C’est vraiment chouette l’après-midi !

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Critique de C’est encore mieux l’après-midi, de Ray Conney, vu le 7 avril 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Pierre Cassignard, Lysiane Meis, Sébastien Castro, Guilhem Pellegrin, Pascale Louange, Anne-Sophie Germanaz, Guillaume Clérice, et Rudy Pilstein, dans une mise en scène de José Paul

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas vu de bon boulevard au théâtre. Je veux dire, hors Feydeau and co. Je crois que le dernier en date remonte à la rentrée 2016 : c’était l’ouverture de la saison pour l’Hébertot. D’ailleurs, ça ne me laisse pas un grand souvenir. Il faut croire que je deviens trop sérieuse – ou que cette saison parisienne toute en gravité n’est que le pâle reflet du monde agité dans lequel nous vivons. Mais laissons-là ces constatations alarmantes à plus tard. Avec C’est encore mieux l’après-midi, une soirée hors du monde est assurée !

Le mari, la femme, l’amant. Rien de mieux pour passer une bonne soirée théâtrale. Bon, c’est clair qu’ici, c’est un peu remasterisé. Déjà, ce n’est pas l’amant, mais l’amante d’un côté, et un peu tout ce qui bouge de l’autre : Richard, célèbre député, a prévu de retrouver Isabelle, secrétaire du premier ministre, dans une chambre du même hôtel où il est monté avec sa femme, Christine, pendant que cette dernière le croit à un débat parlementaire. Pensant qu’il a quitté les lieux, elle-même va tenter de séduire Georges, son assistant, qui enchaînera les gaffes et les situations malencontreuses…

Bon, mettons-nous vite d’accord : ce n’est pas un grand texte. Le canevas initial devient très vite abracadabrantesque, et les situations virent rapidement à de la loufoquerie pure. Pour monter un spectacle pareil, il faut parvenir à maintenir le spectateur en haleine malgré les situations fantasques et toujours plus folles les unes que les autres : il faut parvenir à nous capter dès le début, et nous entraîner avec eux dans cette grande extravagance, où on risque de se perdre en route. José Paul réussit le pari sans problème : il monte la pièce avec un punch sans faillite, et même lorsque le texte commence à nous laisser sur le côté, sa mise en scène entraînante et sa direction d’acteur parviennent toujours à dynamiser le spectacle.

On retrouve avec plaisir certains acteurs qui suivent José Paul depuis quelques années : c’est le cas de la fabuleuse Lysiane Meis, malheureusement un peu sous-employée ici. Elle fait du Lysiane Meis et c’est super, j’adore ça, mais j’ai hâte de la revoir dans quelque chose où elle peut plus s’épanouir. Je retrouve également un Sébastien Castro en grande forme… et qui me rappelle quelqu’un tout au long de la pièce. J’ai finalement compris qu’il me rappelait José Paul ! Son côté un peu désabusé, son décalage rythmique, ses aspects gaffeur à côté de la plaque… Seul le côté charmeur du metteur en scène manque à sa composition, remplacée ici par un aspect plus bêta pas non plus déplaisant. Le reste de la distribution suit cette belle direction d’acteur, avec une jolie note pour un Pierre Cassignard qui campe un personnage politique froid et détaché malgré ses scènes comiques.

En soirée, c’est très bien aussi ! ♥ 

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Un boulevard appliqué

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Critique de Mariage et Châtiment, de David Pharao, vue le 1er septembre 2016 au Théâtre Hébertot
Avec Daniel Russo, Laurent Gamelon, Delphine Rich, Fannie Outeiro, et Zoé Nonn, dans une mise en scène de Jean-Luc Moreau

Enfin, le début de la nouvelle saison théâtrale est là, et c’est avec Mariage et Châtiment que j’entame cette période. La nouvelle pièce de David Pharao ouvre la saison du théâtre Hébertot avec en tête d’affiche Laurent Gamelon et Daniel Russo – qui joue par ailleurs une pièce à la Madeleine 2 heures plus tôt. Malheureusement, voici un boulevard un peu décevant par son côté poussif et qui gagnerait beaucoup à être resserré…

