Au Français, les écrans font écran

Critique des Démons, d’après Dostoïevski, vus le 20 septembre 2021 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron et les comédiennes et comédiens de l’académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan, dans une mise en scène de Guy Cassiers

J’essaie de mieux choisir mes sorties à la Comédie-Française : j’avais trop tendance à réserver tous les spectacles de la saison et à réfléchir après à ce qui pourrait vraiment me plaire. Maintenant je me renseigne un peu, sur la distribution, sur le texte, sur le style de mise en scène, afin d’éviter les déconvenues. Sur Les Démons, je ne saurais trop dire ce qui m’a convaincue : je suis encore probablement trop sensible aux pièces réunissant une grande partie de la troupe au plateau et j’ai pris mes places sur ce seul critère. Si je ne regrette pas d’avoir découvert le spectacle, je reste quand même très circonspecte sur ce que j’ai vu.

Je serai bien en peine de vous résumer la pièce. Je me vois obligée d’adopter une vision un peu binaire : quelque part en Russie, les anciens s’opposent aux jeunes qui veulent un peu tout faire sauter. Enfin c’est surtout Piotr, incarné par Jérémy Lopez, qui mène la danse. Conscient de l’influence que son ami Nikolaï (Christophe Montenez) exerce sur tout le monde, il souhaite l’utiliser pour en faire le leader de son parti et rassembler autour de sa figure. Et à partir de là je crois que j’ai vraiment perdu le fil.

D’abord, le souffle coupé. Le dispositif proposé par Guy Cassiers et d’une beauté renversante. La scénographie est absolument sublime, costumes et les décors se mettant tous deux au service de notre histoire. Les costumes évoquent la dualité des générations avec leur forme marquant clairement le 19e siècle et leur style fricotant davantage avec la modernité. Les décors suivent la même idée avec au plateau des propositions assez classiques surplombées par des écrans, dont, il faut bien le reconnaître, même la mise en place au début du spectacle a quelque chose d’assez gracieux.

Et c’est là que le bât blesse. Il faut se figurer trois écrans assez imposant, disposés au-dessus des décors, transmettant en direct ce qui se passe sur scène. Jusqu’ici, tout va bien, on commence même à savoir bien gérer la dualité écran/vivant au théâtre. Mais ce qui est nouveau, en tout cas pour moi, c’est la disposition des caméras : elles sont positionnées de manière à ce que lorsque deux personnages semblent se regarder à travers l’écran, ils se tournent le dos sur scène. Et cela va même plus loin : pour que ce qui se déroule à l’écran soit le plus réaliste possible, et comme les comédiens sont tous éloignés sur scène, certains jeunes comédiens de l’Académie de la Comédie-Française jouent les « doublures mains » afin de maintenir l’illusion de proximité sur les écrans : ainsi les personnages peuvent se toucher virtuellement.

© Christophe Raynaud de Lage

Esthétiquement, il faut dire que c’est vraiment réussi. Scéniquement, c’est déroutant mais cela reste tout de même assez intéressant. Mais, pour moi, théâtralement, ça ne fonctionne pas. Je pense avoir à peu près saisi la théorie derrière le dispositif : le monde des anciens et ses illusions est représenté sur les écrans et se délite à mesure que la jeune génération s’imposera. Le dispositif de départ évolue et se transforme en suivant ce schéma, proposant une nouvelle utilisation des écrans. La fin, que je ne comprends fondamentalement pas, a quand même quelque chose de fascinant visuellement. Sur le papier, je dois reconnaître que c’est brillant. Mais sur scène, c’est autre chose.

Car les comédiens ne se regardent pas ! Ils n’interagissent pas, ne se répondent pas, ne se voient même pas. S’ils parviennent à donner le change sur les écrans, car cette troupe ne cesse de nous étonner, pour un rendu absolument parfait, il faut quand même souligner que quelque chose est absent en scène. Le texte n’est déjà pas franchement simple, je doute de l’intérêt d’y ajouter une scénographie aussi complexe. On se perd, on reste à côté, hors jeu. On ne sent pas la révolution ni la violence qui devraient pourtant être sous-jacente. Et on finit par s’ennuyer un peu.

Pour moi, le spectacle connaît une fulgurance lorsque les écrans tombent et que les comédiens se regardent enfin pour la première fois. Je suis triste d’être aussi vieux jeu mais le changement est palpable : soudain quelque chose passe, quelque chose se passe… On rit même un peu – on aurait probablement ri davantage si on n’était pas complètement paumé dans l’histoire à ce moment-là de la pièce…

Le mieux est l’ennemi du bien.

© Christophe Raynaud de Lage

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