Le bonnet de nuit d’Italie

Critique d’Un Chapeau de paille d’Italie, d’Eugène Labiche, vu le 10 janvier 2024 au Théâtre du Lucernaire
Avec Guillaume Collignon, Victor Duez, Sarah Fuentes, Mélanie Le Duc et Emmanuel Besnault, mis en scène par Emmanuel Besnault et Benoît Gruel

J’aime le théâtre de tréteaux que propose Emmanuel Besnault et j’avais vraiment hâte de voir comment il allait s’en sortir dans ce Chapeau de paille d’Italie avec seulement cinq comédiens. Mais j’avais confiance. Moi qui avais été si déçue de la version d’Alain Françon présentée en début d’année, je n’avais qu’une seule attente : RIRE. Spoiler : je suis passée complètement à côté de la proposition. Rire jaune, ça compte ?

Qu’est-ce qui est si terrible dans ce Labiche pour que deux metteurs en scène passent coup sur coup à côté ? Je garde un bon souvenir de la version de Giorgio Barberio Corsetti, vue à la Comédie-Française il y a plus de dix ans de ça, et dont l’explosivité me donne aujourd’hui encore de l’énergie rien que d’y penser. Je reprochais à Françon de ne pas s’être laissé suffisamment porté par ce texte, je reproche à Emmanuel Besnault l’exact inverse : être parti d’une idée qu’on a du mal à lire, même en sous-texte.

Au début, on se demande un peu où on est tombé. Quelque part entre le monde des Télétubbies ou un asile psychiatrique : le blanc recouvre toute la scène, jonchée de matelas et de draps, quand les comédiens semblent être des coussins vivants. C’est rigolo et étonnant, ça suscite la curiosité, mais ensuite ? J’abandonne mon idée des Télétubbies et de l’asile. Peut-être a-t-il vu dans l’histoire quelque chose de comparable à un Enterrement de Vie de Garçon ? Mais non, je n’y suis pas, il fallait voir plus simple : tout cela n’est qu’un rêve. J’aurais pu y penser tout de suite au vu des accessoires utilisés mais voilà : au-delà des accessoires, rien ne vient corroborer cette histoire de rêve…

Mais ce n’est pas le seul problème. Je me demandais comment on montait le Chapeau de paille d’Italie à cinq comédiens, je me demande en réalité si on peut vraiment le monter avec cinq comédiens. C’était peut-être un peu ambitieux. La noce est représentée uniquement par deux personnages, et on perd probablement en pression, en frénétisme, en exaltation de ce côté-là : on ne sent pas l’urgence, rien ne s’emballe, aucun engrenage ne s’active. Pire encore : le rythme s’enlise un peu, alors même que le spectacle ne dure qu’1h15 – mais j’ai vu la première, peut-être que ça s’est resserré depuis.

Enfin, dernière pointe de déception et après je m’arrête – mais c’est ça quand on a des attentes que voulez-vous : j’ai vu il y a deux ans un Fantasio monté aussi par Emmanuel Besnault. Un Fantasio rock. On a rajouté du rock sur Fantasio, vous me direz pourquoi pas, d’autant que la musique est souvent présente dans le travail de Besnault. Mais pourquoi l’avoir retirée du Chapeau, alors qu’en bon vaudeville qui se respecte, celui-ci comprend des airs chantés ? C’est dommage, car non seulement c’est souvent un atout des spectacles de Besnault, mais cela aurait pu contribuer à rythmer davantage la pièce et combler certains manques liés à l’adaptation pour cinq comédiens. Enfin, je dis ça…

Un Chapeau de paille d’Italie – Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
A partir de 10 €
Réservez sur BAM Ticket !

© Philippe Hanula

#OFF21 – Les Fourberies de Scapin

Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 juillet au Théâtre de la Condition des Soies (15h25)
Avec Deniz Türkmen, Benoit Gruel, Manuel Le Velly, Schemci Lauth, Emmanuel Besnault, dans une mise en scène de Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme les choses se font. Cela fait des années que je suis de loin le travail d’Emmanuel Besnault, d’abord avec son Petit Poucet puis ses Fourberies, des années que je pense que c’est un théâtre pour moi et pourtant je n’avais encore jamais réussi à le voir. Et puis là, je découvre son Ivanov au Mois Molière, comme prévu c’est du théâtre comme je l’aime, et du coup le rendez-vous est pris pour Avignon avec ses deux mises en scène : Les Fourberies de Scapin et Dépôt de bilan. Et si, comme je le pense, elles me plaisent, je compte bien ne plus rien laisser passer !