L’intrigue est trop tarabiscotée à mon goût : Edouard doit assister au mariage de Fred, son meilleur ami, avec une présentatrice météo un peu benête – c’est le mot qu’emploie Marianne, la femme d’Edouard, pour la qualifier, et son explication pour son absence au mariage : ainsi, elle montre sa désapprobation devant une telle union. Edouard doit donc se rendre seul au mariage de Fred pendant que Marianne va retrouver une amie. Mais alors qu’il se prépare dans son appartement, une stagiaire de sa boîte, Gabriella, débarque pour lui faire signer un projet qu’elle considère primordial, et auquel il n’avait accordé jusque là que peu d’attention. Devant le refus d’Edouard à s’en occuper immédiatement, elle finit par lâcher qu’elle porte son enfant avec comme témoin une échographie qu’elle vient de faire. Devant une telle annonce, Edouard capitule et retarde sa présence au mariage. Une fois le travail terminé, il se rend compte que l’heure du mariage est passée et ne trouve d’autre excuse à annoncer à Edouard que la mort de quelqu’un…

L’histoire bien trop longue à s’installer, et rien qu’à la résumer on devrait se rendre compte qu’il y a un problème. Ce problème d’écriture revient à plusieurs reprises dans la pièce, qui rame un peu pour en arriver à ses fins. Et c’est dommage, car certaines répliques bien placées m’ont fait rire d’un rire franc et qui se faisait attendre parfois. Malheureusement, on dirait que l’histoire a été construite sur ces petits moments qui marchent très bien pour la salle entière, et non pas comme un tout – la salle n’était d’ailleurs pas si enthousiaste pour un soir de première. On touche parfois à quelque chose d’intéressant : la pièce tombe dans une absurdité qui n’est pas pour me déplaire. Mais j’ai eu l’impression que l’auteur n’y allait pas totalement, n’osait pas mettre les deux pieds dans l’absurde et avait trop d’idées : il aurait fallu en sélectionner quelques unes plutôt qu’enchaîner ces farces qui auraient pu marcher en solitaire mais agacent, ainsi mises à la longue.

Pourtant, je n’ai rien à reprocher aux acteurs, qui sont tous très bons : à commencer par Daniel Russo qui ne quitte pas la scène durant la pièce et parvient malgré tout à maintenir – ou à récupérer lorsque le cas se présente – notre attention grâce à son énergie débordante et son excellent sens du rythme. Il faut dire qu’il a de très bons partenaires avec qui il semble avoir plaisir à jouer : Laurent Gamelon sort son numéro de gros méchant qui hurle et qui fait peur pour le plus grand plaisir du public, Delphine Rich est d’une grande justesse dans ce rôle de femme classe et élégante qui sort des répliques piquantes face à une Fannie Outeiro jouant à merveille la cruche et contrastant parfaitement avec la première. Enfin Zoé Nonn s’en sort très bien pour ce rôle peu gratifiant qu’est Gabriella, qui n’apporte rien à l’histoire et qui est, à mon avis, l’origine de l’invraisemblance de cette pièce.

Pas essentiel en ce début de saison. 

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Grégory Gadebois, joueur de l’année

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Critique de Victor, de Henri Bernstein, vu le 2 septembre 2015 au Théâtre Hebertot 
Avec Eric Cantona, Grégory Gadebois, Caroline Silhol, Marion Malendant, et Serge Biavan, dans une mise en scène de Rachida Brakni

Je le dis chaque fois que cela se produit : ressortir une pièce peu jouée comporte souvent des risques. Tenter de remettre au goût du jour un auteur oublié est, à mon sens, souvent synonyme d’échec. Mais il arrive parfois que cette tentative constitue une véritable réussite, comme le joli spectacle de Michel Fau l’an dernier. Mais c’est bien la première fois qu’un tel spectacle me laisse sans idée précise. Ici, on ne peut pas dire que ce spectacle soit un échec, car le texte, bien que parfois lourd et lent, possède un fil directeur intéressant et bien mené, notamment par un Grégory Gadebois au sommet, et une mise en scène plutôt rigoureuse.

