Et Tartuffe ?

Critique du Tartuffe, reconstruction d’après Molière, vu le 15 janvier 2022 à la Comédie-Française
Avec Claude Mathieu, Denis Podalydès, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Julien Frison, Marina Hands et les comédiennes et comédiens de l’Académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, et Emma Laristan

Joyeux anniversaire Molière ! Pour fêter les 400 ans du plus connu des dramaturges français, les mises en scène de ses spectacles se multiplient depuis septembre dernier. C’est le moment de montrer que Molière n’a pas pris une ride ou au contraire de lui enlever toute cette poussière qu’il a sur le dos, et c’est surtout le moment pour certains de montrer leur vision novatrice et transgressive de ces pièces dont on pensait avoir tout tiré et qui pour Ivo Van Hove, par exemple, ne semblent pas avoir jusque-là révélé leurs secrets les plus intimes. On aurait sans doute préféré plus bel anniversaire pour le Patron, mais bon, après des siècles de visions plus ou moins extravagantes de ses pièces, il doit avoir l’habitude, et on ne doute pas que notre cher Molière s’en remettra ! Moi, par contre, c’est pas dit.

Pour l’occasion, ce n’est pas l’habituelle version de Tartuffe en cinq actes qui nous est présentée, mais une réécriture de ce qu’aurait pu être la première version de Tartuffe, en trois actes, interdite dès sa sortie – réécriture permise grâce à une technique de « génétique littéraire » mise au point par le spécialiste des études théâtrales du XVIIe siècle, Georges Forestier. Ce n’est donc pas « la pièce originale » comme on l’a beaucoup lu, mais bien une reconstruction hypothétique de ce qu’elle aurait pu être. L’ambition était louable, le résultat un peu décevant, la pièce révélant quelques défauts de construction dommageables pour sa compréhension – heureusement, elle reste semblable par bien des aspects aux actes I, III et IV du Tartuffe que l’on connaît bien, et on peut s’y raccrocher si jamais on se perd un peu trop. De toute façon, dans ce spectacle, ce n’est pas la seule chose qui cloche, loin de là.

On va tout de suite mettre les choses au clair. En terme de spectacle, on y est totalement. La scène d’ouverture est une grande réussite visuelle, avec cette narration imagée qui nous raconte la rencontre entre Tartuffe et Orgon, les soins que ce dernier prodigue à notre faux dévot, et sa quasi-adulation pour lui. Cette scène donne le ton du spectacle : ce qui compte, c’est l’image, c’est la musique, et c’est Van Hove. Mais de Molière, dans ce show, il ne reste rien.

Ce qui me laisse songeuse, c’est cette impression que le metteur en scène avait des idées de rapports entre personnages, de thèmes à aborder, de représentation scénique avant même de choisir un texte, et qu’il a vainement tenté de caler ce désir sur Tartuffe. Le voilà donc qui fait joujou avec Molière, recréant dans la famille d’Orgon la décadence qui régnait dans celle des Damnés, calquant un modèle déjà éprouvé sur une pièce qui n’en a pas vraiment besoin. Et c’est là que le bât blesse. Ce n’est pas le premier spectacle de Van Hove que je vois et, sans être non plus une habituée de ses trucs de mise en scène, je peux faire la part des choses entre l’artifice et le fond réel de la proposition. Et là, j’ai vraiment essayé. La scène d’ouverture, longue, où l’on présente Tartuffe comme un SDF, permettant à Christophe Montenez (le dit Tartuffe) de se retrouver nu au bout de seulement quelques minutes, aurait pourtant pu me mettre la puce à l’oreille. Et ce n’est pas ça qui m’a gênée, finalement. Ce qui m’a gênée, c’est Molière piétiné, c’est le contresens érigé en principe, c’est la suprématie totale du metteur en scène sur le texte qu’il prétend monter.

© Jan Versveyweld

Pas besoin d’avoir un doctorat sur Molière pour se rendre compte qu’il y a un problème. Rapidement, on se retrouve totalement dépassé par ce qui se déroule sur scène. Il faut se figurer un texte, qui est celui qu’on connaît en partie – ne conservant que les actes I, III et IV avec quelques changements ici ou là – qui dit une chose, et des comédiens qui jouent l’inverse. Et ça, rien à faire, au théâtre, ça ne fonctionne pas. Vous avez beau avec la meilleure troupe du monde devant les yeux, ça va forcément entraîner des problèmes de compréhension. C’est juste logique.

Je peux comprendre qu’on soit lassé par ces scènes où Elmire repousse Tartuffe. Mais si c’est ce qu’on joue depuis 400 ans, c’est parce que c’est limpide dans le texte. Je peux comprendre qu’on soit blasé devant Orgon se cachant sous la table, écoutant Tartuffe faire la cour à sa femme Elmire, je peux comprendre qu’on ne rit plus lorsqu’elle tousse afin qu’il intervienne avant que celui-ci ne la viole, je peux comprendre que ces mécaniques de théâtre classiques puissent déplaire. Mais je ne peux pas comprendre comment en rend Elmire consentante dans son jeu tout en la faisant repousser textuellement Tartuffe. On pourrait prétexter l’ambivalence féminine si cela ne se produisait qu’une fois – belle vision de la femme au passage – mais c’est un discours qu’Elmire tient tout au long du spectacle. Cela crée des scènes totalement absurdes, incohérentes, mais qui ne vont pas non plus chercher du côté de l’humour. C’est fait avec beaucoup de sérieux, et ça donne un spectacle qui se veut transgressif de manière totalement gratuite, sans s’appuyer sur rien, sans transmettre grand chose, sans aller nulle part. Le rire, Van Hove va le chercher grâce à des petits commentaires, comme des surtitres qui accompagnent le début des scènes. Au cas où Molière ne fonctionne pas, au moins, on reliera ce qui se passe sur scène à ces petites annotations.

En bref, ça valait vraiment le coup de proposer une version inédite si c’est pour qu’on ne l’entende ni ne la comprenne ! Du côté des comédiens, difficile d’émettre une critique sur des propositions qui vont constamment contre le texte. Ceux qu’on retient sont ceux dont l’interprétation reste cohérente avec le texte, et donc lisibles pour les simples d’esprit comme moi – tant qu’on y est, on aurait pu aussi imaginer que Dorine souhaite coucher avec Tartuffe ou que Madame Pernelle soit l’amante cachée de Damis. Estimons-nous heureux donc de pouvoir saluer le jeu de Dominique Blanc et Claude Mathieu, toujours très justes, ouvrant de petites aérations moliéresques dans cet ensemble van hovien. Saluons écalement Denis Podalydès qui tire complètement son épingle du jeu en interprétant un Orgon somme toute assez classique, mais complètement magistral. Comme quoi, il ne faut pas oublier qu’on peut être époustouflant tout en restant conventionnel.

Van Hove trahissant Molière le jour de son hommage à la Comédie-Française, c’est peut-être là que réside la plus belle tartufferie de ce spectacle.

© Jan Versveyweld

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