La première chose que je me demande, quand le spectacle commence, c’est comment ils vont faire. Dans mon souvenir, si on peut couper des personnages très secondaires dans Scapin, il faut au moins garder deux fils, deux pères, deux femmes, un valet, et Scapin, c’est-à-dire huit rôles. Et ils sont cinq comédiens. Je m’étonne un peu, je me dis qu’il a peut-être réussi à ne conserver que la moitié des rôles, mais non c’est impossible enfin, bon, je vais bien voir, un peu de patience. Il faut que je fasse davantage confiance à Emmanuel Besnault, car je commence à comprendre qu’il sait y faire.

Il sait y faire, ça veut dire qu’avant même le début du spectacle, il a déjà surchauffé la salle et l’ambiance est plus que chaleureuse, c’est limite si on est pas déjà conquis. Il sait y faire, c’est qu’avec son théâtre de tréteaux hyper ingénieux il crée beaucoup avec très peu. Il transforme les changements de décor ou de costumes en moments ultra-dynamiques à tel point qu’on en voudrait encore, il sait jouer avec son public et pour son public sans jamais oublier que le texte est à la base du spectacle. On entend Molière, on le voit, et on joue vraiment avec.

Ses Fourberies ont quelque chose de cartoonesque avec des inventions scéniques qui se multiplient toujours dans le but de faire rire et d’accentuer le comique de Molière. Il emprunte à la commedia dell’arte une gestuelle très codifiée et des quasi jeux de masques simplement avec les visages. J’ai déjà un certain nombre de Scapin à mon actif mais ça ne m’a pas empêchée de rire à ces blagues que je connais par coeur, comme quand Géronte remet les cinq cents écus dans sa poche au lieu de les donner à Scapin. Et je salue bien bas l’inventivité et le point de vue adopté pour la scène des coups de bâtons, surprenante et géniale. Tout est fait avec authenticité et intelligence, réglé au millimètre, et on se régale franchement.

Mais attention à ne pas trop savoir y faire non plus. Très rapidement, lorsque Silvestre se déguise en spadassin, je me suis dit qu’on était au bord du « trop ». Même si on prend un immense plaisir à découvrir les trouvailles de mise en scène qu’il propose, il arrive un moment de la pièce où on est peut-être trop dans l’enchaînement des idées qui nous perdent un peu. C’est une pensée très rapide qui m’a frôlée, mais ce serait dommage de gâcher un si beau travail par un trop-plein d’idées. D’autant qu’Emmanuel Besnault peut faire confiance à ses excellents comédiens, découverts dans Ivanov, et qui m’ont une nouvelle fois totalement convaincue. Il propose lui-même un Scapin rieur mais calme, maître de la situation et chef d’orchestre au milieu d’une troupe qui se donne corps et âme pour notre plus grand bonheur.

C’est une perfection dans son genre, et une troupe qu’on ne lâchera plus.  ♥ ♥

Ivabien

Critique d’Ivanov, adaptation d’après Tchekhov, vue le 16 juin 2021 au Mois Molière
Avec Alexis Ballesteros, Johanna Bonnet, Benoit Gruel, Schemci Lauth, Manuel Le Velly, Elisa Oriol, Deniz Turkmen, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène d’Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme j’ai l’impression de connaître et de suivre Emmanuel Besnault alors que je n’ai vu aucun de ses spectacles. Il y a eu des rendez-vous manqués avec son Petit Poucet, que j’ai tenté de voir plusieurs fois à Avignon mais sans jamais réussir. Il y a eu ces Fourberies de Scapin, dont j’ai tant entendu parler que j’ai l’impression de les avoir vues – et appréciées ! Mais il a fallu cet Ivanov du Mois Molière pour que je découvre enfin le travail de ce jeune metteur en scène, et que je me rende compte vraiment à côté de quoi je suis passée.

Ivanov, est jeune mais il est déjà usé par la vie. Il est criblé de dettes, il n’aime plus sa femme, est incapable de ressentir la moindre émotion à l’idée qu’elle va bientôt mourir, a perdu toute trace de ses idéaux, et n’est pas vraiment aidé par les dignes produits de la société bourgeoise qui l’entourent. Il en est arrivé à un point où non seulement il ne comprend plus ce qui se passe autour de lui, mais il ne se comprend plus lui-même.