Étonnante pièce, qui se joue en deux temps. Un premier temps dans lequel peut apparaître quelques longueurs, qui pose les bases de l’histoire, les amitiés, le passé des personnages. On se demande alors quel besoin de ressortir ce texte. Et soudain, la sauce prend. Lors de la première scène réunissant les trois personnage principaux, un déclic se fait. On se prend d’amitié pour les personnages, on suit leur évolution avec une attention nouvelle.

Et mon approbation n’était pas gagnée : en effet, dans un premier temps, j’ai eu beaucoup de mal avec le jeu de Caroline Silhol, et le duo curieux qu’elle formait avec Grégory Gadebois. Après quelques minutes, j’ai compris ce qui me gênait : les acteurs ne jouaient pas ensemble, et c’est si inhabituel que cela m’a tout d’abord dérangée. Mais peu à peu, je m’y suis habituée et ce duo grinçant a fini par me séduire. Dommage seulement que Caroline Silhol soit un peu âgée pour le rôle, et que cet aspect dissonant de leur duo empêche une réelle émanation de sensualité.

Plus de doute possible : Grégory Gadebois est un géant. Il devient vite difficile de détacher son regard de son jeu, au risque d’en rater les moindres détails. Sa scène un peu trop alcoolisée restera assurément dans les annales ; certes, j’ai déjà vu des scènes d’ivresse réussies, mais celle-ci dépassait toute concurrence. Enfin, je pense que tout le talent et la justesse de cet acteur peuvent se percevoir dans une scène, dans un mot : le dernier qu’il prononce durant cette pièce. J’en ai encore des frissons.

Enfin, et je pense qu’il sera la raison pour laquelle le spectacle attisera la curiosité des spectateurs, parlons d’Eric Cantona. Les bras ballants, la voix mal posée, l’accent marseillais qui choque au départ, on finit pourtant par s’habituer à ce jeu qui manque d’expérience, mais dont la naïveté, les faiblesses, l’attitude bourrue, collent finalement assez bien au personnage. Certes, Eric Cantona ne peut jouer que ce rôle là, mais dans ce gros bonhomme brusque aux airs mafieux, il s’en sort pas trop mal.

Rachida Brakni, réel metteur en scène ? J’en doutais tout d’abord, je suis plutôt convaincue à présent. Là où le texte a du mal à passer, elle compense par une mise en avant des acteurs, une belle utilisation de l’espace, et (heureusement !) jamais de lenteurs fabriquées. Mettre en scène son mari, Éric Cantona, n’était peut-être pas nécessaire ; mais on ne peut que remercier le choix de Grégory Gadebois : le revoir sur scène était un véritable délice.

Un spectacle étonnant, déroutant, et qui dérange, en ce sens qu’il laisse un peu le spectateur perplexe sur la réception du spectacle, du message, des émotions♥ 

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De grands acteurs pour des gens de peu

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Critique des Gens Bien de David Lindsay-Abaire, vu le 17 février 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Miou-miou, Patrick Catalifo, Brigitte Catillon, Isabelle de Botton, Aïssa Maïga, et Julien Personnaz, dans une mise en scène de Anne Bourgeois

Un coup. Un choc. Ce spectacle fait mal au moral et au coeur. Aux miens, en tout cas. Peut-être parce que l’époque et mon état d’esprit s’y prêtent : le doute, la peur, les regrets, l’incertitude. Pas ceux d’une femme pauvre des bas quartiers de Boston, mais ceux que l’on rencontre tous, un jour, soudainement. Ils arrivent, ils sont là, ils prennent place, et même lorsqu’on les croit vaincus, un spectacle comme celui-ci les fait revenir de plein fouet. Joli travail, pour un texte qui ne paie pas de mine.

