette saison parisienne toute en gravité n’est que le pâle reflet du monde agité dans lequel nous vivons. Mais laissons-là ces constatations alarmantes à plus tard. Avec C’est encore mieux l’après-midi, une soirée hors du monde est assurée !

Le mari, la femme, l’amant. Rien de mieux pour passer une bonne soirée théâtrale. Bon, c’est clair qu’ici, c’est un peu remasterisé. Déjà, ce n’est pas l’amant, mais l’amante d’un côté, et un peu tout ce qui bouge de l’autre : Richard, célèbre député, a prévu de retrouver Isabelle, secrétaire du premier ministre, dans une chambre du même hôtel où il est monté avec sa femme, Christine, pendant que cette dernière le croit à un débat parlementaire. Pensant qu’il a quitté les lieux, elle-même va tenter de séduire Georges, son assistant, qui enchaînera les gaffes et les situations malencontreuses…

Bon, mettons-nous vite d’accord : ce n’est pas un grand texte. Le canevas initial devient très vite abracadabrantesque, et les situations virent rapidement à de la loufoquerie pure. Pour monter un spectacle pareil, il faut parvenir à maintenir le spectateur en haleine malgré les situations fantasques et toujours plus folles les unes que les autres : il faut parvenir à nous capter dès le début, et nous entraîner avec eux dans cette grande extravagance, où on risque de se perdre en route. José Paul réussit le pari sans problème : il monte la pièce avec un punch sans faillite, et même lorsque le texte commence à nous laisser sur le côté, sa mise en scène entraînante et sa direction d’acteur parviennent toujours à dynamiser le spectacle.

On retrouve avec plaisir certains acteurs qui suivent José Paul depuis quelques années : c’est le cas de la fabuleuse Lysiane Meis, malheureusement un peu sous-employée ici. Elle fait du Lysiane Meis et c’est super, j’adore ça, mais j’ai hâte de la revoir dans quelque chose où elle peut plus s’épanouir. Je retrouve également un Sébastien Castro en grande forme… et qui me rappelle quelqu’un tout au long de la pièce. J’ai finalement compris qu’il me rappelait José Paul ! Son côté un peu désabusé, son décalage rythmique, ses aspects gaffeur à côté de la plaque… Seul le côté charmeur du metteur en scène manque à sa composition, remplacée ici par un aspect plus bêta pas non plus déplaisant. Le reste de la distribution suit cette belle direction d’acteur, avec une jolie note pour un Pierre Cassignard qui campe un personnage politique froid et détaché malgré ses scènes comiques.

En soirée, c’est très bien aussi ! ♥ 

PhotoLot-Cest23-1024x702

Un boulevard appliqué

MARIAGE-ET-CHATIMENT_3356908870587811684

Critique de Mariage et Châtiment, de David Pharao, vue le 1er septembre 2016 au Théâtre Hébertot
Avec Daniel Russo, Laurent Gamelon, Delphine Rich, Fannie Outeiro, et Zoé Nonn, dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau

Enfin, le début de la nouvelle saison théâtrale est là, et c’est avec Mariage et Châtiment que j’entame cette période. La nouvelle pièce de David Pharao ouvre la saison du théâtre Hébertot avec en tête d’affiche Laurent Gamelon et Daniel Russo – qui joue par ailleurs une pièce à la Madeleine 2 heures plus tôt. Malheureusement, voici un boulevard un peu décevant par son côté poussif et qui gagnerait beaucoup à être resserré…

L’intrigue est trop tarabiscotée à mon goût : Edouard doit assister au mariage de Fred, son meilleur ami, avec une présentatrice météo un peu benête – c’est le mot qu’emploie Marianne, la femme d’Edouard, pour la qualifier, et son explication pour son absence au mariage : ainsi, elle montre sa désapprobation devant une telle union. Edouard doit donc se rendre seul au mariage de Fred pendant que Marianne va retrouver une amie. Mais alors qu’il se prépare dans son appartement, une stagiaire de sa boîte, Gabriella, débarque pour lui faire signer un projet qu’elle considère primordial, et auquel il n’avait accordé jusque là que peu d’attention. Devant le refus d’Edouard à s’en occuper immédiatement, elle finit par lâcher qu’elle porte son enfant avec comme témoin une échographie qu’elle vient de faire. Devant une telle annonce, Edouard capitule et retarde sa présence au mariage. Une fois le travail terminé, il se rend compte que l’heure du mariage est passée et ne trouve d’autre excuse à annoncer à Edouard que la mort de quelqu’un…

