Frères humains

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Critique des Hommes en devenir d’après Bruce Machart, vu le 8 juin 2017 au Théâtre Paris-Villette
Avec Stéphane Balmino, Jérome Derre, Xavier Gallais, Jérome Kircher, Loïc Varraut, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu

Cela fait deux ans que je suis privée de la fin de saison théâtrale, entre mes stages et autres concours préparatoires. Cette année, enfin, je peux m’en donner à cœur joie – ou presque – et profite donc de tous les avis dénichés sur la toile pour trouver les petits bijoux toujours présents dans cette période un peu délaissée théâtralement parlant, préparation d’Avignon oblige. Sur Des hommes en devenir, les avis étaient unanimes et j’aimais l’idée de découvrir un nouveau théâtre. Si les prestations sont incroyables, je reste tout de même sur ma faim quant aux textes légèrement surfaits.

Le talent de l’acteur, et qui d’après moi fait sa supériorité sur l’écrivain, c’est de pouvoir émouvoir autrement qu’avec des mots. Là où l’écrivain a une tâche bien plus ardue que le comédien, c’est que sa seule arme est couchée sur le papier et ne peut pas bouger. Mal assemblés, les mots auront du mal à atteindre leur but. Mais le comédien a beaucoup plus de cartouches à sa disposition : il a le geste, l’expression, le regard. C’est, à mon avis, ce qui fait que ce spectacle a fonctionné pour moi : sans les acteurs, je n’aurais pas accroché à ce texte un peu trop américain à mon goût. Bruce Machart n’est pas un grand écrivain, en ce sens qu’il peine à décrire avec véracité l’expression de la douleur. Il est déjà délicat de mettre des mots, ces médias artificiels et trompeurs, sur un ressenti personnel ; cela l’est d’autant plus lorsque le sentiment en question n’a jamais été ressenti.

La chance de Bruce Machart est d’être tombé sur de grands acteurs. Qu’ils aient déjà vécu ou non l’émotion, ils l’incarnent avec brio, et la transmettent sans la moindre difficulté, en tout cas à moi qui suis pourtant habituellement plus sensible aux mots. Le corps devient maître. Ici, la douleur passe d’abord par les expressions du visage retransmises sur un grand écran, transparent, en devant de scène. Que c’est beau. Les visages sont admirablement filmés, avec des effets maîtrisés et qui accompagnent divinement les textes, floutant parfois les expressions ou provoquant un brusque arrêt sur image permettant de figer une expression sur l’écran. C’est pour cela aussi que je pardonne aisément à Emmanuel Meirieu d’avoir choisi ces textes : cette erreur – appelons cela ainsi même si le mot est fort – est humaine, et s’intègre donc parfaitement dans ce spectacle empreint d’humanité. Les personnages qui nous sont présentés sont de grands enfants ; ils semblent découvrir le monde des sentiments, de la peine et de l’espoir, avec les yeux naïfs d’une première fois.

J’étais venue sur le nom de Xavier Gallais, qui une nouvelle fois surprend par son incarnation puissante sans jamais effleurer le pathos, mais ceux qui l’entourent s’avèrent tout aussi brillants dans l’exercice. Stéphane Balmino, conducteur de bus coupable, est poignant dans son interprétation d’une chanson italienne, dont l’intensité est le fruit d’une oscillation constante entre force, brutalité, et désespoir. Jérôme Derre, père évoquant la mort de son fils aîné, est troublant dans sa confrontation entre le passé et le présent, et présente la sagesse de l’homme qui a su laisser partir des êtres aimés, trop atteint par sa culpabilité pour les retenir. Loïc Varraut étonne de son témoignage muet et possédé, en mari dévasté par la perte de sa femme. Jérôme Kircher, enfin, est sans doute celui qui présente le plus les aspects d’un enfant dans son affrontement face à la nouvelle d’un enfant mort-né. Il semble entrer en conflit intérieur avec lui-même pour repousser au mieux le sentiment de vide et d’injustice qui cherche à croître en lui, et qui finit par éclater.

Un beau moment d’humanité. ♥ ♥ ♥

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