On comprend dès le début de la pièce que c’est mal parti : Margareth, incarnée par Miou-Miou, tente bien d’échapper à la conversation avec son supérieur par tous les moyens ; elle lui coupe la parole, tente de le faire rire, reste évasive sur les raisons de leur discussion. Mais il parvient à s’imposer et le verdict tombe : Margareth est licenciée. Comment réussir à payer le loyer qui arrive si vite ? Comment réussir à vivre et à faire vivre sa fille, handicapée ? Où retrouver un travail par les temps qui courent, et à son âge ? Le cas de Margareth semble désespéré. Et c’est grâce à de telles conditions, extrêmes, qu’on peut découvrir le vrai visage de son entourage : que vaut l’amitié qu’on croyait solide, face à l’égoïsme et à la peur ? Est-ce que la bonté pure et simple existe-t-elle réellement ? Peut-on penser à l’autre avant de penser à soi ? Margareth, qui touche le fond, tente tant bien que mal de s’en sortir : elle pense à un ancien ami, Mike, qui vient du même cadre qu’elle et qui a réussi. Si lui ne peut pas l’aider, peut-être qu’elle peut lui faire comprendre la misère dans laquelle elle est en brisant sa vie…

Je ne crois pas avoir déjà vu une pièce américaine contemporaine qui ne fonctionnait pas sous forme de tableau. Ou plus généralement c’est vers cette forme que tendent la plupart des pièces modernes, toute nationalité confondue. Je trouve ça dommage qu’on ne soit plus capable d’écrire une histoire d’un seul trait. Ici, les tableaux sont nécessaires aux changements de décor. Cependant, comme toujours, ils brisent quelque peu le rythme qui s’installe. Ajoutons à cela quelques longueurs dans le texte, et j’aurais pu passer une mauvaise soirée. Cependant, il n’en est rien. La trame dramatique est là, et par dessus tout, l’incarnation semble ici une évidence. On a plus l’impression que jamais que les acteurs se battent pour la cause de leurs personnages, qu’ils défendent becs et ongles. Impressionnant.

Miou-Miou compose un personnage complexe et déchirant. Encore une fois, je ne pense pas que le texte soit pour grand chose dans mon ressenti : il y a des longueurs, et un manque d’originalité : on s’attend beaucoup à ce qu’il va se passer. Et pourtant, la tension dramatique est là. Dans son regard, on sent une femme perdue et perturbée : elle hésite entre poursuivre son chemin à la recherche d’un travail, ou continuer ce combat immoral qu’elle a entamé, et dans lequel apparaît une forme de rancoeur, de jalousie vis-à-vis de cet autre qui a réussi. Sentiments inexplicables puisque soudain : jusqu’alors, rien ne dit que Margareth avait pensé à cet homme. Mais on sent qu’une force, inexplicable, la pousse à s’entêter dans cette voie, si bien qu’elle réussit sa tâche mais qu’elle se perd dans ce jeu malsain. Le désarroi, la honte, l’introspection, sont autant de sentiments que l’on peut lire à travers le personnage de Margareth. Touchante dans sa détresse et sa confusion, détestable dans ses actes, elle soulève un problème épineux : peut-on en vouloir à cette femme, à qui la vie a tout pris, et qui tente simplement de se battre contre son sort ? Miou-Miou défend ardemment son personnage, si bien que je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Bravo.

Personnage central, elle laisse cependant briller certains de ses camarades sans complexe ; à commencer par Patrick Catalifo, ce fameux « ancien » que Margaret cherche à contacter, et qui se voudrait blanc comme neige, lui qui a été souvent noir dans son passé… Cherche-t-il à cacher ce qu’il a été, ou juste à l’embellir aux yeux de sa femme ? Est-ce vraiment par pitié qu’il accepte de recevoir Margareth ? Est-il vraiment quelqu’un de bien, comme il se plaît à la dire ? Encore un personnage complexe, par ses actes qui semblent plein d’empathie, mais qui pourraient simplement cacher des regrets amers et difficilement avouables. On lit la peur dans ses yeux, même lorsqu’il tente de rester calme. Il n’est pas serein, le Mike. Et décidément, il semble aussi noir que blanc. Une jolie composition. Le reste de la distribution suit ce niveau : Aïssa Maïga est une femme empreinte des moeurs de sa classe sociale, mais qui sait agir en conséquence en présence de qui ne les suit pas. Réfléchie et déterminée, elle est peut-être celle dont on peut le plus dire : « c’est une belle personne ». Brigitte Catillon a assurément la gueule de l’emploi de son personnage : ses remarques acerbes sont toujours placées avec un rythme parfait et son air blasé s’accorde tout à fait avec son personnage que la vie semble avoir usé. Je pense enfin à Isabelle de Botton, dont je n’ai rien à redire du jeu, mais dont le personnage m’a tellement énervée par son égoïsme que j’ai d’abord cru que je n’avais pas aimé son interprétation. Pour confondre pareillement personnage et acteur, c’est une belle maîtrise de son art : bravo, donc !