Je n’ai pas réussi à tweeter après le spectacle, je ne sais pas bien pourquoi. Je pense que j’avais peur de dévaloriser le spectacle en rappelant que, moi qui n’aimais pas la pièce, j’avais quand même su apprécier cette adaptation. Les 280 caractères du Tweet n’auraient pas suffi à m’expliquer correctement. Je n’avais pas vraiment prévu de faire un article – les réflexes sont un peu rouillés – mais je m’en voudrais de ne pas laisser de trace de ce spectacle ici. Parce que plus j’y repense, et plus je me rends compte que c’était du sacré bon boulot.

Je n’aime pas Ivanov. C’est un personnage qui me semble immontable, je n’arrive pas à l’apprécier car je suis incapable de le comprendre. Il n’est pour moi qu’un chouineur continu, quelque part entre Célimène et Chimène, personnage-figure impossible à incarner. Or comme il est quand même très présent dans la pièce qui porte son nom, il est arrivé qu’il me gâche le moment. L’adaptation d’Emmanuel Besnault a ceci d’intéressant, pour moi, qu’en coupant dans le texte elle coupe dans le personnage. Sans le dénaturer, elle lui laisse moins de place, ou du moins une place équivalente à ceux qui l’entoure. Et que je découvre vraiment, pour la première fois.

Il y a Borkine, c’est Benoît Gruel et son faux air de Jimmy Labeuu, qui permet de relancer l’énergie après les sorties déprimantes d’Ivanov grâce à des punchlines ultra dynamiques et parfaitement rythmées. Il est un rayon de soleil dans ce spectacle. Il y a Savichna, remarquable Johanna Bonnet , qui nous embarque avec elle dans la joie de ses chants comme dans la souffrance de ses déceptions. Il y a le Comte, qui m’est apparu comme le double d’Ivanov grâce à un habile tour de mise en scène, et dont la tendre et touchante dureté laisse place à une sensibilité palpable grâce à un Manuel Le Velly très habité. Il y a Sacha, rayonnante Elisa Oriol qui prend presque les traits d’une Irina en passant brutalement de l’allégresse de la jeunesse aux doutes habités des choix et des responsabilités. Il y a Lebedev, c’était Emmanuel Besnault le soir où on y était, léger et cynique à souhait. Il y a Anna, qui pâtit un peu des coupes dans le texte qui raccourcissent un personnage déjà ingrat, mais à qui Denis Türkmen parvient à donner un belle élégance. Il y a enfin Lvov, médecin incarné par un Lionel Fournier un peu trop monocorde dans ses tirades. Comme Anna, il est sans doute l’un des personnages qui perd le plus avec les coupes.

Et au milieu d’eux tous, il y a Ivanov, qui m’a beaucoup surprise d’abord, pour me convaincre tout à fait. Il faut dire que Schemci Lauth est un comédien singulier : avec sa voix particulière, son regard qui ne semble pas voir, son allure étrange, on le met rapidement à part des autres personnages. Contrairement à eux, il n’a pas de style défini : rien que vestimentairement, il se cherche pendant tout le spectacle alors que tous ont leur spécificité. Il ne trouve pas sa place, sa stabilité, son équilibre. Il est toujours à côté. Je serai très curieuse de découvrir le comédien dans un autre rôle pour mieux évaluer cette étrangeté qu’il confère à son personnage.

Ainsi donc la direction d’acteurs d’Emmanuel Besnault est plutôt très convaincante. J’ai été tout aussi intéressée par sa mise en scène. Je m’en veux même un peu parce que je n’ai pas profité de tout. Pour donner de la vie à des scènes parfois pesantes, il a su ajouter des détails savoureux pour les gourmandes comme moi : ici, en fond de scène, un personnage qui rentre dans un autre, là une discussion animée entre deux… Tout cela contribue à créer une véritable atmosphère sur le plateau. Il est un véritable chef d’orchestre, on se laisse porter par les différents mouvements qu’il dirige, jusqu’à se faire entraîner dans un rythme effréné lors du final. L’accélération de cette ultime scène, palpable jusque dans l’air où l’on peut presque voir les ondes de théâtre qui s’entrechoquent, m’a complètement emportée. Bravo.

Une proposition très, très réussie. Je ne manquerai plus de suivre le travail d’Emmanuel Besnault. ♥ ♥ ♥