L’Avare tourne à vide

Critique de L’Avare, de Molière, vu le 20 avril 2022 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Alain Lenglet, Françoise Gillard, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Elise Lhomeau, Clément Bresson, Adrien Simion, et Jérémy Berthoud de l’académie de la Comédie-Française, mis en scène par Lilo Baur

Un running gag. Voilà ce que m’évoque la Saison Molière de la Comédie-Française. Après avoir vu quatre spectacles célébrant le Patron, je me demande si je vais vraiment me rendre aux trois prochains que j’avais réservés. Molière ne m’a jamais paru aussi triste que lors de cet anniversaire. Et pourtant, cet Avare mis en scène par Lilo Baur avait de quoi me mettre l’eau à la bouche : Laurent Stocker en Harpagon, c’était quasi gagné pour la groupie que je suis. Hélas !

Harpagon a un vice qui régit toute sa vie : il est avare. Il ne voit tout qu’à travers le prisme de l’argent, tout ce qu’il entreprend étant par avance calculé, limitant les dépenses et accentuant les recettes : il veut marier sa fille à un vieillard qui ne demande pas de dot, et son fils à une veuve afin que ces mariages ne lui coûtent pas trop. Il semble aimer son argent plus que ses enfants, et a caché un trésor de dix mille écus dans une cassette qu’il a enterrée dans son jardin, devenant complètement parano à l’idée que quelqu’un ne la vole.

J’ai hésité à faire un papier tant ce spectacle me laisse froide. Il ne m’en restera pas grand chose, il ne m’a pas vraiment dérangée et me laisse une impression fade et déjà lointaine. La scène d’exposition, qui n’est pas des meilleures de Molière, donne le la à ce qui sera un spectacle que je qualifierai de suisse. C’est LENT. C’est étiré. C’est mou. Le tempo moliéresque est quasi-inexistant, rétabli de temps en temps par les interventions heureuses de Jean Chevalier, qui révèle à nouveau son grand talent comique, ou Laurent Stocker, mais cela ne suffit pas. Le choix de Lilo Baur de faire d’Harpagon un banquier suisse est à la limite du contresens : là où le personnage affirme limiter toute dépense, vivant avec le strict nécessaire, le voilà habitant une grande maison donnant sur les montagnes suisses, jouant au golf, multipliant les signes extérieurs de richesses…

Je n’avais rien lu sur le spectacle mais j’avais vu passer quelques retours, évoquant pour certains un show Stocker. Compte tenu des premiers spectacle de la Saison Anniversaire, je ne m’attendais pas forcément à être convaincue par Molière, mais un show Stocker avait des chances de me faire passer une bonne soirée malgré tout. Mais même le show n’y est pas. Laurent Stocker – évidemment très bon, son talent n’est pas en cause – est quand même en-dessous de ce qu’on pourrait attendre de lui, se contentant de ce qu’il sait faire, « hecquisant » son avare sans vraiment le magnifier. La scène de la cassette, dont j’entends encore les échos de la mise en scène de Catherine Hiegel il y a plus de dix ans, perd ici sa substantifique moelle en jouant non pas avec le public mais avec les personnages en scène alors même que le texte appelle à un jeu avec les spectateurs (« Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. […] N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire« ). Encore une fois, sous prétexte de vouloir se démarquer, on perd le rythme, on perd le rire, on perd Molière.

On en vient à espérer que la Comédie-Française n’ait pas prévu une saison anniversaire pour la mort de Molière… l’année prochaine.

© Brigitte Enguérand

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