A travers des personnages simples et presque banals, des questions fondamentales sont soulevées, si bien que nous, spectateurs, nous retrouvons mal à l’aise face à la multitude de choix possibles. On n’en ressort pas indemne. ♥ ♥ ♥ 

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Le Père La Mère

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Critique de La Mère, de Florian Zeller, vue le 30 décembre 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Catherine Hiegel, Jean-Yves Chatelais, Eric Caravaca, et Olivia Bonamy, dans une mise en scène de Marcial di Fonzo Bo

Je n’aime pas les pièces de Florian Zeller. J’ai compris que je n’aimais pas son écriture le jour où j’ai vu La Vérité ; qu’il ne parvenait pas à me montrer où il voulait en venir lorsque j’ai vu Le Père ; et qu’il ne changerait pas ce style indécis et brouillon le soir où j’ai vu La Mère. Croyez-le ou non, la prochaine pièce de Zeller montée s’appelle Le Mensonge… Alors, à quand le renouvellement ? Pourtant, j’ai fait preuve de bonne volonté, puisque je ne suis pas restée sur mon premier avis : j’ai essayé de comprendre pourquoi il était joué. Mais rien à faire, ça reste pour moi du théâtre facile et sans but. Heureusement, et allez savoir pourquoi, ses pièces sont toujours jouées par des grands acteurs. Ici, sans Catherine Hiegel, il n’y aurait vraiment rien à sauver.

J’ai eu l’impression de réassister à la représentation du Père. Ici, pas question d’Alzheimer (quoi que…), mais d’une mère qui aime trop son fils. Elle en est folle, si bien que ça l’obsède. Mais ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi les scènes sont jouées deux fois. Chaque scène terminée est reprise du début et se déroule différemment : la mère adopte alors un comportement totalement opposé à celui qu’elle avait pu montrer précédemment. Quelle est la « vraie » scène ? Et surtout pourquoi ces deux versions ? Florian Zeller n’a-t-il pas su laquelle était la meilleure, et c’est à nous de faire un choix ? Une telle proposition est bien trop proche de celle du Père, où cette fois ce n’était pas les scènes mais les personnages qui étaient échangés… Si bien qu’on ne distinguait pas non plus le vrai du faux. Mais si au moins on comprenait le but d’un tel échange, ici, ça ne fait pas sens.

Je ne vais pas déblatérer sur un spectacle qui me laisse finalement que peu de souvenirs, mis à part quelques scènes où Catherine Hiegel, femme impuissante face à des sentiments bien trop intenses, semblait porter le texte plus haut que lors du reste de la pièce. Impressionnante lors de ses accès de fureur, émouvante lorsqu’elle parle de ses ressentis, poignante lorsqu’elle est face à son fils, l’actrice parvient à tirer les quelques qualités insoupçonnables de ce texte. J’en retiendrai tout particulièrement un regard puissant, à la fois torturé et déterminé, parfois déchirant, comme appelant au secours. Que Catherine Hiegel soit une grande actrice, on le savait déjà. Mais on l’attend maintenant dans des rôles où non seulement son personnage, mais le reste de la pièce vaut le détour.

