Mais alors finalement, elle est morte Agrippine ?

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Critique de La Mort d’Agrippine, de Cyrano de Bergerac, vue le 13 mars 2019 au Théâtre Déjazet
Avec Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Joëlle Lüthi, Jordane Hess, Yan Richard, dans une mise en scène de Daniel Mesguich

Cette saison, j’use mes fonds de culottes sur les sièges du Théâtre Déjazet ! Après une réouverture en demi-teinte l’année dernière, le théâtre semble avoir opéré un changement de cap avec une programmation plus alléchante mais toujours très exigeante et plutôt éclectique. Ainsi, après un Molière haut en couleurs qui m’a permis de découvrir le Théâtre du Petit Monde, puis un Thomas Bernhard donnant la part belle à un André Marcon en grande forme, c’est à Daniel Mesguich de proposer un spectacle rarement joué, La Mort d’Agrippine. Rarement joué, on comprend rapidement pourquoi : le texte, d’un monsieur bien connu nommé Cyrano de Bergerac, est d’une complexité monstre. Et pourtant, devant ce spectacle, quelque chose fait qu’on s’accroche malgré tout…

Je vais avoir beaucoup de mal à résumer le spectacle, pour la simple et bonne raison que je n’en ai pas saisi grand chose. Mais, en gros, on se situe sous le règne de Tibère où Germanicus, le mari d’Agrippine, vient d’être assassinée. Cette dernière veut se venger, et conspire contre l’empereur aux côtés de Sejanus et de Livilla. Les vraies raisons qui motivent chaque personnage seront probablement dévoilées – je ne les ai pas comprises – mais c’est aussi une excuse que prend l’auteur pour glisser ses propres idées au sein de la pièce : athéisme, épicurisme, et liberté teintent les partitions des personnages qui deviennent en quelque sorte les porte-paroles de celui qui les a peints.

Dès la première scène, je sais que je suis hors jeu. Le jeu, la diction, la gestuelle, tout est extrêmement stylisé – probablement trop pour moi. A posteriori, dans cette exagération, je trouve du bon et du moins bon. Du bon dans l’esthétique absolument superbe pour laquelle on retiendra particulièrement les costumes, qui forment une belle harmonie et donnent lieu, avec une scénographie tout aussi travaillée, à des images marquantes qu’on a plaisir à suivre tout au long du spectacle, même moi, qui ai lâché l’intrigue. Du moins bon dans la diction, qui respecte trop l’alexandrin. Or les phrases de Cyrano de Bergerac sont tellement compliquées, alambiquées, étrangement assemblées, qu’il semblait nécessaire de travailler davantage la phrase dans son ensemble que seulement l’alexandrin.

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En fait, j’en veux un peu à Daniel Mesguich. Au sortir du spectacle, un peu frustrée d’avoir si peu suivi l’intrigue de l’histoire, je décide de faire quelque chose que je fais rarement : lire la note d’intention du metteur en scène. Or cette explication se révèle, pour moi, tout aussi obscure – et même un poil prétentieuse – que le spectacle que je viens de voir. Ce que j’y comprends, en revanche, c’est que Daniel Mesguich a fait le choix de ne pas expliquer le texte, de ne pas le faire comprendre. Même les inserts ajoutés en début de scènes et permettant au spectateur de mieux suivre l’intrigue semblent volontairement vouloir le perdre, comme si Mesguich prenait un malin plaisir à nous mener par le bout du nez. C’est pour moi le choix d’une certaine facilité, face à un texte aussi complexe. Cela donne lieu à une alternance de scènes brumeuses, où les liens entre les personnages ne sont jamais ceux qu’on pourrait croire qu’ils sont – avec des tournures de phrases qui ressemblent à celle-là, je vous laisse imaginer – et d’autres qui fonctionnent très bien, portant plutôt sur les réflexions des personnages sans interroger directement l’intrigue.

