Les (bonnes) raisons de la colère

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Critique de 12 hommes en colère, de Reginald Rose, vu le 15 octobre 2017 au Théâtre Hébertot
Avec Jeoffrey Bourdenet, Antoine Courtray, Philippe Crubezy, Olivier Cruveiller, Adel Djemaï, Christian Drillaud, Claude Guedj, Roch Leibovici, Pierre Alain Leleu, Francis Lombrail, Pascal Ternisien, et Bruno Wolkowitch, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Lorsque j’ai appris que 12 hommes en colère serait joué à l’Hébertot cette saison, je sortais à peine d’un cours d’anglais où nous avions passé plusieurs séances à visionner le film de Sydney Lumet, à analyser des scènes sous tous leurs angles, à triturer le moindre de leurs gestes, à repasser en boucles certains affrontements pour y déceler l’imperceptible.  Et j’avais adoré ça, parce que le film est intelligent et fin, rondement bien mené, un huis-clos oppressant brillamment interprété. Autant dire que j’attendais beaucoup du spectacle proposé à l’Hébertot !

Voilà un spectacle dont on connaît la fin dès le début, mais pour lequel c’est bien le déroulement qui est roi. Car il s’agit ici de convaincre et d’argumenter : ils sont 12 jurés chargés de juger un jeune homme accusé de parricide. Lors du vote initial, 11 d’entre eux le jugent coupable, l’envoyant sans autre forme de procès (vous me passerez l’expression) à la chaise électrique si l’un d’entre eux, le jury n°8, ne s’était pas opposé au reste des jurés. Il n’est pas convaincu de sa non-culpabilité mais reconnaît avoir un doute légitime et souhaite discuter de son cas avant de prendre une réelle décision, s’attirant les foudres de la plupart de ses camarades qui pensaient en finir au plus vite.

En écrivant cet article, j’apprend que le film que je connais est en fait lui-même une adaptation de la pièce de théâtre de Reginald Rose. C’est étrange et je ne m’y attendais pas, car à mon sens l’oeuvre est bien plus cinématographique que théâtrale. Maintenant que j’ai vu une version de chaque, je trouve en effet que le huis-clos fonctionne bien mieux à l’écran : le rôle de la chaleur y est prépondérant, puisque la caméra permet des gros plans sur les visages ruisselant de sueur des différents jurés.

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Mais plus encore, là où au cinéma les personnages s’affrontent frontalement autour d’une table dans un lieu qu’on voit réellement fermé, ici, cette disposition ne fonctionne plus. D’abord parce que positionner les acteurs autour d’une table nous empêcherait de voir la moitié de l’action, mais aussi et surtout parce que le 4e mur ne joue pas bien son rôle ! Je ne dis pas que le huis-clos n’a pas sa place au théâtre, loin de moi cette idée, mais ici l’espace est trop ouvert, trop lumineux, trop spacieux pour réellement figurer l’enfermement qui est l’un des principaux marqueurs de tension dans ce film.

Par ailleurs, la mise en scène n’a pas choisi d’accentuer la tension par d’autres moyens : là où j’aurais probablement abusé de musique inquiétante, des lumières focalisées sur certains comédiens ou des noirs pour marquer le cheminement du débat, Charles Tordjman s’est presque entièrement basé sur ses comédiens pour créer l’atmosphère qu’il souhaitait. Il faut bien reconnaître qu’il propose une très bonne distribution : Bruno Wolkowitch reprend avec aisance (et charisme) le rôle que je connaissais à Henri Fonda ; les yeux doux, la voix posée, l’attitude réfléchie, il est convaincant sans aucune insistance et sa parole humaniste résonne admirablement sur scène.

C’est également un plaisir de retrouver Francis Lombrail sur scène, qui prouve une nouvelle fois qu’il est aussi bon acteur que directeur de théâtre : incarnant le juré n°3, le dernier à changer d’avis, il est une boule de nerfs prête à exploser à tout instant, sans jamais être dans l’excès, et touchant dans sa scène finale. Difficile de sortir du lot lorsqu’on est 12 sur scène, mais il me semble qu’ici il faut tous les citer : je retiendrai donc la rationalité de Jeoffrey Bourdenet, la sensibilité à fleur de peau d’Antoine Coutray, la rigueur de Philippe Crubezy, la dignité d’Olivier Cruveiller, le respect brillant dans les yeux d’Adel Djemaï, la nonchalance de Christian Drillaud, la patience de Claude Guedjl’emportement de Roch Leibovici, la droiture de Pierre-Alain Leleu, et la légèreté de Pascal Ternisien. Tous ont leur place, leur moment, leur rôle, et il faut bien reconnaître à Charles Tordjman qu’il n’en laisse pas un dans l’ombre.

Une belle production donc que ces 12 hommes en colère, à qui le film de Sidney Lumet fait du tort. ♥ 

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