Pour la grande Catherine Hiegel, je peux dire oui. Mais on aimerait la voir dans un rôle de monstre un peu plus effrayant, puisque telle semble être l’ambition. ♥ 

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Game of cards

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Critique des Cartes du pouvoir, de Beau Willimon, vu le 28 août 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Raphaël Personnaz, Thierry Frémont, Elodie Navarre, Roxane Duran, Francis Lombrail, Julien Personnaz, Adel Djemai, et Jeoffrey Bourdenet, dans une mise en scène de Ladislas Chollat

Quelques jours seulement après les unes déplacées concernant le départ d’Aurélie Filippetti et des coups bas qu’elle aurait faits à sa remplaçante, Fleur Pellerin, rabaissant les conflits des ministres à ceux de simples adolescents, Les Cartes du pouvoir semblent tomber à pic pour équilibrer la balance : si, en effet, les vilenies sont de mise dans le milieu, il n’en reste pas moins que les hommes politiques sont présentés comme des personnalités hors du commun par une capacité de travail, de concentration, de prévision… de choix cruciaux à faire. A travers les journées de Stephen Bellamy, on découvre ce monde hostile ; comme disait une de mes connaissances : « La politique est un monde qui m’attire mais un milieu qui me révulse » : et ce clivage entre ces deux aspects est un des thèmes primordiaux de ce spectacle : la pression, le stress, le challenge, la fatigue, l’hésitation, la trahison sont autant de ressentis qui émanent de la pièce, et on est immédiatement pris dans cette histoire parfaitement construite, et menée de main de maître par une troupe remarquable.

Durant 1h50, on suit les journées de Stephen Bellamy (Raphaël Personnaz), jeune prodige de 25 ans qui prépare les primaires de la présidence américaine et qui, accompagné de Paul Zara (Thierry Frémont), son mentor, défend ardemment et intelligemment les valeurs de son candidat, le démocrate Morris. Stephen est jeune, ambitieux, talentueux, et on devine qu’un poste à La Maison Blanche ne lui déplairait pas. En politique, son avenir semble tout tracé, mais il tente de ne pas oublier son autre vie, sociale, et séduit même quelques jeunes femmes qu’il rencontre en chemin, de la jeune stagiaire faussement timide (Roxane Duran) à la correspondante politique du New York Times, Ida Horowicz (Élodie Navarre). Mais, dans le premier domaine, tout va toujours très vite, et les choix auxquels Stephen est confronté seront cruciaux : que préférer entre son désir d’ascension politique, sa vie sociale, et les liens amicaux que son métier lui a permis de créer ? Une seule seconde d’hésitation peut tout faire basculer, du côté de la gloire comme celui de l’échec. Quelle décision prendre alors ?

Je compare rarement les pièces que je vais voir à des oeuvres cinématographiques. D’abord, parce que le cinéma n’est pas un plus bel art que le théâtre à mon sens, ensuite, car la comparaison n’est pas forcément judicieuse : les techniques, le jeu, et les émotions éprouvées sont souvent bien différentes. Mais ici, le rapprochement s’impose : car jamais, au théâtre, je n’ai eu une telle sensation de suspense, une telle envie de découvrir la suite, de savoir à tout prix la fin de l’histoire. Et pour moi, ce désir de révéler un mystère, d’amener au plus vite la clé de l’action, est associé au monde du cinéma. Si je n’avais jamais vu ça comme un atout auparavant, il en devient indiscutablement un ici : car on reste scotché à son siège, le coeur battant, le souffle coupé, devant ce que je reconnais être un de mes meilleurs souvenirs théâtraux.

Crédit Photo : Photographies Laurencine Lot

Ladislas Chollat signe une mise en scène intelligente et moderne, au service de ce texte de qualité. Les personnages qui apparaissent en ombre chinoise derrière un mur blanc lorsqu’ils téléphonent ajoutent à l’ambiance à la fois oppressante et imprévisible de l’histoire une part de mystère, car on se retrouve à la place même du personnage qui ne peut que deviner l’intention de son interlocuteur, et sans voir son visage, il est parfois délicat de lire dans les pensées de l’autre uniquement grâce à une voix… Mais on se prête au jeu avec délice, essayant à notre tour de deviner qui, pourquoi, où et comment, et bien sûr, on reste malgré tout constamment étonné de la tournure que prend l’action. Mais le metteur en scène a également reconstitué par le décor, impressionnant et réaliste,l’environnement des personnages : ainsi le café où l’on s’abrite de la neige, éclairé de temps à autres par une voiture qui passe, nous semble un endroit sûr et confortable, tandis que l’aéroport est plutôt froid et moins accueillant, le parking désert soulignant les heures tardives des voyages des personnages.