Et dans ces scènes-là, il faut bien reconnaître qu’on entend parfaitement les mots de Cyrano. J’en retiendrai une entre toutes, d’une incroyable fulgurance dans cet ensemble brumeux. Une scène entre Sejanus et Agrippine qui dissertent sur la mort de Sejanus à venir. Celui-ci assure qu’il ne la craint pas et Agrippine lui opposent ses propres incertitudes. Cette scène est non seulement parfaitement incarnée par les deux comédiens mais c’est surtout un plaisir – et un supplice, pour moi – pour les oreilles. Pour qui craint la mort comme je la crains moi-même, écouter les arguments rationnels tels que les expose Sejanus ne peut que donner des frissons. Je ne peux m’empêcher de laisser ici une infime partie de l’échange :

Seianus

J’ai beau plonger mon âme et mes regards funèbres
Dans ce vaste néant et ces longues ténèbres,
J’y rencontre partout un état sans douleur,
Qui n’élève à mon front ni trouble ni terreur ;
Car puisque l’on ne reste après ce grand passage,
Que le songe léger d’une légère image ;
Et que le coup fatal ne fait ni mal ni bien
Vivant, parce qu’on est, mort, parce qu’on est rien :
Pourquoi perdre à regret la lumière reçue,
Qu’on ne peut regretter après qu’elle est perdue ;
[…]

Il est quelque chose d’assez spécial dans ce spectacle. J’ai eu beau cesser d’écouter les vers des comédiens et trouver la direction d’acteurs extrêmement stylisée, pas à un instant ils ne me sont apparus ridicules. Pourtant leurs costumes pourraient être risibles, d’autant qu’on les voit tantôt se rouler par terre tantôt se taper le torse de manière quasi-primitive. Mais on a devant nous une troupe qui croit tellement à ce qu’elle fait que c’en devient beau, attirant, quasiment fascinant. J’avais l’impression d’avoir devant moi une jeune troupe faisant son premier Avignon – le métier en plus – et défendant ce texte corps et âme. Ils sont absolument remarquables et forment un ensemble très réussi – les déplacements, quasiment chorégraphiés, étant joués au cordeau et parfaitement rythmés – et, surtout, ils semblent jouer leur vie sur scène. Une mention spéciale à Sterenn Guiriec que j’ai eu plaisir à retrouver et dont la voix me procure des sensations auditives rares et délicieuses, si précieuses au théâtre…

Un moment de théâtre qui me laissera à la fois beaucoup et peu de chose. ♥ ♥

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Depardieu… Jouvet… Marcon

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Critique du Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard, vu le 16 janvier 2019 au Théâtre Déjazet
Avec André Marcon, Agathe L’huillier, Éric Caruso, Jules Pélissier, et Barbara Creutz, dans une mise en scène de Christophe Perton

C’est étrange mais je n’ai vu que peu de fois André Marcon et pourtant j’ai tout de suite voulu découvrir ce nouveau spectacle, simplement sur son nom. Je ne suis pas une fan de Thomas Bernhard, du peu que j’en connais du moins, mais j’avais renoué avec le Déjazet lors de son précédent spectacle et le spectacle m’attirait. Après tout, cela pourrait me permettre de mieux connaître ce Bernhard qui jusqu’alors m’avait laissée de marbre, et de découvrir un nouveau metteur en scène, Christophe Perton. Pas de suspens supplémentaire, donc, et rendez-vous fut pris pour la deuxième de ce spectacle.

Bruscon, le grand comédien Bruscon, l’incroyable dramaturge Bruscon, l’inoubliable metteur en scène Bruscon (on pourrait rajouter  a entraîné sa famille dans une aventure théâtrale plutôt sinistre. Ils se retrouvent en effet dans un patelin autrichien – dont le nom m’échappe présentement – pour y jouer la pièce que le père de famille a écrite et qui lui fait dire, sans aucune modestie, parlant de son propre travail : « Shakespeare… Goethe… Bruscon ». Dans un théâtre à l’abandon, les voilà qui répètent le spectacle qui se jouera le soir devant quelques deux cents personnes.

Je gardais un assez mauvais souvenir des mes rencontres avec Bernhard et me voilà agréablement surprise. Le texte, dont la partition revient aux 3/4 à André Marcon, ne se ressent pas comme un long monologue. On saluera évidemment la performance de l’acteur, qui parvient à toujours réinventer les situations et évite ainsi tout sentiment de répétition. Mais, en cause également, un texte qui n’hésite pas à se moquer de lui-même et à donner tantôt dans le cynisme, tantôt dans la provocation, de sorte qu’on rit à plusieurs reprises devant cette situation pourtant désespérée.

