Rencontre avec Laurent Stocker

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©Simone Perolari

Laurent Stocker est pour moi l’un des plus grands acteurs français. Découvert dans Le Mariage de Figaro à la Comédie-Française il y a quelques années, c’est un comédien que j’ai plaisir à suivre tant il enchaîne les réussites, au théâtre comme au cinéma. Dès son engagement comme pensionnaire au Français en 2001, il travaille avec les plus grands : Fomenko, Lassalle, puis Robert Wilson lors de son sociétariat en 2004. Si on l’a moins vu sur la scène du Français cette année, c’est qu’il a été très pris par le cinéma, et par le théâtre à l’extérieur, puisqu’il incarne en ce moment Moi dans Toujours la Tempête de Handke, mis en scène par Françon à l’Odéon. C’est la folie en ce moment, pour cet acteur de la Comédie-Française… Et pourtant, c’est à peine si on le voit, le succès, dans les réponses modestes de Laurent Stocker. Oui, c’est vrai, les choses se sont accélérées. Mais il n’a pas l’air de prendre la grosse tête, loin de là. Il joue, c’est ce qui compte. C’est en toute simplicité qu’il a accepté de jouer le jeu et de répondre à mes questions. Rencontre avec un grand comédien, dont la présence de plus en plus importante sur les scènes française ne semble aucunement altérer l’ego.

MDT : Vous décrire en trois mots ?
Laurent Stocker : Résistant, poète,… gastronome

1001 grammes, Toujours la Tempête, Caprice… D’autres projets ?
Côté cinéma, ça continue encore un peu : je pars en tournage avec Daniel Auteuil en Thaïlande, pour tourner un film qui s’appelle Les Naufragés. On est les deux rôles principaux, et on part trois mois là-bas : mai, juin, juillet. C’est vrai que j’ai peu été au Français cette année : je n’y ai joué que Trahisons en début d’année. Mais l’an prochain, ce sera mon retour Salle Richelieu, et ce dès octobre. En projet, il y a d’ailleurs une autre collaboration avec Alain Françon, sur un Edward Bond ; mais je n’en dis pas plus !

Vous n’allez quand même pas finir par préférer le cinéma au théâtre? Vous abordez les deux expériences différemment ou finalement vous y retrouverez les mêmes repères ?
Je ne compte nullement abandonner le théâtre ; j’y suis très attaché ! Les deux choses sont évidemment différentes mais j’y prends le même plaisir. D’un côté, le théâtre est l’infiniment grand, et de l’autre on a l’infiniment petit qu’est le cinéma. En effet, au cinéma tout est en filigrane, alors qu’au théâtre, il faut parler haut et clair, par exemple ; il s’agit de de décupler ses forces, au théâtre, alors qu’au cinéma il faut être plus dans le minimalisme : un clignement d’yeux, tout le monde le verra au cinéma. Mais j’aime beaucoup les deux ! Cependant, j’ai moins de trac au cinéma. L’objet caméra ne me fait pas peur alors que la masse spectatrice, beaucoup plus. Surtout ici, aux Ateliers Berthiers, car je suis vraiment à un mètre du public lorsque je joue : je vois les spectateurs ; c’est drôle d’être le spectateur des spectateurs. Et pour le rôle de « Moi » qui est un rôle particulier, je regarde les spectateurs comme pour leur dire : vous êtes mon miroir et je suis également le vôtre, je parle de ma famille, de mes ancêtres et je parle également des vôtres. Pendant que je joue, je repère les visages. Quelquefois ça me porte : je vois des gens qui m’émeuvent presque. Puis d’autres envoient des énergies moins sympathiques, alors je ne m’arrête pas à eux. Je ne garde que les énergies positives !

C’est au moins votre 3e collaboration avec Alain Françon… Vous avez travaillé avec Peter Stein, Bob Wilson… Il y a d’autres metteurs en scène avec qui vous aimeriez travailler ?
Bientôt une 4e avec Alain Françon, donc… J’ai aussi travaillé avec Piotr Fomenko, le Chéreau russe, et qui est mort il y a deux ans. C’était un metteur en scène extraordinaire, et j’ai travaillé avec lui sur sur La Forêt d’Ostrovski ; ça reste un grand souvenir. J’ai beaucoup aimé travailler avec Lavaudant également. Mais non, je n’attends pas spécialement de metteur en scène : je suis comédien, je me laisse porter.

Et vous, vous vous voyez metteur en scène ?
J’ai fait une mise en scène avec Cécile Brune qui s’appelait Marys’ à Minuit, qu’elle a joué au Studio-Théâtre. C’est un bon souvenir, mais moi je suis comédien. La mise en scène, c’est un métier à part entière, qui s’apprend, qui est complexe. Et bien sûr que tout le monde peut mettre en scène, mal. Il y a des comédiens qui endossent le rôle de metteur en scène, mais ça ne fonctionne pas toujours, et les choses sont mal faites ; ce n’est pas ce que je veux.