Et pour sublimer le tout, Ladislas Chollat a réuni sur scène une troupe impressionnante. Certes, Elodie Navarre, qui a la lourde charge d’ouvrir la pièce, est encore un peu légère : la journaliste du Times qu’elle incarne devrait pouvoir tenir tête aux hommes qui l’entourent, et elle est trop vite éclipsée pour être totalement convaincante. Mis à part cela, tous servent au mieux ce spectacle fabuleux. A commencer par Raphaël Personnaz. Le jeune acteur, que j’avais découvert dans le Marius récent d’Auteuil, est tout simplement bluffant : sa lente chute passe par des points culminants de stress, d’espoir et d’accablement, et on le voit parfois se décomposer littéralement sur scène, entièrement habité par son personnage. Sa composition est sans faille, et il se donne tellement durant les 2h de spectacle qu’on craindrait presque qu’il ne tienne pas jusqu’au bout des représentations : mais si son énergie est à la hauteur de son talent, nos inquiétudes sont inutiles ! Il incarne corps et âme les journées toujours plus mouvementées de ce jeune prodige de la politique avec un talent digne des plus grands : jeune, charismatique, capable d’une intensité rare, on irait même jusqu’à le comparer à un nouveau Gérard Philipe. Dans ce rôle en tout cas, il donne l’impression d’un acteur à large palette, énergie abondante, et talent monstrueux. Bravo.

Mais le jeune homme n’est pas la seule perle de ce spectacle. Il est magnifiquement encadré par Thierry Frémont, au rôle tout de même plus ingrat de Paul Zara, qui lui a déjà sa place en politique, et d’autant plus de responsabilités. Ainsi le personnage est-il, de ce point de vue, moins intéressant que Bellamy, puisque moins excité par la primaire, déjà ancré dans le milieu : c’est déjà sa vie, et il a donc moins de possibilités d’évolution psychologique et émotionnelle au cours de la pièce. Et pourtant, Frémont parvient à capter l’attention : le regard fou, il impressionne autant Bellamy par sa foi en Morris que nous, par sa qualité de jeu. Ses montées en puissance lors des coups de stress sont dosées et impressionnantes, renvoyant scène et parterre au fond de leur siège, et la pensée, la prévision constante de ce qui est à venir, se lisent dans son regard à tout moment. Il forme avec Personnaz un duo de choc, très équilibré, parfaitement rythmé, impeccable. En vieux loup de mer qui n’a plus peur de rien et qui connaît son métier mieux que personne, on découvre également l’excellent Francis Lombrail, qui sait charmer et intriguer son interlocuteur autant que les spectateurs, et qui joue de son attitude quelque peu inquiétante avec facilité et nonchalance.

Et même pour des partitions de moindre ampleur, chaque détail de jeu a su nous convaincre. Adel Djemai incarne à lui seul le peuple entier qui attend, qui n’a pas la chance comme nous d’assister au déroulement de la campagne, à ses secrets et ses non-dits. Il incarne l’espoir peut-être trop naïf des électeurs qui attendent des jours meilleurs, et l’innocence qu’on lit sur son visage contraste avec la ruse et le métier clairement affichés chez les autres personnages. Cette innocence, on la retrouve chez Roxane Duran, qui incarne une jeune stagiaire que Bellamy séduit. La douceur est peut-être ce qui la caractérise le mieux ; elle permet des temps d’arrêt à Bellamy en le coupant de la politique quelques instants, et ce retour à la vie réelle, au présent, ne se passe pas toujours au mieux. Si leur duo fonctionne plutôt bien, je mets quand même un bémol quant à la longueur d’une de leurs dernières scènes, qui à mon sens gagnerait à être resserrée. Mais ce défaut est vite rattrapé par la fin de la pièce, brillamment assurée par Julien Personnaz, qui incarne à merveille un autre « Stephen Bellamy », peut-être moins prodige mais plus travailleur, et prêt à montrer de quoi il est capable. Enfin soulignons l’efficacité du « plus petit rôle » de la pièce – qui montre bien qu’il n’y a pas de petit rôle au théâtre ! – en la personne de Jeoffrey Boudenet, un journaliste qui a une confrontation avec Bellamy, qui reflète à elle seule toute la tension de la primaire au sein d’un même parti, et la balance extrêmement fragile entre soutien et trahison, qui peut pencher d’un côté ou de l’autre à tout moment.