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© Fabien Cavacas

On saluera également une mise en scène permettant au texte de s’écouler sans jamais s’essouffler. Le travail de Christophe Perton est sans accroc : dans ce magnifique décor de théâtre, l’ennui n’a pas sa place. Il jongle habilement avec des créations sonores en totale rupture avec l’atmosphère et une utilisation intelligente de l’espace pour accentuer progressivement une tension qu’il n’a pas de mal à créer. Mais c’est aussi dans sa direction d’acteur qu’il excelle, permettant au reste de la troupe d’exister malgré un premier rôle fleuve. Chaque personnage est très bien dessiné, comme un caractère absent de la palette de jeu de Bruscon. Je pense notamment au personnage incarné par Jules Pélissier, tout en grâce et en souplesse, dont les déplacements sont un régal pour les yeux et qui semble exprimer avec son corps ce que sa bouche ne parvient à décrire. Comme une opposition exacte à son père, Bruscon, qui passe une partie de la pièce assis.

Il fallait un monstre pour incarner le tyrannique et parfois pitoyable Bruscon. Un monstre littéralement d’abord, parce que son personnage en est un : les répétitions avec chaque membre de la famille témoignent de son absolue rigueur et d’un sens du perfectionnisme au bord de la folie. Au-delà de ses critiques constantes, Bruscon est misogyne, détestable, effrayant. Mais il fallait aussi un monstre, sacré celui-ci, pour nous rendre ce personnage complexe, attachant, dernier symbole de la vie dans un cadre en ruine. Au-delà de son caractère abject, de sa détestation du monde, de son égocentrisme affirmé, il nous montre un homme qui ne lâche jamais rien. Cette détermination, qui jure avec l’ensemble de la pièce, est certes risible sur certains points, mais on ne peut nier qu’il s’en dégage une certaine puissance. Ce Bruscon-là, aussi exécrable soit-il, laisse une certaine impression !

Un must see pour les amoureux du Théâtre.  ♥ ♥

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© Fabien Cavacas

L’École des Femmes ? C’est Nicolas qui riga(le)s !

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Critique de L’École des femmes, de Molière, vu le 5 décembre 2018 Au Théâtre Dejazet
Avec Martin Loizillon, Salvatore Ingoglia, Romain Ranonne, Jean Adrien, Antonine Bacquet / Amélie Tatti, Philippe Ermelier / Raphael Schwob, et Nicolas Rigas, et, à l’orchestre, Emma Landarrabilco, Robin Defives, Jacques Gandard / Karen Jeauffreau, dans une mise en scène de Nicolas Rigas

J’ai très peu réfléchi avant de prendre ma place pour cette École des Femmes mise en scène par Nicolas Rigas. Certes, je ne connaissais aucun des noms sur l’affiche, et mon expérience passée au Dejazet n’était pas vraiment encourageante, mais j’avais déjà une autre École des Femmes de réservée et je n’étais que trop tentée d’en voir deux versions en peu de temps. Au-delà de la simple comparaison, cela me permet aussi de voir quels détails chaque metteur en scène a mis en avant, quelle interprétation il tire de chacun des personnages, quelle interrogation il mène en montant cette pièce. Et le résultat est intéressant.

Arnolphe a choisi Agnès dès l’âge de quatre ans après l’avoir quasiment achetée à une paysanne, l’a tenue depuis toujours à l’écart du monde tout en maintenant des vues sur elle, et souhaite à présent l’épouser. C’est un homme d’âge mûr, elle est une jeune fille. Il la croit naïve, elle ne l’est peut-être pas tant que ça. C’est en tout cas ce qu’il découvre lorsqu’il apprend, à son retour d’un voyage, que la jeune femme a fréquenté un homme, Horace, durant son absence. Elle est amoureuse, et souhaite à tout prix l’épouser, ce qui n’est pas du tout conforme au plan initial d’Arnolphe…

La mise en scène, parfois peut-être un peu trop appuyée, doit quand même être saluée. Ses accentuations ne sont pas dommageables puisqu’elles servent sans doute une dimension plus pédagogique et que, le soir où j’y étais, cela semblait combler tant les scolaires présents dans la salle que ma petite personne. Et, mine de rien, elle dissémine ici et là de belles idées : par exemple, le fait que Agnès soit voilée passe ici très bien et aurait même pu être davantage accentué. Les intermèdes musicaux issus d’Offenbach sont très bien choisis et permettent à certains comédiens de faire-valoir un autre de leurs talents.