Quitter la CF, vous y avez songé ? Commencer autre chose…
Je n’ai pas du tout envie de quitter la Comédie-Française. Au contraire, là je vais plutôt me concentrer à partir de l’an prochain sur le théâtre : je vais rentrer au bercail !

Pierre Louis-Calixte a dit, pendant son école d’acteur, que vous étiez là pour déconner juste avant d’entrer en scène dans Juste la fin du monde. Rire et faire rire, c’est un besoin pour vous ?
Oui c’est un besoin, le rire c’est quelque chose de très important ; c’est le propre de l’homme, comme disait Rabelais. Juste la fin du monde, c’était pas évident du tout comme histoire, c’était même quelque chose d’assez lourd ; donc si on ne rit pas un peu avant quand on parle des choses les plus atroces, on n’y arrive pas. Moi j’ai besoin d’exulter avant de monter en scène ; faut que je déconne avant de jouer sinon je me sens pas bien. Même avant une tragédie ; je pense qu’avant de jouer Racine, par exemple, j’aurais besoin de ça.

© Agathe POUPENEY / Divergence

© Agathe POUPENEY / Divergence

Comment joue-t-on Pinter, et tout particulièrement Jerry, qui est un peu le personnage ingrat de Trahisons ?
Pinter, c’est une écriture très particulière ; ça paraît être quelque chose de quotidien, or si on tombe dans la quotidienneté, ça devient très vite inintéressant. Les phrases ressemblent vraiment à des choses très élémentaires : « ça va », « oui et toi ? » mais il y a 5 sous-textes par phrases, ça va bien au-delà de ces simples répliques ! Pinter, un peu comme Koltès et Lagarce, ce sont de ces auteurs qu’on ne comprend pas tout de suite, en les lisant une première fois : par exemple, ma première réaction devant Koltès a été de me demander pourquoi c’était monté ! On peut être tenté de jeter le bouquin et d’en commencer un autre, mais si on persévère, on comprend de plus en plus et on se rend compte de la richesse de ces textes. C’est comme la psychanalyse ou les rêves ; quand vous faites un rêve vous le comprenez pas forcément tout de suite, puis vous y revenez et il a un sens qui arrive plus tard. Mais je ne suis pas aussi défaitiste que vous sur le personnage : tout n’est pas perdu, et l’amitié n’est pas morte dans Trahisons. Mon personnage, Jerry, c’est Pinter lui-même car il lui est arrivé cette histoire ; à croire que je suis très « auteurs » en ce moment.

Un rôle qui vous a particulièrement marqué ?
Antoine Magneau dans Victor ou les enfants au pouvoir, qui était avant le Français. Ou, justement, Antoine dans Juste la fin du monde. Et il y a aussi Le Dindon de Feydeau : c’est avec cette pièce que je suis entré au Français.

En dehors des soirs où vous jouez, vous allez au théâtre ?
J’essaie d’aller au théâtre le plus souvent possible quand je ne joue pas ; dès que je peux, j’y vais. Et généralement, lorsque je ne suis pas allé voir un spectacle où j’étais invité par exemple, c’est par manque de temps. Je suis un bon spectateur, en plus ; je ne suis pas du genre à partir à l’entracte. Je trouve toujours quelque chose à sauver dans un spectacle, par respect pour les acteurs. Je sais tout le travail qu’il y a derrière, et dont certains ne se rendent pas toujours compte, de sorte qu’ils cassent parfois des spectacles trop facilement. Ce n’est jamais mon cas. Devant un spectacle, comme devant un roman, il y a toujours quelque chose de bien.

Est-ce que vous lisez les critiques ?
Non : je les lis à la fin, une fois que le spectacle est terminé. Parfois, un camarade me dit qu’on a eu tel ou tel bon papier, et je me dis d’accord, c’est bien, mais je ne vais pas aller vérifier. Là, je viens de finir de lire les critiques de Trahisons, dont la tournée s’est terminée il y a peu. Et je suppose que je lirai celle du Handke en mai, lorsque le spectacle sera derrière moi.

 Une définition du théâtre ?
« Un rêve de jour, n’importe où, n’importe quand », qui est une expression que Handke emploie. Oui, pour moi c’est ça, le théâtre.

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Carte d’identité littéraire :
Livre préféré : Le Maître et Marguerite de Boulgakov – surtout la scène du Diable qui se transforme en chat : ça me fait hurler de rire.
Film préféré : Mulholland drive ; je suis un fan absolu de David Lynch
Pièce de théâtre préférée : Victor ou les enfants au pouvoir, pour sa folie délirante
Compositeur préféré : Bach
Un grand acteur : Michel Serrault
Un grand metteur en scène : Alain Françon
Un grand réalisateur : Cassavetes
Un beau vers de théâtre : Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas d’un savant qui se tait (Le dépit amoureux, Molière)

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