Entre une mise en scène d’une efficacité absolue, une atmosphère rendue avec brio, une direction d’acteur impeccable, et des comédiens incarnant leurs personnages avec une telle maestria, Ladislas Chollat et son équipe font un grand chelem avec ces Cartes du Pouvoir à voir impérativement au Théâtre Hebertot. ♥ ♥ ♥

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Crédit Photo : Photographies Laurencine Lot

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Critique du Roi se Meurt de Ionesco, vu le 23 avril 2014 au Théâtre Hébertot
Avec Michel Bouquet, Juliette Carré, Nathalie Bigarre, Pierre Forest, Lisa Martino, et Sébastien Rognoni dans une mise en scène de Georges Werler

Ne nous mentons pas : c’est autant pour Michel Bouquet que pour Ionesco que je me suis rendue au théâtre Hébertot mercredi dernier. On parle de cet acteur comme d’un monstre sacré, d’une pointure, d’un grand comédien. Mais, si c’est vrai que sur scène on sent qu’il a été quelqu’un, qu’il a cette présence, et cette voix si marquantes, en revanche, on sent qu’il n’est plus : c’est comme s’il était déjà ailleurs.

Sur scène, ils sont 6 : le roi, sa première femme (incarnée par Juliette Carré, la femme à la ville de Michel Bouquet), sa seconde femme, Juliette (femme de ménage et femme de chambre, infirmière, cuisinière et jardinière), le médecin (chirurgien, bactériologue, bourreau et astrologue), et un garde. Ils sont 5 autour du roi, malade, qui devrait mourrir à la fin de la pièce. Il a 1h30 pour résigner à cette mort, à cette fin inéluctable, mais il n’est pas encore prêt, et la pièce montrera son chemin vers l’acceptation de cette mort. La pièce est belle et émouvante, elle doit montrer le passage progressif d’une conscience à la résignation de la mort. Je n’ai rien vu de tout cela.

Il faut préciser que Michel Bouquet reprend la pièce depuis plusieurs années sans interruption. A force de jouer la mort, elle devient une banalité, et il n’a plus alors à s’habituer à l’idée le temps de la pièce, puisqu’il est déjà coutumier de ce sentiment. Je pense que là est la principe explication au manque cruel d’émotion du spectacle. De plus, il me semble que de belles tirades de la pièce ont été supprimées, pour un soucis de temps (ou de mémoire du texte ?) je suppose. 

A cela s’ajoute une mise en scène étrange, empêchant tout brin de sentiment profond d’exister : la pièce est dite à toute allure, particulièrement lorsque c’est Juliette Carré qui parle. L’actrice campe une reine effrayante et sans pitié aucune (assez mal jouée d’ailleurs), constrastant avec la seconde épouse du roi, interprétée par Lisa Martino, toujours dans les larmes et les lamentations. On ne comprend pas où veulent en venir les personnages : les deux reines ne sont-elles que des caricatures ? Une pleurnicheuse et une sans coeur ? J’ai eu de la peine à entrer dans leur jeu, à saisir la relation qui les unissait au roi.

Quant à Michel Bouquet, il a une présence indéniable et il pourrait parfaitement convenir au rôle si seulement il n’était pas aussi habitué à le jouer. Je n’ai pas ressenti d’évolution du personnage, pas de peur face à la mort, pas de résignation. C’est comme si lui-même attendait que cela finisse. Il ne donne plus l’impression de jouer, juste d’être là, d’être Michel Bouquet et non le Roi Bérenger Ier, et d’attendre. Dommage.

Le public se lève et applaudit à tout rompre, saluant plus la longue carrière de Michel Bouquet que sa prestation dans la pièce, à mon avis. Les bravos fusent, l’acteur est tout sourire. Sans doute le moment le plus émouvent du spectacle. Mais au moins je pourrais dire : « j’ai vu Michel Bouquet ». Pour ce monument : .