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Je pense également à la manière dont sont traités les personnages d’Alain et Georgette, les valets d’Arnolphe, qui sont présentés comme « simples » et qui, généralement, sont un peu laissés de côté de sorte que dès qu’ils apparaissent sur scène on s’enfonce dans son siège en se préparant à piquer du nez. C’est ici tout le contraire qui se produit : en proposant une version acrobatique des deux personnages, c’est avec joie qu’on les voit apparaître dans les différentes scènes et, enfin, on peut rire de leurs cabrioles !

Et c’est un fait : on rit beaucoup dans cette proposition de Nicolas Rigas qui endosse le rôle d’Arnolphe sans chanceler. Son interprétation est à l’image de sa mise en scène : pleine de rebonds. Tour à tour pervers et calculateur, trop confiant mais finalement pitoyable, son Arnolphe donne à entendre Molière, ce contre-modèle caricatural et misogyne qu’on a plaisir à détester. A ses côtés, la distribution peine un peu plus sans déshonorer pour autant : simplement, on reprochera ses alexandrins un peu soutenus à Martin Loizillon, dont la grande naïveté et le bon coeur saura quand même nous toucher, et une composition un peu timide de Amélie Tatti, avec qui on se réconciliera dès qu’elle fera entendre sa belle voix de Soprano !

Et on ne boudera pas notre plaisir lorsque la troupe salue, à la fin, et entonne la chanson du Théâtre du Petit Monde sous les applaudissements du public. Surprise et ravie d’apprendre d’ailleurs que la troupe existe depuis 1919, et qu’on a donc goûté un petit morceau d’une grande histoire théâtrale… Voilà qui m’en fait d’autant plus apprécier la saveur !

Voilà de quoi me réconcilier avec le Théâtre Déjazet !   ♥

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Nenespérant

1094790_nenesse-au-theatre-dejazet_160416Critique de Nénesse, de Aziz Chouaki, vu le 13 janvier 2018 au Théâtre Déjazet
Avec Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graïa et Geoffroy Thiebaut, dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Enfin, je découvre le théâtre Déjazet ! On en parlait comme le théâtre à suivre cette année, alors que Jean Bouquin confiait sa programmation à Jean-Louis Martinelli. Une programmation exigeante, en tout cas en apparence, et plutôt éclectique, puisqu’elle aura accueilli cette année autant Françon que Gerra, Aziz Chouaki ou Nathalie Dessay. Malheureusement, mes premiers pas dans ce très beau théâtre se sont soldés en une violente nénéception…

Pourtant sur le papier, le propos paraissait plutôt intéressant. Nénesse passe sa journée à cracher sur tout ce qui peuple la France d’aujourd’hui : arabes, noirs, juifs, femmes, homosexuels… Facile et tellement humain, de rejeter tous ses malheurs sur les autres. Olivier Marchal parle de son personnage en disant qu’il est « attachant ». D’ailleurs, malgré ses tares, il loge et exploite chez lui deux sans-papiers, un musulman bosniaque et un diplomate d’origine russe, qui parle d’ailleurs de cette France avec amour, reconnaissance et fierté. Un mélange qui aurait donc pu conduire à de beaux débats d’idée.

Le problème, c’est que sur scène, c’est plutôt un vaste nénéant. On comprend rapidement que le texte va rester sur cette ligne de conduite durant tout le spectacle, qui ne se révèlera donc qu’une longue série d’insultes de la part de Nénesse. Aucune portée, aucune échappatoire, pas même choquant, la partition m’a laissée insensible et m’a plongée dans un profond désintérêt. Les acteurs, auxquels on ne peut rien pourtant reprocher, ne parviennent pas à sauver ce texte qui plombe le spectacle.

La seule explication que je trouve pour éclairer l’intention de Jean-Louis Martinelli en montant cette pièce, c’est qu’il a voulu faire un coup. Monter un texte traitant d’un homme raciste, homophobe, antiféministe et j’en passe, aujourd’hui, cela aurait pu faire le buzz… et aurait sans doute fonctionné si le texte avait porté en lui une idée, un intérêt, ou une réponse.

C’est une fausse note dans la programmation du Déjazet, ce qui ne m’empêche pas de vous conseiller de courir au Mois à la campagne qui succèdera à Nénesse. pouce-en-bas

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