L’histoire bien trop longue à s’installer, et rien qu’à la résumer on devrait se rendre compte qu’il y a un problème. Ce problème d’écriture revient à plusieurs reprises dans la pièce, qui rame un peu pour en arriver à ses fins. Et c’est dommage, car certaines répliques bien placées m’ont fait rire d’un rire franc et qui se faisait attendre parfois. Malheureusement, on dirait que l’histoire a été construite sur ces petits moments qui marchent très bien pour la salle entière, et non pas comme un tout – la salle n’était d’ailleurs pas si enthousiaste pour un soir de première. On touche parfois à quelque chose d’intéressant : la pièce tombe dans une absurdité qui n’est pas pour me déplaire. Mais j’ai eu l’impression que l’auteur n’y allait pas totalement, n’osait pas mettre les deux pieds dans l’absurde et avait trop d’idées : il aurait fallu en sélectionner quelques unes plutôt qu’enchaîner ces farces qui auraient pu marcher en solitaire mais agacent, ainsi mises à la longue.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux acteurs, qui sont tous très bons : à commencer par Daniel Russo qui ne quitte pas la scène durant la pièce et parvient malgré tout à maintenir – ou à récupérer lorsque le cas se présente – notre attention grâce à son énergie débordante et son excellent sens du rythme. Il faut dire qu’il a de très bons partenaires avec qui il semble avoir plaisir à jouer : Laurent Gamelon sort son numéro de gros méchant qui hurle et qui fait peur pour le plus grand plaisir du public, Delphine Rich est d’une grande justesse dans ce rôle de femme classe et élégante qui sort des répliques piquantes face à une Fannie Outeiro jouant à merveille la cruche et contrastant parfaitement avec la première. Enfin Zoé Nonn s’en sort très bien pour ce rôle peu gratifiant qu’est Gabriella, qui n’apporte rien à l’histoire et qui est, à mon avis, l’origine de l’invraisemblance de cette pièce.

Pas essentiel en ce début de saison. 

54199e06d2994f642ad739443451b37c

Grégory Gadebois, joueur de l’année

40x60-VICTORnewOK

Critique de Victor, de Henri Bernstein, vu le 2 septembre 2015 au Théâtre Hebertot 
Avec Eric Cantona, Grégory Gadebois, Caroline Silhol, Marion Malendant, et Serge Biavan, dans une mise en scène de Rachida Brakni

Je le dis chaque fois que cela se produit : ressortir une pièce peu jouée comporte souvent des risques. Tenter de remettre au goût du jour un auteur oublié est, à mon sens, souvent synonyme d’échec. Mais il arrive parfois que cette tentative constitue une véritable réussite, comme le joli spectacle de Michel Fau l’an dernier. Mais c’est bien la première fois qu’un tel spectacle me laisse sans idée précise. Ici, on ne peut pas dire que ce spectacle soit un échec, car le texte, bien que parfois lourd et lent, possède un fil directeur intéressant et bien mené, notamment par un Grégory Gadebois au sommet, et une mise en scène plutôt rigoureuse.

Étonnante pièce, qui se joue en deux temps. Un premier temps dans lequel peut apparaître quelques longueurs, qui pose les bases de l’histoire, les amitiés, le passé des personnages. On se demande alors quel besoin de ressortir ce texte. Et soudain, la sauce prend. Lors de la première scène réunissant les trois personnage principaux, un déclic se fait. On se prend d’amitié pour les personnages, on suit leur évolution avec une attention nouvelle.

Et mon approbation n’était pas gagnée : en effet, dans un premier temps, j’ai eu beaucoup de mal avec le jeu de Caroline Silhol, et le duo curieux qu’elle formait avec Grégory Gadebois. Après quelques minutes, j’ai compris ce qui me gênait : les acteurs ne jouaient pas ensemble, et c’est si inhabituel que cela m’a tout d’abord dérangée. Mais peu à peu, je m’y suis habituée et ce duo grinçant a fini par me séduire. Dommage seulement que Caroline Silhol soit un peu âgée pour le rôle, et que cet aspect dissonant de leur duo empêche une réelle émanation de sensualité.

Plus de doute possible : Grégory Gadebois est un géant. Il devient vite difficile de détacher son regard de son jeu, au risque d’en rater les moindres détails. Sa scène un peu trop alcoolisée restera assurément dans les annales ; certes, j’ai déjà vu des scènes d’ivresse réussies, mais celle-ci dépassait toute concurrence. Enfin, je pense que tout le talent et la justesse de cet acteur peuvent se percevoir dans une scène, dans un mot : le dernier qu’il prononce durant cette pièce. J’en ai encore des frissons.

Enfin, et je pense qu’il sera la raison pour laquelle le spectacle attisera la curiosité des spectateurs, parlons d’Eric Cantona. Les bras ballants, la voix mal posée, l’accent marseillais qui choque au départ, on finit pourtant par s’habituer à ce jeu qui manque d’expérience, mais dont la naïveté, les faiblesses, l’attitude bourrue, collent finalement assez bien au personnage. Certes, Eric Cantona ne peut jouer que ce rôle là, mais dans ce gros bonhomme brusque aux airs mafieux, il s’en sort pas trop mal.

Rachida Brakni, réel metteur en scène ? J’en doutais tout d’abord, je suis plutôt convaincue à présent. Là où le texte a du mal à passer, elle compense par une mise en avant des acteurs, une belle utilisation de l’espace, et (heureusement !) jamais de lenteurs fabriquées. Mettre en scène son mari, Éric Cantona, n’était peut-être pas nécessaire ; mais on ne peut que remercier le choix de Grégory Gadebois : le revoir sur scène était un véritable délice.

Un spectacle étonnant, déroutant, et qui dérange, en ce sens qu’il laisse un peu le spectateur perplexe sur la réception du spectacle, du message, des émotions♥ 

PhotoLot-Victor41